Histoire de la guerre entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Angleterre/Chapitre 01

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Traduction par A. De Dalmas.
Corbet (Volume Ip. 37-76).
HISTOIRE
DE LA GUERRE SOUTENUE
PAR
LES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE
CONTRE L’ANGLETERRE,
DEPUIS 1812 JUSQU’EN 1815.
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CHAPITRE PREMIER.

Déclaration de guerre. — Le général Hull va à Détroit — Il entre dans le Canada. — Escarmouches sur la rivière aux Canards. — Engagement de Brownstown. — Prise de Michillimackinac. — Prise de Chicago. — Combat de Magagua. — Le général Hull se rend aux Anglais.



UNE période bien intéressante dans l’histoire de notre jeune nation s’approchait ; nos rapports avec la Grande-Bretagne devenaient chaque jour plus hostiles ; l’orage grossissait à vue d’œil, et il ne restait plus qu’un faible espoir que les nuages amoncelés sur notre horizon politique pussent se dissiper sans produire les effets terribles dont ils nous menaçaient.

Dans ces graves conjonctures, la session du congrès s’était prolongée bien au de-là de son terme ordinaire ; et l’Amérique, dans une attente, pleine d’anxiété, tournait tous ses regards vers ses représentants.

Le 5 juin 1812, le président avait déposé devant le congrès la correspondance qui avait eu lieu entre notre secrétaire d’État et le ministre anglais près notre gouvernement : cette correspondance semblait enlever toute idée d’en venir à un accommodement relativement aux deux points principaux de la dispute, c’est-à-dire les ordres du conseil, et la presse des matelots. Néanmoins nous avions été si souvent sur le point d’une rupture avec la Grande-Bretagne, que, même dans la circonstance présente, les personnes les mieux instruites ne pouvaient faire aucune conjecture certaine sur la résolution qui serait adoptée. Mais, il faut le dire, la grande majorité de la nation était pour la guerre, et la voix publique se faisait entendre hautement à ce sujet.

Enfin le 18 juin, dans une séance à huis-clos, la mesure qui appelait la nation aux armes fut solennellement discutée : cette discussion avait été provoquée par le président, qui, dans un message plein de force, après avoir rappelé les divers sujets de plainte que l’Angleterre nous avait donnés, concluait en assurant que, dans son opinion, la guerre était le seul remède qui nous restât. Cet avis fut partagé par le comité des affaires étrangères auquel le message avait été renvoyé ; le congrès prit une décision conforme, et cette décision ayant immédiatement reçu la sanction du président, le lendemain, 19 juin 1812, la guerre fut proclamée.

Cet acte de la législature nationale, acte si important par les nombreux événements dont il devait être la source, fut reçu avec des sentiments différents. Dans quelques lieux, il produisit des démonstrations de joie semblables à celles qui suivirent notre déclaration d’indépendance. De pareilles démonstrations étaient, selon nous, blâmables ; car la guerre est par elle-même une effroyable calamité ; et quoiqu’elle fût devenue inévitable dans la présente situation du monde, où le fort méprisait les droits du faible, on devait la recevoir sans abattement, mais sans gaîté. À la vérité un grand nombre de citoyens considéraient la guerre actuelle avec l’Angleterre, non pas comme une de ces guerres entreprises pour de légers sujets, pu dans un but purement politique, mais comme une lutte nouvelle dont le résultat devait être de consolider à jamais notre indépendance.

Sur les côtes, au contraire, et généralement dans les états de l’Est, la déclaration de guerre fit naître des sensations bien pénibles. Le noir nuage qui venait tout-à-coup obscurcir notre prospérité commerciale, causait une tristesse sombre, semblable à celle que produit une éclipse de soleil. En effet, le commerce des grandes cités, tout restreint qu’il était par les déprédations des deux grandes puissances belligérantes de l’Europe, se continuait cependant dans l’attente de meilleurs jours ; mais il allait être tout-à-fait interrompu ; les navires resteraient inutiles dans les ports, et le commerçant, sans occupation, devait fermer ses comptoirs.

C’est ainsi que les sentiments étaient divers dans les différentes parties des États-Unis ; chose peu étonnante, sans doute, si l’on considère que dans un pays aussi vaste, que le notre, la guerre devait se faire sentir plus sévèrement sur certains points que sur d’autres : d’ailleurs, on doit faire observer que beaucoup de personnes envisageaient la mesure adoptée comme une expérience infiniment hasardeuse ; car on pensait assez généralement que la forme de notre gouvernement, par le manque de force suffisante dans la branche exécutive, et par les divisions inévitables dans nos assemblées nationales, était peu propre à la guerre ; et comme notre union n’était pas encore parfaitement cimentée, on craignait que si quelques parties du territoire se trouvaient trop grièvement atteintes, il ne s’ensuivît la dissolution de la fédération, ce monument le plus noble de l’esprit humain. Enfin le parti puissant qui s’opposait à la guerre prétendait qu’on pouvait encore négocier avec l’Angleterre, que les hostilités qu’on allait commencer n’auraient pour résultat que de servir les intérêts de la France, et que nous étions loin d’être prêts à entrer dans la lice. L’unanimité, ajoutaient les gens de cette opinion, chose si nécessaire dans une affaire aussi grave, ne peut être espérée ; et, au grand détriment fie la chose publique, les opérations de la guerre seront souvent entravées par l’opposition de la partie la plus riche et la plus éclairée de la population. Voyez, s’écriaient-ils, nos ports sur l’Atlantique exposés à tous les dangers, les états du Sud ouverts sans défense aux incursions d’une multitude de maraudeurs, et enfin, spectacle effroyable ! nos frontières occidentales en proie au carnage et à la dévastation, suite nécessaire de la guerre des Sauvages  !

