Mozilla.svg

Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre X/Chapitre 6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


◄  V.
VII.  ►


CHAPITRE VI

TRAHISON DE DUMOURIEZ (MARS-AVRIL 1793).


Unanimité de la Convention contre la Vendée. — Grandes mesures sociales. — Dumouriez était mal avec tous les partis. — Il n’avait de rapport intime qu’avec les Orléanistes. — Lettre insolente de Dumouriez à la Convention, 12 mars. — Danton demande que l’on cache la lettre. — Dumouriez hasarde la bataille de Neerwinde, 18 mars. — Ses dispositions au profit des Orléanistes. — Miranda est écrasé. — Dumouriez rejette la défaite sur Miranda. — Arrangement de Dumouriez avec les Autrichiens. — Danger de Danton. — Danton suspect de complicité avec Dumouriez. — Danton accusé par la Gironde, 1er avril 1793. — Sa furieuse récrimination. — La Convention abdique son inviolabilité. — Dumouriez arrête les commissaires de la Convention. — Il passe à l’ennemi.


La nouvelle de la Vendée, tombant sur Paris, y mit une fureur profonde, comme celle d’un odieux guet-apens, la fureur qu’éprouve un homme attaqué de toutes parts, lorsque, déjà serré à la gorge par deux autres, il sent derrière un troisième qui lui plonge le couteau.

C’était pour la seconde fois qu’au moment de l’invasion des ennemis, au jour même où la nouvelle pouvait arriver dans l’Ouest, éclatait à l’intérieur l’invasion des brigands.

Nos lignes forcées sur la Meuse, notre armée du Rhin en pleine retraite, Custine laissant la moitié de son armée dans Mayence et venant se réfugier sous le canon de Landau ! voilà ce qu’on savait de l’Est. Nous reculions de toutes parts. Par l’Est comme par le Nord, elle pesait sur nous maintenant, cette grande et lourde Allemagne, elle semblait nous retomber de la masse irrésistible de ses quarante millions d’hommes. La France, succombant sous le poids, appuyait au centre, à l’Ouest, sur quoi ? Sur la guerre civile, sur la ruine et sur la mort.

Il ne faut pas s’étonner si, dans de telles circonstances, personne ne songea à poursuivre sérieusement les auteurs du mouvement du 10 mars. On ne voulut voir en eux que de violents patriotes, qui avaient suivi trop aveuglément une fureur, après tout, légitime, contre les endormeurs coupables de la presse girondine. Tout ce que celle-ci avait atténué, nié, était trop réel et se vérifiait jour par jour. Comment d’ailleurs la Convention eût-elle pu rendre justice à la Gironde ? Celle-ci, au lieu de préciser ses accusations, de nommer tel individu, y englobait des corps entiers, et la Montagne, et la Commune, et les Jacobins, tout le monde.

La nouvelle de l’Ouest sembla un moment réconcilier la Convention. Elle fut unanime contre les assassins de la France.

La Gironde demanda que les insurgés bretons fussent envoyés au tribunal révolutionnaire. Le Breton Lanjuinais, dans sa loyale indignation contre les traîtres, voulait de plus que l’on confisquât les biens du ceux qui auraient été tués.

L’incendie de la Vendée, qui gagnait si vite, demandait des remèdes encore plus rapides. Cambacérès proposa la justice militaire. On donnait huit jours aux nobles et aux prêtres pour sortir du territoire, après quoi ceux que l’on prendrait seraient (comme meurtriers, incendiaires, instigateurs de révolte) mis à mort dans les vingt-quatre heures, les biens des morts confisqués, toutefois en pourvoyant à la subsistance des familles (19 mars).

Parmi ces nécessités de justice révolutionnaire, la Convention sanctionna de grandes mesures sociales pour rassurer la nation, calmer les craintes des propriétaires, donner bon espoir aux pauvres. Ce fut le comité de défense qui les proposa ; nulle défense plus sûre en effet que d’intéresser toutes les classes au salut de la patrie. 1° La propriété fut garantie, la mort décrétée pour qui proposerait des lois agraires ; 2° mais la propriété (territoriale ou industrielle) devait supporter l’impôt progressif. Pour d’autres lois populaires, la Convention demanda un rapport, par exemple pour le partage des biens communaux.

Un espoir restait à la France dans sa situation terrible, c’était que le général heureux, l’homme de Valmy et de Jemmapes, Dumouriez, viendrait la sauver. — Il revint, mais ennemi !…

Le jour même où l’on apprend l’explosion de la Vendée, une lettre de Dumouriez arrive, lettre insolente et méprisante, qui défie la Convention, et que l’on aurait crue de Brunswick ou de Cobourg.

Il était parti ennemi en janvier, et la trahison dans le cœur. Lui-même il dit que dès lors il était décidé à émigrer. De là son intrigue avec les agents hollandais, anglais, son audacieuse tentative de se porter médiateur, de régler avec l’étranger les affaires de la France, intrigue déjouée fort à propos par la mesure sage et forte de la Gironde de faire déclarer la guerre à l’Angleterre, sans faire la moindre attention aux beaux discours de Dumouriez.

