Histoire de la littérature grecque/Chapitre IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Librairie Hachette et Cie (p. 43-88).



Chapitre IV - Homère[modifier]

Doutes élevés sur l’existence d’Homère.[modifier]

Doutes élevés sur l’existence d’Homère. — Analyse de l’Iliade. — Analyse de l’Odyssée. — L’Iliade et l’Odyssée sont-elles l’œuvre du même poète ? — Qu’il n’y a eu qu’un Homère. — Date probable de l’existence d’Homère. — Qu’Homère était Ionien. — Traditions vulgaires sur la vie d’Homère. — Caractères des dieux d’Homère. — Caractère d’Achille. — Caractère d’Ulysse. — Caractères des autres héros d’Homère. — Les héroïnes d’Homère. — Naïveté de la poésie d’Homère. — Sublime d’Homère. — Descriptions d’Homère. — Homère jugé par les moralistes. — Style d’Homère. — Versification d’Homère. — Transmission des épopées homériques. — Travaux des critiques alexandrins. — Du chant XIe de l’Odyssée. — Conclusion.

"Qui croira, dit Fénelon [1], que l’Iliade d’Homère, ce poème si parfait, n’ait jamais été composé par un effort du génie d’un grand poète, et que, les caractères de l’alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard, comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l’arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers pleins d’harmonie et de variété, tant de grands événements ; pour les placer et pour les lier tous si bien ensemble ; pour peindre chaque objet avec tout ce qu’il a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant ; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère, d’une manière si naïve et si passionnée ? Qu’on raisonne et qu’on subtilise tant qu’on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé que l’Iliade n’ait point d’autre auteur que le hasard."

Cette argumentation, au dix-septième siècle, semblait irréprochable, même à Fénelon, c’est-à-dire à un des hommes qui ont le mieux connu l’antiquité. Nul ne contestait alors l’unité de l’Iliade ou de l’Odyssée, ni l’art qui avait présidé à la composition de ces ouvrages. Mais tout a bien changé depuis. Ce n’est pas ce raisonnement de Fénelon qui aurait démontré à Vico l’existence de Dieu, puisque Vico niait précisément la personnalité d’Homère. Frédéric-Auguste Wolf en eût été touché bien moins encore. Les Grecs, suivant lui, n’avaient appris que tard à former un ensemble poétique, à composer de vrais poèmes. Tout était hasard dans la naissance de l’Iliade et de l’Odyssée : elles s’étaient formées successivement de la réunion de chants d’abord distincts, et qui étaient l’œuvre des membres divers d’une même famille d’aèdes ; elles n’étaient devenues ce que nous les voyons que par le travail des siècles, et surtout par la compilation faite au temps de Pisistrate. Lachmann, un des disciples de Wolf, a même essayé de déterminer le nombre des morceaux primitifs qui avaient servi à fabriquer l’Iliade. Il en a reconnu seize, ni plus ni moins ; et il propose, en vertu de sa découverte, une nouvelle division du poème en seize chants, pour faire droit aux seize Homères qui ont à y revendiquer leur part respective. Aujourd’hui, surtout en France, les wolfiens purs sont assez rares ; mais il ne manque pas de personnes, même dans notre pays, qui tiennent encore pour article de foi tel ou tel des paradoxes sur lesquels repose le système. Eh ! n’avons-nous pas vu le bonhomme Dugas-Montbel, un traducteur d’Homère, demander presque pardon à Dieu d’avoir pu croire d’abord qu’il y avait eu un véritable Homère ? N’avons-nous pas entendu le célèbre érudit Fauriel, en pleine Sorbonne, enseigner et même exagérer le wolfianisme ? Ne lisons-nous pas tous les jours, dans des Revues littéraires, même dans des dissertations savantes, qu’il n’y a plus guère que les pauvres d’esprit qui se figurent qu’un certain poète, nommé Homère, ait conçu et exécuté l’Iliade et l’Odyssée ? Il reste, pour ainsi parler, des doutes dans l’air, à propos de la personne d’Homère et du caractère des poésies homériques. Il faut donc, avant tout, prouver qu’Homère n’est pas simplement un nom ; c’est-à-dire qu’il faut prouver que les épopées homériques sont des poèmes dans toute la force du terme, faits de main d’ouvrier, et composés, comme disait Fénelon, par un effort du génie d’un grand poète. Les assembleurs de nuages ont si bien fait, qu’il est indispensable, de notre temps, de démontrer ce qui était, dans un autre siècle, l’évidence même, ce qui servait à démontrer Dieu. La tâche, heureusement pour moi, est des plus faciles. Il suffit de faire le sommaire exact de l’Iliade et de l’Odyssée, et de conter naïvement ces deux poèmes, comme des histoires merveilleuses dont on n’aurait retenu que les principaux traits. C’est ce que sentent très bien Wolf et les siens : aussi se sont-ils toujours abstenus de rappeler à notre mémoire, par un fidèle exposé, l’ordre et la succession des parties dont les deux épopées se composent. Ils jugent la peinture, comme dit spirituellement M. Ernest Havet, sur une déposition de témoins, sur le vu de je ne sais quelles pièces procédurières, et ils refusent la confrontation du tableau lui-même.

Analyse de l’Iliade.[modifier]

L’Iliade commence au moment où éclate la querelle entre Agamemnon et Achille. Irrité de l’enlèvement de Briséis sa captive, Achille se retire sur ses vaisseaux, et se condamne à une absolue inaction. Il appelle, par l’intermédiaire de sa mère Thétis, la colère du maître des dieux sur l’armée tout entière. Jupiter abuse Agamemnon par de fausses espérances, et le chef des confédérés livre la bataille aux Troyens. Dès ce jour, l’absence d’Achille se fait sentir : les Grecs, auparavant victorieux, et qui tenaient étroitement serrés leurs ennemis dans les murs d’Ilion, en sont réduits à craindre pour leur camp et leurs navires. Une courte trêve est conclue : on donne la sépulture aux morts ; et les Grecs, afin de se garantir contre une surprise, protègent leur camp d’un mur et d’un fossé.

La trêve est expirée ; la lutte s’engage de nouveau. Les Troyens mettent les Grecs en fuite ; Hector poursuit les fuyards jusqu’au fossé, où il s’arrête enfin à la chute du jour. Découragés, frappés de terreur, les Grecs ne voient plus de salut que dans Achille : ils dépêchent des députés pour apaiser le héros ; mais Achille demeure inexorable.

Au lever du soleil, le combat recommence. Les Grecs les plus braves sont blessés et quittent la mêlée. Le spectacle de ce désastre fait quelque impression sur l’âme d’Achille ; mais il se borne à envoyer Patrocle examiner de plus près ce qui se passe. Cependant Hector franchit le fossé, escalade le rempart, et les Grecs cherchent un refuge dans leurs navires. Ils reviennent pourtant à l’ennemi, et pendant longtemps la victoire reste douteuse. Mais les Grecs sont une seconde fois vaincus : c’est dans le camp même, c’est sur les navires qu’ils sont réduits à se défendre. Patrocle, saisi d’indignation et de pitié, revient auprès d’Achille : il supplie le héros de secourir enfin les Grecs, ou tout au moins de permettre que, lui-même il revête ses armes et conduise les Myrmidons au combat. En ce moment, une lueur sinistre éclate aux yeux : c’est le navire de Protésilas qui brûle, embrasé par la main des ennemis. Achille n’est point encore apaisé : il persiste dans son inaction ; mais il permet à Patrocle de combattre à sa place. Patrocle revêt les armes d’Achille, et court à sa perte, mal protégé par les conseils et par les prières de son ami contre le courroux d’une divinité puissante. Apollon le dépouille de ses armes ; Euphorbe le blesse ; Hector l’achève. La bataille se ranime avec fureur autour de son cadavre. Antilochus va annoncer à Achille que Patrocle n’est plus, et que les Grecs ne peuvent parvenir à repousser les Troyens hors des retranchements. On imagine assez la douleur d’Achille, sa rage, ses gémissements, les menaces terribles qu’il profère contre le meurtrier. Il n’a plus ses armes, il ne peut courir dans la mêlée. Il sort néanmoins ; mais il s’arrête près du fossé, soutenu par les paroles d’Iris et couvert de l’égide de Pallas : "Trois fois, dit le poète, le divin Achille pousse un grand cri par-dessus le fossé, et trois fois les Troyens et leurs illustres alliés sont troublés d’épouvante 23 "

Enfin les Grecs respirent, et le corps de Patrocle est mis en lieu de sûreté.

Tandis que les Troyens tiennent conseil durant la nuit non loin des vaisseaux, Achille convoque, de son côté, l’assemblée des Grecs ; désormais tout entier à la vengeance, il renonce à son inaction, et il dépose ses ressentiments contre le fils d’Atrée. Vulcain, à la prière de Thétis, lui a forgé des armes nouvelles. Il s’en couvre, et se précipite sur les Troyens. Ce n’est point une bataille, c’est un carnage. Bientôt il ne reste debout dans la plaine qu’Hector, victime réservée aux destins. Enfin Hector lui-même tombe sous la main d’Achille. Le vainqueur fait à Patrocle de magnifiques funérailles. Cependant le vieux Priam, conduit par un dieu, vient trouver Achille dans sa tente, pour racheter le cadavre d’Hector. Achille n’est point insensible à la douleur et aux prières du vieillard. Priam remporte à Troie les tristes dépouilles de son fils, et les Troyens célèbrent, dans les gémissements et dans les larmes, les obsèques de leur noble héros.

Ce simple récit doit suffire. J’aurais pu l’étendre bien davantage ; mais je n’ai pas eu la prétention de montrer tout ce qu’il y a d’admirable dans le plan et dans la composition de l’Iliade. J’ai voulu simplement prouver que l’Iliade avait un plan, et que la composition de ce poème n’était point en désaccord avec les plus sévères prescriptions d’une raison même exigeante. L’unité de l’Iliade, la pensée qui vit d’un bout à l’autre, à laquelle se rattachent plus ou moins étroitement toutes les inventions qui remplissent le poème, c’est la colère d’Achille. Elle n’est pas dans tous les événements, j’en conviens ; mais elle est dessous, comme parle Otfried Müller : supprimez cette idée, et tout le poème s’écroule, et tous les événements perdent leur signification. Les épisodes mêmes ne sont jamais, quoi qu’on en ait dit, des hors-d’œuvre : qu’on retranche, par exemple, l’entretien d’Andromaque et d’Hector l’épopée subsistera toujours, mais amaigrie, trop réduite, déjà déformée. Les épisodes, d’ailleurs, ne ressemblent nullement à de petites épopées ayant eu jadis une existence par elles-mêmes avant d’être enchâssés dans l’Iliade. Ils ne forment jamais un tout complet. A chaque instant, presque à chaque vers, ils fourmillent d’allusions aux faits qu’on a dû lire avant d’arriver à ces prétendus poèmes. Sans les épisodes, l’Iliade serait encore l’Iliade : sans l’Iliade, les épisodes ne sont rien.

Ainsi nous n’avons pas même besoin de recourir à l’hypothèse imaginée par l’historien Grote. L’Iliade est ce qu’elle doit être, ce qu’elle a été de tout temps, et non pas une Achilléide à laquelle on aurait ajouté plus tard une dizaine de morceaux empruntés à quelque autre épopée, dont le siège de Troie était proprement le sujet. Grote compare l’Iliade à un édifice bâti d’abord sur un plan resserré, et qui s’est agrandi par des additions successives. Il n’admet, dans le plan original, que le premier chant, le huitième, le onzième et les suivants, jusqu’au vingt-deuxième inclusivement, et, à la rigueur, le vingt-troisième et le vingt-quatrième. On vient de voir si l’Iliade est un Louvre ou un Fontainebleau, et si l’édifice suppose la main de plus d’un architecte.

