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Histoire de la littérature grecque/Chapitre III

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Librairie Hachette et Cie (p. 30-43).


CHAPITRE III.

LES RHAPSODES.


La cithare, la phorminx et la lyre. — Récitation poétiques. — Les Rhapsodes. — La Rhapsodie. — Décadence des Rhapsodes. — Transmission des compositions poétiques. — Antiquité de l’écriture chez les Grecs.

La cithare, la phorminx et la lyre.


Les aèdes chantaient en s’accompagnant d’un instrument à cordes. C’était une sorte de luth d’une extrême simplicité. Autant qu’on peut en juger par les descriptions d’Homère, ou plutôt par les traits rapides dont il le caractérise, ce luth avait deux branches, dont la partie supérieure se courbait en dehors et retombait en s’arrondissant. Le fond de résonnance, sur lequel reposaient les deux branches, était une boîte oblongue, de forme rectangulaire, qui permettait de placer l’instrument debout. Il y avait en haut un joug, ou traverse de bois, qui réunissait les deux branches, et en bas une autre traverse analogue. Les cordes étaient tendues au moyen de chevilles ; mais les chevilles étaient toujours en haut, plantées dans le joug. Homère donne habituellement à ce luth le nom de cithare ; mais ce qu’il dit de la phorminx prouve que ces deux instruments différaient peu l’un de l’autre. La phorminx, vu son nom, semble avoir été une cithare plus portative. Homère confond même leurs noms. Ainsi il dit d’ordinaire cithariser avec la phorminx, si l’on me permet de transcrire ainsi son expression ; et il dit, au moins une fois, phormiser avec la cithare.

Il n’est nulle part question de la lyre dans les poëmes d’Homère. L’Hymne à Mercure, où l’on trouve la lyre mentionnée pour la première fois, est bien postérieur à l’Iliade et à l’Odyssée, et c’est à tort qu’on l’attribue au chantre d’Ulysse et d’Achille. La lyre n’était autre chose d’ailleurs que la cithare ou la phorminx perfectionnée : elle avait aussi deux branches, mais moins recourbées que celles de l’instrument primitif ; et sa boîte, au lieu d’être plate et rectangulaire, était arrondie en forme de bouclier, et renflée dans son épaisseur comme la carapace d’une tortue. Les mots qui en grec et en latin signifient tortue, sont même des synonymes poétiques de la lyre. La lyre eut d’abord quatre cordes seulement ; plus tard Terpandre lui en donna sept : il est probable, par conséquent, que le luth des aèdes était à peine un instrument tétracorde. Mais cet instrument, si simple qu’il fût, répondait à peu près aux besoins du chant, qui ne fut guère, pendant longtemps, qu’une récitation rythmée, une déclamation musicale. {brn|1}}

Récitations poétiques.


Les aèdes charmaient les hommes et par leurs inventions poétiques, et par leur débit harmonieux, et par les accords de la phorminx et de la cithare. Souvent ils ne faisaient qu’improviser, par exemple dans les luttes entre aèdes rivaux, et ils abandonnaient aux vents les paroles volantes. Mais souvent aussi leurs chants étaient de véritables compositions, longuement élaborées à l’avance, et qui ne périssaient pas avec l’instant de la récitation. L’aède reproduisait vingt fois un sujet favori, ou devant des auditoires divers, ou devant le même auditoire, qui le redemandait. Ce chant était bientôt dans toutes les mémoires. Rien n’empêchait qu’il ne se conservât, même de la sorte, pendant des siècles, et qu’il ne se transmît plus ou moins intact, plus ou moins altéré, jusqu’à la postérité lointaine. La collection des chants enfantés par le génie des aèdes était comme un trésor grossissant de génération en génération ; et les applaudissements du public n’accueillaient pas avec moins de faveur une répétition intelligente de quelque morceau fameux des vieux maîtres, que la récitation d’un chant fraîchement éclos de la minerve d’un aède du jour. J’imagine que les auditeurs eux-mêmes, mal satisfaits de ce qu’on leur donnait, ou seulement afin de varier leurs plaisirs, ne manquaient guère de forcer les aèdes, bon gré mal gré, à faire large place dans leurs chants à la muse antique.