La coalition vit alors ce qui était vrai, c’est qu’il n’avait aucun crédit en France, que personne ne se fiait à lui. On l’acceptait, on le soutenait, comme un aventurier habile et heureux ; voilà tout. Il l’avoue dans ses Mémoires : « Je n’avais, dit-il, personne pour moi, dans la Convention. »

Il était brouillé avec tous les partis :

Mal avec les Girondins, qui lui donnaient ce soufflet de la déclaration de guerre à l’Angleterre ;

Mal avec les Jacobins, qui le croyaient royaliste, et avec raison ;

Mal avec les royalistes, à qui il avait fait croire qu’il pourrait sauver le roi.

Il n’était même pas bien avec Danton et ses amis, qui, par deux fois proposèrent la réunion de la Belgique à la France, la mesure qui renversait tous les plans de Dumouriez.

Il ne lui restait nulle liaison sérieuse qu’avec les Orléanistes.

Leur fortune était justement la même… Ils avaient cela de commun qu’eux et lui étaient perdus s’ils ne faisaient quelque tentative audacieuse et désespérée.

Libre aux Orléanistes de nier l’évidence. Libre à Dumouriez de mentir dans ses Mémoires, écrits pour l’émigration, et de dire qu’il ne songeait qu’au rétablissement de la branche aînée.

Dumouriez avait trop d’esprit pour croire que les émigrés eussent jamais pardonné leur retraite de Valmy. Il voulait un roi, sans nul doute, mais non de la branche aînée.

Les Orléans se sentaient délaissés de la Montagne. Elle haïssait Égalité, qui lui nuisait par sa présence, donnait prise aux Girondins. Ce buste mort d’un Bourbon qu’elle voyait sur ses bancs, cette muette effigie qui n’avait desserré les dents que pour la mort de Louis XVI lui était odieuse, importune. Un pressentiment de haine disait aux loyaux Montagnards qu’il y avait là, contre la République, un en-cas royal, une royauté possible, et la pire, la royauté de l’argent.

« Dumouriez ne pensait pas au jeune duc d’Orléans. » Sans doute ; sans y penser, il s’arrangea, dans chacune de ses batailles, pour le faire valoir, lui donner le plus beau rôle.

« Il ne pensait point à la maison d’Orléans. » Et on le voit entouré de généraux orléanistes ; son bras droit était Valence, gendre de Mme de Genlis, quasi frère du jeune Orléans.

Qui proposa-t-il à Charette après Quiberon, lorsque le comte d’Artois, déshonoré, semblait rendre la branche aînée décidément impossible ? Orléans. — On sait la réponse énergique et méprisante que lui fit le Vendéen. Il aima mieux la République et deux balles dans la tête.

Nous croyons d’après tout ceci que dès janvier 1793, Orléans et Dumouriez, c’était la même personne. Compromis sans retour avec les royalistes suspects à la Révolution, ils n’avaient qu’un salut possible et qu’une chance : se faire rois eux-mêmes.

Cela était difficile. Était-ce impossible ? Dumouriez ne le croyait pas.

L’armée aimait Dumouriez ; les troupes de ligne du moins lui étaient fort attachées. Elles avaient de l’estime et de la sympathie pour leur jeune compagnon d’armes, le général Égalité, qui se faisait comme des leurs, était moins leur chef que leur protégé. Sa royauté eût été celle de l’armée elle-même.

Les puissances auraient-elles vu cet arrangement avec peine ? Elles n’avaient pas montré grande sensibilité pour le sort de la branche aînée. L’Angleterre se fût reconnue, eût retrouvé sa propre histoire et ses enseignements dans l’élévation d’une branche cadette. N’a-t-elle pas professé le grand axiome : « Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre ? »

Et la France qu’aurait-elle dit ? Elle était déjà bien lasse. Bien des classes, les riches surtout, eussent accepté, les yeux fermés, un compromis quel qu’il fût. Le prétendant eût montré les deux faces de Janus : un roi à droite, mais à gauche un roi de sang régicide.

Il fut arrivé, ce jeune homme, au nom de l’humanité, au nom de l’ordre et des lois. « Assez de sang ! » eût-il dit. Mot magique, mot infaillible, qu’on lui eût payé en bénédictions. À chaque âge de la Révolution, quelqu’un essaya de le dire. Qui l’aurait dit, sans en mourir, était bien sûr de régner. Danton l’essaya, périt. Robespierre y pensait sans doute avant le 9 thermidor ; la chance qu’il attendait pour être maître absolu, c’était de pouvoir un matin guillotiner la guillotine.

Dans son séjour de janvier à Paris, Dumouriez vit le duc d’Orléans. Quels furent leurs arrangements, leurs projets ? On ne le sait, et l’on n’a aucun besoin de le savoir. Il suffit d’avoir prouvé que l’un et l’autre étaient perdus, qu’ils ne pouvaient se sauver que par cette voie très étroite, sans avoir la moindre échappée ni à droite ni à gauche.

Seulement, pour négocier, pour trahir, pour faire un roi, il fallait d’abord constater sa force. Il fallait imposer et à la coalition et à la France par quelque heureux coup. De là les tentatives hasardeuses, presque insensées, que Dumouriez risqua, d’abord d’enlever la Hollande, puis, l’ennemi lui venant derrière, de se retourner, de hasarder la bataille de Neerwinde.

Suspendu ainsi entre la coalition et la France, n’ayant en mains que la Belgique, qui lui était disputée par l’influence révolutionnaire, Dumouriez se fît Belge, en quelque sorte, prit les intérêts des Belges ; il écrivit pour eux un violent manifeste, sous forme de lettre à la Convention. Il l’écrivit, le 12, à Louvain, et il eut soin d’en faire courir des copies.