La Harpe, qui ne mérite pas toujours d’être cité quand il écrit sur les anciens, a trouvé au moins une fois des accents dignes du sujet : c’est quand il parle de l’Iliade et de l’art incomparable qu’y déploie Homère : "Je voyais avec regret, je l’avoue, dit le critique, que les combats allaient recommencer après l’ambassade des Grecs ; et je me disais qu’il était bien difficile que le poète fit autre chose que de se ressembler en travaillant toujours sur le même fond. Mais quand je le vis tout à coup devenir supérieur à lui-même, dans le onzième chant et dans les suivants ; s’élever d’un essor rapide à une hauteur qui semblait s’ascroître sans cesse ; donner à son action une face nouvelle ; substituer à quelques combats particuliers le choc épouvantable de deux grandes masses, précipitées l’une sur l’autre par les héros qui les commandent et les dieux qui les animent ; balancer longtemps avec un art inconcevable une victoire que les décrets de Jupiter ont promise à la valeur d’Hector ; alors la verve du poète me parut embrasée de tout le feu des deux armées : ce que j’avais lu jusque-là, et ce que je lisais, me rappelait l’idée d’un vaste incendie qui, après avoir consumé quelques édifices, aurait paru s’éteindre faute d’aliment, et qui, ranimé par un vent terrible, aurait mis en un moment toute une ville en flammes. Je suivais, sans pouvoir respirer, le poète qui m’entraînait avec lui ; j’étais sur le champ de bataille : je voyais les Grecs pressés entre les retranchements qu’ils avaient construits et les vaisseaux qui étaient leur dernier asile ; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière ; Sarpédon arrachant un des créneaux de la muraille ; Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui la fermaient, les faisant voler en éclats, et demandant à grands cris une torche pour embraser les vaisseaux ; presque tous les chefs de la Grèce, Agamemnon, Ulysse, Diomède, Eurypyle, Machaon, blessés et hors de combat ; le seul Ajax, le dernier rempart des Grecs, les couvrant de sa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur, poussé jusque sur son vaisseau, et repoussant toujours l’ennemi vainqueur ; enfin la flamme s’élevant de la flotte embrasée ; et, dans ce moment, cette grande et imposante figure d’Achille monté sur son navire et regardant avec une joie tranquille et cruelle ce signal que Jupiter avait promis, et qu’attendait sa vengeance. Je m’arrêtai comme malgré moi, pour me livrer à la contemplation du vaste génie qui avait construit cette machine, et qui, dans l’instant où je le croyais épuisé, avait pu ainsi s’agrandir à mes yeux : j’éprouvais une sorte de ravissement inexprimable ; je crus avoir connu pour la première fois tout ce qu’était Homère ; j’avais un plaisir secret et indicible à sentir que mon admiration était égale à son génie et à sa renommée ; que ce n’était pas en vain que trente siècles avaient consacré son nom ; et c’était pour moi une double jouissance de trouver un homme si grand et tous les autres si justes."


Analyse de l’Odyssée.[modifier]

Horace, dans l’Art poétique, après avoir cité un vers du début de je ne sais quelle épopée sur la guerre de Troie, cite en regard, et comme contraste, les deux premiers vers de l’Odyssée, dont il loue vivement la netteté, la simplicité, le ton parfait, l’exquise convenance. Un peu plus loin, il ajoute : "Le poète, pour dire le retour de Diomède, ne remonte pas jusqu’à la mort de Méléagre, et il ne raconte point la guerre de Troie en commençant par les deux œufs de Léda. Toujours il se hâte au dénouement. Il entraîne tout d’abord le lecteur au milieu même des choses, supposant qu’on sait de quoi il s’agit. Ce qu’il désespère de pouvoir faire reluire en y appliquant la main, il le laisse ; et il met tant d’art dans ses fictions, il entremêle si bien le vrai avec le faux, que jamais dans le poème il n’y a discordance, du début au milieu, du milieu à la fin 24." Ce n’est donc point à Horace qu’il eût fallu adresser cette question, qui est en effet passablement étrange : L’Odyssée a-t-elle un plan ? est-elle l’œuvre d’un seul poète ? Il est vrai qu’Horace n’avait pas lu les Prolégomènes de Wolf. Et pourtant, en dépit de Wolf et de ses Prolégomènes, l’Odyssée, ainsi que l’Iliade et beaucoup plus encore que l’Iliade, prouve un poète, comme l’univers prouve un Dieu.

Dans l’Iliade, les parties se suivent simplement, selon l’ordre chronologique, pendant le temps que dure l’action racontée. Ce n’est pas le poète seul qui nous raconte le retour d’Ulysse : c’est de la bouche du héros que nous apprenons les vicissitudes qui ont agité sa vie depuis son départ de l’île de Calypso. Quand le poème commence, il y a bien des années déjà que Troie est prise, et qu’Ulysse tâche en vain d’atteindre le rivage de sa chère Ithaque, et de voir s’élever, comme parle Homère, la fumée de la terre natale. Pénélope ne sait plus comment résister aux obsessions des prétendants, qui la somment de choisir enfin un époux. Télémaque son fils, encouragé par Minerve, convoque l’assemblée du peuple, et dénonce, en face des prétendants eux-mêmes, les indignités qui se commettent dans le palais d’Ulysse. Il part ensuite pour Pylos et pour Lacédémone, où il va s’enquérir, auprès de Nestor et de Ménélas, si l’on n’a point entendu parler de son père. Télémaque jusque-là n’avait guère été qu’un enfant : il s’exerce désormais aux actions viriles ; et Ulysse, à son retour, trouvera un fils digne de lui, et capable de lui prêter un utile secours, quand il fera sentir aux prétendants la pesanteur de son bras.

Cependant Ulysse languit dans l’île d’Ogygie, où le retient Calypso ; loin de sa patrie et du commerce des hommes. Les dieux ont enfin pitié de son infortune : il quitte le séjour détesté, monté sur un radeau construit par ses propres mains. Mais la haine de Neptune ne s’est point endormie : le dieu se souvient d’un fils à venger. Le radeau est brisé par la tempête. Ulysse échappe pourtant au danger, et aborde, mourant de faim et de fatigue, sur le rivage de l’île de Schérie, fortuné pays des Phéaciens. Alcinoüs, roi de l’île, reçoit dans son palais le naufragé suppliant. Ulysse, en retour d’une hospitalité empressée, conte aux Phéaciens ses merveilleuses aventures. Il dit comment les vents orageux l’ont successivement poussé sur les côtes des Ciconiens, chez les Lotophages, dans la contrée habitée par les Cyclopes ; comment Polyphème le retint captif dans son antre, lui et ses compagnons ; il peint les sanguinaires festins du hideux fils de Neptune, la vengeance éclatante de tant de meurtres, le stratagème qui sauve les captifs survivants. Il transporte ses auditeurs avec lui chez Éole, le roi hospitalier, mais qui ne souffre pas qu’on abuse de ses dons et qu’on éprise ses conseils ; chez les Lestrygons, géants anthropophages, dans l’île où l’enchanteresse Circé changé les hommes en bêtes ; dans la contrée des ténèbres, où le héros avait évoque les âmes des morts, avides de goûter le sang du sacrifice. Il échappe à la séduction du chant des Sirènes, à la gueule béante de Scylla et de Charybde, et il encourt la colère du Soleil, dont ses compagnons ont égorgé les bœufs. C’est de l’île du Soleil que la tempête, après avoir brisé son navire, l’avait jeté sur les côtes d’Ogygie.

Les Phéaciens, charmés des récits d’Ulysse, le comblent de présents, et lui donnent, pour retourner dans sa patrie, un de leurs vaisseaux, qui suivaient sans jamais dévier leur route à travers les ondes. Il dormait quand le navire toucha le rivage d’Ithaque : les Phéaciens le déposent tout endormi sur sa terre natale, avec les trésors qui étaient son bien. Éveillé, et quand il s’est assuré que les Phéaciens ne l’ont point abandonné sur quelque rive inconnue, il se rend chez le porcher Eumée, le plus fidèle de ses serviteurs, et il apprend de lui tout ce qui s’est passé durant sa longue absence. Télémaque était revenu de son voyage, et avait échappé aux embûches que lui tendaient les poursuivants de Pénélope pour le faire périr. Il vient lui-même chez Eumée, et il y trouve son père. Ulysse s’ouvre à Télémaque ; mais il exige de lui le secret le plus profond et sur sa présence et sur ses desseins.

Eumée introduit Ulysse dans la ville, et jusque dans le palais où les prétendants dévorent son patrimoine. Nul ne reconnaît le roi d’Ithaque sous les haillons du mendiant, et sous les rides dont Minerve a sillonné son visage. Je me trompe : un vieux chien, à demi mort sur un fumier, agite sa queue et baissa les oreilles, dès qu’il sentit s’approcher le maître qui l’avait élevé. La vieille Euryclée devine aussi Ulysse, mais à une marque tout extérieure. Ulysse lui impose, comme à Télémaque, un absolu silence.

Pénélope s’avise, pour dernier expédient, de promettre d’épouser celui des prétendants qui vaincra tous ses rivaux dans le combat de l’arc. Mais c’est l’arc d’Ulysse qu’il faut tendre : toutes les mains sont trop débiles pour en venir à bout. Le mendiant demande à essayer, et il finit par l’obtenir, sur les instances de Télémaque. Il tend l’arc sans effort et atteint le but ; puis, aidé de son fils, d’Eumée et d’un autre serviteur fidèle, il fait payer aux prétendants et à leurs complices le prix de leur insolence et de leurs crimes. Ulysse, qui a repris sa forme première et sa beauté, se fait reconnaître à Pénélope. Le lendemain, il quitte la ville, pour se soustraire à la fureur des parents de ceux dont il a tiré vengeance, et pour visiter Laërte son vieux père, dans sa maison des champs. L’ennemi vient l’assaillir jusque dans cette retraite ; mais, après une lutte de quelques instants, la paix se conclut entre les deux partis, grâce à l’intervention des dieux.


L’Iliade et l’Odyssée sont-elles l’œuvre du même poète ?[modifier]

C’est un poète, et un poète de génie, qui a composé l’Iliade ; c’est un poète aussi, et un poète non moins grand, qui a composé l’Odyssée. Nul doute sur ce point. Mais le poète de l’Odyssée et le poète de l’Iliade sont-ils le même poète ? en d’autres termes, n’y a-t-il qu’un Homère, on en doit-on admettre deux ? c’est là une question depuis longtemps controversée, et sur laquelle de bons esprits sont d’avis différents. Dans l’antiquité même, il y a eu des critiques qui pensaient que l’Iliade et l’Odyssée n’étaient pas du même auteur. On nommait ces critiques chorizontes, c’est-à-dire séparateurs, à raison de la distinction, de la séparation qu’ils prétendaient établir entre les deux poèmes. Mais les motifs qu’ils alléguaient à l’appui de leur opinion paraissent en général bien légers, presque puérils. Je remarque que tous les chorizontes étaient des grammairiens de la première École d’Alexandrie, de cette École où l’on s’occupait infiniment plus des mots que des idées, et de la versification que de la poésie. Je croirais pourtant leur faire injure si je les jugeais d’après ce que rapportent d’eux les scholiastes d’Homère. Les chorizontes trouvaient étrange que le Crète n’eût que quatre-vingt-dix villes dans l’Odyssée, tandis qu’elle a cent villes dans l’Iliade. Si les deux poèmes, disaient les chorizontes, sont du même auteur, pourquoi les héros ne mangent-ils pas du poisson dans l’Iliade, puisqu’ils en mangent dans l’Odyssée ? Il n’est pas besoin, je pense, de discuter de pareils enfantillages.

Quelques modernes ont essayé, surtout dans ces derniers temps, de remettre en honneur l’idée des chorizontes, et de lui donner un caractère savant et systématique. Leurs arguments ont, en effet, quelque chose de plus sérieux que ceux des Alexandrins. Ils les tirent de l’examen approfondi des deux poèmes, et de ce qu’ils nomment leur frappante diversité. Ainsi, l’Iliade est plus pathétique et plus simple ; l’Odyssée est plus morale et plus complexe. Dans l’une, c’est l’enthousiasme qui domine, et le mouvement d’un récit passionné y suffit à l’intérêt ; dans l’autre, la combinaison des parties supplée à la rapidité de l’action : le poète y sonde plus profondément les replis du cœur humain, et d’une main plus sûre, et avec une conscience plus réfléchie. L’Iliade, épopée de guerres et de batailles, dut être, suivant les chorizontes nouveaux, composée dans des temps assez voisins de l’époque héroïque, dont elle respire l’esprit, non loin des lieux qui avaient été le théâtre des exploits des héros, et qui sont décrits dans le poème avec une fidélité si naïve. L’Odyssée est le tableau d’une civilisation plus perfectionnée, plus curieuse des arts qui procurent le bien-être de la vie : c’est, à bien des égards, une épopée de marchands et d’explorateurs de terres lointaines. Elle doit dater, par conséquent, de cette époque d’heureuse activité où les villes ioniennes donnèrent le premier essor à leur commerce et firent leurs premières tentatives de navigation. Il n’est pas jusqu’à la langue qui, malgré l’uniformité du dialecte épique, n’ait des différences sensibles de l’un à l’autre poème : plus naïve et plus rapprochée des formes éoliques dans l’Iliade ; plus savante et déjà plus voisine de l’ionien dans l’Odyssée.

