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Histoire de la littérature grecque (Croiset)/Tome 5/Période de l’Empire/Chapitre 7

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CHAPITRE VII
DE DIOCLÉTIEN À LA MORT DE THÉODOSE
L’ORIENT GREC AU IVe SIÈCLE


BIBLIOGRAPHIE

Les sophistes païens. — Himérios. Sur les mss., voir la préface de F. Duebner, dans son édition. Éditions de Wernsdorf, avec une traduction latine et un commentaire perpétuel, Gœttingue, 1790 ; de F. Duebner, dans le volume de la bibliot. Didot, qui contient les Philostrate, Paris, 1849. — Thémistios. Nous indiquons, en étudiant Thémistios, comment le recueil de ses discours s’est constitué et grossi peu à peu. Les très anciennes éditions sont devenues très incomplètes. La meilleure, aujourd’hui encore, est celle de G., 1832, d’après le ms. de Milan mis en lumière par Ang. Mai. Pour les Paraphrases d’Aristote, édition de L. Spengel, Leipzig, 1866, dans la Bibliot. Teubner ; voir, en tête du t. I, les indications relatives aux mss.Libanios. Au sujet des mss., consulter R. Foerster, De Libanii libris manuscriptis Upsaliensibus et Lincopiensibus, diss., Rostock, 1877. Première édition, Ferrare, 1517. Éd. de Fréd. Morel, avec trad. lat. et notes. Paris, 1606-1627 ; de Reiske, avec des notes, 4 vol. in-8o, Altenburg, 1791-97, la meilleure jusqu’ici, bien que laissant encore beaucoup à désirer. La correction du texte a été avancée en ce siècle par de nombreux travaux critiques, et surtout, depuis une trentaine d’années, par ceux de R. Foerster, publiés dans l’Hermes, le Philologus, le Rhein. Museum et les Jahrb. für class. Philol. Une édition critique est fort à souhaiter. Les Lettres de Libanios ont été publiées par Wolf, Leipzig, 1711, et complétées par le même, Amsterdam, 1738.

Philosophes, Savants, Historiens. — Pour les Vies des philosophes d’Eunape, l’édition savante est celle de Boissonade, 2 vol. in-8°, Amsterdam, 1822, avec des notes ; seconde édition du même, jointe aux Philostrate de la Bibl. Didot, Paris, 1849. Pour les fragments historiques d’Eunape et des autres historiens, ainsi que pour les œuvres de philosophie, de médecine, de science, voir les notes au bas des pages.

Julien. Manuscrits. Voir la préface de l’édit. de Hertlein, t. I et II. — Éditions. Première édition, P. Martin, Paris, 1583. Éditions de Petau, Paris, 1630 ; de Spanheim, Leipzig, 1696. Édition critique de C. Hertlein, 2 vol., Leipzig, 1875-76, Bibl. Teubner. Pour l’écrit contre les chrétiens, qui ne figure pas dans l’éd. Hertlein, Jul. imperat. librorum contra Christianos quæ supersunt, éd. C. J. Neumann, Lipsiæ, 1880.

Quintus de Smyrne. Sur l’établissement du texte, voir la préface de l’édition de Koechly et de celle de Zimmermann. Première édition : Alde, Venise, 1504. Éditions de Tychsen, Deux-Ponts, 1807 (incomplète, le t. I seul a paru) ; de F. J.· Lehrs, dans l’Hésiode de la Bibl. Didot, Paris, 1839 ; de A. Koechly, avec des prolégomènes et des notes critiques, Leipzig, 1850 ; de Zimmermann, dans la Bibl. Teubner.

Eusèbe. Sur la tradition des œuvres d’Eusèbe, Harnack, Gesch. d. Altchr. Litteratur, I, p. 551. — Édition d’ensemble, Migne, Patrol. grecque, t. XIX-XXIV. Éditions partielles : Chronique, éd. A. Schœne, 2 vol. in-4°, Berlin, 1866-1875 ; Histoire de l’Église, éd. de Henri de Valois, Paris, 1659-1673 ; avec les deux écrits sur Constantin ; de Heinichen, 1868-70 ; de Dindorf, Leipzig, 1871, Bibl. Teubner ; Préparation évangélique et Démonstration évangélique, éd. de Dindorf, Leipzig, 1867-1871, Bibl. Teubner. — Athanase. Éditions d’ensemble des Bénédictins (J. Lopin et B. de Montfaucon), Paris, 1698 ; de Migne, Patrol. gr. XXV-XXVIII, Paris, 1857. — Écrivains secondaires. Indications bibliographiques au bas des pages. — Basile. Édition des Bénédictins (J. Garnier et Pr. Maran), 3 vol. in-fol., Paris, 1721-1730 ; Migne, Patrol. gr., t. XXIX-XXXII, Paris, 1857. — Grégoire de Nazianze. Édition des Bénédictins (Ph. Clemencet et A. B. Caillau), Paris, 1778-1840 ; Migne, Patrol. gr., t. XXXV-XXXVIII. Quelques·unes des poésies figurent dans l’Anthologia græca carminum christianorum de W. Christ et M. Paranikas, Leipzig, 1871. — Grégoire de Nysse ; Migne, Patrol. gr., t. XLIV·XLVI, Paris, 1858. — Jean Chrysostome. Éditions complètes du P. Fronton du Duc, avec trad. lat., 12 vol. in-fol., Paris, 1609-1633 ; de Montfaucon, avec trad. lat., 13 vol. in-fol., Paris. 1718-38 ; de Migne, Patrol. gr., XLVII-LXIV. Fr. Duebner avait commencé à publier dans la Bibl. Didot des Opera selecta ; le t. I a seul paru, Paris, 1861 ; il contient Adv. oppugnat. vitz monasticæ, De virginitate, Adversus eos qui apud se habent virgin es subintroductas, Quod regulares feminæ viris cohabitare non debeant, Ad viduam juniorem, De non iterando conjugio, De sancto Babyla, De sacerdotio, Homiliæ de statuis, Cathecheses.


sommaire

I. Caractères généraux du ive siècle. Dernier éclat de la sophistique païenne. Avènement de l’éloquence chrétienne. — II. Les écoles. Sophistes en renom. Himérios, Thémistios, Libanios. — III. L’histoire profane. Eunape et Olympiodore. — IV. La philosophie. Jamblique et ses successeurs. Les sciences : Oribase, Diophante. — V. Julien. Ses écrits. L’historien, le moraliste, le mystique, le pamphlétaire. Sa correspondance. — VI. La poésie profane au ive siècle. Quintus de Smyrne. Les Argonautiques orphiques. VII. Littérature chrétienne. Transition entre le ive siècle et le ve : Eusèbe de Césarée. — VIII. L’Arianisme. Arius et les écrivains ariens. Athanase, sa vie et ses écrits ; son génie et son éloquence. — IX. Écrivains secondaires. Apollinaire de Laodicée, Macédonios, Didyme l’Aveugle, Cyrille de Jérusalem, Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, Épiphane. — X. Les Cappadociens. Basile ; sa vie et ses écrits ; caractères de son éloquence. — XI. Grégoire de Nazianze. Sa vie et ses écrits. Le poète, le théologien et l’orateur. Grégoire de Nysse. XII. Jean Chrysostome. Sa vie. — XIII. Classement de ses écrits. — XIV. Le moraliste et l’orateur.

I

Après la sombre période que nous venons de traverser, le ive siècle apparaît tout à coup, dans l’histoire de la littérature grecque, comme une seconde renaissance. De nouveau, nous rencontrons dans la société païenne des orateurs en renom, un Ilimérios, un Thémistios, un Libanios. Sur le trône, voici des princes remarquables, un Constantin, un Julien, un Théodose, qui ne sont pas seulement des hommes de guerre, mais aussi des politiques, et qui exercent sur le monde entier une influence profonde. D’ailleurs, à côté de l’éloquence païenne, et bien au dessus d’elle, se produit alors une puissante éloquence chrétienne, celle des Athanase, des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Chrysostome. Et, si nous regardons auteur d’eux, l’aspect de l’Orient grec est tout autre qu’au siècle précédent. Tandis qu’alors le mouvement des idées semblait nul en dehors des écoles, à présent au contraire l’agitation est partout. De grands débats excitent et passionnent les esprits ; de grands courants d’opinion se forment, puis se heurtent bruyamment. La parole et la pensée redeviennent ce qu’elles avaient cessé d’être depuis bien des siècles, des instruments d’action. Fait capital, qu’il faut expliquer dans ses origines et montrer dans sen développement.

La monarchie administrative substituée par Dioclétien à la monarchie militaire rend la paix à l’empire. Les conflits entre prétendants deviennent rares et de peu de durée. On voit de nouveau des règnes qui durent, ceux de Constantin (323-337), de Constance (337-361), de Valens (364-378), de Théodose (379-395). Ceci déjà est favorable aux lettres, qui n’aiment pas le bruit des armes. En entre, l’institution d’une capitale romaine à Byzance, si elle ne change pas la condition sociale et politique des provinces hellénisées, donne du moins à l’ambition des Grecs un objet plus prochain. Dans l’administration reconstituée, des emplois de toute sorte s’offrent à eux. L’école des rhéteurs a une porte ouverte sur la hiérarchie des fonctions officielles ; il y a la de quoi stimuler ceux que le prestige des charges publiques séduit, c’est-à-dire toute la classe supérieure de la société, et une bonne partie de la classe moyenne[1].

Mais la vraie cause du réveil inattendu des esprits, c’est le conflit des opinions religieuses, et, par conséquent, c’est le développement du christianisme.

Au second siècle, le christianisme n’avait guère fait que se défendre contre les persécutions et les calomnies par la bouche de ses apologistes ; au iiie siècle, il avait constitué les fondements de sa philosophie ; au ive, reconnu officiellement par Constantin, il vise à expulser le paganisme. Et celui-ci, qui se sent alors en grand danger, s’inquiète, se défend, réclame tout au moins la liberté. On sent l’influence vive de cet état de choses chez des esprits modérés tels que Thémistios et Libanios, qui ont des amis dans les deux partis ; on la sent très forte chez les natures passionnées, telles que Julien et presque tous les grands évêques du temps. Cette inquiétude, cette lutte pour la domination, ces grandes questions qui touchent aux droits de la conscience et aux croyances les plus chères, voilà ce qui fait que la parole retrouve alors une sincérité qu’elle avait trop oubliée.

D’ailleurs la lutte n’est pas seulement entre païens et chrétiens ; elle s’élève, plus ardente encore, parmi les chrétiens eux-mêmes, entre orthodoxes et hérétiques. Aux hérésies multiples des siècles précédents, hérésies d’écoles ou de petites sectes, succèdent maintenant des combats d’opinions qui touchent au fond même de la croyance. C’est le cas de l’Arianisme. Toute la société chrétienne se passionne pour ou contre le dogme de la consubstantialité. Et cette passion suscite dans les deux partis des champions ardents, qui mettent au service de leur cause toute leur science, toute leur dialectique, tout leur zèle, et dont la parole retentit au loin. En même temps, l’enseignement de la morale chrétienne prend une extension nouvelle. Comme il s’adresse à de grands auditoires, dans des villes populeuses où le riche et le pauvre se coudoient, il acquiert une portée sociale qu’il n’avait pas eue jusque-là. Le moraliste chrétien ne parle plus seulement pour quelques fidèles, animés du même esprit que lui, mais aussi pour des grands, pour de hauts fonctionnaires, quelquefois pour des personnages de la cour, en tout cas pour des gens du monde. Il faut leur faire l’application d’une doctrine qui les étonne, qui trouble leurs habitudes et leurs conventions ; et c’est une tâche difficile, où les plus grands talents trouvent un emploi digne de leurs facultés.

Or, justement en ce même temps, ces talents abondent dans l’église chrétienne. À présent qu’elle attire à elle les classes supérieures, elle compte en grand nombre, parmi ses diacres ou ses prêtres, des hommes qui ont reçu l’éducation hellénique ; les élèves des sophistes lui apportent l’art qu’ils tiennent de leurs maitres ; cet art, ils le mettent au service des idées et des sentiments que le christianisme leur fournit. Leur éloquence séduit des auditoires, qui, eux aussi, comptent désormais bien des lettrés. Leur succès, leur culture supérieure, leur intelligence plus ouverte les désignent pour les dignités ecclésiastiques. Ainsi ce sont les leçons de Prohœrésios, d’Himérios, de Libanios, jointes à l’esprit de l’évangile, qui font les grands évêques du ive siècle. L’hellénisme s’unit en eux à la tradition chrétienne. Et il résulte de là un essor littéraire vraiment remarquable, bien que l’influence du goût sophistique s’y fasse trop sentir.

