Histoire de la guerre entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Angleterre/Introduction

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Traduction par A. De Dalmas.
Corbet (Volume Ip. 9-36).

INTRODUCTION.


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LA plupart des colonies anglaises de l’Amérique septentrionale furent fondées par les mains et aux frais d’hommes malheureux, que des persécutions de tous genres, surtout en ce qui concernait leur croyance religieuse, avaient forcés de chercher loin de l’Europe un asile qu’elle leur refusait. Ces colonies eurent à surmonter, sans aucune assistance, toutes les difficultés, tous les dangers que présentait leur situation dans un monde à peine connu, et au milieu de peuplades sauvages et féroces. La Grande-Bretagne ne daigna leur accorder quelque attention que quand elle les vit croître en forces, et que déjà elles possédaient ce qui pouvait tenter sa cupidité. Dès-lors, se fondant sur ce que les premiers colons, pour témoigner l’attachement qu’ils conservaient à la terre natale, l’avaient saluée du doux nom de Mère-Patrie, elle s’empara de ce titre, et en abusa bientôt pour exercer sur les colonies toutes les prérogatives d’un pouvoir sans bornes qu’elle nommait autorité maternelle, et pour disposer à son gré, et dans son intérêt exclusif, des personnes et des propriétés des colons. Par suite de ces prétentions, basées, comme on le voit, sur une vaine fiction, la moindre opposition de la part des colonies aux abus de pouvoir les plus révoltants devint, aux yeux de l’Angleterre, une impiété filiale  ; on traita d’insolentes leurs plus humbles remontrances  ; enfin, lorsque le mal devint insupportable, et que les colons, exaspérés par les indignités dont ils avaient eu si long-temps à souffrir, se décidèrent à revendiquer leurs droits les armes à la main, on les représenta comme des hommes abominables, comme des enfants dénaturés qui voulaient déchirer le sein maternel.

À de pareilles imputations il est aisé de répondre que si les colons, en s’exilant de la terre de leurs aïeux, ont, parleurs travaux, amélioré leur condition, ils ont en même temps accru la prospérité du pays qu’ils quittaient, en ouvrant de nouvelles routes et de nouveaux marchés à son industrie. Et en admettant même que les colonies aient reçu, dans leur enfance, quelques secours de la protection des états dont elles dépendaient, était-ce donc un litre suffisant pour les traiter à jamais en pays conquis  ? Et le Nouveau Monde n’a-t-il pas d’ailleurs repayé avec usure à l’Europe tout ce qu’il en a reçu, en prodiguant, pendant de si longues années, tous ses trésors pour fournir aux frais de guerres lointaines, aux extravagantes profusions des gouvernements, et enfin pour contribuer au. bonheur et aux jouissances de tant de milliers d’Européens  ? Non, jamais l’Europe ne vint par affection au secours des colonies  ; l’intérêt le plus sordide présida seul à tout ce qu’on a pu faire pour elles  ; et loin que la Mère-Patrie, ainsi qu’elle se plaisait à le proclamer, se soit conduite comme une mère envers ses prétendus enfants, on peut dire que, semblable au tuteur infidèle et prévaricateur, elle s’est continuellement efforcée de perpétuer la minorité de ses pupilles, afin de pouvoir jouir et abuser de leurs biens, sans jamais rendre compte de sa gestion. Qu’on ne nous parle donc plus d’obéissance filiale, de conduite dénaturée, de prérogatives maternelles conséquences absurdes d’un, principe plus absurde encore. Désormais l’Amérique sait à quoi s’en tenir sur toutes ces vaines déclamations.

