Histoire de la langue et de la littérature française/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE I

POÉSIE NARRATIVE RELIGIEUSE
Origine.
Vies des saints, en vers. — Contes pieux[1].




I. — Origines. La « Vie de saint Alexis ».


Origines. — À quelle époque naquit en France la littérature ? Est-elle aussi ancienne que la langue ? Mais c’est perdre temps que de chercher la date de naissance de la langue française. Les langues ne naissent pas ; elles se transforment, et continuellement, avec plus ou moins de rapidité. Ce que nous appelons naissance d’une langue nouvelle, est seulement une phase de transformation plus rapide dans la vie d’une langue ancienne. Ce que nous nommons le français n’est autre chose que du latin prolongé à l’état vivant ; tandis que le latin des livres s’est perpétué à l’état mort.

Dans cette série de transformations successives d’un idiome toujours vivant, il est impossible de déterminer celle qui pourrait constituer l’éclosion d’une langue nouvelle : les contemporains, d’ailleurs, l’ont accomplie, ou subie, sans en avoir aucune conscience. Mais il est moins malaisé, peut-être, de fixer à peu près l’époque où naquit la littérature dans ce latin transformé, qui fut la langue d’oïl ou le français du moyen âge. Car langue et littérature sont deux choses séparées et distinctes. Un peuple ne saurait se passer de langue ; mais il peut fort bien exister sans littérature ; et tous les peuples commencent même par s’en passer. Les Romains ont été puissants et redoutés avant d’avoir seulement l’idée de la littérature.

Tant que les hommes parlent, ou même écrivent, seulement pour communiquer leurs idées et se faire entendre, leur langue n’a rien, pour cela, de littéraire. Dès qu’ils désirent plaire et toucher, non seulement par les choses qu’ils disent, mais par la manière dont ils les disent, dès qu’un sentiment d’art, si simple qu’il soit, se mêle à la parole et à l’écriture, la littérature existe.

Les Serments des petits-fils de Charlemagne, et même la Cantilène de sainte Eulalie[2], quoique versifiée, ne sont pas des textes littéraires, car tout sentiment d’art en paraît absent. La Vie de saint Léger, la Passion, dite de Clermont, textes du Xe siècle, renferment déjà quelques traits où s’accuse un timide effort pour toucher l’âme d’un lecteur ou d’un auditeur, non seulement par les choses racontées, mais encore par la manière de les raconter. Il y a comme une lueur de style dans ces vers du Saint Léger : le farouche Ebroïn a fait couper la langue et crever les yeux au martyr :

Sed il nen at langue a parler,
Dieus exodist les sons pensers ;
Et sed il n’en at ueils carnels,
En cuer les at esperitels ;
Et sed en corps at grand torment,
L’anme ent avrat consolement[3].

Mais ces premières lueurs sont rares ; et dans le Saint Léger comme dans l’Eulalie la forme est, littérairement, insignifiante — quelque valeur qu’aient d’ailleurs ces documents, précieux comme textes de langue. Au contraire la Vie de saint Alexis, dont nous avons une rédaction écrite au milieu du XIe siècle, témoigne, dans la forme et dans le rythme comme dans la composition et l’ordonnance générale de l’œuvre, l’effort d’un art naïf sans doute et inconscient peut-être, mais réel, avec un dessein suivi d’obtenir certains effets par certains moyens. Affirmer que la littérature française au moyen âge est née avec le Saint Alexis, ce serait oublier à tort tout ce que nous avons perdu peut-être. Mais nous pouvons dire au moins que nous ne possédons rien décrit en français qui ait quelque valeur littéraire antérieurement au Saint Alexis.

En France, comme en Grèce, comme dans tous les pays et dans toutes les langues où le développement de la littérature a été primitivement spontané, au lieu d’être (comme à Rome) le produit d’une imitation étrangère, la poésie précéda la prose. La poésie vit surtout d’imagination, et les peuples jeunes, comme les enfants, en sont mieux doués que de raisonnement. Le talent d’écrire en prose avec art exige plus d’effort et de maturité ; tant que l’esprit de la race ne peut se prêter à cet effort, la prose ne paraît bonne qu’aux usages familiers de la vie journalière ; la prose littéraire n’existe pas.

D’ailleurs le nombre des sentiments que la poésie elle-même était capable d’exprimer devait être bien restreint au commencement du XIe siècle. N’oublions pas que le domaine de la langue vulgaire, seul étudié ici, était loin d’embrasser tout entière l’œuvre intellectuelle du temps. Au XIe siècle et pendant tout le moyen âge (quoique le domaine du latin ne cessât point de se restreindre), la nation vécut partagée entre deux sociétés, deux idiomes séparés. Alors le monde ecclésiastique parle une langue que le peuple ignore : il traite, en latin, des idées que le peuple ne conçoit pas. L’empire de ce latin, limité dans l’avenir, est bien plus vaste dans le présent que celui de la langue vulgaire. Des hommes tels que Gerbert, Abélard, saint Bernard surpassent infiniment par la hauteur des pensées et par l’étendue des connaissances nos ignorants trouvères. Mais ils ont pensé, ils ont écrit en latin ; et, quoique nés en France, ils n’appartiennent pas proprement à notre littérature nationale, mais à l’histoire littéraire commune de la chrétienté latine.

La poésie en langue vulgaire, au XIe siècle, n’était capable encore d’exprimer que deux sentiments, assez simples pour être accessibles à la foule, assez puissants pour l’enthousiasmer : le sentiment religieux et la passion guerrière. Dans cette société farouche encore, l’amour n’existait pas, en tant que passion poétique, et la femme tenait bien peu de place dans les imaginations. Quant aux idées morales et philosophiques, elles dépassaient la portée de l’esprit populaire et les ressources de sa langue, encore rude et bien pauvre.

L’expression de ces deux sentiments, la religion, et la bravoure militaire, inspira les poèmes sur la vie des saints et les chansons de geste. L’un et l’autre genre naquirent ensemble, et se développèrent simultanément. Mais puisque le hasard seul, peut-être, a fait que nous possédons un texte de la Vie de saint Alexis antérieur d’une trentaine d’années à la plus ancienne rédaction connue de la Chanson de Roland, parlons d’abord des vies des saints.

Vies des saints. — La poésie narrative religieuse, dont nous allons traiter, est certainement moins originale, au moyen âge, que la poésie narrative profane (les chansons de geste, par exemple). Elle a pour auteurs, presque exclusivement, des prêtres, des clercs, des moines, animés d’intentions édifiantes, plutôt que littéraires. Elle est en grande partie la traduction, la paraphrase ou l’imitation d’une littérature latine antérieure ; de la Vulgate, ou des Évangiles apocryphes, des Actes des martyrs, ou de la Légende des Saints. Son originalité est ainsi réduite à l’invention et à la mise en œuvre des détails ajoutés au récit primitif ; et à l’emploi de la langue vulgaire substituée au latin. Ce serait assez, toutefois, pour que les vies des saints racontées en vers offrissent encore un vif intérêt littéraire, si les auteurs eussent été plus souvent de vrais poètes, des hommes de talent et d’imagination. On verra qu’il n’en fut ainsi que trop rarement et que l’inspiration alla toujours en déclinant, à mesure que la production devint plus abondante. Un très petit nombre d’œuvres ont vraiment une valeur poétique, qu’elles doivent surtout à la sincérité du sentiment religieux qui les remplit et à la simplicité vigoureuse de l’expression que revêt ce sentiment. Quant à l’intérêt historique de ces poèmes, il est très grand, parfois dans les plus médiocres. La religion au moyen âge était si étroitement, si familièrement mêlée à tous les actes, même les plus terrestres, de la vie journalière, qu’il n’est pas rare qu’une vie de saint nous renseigne mieux que beaucoup de chroniques sur les idées et les sentiments, les coutumes et les mœurs de la société même civile et profane.

Nous aurons bientôt à nous demander comment est née la chanson de geste. Aujourd’hui, plus aisément, nous pouvons dire comment la poésie narrative religieuse, cette chanson de geste des saints prit naissance, à peu près en même temps que la chanson de geste des chevaliers. Nous verrons plus tard si les origines de l’une peuvent nous éclairer, par analogie, sur les origines de l’autre. Mais le moyen âge avait fait de curieuse façon le rapprochement de ces deux genres. Les vies de saints et les chansons de geste étaient débitées par les mêmes jongleurs, mieux réglés dans leur vie que les jongleurs ordinaires (faiseurs de cabrioles ou diseurs de facétie) ; aussi l’Église exceptait ces privilégiés de la censure sévère portée par elle contre toutes les autres classes de jongleurs. Une Somme de Pénitence écrite au XIIIe siècle veut qu’on admette aux sacrements les jongleurs « qui chantent les exploits des princes et les vies des saints (gesta principum et vitas sanctorum) et se servent de leurs instruments de musique pour consoler les hommes dans leurs tristesses et dans leurs ennuis[4]. »

De même qu’une épopée plus courte (que nous appelons vaguement cantilène) a dû précédé la chanson de geste, la cantilène sur la vie d’un saint a précédé le récit, de plus en plus développé, de cette vie. Sainte Eulalie, en vingt-neuf vers, conduit au Saint Léger, qui en renferme deux cent quarante ; le Saint Léger, au Saint Alexis qui en renferme six cent vingt-cinq. Plus tard viendront les longs poèmes en quelques milliers de vers. C’est la marche naturelle. Ainsi le genre commence par de courts fragments, très sobrement narratifs dans un cadre à demi lyrique ; il s’enhardit, se développe, s’épanche en narrations de plus en plus abondantes ; se perd enfin dans une prolixité banale et dans d’insignifiantes redites. L’évolution de la chanson de geste n’a pas été beaucoup différente. Au dernier jour, l’un et l’autre genre aboutit à la prose, où la longueur et la diffusion semblent toujours moins lourdes au lecteur que dans les vers. Comme dit le traducteur en prose d’un poème sur la croisade : « Rime est molt plaisans et molt bele, mais molt est longe[5]. » L’un et l’autre genre a donné d’abord son chef-d’œuvre. La Chanson de Roland est infiniment supérieure à toutes les chansons de geste qui nous sont parvenues. La Vie de saint Alexis est la meilleure entre les vies des saints en vers (si l’on veut bien mettre à part la vie de saint Thomas Becket par Garnier de Pont-Sainte-Maxence, poème historique plutôt que vraiment hagiographique).

Vie de saint Alexis. — La Vie de saint Alexis[6] est un des textes les plus précieux de notre ancienne littérature, pour sa valeur rythmique et littéraire, et pour sa valeur historique. Par un heureux hasard, nous avons conservé, avec la rédaction primitive du texte, les rajeunissements qui en furent faits au XIIe, au XIIIe, au XIVe siècle, pour l’ajuster au goût du jour ou plutôt pour le gâter selon le goût du jour. Rarement nous possédons d’une façon aussi complète les états successifs d’un thème poétique plusieurs fois remanié.

Le manuscrit, découvert il y a cinquante ans à Hildesheim, en Hanovre, dans l’église de Saint-Godoard, nous offre un poème de 625 vers décasyllabiques partagés en 125 couplets de cinq vers chacun. Les cinq vers de chaque couplet présentent la même assonance. L’assonance est une rime élémentaire qui consiste dans l’identité de la voyelle tonique finale, sans tenir compte des consonnes qui la précèdent ou qui la suivent. L’assonance, rendue sensible par la répétition prolongée, paraissait suffisantes pour marquer l’unité rythmique du vers. D’ailleurs les poètes avaient l’oreille délicate ; ils n’eussent jamais fait assoner (comme font trop souvent nos modernes) des sons fermés avec des sons ouverts[7].

La légende de Saint Alexis est syriaque d’origine, et fut rédigée d’abord à Édesse, d’après des fait récents qui peuvent fort bien être authentiques dans leurs traits essentiels. Plus tard elle passa d’Édesse à Constantinople, et de Constantinople à Rome où fut placée la mort du saint, quoiqu’il n’ait jamais vu cette ville. Les phases de cette migration curieuse sont aujourd’hui bien établis.

D’ailleurs elle n’intéresse pas notre sujet, parce que l’auteur du poème français n’a eu, en réalité, sous les yeux que la rédaction latine de la légende, et n’a rien connu ni même rien soupçonné au delà. Il nous suffit donc d’étudier son œuvre en elle-même et dans ses rapports avec la légende latine, source unique où il a pu puiser.

La légende latine se lit au Recueil des Bollandistes, tome IV du mois de juillet (saint Alexis est fêté le 17 juillet). Je la résume en quelques mots : Saint Alexis est le héros presque surhumain de la continence et de la pauvreté volontaire. Fils d’un très riche comte romain nommé Euphémien, marié à une fille de haute naissance, il s’est enfui le soir de ses noces du palais de son père et s’est allé à Édesse en Syrie où il vit plusieurs années parmi les mendiants. Plus tard, il revient méconnaissable, chez ses parents, et y est hébergé par charité ; il y demeure dix-sept ans en butte au mépris et aux injures de la valetaille et bénissant Dieu d’être méprisé. Il meurt enfin ; son nom, sa pénitence (d’autant plus héroïque qu’il n’avait nulle faute à expier), sa sainteté, son humilité sont reconnus ; son corps, après sa mort, est recueilli avec les plus grands honneurs : et son intercession est suivie d’éclatant miracle.

Telle était la légende latine où dut puiser l’auteur inconnu de notre poème : prêtre ou moine, sans doute. Avec une certaine vraisemblance, on a même essayé de le désigner plus précisément. Un moine de Fontenelle[8] raconte la guérison miraculeuse d’un chanoine de Vernon, nommé Tedbalt, affligé de cécité, guéri en 1053 par l’intercession de saint Vulfran[9]; il ajoute : « C’est ce Tedbalt de Vernon qui traduisit du texte latin les faits[10] (gesta) de beaucoup de saints ; entre autres de saint Wandrille ; les refondit (refudit) en langue vulgaire avec assez d’éloquence (facunde) et en tira des chansons élégantes (cantilenas urbanas) d’après une sorte de rythme tintant (ad quamdam tinnuti rythmi similitudinem). » Cette expression singulière semble désigner le balancement régulier de strophes égales et monorimes[11]. Rien ne prouve que Tedbalt soit l’auteur d’Alexis, rien n’empêche qu’on le lui attribue.

Un prologue en prose, en tête du poème, semble rattacher l’œuvre à la liturgie, à l’office même du saint, et indique, à ce qu’il semble, que le poème était lu (ou plutôt chanté), après cet office, mais probablement dans l’église, et devant le peuple assemblé.