Toutefois, dès le siècle suivant, cet essor prendra fin, et le byzantinisme va commencer d’apparaître. En y regardant de près, on en découvre déjà les germes dans la littérature du ive siècle.

D’abord le régime politique auquel l’empire est alors soumis est essentiellement contraire au libre mouvement des esprits. Ce régime est un despotisme administratif qui fait tout aboutir au maître. La liberté religieuse ou la persécution, la prédominance de telle ou telle doctrine sont choses qui dépendent en grande partie de sa volonté. Comment, dans ces conditions, l’esprit d’intrigue ne l’emporterait-il pas sur le goût de la libre discussion ? Les païens ne comptent que sur l’empereur pour les défendre, s’il est païen lui-même comme Julien, ou pour les ménager, s’il est chrétien, mais politique. Les évêques, de leur côté, agissent à la cour, cherchent à s’y faire des appuis, trop souvent à y former des cabales. Théophile d’Alexandrie, plus habile que Chrysostome, est plus puissant que lui à Constantinople et réussit à l’expulser. Toute l’éloquence du monde est plus faible que l’influence d’une femme qui gouverne la volonté d’Arcadius. Cette soumission nécessaire de tous à un homme, qui est lui-même bien souvent le jouet des intrigues ou l’instrument des factions, c’est déjà un des traits caractéristiques du byzantinisme.

En voici un second, non moins frappant. Si l’on excepte les quelques années du règne de Julien, le christianisme devient tellement le maitre dans cette société qu’il y absorbe tout. Sous les empereurs chrétiens, les orateurs païens sont réduits au silence ; tout au plus peuvent-ils plaider indirectement pour la liberté de conscience, à condition que le plaidoyer se dissimule sous l’éloge. Et non seulement il n’y a bientôt plus de résistance ouverte, mais, peu à peu, toute activité indépendante d’esprit disparaît. La philosophie n’a plus le droit d’attirer l’attention. Seules, la théologie et la morale religieuse peuvent paraître au grand jour. Il semble que ce soit pour le christianisme un succès définitif, et c’est en réalité la cause la plus puissante de la diminution intellectuelle et morale qu’il va subir dans les siècles byzantins. Lorsque le monde grec tout entier ne se passionnera plus que pour les disputes d’une orthodoxie subtile, on ne verra plus surgir ni d’Athanase, ni de Chrysostôme. La pensée captive tournera sur elle-même, enfermée dans des discussions stériles, et la morale, privée du contact d’une vie sociale active et intelligente, s’enfermera dans un mysticisme monacal qui ôtera aux consciences leur ressort. Tout cela encore, c’est le byzantinisme, et tout cela est visible déjà sous les belles apparences du ive siècle.

Ainsi, à plusieurs signes, le déclin prochain se laisse deviner. Mais, pendant tout un siècle encore, les forces bienfaisantes l’emportent sur ces causes d’affaiblissement et de décadence. Elles produisent même de grandes choses qu’il faut essayer de mettre ici dans leur jour.

II

La sophistique s’était prolongée et soutenue à travers tout le iiie siècle, sans produire ni professeurs ni orateurs comparables en renommée à ceux de l’âge précédent. Dès le commencement du ive siècle, elle semble se ranimer, et de nouveau s’élèvent de grandes réputations d’école, au moins égales à celles qui avaient brillé au siècle des Antonins.

Toutes les villes de l’Orient grec ont alors leurs maîtres d’éloquence, dont les noms, oubliés aujourd’hui, sont fréquemment cités dans la littérature du temps. Quelques grandes villes possèdent même des groupes d’écoles, et jouent le rôle de véritables métropoles intellectuelles. Les plus célèbres en ce genre sont Athènes, Constantinople, Nicomédie, Pergame, Antioche, Alexandrie. Vers le milieu du siècle, la plupart d’entre elles sont dans tout leur éclat[2]. Les étudiants y affluent. Groupés dans chacun de ces centres auteur des divers maîtres en renom, ils forment de véritables factions, rivales et turbulentes, qui se disputent les nouveaux venus par la ruse, et au besoin par la force. Ainsi enrôlées, les recrues prêtent serment au professeur qui a su se les approprier ; dès lors, elles lui doivent leurs applaudissements. L’admiration devient affaire de parti, et elle n’en est que plus passionnée. Toute cette jeunesse a réellement foi en la rhétorique, elle croit au génie de ses maîtres, elle s’attache avec passion à ces hommes dont l’enseignement et les exemples semblent ouvrir le chemin de la fortune. Il en est ainsi du moins jusqu’au règne de Julien. Après lui, dans le dernier tiers du siècle, un déclin assez rapide paraît se faire sentir[3].

Les noms des grands rhéteurs de ce temps se lisent dans les Vies des Sophistes d’Eunape, avec un certain nombre de détails sur leur personne et leur talent. Mais, à vrai dire, ni un Julien de Cappadoce, ni un Apsinès, ni un Prohærésios, ni un Épiphanios, ni un Diophante, ni un Akakios[4], ni d’autres illustrations de même ordre, ne semblent mériter autre chose qu’une simple mention. Nous n’avons rien d’eux, et sans doute il n’y a guère lieu de le regretter. Les seuls, entre les maîtres du ive siècle, qui doivent nous arrêter quelques instants, sont ceux dont les œuvres ont été conservées, en partie au moins. Ils sont au nombre de trois seulement : Himérios, Thémistios et Libanios.

Le moins intéressant des trois est Himérios, qui ne fut qu’un homme d’école, entièrement étranger à la vie politique de son temps[5]. Né à Pruse en Bithynie vers 315, fils du rhéteur Aminias, il fut élevé pour la rhétorique, qui devait étre l’occupation de toute sa vie. Apres avoir fréquenté les écoles d’Athènes, il s’établit comme maître dans cette ville. Il ne la quitta qu’un instant sous le règne de Julien, appelé par ce prince à Constantinople. Dès la mort de son protecteur, il y revint et y reprit son enseignement, qu’il semble avoir continué avec le même succès sous les règnes de Valens et de Théodose, jusqu’à sa mort, en 386. Pendant une quarantaine d’années par conséquent (de 350 environ à 386), l’école d’Himérios à Athènes fut, selon sa propre expression, comme un « théatre », où il donna aux curieux le spectacle de son éloquence. Parmi ses auditeurs, vinrent s’y asseoir, entre 354 et 359, Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze : les chrétiens lettrés faisaient presque autant de cas de son talent que les païens.

Ses Discours sont en grande partie perdus. Photius en lisait encore 71, dont il nous a laissé des analyses ou des extraits (Ἐϰλογαί (Eklogai)) ; nous n’en possédons plus que trente-quatre dans le texte original, soit en entier, soit incomplets. Les uns sont de simples amplifications d’école sur des sujets fictifs[6] ; les autres, des œuvres de circonstance[7]. À quelque classe d’ailleurs qu’ils appartiennent, ce qui y manque le plus, ce sont les idées. Personne n’a moins pensé qu’Himérios. L’éloquence, telle qu’il la comprend, tient à la fois de la poésie et de la musique ; poésie toute superficielle, sans force de sentiment ; musique caressante et monotone, qui se contente de charmer l’oreille. En un autre temps, Himérios eût sans doute été poète plutôt qu’orateur, mais il eût été surtout poète de tradition et de métier, combinant habilement des réminiscences en des formes conventionnelles. Nulle trace en lui de dialectique ni de véhémence. Son discours est fait de mythes, d’images, de comparaisons, de descriptions, qu’il emprunte surtout aux poètes lyriques, dont sa mémoire était pleine. Nous lui devons ainsi quelques paraphrases de pièces perdues d’Alcée, de Sapho, d’Anacréon ; et, probablement, nous reconnaîtrions que nous lui en devons plus encore, s’il était toujours possible de distinguer dans ses développements ce qui est emprunt. Par son élégance, par sa mélodie, par les souvenirs classiques dont elle était imbue, cette prose sonore et vide a charme les contemporains. De vrais orateurs, comme S. Basile et S. Grégoire de Nazianze, ont même profité de son influence : ils ont senti, en l’écoutant, la valeur du rythme, du tour aise, de l’expression choisie ; ils ont reçu d’elle, en un mot, cette tradition du style qui avait manqué aux docteurs chrétiens du iiie siècle. Que ce soit donc là, faute de mieux, la louange durable d’Himérios.

Un intérêt plus sérieux s’attache à Thémistios, grand personnage, mêlé aux événements politiques de son temps, et digne de respect, autant par la noblesse de son caractère que par son talent.

Thémistios[8] naquit entre 310 et 320, probablement en Paphlagonie, ou son père Eugénios possédait un domaine. Cet Eugénios, riche et intelligent, s’adonnait à la philosophie et aux lettres : il semble avoir professé avec un certain éclat, pendant une partie au moins de sa vie[9]. Thémistios fut élevé d’abord auprès de lui, et sans doute par lui. Il lui dut le goût de la philosophie et des lettres, un attachement éclairé à l’hellénisme, la modération et la dignité du caractère, enfin le germe de cette éloquence douce, claire, brillante, qui allait faire sa fortune. Parvenu à l’âge d’homme, il voyagea[10]. En 347, il était présenté à l’empereur Constance, auquel il avait l’honneur d’adresser une harangue officielle[11]. Ce fut sans doute vers ce temps qu’il ouvrit école à Constantinople, et des lors la capitale de l’Orient devint son domicile. Son enseignement semble y avoir obtenu un grand succès. Lui-même nous apprend qu’on venait en foule, de Grèce et d’Ionie, pour l’entendre. Un philosophe de Sicyone, nommé Celse, amena un jour à Constantinople un certain nombre de ses disciples, aussi désireux que lui de jouir de son éloquence[12]. Thémistios commentait dans son école les œuvres de divers philosophes ; mais, orateur par tempérament, il prononçait de plus, en mainte occasion, des discours de morale[13]. En 355, lorsque Constance le fit entrer dans le sénat de Byzance, sa réputation était déjà éclatante[14]. Deux ans plus tard, il fut député par ce même sénat pour aller saluer à Rome le même empereur, à l’occasion de son triomphe. À l’en croire, de grands efforts furent faits pour l’y retenir. Il refusa toutes les offres, ne voulant pas quitter sa chère Constantinople. Sa carrière n’en fut pas moins brillante. Il était devenu, peu à peu, un des grands personnages de l’empire. Julien, en 362, lui offrit de hautes dignités, qu’il n’accepta pas[15]. Sous son successeur, Jovien, ce fut Thémistios qui, au nom du sénat, harangua l’empereur à propos de son consulat de 364[16]. Ces faveurs impériales se continuèrent sous Valens et sous Théodose. Ce dernier lui conféra, en 384, le titre de préfet de la ville[17], et lui confia l’éducation de son fils Arcadius. Thémistios dut mourir avant l’avénement de son élève en 395, car il ne nous reste rien de lui qui se rapporte à ce nouveau règne.

Ces indications définissent le rôle de Thémistios[18]. Maître renommé, il fut, en outre, l’orateur officiel de Constantinople, et par conséquent de l’Orient grec. Ce rôle, il le dut à son talent ; mais son caractère lui permit de le remplir avec honneur. En un temps d’adulation, il sut parler aux empereurs avec dignité et leur donner parfois, sous forme d’éloges, d’utiles conseils[19]. Chose plus difficile encore, dans une société déchirée par les discordes religieuses, il se fit estimer de tous, païens et chrétiens. Sincèrement attaché à l’hellénisme, il réclama la liberté religieuse, avec une véritable élévation de pensée.

Il nous reste de lui, d’une part, un recueil de paraphrases sur un certain nombre de traités d’Aristote, d’autre part, des discours.

