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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre VI

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VI


Pendant l’automne de cette année sanglante — celle de la « Révolution avortée » — plusieurs congrès de zemstvos se réunirent et donnèrent naissance aux partis politiques qui devaient être représentés à la Douma. En dehors de l’extrême-droite et des révolutionnaire (socialistes, travaillistes), on distingua désormais les constitutionnels-démocrates (K. D., d’où la désignation abrégée de cadets) et les octobristes, plus timides, qui acceptaient pour charte la déclaration impériale du mois d’octobre. Alors que les cadets réclamaient la convocation d’une Constituante, les octobristes se contentaient d’une extension du droit de suffrage et de la création de deux Chambres, la Douma et le Conseil d’Empire ; ce dernier, devenu Chambre haute, devait être composé par moitié de membres élus (loi du 20 février 1906).

Le 10 mai 1906, au milieu d’une émotion qui rappelait celle du 4 mai 1789 en France, l’empereur ouvrit en personne la première Douma, où les partis libéraux avaient obtenu la grande majorité des sièges (trois cents sur trois cent soixante et onze). En réponse au discours du trône, l’adresse de l’Assemblée réclama le suffrage universel, le régime parlementaire comme en Angleterre et en France, l’abolition de la peine de mort en matière politique, le lotissement des terres de l’État, de l’Église et des Communes, l’expropriation des grandes propriétés foncières, une amnistie pour délits politiques et la suppression du Conseil d’Empire, considéré comme un foyer de réaction. Le ministre de l’Intérieur, Goremykine, repoussa péremptoirement ces demandes, sur quoi la Douma déclara que le ministre n’avait pas sa confiance (26 mai). La responsabilité ministérielle n’étant pas inscrite dans la Constitution, il y avait là comme un essai de l’y introduire. Peu de semaines après (21 juillet), l’assemblée était dissoute par ukase et Stolypine remplaçait Goremykine. Alors les cadets, se rappelant le serment du Jeu de Paume — toute la Révolution russe s’est inspirée de la Révolution française — se réunirent à Viborg, en Finlande, et publièrent, au nombre de cent quatre-vingt-un, un manifeste, déclarant que la Constitution était violée, exhortant le peuple à refuser les impôts et le service militaire (22 juillet). Le Gouvernement répondit en sévissant contre les signataires du manifeste et en instituant des cours martiales mobiles pour réprimer les tentatives de rébellion. Désormais, ce fut le règne de la police secrète, privant les citoyens de leurs droits les plus élémentaires, faisant peser sur la presse un régime monstrueux de confiscations et d’amendes arbitraires, annulant toutes les concessions faites en 1905 par la déclaration de l’état de siège et les diverses variétés du « régime d’exception ».

La première Douma, la « Douma de la colère nationale », comme on l’appela, avait réuni l’élite de la société russe intellectuelle — le savoir, le caractère, le talent. Elle ne dura que soixante-douze jours, Un an après, deux députés avaient été assassinés par les Cents Noirs, trois avaient été déportés « administrativement », huit avaient reçu défense de retourner dans leurs circonscriptions, six étaient en exil, un avait disparu.