C’était l’acte d’accusation de la Convention et de la France. Tout ce que disait l’ennemi contre nous était proclamé ici par une bouche française, par notre général même. Comme l’Autrichien, il disait que la demande de la réunion à la France n’avait été obtenue des Belges, arrachée qu’à coups de fusil. Comme la Banque, il disait que Cambon n’avait voulu que ruiner la Belgique, absorber son or, pour des assignats. Comme les prêtres, il se lamentait sur l’argenterie des églises enlevée pour les frais de la guerre, la violation des tabernacles, l’effusion des hosties répandues à terre. Dans ce pieux manifeste, fort bien combiné pour les Belges, le roué montrait dans nos revers une punition de nos crimes : de tout temps, il y a eu une récompense des vertus et une punition des vices, etc. À ce compte il ne fallait pas se battre ; c’était tenter la Providence. Le bâton du caporal autrichien était la verge de Dieu.

Cette perfide capucinade arriva le 14 au soir. Le Girondin Gensonné, qui présidait la Convention, fut terrifié et crut d’abord devoir montrer la lettre au comité de défense générale. Bréard, président de ce comité, Barère, le parleur ordinaire, dirent qu’on ne pouvait garder une lettre adressée à l’Assemblée, qu’il fallait la lui porter, lui demander l’accusation, l’arrestation de Dumouriez. C’était l’audace de la peur ; cette mesure violente eût eu l’effet de rallier l’armée à son général ; elle ne se doutait nullement de sa perfidie ; elle l’aurait cru victime des factions, et très probablement elle l’aurait défendu. Cette armée loyale et reconnaissante, qui croyait lui devoir les victoires qu’elle avait gagnées, eut besoin, pour s’arracher de Dumouriez, de le voir en rapport avec l’ennemi, que dis-je ? de le voir entouré, escorté des Autrichiens, dans leurs rangs, au milieu des détestés manteaux blancs… Jusque-là on ne pouvait rien. Ou, si les volontaires obéissaient au décret et mettaient la main sur lui, la ligne l’aurait défendu ; on eût eu l’affreux spectacle d’une bataille entre l’armée et l’armée, sous les yeux des Autrichiens, qui eussent tombé sur les deux partis.

Un seul membre s’opposa à l’arrestation de Dumouriez, et ce fut Danton : « Que faites-vous, dit-il au comité. Savez-vous bien que cet homme est l’idole de l’armée ? Vous n’avez pas vu, comme moi, aux revues, ses soldats fanatiques lui baiser les mains, les bottes !… Au moins faudrait-il attendre qu’il eût opéré la retraite. Comment la ferait-on sans lui ?… Il a perdu la tête, comme politique, mais non comme militaire… » Les Girondins du comité avouèrent que Danton avait raison, que Dumouriez, après tout, était encore, dans cette crise, le seul général possible.

Danton voulait qu’avant tout on essayât de lui faire rétracter la lettre, qu’une commission mixte des deux partis allât le trouver, dans laquelle il reconnût l’unanimité de la Convention, qu’on envoyât par exemple lui Danton pour la Montagne, et pour la Gironde Guadet, Gensonné. Ceux-ci déclinèrent la commission. Ils consentirent à garder quelques jours la lettre au comité, responsabilité déjà assez grande. Mais, pour la démarche hasardeuse d’aller conférer en Belgique avec un homme si suspect et si près de la révolte, ils la laissèrent à Danton, qui n’hésita pas et partit au moment même [1].

La lettre de Dumouriez, terrible le 12, fut ridicule le 18. Dans sa précipitation, il perdit une grande bataille.

Il n’avait que trente-cinq mille hommes en ligne, et déjà désorganisés. L’ennemi en avait cinquante-deux mille, une armée reformée avec soin pendant l’hiver, toute d’anciens soldats, tandis qu’une bonne moitié de ceux, de Dumouriez n’étaient que des volontaires. Miranda voulait qu’on couvrît seulement Louvain, dans une position très forte. Là, l’armée se serait raffermie un moment, recrutée de ce qu’elle eût tiré de France. Il est vrai que dès lors Dumouriez eût dépendu de la Convention, au lieu de lui faire la loi.

Il avança jusqu’à Neerwinde et trouva les Autrichiens dans une position dominante, analogue à celle de Jemmapes, moins concentrée toutefois. Leur front s’étendait sur près de deux lieues. Dumouriez s’étendit de même ; mais, pour une armée plus faible, s’étendre, c’était s’éparpiller, laisser de vastes ouvertures ; les corps ne pouvaient guère manquer d’être isolés les uns des autres. Comme à Jemmapes, Dumouriez avait donné le centre à son pupille, le jeune Égalité ; son homme, le général Valence, avait la droite, Miranda la gauche.

De grandes difficultés naturelles séparaient celui-ci de l’ennemi ; il lui fallait traverser un terrain coupé qui lui permettait peu de mouvoir librement ses troupes ; une artillerie formidable de batteries croisées le foudroyait des hauteurs. Ce qui suffirait pour faire croire que Miranda avait en tête la grande force de l’ennemi, c’est que cette droite autrichienne était commandée par le jeune prince Charles, fils de l’empereur Léopold, qui faisait la guerre pour la première fois. Quand on connaît l’histoire des guerres monarchiques, on peut affirmer hardiment qu’on mit le jeune prince au poste où une écrasante supériorité assurait d’avance que de ce côté les Français n’auraient jamais l’avantage.