Les Paraphrases (Παραφράσεις τοῦ Ἀριστοτέλους (Paraphraseis toû Aristotelous)) sont le débris d’un de ses premiers ouvrages. Il nous apprend (23e Disc., p. 355, Dind.) qu’il les avait composées pour lui-même dans sa jeunesse et qu’elles furent publiées sans son aonsantamant. Ellas ambrassaiant probablamant touta l’oeuvre d’Aristote. Celles qui nous restent sa rapportant aux Analytiquas, a la Physique, aux J traités De l’dme, De Ia mémoire, Du sommeil, Das songes, De la divzhation *. Un tel ouvrage ne pouvait viser a 1’originalité. Il ast aisé d’an critiquar la méthoda mama an alléguant qua l’autaur na fait quo délayar ca qu’Aristote avait dit plus fortamant. Mais la concision d’Aristote est souvant obscure, tandis qua l’intarprétation un peu molle de Thémistios est beaucoup plus claire. C’est ancora un mérita qua da nous aider souvant a comprandra una panséo qui sa dérobe; at la livra, tal qu’i1 ast, dénota a coup sor un asprit soupla. pénétrant at lucide.

Mais, si l’on veut connaitre Thémistios, c’ast dans sas discours qu’il faut la charchar. Photius an lisait tranta- six *. Nous n’an possédons plus qua tranta-cinq, qui ont été ratrouvés at rassamblés pau 21 pau ’. Vingt da cas discours sont das haranguas officiallas; las autras sa rapportant ou a das circonstanoas particuliaras ou a das sujats da morala. Tous sont utilas a lira pour connaitre soit las événamants du tamps, soit las hommas at las mmurs, soit l’orataur lui-mama. Parmi las plus intérassants, il faut citar Ia 23** (E0<pw·ri;q), ou Thémistios, répondant a des critiques vraies ou supposées, présente,

1. Las Paraphmses ont été éditéas an darniar liau par L. Spengel, dans la Biblioth. Taubnar, 2 vol., 1866. Spangal a corrigé 1’édition da Patrus Victorius.

2. Photius, cod. 74.

3. Dans la promiéra moitié du XVI’ siécla, on n’an connaissaitqua huit, caux qui iiguraut dans 1’édition da Trincavalli, 1534. _ H. Estianna an publia six autras, an 1562. L’édition da Patau, 1618, an contiant dix-nauf; calla da Hardouin, 1681, tranta·daux. Ang. Mai y a joint, an 1816, la Hap}, mq épxig at la Disc. sur Eugé· p nios. Un tranta·cinquiéma discours (11 Valens) ua nous a été consarvé qua dans una traduction latine. THEMISTIOS 875 sous forme d’apologie personnelle, une sorte de tableau d’ensemble de sa vie; le 21·° fllepi H6; dp;(_·h';), oin il ex- plique comment il a pu accepter de Theodose la charge de prefet de la ville sans dementir les principes de sa philosophie; et, dans un autre genre, le 5°, a Jovien, q sur la tolerance religieuse, dont une partie se retrouve dans le 12°, a Valens; enfin le 19**, a Theodose, sur l’humanite (’E1:E 1-2] Qt).1V0p(•)7€£Q 1-06 abroxpiropo;). ‘ l L’eloquence de Themistios est generalement molle et “ ornee, officielle et academique ; mais elle a de la grece, l de la noblesse, de 1·éc1at, et elle s’inspire de sentiments q eleves, qui lui communiquent par moments une certaine “ force. Son chef-d’oeuvre est le discours a Jovien, plein de saines ct genereuses pensees. La liberte de croyance et de culte est pour l’orateur un don de Dieu : a Celui qui use de violence en matiere religieuse, dit-il, sup- prime la liberte que Dieu meme a concedee. » Et en fait, ajoute-t-il, la violence est sterile, car l’eme s’y de- robe : << Cette loi de liberte, ni les coniiscations, ni les croix, ni les bulchers ne peuvent la detruire; tu peux emprisonner le corps, le livrer meme a la mort; l’ame s’en ira, emportant avec elle sa loi et la liberte de sa pensee, alors meme que la langue aura subi la contrainte *. » De telles paroles font grand honneur a celui qui les a prononcees. Et elles ne sont pas excep- tionnelles chez lui. Toute son eloquence a vise a re- commander l’humanite, la justice et la haute culture de l’esprit. Etant lui-meme sans passions, il a pu garder, en ce siecle de discordes et de mutuelles denonciations, une v sereine impartialite, un peu froide sans doute et sur- ` l 1. 5• Disc., p. 81, Dind.Z ‘O Bbvcpocciywv évéyxqv écpaipairan ·r·};v éEou· · l ciav Ev 6 (mb; avvqeepvgcz. — Kal ·..·oi3vov os) xp·qp.ai·rwv cicpaipcctg, 06 cubic- l src;. 06 itupxafziz tbv v6p.ov m61to·rc Maécaro. dike: rb p.kv c6>p.a 6iEcz.; nal l &‘|TOX‘•'lV£t§, all OGTC0 0lx';|0'iTGL é).EUOépGV [.L£‘€& TOS v6p.ou q ouunepnqalpovca rhv •{v¤3p.·r;v, zi nad ·c·};v ylérrrcnv t·x6s.ac0•£·q. l


876 `CHAP. VII. —L'ORIENT GREG AU VI° SIECLE tout trop amie des discours, mais qui donne a son per- sonnage quelque chose de sympathique. Cette sagesse, grave et douce, nous sommes loin de la trouver également chez son contemporain, Libanios ’ d’Antioche : veritable nature d’homme de lettres, su- jette a s’engouer et it s’irritcr, intelligence vivo et bril- ' lante, sans grande étendue ni force de rétlexion, bel es- prit, mais en {in de compte honnéte, éloquent, applaudi, et o[l`rant, par ses qualités comme par ses défauts, une image assez fidele de la société paienne du temps. Né a Antioche, en 314, Libanios était issu d’une fa- mille riche et considérée '. Ayant perdu de bonne heure son pere, il futélevé par les soins de sa mere et de ses oncles. Quand il eut achevé ses premieres études dans sa ville natale, saisi d’un vif amour pour 1’éloquence, il se rendit a Athenes, en 336. pour s’y perfectionner dans la rhétorique. La, au lieu de s’attacher aux maitres les plus renommés, Epiphanios ou Prohazrésios, il suivit les lecons de l’obscur et mediocre Diophantos qui l’avait circonvenu· habilement. Au reste, il semble avoir fait son education oratoire surtout en lisant et en relisant l les anciens orateurs attiques. Bientot, il fut en état d’ai· der son maitre dans son enseignement, et il professa ainsi a Athenes, en qualité d’adjoint, mais pendant peu q de temps. Apres un court voyage, nous le voyons en 342 1. La principale source, pour sa biographie, est le 1•· Discours q (Bio; inept ri; éauroi réxqql, qui semble avoir été composé en 374 et q complété plus tard. Il y a en outre beaucoup de renseignements A tirer de ses autres discours et de sa. correspondence. Nous avons aussi une notice assez détaillée dans les Vie: des Soph. d’Eunape, son contemporain, et une autre pen étendue dans Suidas (v.At6dvto;; cf. ’Axém¤;). La vie de Libanios a été étudiée de prés par Sievert, Das Leben des Libanius, Berlin, 1868. Voir L. Petit, Essai sur la vie et la correspondence du sophiste Libanius, Paris, 1866 : la vie de Li- banius y est résumée commodément en un tableau ch ronologique, p. 15·18. l


LIBANIOS 877 établi a Constantinople, at la téte d’une école pros- pere. Ses succes lui attirent des envieux : leurs intrigues et leurs calomnies l’obligent a s’éloigner. A l’age de trente-deux ans, en 346, chassé de Constantinople, il va professer a N icée, puis a Nicomédie, 0`l il semble avoir retrouvé le méme succés. Les cinq années'qu’il y passa (346-351) lui laisserent un souvenir plein de charme ; il les appelait plus tard << le printemps et la iloraison de sa vie *. » Toutefois, il revint encore a Constantinople, puis a Athenes, comme professeur public 3 mais en 354., a l’age de quarante ans, étant rentré dans sa ville na- tale, il se décida a s’y lixer. C’est a Antioche qu’il vécut des lors, sous les regnes de Constance, de Julien, de Jovien, de Valens et de Théodose ; il y mourut, dans un age avancé, a une date incertaine, mais en tout cas apres 39l 2. La situation qu’il s’y était faite par son talent était de nature a contenter son ambition. Il était reconnu comme le premier des maitres d’éloquence dans la Syrie grecque; il séduisait tous ceux qui l’approcbaient par une souplesse caressante °. Les chrétiens meme subis- saient son influence littéraire; parmi ses disciples il put compter le jeune Jean, qui allait devenir, sous le surnom de Chrysostome, le plus grand orateur de l’U- rient grec. D’ailleurs, loin de s’enfermer dans son école, il se mélait a tout. ll adressait des discours aux grands personnages, aux empereurs; il traitait les affaires de la ville, se faisait, selon les circonstances, son patron, son panégyriste, son conseiller, son défenseur; il écri- vait sans cesse et. a tout le monde, pour demander, recommander, remercier, complimenter. Tout ce que i. l•’ Disc. I 105 mzvzb; Sv Bc6£wxa xpbvou Zap il Ewa;. 2. Lettre 941, adressée a Titianos, consul de cette année. 3. Eunape, Libanios, p. 495, Didot I O·56¢`¤¢ rdiv mallzyfvrwv Anéaviep ml ¤··.av0uc·£cz; ciEtw0iv·:wv ci·m`i).0cv &'6v·pu.·0;, et t0ut ce qui suit.


878 CHAP. VII. —L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE les institutions de ce temps comportaient d’activité poli- tique, il le déployait. Son crédit, encore naissant sous Constance, devint tres grand pendant le court regne de Julien, qui professait pour lui des sentiments de vérita- ble amitié *. Si Julien avait vécu, il ent été presque im- possible que Libanios ne prit pas une autorité durable. Leurs idées et leurs sentiments s’accordaient en tout. Aussi la mort imprévue du jeune empereur fut·elle pour lui un coup des plus cruels; il le pleura comme ami et comme défenseur de l’hellénisme’ 3 ses plus cheres espérances disparaissaient avec lui. Toutefois, il ne cessa pas d’etre en haute consideration aupres de la cour. ll avait regu de Julien la dignité honorilique de questeur; suivant Eunape, un de ses successeurs lui olfrit le titre de préfet du palais, qu’il refusa. Son in- fluence et son renom lui suflisaient. D’ail]eurs sa santé était mediocre; des ehagrins privés attristaient sa vieil- lesse, et peut-etre aussi un certain découragement, dn au sentiment du déclin de ce qu’il aimait, le détournait- il de la vie active. Mais, de meme qu’il avait patronné Antioche aupres de Julien irrité, il intervint encore, en 387, dans la crise terrible qui faillit attirer sur elle la l vengeance de Théodose. l Libanios avait beaueoup écrit °; sa réputation se per- pétua chez les Grecs de Byzancc el empécha que ses oeuvres ne disparussent comme tant d’autres. Nous en p possédons encore une tres grande partie. Celles qui sont purement scolaires ne peuvent etre que signalées ici *. Ce sont des Déclamations (Melérau.); des Modéles d’e.rercices préparateires (IIp¤~{u;;.v¤tc{4.airuv l 1. Voir, dans la corresp. de Julien, les lettres 3, 14, 27, H, 72, 74. 2. Disc. 17, p. 520 R. 2*0 eurloii 1r£v0ou; ép.05, roiro pev zbv Bacnlic p.rr& rdw 5i).).wv Opqvofwroc, roGro ek rev éruipdv rs xm`: gpilev. 3. Disc. il, p. 275, Reiske: Ilhiara ee rciw viv Gvrwv cuyypdppara nznomxai;. L. Elles ferment tout le quatriéme volume de l'édition de Reiske. l l


··.:ap¤t~{yé>.y.wrx, fables, récits, chries, sentences expliquees, eloges, blames, comparaisons) 3 des Et/zopées (’H0owott°an ou discours de personnages dans certaines si- tuations dramatiques) 3 des Descriptions ( ’Excpp¤icst;). Bien de tout cela n’atteste une originalité quelconque. Au i meme groupe, on peut rattacher ses travaux critiques sur Démosthene, consistant en une Vie de l’orateur et en arguments (`Y·n:o9éosig) qui indiquent l’occasion et le sujet de chaque discours 3 ecrits sans prétention, mais fort utiles, dont le mérite est surtout de donner, sous une forme un peu seche, des renseignements precis.