Il s’ouvre par un gémissement du poète sur la décadence de la loi et des mœurs, présage de la fin prochaine du monde :

Bons fut li siecles al tens ancienor,
Quer feit i ert e justise et amor,
Si ert credance, dont or n’i at nul prot.
Toz est mudez, perdude at sa color ;
Ja mais n’iert tels com fut als ancessors[12].

Ainsi ces plaintes sur la corruption du siècle et la décadence de la foi retentissaient déjà au XIe siècle ! En général, les auteurs des vies de saints rimées, comme au reste presque tous les écrivains religieux du moyen âge, sont profondément pessimistes ; très persuadés que le monde va de mal en pis ; et ne comptant guère, pour l’améliorer, sur le bon effet de leurs pieuses compositions. À les entendre, on ne se soucie plus d’admirer les saints, et encore moins de les imiter. Pierre, auteur inconnu d’une Vie de saint Eustache (dédiée probablement à Philippe de Dreux, évêque de Beauvais de 1180 à 1217), se plaint ainsi que les saints deviennent bien rares :

Cui voit on mais si contenir
Qu’on le voie saint devenir ?
Ce souloit on véoir assez
Au tans qui est piéça passez[13] !

L’esprit mondain dit un autre, a tout infecté ; on craint d’être singulier si l’on ne fait comme tout le monde ; voilà pourquoi il n’y a plus de saints :

Se vuelent tos jors escuser,
Quant en l’an se vont confesser
(Une fois, au plus tart qu’ils puent),
Pour çou que de tout ne se puent
Jecter ne issir du commun,
De cent, a paines i a un.
Quant ses confessors le reprent,
Qui reconoisse apertement
Son peccié ; ançois vuelt mostrer
Raisons, et paroles larder
Por soi partir legierement[14].

Ainsi les mêmes plaintes remplissent nos vies rimées, depuis la plus ancienne jusqu’aux plus récentes.

Après ce préambule, le poète raconte la grandeur d’Euphémien, père d’Alexis, la naissance tardive de ce fils unique, longtemps désiré. Dès qu’il atteint l’âge d’homme, son père veut le marier pour prolonger sa race. « Il achète pour lui la fille d’un noble franc. » Ce souvenir curieux des anciens usages barbares où l’épouse est livrée contre une somme payée au père, a disparu plus tard dans les remaniements du poème.

Mais Alexis, dont l’âme est toute à Dieu, médite de se dérober par la fuite. Le mariage est célébré avec pompe : les deux époux sont laissés ensemble. Dans les remaniements postérieurs, Alexis adresse à la jeune fille un interminable et ennuyeux sermon. Ici le poète a bien plus habilement sauvé l’étrangeté de la situation par la rapidité du récit : « Jeune fille, tiens pour ton époux Jésus qui nous racheta de son sang. En ce monde il n’est point de parfait amour ; la vie est fragile et l’honneur éphémère ; et toute joie se tourne en tristesse. » Il lui remet l’anneau conjugal ; et s’enfuit, à travers l’ombre de la nuit, sans, retourner la tête en arrière. Il fuit jusqu’à Laodice, de là jusqu’à Édesse ; il distribue aux mendiants tout l’argent qui lui reste, et, quand il n’a plus rien, prend place parmi eux.

Cependant son père, sa mère, la jeune épouse s’abandonnent à un désespoir que le poète a su peindre avec une force émouvante. Ils envoient des serviteurs par tous pays chercher le fugitif. Deux d’entre eux viennent à Édesse et donnent l’aumône à leur jeune maître, sans l’avoir reconnu. Ainsi nourri par ses serviteurs, Alexis bénit Dieu de cette humiliation.

Quand toutes les recherches sont restées vaines, les malheureux parents s’abandonnent au désespoir. La mère fait détruire les ornements de la chambre nuptiale ; « elle l’a saccagée comme eût pu faire une armée ennemie ; elle y fait pendre des sacs et des haillons déchirés ». L’épouse abandonnée s’attache aux deux vieillards, et veut vivre auprès d’eux, fidèle « comme la tourterelle ».

Cependant le bruit de la sainteté d’Alexis s’est répandu à Édesse, son humilité s’en épouvante ; il reprend de nouveau la mer ; une tempête le jette en Italie. Il rentre à Rome tremblant d’être reconnu. Mais il rencontre son père ; et son père ne le reconnaît pas. Enhardi, Alexis l’implore, et au nom de son fils perdu il lui demande l’hospitalité. Sans lui faire aucune question, avec cette confiance magnanime de l’hospitalité ancienne (que nos mœurs ne connaissent plus), Euphémien fait entrer chez lui ce mendiant, et le loge sous un escalier de son palais. Son père, sa mère, sa femme l’ont vu sans le reconnaître et sans l’interroger. Lui-même il les a vus cent fois pleurer douloureusement son absence. Mais Alexis, tout en Dieu, reste inflexible à ce spectacle et ne se découvre pas. Dix-sept années s’écoulent ; le mendiant, nourri des reliefs de la table paternelle, a supporté dix-sept ans les injures et le mépris des esclaves de son père qui s’amusent à jeter sur lui les eaux de vaisselle.

Il a tout supporté patiemment ; « son lit seul a connu ses douleurs. » Mais la fin de son pèlerinage approche. Il se sent malade à mourir : il demande à un serviteur un parchemin, de l’encre et une plume ; et il écrit toute son histoire ; mais il garde en sa main ce papier pour n’être pas trop tôt décelé. Cependant une voix miraculeuse a retenti dans Rome par trois fois, disant : « Cherchez l’homme de Dieu. » Le pape Innocent, les empereurs Arcadius et Honorius, le peuple entier s’émeut, implorant Dieu pour qu’il les conduise. La voix se fait entendre de nouveau : « Cherchez l’homme de Dieu dans la maison d’Euphémien. » On y court, on arrive au moment où Alexis vient d’expirer. Serait-ce lui que la voix désigne ? Le pape arrache de la main du mendiant le papier qu’il a écrit, et toute l’histoire de sa vie est enfin découverte. La douleur des malheureux parents se réveille à cette nouvelle, et le poète a su de nouveau le peindre avec une remarquable vigueur : le père gémit sur sa maison éteinte ; ses grands palais n’ont plus d’héritier ; ses grandes ambitions sont déçues !

« Au bruit du deuil que menait le père, la mère accourut, hors de sens, heurtant ses mains, criant, échevelée ; elle voit ce cadavre, et tombe à terre pâmée ; elle bat sa poitrine ; elle se prosterne ; elle arrache ses cheveux ; elle meurtrit son visage ; elle baise son fils mort, elle le serre dans ses bras. » Il y a des traits humains, vrais et profonds dans la lamentation qu’elle exhale : « Mon fils, comment n’as-tu pas eu pitié de nous !… » L’épouse abandonnée joint ses larmes et ses plaintes à celles des deux vieillards ; elle pleure encore la beauté disparue du jeune époux qu’elle avait aimé, qu’elle a fidèlement attendu. Elle lui jure de nouveau de n’avoir d’autre époux que Dieu. Ainsi dans l’Iliade, Priam, Hécube, Andromaque, Hélène tour à tout s’avancent pour gémir sur le cadavre d’Hector. La même exubérance dans le deuil, les mêmes cris, les mêmes violences, communes à toutes les races jeunes et immodérées, se retrouvent ici dans un cadre bien différent.

Cependant le peuple s’amasse autour du palais ; au bruit qu’un saint vient de mourir, sa joie éclate ; il veut rendre honneur au corps de ce protecteur nouveau de la cité romaine.

Cette fin du poème nous fait comprendre à merveille le rôle du saint dans la vie sociale au moyen âge. Nous n’avons plus l’idée de rien de semblable, aujourd’hui que le sentiment religieux tend de plus en plus à s’enfermer dans la conscience individuelle.

Au Xe siècle, le saint est avant tout un protecteur ; son corps ou ses reliques matérialisent, pour ainsi dire, cette protection. S’en assurer la garde, c’est assurer sa prospérité. De là cet attachement passionné, un peu charnel, à la possession des reliques d’un saint vénéré ; ces luttes pour les disputer ; ces expéditions militaires accomplies pour les ravir ou les reprendre. Heureuse la cité qui renferme les reliques d’un saint et qui les honore ! Ce n’est pas le lieu de sa naissance ni même le lieu de sa mort qui détermine les limites de son patronage ; c’est le lieu de sa sépulture. Voilà pourquoi on vient de si loin s’agenouiller sur ses reliques ; invoqué à distance, le saint n’est pas si puissant, ou il n’est pas si favorable.

Ainc puis que li cors saint Germer
Dedenz Biauvais aporté fu,
N’i art nus de dolereus fu[15],
Dedenz deux lieues environ.
Pour ceste grant garantison,
I doit courre touz li païs.
Vos qui estes de Biauvoisis,
Moult vos devez eleescier[16],
Son cors chierir et tenir chier[17].

Ainsi Rome possède le corps d’Alexis ; elle veut le garder ; la foule grossit, encombre les rues ; roi ni comte ne les peut percer. Comment transporter le corps saint ? Le pape et les empereurs s’effraient : « Jetons, disent-ils, jetons de l’or au peuple pour qu’il nous ouvre passage. » Ainsi font-ils, et l’or et l’argent pleuvent sur la populace. Mais ce peuple dédaigne de se baisser pour le prendre : « Nous n’avons souci, crie-t-il, d’or ni d’argent ; mais nous voulons voir et toucher le corps saint. » Car déjà les miracles se multiplient parmi ceux qui ont pu approcher ; il n’est infirme ou malade, qui, en le touchant, ne soit aussitôt guéri :

Qui vint pleurant, chantant s’en est tourné.

Enfin à force de patience et de prières et de menaces, le pape et les empereurs parviennent à transporter la précieuse dépouille dans l’église de Saint-Boniface, où elle repose dans un cercueil de marbre, revêtu d’or et de pierres précieuses. « Ce jour il y eut cent mille pleurs versés. »

Les vieux parents d’Alexis et son épouse ne se séparèrent jamais ; et par les prières du saint, leurs âmes sont sauvées.

Sainz Alexis est el ciel senz dutance ;
Ensemble ot Deu, en la compaigne as Angeles,
Od la pulcele dunt il se fist estranges,
Or l’at od sei ; ensemble sunt lur anemes.
Ne vus sai dire cum lur ledice est grande[18].

Ainsi les derniers vers de ce poème austère semblent une concession à humanité ; l’amour n’est pas condamné ; mais c’est au ciel qu’il faut aimer ; cette terre est un lieu de passage ; attendons la mort, c’est-à-dire la vie véritable, pour permettre à nos âmes une tendresse enfin épurée.

Tout cela nous emporte un peu loin des choses réelles ; mais on ne peut y contredire : il y a là beaucoup de poésie et d’élévation morale. Et puis, ne craignons rien. Cet excès ne va pas loin ; la chair et la terre ont bientôt repris leurs droits. Il est puéril de s’indigner. Il n’y a pas de danger qu’il se trouve beaucoup de maris pour quitter ainsi leurs femmes le jour de leurs noces et beaucoup de riches pour s’en aller mendier par humilité[19]. Héroïsme ou folie, l’un et l’autre est loin de nous.

Mais cette tendresse discrète des derniers vers explique peut-être un des traits singuliers de cette légende ou plutôt nous fait entendre comment notre poète a voulu l’expliquer. Pourquoi donc Alexis s’enfuit-il le soir du mariage plutôt que la veille ? Pourquoi abandonner cette épouse vierge et veuve au lieu de la laisser libre ? C’est qu’il l’aime lui-même comme il en est aimé ; c’est qu’il veut la conquérir au ciel par violence et mériter pour elle et pour lui la réunion éternelle par la vertu d’un double sacrifice. Il dit, avant Polyeucte :

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus queJe vous aime
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même…
C’est peu d’aller au ciel ; je vous y veux conduire.

La légende latine était muette sur la réunion céleste des deux époux. Ce raffinement de tendresse mystique est une invention du trouvère.

Cet admirable poème fut gâté de diverses façons, au XIIe siècle, au XIIIe, au XIVe. Nous en avons trois remaniements successifs. Au moyen âge, le respect des textes (sentiment d’ailleurs tout moderne) est absolument inconnu. Plus un ouvrage est en faveur, plus on croit devoir le maintenir au goût du jour en le transformant suivant ce goût. De là, double travail des copistes : si le livre est ancien on en rajeunit la langue ; s’il est dans un dialecte différent, on le transpose, bien ou mal, dans le dialecte du scribe.

Ainsi l’auteur anonyme d’une Vie de sainte Catherine déclare avoir suivi et corrigé un texte « normand » en le francisant. « Un clerc, dit-il, l’avait translatée (c’est-à-dire traduite du latin). Mais pour ce que ce clerc était Normand, la rime (le poème) qui fut faite d’abord ne plaisait pas aux Français (aux gens de l’Île-de-France) ; c’est pourquoi un ami me l’a transmise, afin qu’elle fût mise en français (en dialecte de l’Île-de-France). »

Un texte normand déplaisait aux Français ; mais un texte vieilli déplaisait à tout le monde. Voilà pourquoi Saint Alexis fut interpolé au XIIe siècle ; allongé (de 625 vers à 1356) par force chevilles et redites banales ; puis rimé au XIIIe siècle ; puis ramené au XIVe siècle à une forme plus analogue à l’original, au quatrain monorime ; mais cet étranglement d’un texte d’abord tiré en longueur, n’a fourni qu’une rédaction gauche, plate et affreusement prosaïque.


II. — Récits bibliques ; vies des saints.


Récits bibliques. — La poésie narrative religieuse se partage entre trois branches, qui, pour ainsi dire, dérivent l’une de l’autre ;

1o Les récits bibliques ou évangéliques, tantôt d’après les sources canoniques, tantôt d’après les récits apocryphes, presque aussi populaires au moyen âge que les textes canoniques ; et, parmi la foule au moins, presque aussi respectés ;

2o Les vies des saints, depuis les apôtres et leurs disciples jusqu’aux saints les plus récents, jusqu’à des contemporains, comme saint Thomas Becket et saint Dominique ;

3o Les récits de miracles ou de faveurs extraordinaires obtenus par l’intercession des saints, et surtout de Notre-Dame. Ce genre se lie au précédent, mais il s’en distingue par une variété plus grande encore des lieux, des temps, des personnages ; n’y ayant aucun pays, aucun état qui ne crût avoir été gratifié de faveurs miraculeuses. Ce sont ces récits qui forment le genre appelé contes dévots ou contes pieux dans la littérature du moyen âge.