D’autres personnes voyaient les choses sous un point de vue plus favorable ; elles espéraient que bientôt le Canada deviendrait notre conquête, que les Florides, si l’Espagne se joignait a l’Angleterre, tomberaient également en notre pouvoir ; qu’ainsi, nous serions débarrassés de voisins inquiets et incommodes, et que nous mettrions à fin pour toujours ces hostilités affreuses dans lesquelles nous avions été si souvent engagés avec les Sauvages. Certainement ces espérances paraissaient bien fondées ; mais alors nous ne connaissions pas combien nous manquait l’expérience si nécessaire pour bien mener les opérations de la guerre, et nous ne savions même pas comment user de la vaste étendue de nos ressources. C’est à cette double ignorance que doivent s’attribuer les calamités que nous eûmes plus tard à supporter, et dont nous aurons à faire le triste récit.

Depuis quelques années, l’esprit militaire s’était graduellement répandu au sein de la nation. Partout on avait mis le plus grand soin à discipliner des compagnies de volontaires ; partout on voyait naître l’émulation entre les citoyens, et tous cherchaient à exceller dans les exercices militaires ; mais l’organisation de l’armée de ligne était loin d’offrir une apparence aussi flatteuse : en vain le congrès avait-il autorisé l’enrôlement de vingt-cinq mille hommes ; le nombre d’individus sans moyens d’existence, et par conséquent forcés par la nécessité à se faire soldats était si peu considérable, qu’on avait trouvé impossible de remplir de cette manière les cadres de l’armée. Au moment de la déclaration de guerre les hommes sous les armes montaient à peine à cinq mille, et encore se trouvaient-ils dispersés sur toute l’étendue de notre immense territoire. Pour remédier à ce fâcheux état de choses, le président fut autorisé à accepter les services de cinquante mille volontaires, et à appeler sous les armes cent mille miliciens : on ne pouvait guère compter sur une pareille force que pour la défense des côtes et des frontières ; cependant une difficulté plus grave existait encore : les meilleures troupes ne sont rien si elles n’ont à leur tête des officiers instruits et expérimentés, et nous en manquions absolument ; car, parmi les officiers qui avaient fait la guerre de la révolution, tous ceux qui s’étaient distingués dans les grades supérieurs, étaient ou morts ou très-âgés, et ceux qui, ayant pris part a celle même guerre, étaient encore en état de servir, n’avaient exercé que des emplois subalternes, et avaient d’ailleurs, dans un long repos, perdu toutes leurs habitudes militaires. Toutefois ces derniers, par cela seul qu’ils avaient déjà fait la guerre, n’importe en quelle qualité, inspiraient la plus vive confiance ; et cette disposition à leur égard ne changea que quand expérience nous eut cruellement appris que pour être capable de commander une armée, il ne suffisait pas d’avoir bravement payé de sa personne dans les combats dont notre indépendance fut le résultat. Telle était notre situation au commencement des hostilités, et tout portait à croire que les premiers coups seraient frappés du côté du Canada ; car on savait que les préparatifs militaires n’y étaient pas plus avancés que dans les États-Unis, et nous avions déjà une petite armée rassemblée sur cette frontière.

Le gouverneur Hull, pour s’opposer et mettre un frein aux agressions réitérées des Indiens, avait réuni, dès le 29 avril, douze cents volontaires de l’État d’Ohio, et s’étant avancé jusqu’à Urbana, il y fut joint par le 4e régiment d’infanterie des États-Unis : ces deux corps, après leur jonction, se mirent de suite en route à travers le désert qui appartient encore aux Indiens, et qui sépare la partie habitée de l’état d’Ohio du territoire Michigan.

Depuis Urbana jusqu’à Rapid, dans une distance de cent vingt milles, le pays est tout-à-fait inhabité, très-marécageux, et ne présente aucune route. Ensuite, de Rapid jusqu’à Détroit on trouve à la vérité sur les bords du Miami, et de la rivière Détroit, quelques établissements épars, principalement formés par des Canadiens ; mais en général tout ce territoire est très-peu peuplé, et compte à peine 6000 âmes répandues sur sa vaste étendue. L’armée du général Hull eut à surmonter des obstacles de tous genres en traversant cette contrée sombre Et presqu’inexplorée ; et ce ne fut qu’après de grandes fatigues qu’elle parvint à Détroit vers la fin de juin. Là, l’aspect d’une campagne ouverte et tout-à-fait romantique inspira une nouvelle ardeur à cette petite troupe, composée en partie des jeunes gens les plus actifs et les plus hardis de l’état d’Ohio, et qui tous à l’envi brûlaient de trouver l’occasion de signaler leur courage.

Après avoir pris quelques rafraîchissements à Détroit, et y avoir malheureusement embarqué leurs gros bagages sur une goélette afin de rendre leur marche plus légère, nos troupes se remirent en roule. Ce fut seulement alors qu’elles apprirent la déclaration de guerre ; et elles reçurent presqu’en même temps la fâcheuse nouvelle que la goélette qui portait leurs effets avait été capturée par l’ennemi, ainsi que trente soldats et un lieutenant qu’elle avait à bord.

Le 5 juillet, l’armée campa à Springswell qui se trouve sur le bord de la rivière Détroit vis-à-vis Sandwich, et à quelques milles seulement du fort Détroit. Depuis plusieurs jours on avait été obligé d’être continuellement sur ses gardes pour éviter d’être attaqué à l’improviste par les Indiens et par leurs alliés, qui, sans l’arrivée opportune de nos troupes, se seraient emparés de Détroit : déjà ils avaient construit quelques ouvrages sur le bord opposé de la rivière, et ils avaient fortifié une position à environ trois milles plus bas ; mais le feu bien dirigé de l’artillerie américaine les força bientôt d’abandonner ces deux redoutes.

C’était alors la saison la plus favorable pour commencer les opérations contre le Haut-Canada ; et comme le gouverneur Hull avait reçu le pouvoir discrétionnaire de prendre l’offensive, l’invasion immédiate de cette province fut résolue. On s’occupa de suite des préparatifs nécessaires, et des bateaux furent rassemblés pour effectuer le passage de toutes les troupes à la fois.