L’oeuvre oratoire de Libanios comprend soixante—cinq discours, parmi lesquels un tres petit nombre seulement roulent sur des sujets fictifs, quelques-uns sur des lieux communs de morale, tandis que tous les autres se rapportent a des evénements contemporains. Entre les premiers, citons sans nous y arreter l’Apologie de Socrate (Disc. 52) et le Discours contre Esc/zine pylagore (Disc. 64), compositions qui rappellent la maniere d’.·Elius Aristide 3 puis les discours genéraux Centre le bavardage, Sur favidité, Sur la rfc/zesse, etc., simples amplifications d’école. Ce qui est vraiment digne d’interet, dans cette collection, ce sont les discours relatifs aux choses du jour. Les uns nous font connaitre les mceurs des écoles, les rivalites des maitres, les passions des dis- ciples; d’autres nous donnent le spectacle de la vie 3 ils nous représentent quelques-unes des grandes villes grecques d’Orient, leur aspect, leur population, leurs agitations 3 presque tous nous permettent de voir a l’o2u·

i. Ces ecrits sur Demostliene ne se trouvent pas dans l’édition citée de Reiske. Ils nous ont été conservés par les mss. de Demos- thene et figurent dans presque toutes les editions de 1’orateur. La Vie de Démosthéne et les Arguments formaient un tout, qui fut compose sur la demande d’un certain Montius, proconsul, et lui tut dedie (voir le debut de la Vie: Westermann, Btoypéqme, p. 293). l l 880 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE l vre l’administration impériale, et plusieurs éclairent assez vivement la physionomie de quelques-uns des empereurs de cc temps. Mentionnons surtout : l’EIOge d’Anti0c/ze (11° discours), pour la curieuse description qui en forme la derniere partie; le 16° discours, sur ` 1’oH`ense faite A l’empereur Julien; le t7° et le 18°, rela- , tifs A sa mort ('Erci 'loulmvqi pnovqidia, ’E·m·r:i<pv.o; E1:}. . Iou).tazvq>); le 2° et le 65% on) il repond A des critiques q pcrsounelles (llpog coin; Bcnpiw xfrrov zalécctvrctg, Ilpeg A 1-ob; ei.; 1-.:ou$siazv other alvcocxcbrcrovraql ; les 19** et 20° l adresses A Théodose, A propos dos désordres d’Antioche; enfin le 28° (llspt ·1·&'>v tepdw), dans lequel il proteste au- pres du meme empereur contre les destructions de sanctuaires paicns, qu’il impute au fanatisme des moines. Toutes ces harangues sont de premiere importance pour 1’histoire du 1v° siecle ; mais, parmi celles que nous ne pouvons meme nommer, il n’en est pas une qui, A cet égard, n’ait sa valeur. A cette serie de discours, il faut joindre une ample l correspondance, non moins curieuse '. Elle se com- J pose do plus de seize cents lettres Z, adressées A des personnages de toute sorte, paiens ou chrétiens, empe- reurs, préfets, rhéteurs, philosophes, éveques, ct tou- chant Atoute sorte de sujets. On y voit Libanios s’oc- cupant des interets de ses amis ou de ses concitoyens, exposant leurs demandes, s’entremettant pour eux, donnant des avis, distribuant des éloges ou des remer- ciements. Et au spectacle de cette activite interessante par elle~meme, s’ajoute celui de la société contempo- raine, qui revit IA sous nos yeux. 1. Spécialement étudiée rar L. Petit dans 1’ouvrage cite plus hagltlhactement 1607. On y joignait autrefois 400 lettres en latin, censées traduites du grec, qui ont été reconnues pour une inven- tion de 1’humAniste Fr. Zambeccari (R. Foarster, Franc. Zambeccari und die Brie/'c der Libanius, Stuttgard, 1876). 5 l


LIBANIOS 881 Soit dans ses discours, soit dans ses lettres, Libanios se revele comme un homme droit, obligeant, actif, qui aurait pu, dans un autre milieu, jouer un tres grand rele. Son malheur fut d`etre en opposition avec le mou- vement de son siecle. Celui-ci se detachait de plus en plus du paganisme, et, par une consequence naturelle, _ le gout des etudes profanesy perdait de sa ferveur. Lui, 1 au contraire, profondement imbu d’hellenisme des son { enfance, et tout adonne e l’admiration des grands ecri- Q vains grecs, nc pouvait comprendre qu’on ne trouvat pas en eux le meilleur ideal *. S’il n’avait pas d’animo- IQ site contre les chretiens eux-memes, dont bcaucoup ;. etaient ses amis, le christianisme, comme doctrine, lui semblait une impiete, et, comme forme de societe, une i demi-barbaric. Non seulement il lc voyait avec dou- leur renier les dieux que la plus noble portion de l’hu- ` manite avait adores pendant tant de siecles, mais il s’inquietait et s’affligeait de cet ascetisme qui tendait e ·· ‘ deprecier tout ce qui embellit la vie, l’art, la poesie, l’e- V loquence, et par consequent les plus brillantes facultes de l’esprit humain. Les moines, dont le nombre grossis- - sait sous ses yeux, lui etaient cn horreur, comme des ennemis de la civilisation. D’ailleurs, son intelligence n’etait pas assez etendue pour qu’il put saisir ni les causes profondes ni la force du mouvement dont il etait temoin. Comme Julien, il l’attribuait e des circonstan- ces secondaires, il croyait e l’efficacite des petits moyens q pour_le combattre, et il etait d’autant plus attriste de voir les empereurs le favoriser. Le declin des etudes le “ peinait tout particulierement '. Mais il se sentait impuis- 1. Pour les idées religieuses de Libanios, consulter surtout Disc. 42 (Ei; ’Ieu1u1vbv anlroxpcizopa Gnazov), i3 (Hpoaqawvmcxbg ’Iou)ucm§»), 17 (E1:} ’IouX¢av¢§ uovepeia), et 28 ("!'·u&p rdw iepdiv). 2. Disc. 3, Hpe; mia; venue nep} rei} kbyou. 29, ‘T1:ep ·:6w gimépiqv. 32, I Hpb; ·:&; 10*5 1:¤.¢6aywyo§{31acq>nu£a;. 43, Hep} ·:G‘»v ¢uv0·qxd‘>v. 59, Hpb; I ‘ZOlJ§ V‘0U¢ Rlpl 705 ‘I.'é7!`qTOC• ' Hist. de la Litt. grecque. — T. V. 56 j


882 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE sant; et son talent qui, en d’autres temps, se fut employe l utilement a agir, se dépensait assez vainement a signa- N ler le mal et a le déplorer. Du moins, il sut, meme dans ces circonstances, se faire un noble role comme defen- seur d’Antioche aupres des empereurs, comme patron 1 des faibles, comme dénonciateur des abus ‘. En un temps ou ceux qui savaient parler n’usaient guere de la parole que pour se faire applaudir, cette activité sérieuse l lui fait grand honneur. Il cut le mérite, lui, pa‘fen et so- l phiste de profession, de remplir ainsi l‘of{ice que ses collegues laissaient trop volontiers aux évéques ; et l’autorité que ceux·ci devaient en partie a leur carac- tere ecclésiastique, il la rcvendiqua pour 1’éloquence, au nom du droit et de 1’humanité. S’il faut maintenant apprécier chez Libanios le talent littéraire, nous devons reconnaitre d’abord que les vraies qualités dc l’orateur sont médiocres en lui. I1 ne sait pas dégager les grandes idées d’un sujet, il n’a ni dia- lectique vigoureusc ni passion soutenue, il n’est ni en- trainant ni émouvant. Elevé dans l’école, il demeure sophiste dans les causes les plus sérieuses 2. Il s’attache aux détails, se plait aux menues inventions, et fait va- loir ses graces avec une coquetterie fastidieuse, beau: i coup moins sans doute que tel de ses contemporains, mais beaucoup trop encore pour notre gout. Ce sont la, chez lui, les défauts du temps. Il en a d’autres plus personnelsz sa phrase, trop chargée, capricieuse, de- vient parfois embarrassée 3 ses expressions, prétentieu- ses et d’une composition affectée, sont loin d’étre tou- 1. Disc. 15, I]ps¤·6a·.a·m¢bc npb; ’l0u).zcxv6v ; 16, Hpb; ’Av:¤0xéa; mpi ri; 105 {3<x¤·O.éw; 6py·?]¢; 19. Hpb; ®a056¤·nov Bactléa mpi -6;; ¤·1:¤i¤·sw;, etc., et encore I 45, Hep`t ·:¢Bv §a¤·p.wrd'w; 47, Hep`: ·:¢i'>v npocracubv; 49, Hepl ·:6>v ciyyapsubv; 51, Ka·r& ·:G>v ·n:po¤·e6psu6v·:wv rot'; Hpxouct; 53, Kari: reiiv simévrwv; 55,I1api rein dpxdiv. , 2. Il avait une admiration particuliére pour }Elius Aristide, qui R fut toujours un de ses modeles préférés. Voy. Disc. 63. l l


LIB ANIOS 883 · jours claires; ses périphrases, ses allusions, ses preten- dues éléganees, qui consistent a éviter le mot propre ou a orner des choses qu’il juge trop simples, augmen- tent Pobscurité de sa pensée *. Mais, en faisant la part tres large a la critique, on ne peut nier qu’il n’ait de 1‘esprit, de l’imagination, des idées lines, des inventions T ingenieuses, et meme, en beaucoup de passages, une incontestable sineerite d’accent. Dans la satire, il ne · manque ni de franchise, ni de trait; dans l’éloge, lors- qu’il est inspire par le patriotisme ou par l’amitie, il sort parfois de la banalite. Sa grande connaissance des auteurs classiques lui donnait en outre une reelle auto- rite d’écrivain 2. Nul ne connaissait mieux que lui De- mostliene et les orateurs attiques. ll avait étudié, avec un goint presque aussi vif, les poetes, les historiens, les moralistes 3, et, grace a cola, sa langue paraissait in ses contemporains ollrir le spectacle d’une richesse, d’une i varieté de nuances, et en meme temps d’une pureté qu’ils admiraient. 5 Cette admiration a subsiste at travers toute la période byzantine. Libanios demeura pour les Grecs du moyen- age un des représentants de l’6loquenco classique. Per- sonne, a coup sur, ne pourrait songer auj0urd’hui a le maintenir en ce rang. Mais, parmi les paiens de ee temps, c’est encore un de ceux dont l’étude otfre le plus d’intéret ‘. g 1. Pbotius, cod. 90 I Holler pév éniaxoriiwv napsv6·}pc¤u;, Zvna 6'&;p¤u• H pics: xc?. rot`: aivayxaicu, 2. Photius, ibid. Z T& 6’ Ella év coerce; xxveév écn aca`: c·ci0p.·q 7.6you I &rnxo·'5. 3. Eunape (Libanias) note des emprunts it Pancienne comédie. ` 4. I1.nous manque encore une edition critique de Libanios, qui, I une {018 publiée, pourra donner lieu a dwerses sortes de travaux.

'I l


E' ` l l 884 cnap. VII. - 1.’oa1EN·r came AU IV° sracmz i l III i Cette eloquence, mediocre en somme, est encore su- perieure a Vhistoriographie du meme siecle. Car ceIle—ci a les memes defauts, qui sont plus contraires a sa vraie ~ nature qu’a celle de l’éloquence, et elle n’a pas les me- l mes qualites. l Les grandes actions de Constantin semblent avoir ete uu N des sujets preferes des historiens rheteurs. Praxagoras, p d’Atlnenes, Bémarchios, de Cesaree en Cappadoce, avaient i raeonte sa vie ‘ 3 un autre Cappadocien, Eustochios, l raconta celle de son fils aine Constant ’·. A pres Constantin i et ses tils, Julien eut aussi ses panegyristes, tels que Magnus de Carrhes, Eutychianos de Cappacloce 3, et eu- fin Eunape de Sardes, le seul d’entre eux qui merite d’etre distingue ici *. Ne vers 346 5, Eunape fut en Asie, dans sa jeunesse, le disciple du philosophe neoplatonicien Chrysanthios. que Julien fit grand pontife de Lydie en 362. Sous son influence sans doute, se developpal’attachement passionne qu’il ne cessa de professer pour le polythéisme, et aussi sa devotion étroite et superstitieuse. De 362 a 366, il 1. Photius, cod. 62; C. Muller, Fragm. Hist. Gr., IV, S. — Sui- (IRS, BT}|.|.épz%0(• 2. Suidas, E6c1·6X¤o;.* 3. C. Muller, Fr. Hist. Gr., IV, 4. 4. Mentionnons également Aristodéme, d’époque inconnue, dont on a retrouvé quelques pages. il y a une trentaine d'années (C. Miiller, Fr. H. Gr., t. V. p. XXII et l'art Aristodemos dans Pauly·Wissowa). Ces pages sont un résumé de Vhistoire de la Gréce au v• siécle avant J.·C. C’était probablement un livre de vlasse, ou les étudiants en nhétorique apprenaient ce qu’ils de- vaient savoir. 5. (Yost a Euuupo 1ui·mémo quo nous dovons oo que nous savous de sa vie. Il parte fréquemment de lui dans ses Vies des Sophistes. Voir la notice de C. Miiller, Fragm. Hist. Gr., IV, 7. l l


étudia la rhétorique à Athenes dans l’école de Prohærésios. Puis, en 366, il revint l’enseigner a son tour dans sa ville natale. Le reste de sa vie nous est inconnu, mais nous savons qu’elle se prolongea jusqu’au dela de 414.