Des trois branches, la moins féconde est la première. La Bible fut plusieurs fois traduite au moyen âge en français, en prose et en vers, partiellement ou intégralement ; mais ces traductions qui intéressent l’histoire de la langue et celle de l’exégèse, n’intéressent pas la littérature. Les traductions des évangiles canoniques sont peu nombreuses, et, n’offrant rien d’original, quant au fond, n’ont guère non plus de valeur de forme.

Un poème sur la Passion, en vers de huit syllabes, rimant deux par deux, et disposé en quatrains, remonte au Xe siècle ; mais le mélange des formes méridionales et des formes françaises ne permet pas qu’on le considère comme appartenant vraiment à la langue d’oïl[20].

On serait tenté de croire que la Bible mise en vers était exclusivement débitée au peuple par des clercs, et dans l’église ; il n’en est rien, et, quelque danger que le clergé pût trouver à livrer le texte sacré à des mains populaires, il est certain que la Bible rimée faisait partie du répertoire des jongleurs, aussi bien que les chansons de geste, et dans les mêmes conditions. L’un d’eux interrompt ainsi le pieux récit pour faire appel à la générosité des auditeurs, rassemblés autour de lui :

Del son me done qui mès voldrat oïr[21].

Ailleurs il menace de s’arrêter, si on ne l’encourage en mettant la main à la poche :

Sanz bon luer ne voil avant rien dire[22].

Les récits apocryphes : l’Évangile de l’Enfance (du Sauveur), de Nicodème (qui raconte la Résurrection), légendes de Judas, de la Croix, de Pilate ; histoire complète de la Vierge Marie (depuis ses grands-parents jusqu’à l’Assomption), ces récits, où l’imagination des auteurs s’était donné plus libre carrière, sont par là même plus intéressants. On s’étonne de l’indulgence avec laquelle l’Église, gardienne vigilante du dogme, laissa longtemps circuler, et trouver créance et faveur, des récits aussi complètement romanesques et qui touchaient d’aussi près aux mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, c’est-à-dire aux bases de la foi chrétienne. Mais l’avide piété des fidèles ne voulait pas se contenter du trop sobre récit des Évangiles canoniques. L’Église dut tolérer, pour les satisfaire, des récits fabuleux, qu’au fond elle désapprouvait, que désapprouvaient du moins les membres les plus éclairés du clergé.

Nous possédons ainsi trois traductions en vers de l’Évangile de Nicodème ; les légendes rimées de Judas, de Pilate ; de la Vengeance du Sauveur (destruction de Jérusalem). L’histoire de la Vierge Marie fut longuement racontée en vers, par plusieurs poètes ; entre autres Wace, l’auteur du Brut et du Rou ; Gautier de Coinci, l’auteur des Miracles de Notre-Dame, dont nous parlons plus loin.

En général toutes ces paraphrases des récits évangéliques, soit canoniques, soit apocryphes, ont peu de valeur littéraire. Il arrive cependant que l’ardente sincérité de la foi élève et soutienne un moment la faiblesse du talent. Ainsi, qui ne sent le charme de cette humble prière, qu’on lit à la dernière page d’une très médiocre compilation sur la Conception de Notre Dame[23] :

Jhesu sire, le roi de gloire,
Aiez en sens et en mémoire
L’ame pécheresse chetive.
Que o[24] vos soit, et o vos vive.
Vrais sauvere, de douceur plains,
Recevez mei entre vos mains,
Qu’il vos plot en la croiz estendre
Por pecheours, le grant divendre[25].


Sire, qui toutes noz dolours,
Et noz pechiez et nos langours
Preïtes seur vostre biau corps
Et toutes les portastes hors,
Et lavastes par vostre sanc,
Qui vint de vostre destre flanc,
Lavez mei, sire, par cele onde
Dont vous sauvastes tout le monde.

Vies des saints. — Livrer la Bible et l’Évangile aux fantaisies des poètes n’était pas sans danger pour la pureté de la foi. L’inconvénient était moindre, mais la liberté fut égale dans la façon de traiter de la vie des saints. À aucune époque du moyen âge, les vies des saints ne furent présentées comme s’imposant à la foi des fidèles. Elles étaient toujours sur ce point nettement distinguées des dogmes. Même l’indignation avec laquelle certains auteurs de vies des saints s’élèvent contre ceux qui mettraient en doute la véracité de leur récit, témoigne, à mon sens, du grand nombre d’incrédules que ces récits rencontraient, et par conséquent de la liberté qu’on gardait de les admettre ou de les rejeter. Jamais, dans le même temps, un traducteur des Évangiles canoniques n’aurait osé supposer qu’il pût se rencontrer des chrétiens pour les mettre en doute.

L’intérêt dogmatique étant ainsi écarté, cela n’alla pas sans inconvénient pour la bonne foi des pieux narrateurs. Puisqu’on n’était pas absolument obligé de les croire, ils ne se crurent pas eux-mêmes absolument obligés de dire toujours la pure vérité. Ils donnèrent une assez libre carrière à leur imagination. Ils s’en défendent le plus souvent : on en pourrait citer maint témoignage. Ainsi, au début des Évangiles de l’Enfance, le poète affirme sa véracité :

Et si, ne vous veul rien monstrer
Que ne puisse prouver en leitre ;
Sans mençonge ajouster ne mettre ;
Si com en latin trouvé l’ai,
En françois le vous descrirai,
Mot a mot, sans rien trespasser[26].

Témoignage deux fois inexact. D’abord il n’est pas un poète qui, traduisant ou imitant un original, n’y ajoute plus ou moins du sien. Le vers, si l’on ose dire, est menteur de sa nature. Il y a toujours de la fiction dans la poésie. On le sentait moins au moyen âge où l’on prétendait écrire l’histoire en vers ! On le savait un peu toutefois. Un certain Pierre, auteur de nombreux poèmes, s’excuse ainsi, au-devant d’un Bestiaire en prose[27] de n’avoir pas rimé cet ouvrage : « Et pour ce que rime se vient afaitier de mots concueillis hors de verité, mist il sans rime cest livre, selon le latin. »

Mais quand même le poète français eût toujours suivi fidèlement (comme il arriva quelquefois) son original latin, si c’est assez pour garantir sa bonne foi, c’est trop peu pour établir la véracité de son récit. Les plus anciennes vies de saints latines furent respectables par leur sincérité ; ceux qui les rédigeaient pouvaient avoir été crédules ; mais ils ne furent jamais menteurs. Il n’en fut plus tout à fait de même lorsque le succès du genre en amena, pour ainsi dire, l’abus et la décadence : on voulut, à tout prix, satisfaire la curiosité toujours plus excitée des fidèles. Les vies de saints alors foisonnèrent, comme les romans à une autre époque. Vers le Xe siècle, les vies de saints orientaux, jusque-là peu connues en Occident, se répandirent en France par des rédactions latines, et l’imagination émerveillée en reçut une vive secousse. On commença dans mainte abbaye d’écrire la vie d’un saint patron, dont on s’était contenté jusque-là de savoir le nom et de vénérer les reliques. Les documents faisaient défaut ; on s’en passa, on se contenta des traditions les plus vagues et les plus lointaines ; quelquefois peut-être on se passa de traditions comme de documents, et l’imagination fit tous les frais. Il y eut certainement de grands abus dans ce zèle hagiographique ; et les contemporains ne furent pas sans le dire, et sans le blâmer sévèrement.

On a cité souvent une page vraiment curieuse de Guibert de Nogent[28] dans son traité sur les reliques des Saints (De pignoribus Sanctorum) : « Celui qui attribue à Dieu, ce à quoi Dieu n’a jamais pensé, autant qu’il est en son pouvoir, fait mentir Dieu… Il y a des écrits sur certains saints qui sont choses pires que des niaiseries (næniis), et qui ne devraient pas être offertes même aux oreilles des porchers (subulcorum). En vérité, beaucoup de gens, tout en attribuant à leurs saints la plus haute antiquité, veulent en faire écrire la vie par nos contemporains. On m’a fait à moi-même souvent la même demande. Mais moi qui me trompe aux choses qui tombent sous mes yeux, que puis-je avancer de vrai sur des choses que personne n’a jamais vues ? Si je répétais seulement ce que j’ai ouï dire (c’est justement ce que le moyen âge appelait écrire l’histoire), car souvent on m’a pressé de faire l’éloge de ces inconnus, et même d’en prêcher au peuple, moi, en faisant ce qu’on m’a demander, et les autres, en me suggérant de le faire, nous serions dignes également d’être publiquement flétris (cauterio). »

Assurément cette page fait honneur à Guibert de Nogent, et nous montre en lui un homme supérieur à son époque, par une rare probité historique et par un goût sincère et délicat de la vérité[29].

Encore faudrait-il ajouter que lui-même, en d’autres écrits, ne s’est pas montré si scrupuleux, ou du moins n’a pas fait preuve d’un jugement critique aussi solide.

Mais, à le juger seulement sur cette page, qui (je le répète) lui fait honneur, je voudrais encore, dans une certaine mesure, prendre un peu contre lui la défense de son époque, et plaider au moins pour les conteurs de légendes pieuses, les circonstances atténuantes. Il me paraît injuste ou beaucoup trop sévère en les taxant indistinctement de mensonge, et de mensonge intéressé.

Il n’y a pas mensonge, à bien dire, lorsqu’on n’a pas conscience que l’on ment. C’est ce qui arrive souvent, au moyen âge, aux auteurs les moins véridiques. En effet le moyen âge n’a jamais distingué sérieusement l’histoire de la légende. Écrire l’histoire, pour eux, c’est raconter ce qu’on a ouï dire. Mais la légende aussi peut se définir de la même façon. La légende n’est pas toujours la fiction ; ce n’est jamais la fiction pure ; la légende c’est ce qu’on raconte ; mais l’histoire non plus n’est pas toujours pure vérité. La définition de l’histoire et celle de la légende ne diffèrent pas au moyen âge. C’est affaire au jugement de les distinguer l’une de l’autre, ou plutôt de rejeter de l’histoire ce qu’elle renferme de faux et d’extraire de la légende ce qu’elle contient de vérité. Mais le moyen âge, qui manque tout à fait d’esprit critique, accueille et répète tout, pêle-mêle, histoire et légende.

Il est absolument invraisemblable qu’un intérêt grossier, lucratif ait seul inspiré les poètes, qui racontaient la vie des saints. La plupart eurent un but plus noble que les profits de leur couvent ; ils croyaient, ils voulaient édifier les âmes, et faire imiter les saints en les célébrant. Ce désir d’édifier pouvait même les égarer quelquefois ; la fin justifiait les moyens. Tout paraissait assez vrai pourvu qu’il fût de bon exemple. On voulait lutter contre la popularité des récits profanes et, pour y réussir, on imitait leurs procédés, avec des intentions différentes. Combien de fois n’a-t-on pas opposé les aventures des saints à celles des preux et des chevaliers !

S’avès oï asez souvent
Les romans de diverse gent,
Et des mençonges de cest monde,
Et de la grant Table Roonde,
Que li rois Artus maintenoit,
Ou point de vérité n’avoit[30].

Mais pour lutter contre ces romans profanes, on écrivit des romans religieux : et les fameux voyages de saint Brendan ne diffèrent pas beaucoup au fond des voyages de Perceval. Des deux côtés, à peu près mêmes défauts et mêmes agréments. Quelquefois les auteurs aussi furent les mêmes, dans ces deux genres moins différents qu’ils ne paraissaient. André de Coutances, qui mit en vers, non sans élégance, l’Évangile de Nicodème au commencement du XIIIe siècle, avoue (au début de son poème) qu’il a longtemps goûté la poésie profane, et que c’est seulement l’âge qui l’avertit de donner à Dieu au moins ses derniers vers :

Seignors, mestre André de Coutances
Qu’a mout amé sonez et dances,
Vos mande qu’il n’en a mès cure,
Quer son aage, qui maüre,
Le semont d’aucun bien traitier
Qui doie plere et profitier.

Ainsi, au XVIe siècle, au XVIIe, nous eûmes quantité de traductions des Psaumes en vers par des poètes pénitents. Les premiers vers de Desportes avaient été tout pleins d’une veine épicurienne et sensuelle ; les derniers furent édifiants, mais médiocres. Il ne suffit pas de vieillir pour qu’une âme voluptueuse et frivole devienne religieuse et grave.

Mais la sincérité des bonnes intentions fut, quoi qu’on ait pu dire, ce qui manqua le moins aux auteurs des vies de saints.

Lisez les derniers vers de la Vie de sainte Euphrosine. Est-ce qu’on peut se méprendre à cet accent de parfaite bonne foi, de candeur et de simplicité ?

Eüfrosine, dame, Deu espose et amie,
Ne te nom ne ta geste ne conisoie mie :
En un livre d’armare vi escrite ta vie ;
Simplement astoit dite, d’ancienne clergie.
Ore, cant je l’ou liute, reciu t’avouerie ;
Por t’amor ai ta vie en romans recoilhie,
Non por li amender par major cortesie,
Mais por ce ke je vulh qu’ele plus soit oïe.
S’atres t’aimet o moi je n’en ai nule envie,
Tot le siècle en voroie avoir a compagnie[31].

N’est-ce pas là le langage d’un homme de bonne foi ? Et cependant l’auteur n’avait guère eu souci de l’authenticité du récit qu’il traduisait. Mais un récit jugé utile aux âmes semblait toujours véridique.

Les vies de saints rimées étaient lues au peuple, à l’église, comme un moyen d’édification, non moins efficace que le sermon. Les premiers vers de la Vie de saint Nicolas, versifiée par Wace, attestent cet usage, et en font une loi au clergé :

A ceus qui n’unt lettres aprises,
Ne lor ententes n’i unt mises,
Deivent li clerc mustrer la loi,
Parler des sainz, dire pur quoi
Chacune feste est controvée.

Et cet usage était si fortement établi que l’on a pu trouver, dans les anciens registres de l’archevêché de Paris, la preuve qu’on lisait encore, en 1632, dans les églises de Paris, des vies des saints en vers français, rajeunies sans doute, quant à la forme, mais probablement fort analogues, quant au fond, à celles qu’on récitait devant le peuple au XIIe et au XIIIe siècle[32].