L’opiniâtreté que la Grande-Bretagne mit à soutenir des prétentions si complètement ridicules, produisit d’abord l’indépendance de ses colonies, chose que ses plus chers intérêts lui prescrivaient si hautement d’éviter. Sa politique illibérale affaiblit bientôt après les liens d’amitié et de consanguinité quelle aurait dû entretenir avec tant de soin. Entre les êtres que la nature avait destinés à se chérir, l’inimitié, lorsqu’elle vient à naître, se change bientôt en haine irréconciliable : avec la Chine, la Turquie, la France, notre politique peut varier, nos sentiments peuvent avoir plus ou moins de force  ; mais jamais nous ne pouvons être indifférents pour l’Angleterre. Il a existé et il existe encore des liens nombreux qui nous attachent à elle  ; son manque de générosité et de loyauté peut seul les affaiblir, si ce n’est même les rompre, tout-à-fait. Pourquoi donc a-t-elle pris tant de peines pour se faire haïr par nous  ? Ses citoyens les meilleurs et les plus éclairés avaient prédit que son despotisme nous conduirait à l’indépendance  ; et cependant, sans profiter dé la grande leçon que cet événement dut lui donner, elle a toujours continué depuis à user envers nous de tout ce que l’insulte et l’aggression peuvent avoir de plus irritant. La Grande-Bretagne, lorsqu’elle fut forcée de reconnaître l’indépendance de l’Amérique, ne renonça point pour cela au projet de la subjuguer de nouveau. La force avait manqué son effet  ; elle voulut essayer ce que la fraude pourrait produire  ; Pendant les premières années qui suivirent la paix de 1788, nos affaires étaient loin de présenter une apparence favorable. Le lien qui avait uni les différents États tant qu’avait duré la lutte contre le commun ennemi, était évidemment trop faible pour se maintenir lorsqu’un si grand intérêt n’existait plus  ; et le ciment de notre union se trouvant enlevé, l’Angleterre conçut le plus vif espoir qu’au moyen dès intrigues multipliées qu’elle faisait jouer parmi nous nous serions bientôt livrés à des dissensions intestines que la guerre civile suivrait de près. En effet, des semences de discorde et de jalousie germaient de toutes parts  ; nos finances étaient dans l’état le plus déplorable, et tout semblait présager que notre existence, comme nation, touchait à son terme, tant on voyait naître entre tous les États, et dans chacun en particulier, de prétentions et d’intérêts opposés, et tant on devait peu espérer de ramener à l’ordre et à l’harmonie des éléments si divers et si discordants. L’anarchie dont nous étions menacés nous aurait indubitablement ramenés sons le joug de l’Angleterre, si l’Amérique n’avait heureusement possédé dans son sein des hommes sages et vraiment patriotes, qui, exerçant une grande influence sur leurs concitoyens, et usant de l’esprit de conciliation dont ils étaient éminemment doués, parvinrent à amener un accommodement général, sur lequel fut basé le pacte glorieux et solide qui nous unit encore aujourd’hui : seconde révolution non moins importante que la première, puisqu’elle en assura tous les résultats.

Dès-lors la Grande-Bretagne ne trouva plus si facilement les moyens de fomenter des troubles intérieurs, d’exciter la jalousie entre les divers États, et enfin de diviser, pour rétablir sa domination. Changeant de politique, elle essaya d’arrêter l’accroissement de notre puissance  ; et, en mettant des obstacles de tous genres à toutes nos entreprises, de nous persuader que nous n’avions rien gagné à devenir libres. Suivant ce nouveau plan, elle refusa, contrairement à des stipulations expresses, de nous remettre les postes qui couvraient notre frontière occidentale  ; et agissant dans l’ombre sur les passions des Sauvages, elle les excita à porter le massacre et la dévastation dans nos établissements reculés. Au même moment, l’Espagne employait toutes sortes d’intrigues pour séparer de l’union les États de l’ouest  ; et si elle avait réussi dans ce projet, qui vraisemblablement lui avait été suggéré par l’Angleterre, cette dernière seule en aurait recueilli tous les fruits.