Son principal ouvrage était une histoire contemporaine, destinée e faire suite e celle de Dexippos ‘. Elle commencait à la mort de Claude Il en 270, et l’auteur put la continuer jusqu’a l’année 4-04. Cette période de cent trente-quatre ans était répartie en quatorze livres. Mais le premier embrassait a lui seul quatre·vingt-cinq ans, jusqu’a l’avenement de Julien : ce n’était donc en réalité qu’une introduction; le récit détaillé commencait avec le regne de ce prince, auquel cinq livres entiers étaient consacrés. Ecrire l’éloge de Julien, voila ce qu’Eunape s’était propose surtout *. Les fragments qui restent de son oeuvre n’en donnent qu’une idée tres incomplete °. Mais on ne peut douter qu’elle ne manifestat une tendance de parti tres prononcée. Paicn militant, Eunape jugeait lcs hommes et les choses au point de Vue d’une croyance passionnée *. Sa rhétorique ampou- lée faisait ressortir la médiocrité naturelle de son es- prit. La substance de ses récits a passé dans ceux de Zosime, qui n’a fait souvent que les abréger °.

1. Photius, cod. Tl. Fragments dans C. Muller, Fragm. Hist. Gr., IV, et dans Dindorf, Hist. Gr. min., I, p. 205.

2. Photius, pass. cité I Tb vii; icropiaq cz·5·c¢§ ci; 16 ixalvou éyxéutov cwubév tEenov·f;0·q. Quand Eunape arrivait au récit de ses actions (Debut du I. II), ildisait Z apéprrcn be tv1:¤¤0¢v 6 Mya; ie’ 8vmp iepéprro {E épgiqc, nai civczyxciln Ya év rot’; Ypyotc év6¤¤¢tpl6uv ebgnsp ·n ·n:p6¢ wbrbv ‘p¢|I‘!I‘RbV ‘|!I‘I!0V06‘IdC•

3. G. Muller, Fr. Hist. Gr., t. IV. P. il·56. Dindorf, Hist. Gr. min., t. I.

4. Sur beaucoup de points, Eunape avait pu d’ailleurs etre bien informé; il avait mis Q profit les commentaires de Julien 1ui·méme . et les notes d’Oribasios, le médecin et ami de l’empereur (fr. 8 et 9); il avait souvent le mérite de dire ce que les historiens chrétiens ont omis par un esprit de parti contraire au sien.

5. L’hist0nre d’Eunape parait avoir été soumise plus tard A une ?


i b86 CHAP. VII. — LXORLENT GREG AU 1V° SIEGLE Outro cette grande histoiro perdue, Eunapc écrivit, l au co mmcnccment du v° sieclo, sous le titre de Vies dc l P/zilosop/zes et de Sap/zistes, vingt-trois biographies que nous possédons encore. Ce sont celles des principaux representants de l’ecole neoplatonicienne, ses mailres R ou ses amis, et d’un certain nombre de rhetours du i temps : Plotin, Porphyre, Jamblique, ./saésiss, Maxime, Priscus, Julien de Cappadoce, Prgohaeresios, Epiphanios, Himerios, Libanios, Oribase, Chrysanthios, etc. Bien que i nous devious a ce livre quelques informations qui ont l leur valeur, il faut dire nettement qu’il n’y a la ni cri- l tique, ni composition, ni style. Des commérages confus, q une credulite superstitieuse poussee jusqu’a l’absurde, ~ un jargon de rhetorique insipide, des hyberboles pueri— les, des partis pris evidents, des digressions incessantes: q veritable collection des defauts de l’esprit du temps, q qu’on ne saurait imaginer plus complete. Compare A i Eunape, Philostrate l’Atl1enien parait un écrivain de valeur. L’auteur se revele la, plus encore que dans son histoire, avec sa ferveur de neoplatonicien beat et ses affectations insupportables de sophiste. Le dernier ecrivain de ce groupe, Olympiodore, de Thebes en Egypte, appartient plus au v° siecle qu’au iv° ’. Mais il est difficile de le separer d’Eunape, dont ilu. continue l’oeuvre historique. ’l`out ce que nous savons de lui, c’est qu’il exerca des charges sous Arcadius et Theodose ll. Son histoire, dédiee ace dernier empereur, faisait immédiatement suite a celle d’Eunape et s’éten- dait jusqu’a l’annee 4-25. Elle ne comprcnait donc que revision qui eut pour but d’en faire disparaitre les passages les plus oifensants pour le christianisme. On s’explique ainsi que i Photius parle de deux editions, dont une montrait une hostilité plus accusée. 1. Phot., cod. S0. C. Muller, Fr. Hist. Gr., t. IV, p. 57; Dindorf, His!. Gr. min., t. I, p. 450. l


LA PHILOSOPHIE 1 JAMBLIQUE 887 ` vingt ans. C’était en réalité une série de notes : Zosime H l’utilisa comme il avait utilisé celle d’Eunape pour la , période antérieure. i IV 'landis que la sophistique faisait l'éducation de la rf, jeunesse et occupait les loisirs do la société, la philoso· phie continuait at exercer une action profonde sur la ‘J . plupart de ceux qui résistaient encore au christianisme. if L’école néoplatonicienne, apres Porphyre ot les au- ¥’:‘ tres disciples immédiats de Plotin, s’était adonnée de plus en plus aux fantaisies d’une théologie toute mysti- ._ que *. Elle est surtout représentée, dans la premiere 5 moitié du 1v° siecle, par un homme étrange et mal ii connu, le << divin » Jamblique, de Chalcis cn Syrie, re- j. veur enthousiaste et métaphysicien subtil, adoré do ses j` disciples comme un étre surnaturel, opérant des prodi· ges, commandant aux démons et conversant avec les dieux 2. Né dans la {in du ni° siecle, vers 280, Jambli- g que suivit dans sa jeunesse les lcgons d’Anatolios, puis 'ii celles dc Porphyre, probablement a Athencs. ll revint R ensuite on Asie; et sa vie, dont nous ignorons les dé· _ = tails, parait s’étre passée en grande partie dans son _ -. pays, a Chalcis, ville de la Syrie supérieure, au S. E. d’Antioche. C.’est la du moins qu’Eunape, son biographe, nous le représente, entouré de ses {ideles, et dogmati- it sant, au milieu d’eux, comme un hiérophante. Si l’on ` ri acceptait entierement son témoignage, Jamblique serait j` L Ifour 1’étude de ce mouvement d’idées, consulter les histoires Lle`l’Eco1e d’A1exandrie citées plus haut, et Zeller, Ph. d. Griechen, l 2. Sur Jamblique, notice d’Eunape dans les Vies des Saphisles, ·* une des plus vides et incohérentes du recueil; quelques lignes de _ Suidas, ’Iaip.6).nx0; Ercpo;. i


•- l l l 888 CHAP. VII. —L’OBIENT GREG AU IV° SIECLE mort un peu avant Constantin, vers 335 environ ’. Mais . il semble qu’il y ait la une erreur du biographe. Car nous avons des lettres de Julien a Jamblique, qui pre- sentent tous les caracteres de l’authenticite, et Julien, comme on le sait, naquit seulement en 331 2. ll est donc probable que la vie de Jamblique s’est prolongee jusque vers le milieu du siecle. Mais son ecole parait s’etre dispersee vers la fin du regne de Constantin ; et le mai- I tre lui-meme, devenu sans doute suspect au christia- nisme intolerant de Constance, so tint des lors dans la retraite et dans le silence. Tout absorbe par ses speculations, Jamblique ne se piquait pas d’etre ecrivain. Il jetait ses idees sans souci d’elegance, ni meme de correction. Ce n’etait d’ailleurs p rien moins qu’un penseur original, sa principale preoc· l cupation etant d’adapter les doctrines de ses devanciers N aux besoins de sa devotion. Une serie d’ecrits, assem· l bles en sept livres, se rapportaient a la philosophie de Pythagore (2UVCZ.*[O]">;.T(?)V·HU01'k’OP€€¤)V 8¤·yp.¤i·c·wv); nous en possedons encore cmq livres, Ce sont : le T razté de Ia l vie pythagariquc (Hspt ·cc>6 Hu6<xy<>ptx¤$ Bien) 3 ; l’E.z·- hortation d la philosophie (Hporpexrtzeg si; cp•.`l.o¤·0q>£¤w) 1; 1. Eunape, Vies des Philos., Aidésios, p. 461-62, Didot. 2. On admet communément que ces lettres sont adressées a un ` autre Jamblique, neveu du premier : voir, pour la bibliographic de la question, E. Zeller, ouv. cite, p. 679, note 2. Mais Zeller a tres justement fait observer que cela est impossible et que le per- sonnage désigné dans ces lettres ne peut etre que l’oncle ; il a con- clu de la que les lettres n’étaient pas authentiques. Elles ne me . paraissent pas se preter a cette opinion. J’aime mieux croire qu’Eunape, fort indilferent a la chronologie, s’est trompé sur la . date de la mort de Jamblique. Gelui-ci d’ailleurs, apres la disgrace p et le supplice de son disciple Sopater, dut se faire oublier le plus possible. 3. Publié par Kiessling, Leipzig, 1816, et par Westermann a la suite du Diog. Laérce de la Bibl. Didot, Paris, 1850. _ 4. Jamblichi Protreplicus, ad ildem codic. Florentini edid. H. Pis- ' telli, Bibl. Teubner, Lipsiw, 1893. l · {