Je crois avoir assez plaidé, pour le moyen âge, les « circonstances atténuantes ». Mais enfin, tout mis en compte et en balance, après qu’on a adouci autant qu’il est juste les reproches faits si souvent à la crédulité de cette époque, il reste que cette crédulité fut excessive et que, par son avidité indiscrète, elle-même encouragea l’impudence des fabricateurs de légendes. Les Bollandistes, ces respectables auteurs de l’immense recueil des vies des saints, ne se sont jamais piqués d’une critique trop rigoureuse. Ils ont avec raison admis dans leur Corpus tout ce qui pouvait se réclamer d’une antiquité respectable, et d’une authenticité relative. Ils ont dû toutefois condamner sévèrement la légende de sainte Marguerite, tant le merveilleux leur en a paru grossièrement fabuleux et de pure fantaisie. Ce qui n’empêche qu’aucune légende ne fut plus populaire que celle-là au moyen âge. On en connaît huit versions différentes en rimes françaises[33], dont l’une est l’œuvre d’un poète illustre, Wace (l’auteur des grands romans en vers le Brut et le Rou). Bien plus, c’est la seule légende à laquelle était attachée, dans la foi populaire, une vertu surnaturelle propre, non pas à l’invocation de la sainte, mais au voisinage du récit de sa vie et de son martyre. Les femmes en couches se la faisaient lire, et l’on posait sur elles le livre lui-même pour soulager leurs douleurs, et en hâter la fin. Il n’y a rien là de bien coupable et Rabelais, après tout, n’avait pas besoin de s’en indigner si fort. Quand il fait dire à la mère de Gargantua qu’il vaut bien mieux lire l’Évangile selon saint Jean, fait-il pas une belle découverte ? Il n’en est pas moins vrai qu’il est fâcheux de constater que ce respect particulier s’attachait précisément à la légende la plus absolument fabuleuse qui eût cours sur la vie des saints.

Les hommes du XIIe siècle voyaient les saints d’autres yeux que les plus croyants ne les voient aujourd’hui. Ils les sentaient plus près d’eux, pour ainsi dire ; et leur vénération, pour être singulièrement plus enthousiaste, n’en était pas moins plus familière, leur vision plus immédiate, leur confiance plus abandonnée. Ni la sainteté ni le miracle ne les étonnent ; et quand ils posent le pied sur le terrain des vertus ou des faits surnaturels, ils se croient encore chez eux. Rien d’analogue ne subsiste plus dans les âmes de nos jours. Un saint nous impose, et nous effraie un peu. Saint Louis n’effrayait pas Joinville, et cependant Joinville déjà voyait le saint chez le roi. « Je ne suis pas pressé de baiser vos os », lui disait-il naïvement, sûr d’ailleurs qu’il les baiserait un jour.

De cette familiarité de l’âme du moyen âge avec le surnaturel, il résulte dans le genre des vies des saints en vers une qualité avec un défaut. Cette qualité, c’est la vie. Ce défaut c’est trop souvent la platitude du style. Rien ne leur paraissant plus naturel que le miracle, ils le racontent sans émotion parce qu’ils sont sans étonnement. Le contraste est blessant, de ces merveilles qu’ils entassent avec la bonhomie de leur récit. Un mysticisme exalté est au fond des sentiments ; et ce mysticisme se meut dans un cadre et dans un milieu brutalement réaliste, et quelquefois trivial.

En revanche il y a certainement dans beaucoup de vies des saints rimées un certain agrément de détails joliment contés. Les auteurs sont beaucoup moins secs que la plupart des originaux latins : ils ne se contentent pas d’exposer le fait, tout cru ; ils le mettent en scène, quelquefois avec assez de grâce, trop souvent d’une façon prolixe ; mais toujours d’une façon vivante. Ils décrivent les lieux de l’action ; ils analysent les caractères des personnages principaux ; ils les font s’expliquer dans de longs discours ou dans des dialogues suivis. Dans presque toutes les vies de saints, une partie considérable de l’œuvre est placée directement dans la bouche d’un personnage ; ce qui donne au récit une allure de drame. Ainsi la narration pieuse préparait la voie aux futurs mystères, et d’avance leur fournissait une matière déjà presque à demi traitée.

Classement des vies de saints en vers. — Il n’est pas venu jusqu’à nous plus d’une cinquantaine de vies de saints en vers français : sans doute nous avons perdu quelques ouvrages de ce genre ; mais il paraît certain qu’un grand nombre de saints, même illustres et vénérés, n’ont jamais été célébrés par la poésie populaire. Il y a toujours une certaine part de caprice et de hasard dans ces faveurs de la poésie. Pourquoi Roland est-il devenu le héros d’un développement épique intarissable, alors que tant de preux beaucoup plus célèbres dans l’histoire sont oubliés dans la poésie ?

La plupart des vies de saints en vers français sont en vers de huit syllabes, à rimes plates ; au moyen âge, c’est le rythme préféré des romans bretons, des fabliaux, de la poésie narrative en général, hors les chansons de geste, qui ont adopté un rythme plus solennel. Celui-ci est aisé, coulant, léger, un peu effacé, un peu monotone, par sa facilité même ; on le supporte et même on le goûte assez dans les fabliaux qui sont brefs. Dans les longs poèmes il devient ennuyeux. Nos vies de saints n’ont aucune longueur déterminée ; les plus courtes ont quelques centaines de vers ; les plus étendues dépassent dix mille vers.

D’autres rythmes ont servi aux auteurs des vies de saints. Les plus anciens semblent avoir préféré les couplets réguliers, à une seule assonance ou à une seule rime. Sainte Eulalie est en couplets de deux vers ; Saint Léger en couplets de six ; Saint Alexis, Saint Thomas Becket (par Garnier) en couplets de cinq ; Sainte Thaïs en couplets de quatre ; Sainte Euphrosyne en couplets de dix. La longueur des vers varie : vers de huit syllabes dans Saint Léger, de dix dans Saint Alexis, de douze dans Saint Thomas, Sainte Thaïs, Sainte Euphrosyne, Saint Jean l’Évangéliste. La Bibliothèque de l’Arsenal possède une rédaction interpolée de Sainte Euphrosyne où l’égalité des couplets a disparu. Qui sait si telle chanson de geste, à laisses inégales, n’est pas ainsi une rédaction interpolée d’un texte primitif à couplets uniformes ? Car tel fut certainement le cadre primitif de la poésie en France.

On peut partager les vies de saints rimées en trois groupes principaux, et reconnaître dans chaque groupe un caractère saillant qui, sans lui être exclusivement propre, y domine toutefois. Le premier groupe est celui des saints nationaux, qui ont vécu en France au temps des rois mérovingiens ou carolingiens, dont la mémoire populaire a conservé le souvenir et dont la piété populaire vénère les tombeaux. Tel fut saint Léger, évêque d’Autun, et victime d’Ébroïn, le farouche maire du palais. Le poème qui raconte sa vie et son martyre est, comme on l’a vu, le plus ancien poème en vers réguliers ; et il est vieux de plus de neuf siècles. Seul, le cantique de sainte Eulalie, qui a mille ans de date, est plus ancien que le Saint Léger[34].

Telles sont les vies rimées de saint Bonet, évêque de Clermont ; de saint Éloi ; de sainte Geneviève ; de saint Gilles ; de saint Martin, de saint Remi. Tous ces personnages sont historiques, et ils ont joué un rôle que la légende a pu grossir, mais qu’elle n’a nullement inventé. C’est un utile et très attrayant objet de recherche historique que ces vies de saints qui furent mêlés aux affaires de leur temps. M. Kohler s’est ainsi attaché à reconnaître dans les vies latines de sainte Geneviève l’élément strictement historique, et l’élément légendaire. Il serait à souhaiter que de tels travaux fussent faits sur toutes les vies de nos saints nationaux.

La valeur historique de ces documents ne doit pas d’ailleurs être exagérée. Ils abondent en erreurs, et en anachronismes dont quelques-uns sont énormes. Prenons saint Gilles, dont Guillaume de Berneville, un chanoine du XIIe siècle, a raconté la vie en vers français. MM. Gaston Paris et Bos ont donné, il y a douze ans, une excellente édition de ce poème, qui n’est pas sans valeur littéraire et poétique. Historiquement, que vaut-il ? Juste autant que l’original latin qu’il traduit ; c’est-à-dire peu de chose, à s’en tenir aux faits. Saint Gilles avait vécu au VIIe siècle : il avait fondé en Languedoc un célèbre monastère, vers 680 ; il était mort avant 719. Cependant la légende le fait vivre au temps de Charlemagne et l’associe étroitement à la vie du grand empereur, mort en 814. Il y a donc dans le récit des contradictions irréductibles.

Aussi, est-ce beaucoup moins l’époque de saint Gilles que Guillaume de Berneville a bien dépeinte, que la sienne propre ; et il ne faut pas tant chercher dans son poème le VIIIe siècle que le XIIe. M. Gaston Paris a très bien dit le genre d’intérêt qu’il peut offrir aux érudits : « Nous apprenons dans ses vers la manœuvre des marins du XIIe siècle et la construction de leurs bateaux ; la composition d’une riche cargaison de marchandises orientales ; le train des chasses royales, l’organisation des monastères ; nous entendons les discours des princes ; des chevaliers, des moines, des petites gens ; nous assistons à la conversation quotidienne de nos aïeux d’il y a sept siècles dans ce qu’elle avait de plus libre et de plus naturel. » Ce n’est pas seulement la peinture des mœurs qui est curieuse dans les vies des saints rimées ; la censure des ridicules et des vices y occupe une grande place, presque autant que chez les sermonnaires ; la Vie de sainte Léocadie, par Gautier de Coinci (écrite vers 1220), est en maint passage une véritable satire du siècle.

Le même genre d’intérêt ne peut se rencontrer, au moins au même degré, dans les vies de saints entièrement étrangers à notre pays et à notre histoire ; tels sont les saints orientaux, dont la merveilleuse histoire, à peu près inconnue en Occident jusqu’au Xe siècle, y fut apportée vers ce temps, et, malgré son étrangeté, passionna les imaginations. Tel ce Saint Alexis dont la vie, écrite au milieu du XIe siècle, est incontestablement le plus ancien texte écrit dans une langue romane, qui ait un réel mérite, poétique et littéraire. Telles sont les vies de sainte Catherine, sainte Euphrosyne ; saint Eustache ; saint Georges ; saint Grégoire ; saint Jean Bouche d’Or ; saint Josaphat ; sainte Marguerite ; sainte Marie l’Égyptienne, sainte Thaïs ; la légende des Sept Dormants.

Toutefois il ne faudrait pas croire que les vies des saints orientaux ne nous apprennent rien sur notre propre histoire. D’abord c’est la loi commune à toutes les littératures naïves, qu’elles sont incapables de peindre et même de se figurer une civilisation entièrement différente de celle du pays et du temps où vivent les auteurs ; en racontant une action qui se passe en Orient, ils y mêlent ainsi force traits qu’ils puisent autour d’eux. Mais quelle littérature est entièrement exempte de ce défaut (si c’est un défaut) ? Dans la Légende des siècles, combien y a-t-il de vers que le XIXe siècle seul a pu penser, et inspirer à Victor Hugo ! En outre nos auteurs ne s’abstiennent nullement, on l’a vu, de libres réflexions, faites à tout propos, sur les mœurs de leur temps. Ainsi l’auteur de la Vie de sainte Thaïs (pénitente égyptienne, morte vers 350) nous renseigne curieusement sur les artifices de coquetterie des Françaises du XIIe siècle « si étroitement lacées, qu’elles ne peuvent plier leur corps ni leurs bras. »

Néanmoins les vies des saints orientaux intéressent surtout l’histoire des idées et des doctrines, et non pas seulement chrétiennes. La célèbre légende de Barlaam et de Joasaph traduit en français la traduction latine d’un roman moral écrit en grec, mais dont la source est bouddhique.

Un roi de l’Inde haïssait les chrétiens. Son astrologue lui prédit que son fils Joasaph serait chrétien un jour, et, pour prévenir ce malheur, le roi emprisonne son fils, et lui ménage une vie d’ailleurs délicieuse. Ainsi l’enfant, ne sachant rien des misères de ce monde, n’aura point l’idée d’en demander le remède au christianisme. Mais un jour Joasaph s’échappe de sa prison dorée ; il rencontre un mendiant, puis un lépreux, puis un vieillard chancelant, chez qui la vie va s’éteindre ; ainsi le voile se déchire ; en un moment il a connu les misères de ce monde ; et la pauvreté, la maladie et la mort ne sont plus un secret pour lui. Il prend le monde en dégoût et se réfugie dans l’ascétisme. Cette belle légende est dans la vie du Bouddha. Les chrétiens d’Orient l’ont adaptée sans peine au christianisme. Trois poètes, l’un anonyme, l’autre appelé Gui de Cambrai, un troisième, anglo-normand, Chardri, l’ont traduite du latin en vers français au XIIIe siècle. Barlaam est un saint ermite, qui visite, exhorte et convertit Joasaph ; il lui adresse des exhortations bien longues (le poème de Gui de Cambrai, publié par MM. Meyer et Zotemberg, renferme onze mille vers ! !). Le poète a tiré bon parti de quelques belles paraboles bouddhiques ; celle-ci, par exemple, qui prend si facilement un accent tout chrétien :

Un puissant roi avait un ministre qu’il avait chargé d’administrer une province. Cet homme s’y fit trois amis : les deux premiers, qu’il aima trop et pour qui il dissipa follement les biens du souverain ; le troisième, qu’il n’aimait guère, et pour celui-là il fit bien peu de chose. Après quelques années, le roi l’appelle à la cour pour rendre compte de son gouvernement. Il s’effraie, et va trouver le premier ami. Il lui rappelle que c’est pour lui qu’il a commis des malversations et le conjure de venir le défendre devant le roi. L’ingrat le repousse impitoyablement sans lui offrir d’autre présent qu’un pauvre drap pour se couvrir. Le malheureux, très confus, s’en va trouver son second ami, qui le reçoit moins brutalement, mais s’excuse de ne pouvoir l’accompagner à la cour. « Il lui répond : « N’y puis rien faire. — Je suis pris par une autre affaire. — Dans un peu t’accompagnerai — et puis après je reviendrai ; — car j’ai besoin en ma maison. »

Le pauvre homme tout affligé va trouver son troisième ami, celui qu’il n’obligea jamais, et, la tête basse, il lui dit sa peine. Mais voici que ce bon ami l’embrasse tendrement : « J’irai avec toi, lui dit-il, jusque devant le roi ; aie bon espoir ; quoique tu aies fait peu pour moi, je te défendrai devant ton juge. »

Le premier ami, ce sont nos richesses, pour qui nous faisons tout ici-bas et, à la mort, elles ne nous fournissent rien qu’un linceul. L’autre ami, ce sont nos familles : un homme meurt :

« Jusqu’à la fosse, ils le convoient. — Quand jusque-là l’ont convoyé, — c’est fini de leur amitié ; — elle va jusqu’à l’enfouir, — et quand vient l’heure de partir — chacun retourne à son affaire, — sans plus vouloir pour lui rien faire. — Le troisième ami, c’est le bien, — qu’en ce monde fait un chrétien. — Il en fait peu en tous ses jours, — mais ce peu fait son seul recours. — Et quand tous ses autres amis — lui sont dans le besoin faillis, — celui-là jusqu’à Dieu le mène, — et le délivre de la peine. »

Les vies des saints orientaux abondent en belles paraboles, écrites, comme celle-ci, avec une simplicité assez ferme. L’ascétisme est le trait dominant et comme l’inspiration fondamentale de ces poèmes ; la plupart des saints qu’ils mettent en scène, sont des héros de la pénitence ; les uns après de grands crimes ; les autres, comme Joasaph ou Alexis, sans avoir rien à expier. La crainte et l’aversion du monde est le caractère commun de leur sainteté ; la plupart sont des ermites.