Dumouriez fut-il instruit de la présence du prince en face de Miranda ? Nous l’ignorons. S’il la connut, son plan fut simple, le même à peu près qu’à Jemmapes. Miranda eut à Neerwinde le rôle de Dampierre à Jemmapes, le rôle d’être écrasé. L’affaire était arrangée pour la gloire des Orléanistes ; Dumouriez ménageait à Valence l’honneur de frapper le grand coup. De même qu’à Jemmapes, Thouvenot, vainqueur, vint fortifier Égalité et sauver enfin Dampierre. — Valence, vainqueur à Neerwinde, fût revenu au centre sur Égalité, et tous deux auraient sauvé ce qui restait de Miranda, s’il en restait quelque chose. Cette fois encore, le prétendant eût apparu vers la fin, comme un Dieu sauveur, et Dumouriez eût écrit que pour la seconde fois ce jeune homme avait sauvé la France.

Dans les deux camps, si nous ne nous trompons, l’idée fut justement la même : assurer la gloire à un prince. Dumouriez arrangeait la chose pour le duc d’Orléans ; Cobourg pour le prince Charles. Celui-ci eut en effet l’honneur de l’affaire et commença à vingt ans sa réputation de premier général de l’Empire.

Le récit de Dumouriez, parfaitement calculé pour obscurcir tout ceci, a été accepté sans débat par Jomini ; tous ont copié Jomini. Il n’en a pas moins été démenti, ce récit, détruit et pulvérisé : 1° par les ordres écrits que Dumouriez donna lui-même ; 2° par Miranda, un honnête homme, dont la parole vaut beaucoup mieux que la sienne ; 3° par un témoin à coup sûr impartial, le général des Autrichiens, Cobourg, qui dans son récit s’accorde avec Miranda. C’est avec raison que Servan et Grimoard, les meilleurs juges des guerres de ce temps, ont préféré le récit conséquent de Miranda à celui de Dumouriez, insoutenable et contradictoire, qui se trompe (volontairement) sur les nombres, les heures, les lieux, les choses et les personnes.

Dumouriez prétend que sa droite garda l’avantage, que Neerwinde, pris et repris, lui resta le soir. Cobourg affirme le contraire. Ce qui est sûr, c’est qu’à la gauche Miranda fut écrasé. Il perdit près de deux mille hommes dans des attaques obstinées qui durèrent sept heures. Le prince Charles eut enfin l’avantage définitif ; ses grenadiers avancèrent, et, par une chaussée, firent mine de couper nos volontaires, qui reculèrent en désordre. Il n’y eut plus moyen de les retenir.

Ici s’ouvre un débat entre Dumouriez et Miranda. « Miranda devait m’avertir », dit le premier. Miranda affirme qu’il l’a averti. Il a prouvé, par témoins, au tribunal révolutionnaire, qu’il a envoyé en effet un exprès au général. Ce message peut-être n’est pas arrivé. Mais fallait-il un message ? Dumouriez entendait fort bien que le feu avait cessé. S’il eût été, comme il le dit, maître de Neerwinde et vainqueur à droite, il aurait pu se porter au secours de cette gauche dont les feux éteints ne s’entendaient plus. Mais il n’avait pas Neerwinde. Il fut trop heureux de trouver Miranda pour rejeter sur lui la perte de la bataille. Elle était perdue à gauche, mais n’était point gagnée à droite.

Miranda, que Dumouriez accuse « d’avoir perdu l’esprit », couvrit vaillamment la retraite, et, le 22, à Pellenberg, soutint tout un jour l’effort d’un ennemi énormément supérieur.

Dumouriez, dans cette retraite, rencontra Danton qui venait lui demander la rétractation de sa lettre. Il ne la rétracta pas ; seulement il écrivit en deux lignes : « Qu’il priait la Convention d’attendre qu’il pût expliquer sa lettre. » Danton repartait à peine que Dumouriez fit un arrangement avec le colonel Mack, envoyé des Autrichiens. Lui-même, sous prétexte d’échanger des prisonniers, l’avait fait venir. On convint que la retraite des Français ne serait point troublée, qu’ils reculeraient à leur aise sans se battre, et qu’ainsi l’Autriche recouvrerait, sans coup férir, tous les Pays-Bas (22 mars).

Il faut l’entendre lui-même exposer sa turpitude. On voit que les Autrichiens ne daignèrent lui donner aucun écrit. Il ne traita qu’avec Mack, et verbalement. De cette façon, il s’engageait et n’engageait pas Cobourg. Les Autrichiens ont avoué (à La Fayette) qu’on amusa Dumouriez de quelque espoir de permettre un roi constitutionnel, mais que, n’ayant rien écrit, l’on n’eût rien tenu.

Mack et Dumouriez, réunis en conférence avec le duc d’Orléans et les Orléanistes Valence, Thouvenot et Montjoie, convinrent : Que les Impériaux agiraient comme auxiliaires de Dumouriez ; qu’il marcherait vers Paris ; que, s’il n’y pouvait rétablir la royauté constitutionnelle, il les appellerait à lui et deviendrait leur général ; que, non content d’évacuer la Belgique sans combat, il leur donnerait en France une place de garantie, Condé ; une place pour commencer ; les autres places, que les Impériaux pourraient occuper plus tard, dans leur croisade pour nos libertés constitutionnelles, recevraient des garnisons mixtes d’Autrichiens et de Français.

