Histoire de la littérature grecque/Chapitre XXVII

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Librairie Hachette et Cie (p. 363-368).



CHAPITRE XXVII.

SOCRATE.


Caractère de Socrate. — Lutte de Socrate contre les sophistes. — Doctrines de Socrate sur le beau et sur l’éloquence.

Caractère de Socrate.


Il est impossible de parler des sophistes sans qu’à l’instant le nom de Socrate se présente à nous de lui-même.

Socrate fut, avant tout, leur contradicteur, leur ennemi convaincu, ardent, implacable. Il ne pactisa jamais avec eux ; et il parvint, à force de courage, de bon sens et d’esprit, sinon à extirper tout le mal qu’ils avaient fait, du moins à l’affaiblir considérablement, et à dissiper l’infatuation des âmes simples et sincères que leurs doctrines n’avaient pas tout à fait gangrenées. Socrate, né en 470, appartenait à cette robuste et brillante génération qui avait été bercée aux héroïques souvenirs de Marathon et de Salamine, et qui acheva, par les armes et par les arts de la paix, l’œuvre de la grandeur athénienne. C’était un homme instruit et lettré, comme l’étaient même les plus pauvres citoyens de la ville, grâce à cette excellente éducation publique si vivement décrite par Aristophane. C’était un soldat intrépide dans le combat, infatigable dans la marche, supportant avec une patience admirable la faim et la soif, le froid et la chaleur. C’était un citoyen toujours prêt à sacrifier sa vie au devoir, comme il le prouva dans plus d’une occasion, et comme il en donna par sa mort un éclatant et sublime témoignage. Le sculpteur Sophroniscus, son père, avait fait de lui un sculpteur ; et la nature ne lui avait pas refusé les qualités qui font le grand artiste. Mais il laissa bientôt le ciseau avec lequel il venait de façonner les trois Grâces, afin de se livrer à la sagesse, c’est-à-dire, selon la maxime qu’il avait adoptée pour devise, afin de se connaître lui-même. Il ne s’enferma point dans une contemplation solitaire : il communiqua à qui voulut sa sagesse. Il se fit le précepteur de ses compatriotes, non par amour du gain, ni pour faire parler de lui, mais en vertu d’une sorte de vocation intérieure. On le voyait, sur la place publique, discutant avec les uns et les autres, et travaillant de toutes ses forces à éclairer leur raison, à corriger leurs défauts, à former leurs esprits aux saintes idées du vrai, du beau et de l’honnête. C’était encore son métier de sculpteur, comme il disait ; seulement il avait changé d’outil et de matière.


Lutte de Socrate contre les sophistes.


Telle était la vie qu’il menait déjà depuis quelques années, quand les sophistes parurent. Il eut bien vite percé à jour et leur fausse science et leurs faux talents, et deviné quelle détestable peste venait de s’abattre sur Athènes. Il commença la guerre dès l’arrivée de Gorgias. Il la continua, sans paix ni trêve, jusqu’à la fin de sa vie, durant quarante ans entiers, contre les sophistes, contre leurs disciples, contre tous ceux qui, de près ou de loin, avaient subi l’influence désastreuse de leurs doctrines. Avec les disciples et les admirateurs, Socrate se contentait de ces conversations familières où, en interrogeant et en provoquant la réflexion, il amenait peu à peu l’interlocuteur à ses propres idées ; habile, comme il le disait lui-même, à accoucher les esprits, et exerçant sur eux, selon son expression encore, l’art de sa mère, la sage-femme Phénarète. Avait-il affaire avec les sophistes eux-mêmes, il y mettait plus de solennité ; et d’ailleurs ces grands hommes n’étaient pas de ceux qu’il eût à cœur de guérir, ou qu’il se flattât de ramener : tout ce qu’il voulait, c’était de démasquer leur ignorance réelle, l’impiété et l’immoralité de leurs enseignements.