Toutefois notre commerce commençait à fleurir  ; notre pavillon flottait sur toutes les mers  ; et lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la France, sa marine marchande trouva en nous de formidables rivaux. Pour arrêter les effets de cette concurrence, l’Angleterre fit revivre un bill de 1756, dont les dispositions, tombées en désuétude, violaient manifestement le droit des gens.. Ce bill avait pour objet de priver les neutres de tout commerce qui n’était pas entièrement libre pour les puissances belligérantes, ou, pour mieux dire, son véritable but était de ne reconnaître aucun neutre. Les ordres du conseil qui, en vertu de ce bill, furent promulgués le 8 janvier 1793, en assurèrent l’exécution la plus stricte, et devinrent la source de vexations sans nombre pour le commerce américain. Mais ils étaient encore tolérables comparativement à ceux du 6 novembre suivant, qu’on délivra secrètement aux croisières anglaises, et qui les autorisaient à capturer tout navire chargé des produits d’aucunes colonies françaises, ou portant des provisions ou des renforts aux dites colonies. Tous nos négociants, d’un accord unanime, s’exprimèrent dans les termes les plus forts contre une mesure si perfide, si tyrannique, et qui portait un coup si funeste à notre commerce. La guerre de la révolution n’était pas oubliée  ; celle que nous faisaient les Sauvages et dont on ne connaissait que trop les instigateurs, était dans toute sa force : de pareils procédés étaient sans doute peu propres à nous faire nourrir des dispositions amicales envers l’Angleterre : aussi la guerre fut-elle demandée de toutes parts, et il fallut toute la fermeté de Washington pour résister au vœu général. Ce grand homme avait pris pour règle de sa conduite de se tenir éloigné de la politique de l’Europe, et surtout de ne point s’engager dans les guerres qui la désolaient  ; en conséquence il se borna à envoyer M. Jay en Angleterre, avec la mission spéciale de présenter de fortes remontrances. Cette mission eut pour résultat le fameux traité de 1794 que la nation ne sanctionna qu’avec beaucoup de répugnance  ; et l’expérience nous apprit bientôt qu’en éloignant la guerre pour le moment, nous avions été loin de détruire les causes qui devaient l’amener plus tard.

Les Anglais, dans de nouveaux ordres du conseil qu’ils promulguèrent en 1795 et 1798, reproduisirent, avec quelques légères modifications, toutes les anciennes dispositions dont nous avions eu à nous plaindre  ; et jusqu’à la paix d’Amiens les mêmes vexations, les mêmes abus de pouvoir  ; se renouvelèrent continuellement sans que le général Washington ni M. Adam pussent jamais en obtenir satisfaction, et sans que l’Angleterre reconnût ses véritables intérêts, et voulut adopter vis-à-vis de nous une politique plus libérale, et fondée sur les principes de l’équité.

Tandis que la Grande-Bretagne vexait ainsi notre commerce, elle nous donna un autre sujet de plainte bien plus grave et bien plus sensible, puisqu’il concernait la liberté individuelle de chacun de nos citoyens. Seule parmi les nations modernes elle ne considère pas le pavillon comme une sauvegarde suffisante pour ceux qui naviguent sous sa protection. Aussi la vit-on en pleine paix venir arracher de nos vaisseaux leurs meilleurs matelots, et les traîner en servitude. Un outrage, aussi intolérable eut d’abord pour prétexte de rechercher sur nos navires les déserteurs de la marine anglaise  ; ensuite on le continua pour presser, disait-on, les matelots anglais qui s’étaient engagés au service américain. Finalement chaque individu qui ne pouvait pas prouver sur le champ à l’officier anglais, chargé de la visite, qu’il était vraiment Américain de naissance, était, sans autre forme, emmené et retenu dans le plus odieux esclavage.

Aux remontrances qu’on lui fit sur un abus si contraire au droit des gens, l’Angleterre se borna à répondre qu’il lui fallait des hommes pour manœuvrer ses nombreux vaisseaux  ; — qu’elle combattait pour le maintien même de son existence  ; — que nous n’avions pas le droit de nous servir de ses matelots  ; — que notre pavillon ne servait pas ses intérêts  ; — que nous n’avions aucune règle en ce qui concernait l’emploi des marins étrangers  ; — qu’enfin ce dont nous nous plaignions était la conséquence de notre propre imprudence. Tels furent les seuls arguments employés pour justifier une pratique si condamnable. Ils se réfutent d’eux-mêmes, et il est aisé de voir que pour oser les présenter ; il fallait fouler aux pieds toute idée de justice, et se fonder uniquement sur le droit du plus fort.