Telles sont les raisons principales pour lesquelles les chorizontes d’aujourd’hui regardent l’Iliade et l’Odyssée comme l’œuvre de deux poètes distincts, et qui n’ont vécu ni dans le même temps ni peut-être dans les mêmes lieux. Je les ai fidèlement résumées d’après M. Guigniaut, le plus habile des apologistes de la doctrine. Voici des objections auxquelles ces arguments sont bien loin, ce me semble, d’avoir péremptoirement répondu.


Qu’il n’ y a eu qu’un Homère.

La différence des deux sujets explique la différence de caractère qui existe dans les deux poèmes ; et l’art plus savant, si l’on veut, dans l’Odyssée que dans l’Iliade, prouve seulement que l’auteur de l’Odyssée avait été forcé de tirer des ressources de son génie beaucoup plus que n’avait dû faire l’auteur de l’Iliade, pour soutenir jusqu’au bout l’attention du lecteur, toujours si prompte à défaillir. Il est faux parfaitement de dire que les sentiments des héros et des héroïnes de l’Iliade sont d’un ordre moins élevé, d’une pureté moins idéale que ce que nous admirons dans l’Odyssée. Andromaque, à mon avis, ne le cède point à Pénélope ; et l’Hélène de l’Iliade n’est pas indigne, tant s’en faut, de l’aimable femme qui reçoit Télémaque dans son palais. Les guerriers de l’Iliade ne sont pas toujours des saccageurs de villes et des tueurs d’hommes. Les mortels plus pacifiques de l’Odyssée ne sont pas tous des modèles de vertu ; et plus d’une fois nous surprenons en eux, même chez les plus sages, des passions qui ne sont pas très civilisées, des appétits quelque peu sauvages. En définitive, c’est le même homme dans les deux poèmes, mais vu sous deux aspects divers, là dans sa vie guerrière, ici dans sa vie sociale. L’étude morale de l’homme est, il est vrai, plus étendue dans l’Odyssée, plus approfondie, plus réfléchie peut-être. Mais il serait étrange qu’il n’en fût pas ainsi, et qu’une épopée comme l’Iliade, où tout est action, et que remplissent des récits de batailles, contint tous les enseignements qui abondent dans l’épopée du foyer domestique et de la paix. Qui empêche d’ailleurs d’admettre, avec la tradition antique, que l’Iliade fut la production de l’âge viril du poète, et l’Odyssée l’œuvre de sa puissante vieillesse, alors qu’il avait beaucoup vécu et qu’il avait vu, comme son héros, les villes de beaucoup de peuples et étudié leur esprit ; alors qu’il devait se plaire et aux méditations intérieures et aux histoires sans fin ? Est-il d’ailleurs permis d’affirmer que les hommes de l’Odyssée connaissent des arts dont il n’y aurait pas trace dans l’Iliade, ou que les arts dont il est question dans les deux poèmes sont plus perfectionnés dans l’un que dans l’autre ? nullement. Lisez par exemple, dans l’Iliade, la description du palais de Priam on celle du bouclier d’Achille ; et dites s’il y a rien, dans toute l’Odyssée, même les plus rares merveilles d’Ithaque, ou de Sparte, ou de Schérie, d’où il faille inférer ou un développement plus complet de l’industrie humaine ou une exécution plus habile et plus brillante. Les navires qui avaient porté de Grèce en Asie l’innombrable armée commandée par Agamemnon prouvent que la navigation n’était pas chose nouvelle dès le temps de la guerre de Troie, ni par conséquent les explorations de terres plus ou moins lointaines, et que le poète de l’Iliade, en quelque temps qu’il ait vécu, a pu, si telle était sa fantaisie, composer une épopée de marchands, comme on dit, et de voyageurs aventureux. Au dixième siècle avant notre ère, quand chantait le poète de l’Iliade, il y avait des centaines d’années déjà que les Argonautes avaient accompli leur aventureux voyage et conquis la Toison d’or.

La confrontation impartiale des deux poèmes, dans ce qui tient aux arts de toute sorte, est donc la condamnation des chorizontes. L’Iliade et l’Odyssée se complètent l’une l’autre, mais ne se contredisent pas. Quant au caractère d’archaïsme signalé dans l’Iliade, c’est chose purement imaginaire, Il n’y aurait aucune témérité à défier tous les philologues du monde d’établir la soi-disant diversité lexicologique sur autre chose que des illusions et des systèmes préconçus. Les traces d’éolisme ne sont pas moins sensibles dans l’Odyssée que dans l’Iliade ; et l’ionien futur germe également, si j’ose ainsi parler, dans l’un et l’autre poème. L’Iliade et l’Odyssée, et l’une autant que l’autre, sont écrites en achéen, dans le dialecte intermédiaire entre la langue éolique et la langue ionienne.

Mais le style, les tours de phrase, l’ordre et le mouvement des pensées ! mais la versification ! mais les formules consacrées ! mais les épithètes traditionnelles ! C’est là ce que les chorizontes négligent de comparer dans les deux poèmes ; et c’est là le point où éclate le plus manifestement la ressemblance. Cent vers pris au hasard dans l’un ne ressemblent pas moins à cent vers pris dans l’autre, et pour la facture, et pour la tournure, et pour le mouvement général, que ceux-ci ne ressemblent à tous les vers qui les précèdent et les suivent. Buffon a dit : "Le style est l’homme même." Nous sommes en droit de dire ici : "Le même style, c’est le même homme." Donc il n’y a qu’un Homère. Le style ne s’enlève pas ; et, malgré tous les efforts, on ne prend pas le tour d’esprit d’un autre : on n’écrit qu’avec soi-même, mieux qu’autrui ou plus mal, aussi bien peut-être, mais toujours autrement. Sans doute c’est une grande merveille que le même homme qui a composé l’Iliade soit aussi l’auteur de l’Odyssée. Mais le phénomène de ressemblance admis par les chorizontes est bien plus inouï encore. Ennius, en sa qualité de pythagoricien, s’était imaginé que l’âme d’Homère avait passé dans la sienne ; et l’on sait quel Homère c’était qu’Ennius. C’est bien une autre métempsycose qu’il nous faudrait supposer, pour donner raison à ces pythagoriciens nouveaux. Il y a un prodige mille fois plus extraordinaire que l’existence d’un Homère unique, c’est l’existence, successive ou non, de deux Homères.

L’illustre Otfried Müller, qui rejette l’hypothèse des chorizontes, en propose une autre bien plus inadmissible encore. Homère, suivant lui, aurait conçu le plan de l’Odyssée ; mais ce n’est pas Homère qui aurait exécuté ce plan : il aurait chargé un de ses disciples dévoués de donner à ses conceptions la couleur et la vie. Je ne crois pas qu’aucune littérature offre un seul exemple d’où l’on puisse conclure même la simple possibilité d’un phénomène comme celui que suppose Müller. Il suffit d’ailleurs de lire l’Odyssée pour sentir que celui qui l’a conçue est aussi celui qui l’a faite. Le style du chantre d’Ulysse n’est pas un style d’école et de pratique ; et l’ongle du lion, la divine empreinte du génie y est partout manifeste, et aussi évidente, sinon aussi brûlante, que dans le style du chantre d’Achille.

Date probable de l’existence d’Homère.[modifier]

J’ai dit ailleurs que le poète de l’Iliade et de l’Odyssée voyait les hommes et les choses de l’âge héroïque dans un lointain favorable à la perspective, et qu’il s’imaginait vivre dans un monde dégénéré, eu égard aux merveilles et aux prouesses des anciens jours. Mais, si Homère n’est pas le contemporain des grands événements qu’il raconte, il a vécu toutefois dans un siècle où la mémoire en était fraîche encore et toute vivante. C’est un fait, je pense, qui n’a pas besoin de démonstration. "J’estime, dit Hérodote 25, qu’Homère et Hésiode ne vivaient que quatre cents ans avant moi. " D’après cette opinion, Homère aurait été contemporain de Lycurgue, et serait postérieur de trois siècles à la prise de Troie. Je suis convaincu qu’il faut reporter sa date un peu plus haut que l’époque de Lycurgue, et peut-être jusque vers l’an 1000 avant notre ère. Les traditions relatives à Lycurgue nous montrent, comme je l’ai déjà remarqué, le législateur de Sparte recueillant et copiant les poèmes homériques, déjà fameux dans toute l’Asie Mineure. Et, quand ces poèmes ont été composés, les royautés étaient florissantes, la Grèce était encore gouvernée par des monarques héréditaires, descendants des anciens héros. C’est pour charmer les loisirs de ces rois que chantait Homère, comme Thamyris, Phémius et Démodocus avaient chanté pour charmer les loisirs de leurs ancêtres. Si vous faites vivre Homère à une époque plus rapprochée, il y a mille choses dans ses poèmes que vous ne pouvez plus expliquer. " Le commandement de plusieurs n’est pas bon : qu’il n’y ait qu’un seul chef, qu’un seul roi 26 ". Ce n’est pas en pleine démocratie qu’un poète eût parlé ainsi, même par la bouche d’Ulysse.


Qu’Homère était Ionien.

Sept villes se sont disputé l’honneur d’avoir donné la naissance à Homère. Voici l’ordre où elles sont énumérées dans un vers fameux : Smyrne, Chios, Colophon, Salamine, Ios, Argos, Athènes. Mais il faut dire que la plupart de ces villes n’apportaient à l’appui de leur prétention, que des titres de seconde main ou même plus que suspects. Ainsi Athènes ne revendiquait Homère pour sien que parce qu’elle était la métropole de Smyrne. Ainsi les Colophoniens prétendaient qu’Homère leur avait été donné en otage par les Smyrnéens : c’est même de là que venait, selon eux, le nom d’Homère, †Omhrow, qui signifie en effet otage. Le débat vraiment sérieux n’est qu’entre Smyrne et Chios. C’est à Chios que florissait l’école des rhapsodes qu’on nommait les Homérides et qui se disaient les descendants d’Homère. Simonide appelle Homère l’homme de Chios. Le poète qui parle dans l’Hymne à Apollon Délien dit aux filles de Délos qu’il est l’homme aveugle qui habite dans la montagneuse Chios ; et Thucydide lui-même regarde cet hymne comme l’œuvre d’Homère. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de l’hymne, rien n’empêche de supposer que, si Homère n’est pas né à Chios, il a passé à Chios une partie de sa vie ; qu’il est devenu citoyen de Chios, et que, quelle que fût sa vraie patrie, il a pu prendre ou se laisser donner le nom d’homme de Chios. Cela suffit aussi pour expliquer l’existence, à Chios, de la grande école des Homérides, et la croyance bien ou mal fondée que ces rhapsodes étaient les descendants d’Homère. Smyrne, de son côté, montrait le temple qu’elle avait élevé à la mémoire du poète, et où elle l’honorait comme un héros. Elle rappelait ce nom de Méonide qu’on lui donnait, c’est-à-dire d’homme du pays de Smyrne, et surtout celui de Mélésigène, appellation plus significative encore : Mélésigène, c’est le fils de Smyrne même, le fils de la ville baignée par le Mélès. La tradition des Smyrnéens a de plus l’avantage de concorder avec celle des Athéniens, et même avec celle de Colophon. Au reste, il nous importe médiocrement qu’Homère soit né à Smyrne ou à Chios. Ce qui est manifeste, même à la simple lecture de ses poèmes, c’est qu’il appartient à la Grèce d’Asie, à ce monde fortuné où se développèrent, avec une énergie si puissante, les éléments féconds apportés par toutes les familles de la race hellénique. Homère était Ionien de naissance, à en juger par mille traits significatifs. On sait, par exemple, quel rôle considérable joue dans les poèmes homériques Minerve, ou Pallas Athéné, la grande déesse des Ioniens. Il n’y a, chez Homère, aucune trace de certaines coutumes, de certains usages introduits dans la Grèce par les Doriens, tandis qu’il en a enregistré d’autres, particuliers aux cités ioniennes : ainsi la division en phratries et l’existence de la classe des thètes. Un Spartiate remarque, dans les Lois de Platon, qu’Homère a peint une société ionienne, bien plus que la manière de vivre des Lacédémoniens. Voyez d’ailleurs avec quelle exactitude géographique le poète parle, même en passant, de lieux situés dans l’Ionie du nord et dans la Méonie voisine, c’est-à-dire dans les contrées où la tradition des Smyrnéens assignait sa naissance : "Les Méoniens avaient pour chefs Mesthlès et Antiphus, tous deux fils de Taléménès, tous deux enfantés par le lac Gygée, et qui menaient les Méoniens, nés au pied de Tmolus 27." Et ailleurs : "Ta race est près du lac Gygée, là où se trouve ton domaine paternel, non loin de l’Hyllus poissonneux et de l’Hermus aux flots tournoyants 28. "Et encore : "Maintenant, quelque part au milieu des rochers, dans les montagnes désertes, sur le Sipyle, là où sont, dit-on, les retraites des nymphes divines qui dansent le long des rives de l’Achéloüs ; là, toute pierre qu’elle est, Niobé ressent les douleurs dont l’affligèrent les dieux 29." Tous ces noms, tous ces détails qui s’accumulent comme d’eux-mêmes, toutes ces images qui servent à caractériser les objets, témoignent qu’Homère connaissait ces contrées autrement qu’en voyageur. Je sens là comme une sorte de retour involontaire vers les scènes du pays natal, comme un souvenir des impressions du jeune âge. On pourrait justifier par une foule d’exemples le mot heureux d’Aristarque : "C’est un cœur ionien qui bat dans la poitrine d’Homère."