Un point manque dans ce traité : Quel serait ce roi constitutionnel ? — L’enfant prisonnier au Temple, ou le duc d’Orléans, qui menait si obligeamment les Autrichiens à Paris ?

Danton était parti le 16 ; il revint à Paris le 29, à huit heures du soir. Dans ce temps si court, tout avait changé. Personne ou presque personne n’osait plus révoquer en doute la trahison de Dumouriez. Nulle preuve cependant n’était survenue ; sa convention du 22 avec Mack n’était pas connue encore. Et néanmoins le bon sens public, je ne sais quelle voix intérieure disait à tous : « Il trahit. »

Danton se donna une nuit pour bien savoir l’opinion, n’alla ni à la Convention ni au comité. Son rôle de messager auprès d’un homme si suspect était un péril immense. Il avait conseillé le message, il l’avait porté. Danton avait conseillé d’envoyer Danton. Il avait fait prévaloir dans le comité l’avis hasardeux de celer une lettre si importante, adressée à l’Assemblée. N’était-ce pas là un cas de haute trahison ? Il avait joué sa tête. Il était fort à craindre que ses complices eux-mêmes, les membres du comité, compromis par lui, ne la demandassent pour sauver la leur.

Danton serait-il, en ce danger, ménagé par la Gironde ? Cela était fort douteux. On ne pouvait faire aucun fond sur le parti de la Gironde, parce que ce n’était pas un parti. Le même jour, 1er avril, on louait encore Dumouriez dans le journal de Brissot ; et dans l’Assemblée, un autre Girondin, Lasource, dénonçait violemment Dumouriez et son complice Danton.

Les amis de Roland arrivaient exaspérés à la Convention, le 1er avril, au matin. Le comité de surveillance avait pendant la nuit, en lançant des mandats d’arrêt contre Égalité père et fils, ordonné qu’on mît les scellés sur les papiers de Roland. Les amis de celui-ci crurent reconnaître en ceci la main de Danton, l’effort perfide d’un homme qui, se sentant enfoncer, appuyait sur eux, les noyait.

Se trompaient-ils ? On ne le sait. Ce qui est sûr, c’est qu’au matin Lasource salua Danton d’une foudroyante invective, d’une attaque à bout portant, dont, étourdi, effarouché, et terrassé presque, il n’eut d’autre défense que d’étrangler qui l’étranglait.

Lasource était un Cévenol, nature âpre, violente, amère. Le Languedoc protestant avait envoyé à la Convention plusieurs de ses pasteurs, d’un tel caractère. Qui pouvait dire si Lasource était moins amer à la droite que Jean-Bon Saint-André n’était violent à la gauche ? La contrée les faisait tels, l’histoire aussi, les malheurs, les persécutions. Ils prêchaient à la Convention comme ils auraient fait dans la guerre des Cévennes au désert sous un rocher.

Lasource était très convaincu. Dans sa sombre imagination méridionale, il avait, comme Salles, Louvet et autres esprits malades et romanesques, arrangé tout un poème des trahisons communes d’Orléans, Dumouriez, Danton, des Cordeliers, des Jacobins. Il le lança, ce poème, très habilement arrangé, entouré de vraisemblances qui pouvaient faire illusion. Il demanda une enquête sur le complot tramé pour rétablir la royauté, se plaignit de l’inaction du tribunal révolutionnaire ; enfin, ne se fiant pas au tribunal, il somma la Convention de faire jurer à ses membres l’engagement de poignarder quiconque essayerait de se faire dictateur ou roi… Le serment fut prêté à l’instant, aux applaudissements des tribunes… Tout le monde regardait Danton.

Un Girondin ajouta qu’au comité de défense, Fabre, l’ami de Danton, avait dit qu’on ne pouvait sauver la France qu’en faisant un roi…

« Scélérats, s’écrie Danton, vous avez défendu le roi, et vous nous imputez vos crimes ! »

« Au nom du salut public, dit Delmas, n’allons pas plus loin. L’explication qu’on provoque peut perdre la République. Il faut attendre l’enquête. » Toute la Convention vota le silence. Danton semblait protégé, épargné ; il était perdu…

Il s’élance à la tribune, obtient de parler. Et tout d’abord, répondant à l’attaque qu’on n’avait pas faite, il adjura Cambon de témoigner de l’emploi des cent mille écus qu’on lui avait confiés dans ses missions de Belgique. Cambon témoigna que cet argent avait été strictement nécessaire et couvrit Danton de sa probité.

Celui-ci, fortifié, reprit l’ascendant. Il reprocha à Lasource (qui, comme membre du comité, savait parfaitement les choses) de n’avoir pas dit qu’en offrant d’aller trouver Dumouriez, lui Danton, il aurait voulu que Guadet et Gensonné y fussent envoyés aussi. Il montra que le système de Dumouriez était opposé au sien, Dumouriez voulant l’indépendance de la Belgique et Danton ayant demandé qu’elle fût réunie à la France. Quant à la conduite à tenir avec Dumouriez, il insista habilement sur l’accord parfait de son rapport avec celui de Camus, dont la probité janséniste était connue et respectée.