Les Anglais, s’apercevant de ce projet, essayèrent de construire une batterie pour s’opposer au débarquement deux fois on détruisit les travaux commencés ; mais les ayant repris une troisième fois, on les laissa faire, attendu que notre armée pouvait aisément débarquer au-dessus ou au-dessous du point qu’ils avaient fortifié, et de cette manière se tenir hors de la portée de leur batterie qui était armée de sept canons de petit calibre et de deux mortiers.

Le 12 juillet, tout étant prêt, l’armée s’embarqua et mit à terre sur la rive opposée sans coups férir ; elle entra de suite dans le village de Sandwich. Les Anglais avaient fait marcher une partie des habitants de ce village sur Malden, pour aider à le défendre : mais ceux qui étaient restés n’ayant fait aucun signe de résistance, leurs personnes et leurs propriétés furent respectées ;

Le général Hull fit immédiatement une proclamation dans laquelle il annonçait l’invasion du Canada, et, en assurant les habitants de sa protection, il les engageait fortement à ne prendre aucune part à la guerre. Cette proclamation était d’un style énergique, et nul doute qu’on ne l’eût considérée comme éloquente si le général avait eu le bonheur de réussir dans son entreprise. Les Anglais l’ont amèrement censurée, 1° comme cherchant à faire rompre par des sujets la foi qu’ils avaient jurée ; 2° comme violant les lois de la guerre établies parmi les nations civilisées, en déclarant qu’aucun quartier ne serait accordé à ceux des blancs qu’on trouverait combattant à côté des Indiens. Le premier de ces reproches est sans doute assez singulier, lorsqu’il est adressé à une armée d’invasion. Quand au second, on peut répondre que les Indiens n’accordant jamais aucun quartier, il paraît de toute justice d’user de représailles, non-seulement envers eux, mais même envers ceux qui combattent avec eux, et qu’on peut supposer agir avec les mêmes intentions. Toutefois on ne peut croire sérieusement que le général Hull ait eu l’intention de mettre ses menaces à exécution : son seul dessein était d’empêcher, s’il était possible, qu’on ne se servît des Sauvages ; et dans tous les cas ce projet venait de lui seul, il n’avait pas reçu l’autorisation du gouvernement, et jamais il n’a été réalisé.

En peu de jours, nos troupes occupèrent tout le pays qui est baigné par la Trench, ou Tamise, charmante rivière, dont les bords sont très-peuplés. Cette opération fut conduite par le colonel M’Arthur, qui revint ensuite au camp après s’être emparé d’une grande quantité de couvertures, de munitions et autres objets. Le colonel Cass fut alors envoyé dans une direction opposée ; il avait avec lui deux cent quatre-vingts hommes, et il était chargé de reconnaître la position des Anglais et des Indiens et de s’avancer jusqu’au fort Malden. Ce tort, bâti à l’embouchure de la rivière Détroit dans le lac Érié, se trouvait à treize milles au sud du lieu où le général Hull avait posé son camp. Le colonel Cass suivit la rivière Détroit jusqu’à l’endroit où la rivière aux Canards vient y mêler ses eaux à quatre milles du fort Malden. Là, ayant trouvé un détachement anglais en possession du pont posé sur la rivière aux Canards, il laissa une compagnie de tirailleurs sous les ordres du capitaine Robinson, en le chargeant de tirer de loin sur l’ennemi, pour détourner son attention jusqu’au moment où le reste de la troupe, après avoir passé la rivière à gué plus haut, paraîtrait sur le bord opposé. Ce plan sagement concerté ne réussit pas ; car, faute de bien connaître le pays, le colonel Cass ne put se rendre au lieu désigné que fort tard dans la soirée, et pendant ce temps les Anglais, qui s’étaient aperçus des intentions du colonel, avaient demandé et reçu du renfort. Malgré ce contre-temps, il y eut une vive escarmouche, par suite de laquelle les Anglais furent délogés de leur position, après avoir perdu onze hommes tués ou blessés, et avoir été en outre abandonnés par plusieurs déserteurs. Le colonel Cass n’ayant pas reçu l’ordre de se maintenir sur ce point, bien important cependant puisqu’il formait le seul obstacle qui existât entre le camp américain et le fort Malden, crut devoir se retirer. Les Anglais, profitant de cette négligence, revinrent sur leurs pas, enlevèrent les madriers qui couvraient le pont, et construisirent en outre quelques ouvrages sur le bord de la rivière pour en empêcher le passage.

Quelques jours après, il y eut un nouvel engagement entre la garde du pont et le colonel M’Arthur à la tête de cent cinquante hommes. Les Anglais avaient quatre-vingt-cinq soldats de troupes de ligne, à peu près deux fois autant de miliciens, et un nombre considérable d’Indiens ; ils étaient de plus soutenus par la corvette la Queen Charlotte et par quelques bateaux canonniers qui se trouvaient à l’embouchure de la rivière aux Canards. Le colonel M’Arthur s’étant trop approché de l’ennemi pour reconnaître sa position, était au moment d’être coupé de sa troupe, quand un messager vint en toute hâte lui annoncer que plusieurs Indiens s’étaient placés sur ses derrières : il s’aperçut en effet que presque tous ceux qui se trouvaient d’abord dans la batterie avaient disparu ; et à peine eut-il tourné bride, que lui et ses deux compagnons, le docteur M’Anaw et le capitaine Pathuff, essuyèrent le feu des Indiens qui tiraient du milieu des broussailles où ils s’étaient glissés. Au bruit de la mousqueterie, le détachement américain accourut au secours de son chef, et força les Indiens à se retirer. On assure que, dans cette circonstance, les Indiens étaient conduits par l’audacieux Tecumseh en personne.