Un troisième groupe de saints, aussi étrangers à notre histoire, moins étrangers à notre race, sont les saints d’origine celtique ; eux aussi furent peu connus en France jusqu’au XIe siècle ; la bataille d’Hastings (1066) qui livra l’Angleterre à Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, ouvrit en même temps la France à l’invasion de la poésie celtique. Elle s’y déversa tout entière avec une étonnante rapidité. Les légendes pieuses entrèrent chez nous, même avant Artus et la Table Ronde. Dès 1125 un moine appelé Benoît écrivait pour la reine Aélis de Louvain, femme de Henri ier, roi d’Angleterre, un poème en vers de huit syllabes sur les voyages de saint Brendan à la recherche du paradis terrestre. Les poèmes sur le purgatoire de saint Patrice, sur la vision de Tungdal, la vie de saint Edmond, de sainte Modvenne sont du même siècle.

Le caractère dominant du cycle religieux celtique est non pas l’ascétisme oriental, mais un mysticisme d’un genre particulier, un mysticisme doux, rêveur, et même aventureux. Tandis que les saints d’Orient s’enfuient au désert et se font ermites, les saints du pays celte sont voyageurs ou pèlerins.

Saint Brendan part sur une barque, avec vingt moines, et des vivres pour quelques jours. Il fait voile hardiment vers l’ouest ; et s’en va, d’île en île, à travers les merveilles. Il visite des républiques d’oiseaux, qui rendent un culte à Dieu en chantant aux heures liturgiques ; l’île des Brebis, où ces doux animaux se gouvernent selon leurs lois pacifiques ; l’île Silencieuse, qu’aucun bruit ne trouble ; où les lampes s’allument d’elles-mêmes à l’heure des offices, et ne se consument jamais. Il célèbre la Pâque sur le dos complaisant des baleines. Il entrevoit l’enfer et le paradis céleste ; il visite le paradis terrestre ; il rencontre Judas, qui, une fois par semaine, sort de l’enfer, en récompense d’une bonne action qu’il a faite un jour.

Renan a écrit une page bien séduisante à propos de ces légendes celtiques. Il donne peut-être une idée trop favorable de l’œuvre (car la faiblesse du style en diminue beaucoup la valeur littéraire), mais il décrit bien l’état des imaginations d’où cette poésie est sortie ; combinaison singulière « du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien ». Quel rêve charmant que cette « terre de promission » où règne « un jour perpétuel ; toutes les herbes y ont des fleurs ; tous les arbres des fruits. Quelques hommes privilégiés l’ont seuls visitée. À leur retour on s’en aperçoit au parfum que leurs vêtements gardent pendant quarante jours. Au milieu de ces rêves apparaît, avec une surprenante vérité, le sentiment pittoresque des navigations polaires, la transparence de la mer, les aspects des banquises et des îles de glace fondant au soleil, les phénomènes volcaniques de l’Islande, les jeux des cétacés, la physionomie si caractérisée des fiords de la Norvège ; les brumes subites, la mer calme comme du lait ; les îles vertes couronnées d’herbes qui retombent dans les flots. Cette nature fantastique créée tout exprès pour une autre humanité, cette topographie étrange, à la fois éblouissante de fiction et parlante de réalité, font du poème de Saint Brendan une des plus étonnantes créations de l’esprit humain et l’expression la plus complète peut-être de l’idéal celtique. Tout y est beau, pur, innocent ; jamais regard si bienveillant et si doux n’a été jeté sur le monde.[35] » Je ne dis pas que le tableau ne s’embellisse un peu sous la plume complaisante de l’écrivain, et que le Celte du XIXe siècle ne prête quelque chose de sa richesse aux Celtes du IXe. Mais toutefois, quelle poésie dans ces vieilles légendes qui peuvent encore, après mille ans, suggérer ces pages lumineuses et charmer ainsi l’imagination d’une société si différente de celle qui les avait conçues !

Vie de saint Thomas Becket. — Il semble que les vies des saints contemporains, racontées presque au lendemain de leur mort par des témoins oculaires, doivent présenter des caractères particuliers d’authenticité, et se rapprocher de l’histoire plus que les autres poèmes hagiographiques. Il n’en est pas toujours ainsi, l’intention édifiante ayant presque toujours dominé dans l’esprit des auteurs sur le souci de l’exactitude. La Vie de sainte Élisabeth de Hongrie[36], morte en 1231, par Rutebeuf ; celle de saint Dominique, mort en 1221 (par un auteur anonyme, qui écrivait au milieu du XIIIe siècle), sont faiblement traduites des vies latines des mêmes personnages, et offrent peu d’intérêt historique ou littéraire. Tout autre est la valeur de la Vie de saint Thomas Becket, par Garnier de Pont-Sainte-Maxence, un des poèmes les plus personnels et les mieux écrits que nous ait transmis le moyen âge.

Garnier de Pont-Sainte-Maxence, né dans cette petite ville de l’Île-de-France, aux confins de la Picardie, ne nous est connu que par son œuvre, et les rares témoignages qu’elle renferme sur sa personne. Quoique clerc, il mena la vie de beaucoup de trouvères laïques ; errant d’abbaye en abbaye, en France et en Angleterre ; tantôt bien, tantôt mal accueilli ; tantôt riche, tantôt misérable. Impitoyable censeur des mœurs de son temps ; sévère aux rois qu’il accuse d’empiéter sur les droits de l’Église ; et plus sévère encore aux prélats, qui lui semblent prêts à pactiser avec les rois ; son franc parler lui fit sans doute beaucoup d’ennemis, et beaucoup d’admirateurs. Lorsqu’au jour de Noël 1170, Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, fut massacré devant l’autel, dans sa cathédrale, par quatre meurtriers qui se couvraient du consentement, au moins tacite, du roi Henri II, ce tragique événement causa dans l’Europe entière une émotion profonde. Garnier, qui avait connu l’archevêque en France, pendant son exil, et qui avait admiré, avec une sorte d’enthousiasme, l’énergie de sa résistance contre le pouvoir royal, voulut écrire la vie de celui que l’Église et le peuple proclamaient un martyr. Peu satisfait d’un premier essai, il passa en Angleterre, et y commença une enquête approfondie sur toute l’histoire de Thomas Becket. Il interrogea tous les témoins de sa vie ; en particulier l’abbesse sœur de l’archevêque. Il visita les lieux où Thomas avait vécu, ou passé ; il consulta les actes officiels et les récits qui commençaient à circuler, nombreux et contradictoires, sur la vie du saint. Au siècle suivant, Froissart devait composer sa chronique par les mêmes procédés d’information, sur les témoignages vivants et immédiats, mais recueillis peut-être avec moins de soin et de patience.

Au bout de trois ans, Garnier eut achevé son poème : il le récita publiquement, devant le tombeau du saint, aux milliers de pèlerins qui de toutes les parties de l’Angleterre et de la France accouraient pour toucher ses reliques. La langue française était si répandue en Angleterre au XIIe siècle, que beaucoup d’Anglais, sans parler des Normands, pouvaient goûter le charme de cette poésie vivante, où respiraient toutes les passions du jour. Le 12 juillet 1174, Henri II, nu-pieds et dépouillé du vêtement royal, était venu faire pénitence et recevoir les coups de verges sur son dos nu, devant la tombe de celui qu’il avait laissé tuer. Plusieurs de ceux qui virent passer ce jour-là le roi humilié, avaient peut-être entendu la veille Garnier réciter au même lieu ses vers, tout brûlants d’imprécations contre le persécuteur.

Il ne faut pas en effet demander à Garnier qu’il juge les deux adversaires avec l’équité d’un véritable historien. Défenseur acharné lui-même des privilèges ecclésiastiques, il voit dans Thomas Becket un martyr de la justice et du droit ; et son poème, d’un bout à l’autre, peut s’appeler une apologie du héros qu’il a choisi et qu’il admire passionnément. Mais cette apologie n’a rien de la fadeur ordinaire au genre ; c’est un récit très animé, d’allure tout historique, où l’auteur ne dissimule aucun des faits que d’autres pourraient juger moins favorablement. Il ne pallie ou n’adoucit rien dans la vie de son personnage ; il étale franchement les parties tout humaines, violentes et obstinées, de son caractère. Il l’admire tel qu’il fut ; mais le montre aussi tel qu’il fut ; et, par cette sincérité[37], jointe à la sûreté de son information, le récit, quoique ardemment partial, demeure un document historique de premier ordre. Il est même piquant d’observer que des historiens modernes, comme Augustin Thierry, ont recueilli, sur Thomas Becket, des légendes assez fabuleuses (telles que sa naissance, demi-saxonne, demi-sarrasine) que Garnier de Pont-Sainte-Maxence a ignorées ou rejetées.

La plupart des ouvrages, au moyen âge, pèchent par la composition, lâche et décousue ; par le style trop peu personnel. Un petit nombre, dont est celui-ci, font exception. Le poème ne renferme pas moins de six mille vers ; et, sauf quelques longueurs, çà et là des détails insignifiants, et un certain abus des réflexions morales et religieuses, il s’avance, en général, d’une marche aisée, naturelle et vive ; il suit l’ordre des temps, mais sans servilité ; en rapprochant les faits qui se lient, et en disposant les tableaux dans le meilleur jour, pour les faire bien ressortir. Tous les personnages sont vivants, non seulement le héros, mais le roi, ses serviteurs, le clergé, jusqu’aux moindres acteurs. Les dialogues, fort nombreux, ont une vérité qui les rend presque dramatiques.

La langue est excellente ; et Garnier savait bien qu’il était un écrivain ; il s’en vante même crûment, avec sa franchise habituelle :

Mes languages est bons, car en France sui nez.

Ailleurs, il se préfère avec candeur à tous ses rivaux :

Onc mais mieldre romanz ne fu faiz ne trovez.

Rien n’est plus rare dans la poésie du moyen âge que des vers bien faits, pleins, sentencieux ; ce mérite de facture abonde chez Garnier : et le couplet de cinq vers monorimes, qui est le cadre adopté par lui[38], est souvent remarquable par l’ampleur et la solidité de la période poétique qu’il renferme :

Fait-il : « De voz menaces ne sui espoentez,
Del martire sofrir sui del tot aprestez ;
Mais les miens en laissiez aler, nes adesez[39],
Et faites de mei sol ce que faire devez. »
N’a les suens li bons pastre a la mort obliez.

Souvent même le vers isolé revêt, chez Garnier, une force, une majesté singulière : saint Thomas répond à un conseiller qui le presse de céder :

La nef vei totes parz en tempeste gesir ;
J’en tieng le governail ; tu me roves dormir[40] !

Il affirme l’autorité de l’Église supérieure à celle des rois :

 Li prelat sont serf Deu, li reis les deit chérir ;
E il sont chies[41] des reis ; li reis lor deit flechir.

Garnier n’a pas moins de vigueur et d’énergie quand il fait parler les ennemis du saint. Henri II s’emporte avec fureur contre l’ingratitude de son ancien favori :

Uns hom, fait lor li reis, qui a mon pain mangié,
Qui a ma cort vint povres, e molt l’ai eshalcié,
Pur mei ferir a denz[42] a son talon drecié ;
Trestot mon lignage at e mon regne avilié ;
Li duels m’en vat al cuer ; nuls ne m’en a vengié !

On accorde à Chrétien de Troyes, l’illustre contemporain de Garnier, plus de grâce et de variété dans le style ; mais Garnier lui est bien supérieur par la force et par l’éloquence. Avant Alain Chartier, il est le seul écrivain du moyen âge (sans distinguer les prosateurs des poètes) qui ait eu quelquefois le mérite du nombre ; j’appelle ainsi cette harmonie pleine et majestueuse (distincte de la douceur des sons) qui charme l’oreille et satisfait l’esprit, dans une belle strophe de Malherbe ou une période de Bossuet[43].



III. — Contes pieux.


Gautier de Coinci. — Nous réunissons sous un nom commun et conventionnel, celui de contes pieux, ou contes dévots, une centaine de petits poèmes, directement inspirés d’un sentiment religieux, mais qui ne sont, ni des traductions des livres saints, ou des Évangiles apocryphes, ni des vies de saints proprement dites : nous y comprenons les récits de miracles, obtenus par l’intercession de Notre-Dame ou des saints. Les recueils de miracles sont nombreux au moyen âge. La foi complaisante du temps acceptait le surnaturel avec une facilité docile ; ou plutôt le sollicitait avec une sorte d’avidité. Il n’est pas douteux qu’on n’ait quelquefois multiplié les récits miraculeux par des vues intéressées, pour accréditer un pèlerinage, et grossir la foule autour d’un tombeau vénéré. Mais dans la plupart des cas, le dessein des auteurs fut honorable ; et leur objet fut vraiment l’édification des âmes. Il est impossible de lire, par exemple, l’immense recueil des miracles versifiés par Gautier de Coinci, sans être persuadé de l’absolue sincérité du poète. Il nous choque souvent par l’excès de sa crédulité ; ailleurs par certaines licences de peinture et de langage. Lui-même convient qu’il a la plume un peu vive, et s’en excuse assez franchement :

S’aucunes fois chastes oreilles
S’esmerveillent de tiex[44] merveilles,
Raison depri que me deffende ;
Car dire estuet[45] si qu’on l’entende.