Traditions vulgaires sur la vie d’Homère.[modifier]

La vie d’Homère est inconnue. Je veux dire qu’il n’existe pas un seul écrit ancien sur lequel on puisse faire le moindre fond pour en établir les détails. Les prétendues Vies d’Homère que nous possédons sont des compilations de fables plus ou moins ingénieuses, ramassées par des auteurs sans critique dans le fatras des grammairiens et des commentateurs des temps de la décadence. Ces récits, quelquefois agréables, souvent ridicules, ne supportent pas l’examen ; et ils n’ont rien, absolument rien, d’historique ni d’authentique. Il faut les laisser aux amateurs de romans et de contes. Tout ce qu’il est permis d’accorder, c’est que le véritable Homère, comme celui de la légende, avait beaucoup voyagé et beaucoup vu, et qu’il’ avait éprouvé les caprices du sort et l’injustice des hommes. Les traditions, si l’on s’en tient à ces termes, n’ont rien que de naturel et de vraisemblable. La vie d’Homère a dû ressembler à celle des aèdes dont il nous peint lui-même les traits. On dit qu’il devint aveugle dans sa vieillesse, et que, comme Démodocus, il ne cessa, point de chanter jusqu’à son dernier jour. Les sculpteurs et les peintres grecs le représentaient ordinairement sous la figure d’un vieillard vénérable, les yeux éteints, mais le front rayonnant de pensée. Ce n’est point là, sans doute, le fougueux poète de l’Iliade, le peintre d’Achille et d’Ajax ; mais qui empêche de reconnaître, dans cette noble image, le merveilleux conteur qui filait, au déclin de sa vie, la trame savante des aventures d’Ulysse ? Nous ne connaissons guère que l’Homère aveugle, et c’est celui-là seul que nos artistes aiment à reproduire. Il reste pourtant des monuments antiques où Homère est figuré voyant et jeune, ou du moins dans la force de l’âge : ainsi les monnaies des Smyrnéens ; ainsi certaines médailles contorniates ; ainsi plusieurs des bas-reliefs et des peintures reproduits par Millin dans sa Galerie mythologique. Une surtout de ces représentations m’a frappé. Le poète, les yeux fixés vers le ciel, est emporté loin de la terre par un aigle. L’Iliade et l’Odyssée assistent à son apothéose : l’une, coiffée du casque et tenant en main la lance, symboles guerriers qui caractérisent bien l’épopée des batailles ; l’autre, tenant une rame et coiffée du piléus ou bonnet des marins, symboles non moins caractéristiques de l’épopée des voyages. Au reste, presque toutes les images d’Homère sont des apothéoses. Presque toutes, même celles qui ne sont que de simples têtes, nous le montrent avec le strophium, ce diadème ou cette bandelette qui était le signe de la divinité. Quant aux deux poèmes, on les figurait comme je viens de le dire, ou même par deux symboles hiéroglyphiques, le glaive pour l’Iliade, le piléus pour l’Odyssée.


Caractères des dieux d’Homère.[modifier]

Je n’ai plus à revenir sur ce que j’ai dit des sources de la poésie d’Homère. Le poète n’a créé ni ses dieux, ni ses héros, ni les événements qui remplissent ses poèmes. Parler ainsi, ce n’est point ravaler son divin génie. Ecoutez ceci, et jugez si nous manquons de respect au plus grand des poètes.

Jupiter était adoré en Grèce bien avant la naissance d’Homère ; mais, depuis qu’Homère eut chanté, Jupiter ne s’offrit plus à l’imagination des hommes que sous les traits dont le poète avait dépeint sa figure : "Ayant dit, le fils de Saturne fit, de ses noirs sourcils, le signe du consentement. Les cheveux du monarque, parfumés d’ambroisie, s’agitent sur sa tête immortelle ; et il a fait trembler le vaste Olympe 30 "

Voilà bien le maître des dieux et des hommes ; voilà bien le Jupiter que consacra, dans le sanctuaire d’Olympie, un artiste digne d’Homère. Au prix de ce dieu vivant, de cette réalité terrible, qu’est-ce, par exemple, que le Jupiter des Orphiques, cette abstraction vague, ce nom qui est tout, et qui demeure abîmé dans le néant de son absolue existence, sans parvenir à être rien qu’un nom ?

Ce que je dis de Jupiter s’applique plus ou moins à tous les dieux qui jouent un rôle actif dans les épopées homériques. Homère a été longtemps pour la Grèce le théologien par excellence. Sa gloire religieuse n’a commencé à pâlir que devant le vrai Dieu, celui que les philosophes ont trouvé au fond de la conscience humaine, celui d’Anaxagore, de Socrate et de Platon ; elle ne s’est éclipsée qu’à la lumière du christianisme.

Quant aux héros, Homère les peut revendiquer comme siens à plus juste titre encore que ses dieux.


Caractère d’Achille.[modifier]

Le caractère d’Achille est le triomphe du génie d’Homère. Achille est à la fois un héros et un homme ; et c’est là ce qui fait l’intérêt profond de l’Iliade. La passion l’aveugle ; il voue aux Grecs une haine impitoyable ; son désespoir, à la mort de Patrocle, la fureur de vengeance qui le saisit, son acharnement contre Hector, toutes ces faiblesses d’une âme imparfaite, nous en sentons le germe en nous ; et les accents du poète qui les raconte vibrent jusqu’au fond de nos entrailles. Mais, d’un bout à l’autre du poème, l’âme d’Achille va se purifiant, et grandit d’un progrès continu : la partie divine de cet puissante nature se dégage peu à peu des nuages de la passion et de la colère, et brille à la fin de tout son natif éclat. L’homme s’est évanoui, et c’est le héros seul qui reste.

Achille s’écrie, le premier jour de la querelle, en regardant face à face le roi des rois : « Ivrogne aux yeux de chien, au cœur de cerf, jamais tu n’as eu le courage de t’armer pour la guerre en même temps que le peuple, ni d’aller en embuscade avec les plus braves des Achéens : cela te semble la mort même. Certes, il vaut bien mieux aller, par la vaste armée des Achéens, enlever le butin de ceux qui ont pu te contredire. Roi qui dévores le peuple ! mais c’est que tu commandes à des hommes de rien ; sinon, Atride, ton outrage d’aujourd’hui eût été le dernier 31. » Rappelé plus tard à lui-même par l’excès de la douleur, Achille reconnaîtra loyalement ses torts : « Atride, ce que nous faisons en ce moment, il nous eût été plus utile, à toi et à moi, de le faire alors que tous deux, le cœur plein d’amertume, nous nous livrâmes, pour une jeune fille, aux querelles dévorantes et à la colère 32. » Et plus loin : « Très glorieux Atride, Agamemnon chef des guerriers, tu peux, à ton gré, m’offrir ces présents, comme le veut l’équité. ou bien les retenir. Mais, pour aujourd’hui, ne songeons qu’à combattre le plus tôt possible ; car il ne faut pas que nous perdions ici notre temps à parler ou à ne rien faire : il nous reste de grands travaux à accomplir. Que l’on revoie Achille parmi les premiers combattants, détruisant de sa lance d’airain les phalanges troyennes. Et vous tous, comme lui, songez à vaillamment combattre 33. »

Dans l’ivresse de la victoire, quand il vient de venger Patrocle et qu’Hector est étendu à ses pieds, sa pensée se trouble ; ses instincts farouches éclatent avec toute leur sauvage rudesse ; il insulte par ses paroles les insensibles restes de son ennemi : « Eh bien ! Hector, tu te flattais, en dépouillant Patrocle, de préserver ta vie ; tu ne me craignais pas, parce que j’étais absent. Insensé ! je lui restais, moi, dans les profonds navires, un vengeur tout préparé, plus fort que lui de beaucoup, moi qui t’ai jeté par terre. Les chiens et les oiseaux de proie te déchireront honteusement ; et lui, les Achéens lui feront des funérailles 34. » Mais laissez à cette fougueuse ivresse le temps de s’exhaler ; laissez la raison reprendre son empire, et l’homme divin reparaîtra, plus grand que jamais, plus beau, plus complètement héros. Qui ne se rappelle la scène incomparable, le sublime tableau, ce que la poésie a jamais produit de plus solennel et de plus émouvant, Priam aux pieds d’Achille ? « Le grand Priam entre sans être aperçu. Il s’arrête près d’Achille, saisit ses genoux, et baise les mains terribles, homicides, qui lui ont tué plus d’un fils. De même que, quand un homme a commis un meurtre dans sa patrie, et que presse par le poids du forfait, il se réfugie chez un peuple étranger et pénètre dans la maison d’un opulent citoyen, la stupeur s’empare des assistants ; de même Achille est stupéfait en apercevant Priam semblable aux dieux. Les autres aussi sont frappés de stupeur, et se regardent entre eux. Priam supplie Achille en ces mots : « Souviens-toi de ton père, Achille égal aux dieux. Il est du même âge que moi, et sur le funeste seuil de la vieillesse. Et peut-être des peuples voisins l’assiègent et l’accablent, et il n’y a personne pour écarter de lui la guerre et la mort. Mais du moins, en entendant dire que tu vis, il se réjouit dans son cœur, et de plus il espère tous les jours qu’il reverra son cher fils revenu de Troie. Pour moi, je suis le plus infortuné des hommes ; car j’avais engendré des fils très braves, dans la vaste Troade, et pas un d’eux, bien sûr, ne me reste plus. J’en avais cinquante, quand vinrent les fils des Achéens : dix-neuf m’étaient nés du même sein ; des femmes m’avaient donné les autres dans mes palais. La plupart ont péri sous les coups de l’impétueux Mars. Mais celui qui seul me restait, qui défendait la ville et nous-mêmes, voilà que tu l’as tué naguère, comme il combattait pour son pays ; Hector ! C’est à cause de lui que je viens en ce moment vers les vaisseaux des Achéens, pour le racheter de tes mains ; et j’apporte une immense rançon. Eh bien ! respecte les dieux, Achille, et aie pitié de moi, au souvenir de ton père. Je suis plus à plaindre que lui, car j’ai eu le courage de faire ce que n’a jamais fait un autre mortel vivant sur la terre : j’ai approché de ma bouche la main de l’homme qui a tué mes enfants. » Il dit ; et Achille, en songeant à son père, sent naître le besoin de pleurer. Il prend par la main le vieillard, et l’écarte doucement de lui. Tous deux se livrent à leurs souvenirs : Priam regrette l’homicide Hector, et pleure abondamment, prosterné aux pieds d’Achille ; Achille, à son tour, pleure sur son père, parfois aussi sur Patrocle. Et leurs gémissements remplissent lés demeures 35. »

Voltaire écrit quelque part : « Homère n’a jamais fait répandre de pleurs. Le vrai poète est, à ce qu’il me semble, celui qui remue l’âme et qui l’attendrit ; les autres sont de beaux parleurs. » Il est vrai que Voltaire trouvait le discours de Priam très imparfait, et qu’il a même refait en entier toute la scène entre Priam et Achille. Mais nous n’avons pas les mêmes raisons que lui pour trouver ses corrections excellentes, et nous n’en avons aucune pour nous mentir à nous-mêmes en niant qu’Homère ait connu le pathétique. On cite des jugements ineptes, on ne les discute pas. On ne démontre pas par des raisonnements qu’Homère est autre chose qu’un beau parleur, et qu’il a fait répandre des larmes.