Voici comment il s’y prenait d’ordinaire. Il se faisait conduire par quelque ami dans une de ces réunions publiques ou privées que le merveilleux personnage, Gorgias ou tout autre, devait honorer de sa présence et charmer de ses discours au plus juste prix. Il écoutait religieusement la magnifique dissertation ; il ne s’irritait pas des bravos décernés à l’orateur ; il témoignait même de son admiration pour des talents si prodigieux. Puis, quand l’enthousiasme s’était quelque peu apaisé, il demandait la permission d’adresser au savant homme une question toute simple, ou de lui demander une petite explication, qui ne l’embarrasserait guère. Le sophiste, par exemple, avait-il fait le panégyrique de la vertu, Socrate s’étonnait qu’il n’eût pas commencé par dire ce qu’était précisément la vertu, ce qui la faisait être la vertu et non pas autre chose. Que si le sophiste s’en tirait par une des énumérations dont j’ai parlé, et se mettait à faire la liste des diverses qualités qu’on nomme des vertus, Socrate n’avait pas de peine à lui montrer qu’il n’avait pas répondu à la question. Le sophiste se piquait d’honneur, et ne restait point à court de paroles. Tantôt il essayait quelque énumération nouvelle, que Socrate rejetait au même titre que la première ; tantôt il se lançait dans quelque amplification sur le pouvoir de la vertu, sur ses attraits, sur le bonheur et la tranquillité de l’âme vertueuse. L’assemblée, comme de raison, applaudissait à tout rompre ; mais Socrate insistait, et voulait avoir sa définition. Souvent, le sophiste impatienté avait recours à son arsenal d’arguments captieux, et posait à son tour des questions ou soulevait difficulté contre difficulté. C’était là que l’attendait Socrate. Alors, s’engageait la lutte véritable. Socrate, armé de principes assurés, d’un bon sens imperturbable, d’une clairvoyance que rien ne pouvait mettre en défaut, se dégageait de tous les liens avec prestesse et grâce, et ramenait la discussion à des termes précis. Avec une exquise politesse de formes, il se mettait à presser son adversaire, le forçait de concession en concession, le précipitait de piège en piège, jusqu’à l’absurde, jusqu’aux contradictions les plus ridicules. Il devenait manifeste, à la fin, que le sophiste ne savait pas même ce qu’était la chose sur laquelle il avait disserté ; et Socrate avait atteint son but.

Jamais Socrate n’abusait de la victoire. Il lui suffisait que l’ennemi rendît les armes, ou qu’il désertât la bataille. Sa plus cruelle vengeance, et il ne l’exerçait pas toujours, c’était de reprendre lui-même le sujet traité, et d’établir les vrais principes à la place du bavardage sophistique. Il ne le faisait même pas par un discours en forme. Une anecdote, un mythe allégorique qu’il avait entendu conter, disait-il, ou bien quelques apophtegmes, le commentaire d’un oracle, les paroles de quelque prêtre qu’il rappelait, il ne lui en fallait pas davantage ; et, pourvu que les auditeurs emportassent dans leur âme quelque germe nouveau de sagesse et de vertu ; pourvu surtout que beaucoup commençassent à se défier de leurs admirations irréfléchies, Socrate croyait avoir dignement accompli sa tâche. Il n’aspirait ni au renom d’homme éloquent, ni à celui de savant homme : « Tout ce que je sais, disait-il, c’est que je ne sais rien. » C’était la seule science dont il se targuât en présence des sophistes ; et l’ironie socratique n’est pas autre chose que la mise en pratique de cette maxime fameuse, à l’aide de laquelle Socrate fait trébucher à chaque pas la science prétendue des hommes qui ne savent pas qu’ils ne savent rien.


Doctrines de Socrate sur le beau et sur l’éloquence.


Mais Socrate n’était pas seulement le plus spirituel, le plus fin, le plus profond des critiques, et le plus courtois : il avait, sur tous les points essentiels de la morale, de la politique et de la religion, des idées parfaitement arrêtées, des solutions toutes pratiques ; et son ignorance apparente couvrait la science la plus réelle et même le plus complet système que jusque-là philosophe eût conçu. Ce n’était pas une de ces constructions fantastiques comme en avaient élevé les Ioniens ou les Éléates. Socrate, qui cherchait avant tout le beau et le bien, s’interdisait les spéculations sur la nature universelle des choses. Il ramena, comme dit Cicéron, la philosophie du ciel sur la terre. Ce n’est pas ici le lieu de rappeler quelles vives et saines lumières il répandit sur toutes les questions qui importent à la dignité et à la grandeur morale de l’espèce humaine. Je me bornerai à dire quelques mots de la manière dont Socrate parlait du beau, et de l’idée qu’il se faisait de véritable orateur et de la véritable éloquence.