Ces petites affaires, dans lesquelles les Américains avaient été généralement victorieux, leur inspirèrent une grande confiance, et elles produisirent le même effet sur beaucoup de Canadiens, qui, se fiant aux promesses contenues dans la proclamation du général Hull, vinrent se placer sous sa protection et se joindre à nos étendards ; mais tout ceci ne servait que de prélude aux grandes opérations qui avaient pour objet la prise du fort Malden : prise sans laquelle on pouvait dire qu’il n’y avait rien de fait. Les préparatifs du siège n’avançaient que lentement ; il semblait que rien n’avait été prévu, et ce ne fut qu’au commencement d’août qu’on put avoir deux pièces de 24 et trois obusiers montés. Dans l’intervalle, rien n’avait été tenté contre le fort. La prise de cette place, qui d’abord paraissait nécessaire pour pouvoir se livrer à des opérations ultérieures, était devenue maintenant indispensable pour la sûreté même de l’armée ; car un malheur tout-à-fait inattendu, la reddition du fort Michillimackinac, avait eu lieu dans le mois précédent.

Le 1-6 juillet, un parti de trois cents soldats anglais et de plus de six cents Indiens s’était embarqué à Saint-Joseph, et avait descendu le matin suivant dans l’île où est situé le fort Michillimackinac. Un prisonnier fut relâché pour aller annoncer à la garnison et aux habitants du village que, si on tentait la moindre résistance, tous seraient indistinctement passés au fil de l’épée. À une pareille menace la plupart des habitants coururent se mettre sous la protection de l’ennemi. La garnison n’était que de cinquante-six hommes commandés par le lieutenant d’artillerie Hauks ; les Anglais lui envoyèrent un parlementaire pour le sommer de se rendre, et ce fut la première intimation de la guerre qu’on eût reçue au fort. Jusques-là, le commandant américain avait cru qu’il ne s’agissait que d’une de ces attaques des Indiens, si fréquentes dans les derniers temps, et il était résolu de se défendre jusqu’à la dernière extrémité ; mais maintenant, considérant qu’il ne pouvait avoir aucun espoir de résister à des forces aussi considérables que celles qui l’attaquaient, et que de l’essayer serait compromettre inutilement la vie de ses soldats, et celle des habitants qui s’étaient placés sous sa protection, il pensa convenable d’accepter la capitulation qui lui était offerte. En. conséquence, après avoir stipulé que les personnes et les propriétés des habitants seraient respectées, la garnison se rendit prisonnière, et les Anglais, sans avoir tiré un coup de fusil, prirent possession de la position la plus forte des États-Unis, et que, pour cette raison, on appelle communément le Gibraltar américain. Le fort Michillimackinac était, par sa position, de la plus haute importance ; car il dominé tout le commerce du nord-ouest, qui est obligé de venir passer sous ses batteries. De ce fort, l’on pouvait en outre intercepter aisément tous les secours que les Indiens voudraient envoyer vers l’est, et en même temps s’opposer aux incursions que ces peuplades turbulentes et infatigables tenteraient de faire.

Quelques personnes jetèrent le blâme de cette affaire sur le gouvernement, d’autres sur le général Hull ; les faits suivants mettront le lecteur à même de juger ce qu’on doit en penser. Le général ne parvint à Détroit que le 5 juillet, et la prise de Michillimackinac date du 17 la distance entre ces deux forts est de cent quarante milles. À cela nous devons ajouter qu’il paraîtra peu étonnant que les Anglais aient su à Malden la déclaration de guerre plus vite que le général américain, si l’on considère que par l’activité des gens qui trafiquent avec les Indiens, et au moyen des établissements anglais qui sont places à des distances assez rapprochées tout le long des lacs, les nouvelles circulent avec une grande promptitude ; mais toutefois il est difficile de se rendre compte de la lenteur que la nouvelle de la guerre mit à parvenir à Détroit, et l’on ne sait si une pareille lenteur doit être attribuée à des accidents, ou à une négligence aussi coupable que funeste.

Cet événement déplorable fut connu du général Hull le 23 juillet, au moment où il faisait ses préparatifs pour attaquer le fort Malden. Les Anglais avaient dès-lors reçu des renforts considérables de troupes réglées et d’Indiens. On avait laissé échapper l’instant propice ; car il paraît bien prouvé que si de suite on avait donné l’assaut au fort, il eût indubitablement été enlevé. C’était l’opinion unanime des officiers, et le général ne s’était refusé à s’y rendre que par de vains motifs. Ayant donc négligé cette occasion si favorable, il ne pouvait plus espérer de se rendre maître de la place, sans être muni d’un train d’artillerie, et de toutes les choses nécessaires pour un siège régulier. La nécessité d’occuper Malden devenait chaque jour plus urgente. On devait s’attendre que la prise de Michillimackinac entraînerait celle de Chicago, et de tous les autres postes de l’ouest, et que les tribus indiennes, avec toutes les forces de la compagnie anglaise du nord-ouest, allaient fondre sur nous, ce qui mettrait notre armée dans une position extrêmement critique.

Le général, apercevant les dangers qu’il courait, envoya de nombreux exprès pour demander des renforts ; l’espérance où il était d’en recevoir fut probablement ce qui le fit agir si lentement dans ses mouvements contre Malden, et borner ses opérations à une guerre de partisans qui n’aboutissait à rien. D’un autre côté on ne lui envoyait aucun secours, dans la ferme croyance que les forces qu’il commandait étaient plus que suffisantes pour effectuer ce qu’on voulait faire dans cette partie.

L’ardeur qui d’abord avait animé nos troupes se changeait graduellement en abattement, et elles perdaient dans la même proportion la confiance qu’elles avaient eue dans leur chef. Cependant, le 1er août, tout étant prêt pour attaquer Malden, un conseil de guerre fut convoqué, et on y décida que l’attaque devait se faire immédiatement. À cette époque la désertion continuait toujours parmi la milice canadienne, et toute l’armée reprit courage à l’annonce d’une entreprise qui, dans l’opinion générale, ne pouvait que réussir. Les canons étaient bien montés et embarqués sur des batteries flottantes ; tous les autres préparatifs étaient achevés, et le jour où on devait livrer le combat à l’ennemi fut enfin fixé.