L’Angleterre, d’après ce qu’elle disait, ne visitait nos navires que pour reprendre ceux de ses matelots qu’elle pouvait y rencontrer  ; mais sa véritable intention était de recruter sa marine à nos dépens, et de vexer, d’anéantir, s’il était possible, notre commerce. Ce qui le prouve jusqu’à l’évidence ; c’est qu’elle pressait indistinctement sur nos bâtiments les Espagnols, les Portugais, les Danois, les Russes, les Hollandais, et même les nègres qu’elle y trouvait : se rendant ainsi coupable d’une injure gratuite envers toutes les nations civilisées aussi bien qu’envers nous.

Les choses en vinrent au point que chaque officier de la marine anglaise, qui rencontrait l’un de nos navires, passait en revue tout l’équipage pour choisir ceux des hommes qui pouvaient lui convenir ; le matelot fort et vigoureux toujours était Anglais, et celui dont la mauvaise apparence semblait l’indiquer comme peu propre au service toujours était Américain ! De cette manière plusieurs navires, à qui on n’avait pas laissé le nombre suffisant de bras pour les manœuvrer, furent exposés aux plus grands dangers, et d’autres, dont tout l’équipage avait été enlevé, se virent contraints de rester dans les ports où ils se trouvaient. Enfin on calcula qu’à une certaine époque, sept mille Américains au moins étaient forcément au service-britannique. On a prétendu, nous le savons, que ce nombre avait été exagéré ; mais n’y a-t-il pas eu aussi de l’exagération dans le nombre des Anglais qu’on assurait être au service américain ? Et importait-il donc plus à la Grande-Bretagne d’empêcher que quelques-uns de ses matelots ne servissent sous un pavillon étranger, qu’a l’Amérique de voir ainsi ses enfants condamnés au pire des esclavages ?

L’Angleterre n’a jamais bien connu les véritables sensations produites par cet exécrable exercice de la presse : ses préjugés et l’esprit de parti ont pu fasciner ses yeux à cet égard ; mais il est vrai de dire que la nation américaine toute entière ressentit un pareil outrage avec la plus vive indignation. Que ces fiers Bretons se reportent à l’histoire romaine, ils y verront quel effet peuvent produire sur des hommes libres les mauvais traitements exercés envers le moindre de leurs frères ! Qu’ils sachent surtout que le plus humble citoyen d’Amérique est beaucoup plus important qu’un obscur sujet anglais ! Peut-être l’Angleterre ignorait-elle que les matelots américains diffèrent essentiellement des siens, qu’ils sont mieux élevés, qu’ils appartiennent à des familles plus considérées, qu’enfin la plupart d’entr’eux ont l’espoir fondé de devenir un jour officiers et même capitaines de navire ; ou plutôt elle ne le savait que trop, et c’est ce qui lui faisait leur accorder une préférence si funeste ! Mais la punition suit toujours de près les pas de l’injustice ; et quand quelques-uns de ces malheureux revenaient dans leur patrie, après avoir été retenus plusieurs années abord des vaisseaux anglais, ils ne respiraient que vengeance : ils faisaient partager ce sentiment à leurs compatriotes, et dès-lors on pouvait présager que ces mêmes hommes qui avaient eu tant de maux, tant d’injures a souffrir, ne seraient pas des ennemis ordinaires si jamais la guerre se déclarait. La guerre vint, et l’Angleterre peut lire dans nos fastes maritimes les conséquences du tyrannique et barbare usage de la presse !