Les Rhapsodes.


Les maîtres du chant s’étaient fait gloire, de tout temps, de former des disciples dignes d’eux. Mais, s’il leur était facile de transmettre à d’autres les secrets de la récitation cadencée et de l’accompagnement musical, ou même les règles de la versification et de la composition poétique, l’esprit d’invention n’était pas toujours l’apanage de ces héritiers de leurs travaux. Beaucoup d’ailleurs trouvaient plus commode de fouiller dans leur mémoire que de solliciter péniblement une imagination souvent rétive. Tout l’effort poétique de ces aèdes dégénérés se bornait, peu s’en faut, à la composition de quelques courts proèmes (προοίμια, c’est-à-dire préludes), sous forme d’hymnes religieux ; et ces proèmes n’avaient aucun rapport, la plupart du temps, avec les chants qu’ils précédaient. Le plus grand nombre des hymnes attribués à Homère ne sont autre chose que des introductions de ce genre, qui servaient à toutes fins. Plusieurs même se terminent par une formule bien significative : « Je me souviendrai d’un autre chant. » Les récitateurs poétiques dont nous parlons, qui n’étaient plus des poëtes, au moins pour l’ordinaire, on les nomma rhapsodes, et rhapsodie leur méthode de débiter les vers.


La Rhapsodie.


Pindare appelle les Homérides, ou rhapsodes homériques, des chantres de vers épiques continus. Les termes dont il se sert ne sont qu’une diérèse du mot rhapsode lui-même, et en contiennent certainement la définition : ῥαπτῶν ἐπέων ἀοιδοί[1] Mais beaucoup entendent autrement ce passage. Suivant eux, la rhapsodie était plus qu’une méthode de récitation : les rhapsodes étaient des couseurs de chants épiques ; ils rattachaient les uns aux autres, par des transitions de leur fabrique, les morceaux divers qu’ils débitaient dans la même séance. Je n’ai pas besoin de remarquer que c’était là une tâche souvent impossible, et presque toujours d’une infinie difficulté, à moins que les rhapsodes ne se contentassent de transitions dans le genre de la finale des proèmes, que j’ai citée tout à l’heure ; et la suture, dans ce cas, ne serait guère digne de son nom.

J’admets un instant le travail de raccord attribué aux rhapsodes ; j’admets même, si l’on veut, que ces artistes étaient des hommes de génie. Ce qui sortait de leurs mains. pouvait n’être pas sans mérite ; mais ce n’étaient en somme que des pastiches, dans toute la force du terme, que de véritables pièces de marqueterie. L’unité manquait à ces œuvres ; je dis cette pensée première qui est l’âme d’un poëme, et qui rayonne, plus ou moins aperçue mais toujours vivante, jusque dans les capricieux détails qui semblent ne relever que de la fantaisie. En tout cas, ce n’est point de morceaux rapiécés ainsi qu’ont été formés les poëmes homériques. L’unité, dans l’Iliade et dans l’Odyssée, est aussi visible que le jour.

Mais la rhapsodie n’était réellement que la récitation d’une suite de vers d’égale mesure, liés, ou si l’on aime mieux cousus, les uns aux autres d’une façon uniforme. Aussi ce nom s’appliquait-il non-seulement à la récitation des poésies épiques, mais à tout ce qui était dans des conditions analogues de régularité. Tous les chants composés en vers hexamètres, tous les chants composés en ïambes avaient leur rhapsodie. Enfin le mot rhapsode était souvent remplacé, dans l’usage, par celui de stichode, comme qui dirait chanteur de vers simples, non combinés en systèmes, et purs de tout alliage avec des vers d’autre mesure qu’eux. Homère luimême, à ce titre, était un stichode et un rhapsode ; et Platon a pu dire qu’il courait le monde en rhapsodant ses vers. Ceux qui ont établi, dans l’Iliade et dans l’Odyssée, la division en vingt-quatre parties, et qui ont laissé le nom de rhapsodie à chacune d’elles, ne songeaient nullement à rappeler par ce mot un système particulier de composition littéraire. Ils n’ont vu que le mode de récitation, ce cours continu des vers, qui coulent d’un bout à l’autre de chaque chant, de chaque poëme, toujours semblables, toujours conformes au même principe, comme le flot tient au flot et le pousse devant lui.


