Histoire de la littérature grecque/Chapitre XXVIII

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Librairie Hachette et Cie (p. 369-378).



CHAPITRE XXVIII.

ORATEURS DE LA FIN DU CINQUIÈME SIÈCLE AVANT J. C.


Démagogues. — Hommes d’État. — Antiphon. — Discours attribués à Antiphon. — Andocide. — Lysias.

Démagogues.


Dès que Athènes se fut laissé corrompre par les enseignements des sophistes, elle devint la proie des démagogues ; et les dernières années de Périclès, attristées par des calamités domestiques, le furent même un instant par l’injustice populaire. Ces chefs nouveaux, dont le peuple raffolait, n’étaient autre chose que les orateurs politiques formés par les sophistes. Ainsi ce que les sophistes ont fourni à la tribune athénienne, ce sont des hommes du genre de Cléon, d’Hyperbolus, de ce Lycon que j’ai nommé tout à l’heure ; c’est une foule de noms plus ou moins honnis dans l’histoire, et dont quelques-uns ne sont même connus que grâce aux sarcasmes des anciens comiques. Le seul de ces orateurs qui paraisse avoir eu un talent assez remarquable, c’est Cléon, comme il était sans doute le seul aussi qui eût du courage. Mais Cléon était un ambitieux sans principes, un homme farouche et emporté. Son éloquence se sentait à la fois et de la violence de son caractère et de la bassesse de son âme. Il avait le geste véhément, et Plutarque dit quelque part que Cléon fut le premier orateur qu’on vit ouvrir son manteau en parlant et se frapper la cuisse. Une certaine adresse impudente lui servait à dissimuler la perversité de ses desseins, et à les faire passer sous le couvert de l’intérêt général ; et sa verve intarissable, son outrecuidance militaire enchantaient les Athéniens. Thucydide dit de Cléon : « C’était le plus violent des citoyens, et celui de tous les orateurs d’alors dont le peuple goûtait le mieux les conseils[1]. » Il fut donné à Cléon de prévaloir jusqu’à sa mort contre les plus gens de bien, et de détruire presque toute l’influence politique de Démosthène et de Nicias, les deux meilleurs généraux de ce temps-là, mais à qui manquait la puissance oratoire. Les autres démagogues ne furent guère que des agitateurs de bas étage, des hommes qui n’avaient pour talent que les roueries et les finesses, non usées encore, de la sophistique.


Hommes d’État.


Il ne faut point compter parmi eux Alcibiade ni Critias. C’étaient, malgré tous leurs défauts et tous leurs vices, deux hommes d’État et non point deux démagogues, deux véritables orateurs et non point deux parleurs impudents. Ajoutez qu’ils ne s’étaient pas formés à l’école des sophistes. Alcibiade avait appris à connaître les affaires dans la maison de Périclès, son oncle et son tuteur. Il n’avait pas fait grand profit des leçons de vertu que lui avait données Socrate ; mais il se souvenait de ses leçons de goût. Il parlait avec une grâce parfaite et avec infiniment d’esprit ; et un léger défaut dans la prononciation, un grasseyement un peu enfantin, l’hésitation même avec laquelle il cherchait quelquefois le mot propre, n’empêchaient pas qu’on l’écoutât avec plaisir, de même que sa morgue aristocratique et ses insolences de bon ton avaient le don de charmer les Athéniens. Mais il n’avait pas même besoin, pour réussir auprès du peuple, de se mettre en frais d’éloquence. Les Athéniens s’éprirent, dès les premiers jours, de passion pour lui : il n’avait guère qu’à former des souhaits ; on obéissait instantanément à tous ses désirs. Aussi négligea-t-il de perfectionner ses talents oratoires, et demanda-t-il ses succès à d’autres prestiges, à sa jeunesse, à sa beauté, à son courage, à sa richesse et à ses libéralités.