Je ne veux point quitter Achille sans transcrire un autre passage, moins célèbre que celui qu’on vient de lire, mais non moins caractéristique, et où se révèlent déjà les plus nobles instincts de l’âme du héros :

« Cependant Antilochus aux pieds rapides vient apporter la nouvelle à Achille. Il le trouva devant les navires aux extrémités relevées, appréhendant en lui-même ce qui était déjà accompli. Il gémissait, et disait à son cœur magnanime : « Hélas ! pourquoi les Achéens à la longue chevelure courent-ils effrayés à travers la plaine, fuyant de nouveau vers les navires ? Je crains que les dieux n’aient accompli les malheurs que mon cœur redoute ; car ma mère me conta jadis et me prédit que le plus brave des Myrmidons quitterait, moi vivant encore, la lumière du soleil, sous les coups des Troyens. Ah ! sans doute, le vaillant fils de Ménoetius est mort ! Le malheureux ! je lui avais pourtant bien recommandé de revenir vers les vaisseaux, après avoir repoussé le feu destructeur, et de ne pas lutter bravement contre Hector. »

« Tandis qu’il roulait ces pensées dans son esprit et dans son cœur, le fils du vénérable Nestor s’approche, versant des larmes brûlantes, et lui annonce la douloureuse nouvelle : « Hélas ! fils du belliqueux Niée, tu vas apprendre un bien funeste événement, certes, et qui n’aurait point dû arriver. Patrocle est étendu sur la terre ; et l’on combat autour de son corps dépouillé : quant à ses armes, elles sont au pouvoir du vaillant Hector. » Il dit ; et un noir nuage de douleur enveloppe Achille. Des deux mains il prend de la cendre ; il la répand sur sa tête, il en souille son gracieux visage ; elle noircit de tous côtés sa tunique divine. Lui-même il était étendu sur la poussière, couvrant de son grand corps un grand espace, et de ses propres mains il dévastait impitoyablement sa chevelure. Les femmes qui le servaient, ces captives qui étaient la part d’Achille et de Patrocle dans le butin, sont saisies d’un violent désespoir et poussent de grands cris. Elles se précipitent hors des tentes, elles environnent le belliqueux Achille. Toutes elles se frappent la poitrine de leurs mains ; toutes elles sentent leurs genoux se dérober sous elles. Antilochus, de son côté, gémissait, versait des larmes, tenait les mains d’Achille. Achille poussait des soupirs du fond de son cœur généreux, car il craignait qu’Hector ne tranchât avec le fer la gorge du cadavre ; et ses sanglots retentissaient avec un bruit terrible 36. »


Caractère d’Ulysse[modifier]

Le caractère d’Ulysse n’offre pas le spectacle de ces tempêtes intérieures. Ce n’est plus la lutte des passions violentes contre des instincts plus nobles, l’éternel combat de l’homme et du héros. Ulysse est en paix avec lui-même ; mais des dieux courroucés lui ont déclaré la guerre. La lutte est entre eux et lui. Ce qu’il lui faudra braver, c’est le danger sous tous les aspects, et c’est sur les puissances de la nature déchaînées par les dieux que le héros remportera ses plus éclatantes victoires. Ulysse, dans l’Iliade, est déjà ce que nous le retrouvons dans l’Odyssée, l’homme sage entre tous, avisé, fécond en ruses et en utiles conseils, le type enfin de l’activité intelligente, sinon de la vertu austère. Mais le malheur aiguisera encore ses facultés, et montrera dans toute son énergie cette fermeté industrieuse qui ne se rebute et ne se lasse jamais. Je ne dis pas qu’il ne jette jamais de plainte : il se plaint, au contraire, et avec amertume, et plus d’une fois il maudit en son cœur le jour où il est venu au monde ; mais l’amour de la vie et l’espoir de retrouver les siens raniment et retrempent sa patience et son courage. « Prenez ses paroles, dit M. Saint-Marc Girardin, il est faible et abattu ; prenez ses actions, il est ferme et indomptable. » Qu’on lise l’admirable récit de la tempête qui jette Ulysse sur les côtes de l’île des Phéaciens : c’est là qu’Ulysse est tout entier, et que son caractère apparaît tout à la fois faible et ferme, abattu et indomptable, selon qu’on a égard ou à ses discours ou à sa conduite. Je transcrirai un court passage, dans une autre partie du poème, pour justifier cette remarque du critique que je citais tout à l’heure, qu’il n’y a rien de commun entre la patience d’Ulysse et la résignation chrétienne. Quand Ulysse s’éveille sur le rivage où l’ont déposé les Phéaciens, il ne reconnaît pas sa patrie : « Il se lève…, il frappe ses deux cuisses du plat de ses mains, et il s’écrie eu poussant un soupir : Hélas ! dans quel pays me trouvé-je ? Les hommes y sont-ils insolents, sauvages, injustes ; y sont-ils hospitaliers, et leur âme respecte-t-elle les dieux ? Où porterai-je tous ces trésors ? Moi-même où vais-je aller ? Ah ! que ne suis-je resté là-bas, chez les Phéaciens ! Je me serais rendu vers quelque autre roi magnanime, qui m’aurait bien reçu, et qui aurait aidé à mon retour 37. » Mais ce même homme, que l’inconnu épouvante, et qui se désespère comme le plus vulgaire des mortels, il reprend bien vite sa première vigueur. Il foule aux pieds toutes les craintes, dès qu’il se trouve face à face avec les prétendants. Il poursuivra jusqu’au bout l’accomplissement de ses desseins, avec une invincible persévérance. Pour mieux assurer ses coups, il abaissera sa fierté, il subira sans murmure le mépris même de ses ennemis et les plus sanglants outrages. Il fera plus encore : admis en présence de Pénélope, qui ne peut le reconnaître, il imposera silence à ses affections mêmes. Il ne dira point : Je suis Ulysse ; il gardera son secret jusqu’à l’instant marqué par sa sagesse et par les dieux : « Il donnait à tous ces mensonges l’apparence de la vérité. Pénélope, à ces récits, se fondait en pleurs. Comme la neige entassée par le zéphyre sur le sommet des montagnes se fond au souffle de l’eurus et gonfle à pleins bords le courant des rivières, ainsi les belles joues de Pénélope se fondaient en larmes ; et elle pleurait son époux, qui était là devant elle. Pour Ulysse, il avait compassion, dans son cœur, de sa femme gémissante ; mais ses yeux, comme la corne ou le fer, restèrent fixes dans ses paupières. Afin de soutenir sa ruse, il renfonça ses larmes 38. »


Caractères des autres héros d’Homère.[modifier]

Je voudrais pouvoir dérouler aux yeux la longue et magnifique série des portraits tracés par le poète ; toutes ces figures majestueuses ou terribles, mélancoliques ou riantes, qui peuplent et animent l’Iliade et l’Odyssée ; ce monde né de la fantaisie, mais complet, mais vivant, où l’idéal n’a jamais rien de vague et n’est que le relief, pour ainsi dire, que la splendeur de la réalité. Homère est, après Dieu, le plus grand et le plus fécond des créateurs d’hommes. Il n’est pas jusqu’aux personnages les plus secondaires, ceux qui ne font que passer devant le lecteur comme les ombres passent devant Ulysse, qui n’aient leur physionomie distincte, et qui ne soient quelqu’un. Les personnages d’Homère ne sont jamais des abstractions, comme le fidèle Achate par exemple, ou le fort Gyas, ou le fort Cloanthe. Ce n’est pas seulement par des épithètes qu’Homère fait connaître ses héros ; il ne se borne pas non plus à nous dire qui ils sont et d’où ils viennent : nous les voyons agir, nous les entendons parler. A leur nom, un souvenir net et précis s’éveille en notre âme. Non seulement nous nous souvenons d’eux, mais il nous serait impossible de nous les représenter sous d’autres traits que ceux qu’Homère leur a donnés. Essayez, si vous le pouvez, d’oublier Ajax fils de Télamon, n’eussiez-vous lu de l’Iliade que ce que je vais transcrire :

« Cependant Jupiter, du haut de son trône, met la fuite dans l’âme d’Ajax. Le guerrier s’arrête étonné, et rejette sur ses épaules son bouclier aux sept cuirs de bœuf. Puis il s’éloigne, promenant ses regards sur la foule, semblable à une bête féroce, et retournant souvent la tête ; et ses pas lentement se succèdent. Tel un lion fauve est repoussé loin de l’étable par des chiens et des paysans, qui, veillant toute la nuit, ne lui permettent pas de se repaître de la graisse des bœufs : avide de chairs, le lion s’élance devant lui, mais ses efforts sont vains ; de toutes parts fondent sur lui une grêle de traits lancés par des mains audacieuses, et des torches enflammées devant lesquelles il recule malgré sa rage ; et il se retire, à la pointe du jour, la tristesse dans le cœur. Tel Ajax, en ce moment, s’éloignait des Troyens, l’âme triste, et bien malgré lui, car il craignait fort pour les navires des Achéens. Ainsi lorsqu’un âne à la marche lente, passant près d’un champ de blé, y pénètre en dépit des jeunes garçons qui le retiennent et des nombreux bâtons qui se brisent sur son dos : il tond la moisson profonde, et les jeunes garçons le rouent de coups de bâton ; mais leur force est impuissante, et c’est à grand’peine qu’ils parviennent à le chasser après qu’il est bien gorgé de nourriture. Ainsi les Troyens magnanimes et leurs alliés venus de loin ne cessent de poursuivre le grand Ajax, fils de Télamon, et piquent de leurs javelots le milieu de son bouclier. Tantôt Ajax se rappelle sa vigueur impétueuse : il se retourne, et il arrête les phalanges des Troyens dompteurs de coursiers ; tantôt il recommence à fuir. Mais il empêche tous les ennemis d’approcher des vaisseaux. Il est là, dans l’espace qui sépare les Troyens et les Achéens, s’agitant avec fureur ; et les traits volent contre lui, lancés par des mains audacieuses : les uns s’enfoncent dans le grand bouclier ; mais beaucoup s’arrêtent en chemin avant d’effleurer sa blanche peau, et demeurent fichés dans la terre, impatients de se rassasier de son corps 39. »


Les héroïnes d’Homère.

Ce que je dis d’Ajax, je pourrais le dire de bien d’autres, et à des titres non moins justes, mais surtout des femmes dont Homère a peint les gracieuses images. Hélène, par exemple, c’est la beauté ; c’est aussi une épouse coupable, ou plutôt c’est une victime de l’amour.