Quelque temps avant ceci, une compagnie de volontaires de l’Ohio, sous le commandement du capitaine Brush, était arrivée à la rivière Raisin avec des munitions pour l’armée. Comme, pour se rendre à Détroit qui était éloigné de trente-six milles, cette troupe et son convoi auraient pu courir des risques, à cause des nombreux partis ennemis qui parcouraient le pays, on jugea convenable de les faire rester où ils se trouvaient, et d’envoyer un détachement pour augmenter l’escorte. Cette mission fut confiée au major Vanhorn, et on plaça cent cinquante hommes sous ses ordres. À son second jour de marche, se trouvant près de Brownstown, il fut soudainement attaqué de tous côtés par les Anglais et par les Indiens. Les Américains firent la résistance la plus opiniâtre ; et comme ils étaient commandés par un officier brave et habile, ils se tirèrent d’affaire, après avoir eu dix-neuf hommes tués ou manquants, et neuf blessés. Les capitaines Gilcrease, M’Culloch et Bostler furent au nombre des tués, et le capitaine Ulry fut grièvement blessé.

À peine ce détachement avait-il quitté le camp, qu’un changement aussi soudain qu’inattendu s’était opéré dans la détermination du commandant eu chef. Sans aucune cause apparente, sans que rien de nouveau fût survenu, il annonça la résolution d’abandonner son plan d’attaque sur Malden, et même de se retirer en arrière de la position qu’il occupait alors. Une pareille résolution fit sur l’armée l’effet d’un coup de tonnerre : les volontaires murmurèrent hautement ; ils furent jusqu’à taxer le général de pusillanimité et même de trahison ; leurs officiers, en qui ils avaient pleine confiance, eurent la plus grande peine à les faire rentrer et à les maintenir dans l’ordre. Dans tout le camp, le désappointement et le dépit furent extrêmes, et le général perdit dès-lors toute la confiance des soldats. Car, disaient-ils, si c’est un traître il peut nous livrer à l’ennemi et nous faire massacrer ; et dans tous les cas il montre bien qu’il n’a ni l’habileté ni les talents nécessaires pour commander. Ce fut donc avec le chagrin le plus amer que cette petite, mais brave armée se vit forcée d’abandonner, presque comme vaincue, les flatteuses espérances qu’elle avait conçues, au moment même où tout semblait promettre qu’elles allaient être réalisées. Elle repassa la rivière Détroit le 8 août, et apprit sur l’autre bord l’affaire que le major Vauhorn avait eue la veille.

Tel fut le résultat de cette expédition contre le Canada, expédition dont le succès paraissait si probable qu’on en attendait la nouvelle à tout moment dans les États-Unis : trop heureux si là s’était arrêté le malheur de nos armes ! Toutefois le territoire ennemi ne fut pas totalement évacué ; on laissa un détachement d’environ trois cents hommes à Sandwich, principalement pour donner quelque protection aux Canadiens que la proclamation du général Hull avait induits à venir se joindre à nos troupes.

Dans cette conjoncture tout le monde s’accordait sur la nécessité d’ouvrir une communication avec la rivière Raisin : dans peu de semaines nos troupes pouvaient avoir le plus grand besoin du convoi amené par le capitaine Brush, et il y avait en outre de nombreux et graves inconvénients pour l’armée à se trouver ainsi coupée de l’état d’Ohio. Pour ouvrir donc cette communication, on détacha le lieutenant-colonel James Miller avec deux cents miliciens et trois cents hommes du brave 4e. régiment qui, sous le colonel Boyd, s’était si distingué à la bataille de Tippecanoe. L’ennemi, de son côté, pensant bien que cette expédition serait de nouveau tentée, avait envoyé dans cette partie un renfort considérable tant de troupes réglées que d’Indiens, de sorte que ses forces montaient à peu près à sept cent cinquante hommes : elles pouvaient de plus être augmentées au moment d’un engagement par la garnison de Malden, qui se trouve tout vis-à-vis de Brownstown. Les Anglais avaient aussi établi à quatre milles en avant de cette dernière ville, dans un lieu nommé Magagua, quelques fortifications faites à la hâte avec des troncs d’arbres ; et les Indiens, commandés par Tecumseh, y avaient été placés en embuscade, pour ne donner que lorsque les Américains seraient engagés. Le major anglais Muir commandait toute cette ligne de défense.

Dans la journée du 9 août, notre détachement procéda dans sa marche avec beaucoup de précaution, pour éviter d’être surpris par l’ennemi ; et cependant il donna au milieu de l’embuscade sans l’avoir découverte ; le capitaine Snelling qui commandait l’avant-garde fut tout à coup attaqué de tous côtés par les Indiens qui, suivant leur coutume, poussèrent des cris épouvantables ; les soldats du capitaine Snelling soutinrent, sans être ébranlés, ce choc imprévu, jusqu’à l’arrivée du reste des troupes. Dans ce moment les Sauvages s’élancèrent des buissons où ils s’étaient cachés, furent se ranger en bataille avec les soldats de ligne en avant des fortifications, et de là tous ensemble commencèrent un feu très nourri. De son côté, le colonel Miller disposa ses troupes avec autant de sang-froid que de célérité ; et, après avoir fait faire une décharge générale, il s’avança sur l’ennemi avec la plus grande intrépidité. Ce mouvement fit lâcher pied aux Anglais ; mais les Indiens s’étant mis à l’abri dans les bois qui bordaient le chemin, s’y maintinrent avec la plus grande opiniâtreté. Les Anglais s’étant ralliés revinrent à la charge, et le combat continua quelque temps avec un courage égal de part et d’autre.