LA PHILOSOPHIE1 JAMBLIQUE 889 le Traitésur la science mat/ze'matique en ge'ne’ral (llspi rh'; xctvii; p.¤t9·ny.¤t·mi·?i4 €m.c·ci;y.·n;) ¤ ; 1’Intr0ducti0n arithmeti- que (’Ap•.0p.1z·m<.·}; eic·1—{u>y·h, ou mieux Ilapl 1.*7;; Ntxopéxou atp•.9y.·n·rv.z·7]; eisxyuyi;) 2 ; la Théologie de I'Arithmétique (T6; 9a<>'>.oyo6p.av¤t ri; oipv.9y:n·rv.z.·7;’;) 3. Un autre grand ou- vrage, qui parait avoir formé une trentaine de livres, avait pour objet la T he’0l0gie chaldaique (X¤O.3a‘cx·}; Oeolwyiet), dont Jamblique prétendait faire une des sour- . ccs principales de sa doctrine : il ne nous en reste rien. — De son écrit, tres important, Sur l’dme (llephimygiiq), subsistent seulement les fragments assez étendus qui figurent dans les recueils dc Stobée et de Jean de Da- mas. Nous savons en outre qu’il avait composé des Commentaires sur Platon et sur Aristote, entierement perdus, et plusieurs autres ouvrages encore, parmi les- quels les plus notables étaient, d’une part, un écrit Sur les dieux, probablement celui dont Julien s’est ins- piré dans son discours au Soleil-Roi, de l’autre, une Apologie des idoles (Hept &~,·¤0.y.¤i·rwv), dont Photius ana- lyse le contenu (cod. 215), et qui fut réfutée au v1° sie- cle par l’éveque d’A1exandrie, Jean Philoponos. Plusieurs des ouvrages conservés présentent, comme on le voit, un caractere singulierement technique; ils sont faits de considerations mystiques sur la science des nombres. D’autres, comme l’E.z:h0rtati0n, n’offrent guere qu’un assemblage de morceaux empruntés a di- vers écrivains et paraphrasés dans des vu es d’édiiication. Ceux qui appartiennent le plus 21 leur auteur, comme la Vie pythagorique, sont sans mérite littéraire : la forme l en est banale, le style diifus, la composition molle et i 1. Jamblichi de communi mathematica liber, ad iiclem cod. edid. i Festa, meme collection, Lipsise, 1891. l 2. Jamblichz in Nicomachi arithmeticam introductionem liber, ed. H. y Pistelli, meme collection, Lipsiee, 1892. 3. Theologumena arithmeticae, edid. Ast, Lipsiaa, 1817. l l l a el


l l 890 CHAP. VII. —L’OBIEN'I‘ GREG AU I'° SIECLE l fastidieuse ; nulle critique; un ton de panegyrique, une credulite superstitieuse et puerile. Si Jamblique inte- < resse neaumoins1’histoire litteraire, c’est uniquement parce qu’i1 represente, mieux que personne,l’etat d’ame q d’une partie de ses contemporains, Nous voyons en lui l l`hellenismc devenu une religion exaltee, dont les [ide- les, de plus en plus detaches des interets terrestres, vi- vent en plein surnaturel. La foi l’emporte en eux sur la raison; ils demandent at la revelation divine ce qu’ils n’attendent plus de la recherche; ils s’adonnent avec une ferveur etrange at la divination et a la theurgie; ils sont en commerce avec les bons demons et en guerre avec les mauvais. De plus en plus, leur esprit perd le contact de la realite, pour se laisser aller a des specula- l tions extravagantes. J amhlique realise l’idee de dieu en q une serie iniinie d’etres imaginaires, de triades super- i posees et emmelees, et ses disciples acceptent tout cela l sur la foi du maitre. On ne sait plus et on ne se soucie plus de savoir quelles sont les conditions de la demons- tration et lcs caracteres de la verite ; la raison a perdu sa i force. En revanche, Vimagination et la sensibilite sont i excitees d’une maniere maladive. '1`out attesle un de- rangement intime de 1’equilibre mental, qui est surtout manifeste chez lcs mieux doues. i

 Nulle part cela n’apparait plus clairement que dans

r un opuscule longtemps attribue a Jamhlique, l’ecrit Sur

- les mystéres, qui ne semble pas etre reellement de lui,
mais qui provient certainement de son ecole ‘. L’objet

i 1. Le vrai titre de cet écrit est Réponse du maitre Abammon d Ia r letlre de Porphyre at Anébon et solution des douies qui y sont propose': · (’A6&p.p.wvo; 6r.6¤c·x¤i).ou npbc div Hoptpupiou npb; ’Avs6¢}» énimolhv d1t6xp¢· cnq xai rdiv év aforf; d1top·qp.¤i1·wv least;). Zeller, Phil. d. Griechen, t. V, t p. 715. Editions; voir Gale, De mysleriis 1Egypti0rum, 1678; Partey, Jamblichi de mysteriis Iiber, Berlin, 1857. l


PSEUDOJAMBLIQUE 891 de cet écrit est de répondre aux doutes que Porphyre, dans sa Letzre d Azzébon, avait autrefois exprimés au sujet de la théurgie. Pour 1’auteur, non seulement les communications avec le monde surnaturel qui nous eu- velo ppe sont possibles et certaines, mais elles doivent etre la grande affaire des ames religieuses. Aussi, apres q avoir fait connaitre ce monde invisible, tout peuplé de l dieux, de heros, de demons, d’anges et d’archanges, il l _ enseigne par quels moyens on peut entrer en ;relations avec tous ces etres, quels signes mystérieux ou quelles operations ont pouvoir sur eux, quelle est la valeur spe- ciiique des formules, des noms, des rites de purification et d’expiation. Tout cola en soi est aussi étranger que possible ala littérature, mais rien n’éclairc mieux le fond de sentiments et de croyances dont toutes les oeu-· vres littéraires du temps portent la trace. lnutile maintenant d’énumérer les principaux suc- cesseurs de Jamblique a travers le 1v° siecle. Aucun d’eux ne semble s’etre signalé par une tentative vraiment per- sonnelle. Laissons e l’histoire de la philosophie les noms cle Theodore d’Asiné, d'.#Edésios, d’Eusebe et d’Eustathe, de Maxime et dc Salluste, do Chrysanthios et de Priscos *. Chez tous, la philosophic religieuse pré- domine sur l’esprit_de recherche, mais rien de ce qui subsiste de leurs oeuvres ne mérite d’etre cite ’. Un temps ou la raison se montrait si altérée ne pou- vait etre tres favorable aux sciences. Compilations et · commentaires, voila, 21 peu pres, toutc la littérature scientifique du iv° siecle. 1. voir Zeller, Phil. d. Gr., r. V. 2. Mentionnous pourtant 1’opuscule de Salluste, Sallustii libellu: dc diis el mundo, gr. et lat., ed. J. C. Orelli, Zurich. 1821. Ce Sal- luste est probablement 1’ami de Julien, consul en 363. Voir Zeller, Phil. d. Griech., t. V, p. 734, note 2.


Dans les sciences naturelles, le seul nom a citer est celui du médecin Oribase de Pergame, qui fut un des amis particuliers de l’empereur Julien 1. Son Encyclopédie médicale comprenait, sous sa premiere forme, 70 livres (’Iot·rpv.>c63v cuvayu>~{63v `E€8oy.11xov·rai€v.€)iog); il la réduisit plus tard a 9 livres. De cette immense compilation, une partie seulement est venue jusqu’a nous. C’est le plus ample recueil de documents sur la médecine grecque; ce n’est pas UH0 ceuvre qui révele un esprit original ’. — Des écrits d’Apsyrtos de Pruse sur l’art vétérinaire et de Vindonios Anatolios de Bérytos sur l’agronomie, il ne nous reste que des extraits ou meme de simples traces °. C’est assez d’en faire mention. Dans les mathématiques, il y eut alors quelques maitres estimés, surtout a Alexandrie. Le seul qui ait encore une certaine notoriété est Diophante, dont l’Arithmétique nous a été en partie conservée 1. Paulos, Pappos et Théon ne sont plus connus que des spécialistes 5.

1. Suiclas, ’Opu6¤i¤·w;; Eunape, V. des Soph. Cette derniére notice est une des plus intéressantes du recueil. Oribase, exilé sous Valens, vécut quelque temps chez les barbares.

2. Une partie de l’ ‘E66¤p.·qxov1·éB•6).o; nous a été transmise par le moyen age; d’autres parties ont été retrouvées et publiées de notre temps. (Euvres d•Oriba.se, avec traduction, par Bussemaker et Daremberg. 6 vol., Paris, 1851-76.

3. Suidas, "Aq»up1:o;; E. Sprengel, De Apsyrto Bithynio, Halle, 1832. Cf. Ihm, Prolegom. in novam Pelagonii artis veterinariae editionem, Halle, 1832. — Sur Vindonios, Photius, cod. 163 ; art. de Wellmann dans Pauly-Wissowa, Anatolius. Fragments dans les Geoponica de Nicolas, Leipzig, 1781.

4. Diophanti opera omnia, ed. P. Tannery, 2 vol., Leipzig, 1895.

5. Paulos, Eteaywyh et; dpi &m·:•xeep¤·m¤3v, éd. de Schato, Wittenberg, 1586. — Pappos, Euvaywyiq p.a6qpa·;mi, Pappi Alexandriniquz supersunt, éd. F. Hultzsch, 3 vol., Berlin, 1875-78. —Théon d’Alexandrie, Comment. sur Plolémée, éd. Halma, 3 vol., Paris, 1821-23 ; Scholia in Aratum, dans l’Aratus de Buhle. J ULIEN 893 V Au milieu de ces pales figures, celle de l’empereur _ Julien se detache avec un tout autre relief. Par son education et par ses gouts, il tient A la fois A la sophis- tique oratoire et A la philosophic de son temps. Et pourtant, il n’est, A proprement parler, ni un sophiste ni un philosophe. D’une part, sa haute situation l’eleve au dessus de l°ecole et l’oblige Avoir les choses d’un point de vue plus pratique. De l’autre, lalutte on) il est engage avec les tendances de son temps met en jeu tout son ca- ractere et revelc l’homme dans l’ecrivain. On peut l’ai- mer ou le hair, mais il est difficile de le considerer avec_ indifference. Et cc qu’il y a d’ailleurs en lui`d’obscur, l d’énig1natique, ou meme de mysterieux, contribuc en- , core A augmenter cet interet 1. Ne A Constantinople en 331, Flavius Claudius Julia- nus etait fils de Julius Constantius, un des freres de l’empereur Constantin. A la mort de celui-ci,en 337, Ju- i lien, Age de six ans, faillit etre massacre avec les au- tres membres de sa famille par les soldats de Constance, qui croyaient ainsi, A tort ou A raison, obeir aux inten- 1. Julien, comme empereur, appartient. A l’hist0ire génerale. Les renseignements sur sa vie ct sa personne doivent done étre cher- ches d’abord dans les hlstoriens, tels qu’Ammieu Marcellin, Eu- nape, Eutrope, Zosime, auxquels il faut joindre les cnuvres de Themistios et de Libanios, celles d’Athanase, de Basile, de Gre- goire de Nazianze, et surtout celles de Julien lui-meme; enfin Suidas, ’Ioulxmvb; 6 1:apa65u··q4. Parmi les nombreux ouvrages mo- dernes qui traitent de Julien, citons 2 celui du P. de la Bletterio, Vie de Pempcreur Julien. Panis, 1735 et 1746; celui du duc de Bro- glie, L’Il`glise el l’empire romain au 1v• siécle, 2• partie, Constance et Julien, Paris, 1859; les diverses etudes de W. Teuilel, publiées de 1845 A 1847 et reunies dans ses Sludien und Charact. zur Griech. und rem. Lileratur; enfln celles de Kellerbauer, Kaiser Juliana Leben, Jahrb. ftlr Phil., Suppl. IX, 183-22I, et de Miicke, Flaviu: Claudius H Julianus, Gotha, 1866-68, 3 l l


89i CHAP. VII. — L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE · tions de leur maitre. Il échappa pourtant avec son frere Gallus, mais demeura toujours plus ou moins suspect a son cousin, l’empereur Constance. Par ses ordres, le jeune prince fut élevé a l’ecart en Cappadoce ; il resta la, de 337 at 3t3, dans une sorte de captivité, sans amis, _ sans compagnons de son age, et loin des écoles ’. ll n’est pas douteux que cette enfance, sombre etinquiete, n’ait aigri pour jamais l’a`tme impressionnable du futur Cesar. Quand cette dure surveillance se relacha, il fut appelé aConstantinople, et la, d’abord, puis a Nicomédie, put enfin fréquenter les écolcs. Bien que confié a des maitres chrétiens et nourri dans le christianisme, ce fut alors ‘ qu’il subit l’influence de Libanios, qui enseignait en ce " temps a Nicomédie, ainsi que celle de Maxime et des néoplatoniciens qui se groupaient autour de l’école de Pergame et dllidésios. Les rapports qu’il cut avec eux étaient nécessairement secrets; mais leur influence sur lui n’en fut que plus profonde. ll haissait deja le chris- tianisme au fond du coeur, soit parce qu’il lui était im- posé, soit parce qu’il n’y trouvait pas cette haute culture _ de l’esprit qu’il admirait passionnément dans l’antiquité classique. L’éloquence profane le charmait, et, plus en- core sans doute, la théologie mystique des néoplatoni- ciens, qui convenait a son esprit avide de l’inconnu. La subtilité hardie de leur exégese l’enivrait, en meme l temps que leur théurgie exaltait son ame. Il avait vingt· trois ans, lorsque son frere ainé Gallus, que Constance avait fait César, fut rappelé brusquement at Constanti- nople, dépouillé de ses honneurs et mis a mort (35i). Pendant six mois, le jeune Julien se trouva lui-meme en grand danger ; Constance le trainait a sa suite, sans daigner l°admettre en sa presence. L’intercession de 4. ’A1!0XEX)»EtO’[LiV0£ TIGVTCQ [LCV [L¢°';||.dT0€ G"ROU6¢iO‘J, ‘KéG'T}{ pa; évw3E:m;; Leltre aux Athén., p. 349, 350, Hertlein.