Voici comment Homère caractérise la beauté d’Hélène :

« Cependant les anciens du peuple, Priam, et Panthoüs, et Thymoetès, et Lampus, et Clytius, et Icétaon, rejeton de Mars, et Ucalégon et Anténor, tous deux sages, étaient assis au-dessus des portes Scées. Ils avaient renoncé aux combats à cause de leur vieillesse ; mais ils étaient bons discoureurs, semblables à des cigales qui, posées sur un arbre dans la forêt, font entendre une voix harmonieuse. Tels étaient les chefs troyens assis sur la tour. Dès qu’ils aperçurent Hélène, qui s’avançait vers la tour, ils s’adressèrent mutuellement à voix basse des paroles volantes : « Il ne faut pas s’indigner que les Troyens et les Achéens à la forte armure souffrent tant de maux depuis si longtemps pour une telle femme : elle ressemble étonnamment de visage aux déesses immortelles 40 ! »

La femme coupable et repentante, mais soumise par faiblesse au joug de l’amour, n’est pas marquée par le poète de traits moins profonds et moins heureux. Priam ne l’accuse point d’être la cause de la guerre : il se résigne à la volonté des dieux qui ont armé les Grecs contre Ilion ; il se montre affectueux et bon pour Hélène. Mais, si Priam lui pardonne, elle-même ne se pardonnera pas ; et, quand le vieillard lui demande le nom d’un guerrier qu’il aperçoit du haut de la tour, elle répond : « Tu me remplis, cher beau-père, de respect et de crainte. Ah ! que n’ai-je préféré une mort funeste, quand j’ai suivi ton fils en ces lieux, abandonnant ma couche nuptiale, et mes frères, et ma fille chérie, et mes aimables compagnes d’enfance ! Mais il n’en a rien été aussi me consumé-je dans les pleurs 41. » Hector est bon aussi et affectueux pour elle ; mais c’est devant lui surtout qu’elle laisse éloquemment éclater sa confusion et sa honte :

« Mon beau-frère, s’écrie-t-elle, je suis une infâme, l’auteur de mille maux, une femme horrible. Plût aux dieux qu’en ce jour où ma mère me mit au monde, un ouragan destructeur m’eût emportée sur une montagne ou dans les flots de la mer retentissante ! les flots m’y auraient engloutie avant que ces malheurs arrivassent. Mais puisque les dieux avaient résolu de telles calamités, j’aurais dû au moins être la compagne d’un homme plus brave, et qui fût sensible à l’indignation et aux reproches répétés des autres. Ah ! cet homme a une âme sans consistance et n’aura jamais de courage : aussi jouira-t-il, je le crois, du fruit do sa faiblesse. Mais allons, entre, mon beau-frère, et assieds-toi sur ce siège ; car la fatigue accable tes esprits, grâce à moi, à mon infamie et au crime d’Alexandre. Jupiter nous a imposé à tous deux une funeste destinée, afin que la postérité même nous prenne pour sujet de ses chants 42. » L’énergique et intraduisible naïveté de l’expression relève encore la délicatesse du sentiment, la noblesse de la pensée Un tel repentir appelle le pardon et l’oubli. Quand Vénus aura lâché sa proie, quand Ménélas aura pardonné, le calme et la paix rentreront dans cette âme torturée. Hélène redeviendra ce que nous la trouvons dans l’Odyssée, une femme douce et modeste, attachée à ses devoirs, et digne, même après sa faute, d’avoir retrouvé la tendresse de son premier époux.

Et Pénélope, le type de l’amour fidèle et de la vertu ! et Andromaque, l’épouse non moins dévouée et plus touchante encore ! et Nausicaa, l’aimable fille d’Alcinoüs ! et Calypso, et Circé, plus femmes encore que déesses ! Que de grâce ! que de beauté ! que de charmes ! Oui, Homère a dérobé à Vénus la merveilleuse ceinture. Les ressources de l’art humain n’atteignent pas à ces ravissantes créations ; nulle part du moins on ne voit resplendir plus manifeste, plus pur de tout terrestre mélange, le dieu qu’Homère portait en lui. L’inspiration n’est pas un vain mot, et le génie a vraiment ses trouvailles : on le sent surtout quand on pense aux femmes d’Homère.


Naïveté de la poésie d’Homère.[modifier]

Les poètes dramatiques fouillaient l’Iliade et l’Odyssée dans tous les sens ; et ils ont tiré de cette mine féconde d’incalculables trésors. Qui pourrait dire toutes les tragédies dont Homère avait fourni et le sujet et les héros ? La muse comique elle-même a dû à Homère plus d’un de ses triomphes. Le Cyclope d’Euripide en est une preuve encore parlante ; et il est certain que ce n’est pas là le seul drame satirique ou la seule bouffonnerie dont Homère ait fait les frais. Les aventures d’Ulysse déguisé en mendiant, et sa lutte à coups de poing avec Irus, étaient dignes de la gravité des émules d’Aristophane. Thersite n’était pas non plus un héros a dédaigner pour eux, et sa franchise insolente pouvait adresser aux spectateurs quelques-unes de ces bonnes vérités qui sont le meilleur sel de la vieille Comédie. Cet étrange personnage, dont le nom désigne encore aujourd’hui l’impudence, est un des types les plus curieux de l’Iliade. Homère l’a peint de main de maître : « Le seul Thersite, bavard sans mesure, braillait comme un geai. C’était un homme habile à débiter toute sorte d’injures, déblatérant contre les rois à l’étourdie et sans vergogne, uniquement soucieux de faire rire les Argiens. D’ailleurs, le plus laid de tous ceux qui étaient venus sous Ilion. Il était louche, boiteux d’un pied ; il avait les épaules voûtées et ramassées sur la poitrine, la tête pointue au sommet, et sur sa tête voltigeaient quelques rares cheveux 43. »

La Muse de l’épopée antique n’est pas cette prude que quelques-uns se figurent, froide, compassée, perpétuellement drapée dans le manteau des bienséances. Elle dit la nature humaine. Comme l’œuvre de Dieu, elle revêt tour à tour, et sans nul effort, les plus opposés caractères. Majestueuse et simple, sublime et familière, rien de ce qui est humain ne lui est étranger ni indifférent : souvent même, ainsi que telle de ses héroïnes, on la voit rire et pleurer tout à la fois. Ses personnages parlent le langage qu’ils doivent parler, franc, libre, énergique, toujours conforme à la situation, sans fausse pudeur, sans fard et sans apprêt. Patrocle brise d’un coup de pierre le crâne de Cébrion, qui menait les chevaux d’Hector, et il s’écrie avec un ricanement, en le voyant tomber du char : « Grands dieux, que voilà un homme agile ! comme il fait bien son plongeon ! Oui, s’il était quelque part sur la mer poissonneuse, il pourrait rassasier de sa pêche de nombreux convives, en s’élançant du navire pour chercher des huîtres, même par un temps d’orage ; car voyez comme en plaine il fait bien son plongeon du haut d’un char ! Certes, les Troyens, eux aussi, ne manquent pas de plongeurs 44 ! »

Cette image comique et cette bizarre ironie peignent la farouche satisfaction de Patrocle assez vigoureusement, j’imagine, sinon conformément aux règles des genres, inventées tant de siècles après Homère. Ce n’est pas moi qui me plaindrai qu’Homère n’ait pas connu ces règles ; car je ne sache guère à mettre en parallèle avec cette exclamation, pour la sauvage énergie du sentiment et de l’expression, que les paroles de Diomède à Pâris, qui vient de le blesser : « Je m’en soucie comme si le coup venait d’une femme ou d’un enfant sans raison. Il est sans pointe, le trait d’un lâche, d’un homme de rien. C’est autre chose, certes, sous ma main : si peu qu’il atteigne, mon trait est aigu, à l’instant il fait un mort. La femme du guerrier se déchire les deux joues, et ses enfants sont orphelins. Lui, rougissant la terre de son sang, il pourrit, et il a autour de lui plus d’oiseaux de proie que de femmes 45. »

Le vieux Phoenix, un des députés envoyés pour apaiser Achille, rappelle au héros des souvenirs de sa première enfance :

« Et c’est moi qui t’ai fait ce que tu es, Achille égal aux dieux ; car je t’aimais de cœur. Tu ne voulais ni aller à un festin ni manger dans le palais avec un autre que moi. Il me fallait d’abord te prendre sur mes genoux, te couper les morceaux, et te porter à la bouche les aliments et le vin. Plus d’une fois tu arrosas ma tunique sur ma poitrine, en rejetant le vin de ta bouche. Ton bas âge fut difficile ; et j’ai enduré pour toi mille ennuis et mille peines, pensant que les dieux ne m’avaient pas donné d’enfant, Mais je te traitais comme mon fils, Achille égal aux dieux, afin qu’un jour tu détournasses de moi les funestes calamités 46 ». Phoenix est-il moins éloquent, dans ce passage, n’est-il pas plus touchant que dans tout le reste de son discours, même dans cette admirable allégorie des Prières, qu’il peint marchant d’un pied boiteux à la suite de l’Injure ? Quelles pensées, quels sentiments, quelles images lutteraient, contre ce naïf et simple tableau, non seulement de vérité, mais de poésie, mais de charme et d’inspiration ? Demandez à Eschyle, qui n’a pas craint d’exprimer les regrets de la nourrice d’Oreste dans un langage plus simple, s’il est possible, et plus naïf encore. Heureux poètes, qui ne connaissaient que la nature, et dont le génie marchait fier et libre, sans avoir à plier sa vive allure au caprice des sophistes et des rhéteurs !


Sublime d’Homère.[modifier]

On lit, dans certains traités de littérature, parmi les exemples de sublime, le vers suivant :

Grand Dieu, rends-nous le jour, et combats contre nous.

C’est un vers de l’Iliade de La Motte ; et La Motte cite quelque part ces mots de son propre Ajax comme un exemple du sublime d’Homère. Mais il suffit de réfléchir un instant pour sentir que ce vers n’est nullement sublime, sans compter qu’il vient après cet autre vers, qui l’est beaucoup moins encore

Ah ! faut-il, dit Ajax, que je perde mes coups ?

C’est ce que Mme Dacier montra inutilement à La Motte avec une grande force de raison : « Dans Homère, disait-elle, Ajax ne se plaint point du tout de perdre ses coups, car il ne tire point sur ce qu’il ne voit pas. Mais il se plaint de ce que les troupes sont cachées dans un nuage si épais, qu’on ne peut se reconnaître, qu’il ne peut découvrir Antiloque pour l’envoyer à Achille, et qu’il est obligé de se tenir là les bras croisés, sans combattre et sans signaler son courage au milieu d’une si grande obscurité. Dans cette douleur, il s’écrie : Grand Dieu, etc. Ce second vers paraît plus noble, car M. de La Motte l’a imité de M. Despréaux, qui l’a traduit dans son Longin :

Grand Dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux,

Et combats contre nous à la clarté des cieux.

Ce qui est beaucoup mieux, sans comparaison. Mais il ne laisse pas d’y avoir un défaut considérable. Je ne suis pas surprise que notre auteur n’ait pas senti la délicatesse d’Homère en cet endroit : il ne l’a peut-être lu que dans le passage de Longin ; mais je suis étonnée qu’elle ait échappé à M. Despréaux, qui assurément était aussi fin critique que grand poète. Ajax, quoique très impétueux et très fougueux, n’était pas assez emporté pour dire à Jupiter : Rends-nous le jour, et combats contre nous. Ç’aurait été une sorte de défi trop arrogant et trop impie : il demande seulement qu’il leur rende la clarté du jour, et qu’après cela il les fasse périr, si telle est sa volonté. » Oui, Boileau s’est mépris, et La Motte plus lourdement encore. Le véritable Ajax ne dit point ce que lui fait dire Boileau, et bien moins ce que lui prête La Motte. Il dit simplement ceci : « Jupiter, délivre de l’obscurité les fils des Achéens ; rends la sérénité au jour ; fais que nos yeux puissent voir, et extermine-nous si tu veux à la lumière, puisqu’il te plaît que nous périssions 47. » Voilà la prière qui méritait de toucher Jupiter, et qui désarme en effet son courroux ! Voilà des sentiments dignes d’Ajax, et voilà le sublime d’Homère !