La conduite tenue par nos compatriotes dans cette circonstance, est vraiment digne d’admiration ; car l’homme le plus courageux aurait pu faiblir en se voyant ainsi attaqué de tous (côtés par plus de cinq cents Indiens, peints de la manière la plus hideuse et hurlant comme des bêtes féroces, et ayant en même temps à faire face à un corps de troupes réglées. Toutefois sans tenir aucun compte ni des cris des Indiens ni de la mousqueterie des Anglais, le commandant américain repoussa toutes les attaques ; et ses troupes, sans avoir dans toute l’affaire perdu un pouce de terrain, forcèrent à la fin les ennemis à la retraite. Ils se retirèrent lentement et, littéralement parlant ; à la pointe de la baïonnette jusqu’à Brownstown. Là ils s’embarquèrent à la hâte sur des bateaux qui avaient été préparés d’avance pour les recevoir, et il est probable que si cette précaution n’eût pas été prise, ce corps entier serait tombé entre les mains des Américains. La perte du côté des Anglais fut pour les troupes de ligne de quinze hommes tués et de trente à quarante blessés, et quant aux Indiens ils abandonnèrent une centaine des leurs sur le champ de bataille : de notre côté, dans ce combat qui dura deux heures, nous eûmes quinze lues et environ soixante blessés. Les officiers qui se distinguèrent le plus furent le capitaine Baker, les lieutenants Larabée et Peters, et l’enseigne Whistler. Le jour suivant à midi, le colonel Miller, qui avait gardé possession de Brownstown, reçut ordre de retourner à Détroit.

Nous ne devons pas passer sous silence un bien triste événement qui, vers la même époque, eut lieu, dans une autre partie de la frontière. Le capitaine Heald qui commandait au fort Chicago avait reçu du général Hull l’ordre d’évacuer ce poste, et de se retirer sur Détroit. En conséquence, il confia à la garde de quelques Indiens de nos amis toutes les propriétés publiques ; puis avec sa compagnie forte de cinquante hommes, et accompagné de plusieurs familles qui résidaient près de Chicago, il se mit en marche. À peine s’était-il avancé à quelque distance eu suivant la rive du lac, qu’il fut attaqué par un parti considérable d’Indiens posté sur la berge. Le capitaine fit gravir à la troupe la même berge, et là il combattit quelque temps ; mais bientôt les Indiens, en prolongeant leur ligne, parvinrent à s’emparer de ses chevaux et de ses bagages. Le capitaine prit alors position dans un terrain découvert, d’où il pouvait tenir les Indiens en échec ; mais voyant bien qu’à la fin il serait obligé de céder, il accepta l’offre de protection que lui fit un chef indien. Dans cette petite, mais sanglante affaire, vingt-six soldats de ligne et tous les miliciens périrent, et plusieurs femmes et enfants furent inhumainement massacrés : le capitaine Wells et l’enseigne Warner se trouvèrent parmi les morts. Heald grièvement blessé et sa femme, qui elle-même avait reçu six blessures, parvinrent à Michillimackinac, après avoir échappé à mille dangers.

La victoire de Magagua, toute brillante et toute honorable qu’elle était pour les armes américaines, ne produisit aucun avantage réel. Deux jours après, on envoya un exprès au capitaine Brush, qui attendait toujours une escorte sur la rivière Raisin, pour l’informer que le détachement sous le colonel Miller, par suite du combat qu’il avait soutenu, n’ayant pu pousser plus loin ; il était devenu impossible de lui envoyer, par la route ordinaire, le renfort dont il avait besoin ; et qu’il devait en conséquence rester où il se trouvait jusqu’à ce que les circonstances fussent devenues plus favorables : Dans un post-scriptum, le général lui donnait avis qu’on tenterait d’ouvrir une communication par un autre côté, en traversant la rivière Huron un peu plus haut. Et en effet, le 14 août, les colonels Miller et Cass furent envoyés avec trois cent cinquante hommes pour accomplir ce dessein. Quelque temps avant cette époque, le général Hall, qui commandait à Niagara, avait fait dire qu’il était hors de son pouvoir d’envoyer aucun renfort.

Le 15 août, les Anglais vinrent prendre position vis-à-vis Détroit, et se mirent de suite à construire des batteries. À leur approche, le major Denuy, qui commandait à Sandwich, avait évacué ce poste et s’était replié sur Détroit, d’après la résolution qu’on avait prise de ne plus agir que sur la défensive. Les Anglais continuèrent leurs travaux, et le 15 envoyèrent un parlementaire pour sommer la place de se rendre ; ce parlementaire était porteur de la note suivante adressée au général Hull

« Monsieur, les forces qui sont à ma disposition m’autorisent à demander la reddition immédiate de Détroit. Il est loin de mes intentions de laisser faire une guerre d’extermination ; mais vous devez penser que le corps nombreux d’Indiens qui s’est attaché à mes troupes ne pourra plus être contenu par moi, si une fois le combat s’engage. Vous me trouverez entièrement disposé à accorder toutes les conditions propres à satisfaire le sens d’honneur le plus délicat. Le lieutenant-colonel M’Donald et le major Giegg ont des pleins pouvoirs pour consentir à tous les arrangements qui peuvent tendre à prévenir l’inutile effusion du sang.  » Cette note était signée parle major-général Broock ; on se borna à lui répondre que le fort serait défendu jusqu’à la dernière extrémité.

Dès que les Anglais eurent reçu cette réponse, ils ouvrirent leurs batteries, et lancèrent des bombes sur Détroit pendant la plus grande partie de la nuit ; on leur riposta du fort, mais sans, d’un côté comme de l’autre, produire beaucoup d’effet.