Quoi qu’il en soit, depuis 1793 nos administrations successives ne cessèrent de faire des représentations infructueuses sur un abus de la force d’autant plus épouvantable qu’il était exercé envers des hommes libres, protégés par les lois de leur pays contre toute espèce de violences, et que la presse, même envers ses propres sujets, est de la part de l’Angleterre une violation du droit de liberté individuelle consacré dans sa constitution. Par le refus de l’Angleterre de se prêter à tout arrangement qui pût faire disparaître les prétextes et les effets d’une semblable mesure., nos marins furent contraints de porter en mer avec eux le certificat de leur origine, au risque, ainsi qu’il arriva souvent, de le voir insolemment déchirer à leurs yeux par le moindre officier anglais, qui se trouvait ainsi appelé à prononcer arbitrairement et suivant ses caprices sur la liberté, le bonheur, et on peut même dire la vie de tout Américain qu’il rencontrait. De pareils attentats ne peuvent être dignement comparés qu’aux horribles tributs que Minos et Montezuma exigeaient pour fournir de victimes humaines les autels de leurs impitoyables dieux !

Enfin les Anglais, portant l’audace à son comble, vinrent jusque sous nos yeux. Dans l’intérieur même de la Chesapeake, enlever des matelots sur un de nos navires. À un pareil affront, la nation entière se leva dans une sorte de frénésie ; l’indignation publique éclata plus hautement encore qu’en 1793 ; les disputes de partis cessèrent tout-à-coup ; le peuple se réunit en assemblée dans chaque village ; les journaux ne furent plus remplis que de provocations contre nos insolents agresseurs : de toutes parts des compagnies de volontaires se formèrent, et enfin, dans la rage universelle, on n’entendit plus que ce cri : Guerre ! guerre immédiate aux Anglais ! Dès ce moment, tout sentiment amical envers la Grande-Bretagne fut éteint ; on apporta les plus grands soins à la discipline des milices ; tout fut préparé pour la réunion en corps des nombreux volontaires qui offraient leurs services ; et le gouvernement ne négligea aucune des précautions nécessaires à la défense nationale.

Cependant nous eûmes encore recours aux négociations ; et, cette fois, l’Angleterre, s’apercevant que nous étions fortement décidés à soutenir nos droits, crut devoir, pour éviter la guerre, faire un peu fléchir son orgueil accoutumé. Elle se soumit à ramener nos matelots sur le pont même du navire d’où ils avaient été enlevés ; mais au même moment, par une bizarrerie étrange, elle récompensait l’officier qui s’était rendu coupable de la violence qu’elle se voyait forcée de réparer.

Pour excuser ce qui s’était passé, l’Angleterre daigna nous dire sérieusement qu’elle n’avait jamais prétendu presser des citoyens américains, aveu qu’elle semblait considérer comme vraiment magnanime : ainsi donc c’était à grand’peine qu’elle reconnaissait que nos citoyens n’étaient pas sa propriété ! ô comble de humiliation pour nous ! preuve la plus forte de notre mauvaise politique, en nous bornant pour un attentat si épouvantable a des remontrances pacifiques ! Oui, tout Américain doit le sentir, c’était à des mesures plus efficaces que, depuis long-temps, nous aurions dû recourir pour venger nos concitoyens outragés, rétablir l’honneur national si cruellement blessé, et enfin nous acquitter dignement des devoirs sacrés que la patrie nous imposait !

Après avoir ainsi exposé succinctement ce que nous eûmes a souffrir de cet usage exécrable de la presse, il nous faut reprendre l’autre grave sujet de plainte que les Anglais nous donnèrent en mettant toutes sortes d’entraves à notre commerce, ou plutôt en l’anéantissant tout-à-fait.