===Descriptions d’Homère.===

Homère ne décrit jamais pour décrire, en quelque détail qu’il se plaise quelquefois à descendre. Il lui suffit de peu de vers pour peindre le frais séjour de Calypso : « Une forêt verdoyante entourait la grotte ; c’était l’aune, le peuplier et le cyprès odorant. Des oiseaux aux larges ailes y faisaient leur nid, chats-huants, éperviers, corneilles marines croassantes, attentives à ce qui se passe sur les flots. La grotte profonde était tapissée d’une vigne en plein rapport, toute chargée de raisins. Quatre fontaines, jaillissant proche l’une de l’autre, roulaient leurs eaux limpides de quatre différents côtés. Sur leurs bords fleurissaient de molles prairies, émaillées de violette et d’ache. Un immortel même, en approchant de ces lieux, admirerait ce spectacle, et se réjoui-rait dans son cœur 48. » Les jardins d’Alcinoüs sont presque aussi brièvement décrits. Le poète se préoccupe, avant toute chose, de l’homme et de sa destinée, de ses sentiments et de ses passions. Il ne devient intarissable que s’il s’agit des œuvres de l’industrie humaine, ou des merveilles façonnées par la main de Vulcain. Il ne fait point l’anatomie de la nature extérieure ; les traits principaux lui suffisent. Le monde est beau à ses yeux ; mais c’est surtout parce que l’homme y vit et y donne à toute chose signification et valeur. Ce qu’il voit dans la tempête, ce ne sont pas seulement des éclairs sillonnant la nue, des tonnerres retentissant dans l’espace, des flots qui montent dans les airs, des abîmes qui s’ouvrent béants : c’est l’homme qui l’intéresse ; c’est Ulysse dont il note les plaintes, et qu’il suit avec amour de vague en vague jusque sur la côte d’Ogygie, jusque sur le rivage de l’île des Phéaciens. Tableaux, comparaisons, images ne sont pour lui qu’accessoires, et relèvent toujours de l’âme et de la pensée. S’il peint les Troyens veillant autour de leurs feux sur le champ de bataille, ce qui le frappe, c’est bien moins encore l’aspect du bivouac, le clair-obscur de la scène, la lutte de la lumière contre les ténèbres de la nuit, que ces cinquante mille guerriers qui frémissent d’impatience en attendant le autour de l’aurore.

Il y a un monument fameux de la vaste idée que les Grecs se faisaient du génie d’Homère. C’est l’apothéose du poète par le sculpteur Archélaüs de Priène, fils d’Apollonius. Millin a reproduit ce bas-relief, un des plus beaux ouvrages antiques qui soient à Rome. Homère est couronné par le Temps et par l’Univers ; il reçoit les vœux et les sacrifices de Mythus, personnification de la parole ; et neuf autres figures symboliques l’honorent en levant vers lui leurs bras ou en poussant des exclamations. On voit dans ce groupe la Poésie, cela va sans dire, et aussi la Tragédie et la Comédie. Mais ce n’est pas tout. L’Histoire, la Vertu, la Mémoire et la Fidélité y sont avec elles ; et c’est en leur nom pareillement que Mythus s’apprête à verser les libations et à faire égorger la victime qui attend près de l’autel, au pied du trône où Homère se réjouit dans sa gloire, assisté de ses deux filles immortelles, l’Iliade et l’Odyssée.


Homère jugé par les moralistes.[modifier]

Je ne suis donc pas surpris du peu de succès qu’a eu, dans l’antiquité, la sévère critique à laquelle Platon soumet les principes de la morale d’Homère. Le poète qui avait si bien fait parler les douleurs et les joies, et qui avait jeté sur le monde un coup d’œil si profond et développé d’une main si sûre les replis du cœur humain, conserva pendant des siècles, en dépit de la philosophie dogmatique, le renom de moraliste par excellence, que lui avait décerné l’admiration naïve des vieux âges. Mille ans après Homère, Horace écrivait à son ami Lollius : « J’ai relu à Préneste le poète de la guerre de Troie, qui dit, plus complètement et mieux que Chrysippe et Cranter, ce qui est beau ou honteux, ce qui est utile ou ne l’est pas. » Et il développe sa thèse en faisant ressortir le sens moral de quelques-unes des principales inventions du poète. Bien longtemps après Horace, et en plein christianisme, on reconnaissait encore, dans la poésie d’Homère, le même mérite qu’y avait relevé le satirique latin. Les écoles en retentissaient, et saint Basile lui-même n’hésitait pas à écrire ces lignes caractéristiques : « La poésie, chez Homère, comme je l’ai entendu dire à un homme habile à saisir le sens d’un poète, est un perpétuel éloge de la vertu ; et c’est là le but principal que sans cesse il se propose. Cela est visible surtout dans le passage où il a représenté le chef des Céphalléniens échappé nu au naufrage. Ulysse ne fait que paraître, et il frappe de respect la fille du roi [Nausicaa, fille d’Aloinoüs], bien loin d’éprouver aucune confusion de se montrer nu. C’est que le poète l’avait représenté orné de vertu en place de vêtements. Puis après, les autres Phéaciens le tiennent en telle estime, que, méprisant la mollesse où ils vivaient, tous ils ont les yeux fixés sur lui, tous ils lui portent envie ; et il n’y a pas un Phéacien, en cet instant, qui fasse d’autre souhait que de devenir Ulysse, oui Ulysse échappé à un naufrage. Homère, en cet endroit, disait l’interprète de la pensée du poète, nous crie, pour ainsi dire : O hommes ! appliquez-vous à la vertu ; car elle se sauve à la nage avec le naufragé, et, arrivé nu sur le rivage, elle le rendra plus digne d’estime que les heureux Phéaciens. ».

Non, certes, Homère n’est ni un philosophe dissertant sur les droits et les devoirs de l’homme, ni cette sorte de prédicateur que se figuraient saint Basile et le commentateur quelconque, Libanius ou tout autre, dont saint Basile a reproduit les paroles. Platon est parfaitement fondé à soutenir qu’il n’y a pas, dans l’Iliade et l’Odyssée, un système de morale irréprochable et bien ordonné. Je m’explique qu’il condamne, au nom de la théorie pure, les prétendues doctrines d’Homère, et qu’il chasse le poète d’une république idéale, où tout est réglé par des principes absolus. Homère n’eût guère songé à revendiquer la gloire philosophique que Platon lui dénie. Une épopée n’est point un traité de métaphysique ou de morale. Mais cette illusion vivace, contre laquelle Platon épuise en vain tous les traits de sa dialectique, était moins dénuée de raison qu’il ne lui plaît à dire. Révéler l’homme à lui-même par la création de caractères où il se reconnaît, par la peinture vivante de ses pensées, de ses sentiments, de ses passions, c’est lui donner un enseignement d’exemple, c’est aider à son éducation tout autant que travailler à son plaisir. C’est par l’expérience que l’homme se façonne, bien plus que par les préceptes. Il y a d’autres moralistes que ceux qui mettent l’enseigne de médecins des maladies de l’âme. Peu importe qu’on leur reproche de n’avoir pas de système, s’ils ont su lever un coin du voile qui nous dérobe à nos yeux. Toute poésie vraiment digne de ce nom est, en définitive, une interprétation du texte éternel des méditations de l’esprit, à savoir, Dieu, l’homme et la nature ; c’est la glose populaire des principes dont la philosophie est l’abstraite et savante expression. Ouvrez Homère au hasard, et vous verrez si jamais lui manquent le solide et l’utile. Ce n’est pas seulement à chatouiller le cœur ou l’oreille qu’il visait, celui qui répand ainsi à pleines mains les vérités qu’il puise dans le trésor de son génie.


Style d’Homère.[modifier]

Les rhéteurs étaient bien plus fondés encore que les moralistes à chercher dans Homère des exemples et des préceptes. Ses héros en remontreraient, suivant Quintilien même, aux plus consommés orateurs, sur ce qui fait la puissance, la force irrésistible d’un discours. C’est qu’en effet la rhétorique de la nature vaut pour le moins celle des rhéteurs. Dès qu’un homme dit ce qu’il doit dire, et tout ce qu’il doit dire, et comme il le doit dire, rien ne manque à son éloquence. L’art ne franchit pas ces colonnes d’Hercule, et Homère y a touché du premier bond. Essayez, par exemple, de découvrir dans le discours de Priam à Achille aucune faute contre ces règles dont les rhéteurs, depuis Gorgias, font si ridiculement tant de bruit.

Je ne prétends pas que l’art fût, chez Homère, un pur instinct ; je dis seulement qu’on ne l’y saurait distinguer de la nature. C’est la nature ayant conscience d’elle-même, se possédant par la réflexion, se projetant ensuite au dehors et se manifestant aux yeux. Dans l’Iliade et dans l’Odyssée, l’œuvre est égale à la conception, le réel à l’idéal ; et l’on sent que le poète, comme Dieu après la création, n’a pas été mécontent de ce qui était sorti de ses mains. Chacun des deux poèmes est une sorte de petit monde, un ensemble harmonieux, où se sont fondus, dans je ne sais quelle mystérieuse unité, pensées, sentiments, images, expressions, tout enfin, jusqu’à l’accent des syllabes, jusqu’au son des mots. Le poète est roi dans cet univers. Rien n’y est rétif à sa volonté ; la langue poétique est une matière qui se prête, sans nul effort, à tous les besoins de sa pensée, à tous les caprices même de son imagination. Il en crée à l’infini les formes exquises ; en vertu des règles d’un goût infaillible, que ne gênent ni la tyrannie souvent absurde de l’usage, ni les mesquines prescriptions des grammairiens. Les mots ondoient, pour ainsi dire, sous le rythme, qui les presse sans les enchaîner. On les voit s’allonger et se raccourcir au gré de la cadence, sans rien perdre jamais ni de leur merveilleuse clarté, ni de leur énergie expressive. La phrase a la limpidité du flot, comme elle en a la fluidité. Elle est courte d’ordinaire, et bornée à deux ou trois vers : les longues périodes ne se rencontrent guère que dans les comparaisons, où l’unité de pensée produit naturellement l’unité de phrase malgré la variété des détails poétiques, et aussi dans ces discours où le souffle de la passion entraîne et soutient le personnage qui parle, sans lui permettre les pauses répétées de la diction commune. Nulle part on ne sent ces artifices que les rhéteurs enseignent comme les secrets du beau style. Les termes se placent d’eux-mêmes, simplement, uniformément, dans leurs rapports naturels ; rien ne vise à l’effet, rien n’est sacrifié en vue de ces surprises qu’aiment les esprits blasés ; le poète ne se fait faute ni de reproduire les mêmes tournures, ni de répéter les mêmes mots, quand l’idée le commande, que dis-je ? des vers entiers, de longues tirades même. Il ne court point après la vérité factice, et il ne craint ni l’ennui ni la satiété du lecteur : naïveté qui n’est qu’un charme de plus, et que le goût dédaigneux de quelques-uns n’a point assez prisée. On paye toujours trop cher ce qu’on achète au prix de la vérité ; et la recherche des synonymes marque, dans la poésie, décadence bien plus que progrès. Homère est la franchise, la facilité, la clarté suprêmes. Il n’y a pas, dans toute la littérature grecque, un poète dont la lecture exige moins d’effort. Si vous possédez à fond un chant, un seul chant de l’Iliade ou de l’Odyssée, vous avez la clef d’Homère, comme on disait autrefois, vous êtes en mesure pour pénétrer partout dans les deux poèmes.


Versification d’Homère.[modifier]

Le vers héroïque peut compter parmi les plus belles inventions de l’esprit humain. C’est la plus riche forme et la plus complète que jamais la poésie ait revêtue. Aristote signalait, entre les éminentes qualités de ce mètre, la fermeté et la vigueur, l’uniformité parfaite, la puissance de l’élan. La longueur du vers varie de treize jusqu’à dix-sept syllabes ; et il est susceptible d’avoir cinq dactyles ou de n’en avoir qu’un seul, comme aussi d’avoir cinq spondées ou un spondée unique, remplacé bien souvent par un trochée. Chez les poètes grecs, le vers spondaïque, ou terminé par quatre syllabes longues, est de droit commun, et non pas, comme chez les Latins, une exception rare. Homère se permet souvent le vers terminé par trois ou même quatre spondées ; et, plus d’une fois, le dactyle obligatoire est ramené du cinquième pied jusqu’au premier : licences presque sans exemple chez les Latins, et même chez les poètes grecs postérieurs à Homère. Ajoutez que les Grecs n’ont jamais connu les entraves de toute sorte imaginées par les Latins. Le nombre des syllabes du mot final leur est indifférent ; l’oreille seule règle la coupe de leur vers ; ils n’ont guère d’autre loi fixe que celle de remplir les six mesures ; la quantité des syllabes finales des mots dépend à chaque instant de leur volonté. Toutes ces libertés Homère en a ajouté d’autres encore, qui lui sont particulières, et qui scandalisaient les métriciens des bas siècles. Ainsi Homère a des vers acéphales, comme ils disent, ou qui commencent par une syllabe brève ; il en a de lagares ou grêles, qui ont un trochée au milieu, et de miures où écourtés, qui ont un ïambe au pied final.