Le lendemain matin on s’aperçut que les Anglais, protégés par des navires de guerre, débarquaient à Springwells. La ville se trouvant entr’eux et le fort, le feu de celui-ci ne put empêcher ni même troubler le débarquement. Il en aurait été tout autrement si le général Hull, suivant l’avis de ses officiers, avait fait construire des batteries sur le point où l’ennemi devait nécessairement mettre à terre ; mais la plus étrange fatalité semblait s’attacher à tout ce que ce malheureux homme faisait, ou négligeait de faire. L’ennemi, ayant entièrement effectué son débarquement à environ dix heures du matin, s’avança de suite vers le fort, marchant en colonnes serrées sur une hauteur de douze hommes. Le fort n’était séparé de la ville que par une esplanade d’environ deux cents yards (cent toises) ; nos batteries ne pouvaient en conséquence tirer sur l’ennemi que lorsqu’il serait à cette distance ; mais d’un autre côté les forces américaines avaient été judicieusement disposées pour arrêter ses progrès. Les miliciens et la plupart des volontaires occupaient la ville, et étaient placés derrière des palissades, d’où ils pouvaient faire beaucoup de mal à l’ennemi en le prenant en flanc ; les troupes réglées défendaient le fort, et deux canons de 24 chargés à mitraille, étaient avantageusement placés sur une éminence d’où ils auraient pu balayer toute la ligne des Anglais, s’ils s’étaient avancés jusqu’à leur portée. Le plus profond silence régnait de toutes part  ; l’ennemi s’avançait lentement, mais sans s’arrêter ; il paraissait ou braver ou ne pas connaitre le danger qu’il courait, ou plutôt il faut dire qu’il puisait une nouvelle audace dans le mépris que devait lui inspirer un général qui avait si lâchement abandonné Sandwich quelques jours auparavant. Dans le même temps, nos compatriotes étaient pleins du doux espoir de rétablir enfin leur réputation dans tout son lustre, et ils attendaient avec l’impatience la plus vive le signal du combat. Mais qui pourrait dépeindre le désespoir qui s’empara de ces braves gens, quand ils récurrent l’ordre de rentrer dans le fort, et quand on fit défendre à l’artillerie de tirer au moment même où tout faisait croire que les Anglais marchaient a une destruction certaine ! tous nos Soldats, ainsi qu’une multitude de femmes et d’enfants, furent entassés dans le fort, devenu trop peu spacieux pour les contenir. Là, les troupes reçurent l’ordre de déposer leurs fusils en tas, et au grand étonnement de tous un pavillon blanc, signal de soumission fut arboré sur les murs. Les assaillants, non moins surpris d’une pareille reddition, envoyèrent un officier pour s’assurer si elle était réelle ; de suite on conclut une capitulation dans laquelle aucune condition avantageuse ne fut stipulée.

Les mots nous manquent pour exprimer toute l’indignation que les Américains éprouvèrent dans cette occurrence. Ils devaient se croire lâchement trahis, en se voyant ainsi livrés à des forces inférieures sans avoir tiré un seul coup de canon, quand tout semblait annoncer que l’ennemi devait lui-même tomber en leur pouvoir, et quand surtout ils savaient qu’ils avaient encore des provisions pour plus de quinze jours, et qu’ils étaient en outre munis de toutes les choses nécessaires pour faire la guerre. Plongés dans la plus profonde humiliation, ils sortirent du fort et se rendirent à discrétion. Les Anglais prirent immédiatement possession de la place ainsi que de toutes les propriétés publiques qui s’y trouvaient, et parmi lesquelles il y avait quarante barils de poudre, quatre cents boulets de 24, cent mille cartouches, deux mille cinq cents fusils, vingt-cinq canons de fer et huit de bronze qui, pour la plupart, avaient été capturés sur les Anglais dans la guerre de la révolution.

Tout le territoire, tous les forts, toutes les troupes qui se trouvaient dans le gouvernement du général Hull, furent compris dans cette on retendit également au détachement sous les ordres des colonels Cass et M’Arthur, ainsi qu’au parti commandé par le capitaine Brush. La veille au soir, on avait envoyé l’ordre aux colonels Cass et M’Arthur de revenir au fort ; ils étaient déjà assez près pour pouvoir distinguer les mouvements de l’ennemi, et par la situation dans laquelle ils se trouvaient, ils auraient pu, si l’attaque avait eu lieu, rendre les plus grands services à notre armée. Le silence qui régnait au moment où ils pensaient que le combat devait être commencé les surprit beaucoup ; et bientôt leur surprise se changea en une véritable rage quand ils apprirent qu’on avait capitulé. Un officier anglais fut envoyé vers la rivière Raisin pour apprendre au capitaine Brush ce qui s’était passé celui-ci, ne pouvant ajouter foi à un récit si improbable, retint prisonnier l’officier qui était venu le lui faire. Mais la confirmation de cette triste nouvelle lui parvint bientôt par quelques Américains qui s’étaient échappés ; alors, plein d’indignation, il refusa de se soumettre à la capitulation, déclarant que le général Hull n’avait eu aucun droit de l’y comprendre. Ce brave officier avait d’abord eu l’intention de détruire le convoi qu’il escortait et qu’il ne pouvait pas emmener ; mais il réfléchit qu’une pareille destruction pourrait servir de prétexte pour faire maltraiter ses compatriotes, et en conséquence il se détermina à abandonner, dans le lieu où il était resté si long-temps, toutes les munitions qui avaient été confiées à sa garde, et à se retirer avec ses gens dans l’état d’Ohio. Quant au reste de l’armée, les Anglais permirent aux miliciens et à la plupart des volontaires, de retourner chacun chez eux ; mais les troupes réglées et le général furent conduits prisonniers à Québec.