En mai 1806, la Grande-Bretagne mit en vigueur son système de blocus nominal : le but de ce système, qui ne portait que sur nous, seuls neutres alors, était de nous interdire tout commerce avec la France et les pays qui en dépendaient. Le décret de Berlin, que par suite le chef du gouvernement français rendit le 6 novembre, fut communiqué à notre ministre à Londres, par le gouvernement anglais, avec menace que s’il était mis à exécution, l’Angleterre adopterait de semblables mesures ; mais, sans attendre ce qui pourrait résulter de nos représentations auprès de la France, et quinze jours seulement après que le décret lui eut été connu, l’Angleterre promulgua les ordres du conseil du 7 janvier 1807, portant défense à tout navire de commercer d’un port quelconque de France à tout autre d’où les Anglais étaient exclus. Ces ordres du conseil donnèrent lieu au décret de Milan, par lequel Napoléon paraît avoir voulu forcer tous les neutres à se ranger de son côté. Aussi ce décret nous blessa-t-il bien plus que l’Angleterre. Seuls nous eûmes à souffrir de toutes ces mesures, qui, des deux côtés, violaient également tous les droits de la neutralité ; et l’Angleterre en tira même une sorte de bénéfice par le coup terrible que cet état de choses porta à notre commerce, et par l’impossibilité où il nous réduisit de déployer aucune voile sans sa permission. Enfin, s’il est permis de comparer les grandes choses aux petites, la France et l’Angleterre présentaient le spectacle de deux voleurs, qui, après avoir dévalisé de concert un malheureux voyageur, se disputent ses dépouilles. Et voilà pourtant ce qu’on appelait des représailles !

Malgré le désir bien sincère et évidemment manifesté parles États-Unis de rester en paix, chacun des belligérants les accusait de partialité. La France prétendait que nous nous laissions voler avec plus de patience par sa rivale que par elle, et l’Angleterre déclarait hautement qu’à elle seule appartenait le droit de nous piller. Chacune de ces puissances semblait mettre pour première condition à ce qu’elle nous rendît justice, que nous forçassions son adversaire à respecter nos droits. Dans une situation si singulière, la conduite la plus sage parut être de nous abstenir de tout commerce étranger ; mais l’expérience nous apprit bientôt que, par des raisons qu’il est inutile de répéter, notre système d’embargo ne pouvait être mis à exécution. Nous y substituâmes un système de restrictions, et nous mîmes chacune des puissances belligérantes, pour peu qu’elle voulût renoncer à ses mesures injurieuses, à même de nous rendre ennemis déclares de l’autre. Napoléon, le premier, annonça l’intention de revenir aux principes de la justice ; et notre gouvernement, partie souffrante, se déclara satisfait de la nouvelle marche qu’il adoptait. Il n’en fut pas de même du côté de l’Angleterre  ; vainement avait-elle promis de rapporter ses ordres du conseil si la France en faisait autant de ses décrets, elle refusa de croire à la déclaration officielle d’un ministre français qui annonçait les nouvelles résolutions de son gouvernement  ; et faute, dit-elle, de preuves suffisantes que la France fût disposée à nous Lien traiter, elle laissa en vigueur toutes les mesures désastreuses qu’elle avait prises contre nous.

Pendant toutes ces discussions, nous avions éprouvé des pertes immenses en Europe, qui, jointes à toutes les déprédations exercées journellement sur nos côtes par les croiseurs anglais, avaient excité une grande fermentation dans tous les esprits. On convenait généralement que nous avions d’amples sujets de guerre contre les deux puissances belligérantes  ; mais les uns prétendaient que notre administration penchait trop du côté de la France, et ne montrait aucune disposition conciliatrice envers l’Angleterre  ; tandis que les autres soutenaient, au contraire, que la seule chose qui avait enhardi l’Angleterre à nous faire tant de mal, et à refuser les justes réparations qui nous étaient dues, était de savoir qu’elle avait un parti puissant dans le sein même de notre union, principalement dans les états de l’Est, et dans les grandes cités commerciales.

Pendant que l’esprit public était ainsi agité par nos querelles avec la France et l’Angleterre, nos frontières se voyaient menacées des hostilités des Sauvages, agissant, comme à l’ordinaire, à l’instigation et sous l’influence des Anglais. On a souvent accusé les États-Unis de violence et d’injustice envers les Indiens ; un tel reproche n’est nullement fondé. Par suite de l’accroissement de notre population, nous nous sommes vus contraints d’occuper des terres sur lesquelles ils chassaient ; mais loin d’agir comme les autres nations civilisées., et de prendre ces terres sans avoir égard aux droits des premiers possesseurs, toujours nous avons cherché a les obtenir à l’amiable et par des marchés avantageux pour les deux partis. Oui ! cette vérité doit être hautement proclamée, les États-Unis les premiers ont reconnu les droits territoriaux des Indiens de même que les premiers ils ont, comme nation, aboli la traite des noirs et l’esclavage domestique.