JULIEN 895 q Pimperatrice Eusebie le sauva. Il ohtint alors de venir A Athenes, et enlin il esperait pouvoir se livrer en paix l A ses cheres etudesi, lorsque, soudainement appele A l Milan, il y recut le titre de Cesar avec le gouvernement l des Gaules (355). LA commence sa vie publique, qu’il suflira dc rappe- ler brievement. De 355 A 360, Julien, en Gaule, se re- vele A la fois l1omme de guerre et homme d’}itat. I1 re- pousse les Alamans au delA du Rhin, donne A la pro- vince la paix et la prosperité. Ses succes inquietent Constance. Celui-ci veut l’afi`aiblir; il lui demande une partie de ses legions pour aller combattre en Orient. Les legions se revoltent et decernent au jeune Cesar le titre d’Auguste. Une guerre civile semble inevitable : Julien marche sur Constantinople avec ses troupes. Mais Cons- tance meurt avant la rencontre, et Julien lui succede comme seul empereur, en 361. Son regne [ut court. Les attaques des Perses menagaient l’empire. Julien dut se preparer Ales combattre. On sait comment, apres avoir penetre en vainqueur jusqu’A Ctesiphon, il fut contraint A se retircr et trouva la mort dans cette retraite, en 363. Pendant ces deux annees de regne, son activite, qu’attestent encore ses lcttres et ses edits, avait ete di- rigee par une idee dominante. Il avait entrepris d’arreter le christianisme dans sa marche et de restaurer l’helle- nisme, comme religion publique ct comme croyance. C’etait une lutte qu’il engageait: il la mena sans deroger ouvertemcnt A ses principes de tolerance, mais avec pas- sion et Aprete, s’irritant des diflicultes qu’il aurait dt`1 . prevoir, et se donnant le tort de traiter la majorite de ses sujets en adversaires, dont il n’essayait pas de com- 1. C’est pendant ce court sejour A Athénes que Basile et Gregoire de Nazianze purent, sinon le fréquenter, du moins l’ape1·cevoir. Voyez le portrait, d’ail1enrs malveillant, gue Gregoire a trace de lui dans son second Dzlscozzrsrle flélrissure, Ed. Morel, t. I, p. 12i I). l


I I 896 CHAP. VII. —L°OBIE.NT GREG AU IV° SIECLE l prendre les sentiments. Avec des intentions droites et I une nature généreuse, il fut ainsi amené a user envers eux de taquineries mesquines, quelquefois meme cruel- L les, et a leur faire une guerre sourde, on il compromit plus d'une fois sa dignité d’homme et d’empereur. Nous n’avons pas at étudier ici la politique de Julien, ni meme sa philosophie, qui d’ailleurs ne dilférait pas de celle de ses maitres *. Ce qu’il importe de remarquer toutefois, c’est que la lutte de Julien contre le christia- nisme n'était aucunement, comme on pourrait etre tenté de le croire, celle de la raison contre la foi, de la libre pensée contre l'antorité dogmatique, de la conscience individuelle contre le sacerdoce. En fait, la théologie néoplatonicienne de Julien était tout aussi pénétréc de mysticis me que la théologie chrétienne, et la part qu’elle faisait a la révélation et a l’inspiration divine n'était guere moindre. Quant a l’inllucnce sacerdotale, il n’a- vait rien plus a coeur que de la développer. La grande difference, au point de vue pratique, était que Julien prétendait se rattacher a toute la tradition grecque, tan- dis que les chrétiens ou la rejetaient expressément ou regardaient ailleurs. Cela explique comment la victoire du christianisme dut entrainer a bref délai la répu· _ diation presque absolue du legs de l’antiquité. Julien trouva le temps dans sa courte vie d‘écrire beaucoup. Mais il s’en faut que tous ses écrits soient venus jusqu’a nous; et, parmi ceux qui ont disparu, se trouvaient justement quelques·uns de ceux qu’il ent été le plus désirable de connaitre. Trois discours officiels, qui occupent une assez grande place dans ses oeuvres, n’ont pour nous qu’un tres me- diocre intérét. Ce sont deux Panégyriques de Pempercur 1. H. Naville, Julien l’Apostat ct sa philosophic du polythéismc, Neufchatel, 1877. l l l


JULIEN 897 Constance (Disc. I et II), composes par Julien lorsqu’il n’etait encore que Cesar, et un Elogc de l’impe'ratrice Eusébie, sa bienfaitrice, qui est du meme temps. Le der- nier exprime des sentiments sinceres ; les deux pre- miers sont un tissu de mensonges brillants imposes par les convenances officielles; et il est fort curieux de les mettre en opposition avec la vraie pensée de l’auteur sur Constance, telle que l’exprime sans ambages la let- tre aux Atheniens dont nous allons parlor. Dans ces trois discours, il so montre seulement l’eleve ingenieux des sophistes contemporains. Le vrai Julien n’est pas la. Nous l’aurions sans doute trouve, au contraire, tres vivant et tres naturel, dans les Conznzentaires qu’il avait écrits sur ses campagnes i de Gaule, s’ils nous etaient parvenus '. ll voyait bien et i racontait avec agrement. Nous en pouvons juger encore l par la peinture qu’il fait de son sejour a Lutece, dans le 1 Misopogon, par celle de sa villa de Bithynie dans sa quarantesixieme lettre, et surtout par les exposes de faits, aussi substantiels que dramatiques, qui remplis- sent sa Lettre au sénat et au peuple d’At/zénes. Ces quel- ques pages, Julien les ecrit a ses chers Atheniens, en 361, au moment ou il marche contre Constance : il veut les faire juges do ses raisons ; et, dans cette vue, tantot il raconte les principaux evenements de sa vie, tantet il plaide. C’est donc une apologie narrative, plutet qu’uno oeuvre d’l1istorien at proprement parler ; mais l'l1istorien, habile a caracteriser les hommes et a donner aux choses leur vraie couleur, s'y laisse voir a chaque ligne. Une tendance profonde le portait vers les idees mo- rales et religieuses. Un de ses discours, le VIll°, écrit en Gaule, est une Consolation qu’il s’adresse a lui-meme, au moment d’etre separe du plus cher de ses amis, Sal- 1. Eunape, fr. 9 (C. Muller); Libanios, Or. 13, t. I, p. 412, Reiske. Hist. ds la Litt. grecqus. — T. V. 57 l


I F N 5 898 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE l luste, que la jalousie de Constance eloignait de lui. Mal- | gre quelque rhétorique, ces pages sont vraiment belles l I par la sincerite du sentiment, par la gravite et l’eléva- F tion des idees. Il y a beaucoup des memes qualites dans la Letlred Thémistios, sorte d’examen de conscience, .- .- dans lequel le jeune_ empereur se demande at lui·meme comment il pourra justifier les esperances dont l’elo- l quent philosophe s’etait fait l’interprete. — Un des pre- l miers editeurs de Julien, le P. Petau, a separe de cette l lettre avec raison un long fragment que l`erreur d’un copiste y avait mele. Ce morceau a dnl etre extrait d’une sorte d’Inslrueti0n, adressee par l’empereur a un grand pretre au sujet de la religion et du sacerdoce. Julien y expose avec une eloquence simple les vertus qu’il attend d’un pretre des dieux: la sainteté des mmurs, la vraie piéte, l'amour des lnommes. (Pest le mystique, le speculatif, le reveur aussi, qui l apparait dans les Discours l’° et ’°. Le Discours I’°, l adresse Au Soleil Roi (EE; rev Qactlém °’H)tt¤v), est une sorte de meditation, écrite en trois nuits, pendant les _ saturnales, probablement en 361 ; les_idees, comme Ju- lien le declare lui—meme, sont celles de Jamblique; mais on sent assez avec que] goet personnel il les dé- veloppe, et quelle satisfaction intime y trouve sa piéte. Le Discours V, A la mere des dieua: (Ei; ·:··izv y.·n·:ép¤t -:6w Bam), ecrit en une seule nuit et tout d’un jet, probable- ment en 363, at la veille de 1’expédition contre les Per- ses, manifeste la meme devotion ardente et subtile. Dans l’un comme dans l’autre, regne une sorte d‘exegese passionnee, qui, s’attachant aux anciens mythes comme at une revelation divine, les interprete par la philoso- plnie, par les oracles, par la sagesse chaldeenne, it la q lumiere de la raison qui est Dieu. Docile comme un croyant sincere, Julien est en meme temps un inspire. N


l i F l JU LIEN 899 1 Il a Fame dévote et chimérique d’un Jamblique ou d’un I Aildésios, avec autant de force d’illusion. i Entre ses diverses oeuvres, toutefois, celles qui repré- sentent le mieux le fond de sa nature, ce sont celles ou sa philosophie se fait agressive et satirique. Une certaine apreté de raillerie, qui n’a pu se donner carriere que la, est en effet un des traits essentiels de son esprit. ` La principale do ces oeuvres satiriques était l’ouvrage aujourd’l1ui perdu Centre les C/zrétiens, en trois livres ‘. Nous l’ignorerions entierement, sans la réfutation que Cyrille d’.lexandrie en fit au siecle suivant. De cette réfutation, en trente livres, dix livres seulement ont subsisté zce sont ceux qui se rapportent au premier livre de Julien znous ne connaissons done que le tiers de son ouvrage, ct encore indirectement. I1 1’avait écrit a An- tioche, de 362 21.363, immédiatemeut avant sa campagne de Perse 2. ll régnait alors depuis deux ans; et depuis deux ans, comme empereur, il avait pu mesurer la force d’expansion du christianisme. Malgré cela, il parait avoir cru qu’on pouvait encore lui opposer avec succes des raisonnements. Son plan embrassait la critique des an- técédents du christianisme, c’est-a-dire de la tradition biblique et des prophetes, puis eelle des évangiles, et peut·étre enlin un examen historique de son développe- ment. La premiere partie est la seule dont nous puis- sions juger. L’ouvrage avait été écrit vite, dans une sorte d’improvisation. Le ton était celui d’un pamphlet amer, moqueur et dédaigneux. Mais Julien connais- sait bien l’ancien et le nouveau Testament, et il se ser- 1. Juliani imperaloris librorum contra Christiane: ques supersunl; avec des Prolégoménes, par Neumann, Leipzig, 1880. 2. Libanios, Monodie sur Julien, Reiske, I, p. 513; Disc. funébre, I, p. 581. Jérome, lettre 70, témoignage qui semble indiquer, pour la composition de 1’ouvrage, une date un peu plus tardive, mais qui a été bien expliqué par Neumann, ouv. cité, Prolég., p. 7.