Ce mètre merveilleux, à la fois un et multiple, grave et léger, lent et rapide, majestueux et familier, cet instrument aux sons variés, Homère l’avait reçu tout fait des aèdes, et déjà perfectionné par un long usage. Grâce à Dieu, il n’a point eu à s’user dans le labeur ingrat des tâtonnements de versification, comme Ennius chez les Latins, ou comme Lucrèce même. L’harmonie d’Homère est vivante et expressive, inséparable du sentiment qui anime le poète, de la pensée qui l’éclaire, de l’image qui brille à ses yeux ; égale à l’objet qu’il peint, au fait qu’il raconte, au mouvement dont il veut donner l’idée.


Transmission des épopées homériques.[modifier]

Les rhapsodes furent, pendant des siècles, les usufruitiers uniques, ou à peu près, du trésor que leur avait laissé Homère. La copie des poèmes homériques faite, dit-on, par Lycurgue, ou n’était pas complète ou ne fut jamais bien connue dans la Grèce continentale ; car ce n’est qu’au temps de Solon et de Pisistrate qu’il fut donné au vulgaire de lire dans leur entier l’Iliade et l’Odyssée. Ceux qui se nommaient les Homérides vivaient de la récitation des vers d’Homère ; il était de leur intérêt de se maintenir, avec une obstination, jalouse, en possession de ce fond inépuisable, et de ne livrer que des fragments à la curiosité enthousiaste et à la mémoire des auditeurs. C’était s’assurer un long règne, un privilège presque sans fin. Solon, qui avait voyagé en Ionie, et dont l’esprit sagace avait su apercevoir les concordances de tous ces chants qu’il entendait, ou dont il lisait les copies, prescrivit aux rhapsodes qui figuraient à la fête des grandes Panathénées de suivre, dans la récitation des chants homériques, un certain ordre qu’il avait déterminé, et conforme, selon lui, au plan, à la pensée d’Homère. C’est là du moins la tradition la plus accréditée. Suivant une autre tradition, le règlement des Panathénées fut l’œuvre d’Hipparque, le fils de Pisistrate. Pisistrate surtout passe pour avoir bien mérité d’Homère. Il fit faire, dit-on, un manuscrit complet de l’Iliade et de l’Odyssée. Les manuscrits partiels furent mis à contribution ; tous les rhapsodes furent invités à fournir leur contingent oral ; et une critique savante fit le triage des scories et du métal de mauvais aloi pêle-mêle apporté avec l’or du poète. « C’est moi, dit Pisistrate dans une épigramme où on le fait parler, c’est moi qui ai rassemblé les chants d’Homère, auparavant çà et là disséminés. » L’antiquité tout entière lui rend ce glorieux témoignage. Grâce à lui on cessa de gémir sur ce désordre et cette confusion où gisaient les rhapsodies colportées dans toute la Grèce par ceux qui avaient dispersé en lambeaux, comme dit un ancien, le corps sacré d’Homère.

Les diorthuntes, ou correcteurs, qui avaient exécuté sous la direction de Pisistrate cet immense et magnifique travail, ne laissèrent qu’à glaner à ceux qui essayèrent, après eux, des recensions nouvelles du texte des poésies homériques. Les diorthuntes des villes, par exemple, c’est-à-dire les critiques à qui on devait les fameuses éditions de Marseille, de Sinope, de Chios, d’Argos, de Chypre, de Crète, semblent s’être bornés à un travail des plus simples. Tout leur effort se concentrait sur quelques détails : ils retranchaient certains vers suspects d’interpolation ; ils en ajoutaient d’autres, rejetés jadis pour des raisons qui ne leur semblaient point assez plausibles, ou tirés par eux de quelque manuscrit ancien, de quelque source négligée ou inconnue auparavant ; ils changeaient de place un vers ou deux, sous prétexte de clarté ou de convenance ; ils modifiaient l’orthographe de tel ou tel mot, réunissaient ou séparaient telles ou telles syllabes, préféraient telle ou telle leçon à telle autre. Mais ces changements n’eurent jamais rien de radical : ces rectifications verbales, ces interversions, ces additions et ces suppressions n’allaient jamais jusqu’à une refonte du texte, et n’en affectaient que les parties les plus extérieures et les moins vitales. La fameuse diorthose qu’Aristote avait faite pour Alexandre, cette édition de la cassette, que le conquérant portait partout avec lui, n’était elle-même qu’une copie plus ou moins émondée du manuscrit de Pisistrate. Ce qui est certain, c’est que les citations de. l’Iliade et de l’Odyssée qui se rencontrent dans les auteurs du Ve et du IVe siècle avant notre ère, sont conformes, sauf de rares exceptions, au texte que nous possédons aujourd’hui. La plupart des dissidences s’expliquent suffisamment par l’existence des éditions diverses et des variantes, et aussi par ces lapsus de mémoire si fréquents chez ceux qui citent sans se donner la peine de recourir aux originaux. Tel vers d’Homère, cité deux fois par Aristote, n’est point dans Homère, ou n’y est pas tel qu’il le cite : c’est à coup sûr une variante de son édition, car Aristote n’était point de ceux qui citent à la légère ; mais je n’affirmerais pas que ce fût autre chose qu’une distraction, si la citation était chez tout autre, chez Xénophon ou chez Platon même.


Travaux des critiques alexandrins.[modifier]

Les dernières recensions d’Homère, dans l’antiquité, furent celles des critiques alexandrins du temps des Ptolémées. Zénodote, Aristophane de Byzance et Aristarque sont célèbres. Ces savants hommes ne firent subir au texte aucun remaniement considérable ; mais, ce qui les distingua des autres diorthuntes, ce sont leurs commentaires sur le texte, commentaires où étaient consignés leurs doutes, leurs opinions particulières, les corrections qu’ils proposaient mais qu’ils n’avaient osé opérer dans la copie même. On connaît assez bien le détail de leurs travaux depuis la découverte et la publication des Scholies de Venise, faite au dernier siècle par le philologue français d’Ansse de Villoison. C’est à eux aussi qu’on doit la détermination des auteurs véritables de la plupart des poèmes faussement attribués à Homère, tels que la Batrachomyomachie, les épopées cycliques, les Hymnes, etc. Ces Alexandrins excellaient dans la connaissance de la langue et des antiquités. On peut adopter sans scrupule tous les résultats de leurs investigations historiques ; et il est probable que l’Homère qu’ils nous ont légué est le plus pur grammaticalement, le plus vrai, le plus authentique qu’on ait jamais possédé depuis Solon et Pisistrate.

Je me garderai bien de faire le même éloge de la partie littéraire de leur travail. Ils étaient de leur siècle, c’est-à-dire d’un siècle de beaux esprits et de savants. Leur goût se sent de leur science, surtout de l’air qu’on respirait à la cour des Ptoléméen. Ils trouvent Homère trop naïf, et ils semblent avoir à cœur de le dépouiller de son antique caractère. Ils contestent l’authenticité des vers où Achille traite Agamemnon d’ivrogne aux yeux de chien et au cœur de cerf. Ils ne comprennent pas que Thétis parle à son fils des douceurs de l’amour, ni qu’Andromaque, dans son inquiète sollicitude pour la vie d’Hector, montre au guerrier l’endroit du mur que l’ennemi pourra forcer, et lui enseigne la place où il faut disposer les soldats. On ferait un livre de leurs aber-rations critiques.

En réalité, il n’y a pas, dans le texte d’Homère, tel que nous le possédons, tel qu’il l’ont établi eux-mêmes, cent vers réellement suspects aux yeux d’une raison libre de préjugés ; et ce, sont précisément les passages les plus homériques, si j’ose ainsi parler, les mieux imprégnés du parfum des vieux âges, que les Alexandrins ont choisis de préférence pour fulminer contre eux la sentence de bâtardise et d’interpolation.

Les inadvertances qu’on a relevées dans l’Iliade et dans l’Odyssée sont presque toutes de cet ordre de faiblesses qui tiennent étroitement à l’infirmité humaine. Elles s’expliquent par le sommeil de l’attention qui s’empare souvent des plus vigoureux esprits dans le cours d’un long ouvrage. Il y en a de non moins graves dans l’Énéide même. On dira que c’est un poème inachevé, et que l’auteur les eût fait disparaître. Mais, si Montesquieu a pu, dans l’Esprit des Lois, mettre impunément Christophe Colomb eu face de François Ier ; si Cervantès a pu, non moins impunément, nous montrer Sancho monté sur son âne, que lui a volé Ginès de Passamont, et qu’il n’a pas encore retrouvé, il n’y a rien de bien étrange à voir Homère ressusciter, sans le vouloir, tel obscur guerrier mort autrefois, et qu’il a endormi, en compagnie de tant d’autres, de l’éternel sommeil d’airain.

Du chant XIe de l’Odyssée.[modifier]

Je ne m’étonne point qu’on ait taxé d’interpolation certains épisodes de l’Iliade et de l’Odyssée, qui semblaient peu achevés, et qui pouvaient passer pour les œuvres d’une main vulgaire. L’évocation des morts, suivant quelques critiques, serait une interpolation, et mériterait par conséquent de disparaître de l’Odyssée. Voilà ce que je ne saurais admettre. Je rappellerai d’abord que c’est peut-être, de toutes les parties des poèmes homériques, celle que les anciens ont le plus souvent citée, sans que jamais aucun soupçon leur soit venu à l’esprit contre son authenticité. Je dis ensuite que ce chant est un des plus beaux de l’Odyssée, un des plus riches de couleur et de poésie, et que l’interpolateur eût été un insensé de noyer ainsi une œuvre de génie dans l’océan d’Homère.

On sent l’âme d’Homère dans ces paroles qu’adresse à Ulysse l’ombre de sa mère Anticlée « Ni Diane aux flèches assurées ne m’a tuée dans ma demeure, en me frappant de ses traits soudains, ni aucune maladie n’est venue consumer tristement mon corps et m’enlever la vie. C’est le regret de ne te plus voir, c’est l’inquiétude de ton sort, illustre Ulysse, c’est le souvenir de ta tendresse pour moi, qui m’a ravi la douce existence 49. » C’est bien le génie d’Homère qui a dis-posé la scène si dramatique et si saisissante de l’évocation ; c’est bien au plus grand des peintres qu’on doit tous ces tableaux qui se déploient aux yeux d’Ulysse. Quel autre poète qu’Homère eût pu décrire, avec cette naïveté et cette énergie, la mort d’Agamemnon « Neptune n’a point submergé mes vaisseaux, dit l’ombre du roi des rois ; il n’a point soulevé contre moi l’impétueux souffle des vents terribles ; des ennemis ne m’ont point frappé sur la terre dans un combat. C’est Égisthe qui a comploté ma mort, et qui m’a assassiné à l’aide de ma criminelle épouse. Il m’a convié à un festin dans sa maison, et j’ai été tué comme le bœuf qu’on assomme sur la crèche. Voilà de quelle mort pitoyable j’ai péri. Autour de moi tous mes amis tombaient successivement égorgés, comme des pourceaux aux dents blanches, qui vont fournir, chez un homme riche et puissant, ou à un repas de noces, ou à un pique-nique, ou à un splendide festin 50. » Lisez l’admirable description du supplice de Tantale et de Sisyphe, et vous reconnaîtrez la main du poète d’Ulysse et d’Achille.


  1. De l‘existence de Dieu, partie 1re, chapitre 1.