Il existait à cette époque un guerrier indien, fameux par son inimitié constante pour les blancs : il avait formé le projet d’unir toutes les tribus dans une ligue, dont l’objet était d’opposer une barrière à toute nouvelle extension des établissements civilisés. Tecumseh, c’est ainsi qu’il se nommait, était un redoutable ennemi ; brave, actif, infatigable, il visitait les peuplades les plus reculées pour les faire entrer dans ses vues ; usant à propos de toutes sortes d’artifices, doué d’une éloquence vraiment étonnante, il savait amener les Indiens à tout ce qu’il voulait ; et pour produire plus d’effet encore sur leur esprit superstitieux, il se faisait accompagner par son frère, sorte de magicien, qu’on nommait le Prophète.

Tecumseh avait reçu des Anglais la promesse de tous les secours nécessaires pour réaliser ses plans ; aussi se présenta-t-il en 1811 à une conférence tenue à Vincennes par le général Harrison, gouverneur et sous le prétexte de faire de représentations sur un marché que nous avions conclu avec les Kickapoos et quelques autres tribus pour l’acquisition d’un vaste terrain, il se plaignit amèrement et dans le style le plus énergique des usurpations des Américains, faisant un narré fidèle des progrès successifs de nos établissements depuis le moment où ils commencèrent à se former sur les rives de la Delaware, jusqu’à l’époque où il parlait. Et comme, en lui répondant, le général Harrison cherchait à justifier nos procédés, ce fougueux Indien saisit avec rage son tomahawk, [1] et donna un démenti formel au général vingt ou trente guerriers qui l’accompagnaient imitèrent son exemple ; et peut-être la vie du général eût-elle été en danger, s’il n’avait eu la précaution de placer près de lui quelques soldats dont la présence mit un frein à la furie des Sauvages. Mais la conférence se rompit, et la guerre parut devoir suivre de près.

En effet, à la fin de cette année (1811), les habitants d’Indiana ; des frontières ayant conçu les plus vives alarmes des préparatifs que faisaient les Indiens, le général Harrison résolut de prévenir leurs agressions, et de marcher sans plus tarder, sur Prophet’s Town (ville du Prophète), avec un corps de milice du Kentucky et d’Indiana, et le 4e régiment des États-Unis, commandé par le colonel Boyd. Arrivé au mois de novembre à quelques milles seulement de Prophet’s Town ? les principaux chefs vinrent an devant de lui, chargés en apparence d’offres de paix et de soumission. Ils prièrent le général de camper pour la nuit où il était, prétextant que la journée était trop avancée pour entrer de suite en arrangements. Mais bientôt on vit que cette démarche avait été faite dans l’intention perfide de surprendre nos troupes, car à 4 heures du matin les Indiens attaquèrent le camp avec furie, et ce ne fut qu’après un combat sanglant et longtemps douteux qu’on parvint à les repousser ; leur perte fut très-considérable ? et la nôtre monta à cent quatre-vingts hommes tués ou blessés ; le colonel Davies, l’un des plus savants jurisconsultes d’Amérique, ainsi que le colonel White, de Saline, et un assez grand nombre d’autres braves officierspérirent dans cette action. Harrison, après avoir détruit Prophet’sTown et construit quelques forts, retourna à Vincennes.