Décadence des Rhapsodes.


Que si les anciens rhapsodes se piquaient encore de poésie, cette passion plus ou moins heureuse ne troublait plus guère le cœur des rhapsodes du temps de Socrate et de Platon. Le divorce alors est presque complet entre la Muse et les interprètes de ses œuvres. Le rhapsode n’est qu’une sorte d’acteur, un histrion dans son genre. Ion d’Ephèse est l’écho de la voix d’Homère, et un écho harmonieux ; mais il n’est pas autre chose. Socrate lui peint admirablement le peu qu’il est, au prix de ce qu’il se croit lui-même : « Ce talent, dit-il au rhapsode[2], que tu as de bien parler sur Homère, n’est point en toi un effet de l’art, comme je le disais à l’instant : c’est une force divine qui te transporte, semblable à celle de la pierre qu’Euripide a nommée magnétique, et que la plupart nomment héracléenne[3]. Cette pierre, non-seulement attire les anneaux de fer, mais elle leur communique la vertu de produire eux-mêmes un effet pareil, et d’attirer d’autres anneaux. En sorte qu’on voit quelquefois une longue chaîne de morceaux de fer et d’anneaux suspendus les uns aux autres, qui tous empruntent leur vertu de cette pierre. De même aussi la Muse inspire elle-même le poëte ; le poète, à son tour, communique à d’autres l’inspiration divine, et il se forme une chaîne d’hommes inspirés. » Et plus loin : « Vois-tu à présent comment l’auditeur est le dernier de ces anneaux qui reçoivent, comme je disais, les uns des autres la vertu que leur communique la pierre d’Héraclée ? Toi, le rhapsode et l’acteur, tu es l’anneau du milieu : le premier anneau, c’est le poëte lui-même. »


Transmission des compositions poétiques.


Les chants des aèdes religieux n’étaient jamais de bien longue haleine ; les récits des aèdes épiques étaient plus développés, mais circonscrits encore dans des bornes très-étroites. Il n’y a donc nulle difficulté à croire que les aèdes composaient mentalement, sans avoir besoin du secours de l’écriture pour fixer leur pensée. Leurs poëmes étaient recueillis dans la mémoire des auditeurs, surtout dans celle des disciples ; l’écriture n’était pas indispensable pour les conserver, pour les transmettre aux générations futures. Est-ce à dire pourtant qu’on ne les consignât jamais par écrit, ou même que l’écriture fût inconnue au temps des aèdes et depuis encore ? Est-il possible d’expliquer, sans l’intervention de l’écriture, je ne dis pas seulement la conservation, la transmission de poëmes immenses, tels que l’Iliade et l’Odyssée, mais leur composition même ?

On affirme avec raison que le chant, et en particulier le chant épique, était la nourriture morale des contemporains d’Homère et comme leur pain de chaque jour. On affirme aussi, mais bien gratuitement, que la curiosité passionnée des peuples, la vigoureuse imagination des poëtes et leur mémoire non moins énergique, enfin l’amas des matériaux poétiques accumulés d’âge en âge, suffisent pour rendre compte de la naissance d’une Iliade ou d’une Odyssée. Le poëte, Homère par exemple, exécutait l’une après l’autre, sur un plan conçu d’un seul jet, les différentes parties d’une vaste épopée ; il les récitait à mesure, en les rattachant toujours à ce plan, et il se continuait ainsi lui-même, dans une suite de journées, intéressant jusqu’au bout les auditeurs, captivés et par l’enchaînement même du récit et par les charmes de la poésie. Les disciples, dit-on encore, étaient là, poëtes eux-mêmes, dociles à l’inspiration du maître et fidèles à sa voie ; ils recueillaient les chants à mesure qu’ils s’échappaient de sa bouche ; ils les faisaient retentir après lui dans les solennités, et se les transmettaient les uns aux autres selon l’ordre qu’il avait établi, comme un héritage sacré, comme le titre de leur mission poétique.