Critias, le tyran et le poëte élégiaque, était aussi un disciple de Socrate. L’ambition fit de lui un homme violent et sanguinaire, un sophiste au besoin, habile à couvrir de généreuses apparences les plus détestables pensées ; mais il se garda bien d’emprunter aux sophistes leur style et leur façon de dire. C’était un pur attique, et par la simplicité du tour et par la langue. Son éloquence, comme sa poésie, était un peu sèche, mais non sans vigueur ni sans éclat. Il avait laissé des discours écrits, et il méritait de figurer dans la liste des orateurs classiques ; mais les critiques alexandrins se sont souvenus sans doute des vices et des crimes de l’homme, et ils ont condamné l’orateur.


Antiphon.


Il restait même encore, après Périclès, quelques hommes de la vieille génération, que l’âge n’avait point désarmés, qui n’étaient ni des sophistes ni des ambitieux, et qui perpétuaient, à travers cette corruption politique, les antiques traditions de l’honneur et de la vertu. Tel semble avoir été Antiphon, le digne ami de Thucydide et de Socrate. Il était né en 480, à Rhamnunte en Attique. Comme Thucydide, il eut plusieurs fois des commandements militaires, durant la guerre du Péloponnèse. On croit même qu’il fut archonte en 418. Il était l’âme du parti aristocratique. En 411, il fut mis en accusation et condamné à mort, à l’âge de soixante-neuf ans, sous prétexte de trahison, parce qu’il avait essayé de conclure la paix avec les Lacédémoniens. Son cadavre fut jeté hors du territoire, sa maison rasée, ses enfants et sa postérité dégradés de leurs droits civiques. Le discours qu’Antiphon avait prononcé pour sa défense était, dit-on, un chef-d’œuvre ; mais ses juges étaient sourds, et l’avaient condamné d’avance.

Thucydide fait un beau portrait de cet homme éloquent et honnête : « Antiphon, dit-il, ne le cédait en vertu à aucun Athénien de son temps ; il excellait et à penser et à exprimer ses pensées. Sa réputation de sévérité avait contribué à le rendre suspect au peuple ; mais pour ceux qui étaient en procès, soit devant les tribunaux, soit devant le peuple lui-même, l’appui d’Antiphon seul valait mieux que tous les conseils[2]. » Antiphon était, comme on le voit, encore plus un orateur judiciaire qu’un orateur politique. Il s’était voué surtout à la défense des accusés, et il avait fait mettre cette inscription au-dessus de la porte de sa demeure : Ici l’on console les malheureux. Il avait amassé à ce métier une fortune considérable, et aussi en enseignant aux jeunes gens ces principes de l’art oratoire que lui avaient révélés son talent, son expérience, surtout son âme. On prétend qu’à quarante ans et plus, il alla à l’école de Gorgias. Sans doute ce fut, comme Socrate y allait, pour pénétrer les vanités de la sophistique, pour apprendre à prémunir ses disciples contre les arguments captieux, et pour se confirmer lui-même dans ces graves et sévères méthodes. Les contemporains d’Alcibiade donnaient au vieil orateur de l’aristocratie le nom de Nestor ; et le titre de Rhamnusien était devenu synonyme d’homme éloquent, grâce à l’éloquence du citoyen de Rhamnunte. Antiphon déplaisait souverainement aux générations nouvelles ; et pourtant l’admiration triomphait des préventions de la haine.


Discours attribués à Antiphon.


Nous possédons quinze discours attribués à Antiphon. Mais la haute idée que nous sommes en droit de nous faire des œuvres qui lui avaient mérité l’honneur de figurer parmi les grands orateurs, ne permet guère de regarder ces discours comme authentiques. Ce sont des plaidoyers, dont trois seulement semblent avoir été prononcés dans des causes réelles. Les douze autres ne sont que des déclamations d’école, distribués en trois tétralogies : chaque tétralogie se compose de quatre discours roulant sur le même sujet. Il est fort possible que ces douze plaidoyers soient sortis de l’école même d’Antiphon, et que ce soient les rédactions de quelques exercices de ses disciples ; mais la main du maître n’y est pas beaucoup visible. Les trois autres eux-mêmes ne sont guère plus dignes d’Antiphon. D’abord on y chercherait en vain quelque chose qui ressemble à l’éloquence ; et, au lieu de cette plénitude de pensées, de cette gravité, de cette majesté, dont on prétend qu’Antiphon avait enseigné le secret à Thucydide, on y trouve en abondance, et dans le style et dans la diction, les défauts de l’école de Gorgias, les antithèses, les désinences symétriques, et toutes ces combinaisons de mots et de syllabes dont les sophistes étaient si fiers. Le moins mauvais des trois, le plaidoyer pour un Mitylénien accusé d’avoir assassiné en voyage un certain Hérode, en est lui-même infecté. Si ce discours est d’Antiphon, il faut ou que Thucydide nous ait trompés, ou que l’orateur ait été sujet à des chutes bien extraordinaires. Le Rhamnusien devait écrire pour ses clients des discours un peu plus pathétiques et un peu moins affectés que le plaidoyer pour Hélos de Mitylène. Peu nous importe d’ailleurs d’où viennent et ce discours et les deux autres, et surtout les trois tétralogies.


