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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre XXIII

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XXIII


À la colère grandissante de l’opinion, le Gouvernement ne répondit d’abord que par la politique des pogroms, qu’il avait déjà adoptée comme dérivatif en 1905. Il y avait des millions de juifs en Russie et en Pologne : c’est à eux qu’étaient dus les trahisons, le défaut d’organisation, la hausse des prix. Il s’agissait de détourner l’irritation populaire sur ces malheureux sans défense, dont quatre cent mille servaient dans les armées russes sans l’espoir d’y conquérir un grade. La police aux armées s’y employa comme la police à l’arrière ; elle incita les Polonais catholiques à faire comme elle. Miassoyedov était naturellement le plus ardent à dénoncer les juifs comme les auteurs de ses propres trahisons. Des centaines de juifs, tant en Galicie et en Pologne que dans la Russie blanche et les provinces baltiques, furent pendus sans forme de procès ; des centaines de mille furent refoulés vers l’intérieur de la Russie où, ne pouvant s’établir à cause des lois de 1881, ils étaient poussés de ville en ville comme des troupeaux ; des centaines de pogroms, organisés par des malandrins et la police, ensanglantèrent les quartiers juifs des villes. Toute la presse juive fut supprimée d’un coup (5 juillet 1915). Bien plus, par une illégalité monstrueuse, on prit des otages dans les communautés juives comme en pays ennemi et on les déporta — pour répondre, disait-on, de la bonne conduite des autres. Les persécutions de 1881 et de 1905 n’avaient rien été à côté de celles-là, qui firent des victimes innocentes par milliers.

Mais ces infamies ne donnèrent pas le change à l’opinion. Le comte Ivan Tolstoï, ancien ministre et maire de Pétrograd, forma un comité où entrèrent des hommes de la haute noblesse, pour venir en aide aux juifs persécutés. Plus de deux cents intellectuels et hommes politiques russes signèrent une pétition réclamant pour les juifs l’égalité civile et politique. Les journaux révélèrent que lorsque les juifs accusés de connivence avec l’ennemi étaient traduits devant des tribunaux militaires, et non pendus aux arbres, leur innocence était presque toujours reconnue. Des voix autorisées s’élevèrent à la Douma pour protester contre des excès qui diffamaient la Russie aux yeux des neutres. Les députés savaient, par les journaux des États-Unis et de Hollande, restés libres de dire la vérité, quel tort immense ce déchaînement de fureurs faisait à la cause commune. On le dit à la Douma beaucoup plus librement qu’à Paris. « Une population entière, s’écria Milioukov, a été accusée de trahison, et cette accusation, provenant d’une source unique (Miassoyedov), était propagée par l’autorité militaire ! » (août 1915). — « Les coupables ne sont point les juifs, dit Tchkheidze, le pays tout entier l’affirme ; ce sont ceux qui se sont enrichis aux dépens de l’armée, ce sont ceux qui ont vendu la Russie, guidés par les Miassoyedov. Et si l’on veut réellement trouver les coupables, il faudra aussi faire la lumière sur le rôle du ministre de l’Intérieur Maklakov. » Parlant ensuite des quatre cents otages juifs retenus en prison : « Quelle loi de l’Empire, demanda-t-il, autorise à mettre en prison des gens dont le seul tort est de jouir de l’estime générale ? Quelle loi autorise à juger et à punir des crimes inconnus ? Cela nous déshonore à la face du monde civilisé, à la face des Alliés. »