Couvert de deux honnêtes gens, Camus et Cambon, Danton se jeta dans une récrimination furieuse contre la Gironde, paraissant s’associer aux haines de la Montagne, flattant son orgueil, avouant qu’elle avait mieux jugé que lui et s’accusant de faiblesse… Un tel aveu d’un tel homme jeta les Montagnards dans une véritable ivresse, leur arracha les applaudissements les plus frénétiques… Danton, comme soulevé de terre, porté en triomphe, au moment même où il s’était cru perdu, oublia toute mesure : « Plus de trêve, s’écria-t-il, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran, et les lâches qui, pour le sauver, nous ont calomniés dans la France ! » Parole étrange ! imprudente, quand tout le monde se souvenait de son insidieuse proposition du 9 janvier, qui eût fait le salut du roi, proposition si mal reçue qu’elle n’eut qu’une voix dans l’Assemblée, celle du prudent Cambacérès !

« Je demande, dit-il en finissant, qu’on examine la conduite de ceux qui ont voulu sauver le tyran, de ceux qui ont machiné contre l’unité de la République… » (Applaudissements.) Je me suis retranché dans la citadelle de la raison, j’en sortirai avec le canon de la vérité, je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m’accuser. »

La burlesque violence de ces dernières métaphores, parfaitement calculée pour le goût du temps, porta le succès au comble. Il descendit dans les bras des Montagnards hors d’eux-mêmes. Beaucoup l’embrassaient en pleurant…

« Oui, dit Marat, profitant de l’émotion commune, hâtons-nous d’examiner la conduite des membres de la Convention, des généraux, des ministres… »

Assentiment de la Gironde. « Marat a raison, s’écrie le Girondin Biroteau, plus d’inviolabilité. »

La chose fut à l’instant votée. La Convention décida que, sans égard à l’inviolabilité, elle décréterait d’accusation ceux de ses membres qui seraient présumés complices des ennemis de la liberté.

Déplorable résultat des fureurs des deux partis, du triste succès de Danton. Il avait cruellement dépassé sa politique ordinaire, sa pensée, ses sentiments.

« Plus de trêve ! plus de paix ! » dit-il au 1er avril. — Et, dans la séance du 5, il va dire : « Rapprochons-nous… Rentrons dans la fraternité. »

La tempête ne rentrera pas aux outres d’Éole ; elles sont crevées pour jamais. Danton emporté à l’orage, tout est emporté. Le même jour, au soir du 1er avril, le comité d’insurrection (les Varlet et les Fournier) avait entraîné la Commune ; ils demandaient, obtenaient que les armes fussent partagées entre les sections, et l’artillerie elle-même. Ainsi la dernière autorité qui subsistât à Paris aurait désarmé et livré les armes à qui ? À tous, à personne, au hasard, au changement même… Les sections changeaient à chaque heure, et de chefs et d’opinions.

Les Jacobins rendirent un service essentiel. Ils improuvèrent hautement ce comité de l’anarchie. Marat, alors président des Jacobins, voyant entrer dans la salle un des hommes du comité, demandait qu’on l’arrêtât.

Cela rendit courage à tous. Plusieurs sections se déclarèrent ; le corps électoral somma la Commune de désavouer le comité insurrectionnel. Barère demanda à la Convention qu’il fût amené à la barre. La Commune elle-même y vint renier, accuser, par la voix de Chaumette, les anarchistes auxquels elle avait tout cédé la veille.

Dans la même séance (3 avril), tout change, la foudre tombe… Dumouriez a arrêté les commissaires que lui avait envoyés la Convention. La chose est constatée, avouée par lui-même dans une lettre aux administrateurs du département du Nord. Et il voulait en effet les gagner, s’emparer de Lille.

Tout semblait perdu. Que faire, si l’armée suivait Dumouriez au crime comme à la victoire, si elle avait pu mettre la main sur les représentants du peuple ? On le croyait, et en cela on faisait tort à l’armée. Divisée en corps isolés, elle ignorait généralement le crime du général. Pour l’arrestation des représentants, il avait suffi de quelques hussards.

Lille heureusement était en sûreté, sur ses gardes et en défense. Trois émissaires du ministre Lebrun, envoyés par lui pour connaître les intentions de Dumouriez, avaient averti au retour toutes les autorités de la frontière. Ces émissaires étaient des Jacobins connus, le premier surtout, Proly, ami de Dumouriez, fils naturel du prince de Kaunitz. Ils le virent deux ou trois fois à Tournai, chez le jeune Égalité, ou, pour parler exactement, chez Mme de Genlis. Il n’était pas difficile de le faire parler. Il était dans un désordre d’esprit singulier, étrange ; non qu’il fût troublé de son crime ; il l’était en réalité de voir qu’engagé aux Autrichiens et leur cédant tout sans combat, il n’avait d’eux nul engagement, nulle parole écrite. Il appartenait déjà à l’étranger, à l’ennemi, et ne savait pas ce que ses maîtres feraient et lui feraient faire.

Les trois envoyés du ministre ne purent en rien tirer de net, sinon de vaines bravades : Qu’il allait marcher sur Paris, qu’il était assez fort pour se battre devant et derrière. Entre autres folies pareilles, il leur dit qu’il fallait un roi : « Peu importe qu’il s’appelle Louis ou Jacobus… — Ou Philippus », dit Proly. Dumouriez s’emporta fort d’être indiscrètement deviné.