Mais quels que soient ses défauts, qu’on lui a durement reprochés[46], sa bonne foi est hors de soupçon, et ses bonnes intentions, certaines.

Gautier de Coinci, probablement originaire du bourg de ce nom, entre Soissons et Château-Thierry, naquit vers 1177, se fit moine à quinze ou seize ans, en 1193, à Saint-Médard-lez-Soissons, abbaye bénédictine ; devint en 1214 prieur de Vic-sur-Aisne, en 1233 grand prieur de Saint-Médard, et mourut trois ans plus tard, le 25 septembre 1236, ayant passé presque toute sa vie dans le cloître. Ses poésies sont exclusivement religieuses : contes pieux, récits de miracles, hymnes en l’honneur de la Vierge et des Saints. Comme poète lyrique, sa valeur est nulle ; comme conteur, il est meilleur écrivain, et beaucoup plus intéressant. Il avait sous les yeux des recueils latins de miracles[47] (par Hugues Farsit, par le prêtre Herman), qu’il traduit le plus souvent[48], mais d’une façon libre ; et en joignant au récit, qu’il emprunte, force digressions, qu’il invente, et qu’il appelle des queues. Il les distingue des récits miraculeux, et veut qu’on puisse lire séparément les uns et les autres :

Que cui la queue ne plaira,
Au paragraphe la laira ;
Et qui la queue vuet eslire,
Sans le miracle la puet lire[49].

Ces queues, ces digressions (aussi étendues que les récits), tantôt sont des effusions religieuses prolixes et banales ; tantôt renferment des peintures très curieuses des mœurs du temps, et surtout des vices, des travers et des ridicules. Gautier de Coinci, comme beaucoup de moralistes, ne voit pas le monde en beau ; le tiers au moins de son livre est une satire, et qui n’épargne personne. Il est très dur pour les grands ; et il ne l’est pas moins pour le peuple et les vilains[50]. Il maltraite fort le siècle ; mais ne ménage pas les gens d’Eglise, ni même ceux du cloître. Il a si mauvaise opinion des chrétiens qu’on serait tenté de croire qu’il est doux aux incrédules ; mais la vérité m’oblige à dire qu’il les traite encore bien plus mal.

Il hait furieusement les Juifs[51], et les motifs de sa haine sont politiques autant que religieux. Sans doute, il leur reproche de n’avoir pas reconnu le Messie ; avec une certaine éloquence, verbeuse, mais énergique, il montre la nature entière s’émouvant à la mort du Sauveur ; les Juifs seuls restent insensibles : « ils sont plus durs qu’acier ne fer. » Mais il les maudit encore pour d’autres griefs plus récents. Leur richesse l’épouvante, et leur pouvoir l’indigne. C’est la faute des grands, « des hauts hommes » qui, par avarice, ont vendu la chrétienté aux Juifs, et leur ont livré une seconde fois Jésus-Christ, plus traîtreusement que ne fit Judas. « Par les Juifs, le monde ils épuisent. » Pauvres chrétiens languissent dans les chaînes de fer du Juif usurier ; comtes et rois ne s’en soucient guère, pourvu qu’ils aient part au butin. Nous connaissons ces clameurs. Ainsi les mêmes colères soulevaient déjà il y a sept cents ans les mêmes malédictions.

Il dit crûment que s’il était roi, il ne laisserait pas un Juif en France :

S’estoie roys, pour toute roie,
Un seul durer je n’en lairoie[52].

Il n’est pas beaucoup plus tendre à l’endroit de ceux qui osent mettre en doute les merveilles qu’il nous raconte :

Que clerc ne lai douter n’en doit,
Et s’il en doute, de son doit
Li deit chascun les yeux pouchier.

Mais ce sont là colères de poète, et je suis sûr qu’en prose, il était plus accommodant. Il se plaint amèrement que ses contemporains aiment bien mieux ouïr le roman de Renart que la vie des saints :

Aiment mès mieus atruperies,
Risées, gas et truferies,
Sons et sonnez, fables et faintes,
Que vies de sainz ne de saintes.

Ils hochent la tête en écoutant les récits miraculeux :

Adès i treuvent a redire,
Et adès les vont biquetant ;
Aucune fois dient que tant
N’en est mie com on en dit.

Classement des contes pieux. — Mais Gautier de Coinci est peut-être trop exigeant. Le grand nombre des manuscrits atteste le succès de son livre. Les autres recueils de miracles ou de contes pieux compilés au moyen âge eurent beaucoup moins de réputation, excepté celui qu’on appelle improprement Vies des Pères, parce qu’il est censé se rattacher au célèbre recueil appelé « Vies des Pères du désert ». En fait, il doit peu de chose à cette source, et renferme un grand nombre de contes pieux et de récits de miracles qui n’ont rien du tout d’oriental. Plusieurs se confondent même avec ceux de Gautier de Coinci. Les mêmes faits ont été racontés plusieurs fois, plus ou moins diversement. On connaît plus de trente manuscrits des Vies des Pères, sans parler de nombreux fragments, dont plusieurs peuvent représenter des manuscrits distincts. De Gautier de Coinci, on a une quinzaine au moins de manuscrits. Un recueil général du genre vaudrait bien la peine qu’on essayât de le rassembler. Le nombre des contes, en éliminant tout ce qui ferait redite ou double emploi, ne serait pas infini ; je l’évalue à une centaine[53]. Bien des pages sembleraient un peu fades, j’en conviens ; et les sentiments, trop bizarres, auraient quelquefois peine à nous intéresser. Mais d’autres passages sont exquis, et recèlent la plus fine et la plus pure poésie du moyen âge. Enfin nous n’avons pas de témoignage plus naïf de l’état du sentiment religieux dans les âmes simples au XIIe et au XIIIe siècle. Tout ne nous y plaît pas, mais la valeur de ce document historique est indéniable.

S’il fallait ramener tous ces petits poèmes à une idée fondamentale, à un sentiment commun qui semble, plus ou moins, les avoir inspirés tous, je dirais qu’au fond de tous ces contes pieux on trouve l’idée très établie, le sentiment très enraciné, de la faiblesse humaine : l’homme est une créature très chétive et très impuissante, incapable de tout bien si Dieu ne l’assiste, et ne soutient sa volonté chancelante.

En d’autres temps, l’homme s’est cru très fort, et s’est montré très fier de sa force. Cette philosophie orgueilleuse n’est pas celle du moyen âge. L’homme y est très humble, et la première vertu que la religion lui enseigne et qu’elle commande avant toutes les autres, c’est l’humilité.

Sans doute au moyen âge, comme à toute autre époque, il y a des orgueilleux, des violents, des ambitieux : il y a des conquérants insatiables et des vainqueurs arrogants. Mais s’ils croient à la force de leur épée, ils doutent de leur force morale. Un stoïcien disait : « Que Jupiter me donne la vie, la richesse ; pour la justice, je me la donnerai à moi-même.[54] » Un chrétien au moyen âge est persuadé que c’est surtout la vertu qu’il faut que Dieu nous donne.

L’humilité chrétienne étant ainsi le sentiment fondamental qui a inspiré presque toutes nos légendes pieuses, elle s’y est exprimée de plusieurs façons, qu’on peut ramener pour la plupart à ces trois chefs : l’exaltation des simples ; la justification des innocents ; le pardon des pécheurs. Les simples sont glorifiés ; les innocents sont vengés ; les pécheurs sont sauvés. De toutes façons, l’humilité triomphe.

Les simples sont glorifiés. C’est la pensée qui est au fond d’un très grand nombre de récits pieux. Voici le pauvre clerc[55], qui, faute de mémoire, ou d’intelligence, n’a jamais rien pu retenir de l’office que cinq psaumes, qu’il sait par cœur et récite, un peu machinalement, mais du fond du cœur. Il meurt, et quand on vient pour l’ensevelir, on trouve cinq roses dans sa bouche, « fraîches, vermeilles et feuillues, comme si l’on venait de les cueillir ». Un prêtre très pieux[56] mais très borné, ne sachant pas lire son bréviaire, célébrait tous les jours la messe de Notre-Dame qu’il savait de mémoire, mais il n’en savait pas d’autre. Son évêque, indigné, interdit cet ignorant. La nuit suivante, Notre-Dame se présente au prélat, et le somme de rétablir son serviteur ; car la piété vaut mieux que la science.

N’est-ce pas ce même dessein d’humilier l’orgueil humain qui a fait, au moyen âge, le succès du conte de l’Ange et l’Ermite (inséré tardivement dans la Vie des Pères). Un ange, caché sous les traits d’un jeune homme, accomplit plusieurs actions, très sages selon la pensée divine, mais qui semblent très insensées à la courte sagesse humaine. Ainsi nous apprenons à nous fier à la Providence et à croire que tout est pour le mieux dans le monde, malgré les succès qu’obtiennent souvent les méchants, et les épreuves que les bons traversent. On sait que Voltaire a exposé la même idée dans Zadig ; il la puisait chez le poète anglais Parnell, qui lui-même avait hérité, par divers intermédiaires, de la tradition du moyen âge. D’où venait celle-ci ? Il semble que cette légende est d’origine juive, et Mahomet, qui l’a fait entrer dans le Coran, l’avait sans doute empruntée aux Juifs.

Non moins frappante et plus poétique est la légende de l’Empereur Orgueilleux, plusieurs fois mise en vers, en dernier lieu par Jean de Condé au XIVe siècle. Pendant que l’empereur est au bain, un ange, pour humilier son orgueil, prend ses vêtements, et sa figure même ; il est partout salué pour le vrai souverain ; le misérable empereur est chassé comme un vagabond et un fou. Après une longue pénitence, il s’humilie, reconnaît son fol orgueil, et rentre en grâce auprès de Dieu qui lui rend son trône et son visage.

« Le tombeur[57] de Notre-Dame. » — Mais voici bien la perle de ces contes, écrits pour abaisser l’orgueil et exalter l’humilité.

Un ménestrel, après avoir longtemps couru le monde, las du siècle, entra au couvent de Clairvaux, plein de bonne volonté, mais fort dénué de science. Hormis sauter, danser, et faire des tours de force et d’adresse, il ignorait tout et ne savait aucune prière, ni même Pater noster ou Credo. Il en fut tout triste et confus ; chacun autour de lui faisait ses devoirs et vaquait à sa besogne ; les prêtres disaient la messe et les diacres lisaient l’Évangile ; les plus petits clercs chantaient les psaumes ; les plus ignorants récitaient leurs prières. Lui tout seul n’était bon à rien. Tout honteux, il confie sa peine à la Vierge Marie, la priant qu’elle lui vienne en aide. Il s’en va se cacher dans une grotte écartée, où un autel était dressé, dédié à Notre-Dame. Il lui dit sa honte en pleurant.

Et jo sui ci un bues en laisse,
Qui ne fas ci fors que broster
Et viandes por nient gaster.

Quoi ! lui seul ne fera rien pour honorer Dieu et sa mère :

Par la mere Dieu, si ferai
Ja n’en serai ore repris :
Jo ferai ce que j’ai apris,
Si servirai de mon mestier
La mere Dieu en son mostier.
Li autre servent de canter,
Et jo servirai de tumer[58].

Là-dessus dépouillant sa robe de moine, il reste en simple cotte et, s’agenouillant devant l’image :

Douce roïne, douce dame,
Ne despisiés[59] ce que jo sai,
… Je ne vos sai canter ne lire
Mais certes je vos voil eslire
Tos mes biaus gieus a esliçon[60]
Lors li commence a faire saus
Bas et petits, et grans et haus.
Primes deseur, et puis desos,
Puis se remet sor ses genols,
Devers l’ymage et si l’encline :
« He, fait-il, tres douce roïne,
Par vo pitié, par vo francise,
Ne despisiés pas mon servise. »

Son ardeur redouble ; il exécute l’un sur l’autre les plus beaux tours de son ancien métier :

Et regarde mout humblement
L’ymage de la mere Deu.
« Dame, fait-il, ci a beau geu :
Je ne le fas se por vos non… »
Lors tume les piés contremont
Et va sor ses deus mains et vient,
Que de plus a terre n’avient,
Bale des piés, et des ex[61] plore :
« Dame, fait-il, je vous aore
Del cuer, del cors, des piés, des mains,
Car jo ne sai ne plus ne mains.
…Por Deu, ne me voillés despire[62]. »
Lors bat sa cope[63], si sospire
Et plore mout tres tenrement
Que ne sot orer altrement.
Lors torne ariere, et fait un saut.

Et il ne cessa de danser et de sauter, jusqu’à ce qu’enfin épuisé, la tête en feu, le corps en sueur, il tombe au pied de l’autel. Le lendemain, les jours suivants, il revient dans la grotte, et recommence ses exercices ; se cachant bien de tous ; car il craint, s’il est vu, d’être chassé du couvent. Mais Dieu qui voit d’un œil favorable la foi naïve de ce simple cœur, Dieu ne veut pas qu’elle reste ignorée.

Et por ce que cascuns seüst
Et entendist et coneüst
Que Dieu ne refuse nului
Qui par amors se met en lui,
De quel mestier qu’il onques soit,
Mais qu’il aint[64] Deu et face droit.
Quidiès vos or que Dex prisast
Son servise, s’il ne l’amast.

Nenil, ne quant que il tumoit ;
Mais il prisoit ce qu’il l’amoit,
Assés junés, assés veilliés,
Assés plorés et sospirés,
Et gemissiés et aorés,
Assés soiés en diciplines,
Et a meses et a matines,
Et donés quanque[65] vos avés,
Et paiés quanque vos devés,
Se Deu n’amés de tot vo cuer,
Trestot cil bien sont geté puer[66],
En tel maniere, entendés bien,
En plain salu ne valent rien :
Car sans amor et sans pité
Sont tot travail por nient conté.
Dex ne demande or ne argent
Fors vraie amor en cuer de gent.

Cependant un moine jaloux ou soupçonneux épiait notre ménestrel ; il découvrit le mystère et, tout indigné, le rapporta à l’abbé. Celui-ci, homme sage, lui répondit : « Ne vous scandalisez pas sans savoir ; et conduisez-moi à la grotte. » Ils y vont et surprennent le ménestrel au plus beau de ses exercices ; au moment où n’en pouvant plus, il tombe, défaillant au pied de l’autel. Alors que voient l’abbé et son compagnon ? Merveille ! de la voûte une dame descend, vêtue d’habits glorieux, suivie d’une foule d’anges ; et le divin cortège s’approche du pauvre ménestrel :

Et la douce roïne france
Tenoit une touaille[67] blance
S’en avente son menestrel,
Mout doucement devant l’autel ;
La france dame deboinaire
Le col, le cors et le viaire[68]
Li avente por refroidier :
Bien s’entremet de lui aidier,
La dame bien s’i abandone.
Li bons hom garde ne s’en done,
Car il ne voit si ne set mie
Qu’il ait si bele compaignie.