Le général Hull, dans le compte officiel qu’il rendit au gouvernement, fit tout ses efforts pour se disculper. Grossissant tous les dangers dont il avait cru être entouré, il appuyait son récit sur toutes les rumeurs vagues qui avaient couru, ainsi que sur les fantômes effrayants qu’il s’était créés. C’est ainsi qu’en parlant des troupes amenées à l’ennemi par le colonel Proctor, il en enflait considérablement le nombre, et qu’il voulait faire ajouter une foi implicite au bruit répandu à dessein par les Anglais que toutes les forces de la compagnie du Nord-Ouest, sous le major Chambers, marchaient contre lui. À l’en croire, il n’avait pu rien effectuer contre Malden par la difficulté de transporter son artillerie. À ceci on peut répondre que tout est difficile pour l’homme sans talent. Enfin, il ajoutait que la garnison anglaise ayant reçu d’énormes renforts, et le général Hall, de Niagara, lui ayant annoncé qu’il ne pouvait lui fournir aucun secours, il ne lui était resté d’autre ressource que de repasser à Détroit, c’est-à-dire, d’abandonner les Canadiens, qui, d’après ses promesses, s’étaient placés sous sa protection ; de fuir avant même que l’ennemi eût essayé de l’attaquer, et de l’encourager ainsi à suivre un projet dont cette fuite honteuse avait seule pu lui suggérer l’idée.

Mais la partie la plus travaillée de cette défense, celle où brillait la métaphore, celle enfin où le général laissait à son imagination prendre tout son essor, c’était lorsqu’il faisait ; le dénombrement des divers Indiens qui servaient d’auxiliaires aux Anglais. Suivant lui, l’essaim septentrional, comme il l’appelait, était sorti tout entier de sa ruche ; les Winnebagos, les Wyandois, les Hurons, les Chippewais, les Knistesnoos, les algonquins, les Pottowatomies, les Sachs, les Kickapoos ; et enfin les Indiens de toutes les tribus du nord et de l’ouest, remplissaient les forêts d’alentour ; et cachés derrière chaque pied d’arbre, étaient prêts à s’élancer sur les Américains pour les massacrer tous indistinctement. Toutefois, craignant sans doute que les dangers dont il faisait l’effrayant tableau ne fussent considérés comme les rêveries d’un esprit troublé, il ajoutait, pour compléter sa justification, que sa position était des plus critiques au moment où il avait cru devoir capituler ; qu’il manquait de munitions et des autres choses nécessaires pour continuer la guerre, et que, par l’éloignement des colonels Cass et M’Arlhur, les troupes étaient réduites à six cents hommes en état de combattre ; tandis que du rapport même qui lui fut fait, le matin du jour où il se rendit, il résulte qu’il avait plus de mille hommes sous les armes, sans compter ni le détachement sous les ordres des deux, colonels, dont l’arrivée devait avoir lieu pendant rengagement, ni un parti de trois cents miliciens du territoire Michigan qui avait été chargé d’une expédition au-dehors ; de sorte qu’en tout il avait plus de seize cents hommes à sa disposition, force bien supérieure à celle des Anglais, qui ne consistait qu’en six cents Indiens et eu sept cents soldats de ligne ; dont encore la moitié n’était que des miliciens qu’on avait revêtus d’uniformes afin de tromper sur le nombre réel des troupes réglées. Les officiers de l’armée prouvèrent victorieusement que toutes les autres parties du rapport étaient également fausses ou exagérées ; et il fut bien reconnu que la moindre bonne volonté et les talents les plus médiocres auraient suffi au général pour anéantir toutes les forces anglaises. Il osa dire que son intention avait été empêcher l’effusion du sang  ! eh ! le malheureux, ne voyait-il pas que s’il avait voulu livrer ses compatriotes au meurtre et au carnage, il n’aurait pu suivre un meilleur plan ; qu’en ouvrant ainsi un champ libre au Tomahawk du sauvage, et en fournissant aux Anglais le moyen de nous représenter comme des guerriers pusillanimes et méprisables, c’était inviter ces mêmes Indiens, dont il avait eu tant d’épouvante, à abandonner toute restreinte, et à se déclarer ouvertement contre nous. Il aurait pu ai sèment prévoir que les Anglais enverraient des forces considérables pour maintenir leur conquête, et que ce ne serait qu’en versant des torrents de sang, et en vidant le trésor national qu’on pourrait recouvrer le territoire qu’il avait si lâchement cédé ! Enfin, une dernière réflexion à faire à ce sujet, c’est que les tristes effets de cette courte campagne, dans laquelle cependant plusieurs de nos compatriotes ont acquis une gloire impérissable, se sont fait vivement sentir dans toutes les opérations qui eurent lieu pendant le reste de la guerre sur les frontières du Canada.

Il serait hors de notre pouvoir de peindre avec vérité les sensations douloureuses auxquelles ce désastre donna naissance dans tous les états de la fédération, et notamment dans les contrées occidentales. D’abord personne ne voulait croire à un événement qui paraissait d’autant plus extraordinaire que l’esprit public n’y était nullement préparé ; car quels que fussent les doutes sur la réussite de l’invasion du Canada, on n’en formait aucun sur les moyens que le général avait de se défendre, ainsi que le territoire confié à sa garde. Jamais pareille calamité ne produisit nulle part un chagrin plus amer ; ce qui se croira aisément, si l’on considère que chez nous tout ce qui touche à l’honneur et au salut de la patrie devient personnel pour chaque citoyen ; et que de plus, dans ce cruel moment, la nation entière sympathisait à la douleur des amis et des parents de ces braves soldats qui par l’impéritiede leur chef, se trouvaient dans les fers.

Le général Hull fut bientôt après échangé pour trente Anglais ; et comme sa défense n’avait satisfait ni la nation ni le gouvernement, il fut traduit solennellement devant une cour martiale : il était accusé de trahison, de lâcheté, et de s’être conduit d’une manière indigne d’un officier. Sur la première charge, celle de trahison, la cour ne voulut pas délibérer ; les deux autres parurent suffisamment prouvées, et en conséquence la peine de mort fut prononcée contre lui ; toutefois, en considération de ses services pendant la guerre de la révolution et de son grand âge, la cour le recommanda à la clémence du président ; celui-ci crut devoir lui remettre la peine qu’il avait encourue, mais il ordonna que son nom fût à jamais rayé des contrôles de l’armée.