Je comprends ces hypothèses dans le système de ceux qui nient, contre toute évidence, l’unité de l’Iliade et de l’Odyssée. Pour eux Homère n’est qu’un nom symbolique, et les poëmes homériques ne sont que la collection, tardivement compilée, des chants des aèdes et des rhapsodes. N’y ayant pas d’épopée au sens où nous l’entendons, mais simplement des fragments épiques, il n’est plus besoin d’attribuer aux inventeurs des facultés surhumaines. Les disciples à leur tour, libres de choisir parmi les inspirations des maîtres, pouvaient alléger, chacun à sa fantaisie, leur bagage poétique, et suffire avec un petit nombre de chants bien choisis, surtout savamment débités, à toutes les exigences d’un auditoire qui se renouvelait sans cesse, ou qui ne haïssait pas la répétition des chefs-d’œuvre. Mais, dès qu’on admet l’unité de composition dans les épopées homériques, on est forcé ou à entasser impossibilité sur impossibilité, ou a reconnaître qu’Homère n’était pas uniquement un chanteur. Sans un secours mnémotechnique, les poëmes homériques n’auraient jamais existé, sinon à l’état d’ébauche ou d’embryon. L’Iliade n’eût été qu’un chant dans le genre de celui de Démodocus célébrant la querelle d’Achille et d’Ulysse ; et l’Odyssée aurait grossi de quelques centaines de vers, dans la mémoire des amateurs et des rhapsodes, la collection de ces chants sur le retour des héros que Phémius aimait à redire, mais qui brisaient le cœur de Pénélope.


Antiquité de l’écriture chez les Grecs.


Mais l’écriture, dit-on, n’était point connue en Grèce au temps d’Homère. Voici les principales raisons alléguées à l’appui de ce paradoxe.

Les lois de Lycurgue n’étaient que des rhètres ou édits verbaux, et elles ne furent conservées durant des siècles que par la tradition orale. Les premières lois écrites, chez les Grecs, furent celles de Zaleucus, bien postérieur à Homère. Un très-petit nombre d’inscriptions grecques remontent au delà du temps de Solon, et les monnaies grecques les plus anciennes ou n’ont aucune légende, ou ne portent que quelques rares caractères, et assez mal formés. Même à l’époque des guerres Médiques, les lettres grecques n’ont point des traits parfaitement déterminés : tout y décèle une étroite parenté avec l’alphabet phénicien d’où elles sont dérivées ; preuve du peu d’antiquité de cette importation, et preuve que corrobore un autre fait remarquable, c’est qu’à cette époque les signes de l’écriture se nommaient caractères phéniciens. Enfin le silence d’Homère sur l’usage de l’écriture alphabétique est l’argument capital qui démontre, suivant les critiques, que cet usage n’a été introduit qu’après le temps où vivait Homère.

Il n’est pas impossible peut-être de répondre à ces raisons spécieuses.

Lycurgue n’avait point écrit ses lois ; mais c’est qu’il n’avait point voulu les écrire, sinon dans les âmes et dans les mœurs de ses concitoyens. Le mot rhètre signifie proprement oracle. Lycurgue ne parlait qu’au nom de la divinité : ses lois étaient des oracles, ou du moins il les donnait pour telles. Il avait fait exprès le voyage de Delphes, afin d’autoriser du nom de la Pythie sa rhètre fondamentale, que Plutarque a apportée, celle qui concerne l’établissement du sénat et la convocation des assemblées du peuple entre le Babyce et le Cnacion. Écrire les lois, c’eût été, selon lui, leur enlever ce divin caractère, et les réduire à l’état de parole humaine. L’écriture était si peu ignorée du temps de Lycurgue, que es traditions recueillies par les historiens nous représentent Lycurgue lui-même copiant, durant ses voyages, les poëmes d’Homère, et, quelque temps avant sa mort, écrivant de Delphes à ses concitoyens, pour leur faire part du jugement d’Apollon sur ses lois. Mais ce qui réfute péremptoirement l’assertion des critiques, c’est qu’une de ses rhètres, citée par Plutarque, défendait précisément qu’aucune loi fût écrite.