Andocide.


La vie d’Andocide forme avec celle d’Antiphon un frappant contraste. Il était né à Athènes en 468. Sa jeunesse fut livrée à de folles dissipations, son âge mûr à toute sorte d’intrigues, et la vieillesse même ne le rendit pas sage. Il acquit, par son talent, l’autorité que ne pouvaient lui donner ses vices. Il fut un des citoyens chargés de négocier, avec Lacédémone, la paix de trente ans qui précéda la guerre du Péloponnèse. En 415, il fut enveloppé avec Alcibiade dans une accusation de sacrilége, à propos de la mutilation des Hermès et de la profanation des mystères. Il s’en tira en accusant à son tour d’autres personnes qui n’avaient point été soupçonnées, et en profitant des privilèges accordés aux révélateurs. Il se mit ensuite à courir le monde, et il s’enrichit par toute sorte de moyens. Rentré à Athènes, il en fut chassé par les Trente, et il n’y revint qu’avec Thrasybule. On reprit plus tard contre lui la vieille accusation de sacrilége ; et, à soixante-huit ans, il lui fallut défendre sa vie de nouveau menacée. Il échappa cette fois encore ; mais il prit le parti de quitter sa patrie, où presque tous les gens de bien étaient ses ennemis, et il alla mourir en exil, sans doute dans l’île de Chypre, auprès de son ami le roi Évagoras, à qui il avait vendu à deniers comptants une petite-fille du juste Aristide, sa propre cousine et sa pupille.

Cet homme méprisable et méprisé se transformait à la tribune ou en face de ses accusateurs, et faisait oublier, à force de talent, toutes ses turpitudes. Ce n’était pas une éloquence impétueuse, ni ces mouvements sublimes qui ne partent que des grandes âmes. C’était un courant pur, limpide, d’une rapidité modérée ; une clarté d’exposition parfaite, un style sans aucun apprêt, simple, naïf, le style de la vieille école, et je ne sais quel parfum d’innocence qui ne sentait guère son Andocide. Tel se montre encore à nous cet orateur, dans les quatre discours qui nous restent des sept qu’il avait écrits. On en jugera à l’exorde du plaidoyer par lequel Andocide se défendit, en l’an 400, contre l’accusation capitale intentée par Céphisius et appuyée par Lysias :

« Les intrigues et les animosités de mes ennemis, acharnés à me persécuter dès l’instant de mon retour dans Athènes, vous sont connues, citoyens ; et de longues réflexions sur ce sujet seraient superflues. Je me borne à une juste demande, qui vous sera facile à accorder, et à moi bien précieuse. Songez qu’en comparaissant devant vous librement, sans caution, sans emprisonnement préalable, je m’appuie sur le bon droit, sur votre équité, certain que, loin de me laisser en proie à mes ennemis, vous m’arracherez de leurs mains par une sentence conforme aux lois et à votre serment. De toutes parts on me rapportait les paroles de ces hommes ; — Andocide n’attendra pas son jugement ; il s’éloignera, il prendra la fuite. Qui ? lui, affronter un procès périlleux, lorsqu’il peut partir, emporter d’abondantes provisions, retourner dans cette île de Cypre, où il a des domaines considérables donnés par la manificence d’un prince ! Quelle considération le retiendrait ici ? ne voit-il pas le triste état de la république ? — Combien de tels pensées sont loin de mon cœur, ô Athéniens ! Non, quelques jouissances que m’offre l’étranger, quelque humiliée que puisse être Athènes, je ne saurais vivre éloigné de ma patrie ; et le titre d’Athénien me semble bien préférable à celui de citoyen des villes les plus florissantes. Pénétré de ces sentiments, je remets ma vie entre vos mains. »