L’artiste, suivant Socrate, ne saurait produire le beau dans ses œuvres en copiant servilement la nature. Il faut qu’il choisisse entre les éléments qu’elle fournit ; et ce choix suppose chez l’artiste une conception antérieure, en vertu de laquelle il est capable de distinguer ce qui est beau de tout ce qui ne l’est pas : « Il était allé un jour chez Cliton le statuaire ; il s’entretenait ainsi avec lui : « Je vois bien que tu ne représentes pas de la même manière l’athlète à la course, le lutteur, le pugile, le pancratiaste ; mais le caractère de vie qui charme surtout les spectateurs, comment l’imprimes-tu à tes ouvrages ? » Comme Cliton hésitait, et tardait à répondre : « C’est peut-être, lui dit Socrate, en conformant tes statues à tes modèles vivants, que tu les montres plus animées ? — Voilà tout mon secret. — Suivant les différentes postures du corps, certaines parties s’élèvent, tandis que d’autres s’abaissent ; quand celles-ci sont pressées, celles-là fléchissent ; lorsque les unes se tendent, les autres se relâchent : n’est-ce pas en imitant cela, que tu donnes à l’art la ressemblance de la vérité ? — Précisément. — Cette imitation de l’action des corps ne donne-t-elle pas du plaisir aux spectateurs ? — Cela doit être. — Il faut donc exprimer la menace dans les yeux des combattants, la joie dans le regard des vainqueurs. — Assurément. — Il faut donc aussi que la statuaire exprime par les formes les actions de l’âme[1]. » Socrate prouve de même au peintre Parrashius que la peinture doit reproduire surtout le caractère moral des personnages[2]. Le beau, d’après Socrate, le beau véritable, celui qui élève l’âme et qui allume en elle l’admiration et l’enthousiasme, est inséparable du bon, dans la réalité même comme dans la langue grecque, qui les unissait quelquefois en une seule expression, formée des mots beau et bon, et qui se servait du mot beau lui-même pour signifier aussi le bon et l’honnête.

Socrate n’appelait pas poésie une versification sonore, une musique qui ne parle qu’à l’oreille et ne dit rien à l’esprit. Il regardait la rhétorique et l’éloquence comme deux choses à peu près incompatibles. La seule tactique légitime, selon lui, c’est de s’emparer d’abord des idées admises généralement comme évidentes, mais à condition de les dégager insensiblement de tout impur alliage, et d’amener les auditeurs à ce qui est essentiellement vrai, bon et juste : « Dans toute discussion, il procédait, dit Xénophon, par les principes le plus généralement avoués, persuadé que c’était une méthode infaillible. Aussi n’ai-je connu personne qui sût mieux amener ses auditeurs à reconnaître les vérités qu’il voulait leur démontrer. C’est, disait-il, parce qu’Ulysse savait déduire ses preuves des idées reçues par ceux qui l’écoutaient, qu’Homère a dit de lui qu’il était un orateur sûr de sa cause[3]. » Platon a trop mêlé ses propres conceptions aux idées qu’il avait reçues de son maître, pour qu’on puisse distinguer avec certitude tout ce qu’il y a de vraiment socratique dans ses dialogues, même dans les plus socratiques. On sent toutefois assez souvent que ce que dit le Socrate du dialogue, Socrate vivant non-seulement a pu, mais a dû le dire. Ainsi, c’est bien Socrate qui a dû dire ces paroles que Platon lui fait prononcer dans le Gorgias : « Le bon orateur, celui qui se conduit selon les règles de l’art, visera toujours à ce but, la justice, et dans les discours qu’il adressera aux âmes, et dans toutes ses actions ; et, soit qu’il accorde, soit qu’il enlève quelque chose au peuple, il l’accordera ou il l’enlèvera par le même motif, son esprit étant sans cesse occupé de faire naître la justice dans l’âme des citoyens et d’en bannir l’injustice ; d’y faire germer la tempérance et d’en écarter l’intempérance ; d’y introduire enfin toutes les vertus et d’en exclure tous les vices. »

L’homme qui avait démasqué les sophistes, et qui avait consacré sa vie à la pratique de toutes les vertus, à la recherche et à l’enseignement de la vérité ; l’homme qui croyait que l’art n’est rien sans le beau, ni l’éloquence sans le juste, méritait mille fois de boire la ciguë ; et il la but. Un poëte tragique sans talent, un richard méchant ou fanatique et un démagogue éhonté s’associèrent pour l’accusation. Socrate fut condamné ; mais Mélitus, Anytus et Lycon ne tuèrent pas les idées de Socrate.

  1. Xénophon, Mémoires de Socrate, livre III, chapitre X.
  2. Id., ibid.
  3. Xénophon, Mémoires de Socrate, livre IV, chapitre VI.