Les lois de Zaleucus furent consignées par écrit, pour une raison qui est comme la contre-partie des motifs qui avaient décidé Lycurgue à ne point écrire les siennes. Zaleucus était un philosophe : ses lois ne sortaient pas du sanctuaire d’un temple, mais de l’école d’un sage. Le préambule de ces lois est un traité de morale. Le législateur s’adresse à la conscience des hommes : il veut obtenir l’assentiment, non commander l’obéissance. Il n’aspirait point, comme Lycurgue, à changer la nature ou à en violenter les instincts, mais à la régler en mettant la passion aveugle sous la conduite de la raison éclairée. Il ne redoutait pas la discussion sur son œuvre ; il l’appelait avec confiance.

Il ne reste aucun monument épigraphique du temps d’Homère. Mais trop de causes expliquent la disparition de ces antiques témoins de l’histoire. Mais que reste-t-il des monuments de la sculpture, de la ciselure de cette époque ! et pourtant nul ne prétendrait qu’elle n’a pas connu les arts du dessin, et que les descriptions d’Homère ne répondent à aucune réalité. Serait-il déraisonnable, d’ailleurs, de croire que le même peuple ait pu, tout à la fois, et faire usage de l’écriture sur des matières portatives, et négliger de rien graver sur la pierre ?

La première idée de frapper de la monnaie appartient à un roi d’Argos du huitième siècle avant J. C., postérieur par conséquent à Lycurgue. L’absence de signes alphabétiques sur des pièces quasi contemporaines de l’invention, ou le petit nombre de ces signes, ou leur conformation grossière, prouve, mais voilà tout, l’enfance d’un art difficile, et qui n’est arrivé que lentement à la perfection. Il n’y a rien là d’où l’on puisse inférer légitimement l’ignorance de l’écriture sur tablettes de bois, sur peaux corroyées, sur papyrus.

Que les caractères de certaines inscriptions grecques ressemblent beaucoup à ceux des inscriptions puniques, c’est ce qui est incontestable : il s’ensuit seulement que la forme primitive des signes de l’écriture a persisté, plus ou moins reconnaissable, pendant longtemps chez les Grecs. Je ne nie pas qu’au temps des guerres Médiques les lettres fussent encore connues sous le nom de caractères phéniciens. Mais les Grecs n’ont jamais eu de mot particulier pour désigner les caractères de l’alphabet : on se servait de termes généraux, comme éléments, dessins, etc. Il n’est pas très-étonnant que, pour se faire entendre, on y ajoutât des épithètes ; et, tant qu’on ne se servit que des seize cadméennes, c’est-à-dire jusqu’à la fin du sixième siècle avant notre ère, l’épithète de phéniciennes convenait parfaitement à ces lettres. La désuétude où tomba cette appellation, soit comme simple adjectif, soit prise substantivement, s’explique par l’invention des lettres nouvelles, qui ont grossi d’un tiers, peu à peu il est vrai, l’alphabet assez indigent venu de Phénicie. Quant à la date de l’importation, elle reste problématique ; mais la tradition qui fait remonter jusqu’au temps de Cadmus, c’est-à-dire jusqu’au seizième siècle avant notre ère, cet événement considérable, a plus de vraisemblance, à mon avis, et mérite plus de créance qu’un système arbitraire qui le ramène en deçà du commencement des Olympiades. Si tout n’est pas historiquement vrai dans la tradition qui concerne Cadmus, le fond même de la légende est inattaquable ; et l’idée qui fait le fond de cette légende, c’est la haute antiquité de l’importation des lettres phéniciennes en Grèce.

On ne prétend pas que le silence d’Homère sur l’écriture soit un silence absolu, ce serait chose impossible. Il y a au moins un passage où il s’agit certainement d’écriture ; mais on soutient que ce n’est point d’une écriture alphabétique. Voici ce passage fameux ; et je le traduis aussi littéralement qu’il m’est possible : "Prœtus envoya Bellérophon en Lycie, et lui donna des signes funestes, ayant écrit sur une tablette bien pliée beaucoup de choses qui devaient lui faire perdre la vie ; et il lui recommanda de présenter la missive à son beau-père Iobatès, afin que Bellérophon pérît[4]."