Tout le reste du discours sur les Mystères est digne de ce début. Andocide s’élève jusqu’au pathétique, quand il raconte ce qui s’est passé dans la prison où il était enfermé avec ses proches, et comment ceux-ci l’ont déterminé à faire des révélations. Il y a aussi des portraits de quelques-uns de ses ennemis, qui sont tracés de main de maître. Les autres discours d’Andocide, sans être des chefs-d’œuvre, sont remarquables par des qualités analogues, et précieux, comme le discours sur les Mystères, par les détails intéressants qu’ils nous fournissent concernant l’histoire contemporaine.


Lysias.


Lysias, que les Alexandrins nomment avec Antiphon et Andocide, est bien plus connu, non pas peut-être parce que nous possédons de lui un assez grand nombre de discours, mais parce que Cicéron a célébré plus d’une fois ses mérites. Il était né a Athènes en 459. Céphale, son père, était un riche Syracusain établi depuis quelque temps en Attique. Lysias, avec son frère aîné Polémarque, alla habiter Thuries en Italie, après la mort de son père. Il y resta longtemps, et il ne revint à Athènes qu’en l’année de la mort de l’orateur Antiphon. Après la prise d’Athènes par les Lacédémoniens, ils furent en butte, Polémarque et lui, à la haine des Trente. Leurs biens furent confisqués, et Polémarque forcé de boire la ciguë. Lysias s’enfuit à Mégare avec d’autres proscrits. Il rentra dans Athènes après la destruction de la tyrannie, et il fut admis par Thrasybule au nombre des citoyens. On lui contesta depuis ses droits ; et, pour un simple défaut de forme, il les perdit sans pouvoir jamais les recouvrer. Il mourut en 379, à quatre-vingts ans.

Lysias avait écrit plus de deux cents discours ; mais il n’en avait personnellement prononcé que quelques-uns. Sa condition d’étranger ne lui permettait pas de se mêler activement des affaires politiques ni de monter à la tribune : il écrivait pour d’autres, ou simplement pour être lu. C’est surtout comme auteur de plaidoyers qu’on l’estimait chez les anciens :

« Ceux, dit Cicéron dans le Brutus, qui prennent Lysias pour modèle, prennent pour modèle un orateur judiciaire non pas certes bien ample ni bien majestueux, mais néanmoins fin et élégant, et assez solide pour se bien soutenir dans les causes du barreau. » Ailleurs Cicéron répète le même éloge, puis il ajoute : « On oserait presque déjà le nommer un orateur parfait. » Quintilien, après avoir aussi parlé de la finesse et de l’élégance de Lysias, ajoute judicieusement : « Si c’était assez pour l’orateur d’expliquer des faits, il ne faudrait chercher rien de plus parfait que Lysias, car il n’y a chez lui rien d’inutile, rien de superflu. Cependant il ressemble plus à une claire fontaine qu’à un grand fleuve. »