La Convention, pour sommer Dumouriez de comparaître à sa barre, avait choisi des hommes qui pouvaient le rassurer, le vieux constituant Camus, deux députés de la droite Bancal et Quinette, un seul Montagnard, Lamarque. Ils furent accompagnés du ministre de la guerre, Beurnonville, ami personnel du général et qu’il nommait son élève. Ils avaient ordre de l’arrêter s’il refusait de venir. Commission périlleuse. Dumouriez était aimé. Certains corps lui restaient aveuglément dévoués. Ils commençaient cependant à s’étonner fort, le voyant si bien avec l’ennemi, jusqu’à mettre dans les mains des Autrichiens (pour les mieux garder) des Français qu’il accusait de déclamer contre lui ou de vouloir l’assassiner.

Dumouriez ne refusa pas positivement d’obéir. Il voulut gagner du temps. Il lui en fallait pour s’assurer de Condé, et, s’il pouvait, de Lille. Les envoyés insistèrent. Camus, qui portait le décret, ne s’étonna nullement de l’aspect sombre et sinistre, des murmures menaçants par lesquels les traîneurs de sabre espéraient l’intimider. Le vieux janséniste, qu’on croyait à la Convention peu républicain, se montra dans cette grave circonstance très digne de la République qu’il représentait. Dumouriez, énonçant un refus définitif : « Je vous suspends, lui dit Camus, je vous arrête et je vais mettre le scellé sur vos papiers. » Il y avait là Égalité, Valence, quelques officiers, et les demoiselles Fernig dans leur habit de hussard. « Qui sont ces gens-là ? dit l’intrépide vieillard, jetant un regard sévère sur l’équivoque assemblée ; donnez, vous autres, tous vos portefeuilles. »

« C’est trop fort, dit Dumouriez ; mettons fin à tant d’impudence. » Et il dit en allemand : « Arrêtez ces hommes. » Il ne se fiait plus aux Français, et il avait fait venir une trentaine de hussards qui n’entendaient que l’allemand.

Cette démarche donnait sans retour Dumouriez aux Autrichiens. Il était à leur merci. Il n’avait que des paroles, des mots de Mack, rien de plus ; il n’avait pas vu Cobourg. Mais, en eût-il été sûr, ce n’eût été rien encore. Cobourg dépendait du congrès de la coalition qui se tenait à Anvers, occupé là à démembrer la France sur le papier. Il y envoya Valence, lequel toutefois n’alla pas plus loin que Bruxelles ; le congrès, préalablement, lui fit dire d’attendre, ne voulant donner à Dumouriez rien de positif, mais seulement s’en servir, exploiter sa trahison.

Dumouriez avait promis plus qu’il ne pouvait tenir. Il voulait, le 4 au matin, prendre Cobourg et le mettre dans Condé. Il était à une demi-lieue avec le duc d’Orléans ; il voit passer sur la route trois bataillons de volontaires qui, sans ordre de leurs chefs, couraient se jeter dans la place, la fermer aux Autrichiens. Ainsi la France, trahie, se défendait elle-même. Il ordonne de rétrograder. Il est assailli par des cris, bientôt par des coups de fusil. Il échappe à travers champs ; on lui tue cinq ou six hommes ; à grand’peine, il trouve un bac ; il se jette aux Autrichiens.

Leur mannequin ordinaire, le colonel Mack, qu’on faisait parler toujours (pouvant le désavouer), écrivit la nuit avec Dumouriez une proclamation trompeuse où l’on faisait dire à Cobourg : « Qu’il ne venait pas en France pour faire des conquêtes, qu’il ne prendrait aucune place qu’en dépôt et pour la restituer. » Dumouriez, qui n’était plus en situation de rien disputer, sacrifia dans cet acte son jeune prétendant ; il laissa les Autrichiens écrire autrement qu’ils n’avaient dit. Ils avaient dit le 22 mars : Rétablissement d’une monarchie constitutionnelle, ce qui pouvait s’entendre du jeune Orléans aussi bien que du fils de Louis XVI. Mais, le 4 avril, ayant là Dumouriez rendu à discrétion, fugitif et sans ressources, ils écrivirent dans la proclamation : Rendre à la France son roi constitutionnel. Ceci ne pouvait s’entendre que du prétendant de la branche aînée.

Dumouriez, déterminé à périr s’il le fallait pour se relever, étonna fort son ami Mack en lui disant le matin qu’il allait retourner au camp français, voir encore ce qu’il avait à attendre de l’armée. Mack pâlit de tant d’audace et ne le laissa pas partir sans lui donner pour escorte quelques dragons autrichiens. C’est ce qui perdit Dumouriez. Quelques hommes ne servaient de rien pour le protéger ; ils servaient à l’accuser, à rendre sa trahison visible et palpable.

Il aurait eu, sans cela, beaucoup de chances pour lui. L’armée avait été émue, indignée de la tentative des volontaires contre Dumouriez ; elle l’appelait un guet-apens. Quand elle le vit reparaître, elle fut toute joyeuse de le voir en vie. La sensibilité gagnait. Quoique l’aspect des volontaires fût toujours menaçant et sombre, quoique l’artillerie restât dans la plus fière attitude de réserve, la ligne s’attendrissait. Dumouriez, passant au front de bandière, criait d’une voix frémissante et très enrouée : « Mes amis, j’ai fait la paix ! Nous nous en allons à Paris arrêter le sang qui coule… »

Cela faisait impression. Dumouriez était en face du régiment de la Couronne, qui s’était signalé à la bataille de Neerwinde ; il embrassait un officier. Un jeune homme sort des rangs, un simple fourrier, un nommé Fichet, de Givet : « Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? dit-il hardiment à Dumouriez, en montrant les Autrichiens. Et qu’est-ce que ces lauriers qu’ils portent… Ils viennent nous insulter ? »

Les Allemands, vainqueurs ou non, aiment à porter, dans le temps des premières feuilles, quelque verdure au chapeau.

« Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis… Ils seront notre arrière-garde… — Eh quoi ! s’écria Fichet en frappant du pied, ils vont donc entrer en France ! ils fouleront la terre de France !… Nous sommes bien assez de monde pour faire la police chez nous… C’est une honte, une trahison !… Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes ?… » Il répétait, furieux : « Honte et trahison ! »

Ces mots coururent toute la ligne. Dumouriez fut ajusté. L’arme, détournée, fit long feu. Mais un bataillon tout entier eût tiré sur le général. Il tourna bride, voulut aller vers Orchies, c’était trop tard ; — à Saint-Amand, trop tard encore. Dampierre était contre lui, et Lamarlière, peu à peu tous les généraux. Au moment qu’il quitta le camp, l’artillerie avait attelé ; elle partait pour Valenciennes. Et tout le reste suivit, un peu à la débandade, laissant le trésor de l’armée, tous les équipages. Un seul régiment ne voulut pas quitter Dumouriez ; c’étaient des hussards, la plupart Allemands. Trois régiments restèrent en arrière, ne sachant à quoi se décider.

Le jeune duc d’Orléans n’avait pas suivi Dumouriez à sa dangereuse revue. Sacrifié par lui dans la proclamation autrichienne, il ne savait plus lui-même ce qu’il devait faire, s’il trahirait Dumouriez ou bien la Convention. Il vint la nuit tâter les trois régiments arriérés. Quel pouvait être le but de cette mystérieuse visite ? Le caractère bien connu du personnage le fera deviner sans peine. Selon les dispositions qu’il leur eût trouvées, il eût essayé de se mettre à leur tête et se fût donné le mérite de les avoir amenés ou d’un côté ou de l’autre. S’il les ramenait en France, un tel acte effaçait d’un coup ses rapports avec Dumouriez, portait sa popularité au comble. Tous auraient dit : « Pendant que la Convention le mettait hors la loi, il rendait l’armée à la France. » Il fût rentré, non pas absous, mais glorieux et par un arc de triomphe, comme le héros du patriotisme et de la fidélité.

L’attitude morne et défiante des trois régiments rendit la démarche inutile. La mise hors la loi sous laquelle était le jeune Égalité les intimida sans doute ; assez inquiets pour eux-mêmes, ils n’eurent garde de prendre un chef si suspect. Il ne lui restait que l’exil ; il passa aux Autrichiens, non pour suivre Dumouriez ni s’attacher à la fortune d’un homme perdu sans retour, mais seulement pour prendre un passeport, emmener sa sœur et Mme de Genlis, les conduire en Suisse, et lui, s’isoler, se faire oublier pendant quelque temps, se refaire en quelque sorte par l’oubli complet.

Sa meilleure chance était d’attendre les événements, de dénouer peu à peu tous les liens qui l’attachaient à la Révolution, d’opérer tout doucement sa transition, et de faire agréer, estimer son repentir. Libre d’abord de Dumouriez, il ne tarda pas à rompre avec Mme de Genlis ; il la sacrifie à sa mère, avec qui il avait hâte de se réconcilier à tout prix. Par elle, il se trouvait encore héritier d’une fortune immense. Elle conservait les biens de son père, le duc de Penthièvre, que la Révolution respecta ; elle en recouvra l’usage dès 1794, la jouissance d’un revenu de plus de quatre millions. Pour les biens du duc d’Orléans, confisqués, mais non vendus, ils attendirent 1814 et le retour de son fils.

Le jeune homme, caché en Suisse dans son profond incognito, n’en reste pas moins le plus riche propriétaire de l’Europe en expectative. Dans le siècle de l’argent, un jour, la liberté usée, et la gloire usée, sur les ruines de toutes choses, la propriété suffira pour donner la royauté.

  1. Danton était-il complice de Dumouriez pour l’élévation de la maison d’Orléans ? Était-il en rapport intime avec cette maison ? — Il faut distinguer les dates. Danton, en 1791, était en rapport avec Orléans par une maîtresse commune. En 1792, Orléans était impossible, et peut-être Danton pensa un moment à son fils. Dès la fin de 1792, la République était tout à la fois la raison et la fatalité ; Danton avait trop de bon sens pour vouloir des choses impossibles. La maison d’Orléans, assez embarrassée du triste patronage du transfuge Dumouriez, n’a rien négligé pour faire croire, à certaines époques, qu’elle avait eu celui de Danton. Il n’y a pas la moindre preuve, sauf certaines traditions orales, qui n’ont peut-être d’autre origine que les intéressés. Je regrette que M. de Lamartine, dans sa crédulité magnanime, ait si facilement accueilli des choses si peu prouvées. Par exemple, en son livre V, c’est-à-dire en mars, il met un grand complot de Danton pour la royauté d’Orléans. Danton, pour envoyer un message au duc, alors absent, emprunte à sa seconde femme (la première est morte le 10 février), Danton emprunte à sa seconde femme 50 louis qu’il lui a donnés pour présent de noces. Or remarquez que Danton ne s’est remarié que le 17 juin, lorsque les deux Orléans, l’un parti avec Dumouriez, l’autre en prison à Marseille, étaient devenus l’objet de l’exécration publique et n’étaient plus, à coup sûr, des candidats pour le trône. Le message et le complot sont de pures fictions.