Je n’ai jamais pu voir dans ces paroles autre chose que ce qu’y a vu presque toute l’antiquité. Il s’agit là d’une lettre en bonne et due forme, et fort détaillée encore, et suffisamment explicite pour pouvoir déterminer Iobatès à un crime contre les lois de l’hospitalité. Ce ne sont pas les mots signes funestes qui me semblent décisifs : ils veulent dire seulement un moyen de reconnaissance, comme cela est manifeste quand Iobatès, un peu plus loin, demande à voir le signe apporté de la part de Prœtus, et que Bellérophon lui montre le signe fatal. Le signe, c’était la lettre elle-même, la tablette bien pliée sur laquelle Prœtus avait écrit tant de détestables choses. Argumenter sur la vague expression de signes funestes, c’est donc sortir de la question, c’est parler du contenant et non pas du contenu. On dit que la lettre était écrite en caractères symboliques, idéographiques ; mais on le dit uniquement à cause du mot signe mal interprété, et qui n’exprime pas plus ici des caractères symboliques qu’une écriture phonétique. Il s’agit de savoir si la longue lettre de Prœtus était ou un tableau figuré à la manière des hiéroglyphes, ou un écrit dans le sens ordinaire de ce mot. On affirme gratuitement que c’étaient des hiéroglyphes. Je serais en droit d’affirmer, même sans preuve, que c’était un écrit en lettres alphabétiques.

Mais l’hypothèse que je combats n’est pas seulement gratuite, elle est contraire à toute probabilité, et même à toute vraisemblance. Quoi ! tous les peuples congénères de la nation grecque se servent de l’écriture phonétique depuis des milliers d’années, et la Grèce l’ignore ! Quoi ! un système complet de symboles, capable d’exprimer tous les sentiments, toutes les pensées, et de suffire aux besoins d’une correspondance entre parents, disparaît tout d’un coup sans laisser un vestige, ni même le moindre souvenir ! Toute la Grèce quitte subitement un antique usage à un certain jour, pour adopter, sans réclamation aucune, un usage étranger ! Mais les peuples qui se servent d’une écriture symbolique ne la quittent guère, quels qu’en soient les inconvénients. Les Égyptiens ont conservé leurs hiéroglyphes avec une invincible obstination, en dépit même de la conquête, rejetant et l’alphabet punique des Hycsos, et l’alphabet cunéiforme des Perses, et les alphabets perfectionnés des Grecs et des Romains : s’ils finirent par écrire comme tout le monde, c’est quand il n’y eut plus d’Égypte ni de peuple égyptien que dans l’histoire. Les Chinois ne sont pas près d’échanger leurs lettres sans nombre contre un alphabet plus simple et plus rationnel. Quoi ! dirai-je encore, les Phéniciens ont fait, dès les temps les plus reculés, des établissements sur toutes les côtes de la Grèce ; ils ont communiqué aux Grecs le culte d’Astarté, devenue si gracieuse chez les poëtes sous le nom d’Aphrodite ; ils ont avec les Grecs de perpétuelles relations de voisinage et de commerce ; et c’est au bout de mille ans et plus que les Grecs s’aperçoivent qu’ils peuvent emprunter aux Phéniciens quelque chose de plus précieux que leurs marchandises, et même que la pourpre de Tyr ; et ces Grecs, qui ont négligé pendant tant de siècles de peindre aux yeux les mots de leur langue, ils attendent qu’Homère ait chanté et que leur poésie soit à l’apogée, pour se mettre à l’école des barbares, et pour apprendre d’eux les lettres de l’alphabet ! Quant à moi, j’aimerais mieux cent fois, hypothèse pour hypothèse, admettre que les peuples primitifs de la Grèce, ces Pélasges dont les monuments nous frappent encore d’admiration, n’ont pas été dénués de la connaissance et de l’usage de l’écriture alphabétique, ce merveilleux et tout-puissant véhicule de la pensée.