Les Athéniens, si jaloux de leur atticisme, reconnaissaient dans Lysias un des plus purs écrivains attiques ; et ce renom fit de lui, dès son vivant, un classique, un auteur qu’on étudiait pour la diction et pour le choix exquis des termes. Mais, il faut bien le dire, c’était là presque toute l’éloquence de Lysias. Rien de plus tiède et même d’aussi peu intéressant que ses discours, à moins qu’on y cherche des renseignements historiques ou des particularités grammaticales. Quelques narrations bien faites, où tout a un air de naturel et de vraisemblance, c’est beaucoup trop peu pour justifier ceux qui veulent voir dans Lysias autre chose qu’un habile artisan de style. Lysias n’a pas même cette étincelle de la flamme oratoire qu’on sent chez Andocide. Voyez, par exemple, son accusation contre Ératosthène, celui des Trente auquel il attribuait la mort de son frère. Il raconte les malheurs de Polémarque et les siens presque aussi froidement que si c’était l’histoire d’hommes des temps antiques ; et, quand il peint la sanglante oligarchie des Trente, il ne trouve pas un de ces accents énergiques qui décèlent une véritable émotion. Que s’il en est ainsi d’un discours que Lysias avait prononcé lui-même, on peut juger de ce que sont des plaidoyers composés pour d’autres ou des discours d’apparat. Son Oraison funèbre des guerriers d’Athènes morts en secourant les Corinthiens est insipide. Nous ne pouvons nous faire à l’idée d’une éloquence sans enthousiasme et sans pathétique. Lysias avait écrit pour Socrate accusé un discours apologétique, que Socrate refusa. Si nous ne connaissions pas les motifs de ce refus, nous serions tentés de supposer que Socrate se défiait de l’éloquence de son ami, et qu’il ne se souciait pas d’être défendu par le froid accusateur d’Ératosthène.

Depuis que ceci a été imprimé pour la première fois, un professeur de l’Université, M. Jules Girard, a écrit, au sujet de l’atticisme de Lysias, une ingénieuse et savante dissertation. M. Girard ne tente point, contre nature, de faire de Lysias un prototype de Démosthène : il insiste avec raison sur les vraies qualités de l’écrivain, sur les services que Lysias avait rendus au bon goût par ses exemples, sur le charme de son style, sur l’admirable pureté de sa diction. Il ne m’en coûte rien d’admettre les résultats de cette étude approfondie. Tout ce que j’ai prétendu, c’est que Lysias ne remplit point l’idée que nous sommes en droit de nous faire de l’éloquence complète, du complet orateur. M. Girard le dit comme moi. Seulement il fait ses réserves en faveur de l’homme à qui l’éloquence a dû de pouvoir atteindre à la perfection du style oratoire. Après avoir montré ce qui distingue éminemment l’art grec et la poésie grecque : « L’éloquence athénienne, dit-il, si on se la représente à son plus haut degré de perfection, offre les mêmes caractères de précision, de beauté et de grandeur. C’est l’accord d’une pensée juste et belle avec une expression juste et belle. Les Athéniens jouissent alors avec bonheur de cette puissance d’une langue qui rend immédiatement, sans effort et sans détour, chacune des beautés, chacune des délicatesses de la pensée qu’elle traduit ; tant les rapports des mots et des idées sont exacts, tant leur union est intime ! si bien que l’harmonie des paroles fait saisir en même temps cette harmonie immatérielle des idées qui est la musique de l’âme. Cet idéal sublime n’est point dans Lysias : ni la nature de ses œuvres ni celle de son esprit ne le comportaient. Mais, s’il fut donné quelquefois à ses successeurs de l’atteindre, ils en furent en partie redevables à celui dont ils ne purent surpasser l’élégante précision et la gracieuse simplicité. Ils durent marcher dans la voie qu’il avait le premier tracée d’une manière certaine ; et la langue qu’il leur livra possédait déjà les qualités les plus essentielles au digne instrument de la grande éloquence. Il fallut seulement nourrir davantage cette éloquence un peu maigre, et distribuer des nuances plus riches et plus éclatantes sur cette teinte douce et unie qui était répandue également partout. Denys d’Halicarnasse compare les œuvres de Lysias à ces peintures anciennes qui manquaient des ressources d’un art plus avancé, et n’offraient encore ni la variété des couleurs, ni les effets d’ombre et de lumière, ni la science des tons et de la perspective, mais charmaient cependant par la correction irréprochable du dessin et l’inimitable pureté des contours. Ou bien aussi elles lui rappellent le talent déjà fin et gracieux du sculpteur athénien Calamis, que devaient bientôt éclipser la souplesse plus savante et la majesté plus hardie de Phidias. » Il n’y a, ce me semble, aucune contradiction entre ce qu’on vient de lire et ce qu’on a lu plus haut. En tout cas, c’est pour moi une véritable bonne fortune de pouvoir offrir au lecteur cette page à la fois solide et intéressante.

  1. Thucydide, livre III, chapitre XXXVI
  2. Thucydide, livre VIII, chapitre LXVIII