Le combat de Tippecanoe, nom qu’il reçut de l’une des branches du Wabash, près de laquelle il se donna, vint encore enflammer les Américains, déjà disposés à la guerre ; et un événement maritime, qui eut lieu peu après, fut loin de calmer l’effervescence des esprits. Le commodore Rodgers, naviguant sur nos côtes, rencontra pendant la nuit une frégate anglaise, qu’on sut plus tard être le Petit-Bell. Le commodore lui ayant demandé qui elle était, le capitaine anglais, pour toute réponse, lui adressa la même question, et tira de suite plusieurs coups de canon : le commodore américain riposta en tirant toute sa volée, ce qui produisit un tel effet que l’Anglais se vit forcé de crier merci. Tel fut le premier échec que l’orgueil britannique reçut de nous sur l’Océan.

Cependant, malgré l’agitation qui croissait toujours, on hésitait encore à déclarer la guerre ; elle pouvait avoir des suites si funestes, c’était pour l’Amérique une expérience si périlleuse, qu’on peut facilement s’expliquer la longue patience que notre gouvernement mit à supporter les continuels outrages de l’Angleterre. Mais la conduite de celle-ci, devenant chaque jour plus intolérable, nous força enfin à prendre un parti décisif  ; et il ne nous resta plus qu’à voir contre laquelle des deux puissances belligérantes il nous convenait de tourner nos armes. La guerre contre Napoléon n’aurait été, pour ainsi dire, que nominale, et se serait bornée de notre part à n’avoir plus aucun rapport avec les contrées qu’il gouvernait, à moins que, contrairement à tous nos intérêts, nous n’eussions formé une alliance intime avec les Anglais  ; tandis que de l’autre côté, en attaquant la Grande-Bretagne, contre laquelle nous avions tant et de si justes causes de ressentiment, l’envahissement de ses provinces canadiennes, des pertes immenses à faire éprouver à son commerce et à sa marine, étaient des effets réels et immédiats que nous pouvions espérer, sans que pour cela il nous fût nécessaire de contracter aucune alliance avec Napoléon. Aussi ce dernier parti, le plus sage sans doute, fut celui auquel notre gouvernement s’arrêta.

Une telle résolution fit dire qu’il était peu généreux de notre part d’attaquer l’Angleterre, alors qu’elle combattait pour la défense même de son existence, et qu’elle soutenait seule la cause de toutes les nations civilisées. Pourquoi donc l’Angleterre, dans un tel moment, comblait-elle la mesure de ses indignités ? Est-il bien vrai d’ailleurs qu’elle combattait pour une si juste cause ? Beaucoup de bons esprits n’ont vu dans ses longs efforts contre la France que le désir de sortir victorieuse d’une lutte dont le sceptre du monde devait être le prix. Était-ce au moment où, déjà maîtresse absolue de l’Océan, l’Angleterre menait de front tant de projets d’agrandissement dans les deux hémisphères, qu’elle pouvait valablement prétendre agir pour sa seule défense ? Une descente sur ses côtes, une invasion de son territoire, étaient des projets chimériques, désormais reconnus tels par Napoléon lui-même. Les plans gigantesques de ce despote, loin d’être effrayants pour l’Angleterre, comme elle feignait de le croire, formaient sa meilleure sauvegarde ; car ils tenaient éveillées les jalousies, les craintes des autres nations, et ils minaient sourdement le troue de celui qui les avait formés. N’avons-nous pas vu combien peu furent solides toutes ses conquêtes ? N’est-il pas prouvé que ses tentatives contre l’Espagne et la Russie étaient aussi folles que téméraires ? Non, jamais l’Angleterre ne fut dans un véritable danger ; non, elle ne soutenait pas la cause des nations, mais celle de sa seule ambition, non, elle n’était pas le boulevard de la civilisation, mais la cruelle et perfide instigatrice des Sauvages ; non, enfin, elle n’était pas la dernière espérance du monde. — Un pareil titre ne convient qu’à l’Amérique, qui, sans se proclamer fastueusement la protectrice des nations, offre la preuve vivante que la tyrannie n’est pas nécessaire à la stabilité des états, et que, pour être grand, heureux, prospère, un peuple ne doit ni se dégrader, ni se laisser avilir.



  1. Sorte de massue dont les Indiens sont armés. (Note du traducteur.)