Je terminerai par une observation bien simple, c’est qu’il y avait telle sorte de poésie, dans ces temps où l’écriture alphabétique était soi-disant inconnue, qui précisément n’était pas faite pour être chantée, et qui ne pouvait que courir manuscrite de main en main. Je veux parler des ïambes. Se figure-t-on ces violentes satires où Archiloque avait distillé sa rage contre Lycambès, déclamées en public par le poëte, ou même par un rhapsode ? Elles n’ont pu tomber que tard dans le domaine de la rhapsodie, quand ce n’étaient plus pour les auditeurs que de beaux vers, quand Lycambès et Archiloque étaient morts, et que le temps avait emporté avec lui les violentes passions dont s’était inspiré le poëte.

Je n’ai pas tout dit, tant s’en faut, sur une question si controversée ; mais j’ai presque regret à ces pages qui eussent pu être plus fructueusement remplies. Peut-être eussé-je dû me borner à élever une fin de non-recevoir contre le paradoxe que j’ai pris la peine de combattre. Ce n’est, en définitive, qu’un des échos du scepticisme historique du dernier siècle. On conçoit que ceux qui niaient l’authenticité du Pentateuque aient appliqué leurs théories aux œuvres de l’antiquité profane. Pour eux la civilisation n’était dans le monde qu’une nouvelle venue ; l’histoire du haut Orient n’était que fables, et les monuments du génie des vieilles races qu’impudentes supercheries de faussaires. Les merveilles mêmes de l’Égypte des Pharaons ne les pouvaient convaincre que l’humanité eût depuis longtemps le don de faire de grandes choses. Nous n’en sommes plus, grâce à Dieu, à cette critique misérable qui retranchait aux pyramides de Memphis deux mille ans de leur existence ; qui soutenait que Manéthon, Sanchoniaton et Bérose étaient des noms sans réalité, et leurs ouvrages, tant cités par les historiens, des contes imaginés à plaisir et jetés en pâture à la crédulité des lecteurs. Nous avons vu sortir du néant Ninive disparue depuis vingt-cinq siècles, et nous avons contemplé les œuvres de l’art assyrien. Nous savons la date des pyramides et de monuments bien plus anciens que les pyramides mêmes. Nous pouvons lire de nos yeux, toucher de nos mains des papyrus, je dis parfaitement authentiques, couverts d’une écriture très bien formée, et qui sont antérieurs de plus de mille ans à la naissance de Moïse. Le système d’écriture n’importe nullement : ce sont des manuscrits. Aussi Moïse nous paraît-il quelque peu moderne, eu égard à cette prodigieuse antiquité. Qu’est-ce donc d’Homère, qui a dû vivre si longtemps après Moïse ? Et si Moïse, l’homme du désert, le chef d’une race errante, a laissé des écrits, et non pas seulement une tradition orale, comment peut-on affirmer que, cinq siècles et plus après Moïse, chez une nation où florissaient les arts, fixée de tout temps dans des villes, en relation avec tous les peuples du monde alors connu, couvrant de ses établissements en Grèce et en Asie une étendue de côtes immense ; comment, dis-je, a-t-on bien le courage de soutenir que, chez ces Grecs si, cultivés déjà, et même si admirablement civilisés, l’art le plus indispensable de la civilisation était ignoré, non pas seulement des hommes du vulgaire, mais des hommes qui faisaient profession de la poésie et consacraient leur vie au culte des Muses ; et que les petits enfants de Tyr ou de Jérusalem auraient pu en remontrer, sur les éléments les plus simples, aux incomparables génies dont la splendeur luit encore aujourd’hui sur l’univers ?

Le bon sens est la hache qui frappe les coups les plus sûrs dans l’échafaudage des systèmes trop ingénieux. Il en savait quelque chose, ce spirituel philologue qui refusait la discussion sur les problèmes soulevés à propos des épopées d’Homère, et qui répondait avec le poëte comique, à des raisonnements désavoués par la raison : « Non tu ne me persuaderas pas, quand même tu m’aurais persuadés[5] ! »

  1. Néméennes, ode III, vers 1. [Remarque de Wikisource : il s’agit en réalité de l'ode II, voir la deuxième ligne de cette ode.]
  2. Platon, Ion, chapitre V, page 553 des œuvres.
  3. L’aimant, qui se trouvait prés de Magnésie et d’Héraclée, villes de Lydie.
  4. Iliade, chant VI, vers 167 et suivants.
  5. Aristophane, Plutus, vers 600.