Les moines émerveillés se retirent en silence, adorant Dieu qui glorifie les humbles. Nul n’osa troubler les pieux exercices du ménestrel de Notre-Dame. Il vieillit en paix et mourut saintement. Lui mort, l’abbé révéla ce qu’il savait, ce qu’il avait vu ; tout le couvent rendit gloire à Dieu pour ce triomphe de la simplicité.

De l’esprit des contes pieux. — Dans beaucoup d’autres récits, le Ciel, Dieu, plus souvent Notre-Dame, quelquefois un saint patron se plaît à justifier l’innocence calomniée et persécutée. Ainsi le long poème de la Chaste Impératrice par Gautier de Coinci n’est qu’un vaste tableau de l’innocence aux prises avec la méchanceté humaine ; elle triomphe cependant par l’active intervention du Ciel. Un tel conflit est de tous les temps ; il a formé le fond de tous les mélodrames populaires qui passionnaient la foule au commencement du siècle et aujourd’hui la captivent encore. Mais de notre temps dramaturges et romanciers ont essayé de compliquer l’intérêt en attribuant une habileté infernale aux personnages des traîtres. Au moyen âge, les traîtres ne sont que méchants ; ils ne seraient guère dangereux sans la stupidité des puissants, rois ou juges. La poésie, non pas seulement ici, mais dans presque tous les genres, les peint crédules à l’excès, et violents jusqu’à la fureur ; toujours l’oreille ouverte aux calomnies de leurs flatteurs, et l’âme livrée à des emportements effroyables. C’est une autre expression de ce sentiment général de défiance à l’égard des vertus humaines. Le poète (et, à n’en pas douter, il est ici l’interprète des préventions populaires) ne croit pas à la justice des hommes, ni surtout à celle des grands ; et les innocents, exposés à leur rage ou à leurs soupçons, lui semblent perdus sans remède, si Dieu ou la Vierge ne les vient secourir.

Mais je crois que le plus grand nombre de nos contes pieux est de ceux qui mettent en scène un pécheur repentant, sauvé même après de grands crimes. Ce sont ceux-là qui ont le plus étonné, disons le mot, scandalisé la piété plus éclairée d’une autre époque. Certes le repentir est une si belle chose qu’il n’en est même pas de plus belle ; et l’Évangile nous l’apprend. Mais dans les recueils de miracles, les repentis sont quelquefois de bien étranges pénitents. Voici la nonne qui s’enfuit de son abbaye pour aller courir le monde, et y vivre dans le désordre ; après bien des années, elle revient au couvent ; nul ne s’y est aperçu de son absence ; pendant tout ce temps Notre-Dame a tenu sa place et rempli son office. Voici le larron dévot qui n’allait jamais en campagne, sans invoquer la Vierge Marie. À la fin on le prend, on le juge, on le pend ; Notre-Dame arrive à son secours et soutient ce misérable, pour sauver sa vie et son âme. De tels récits étaient peut-être plus dangereux qu’édifiants. Il était sage d’enseigner aux pécheurs à ne se désespérer jamais. Devait-on leur laisser croire qu’il y a vraiment repentir sans nulle intention de mieux faire ? Il arrive trop souvent dans nos miracles, qu’un criminel très abominable est sauvé seulement pour avoir conservé, dans ses pires excès, la forme un peu machinale d’une dévotion tout extérieure envers Notre-Dame ou les saints.

Sans nous jeter dans une discussion théologique, dont ce n’est pas ici la place, qu’il nous soit permis de hasarder une distinction, qui, nous l’espérons, est orthodoxe. Quels que soient les vices ou les crimes des pécheurs dont Gautier de Coinci raconte et admire la justification, leur salut nous touche et nous édifie, lorsqu’il est mérité, ou du moins provoqué par leur repentir. Notre sympathie est plus rebelle, quand, du fond du précipice où leur péché les a plongés, ils sont rappelés à la lumière par l’intercession de Notre-Dame, sans qu’ils aient rien fait pour obtenir cette faveur ; rien que de l’invoquer par instinct, par habitude, et, pour ainsi dire, du bout des lèvres ; sans même un commencement de repentir efficace et de réparation. Nous sommes prêts à croire qu’une seule larme sincère peut effacer les pires fautes ; nous admirons Dieu dans cette merveilleuse miséricorde ; mais ne faut-il pas au moins que cette larme soit versée ? Elle ne l’est pas toujours dans les récits de Gautier de Coinci. J’avoue qu’en théorie, notre pieux auteur se garde bien de promettre jamais le salut sans le repentir :

Nus ne se doit desconforter
Pour nul pechié dont il se dueille[69],
Puis que servir et amer vueille
Nostre Dame sainte Marie[70].

Mais cette douleur salutaire ne paraît pas toujours dans les exemples qu’il nous raconte pour exalter les vertus de l’intercession de Marie. Louis Racine le constate et s’en plaint avec raison dans un Mémoire lu à l’Académie des Inscriptions sur le recueil de Gautier de Coinci. Il est bien aisé d’accuser Louis Racine de jansénisme, avec l’éditeur de ces Miracles[71] ; mais Louis Racine est-il janséniste, ou simplement chrétien quand il écrit « que la superstition imagina seule ces récits, et que seule elle peut les avoir accrédités dans un siècle où l’on se faisait de la plus pure des religions une idée aussi contraire à sa pureté qu’à sa grandeur ? »

Mais un tel jugement serait trop sévère si on l’appliquait sans distinction ni réserve à tous les contes pieux qui mettent en scène un pécheur justifié. Il en est vraiment de fort beaux et dont la doctrine est à la fois raisonnable et consolante. Telle est la légende de Théophile, ce prêtre ambitieux, qui vendit son âme au diable pour recouvrer une charge perdue ; se repentit amèrement de sa faute, et, par sa pénitence, mérita et obtint le pardon de la miséricorde divine. Notre-Dame, touchée de ses larmes, lui fit rendre la charte fatale qu’il avait signée à Satan. Cette dramatique histoire écrite d’abord en grec (Théophile vivait en Cilicie au VIe siècle), traduite ensuite en latin, fut vingt fois traitée en langue vulgaire, en prose, en vers, au moyen âge. Gautier de Coinci en tira un long récit rimé (en 2073 vers de huit syllabes), Rutebeuf un miracle dramatique ; Vincent de Beauvais, saint Bernard, saint Bonaventure, Albert le Grand, vingt autres auteurs font allusion à cette légende. Elle était en outre figurée dans un grand nombre d’églises par le bas-relief ou par le vitrail.

Mais le pouvoir de la pénitence a inspiré d’autres récits, moins fameux, et peut-être plus touchants ; celui-ci, par exemple, qui a le tort d’être faiblement conté[72], mais l’idée au moins est belle ; à dire vrai, le poète qui l’a rimé n’en est probablement pas l’inventeur :

Un grand roi suivi de sa cour vient à passer par un lieu où il voit une foule assemblée ; il s’informe. Il apprend que c’est un voleur qu’on va pendre. Le roi, saisi de pitié, veut racheter ce misérable ; le juge exige cent marcs d’argent. Le roi vide sa bourse et celle de tous ses courtisans ; il ne peut réunir la somme ; il ne s’en faut que de trois deniers ; mais le juge est inexorable. La sentence va s’exécuter, quand quelqu’un s’avise de chercher dans les poches du condamné ; il y trouve justement trois deniers oubliés ; la somme est parfaite, et le pécheur est sauvé. Saisissante parabole dont chacun aisément comprenait le sens. Ce condamné, c’est l’humanité : le roi qui veut le racheter, c’est Jésus-Christ. Mais les mérites surabondants du Christ, et bien moins encore ceux des saints qui lui font cortège ne sauraient suffire à sauver un pécheur, s’il n’y ajoute lui-même quelque chose ; au moins ces trois deniers qui s’appellent : la bonne volonté.

Plus belle encore et plus poétique est la légende du Chevalier au barillet[73], le chevalier au petit tonneau. Ayant commis bien des crimes, il s’en confesse un jour à un saint ermite, plus par dérision que par repentir, car il ne se repent pas. Il ne confesse pas ses péchés, il s’en vante. L’ermite veut lui imposer diverses pénitences ; il les repousse en le raillant. « Au moins, dit l’ermite, acceptez d’aller remplir ce barillet au ruisseau voisin. » Le chevalier accepte en riant cette pénitence facile ; il plonge le petit tonneau dans l’eau ; le tonneau reste vide. Il s’obstine ; même insuccès. Il va plus loin, il chercbe un autre ruisseau ; le tonneau reste vide. Un an s’écoule ; il parcourt le monde ; il plonge le tonneau dans tous les fleuves, dans toutes les sources ; il s’obstine, il s’entête par point d’honneur et par colère, non par repentir, car il ne se repent pas encore. Au bout d’un an, il revient vers l’ermite, et lui conte sa défaite. L’ermite qui lit en son cœur, et voit l’orgueil encore indompté, s’agenouille et prie ardemment pour ce pécheur endurci. Le chevalier se sent touché enfin ; son cœur se fond, ses yeux se mouillent, une larme est tombée dans le barillet, une larme de repentir. Ô merveille ! le tonneau est aussitôt rempli.

Certes voilà une poésie très belle, très originale au service d’une morale très pure. Il faut donc distinguer dans cette multitude de récits, et ne pas les confondre tous dans une réprobation qui serait l’injustice même.

Allons plus loin ! Osons dire que si, au lieu d’examiner un à un, avec une sévérité pointilleuse, des récits dont le détail choque et contrarie si souvent nos idées actuelles, nous les envisageons dans leur ensemble et essayons de dégager l’impression générale que nous laisse l’étude du genre, notre jugement sera beaucoup moins défavorable. Ce qui domine tout, en effet, c’est la grande pitié dont cette poésie est imprégnée. Par là, elle se relève, et s’épure. De nos jours, une science dure et cruelle a quelquefois proclamé que le monde est aux forts et que cette seule loi explique et conduit l’univers. Quel contraste avec cette poésie qui dit que le ciel est aux faibles, pourvu seulement qu’ils aient bonne volonté ! L’abus de cette charité sans frein a pu jeter nos poètes dans des excès fâcheux et choquants ; mais elle était généreuse et noble dans son principe.


BIBLIOGRAPHIE


La vie de saint Alexis, poëme du XIe siècle, et renouvellements des XIIe, XIIIe et XIV s., publié avec préface, variantes, notes et glossaires par G. Paris et L. Pannier, Paris, 1872, gr. in-8. — La légende syriaque de saint Alexis, par Arthur Amiaud, dans la Bibliothèque de l’École des Hautes Études (79e— fascicule), Paris, Vieweg, 1889.), in-8. — J. Bonnard, les Traductions de la Bible en vers français au moyen âge, Paris. 1884. — S. Berger, la Bible française au moyen âge, Paris, 1884. — Trois versions rimées de l’Évangile de Nicodème, publiées par Gaston Paris et A. Bos. Paris, Didot, 1885, in-8. — A. d’Ancona. la Leggenda di vergogna e la leggenda di Giuda, Bologne, 1869. — Chabaneau, le Roman de saint Fanuel et sainte Anne, Paris, 1888. — A. Mussafia. Studien zu den mittelälterlichen Marienlegenden, Vienne, 1887-1889. — Ueber die von Gautier de Coincy benützten Quellen, Vienne, 1894, in-4. — Pour les légendes latines, traduites ou imitées par les auteurs des vies de saints rimées, consulter le Recueil des Bollandistes, à la date de la fête du saint. — M. Kohler (Vieweg, 1881, in-8) a publié une Étude critique du texte de la vie latine de sainte Geneviève. — P. Meyer, dans les Notices et Extraits des manuscrits, t. XXXII, a analysé le manuscrit La Clayette, qui renferme un certain nombre de vies de saints intéressantes.

Voici, dans l’ordre alphabétique, les noms des saints dont la vie a été racontée en vers français du XIe au XIVe siècle ; cette liste n’est pas complète, mais elle renferme au moins les œuvres les plus connues :

S. Alban ; S. Alexis ; SS. Barlaam et Josaphat, par Gui de Cambrai ; par Chardri et anonyme ; S. Bonet ; S. Brendan, par Benoît ; Ste Catherine d’Alexandrie, plusieurs vies anonymes : une par Aimmeric, une (en 2650 v.) par sainte Clémence de Barking (vers 1275) ; S. Dominique ; S. Edmond ; S. Édouard le Confesseur ; Ste Élisabeth de Hongrie, par Rutebeuf ; S. Éloi ; Ste Euphrosyne ; S. Eustache, plusieurs textes différents ; Ste Geneviève, par Renaud ; S. Georges de Lissa, par Wace et par Simon de Fraisne ; S. Germer ; S. Gilles, par Guillaume de Berneville ; S. Grégoire ; S. Guillaume, roi d’Angleterre, par Chrétien ; S. Hugues Lincoln (nom d’un enfant écossais qu’on disait avoir été immolé par les Juifs) ; S. Jean-Baptiste ; S. Jean Bouche d’Or, par Renaud ; S. Jean l’Evangéliste ; S. Jean le Paulu (le même que Jean Bouche d’Or) ; S. Josse, par Pierre ; S. Jérôme ; Ste Julienne de Nicomédie ; S. Laurent ; S. Léger (Xe siècle, voir p. 2 et 26) ; Ste Léocadie, par Gautier de Coinci ; Ste Marguerite, par Wace, par Fouque et plusieurs anonymes ; Ste Marie l’Égyptienne, par Rutebeuf ; Ste Marie-Madeleine, par Guillaume Le Clerc ; S. Martin, par Païen Gastinel de Tours ; Ste Modvenne ; S. Nicolas de Myre ; S. Patrice, par Beret, par Marie de France ; S. Paul ; S. Paulin ; S. Remi, par Richer ; Sept (les) Dormants, par Chardri ; Ste Thaïs : S. Thomas Becket, vie anonyme, autre par Benoît de S. Alban, autre par Garnier de Pont-Sainte-Maxence ; SS. Tibaud de Provins. — R. Atkinson a publié Saint Alban, Londres, 1876. — G. Paris, Saint Alexis (voir ci-dessus). — P. Meyer et H. Zotemberg, S. Barlaam et Josaphat de Gui de Cambrai, Stuttgart, 1864. — Fr. Michel, Saint Brandan, Paris, Claudin, 1878. — Talbert, Sainte Catherine par Aimmeric, Paris et Niort, 1885. — Jubinal, Sainte Élisabeth et Sainte Marie l’Égyptienne dans Rutebeuf, Œuvres, t. II. — Peigné-Delacourt, Saint Éloi dans Miracles de saint Éloi, Paris, 1859. — Gaston Paris et A. Bos, Saint Gilles par Guillaume de Berneville, XIIe siècle, Paris, Didot, 1881. — H. von Feilitzen, Sainte Julienne dans Li ver del Juise, Upsal, 1883. — Werner Soderhjelm, Saint Laurent, Paris, Welter, 1888. — C. Joly, Sainte Marguerite, Paris, 1879. — Bourassé, Saint Martin Par Gastinel, dans Vie de saint Martin, Tours, 1860. — J. Koch, les Sept Dormants par Chardri, Heilbronn, 1880. — I. Bekker (Berlin, 1838) et C. Hippeau (Paris, Aubry, 1859) ont publié la Vie de saint Thomas par Garnier de Pont-Saint-Maxence (sur laquelle, consulter l’Étude historique, littéraire et philologique de E. Etienne, Nancy, 1883, in-8).

Les principaux recueils de contes pieux en vers sont : 1o les Miracles de Notre-Dame, par Gautier de Coinci ; l’auteur écrivait vers 1220. Il puise à plusieurs sources dont la plus importante est une compilation latine du siècle précédent, due à Hugues Farsit. Le recueil de Gautier renferme environ 30 000 vers : chansons pieuses, vies de saints, et récits de miracles au nombre de quatre-vingts environ. Nombreux manuscrits, très différents entre eux, édition (incomplète) par l’abbé Poquet, Paris, 1857, in-4. — 2o Miracles de Notre-Dame, par Jean le Marchant, prêtre de Chartres, mort vers 1240. — 3o Autres recueils anonymes, dont le plus important, intitulé Vies des Pères, n’a qu’un rapport éloigné avec les célèbres Vies des Pères du désert. Les Vies des Pères, dont on connaît plus de 30 manuscrits, très différents, renferment 74 contes pieux dont beaucoup ne se trouvent pas dans les Vies des Pères du désert. — Le ms. 12 471 de la Bibl. Nat. renferme 41 contes pieux, qui se confondent pour la plupart avec ceux des recueils précédents. Toutefois plusieurs contes pieux nous sont parvenus isolément ou égarés dans des recueils de fabliaux. Si l’on exclut les redites et les remaniements, le nombre des contes pieux distincts ne dépasse guère une centaine.

Barbazan, dans les Fabliaux et Contes des poètes français, 1756, 3 vol. in-12 ; Legrand d’Aussy, dans les Fabliaux ou Contes des XIIe et XIIIe siècles, 1781, 5 vol. in-8 ; Méon, dans les Fabliaux et Contes, nouvelle édition de Barbazan, 1808, 4 vol. in-8, et dans le Nouveau recueil de Fabliaux, 1824, 4 vol. in-8 ; Jubinal, dans le Nouveau recueil de Dits, Contes et Fabliaux, Paris, 1839-1842, 2 vol. in-8, ont publié un certain nombre de contes pieux, mêlés à tort parmi les contes à rire ou fabliaux. — Tobler a publié li Diz dou vrai aniel, Leipzig, 1884 ; Forster, le Tombeur de Notre-Dame, dans Romania, II, 317-325.

Sur tout ce chapitre, consulter Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, 2e édition, Paris, Hachette, 1890, p. 197-220, et Bibliographie nos 136 à 151.
HLLF-T1-d168-169 Miracle de Notre-Dame.jpg
  1. Par M. Petit de Julleville, professeur à la Faculté des lettres de Paris.
  2. Voir sur ces textes l’Introduction au tome I : Origines de la langue française, par M. F. Brunot.
  3. « S’il n’a langue pour parler — Dieu entend ses pensées. — S’il n’a les yeux de chair — au cœur il a ceux de l’esprit. — Et si son corps est en grand tourment — l’âme aura grande consolation. » — La physionomie de saint Léger, comme celle d’Ebroïn, demeure absolument indécise et insignifiante. On ne voit ni l’objet de la querelle, ni les raisons de la popularité de saint Léger.
  4. Huon de Bordeaux, édit. Guessard, p. VI.
  5. Cf. Nyrop, Storia dell’Epopea francese, trad. Gorra, p. 56.
  6. Nous n’avons pas à parler ici de la Passion du Christ (dite de Clermont, parce que le manuscrit est à la bibliothèque de cette ville), poème de 516 vers octosyllabiques, partagés en 129 strophes de quatre vers, assonancés ensemble, strophe par strophe. Le poème, composé vers le même temps que le Saint Léger (date moyenne, 975), est écrit en dialecte du Midi, fort mêlé de français du Nord. Ce fut peut-être l’auvergnat du XIe siècle, dit M. G. Paris. En tout cas ce texte n’appartient pas à la langue d’oïl. Il n’a d’ailleurs aucune valeur littéraire.
  7. Par exemple : tu me trompas avec : je ne veux pas.
  8. En Poitou, diocèse de Luçon.
  9. Saint Vulfran, évêque de Sens, vers 682, patron d’Abbeville, mort le 20 mars 721. — Saint Wandrille, fondateur et premier abbé de Fontenelle, mort le 22 juillet 667.
  10. Remarquer ce mot de gestes commun aux saints et aux preux.
  11. Ou plutôt monoassonancées.
  12. « Bon fut le siècle au temps des anciens, — car foi y était, et justice et amour, — croyance aussi, dont maintenant n’y a pas beaucoup. — Il est tout changé, il a perdu sa couleur ; — jamais plus ne sera tel qu’il fut aux ancêtres. »
  13. Vie de saint Eustache. (Paul Meyer, Notices et Extraits des manuscrits, t. XXXII.)
  14. Vie de saint Dominique (environ 1240). (Romania, XVII, 394.)
  15. Il s’agit du « mal des ardents ».
  16. Réjouir.
  17. Vie de saint Germer. Voir Paul Meyer, Notices et Extraits des manuscrits, t. XXXIII, p. 13.
  18. « Saint Alexis est au ciel sans nul doute ; — il y possède Dieu en compagnie des anges, — avec la pucelle dont il se tint séparé, — maintenant il l’a près d’elle : ensemble sont leurs âmes. — Ne vous puis dire comme leur joie est grande. »
  19. Cependant une chronique raconte qu’on usurier de Lyon, entendant chanter Saint Alexis sur la place publique en 1173, fut si touché qu’il se repentit et donna son bien aux pauvres. (Anonymus Laudunensis, dans Monumenta Germaniæ historica, XXVI, 447, cité par L. Gautier, Épopées, II, 42.)
  20. Voir ci-dessus, page 6, note 2.
  21. « Du sien me donne qui plus voudra ouïr. »
  22. Bulletin de la Société des anciens textes, 1889, p. 76, 77.
  23. C’est un poème de Wace, mais allongé, interpolé par un inconnu. La prière citée n’est pas dans Wace. (Meyer, Notices et Extraits des manuscrits, XXXII, p. 58.)
  24. Avec.
  25. Le vendredi saint.
  26. Romania, XVI, 222.
  27. Meyer, Notices et Extraits, t. XXXII, p. 31.
  28. De pignoribus Sanctorum, par Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent, près Clermont (Oise), mort en 1124 ; édit. D’Achery, in-folio, p. 333 et 335.
  29. Il va fort loin, toutefois, dans ce sens ; jusqu’à blâmer, non l’honneur rendu aux reliques, mais l’exhumation et la translation des corps saints et le partage des reliques entre les différentes églises, et leur conservation dans des châsses précieuses qui semblent s’opposer à l’accomplissement de la parole divine : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière. »
  30. Évangiles de l’Enfance.
  31. P. Meyer, Recueil d’anciens textes, p. 338. « Euphrosyne, dame, épouse et amie de Dieu, je ne connaissais ni ton nom ni tes faits : en un livre d’armoire (bibliothèque) je vis ta vie écrite. Simplement était dite, par quelque ancien clerc. Aussitôt que je l’eus lue, je devins ton protégé. Pour l’amour de toi, j’ai recueilli ta vie en langue romane ; non pour l’amender, par plus grande courtoisie (agrément) ; mais pour ce que je veux qu’elle soit plus écoutée. Si un autre t’aime avec moi, je n’en ai nulle jalousie. Je voudrais que le monde entier t’aimât en ma compagnie. »
  32. Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, X, 42.
  33. Antérieures au XIVe siècle.
  34. Voir l’Introduction (Origine de la langue française) par M. F. Brunot.
  35. Essais de critique et d’histoire, p. 445. Paris, 3e édit., 1868.
  36. Erart de Valery, connétable de Champagne, l’avait commandée à Rutebeuf pour la présenter à Isabelle, fille de saint Louis, femme de Thibaut II, roi de Navarre (mort en 1271).
  37. Lui-même a dit : « N’istrai de verité, por perdre o por morir. »
  38. Lui-même signale ce choix, qu’il n’avait pas fait au hasard.
  39. Et ne les touchez pas.
  40. Tu m’invites à dormir.
  41. Chefs.
  42. Aux dents, c’est-à-dire en plein visage.
  43. M. P. Meyer loue avec raison la facture des vers dans la Vie de sainte Thaïs, écrite aussi en alexandrins. Il est fâcheux que le moyen âge ait négligé ce rythme ; il convenait à la langue beaucoup mieux que le vers de huit syllabes, fluide et incolore.
  44. Telles.
  45. Convient.
  46. Amaury Duval, dans l’Histoire littéraire, XIV, 839, traite d’ « imbéciles » les religieuses que charmaient les récits de Gautier, et réduit leurs images vénérées au rang des « fétiches » qu’on adore « dans la Nigritie ».
  47. Sur Hugues Farsit, voir Histoire littéraire, t. XI. — Sur le prêtre Herman, id., t. XVIII.
  48. Voir son prologue : « Miracles que truis en latin Translater vueil en rime et mettre. »
  49. Éd. Poquet (col. 611).
  50. Un passage très curieux et qui mériterait une étude à part, c’est celui où il reproche aux vilains leur haine féroce contre les prêtres et les calomnies qu’ils accueillent contre le clergé. Il y a là des témoignages tout à fait surprenants (édit. Poquet, col. 625).
  51. Miracle de saint Hildefonse, éd. Poquet, col. 82-86.
  52. Édit. Poquet, col. 286.
  53. Il serait beaucoup plus étendu si l’on y joignait les rédactions en prose des miracles. Comme toute autre poésie narrative (épique ou satirique), celle-ci fut dérimée, traduite ou paraphrasée en prose à partir du XIVe siècle, lorsque le goût des longs récits en vers fut passé de mode. Nous empruntons la belle grisaille dont cette livraison est accompagnée à un recueil précieux de miracles en prose, la Vie et les Miracles de Nostre-Dame, écrits à La Haye en 1456 (Bibliothèque nationale, mss fr. 9198 et 9199). Voici le texte du miracle auquel se rapporte cette admirable grisaille, exécutée en Flandre, vers 1450 : « D’une femme, enchainte d’enfant, pelerine au mont saint Michiel : sourprinse de la mer, reclama la vierge Marie ; laquelle fut gardée et son enfant aussi. — Ainsi comme plusieurs bonnes gens aloyent une fois en pelerinaige au mont Saint Michiel, qui siet en Normandie, ou péril de la mer, hault sur une roche ; entre les autres estoit une femme moult enchainte. Or advint quand ils approucherent du mont Saint Michiel, que la mer commencha a retourner, si comme elle a coustume de faire deux foiz jour et nuit. Elle venoit, bruiant comme tempeste ; quant ceulx la veirent venir, chascun, se mist a la fuite pour soy saulver : mais ceste povre femme enchainte fut tant pesante que haster ne se povoit. Elle se print très fort à crier de la grant horreur qu’elle avoit, si que c’estoit pitié a l’ouyr. Mais toutesvoyes chascun des aultres ne entendi lors, sinon a soy saulver. Quant la povre femme se veit en tel dangier et péril, et qu’en son fait n’avoit nul remede humain, car chascun l’avoit illecques habandonnée, elle se retourna a requerre l’ayde de Dieu, de la glorieuse vierge Marie et de Monseigneur Saint Michiel duquel elle estoit pelerine. Tous ceulx de sa compaignie, quant ils furent hors du peril se prinrent aussi a prier pour elle, que Dieu la voulsist saulver ; et par especial ilz la recommanderent de toute leur affection à la glorieuse vierge Marie. Quant la mer fut venue, et qu’ils cuidoient tousjours veoir celle femme noyer et estre emportée des ondes de la mer, lors ilz veirent tous visiblement la vierge Marie descendre du ciel droit dessus celle femme et qu’elle la couvrit de l’une de ses manches. Puis veirent qu’elle la deffendoit contre les ondes de la mer. Tellement la deffendit que onques goutte d’eaue ne toucha aux vestemens de la femme ; et que plus, elle enfanta illec ung beau filz, et demeura toute saine et saulve en celle meisme place jusques a ce que la mer fut toute retraitte. Quant la mer fut retraitte, elle print son petit filz entre ses bras et le porta jusques en l’église de Saint Michiel. Tous ceulx qui ce veirent et qui en ouyrent parler, en eurent grant merveille, Dieu en loerent et la vierge Marie. Ceulx de l’eglise, pour l’honneur du beau miracle, en sonnerent leurs cloches, et en firent grant feste et grant solempnité. » (T. II, ms. 9199, fol. 37, verso.)
  54. Horace, Ep., I, XVIII, 112.
  55. Gautier de Coinci, éd. Poquet, col. 359.
  56. Gautier de Coinci, dans Bartsch, Langue et Littérature françaises, col. 363.
  57. Tombeur, sauteur, acrobate.
  58. Sauter.
  59. Méprisez.
  60. Jeux de choix.
  61. Yeux.
  62. Mépriser.
  63. Bat sa coulpe, accuse ses péchés.
  64. Aime.
  65. Tout ce que.
  66. Rejetés.
  67. Serviette.
  68. Visage.
  69. Dont il s’afflige.
  70. Miracle de Théophile, éd. Poquet, col. 68.
  71. Voir la Préface de l’édition Poquet.
  72. Voir Hist. litt., XXIII, 130.
  73. Hist. litt., XXIII, 166. Publiée par Méon, I, 208-242.