‘" l i 900 CHAP. VII. - L°ORIEN'I` GREG AU IV° SIECLE vait de ses connaissances en dialecticien. Autant qu’on l I peut en juger, il essayait surtout de demontrer qu'il y 1 a autant de mythes daus la Bible que chez les poetes grecs; que les propheties ne visaient pas les evenements I racontes par 1'Evangile, ou qu’elles ne peuvent s’y rap- N

  • porter; que la legislation si vantee de Mo°n°se est pleine

[ de traits de barbarie; que le Dieu de la Bible est injuste, jaloux, violent, inconstant : en un mot, que les idees morales et religieuses du judaisme, dont le christia- nisme se donne pour l’l1eritier, ne sauraient etre com- parees a celles de l’hellenisme. L'admiration et l’amour do l’l1ellenisme, congu comme l’expression la plus pure de la religion et de l`liumanite, voila en elfet ce qui for- · mait comme la doctrine fondamentale du livre, et ce qui melait a cette satire virulente un element de beaute. Nous retrouvons encore le satirique et le polemiste dans plusieurs autres ouvrages. — Deux de ses Disceurs (VI et 'lI) sont une vive attaque contre certains Cyni- q ques contemporains, auquel il reproche de deshonerer la vraie philosopliie. La critique y est apre jusqu'al'exces, l mais animee d’un sentiment eleve, qui 1’ennoblit.— En ce genre, le clief·d’muvre de Julien est son Misopogon, compose a Antioche en 363. Aujourd'hui que l’ouvrage contre les chretiens est perdu, aucun de ses ecrits ne le faitmieux connaitre. Antioche etait a la fois une des me- tropoles du christianisme et la ville la plus luxueuse de l’0rient. Julien, avec de bonnes intentions, l‘avait irritee par un edit de maximum, qui avait eu pour etl`et de rendre les approvisionnements difiiciles. Le peuple, , fache contre lui, l’avait chansonne; les moines s’en etaient meles: il en etait resulte une hostilite profonde, l formee de sentiments complexes. A ces chansons, Ju- lien voulut repondre en homme d'esprit, en se moquant. des railleurs. << L’ennemi de la barbe » (Micomeyuvl, c’est l’habitant d’Antioclie, delicat, epris de luxe, de l l


JULIEN 901 plaisir, de mollesse, adversaire des pliilosophes, oublieux de l’hellénisme; et Julien, en faisant sembler de vanter ses qualités, le persifle en réalite amerement, pour ses mceurs elféminées, ses engouements puérils, sa facilité aux nouveautés trompeuses. Il y a beaucoup d’esprit dans ce persiflage, mais un esprit un pen dur, qui man- que parfois de bon gout, et qui n’est pas exempt d’une sorte de pédantisme hautain. Entre les meilleurs pas- sages, il faut citer celui ou Julien oppose a1’Orient amolli la rudesse naive des Celtes, au milieu desquels il venait de passer six ans, et rappelle, non sans charme, le souvenir de Lutece. L'ouvrage, dans son ensemble, est d’ail1eurs fort curieux par les détails piquants qu’il nous donno sur la population d’Antioche. La courte composition, at demi-dramatique, intitulée Le Banquet, les Saturnales, ou les Césars (Eupnnémov ii Kpévta ii Ka€•·mzpc;), est loin d’avoir la meme valeur. C’est un jeu d’esprit, artiliciel comme un exereiee sco- laire. Dans un banquet imaginaire donné aux Olym- piens par Cronos, les Césars di vinisés viennent s’attabler; Alexandre se joint a eux; Silene, qui est le comique de l’Olympe, juge ehacun des convives en quelques mots. A la lin, un eoncours de mérite est ouvert entre les meil- leurs : Cesar, Alexandre, Auguste, Trajan, Mare- Aurele et Constantin y prennent part. C’est Marc- Aurcle qui obtient le plus de suffrages. Aucun, sauf lui, n’échappe aux épigrammes do Silene; mais le plus mal- traité est Constantin, moins encore pour ses crimes et sa mollesse que pour avoir protégé le cliristianisme. La satire a done une tendance a la fois morale, politique et · religieuse; mais elle n’est ni assez approfondie ni assez piquante. Cet ensemble d’écrits est complété par une corres- pondance étendue. Nous possédons soixante·dix-huit lettres attribuées at Julien, parmi lesquelles figurent,


il est vrai, plusieurs fragments d’édits *. La plupart · semblent authentiques. Elles sont adressées A dos amis, tels que Salluste, A des orateurs ou A des philosophes, tels que Libanios, Eugénios, Thémistios, Maxime, Jamblique, quelques-unes A des agents impériaux, à des évéques. Béunies, elles laissent voir les iuégalités du caractere et de l’esprit de leur auteur : sa simplicité et son affection envers ses amis, ses intentions droites, son esprit de justice; mais aussi ses rancunes, ses partis pris, et certaines habiletés douteuses, dans losquelles on regrette de lui voir compromettre sa droiture naturelle.

Julien, mort A trente-trois ans, ne semble pas avoir donné toute sa mesure comme écrivain. Il y avait certainement en lui un penseur, un historien, un moraliste et un satirique ;il y avait surtout un homme, dont la vraie nature pergait A chaque instant sous les formes convenues de la littérature du temps; ses préjugés meme et ses passions auraient pu contribuer A lui faire une originalité plus accusée. Le temps lui a manquq pour se dégager de l’influence de ses maitres et deveuir tout A fait lui méme.

VI

La demi—renaissance de la sophistique que nous venons de signaler devait avoir son contre-coup sur la poésie, puisque, dans toute cette période de l’empire, poésie et sophistique ne se séparent point.

1. Westermann, De Juliani epislolis, dans ses Comment. de epislol. scriptoribus grzcis, Lipsiw, 1854; C. Sintenis, Bcmerkungcn zu den Briefen Juliana, Hermes, I, p. 69-76 (1866) ; Bidez et Cumont, Recherches sur la tradition manuscrite des lettres de l’empereur Julien, Bruxelles, 1898. LA POESIE: QUINTUS DE SMYRNE 903 Si nous connaissions mieux la poésie officielle du lV° siecle, peut-étre pourrions-nous y montrer l’influence des études a la mode. Les discours d’Himérios ne per- mettent guere de douter qu’il ne se soit développé alors l dans les écoles un gout d’imitation poétique qui a du se . faire sentir chez les versilicateurs contemporains. Mais s’il y eut, au temps dc Constantin et de Constance, des auteursd’épopées ou de panégyriques en vers a la gloire des empereurs, ce qui est fort probable, nous les igno· _ rons. Un témoignage isolé, celui de l'historien Socrate, reproduit par N icéphore, nous fait connaitre seulement un certain Callistos, qui célébra en hexametresla gloire de l’empereur Julien ’. Cela sufiit a établir historique· ment la persistance du genre, sans nous permettre de le juger. · C’est dans l’épopée mythologiquo uniquement que se manifeste alors pour nous une tendance sensible a re- lever la notion de l'art. Elle a pour principal represen- tant le poete Quintus de Smyrne z. Tout ce que nous savons de lui, c’est ce qu’il nous en apprend lui-méme sous une forme allégorique (XII,308-313), a savoir qu’il gardait ses troupeaux pres de Smyrne, non loin du temple d’Artémis, lorsque les Muses Pinspirerent, et qu’il était de condition libre 3. La facture de ses vers permet d'affirmer qu’il a du étre antérieur a Nonnos, mais il est difficile de dire de combien il a pu le pré- céder 3 et ce n’est qu’une vraisemblance assez vague qui semble autoriser a le placer vers la fin du iv• siecle. Quoi qu’il en soit, Quintus fut certainement un éléve de la sophistique, mais assez vivement touché des 1. Socrate, Hist. ecclds., III, 21. Cf. Nicéph., VI, 34. 2. Quintus de Smyrne est aussi appelé quelquefois Quintus de Calabre, parce que le premier ms. de son poéme fut découvert en Calabre par le cardinal Bessarion en 1450. 3. Cf. Tzetzés, Schol. in Poathom., 282.


90i CHAP. VII- — L`ORIEN'I` GREG AU IV° SIECLE beautes origiuales d’IIomere pour s‘a{I`rauchir en partie Z ' du gout predominant. Bien doue pour la versification, ` il n’avait du reste ni force d'invention, ni sensibilite profonde : c’etait par nature un imitateur, qui a du vi- ii vre uniquement dans les livres, etranger ou iudifl`e· ~ _ rent a son temps. Sans autre desseiu que de trouver un emploi 21 son talent, il entreprit de condenser en un recit epique les principaux evenements de la guerre de _ Troie apres la mort d’Heetor. Son poeme en quatorze chants, intitule la Suite d‘Ho- mere (Tal y.e9’ "Opmpov) *, commence on {init l'1liade; il raconte la mort de de Penthesilee, celle de Memnon, celle d’Achille et ses funerailles (1. I-III), les jeux fune- bres celebres en son honneur, la querelle des armes et la mort d’Ajax (l. IV et V), les exploits d’Eurypylos et ceux de Neoptoleme, la mort d’Eurypylos (1. VI-VIII), q la bataille sous les murs et la venue de Philoctéte (l. IX), la mort de Paris, l’assaut repousse, la cons- truction du cheval de bois, la ruse de Sinon, la mort de Laocoon, les predictions vaines de Cassandre, la prise de la ville (1. X-Xlll), le depart des Grecs, la tempete et la mort d’Ajax le Locrien (1. XIV). (Test, comme on le voit, une serie continue de recits sans unite intime. Le poete en a pris les elements dans les vieilles epopees N cycliques, ou plutet dans les mythographes qui en = avaient deja condense la substance; il a pu s’inspirer aussi de quelques autres poetes, peut-etre meme de Vir- gile; mais il semble n’avoir presque rien demande it la tragedie. Pour le detail des pensees et du style, il suit d’aussi pres que possible Ilomere, Ilesiode, Apollonios 1. C’est le titre du principal nnanuscrit, contirmé par le sro]. de i 1’Il£ade, II, 220. Le titre T6; napalatnepava 'Opsepeu parait plus recent I et moins autorise. - Sur ce poéme, consulter les Prolégoméncs d’A. Kcechly dans son edition de 1850. (Voir la Bibliogr. en téte de ce i chapitre.) i


QUINTUS DE SMYRNE» ETC. 905 de Rhodes; toutes ses expressions, tous ses tours de phrase viennent de ses modeles. Sa versilication se rap- proche surtout de celle des Alexandrins; il multiplie les dactylesg il recherche la cesure trochatque du troi- sieme pied, sans toutefois s’assujettir encore a la ri- gueur des lois métriques de Nonnos, notamment en ce qui concerne l’elision et l’hiatus. Cette preoccupation de bien versilier denote uncertain gout de la perfection. Tout chezluiest bien fait : ce qui manque a son oeuvre, c’est le genie. Le poeme est sagement ordonne dans ses diverses scenes, sans surcharge, sans digression; tout y est clair, simple, proportionné; le gout des developpements sophistiques s’y fait assez peu sentir, soit dans les des- criptions, soit dans les discours. Mais il n’y a rien qui attache. Les personnages se succedent comme des om- bres; aucun n’a de relief ni meme de substance drama- tique. Au lieu de peintures morales, des comparaisons trop nombreuses et des sentences A profusion. Les si- tuations sont plutet indiquees que vraiment decrites, avec une pauvrete de couleurs qui degenere en seche- resse. Le poete n’a rien de ce qui fait la force et la vie. On est étonné surtout qu’il ait pu mettre si peu de lui-méme dans son oeuvre. Veritable poesie d’ecole, sans contact avec la realite. Quelque chose des preoccupations d'art de Quintus se manifeste aussi dans les fragments de deux epopees con- temporaines, qui nc nous sont pas parvenues en cntier. — L’une est une Gigantomaclzie du poete Claudien, dont _ il nous reste soixante-dix-sept vers ’. C’est encore une question non resolue que de savoir si ce Claudien est le rnéme que le poete latin, contemporain d’Honorius et L Eudoci.2 Auguslz, Procli Lycii, Claudtani carminum grwcorum reli- quiaz, rec. A. Ludwich, Lipsizae, 1891 (Bibl. Teubner).


A A 906 CHAP. VII. — L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE A A auteur de l’E'loge de Stilicon, des invectives Contre Ru/in A et contre Eutrope, de l’Enlévement de Proserpine et de A diverses poésies, parmi lesquelles figure une autre Gi- A gantomac/zie en latin *. Quoi qu’il en soit, les quelques A fragments de la Gigantomac/zie grecque dénetent une A . . . . . ,, . . imagination éprise des hypcrboles Jusqu a la puérihté et decile au mauvais gout du temps ’. —L’autre épepée, dont quelques fragments ent été découverts en 1880 sur un papyrus égyptien, était une Guerre contre les Blémyes (Blepoepaxia} ’. Il nous en reste un peu moins de quatre- A vingts vers mutilés, qui ne permettent méme pas de dé- A cider avec certitude si la guerre racentée était, ainsi qu’en l’admet en général, une expéditien des Remains contre la peuplade éthiopienne des Blémyes, eu une guerre mythelegique. La facture semble indiquer que l’auteur doit étre placé entre Quintus de Smyrne et Nonnos, c’est·a-dire, sans doute, comme Claudien, tout a la {in du IV° siecle *. A cette épopée du 1v° siecle, se rattachent probable- A ment par la date quelques-unes des poésies conser- vées dans le recueil orphique ". Deux méritent une courte A 1. Voir la notice de A. Ludwich, dans l’édit. citée, p. 161. Sui- A das (Kxauatavdq) place Claudien sous Arcadius et Henorius, ce qui A s’accorde bien avec les dates de la vie du poéte latin. Mais Eva- grios, I, 19, le met sous Théedose II. Il me parait plus probable que le poéte grec est a distinguer du poéte latin. A 2. Neuf épigrammes de l’anthol. palatine portent aussi le nom de Claudien. Une scolie qui y est jointe dans le manuscrit du Va- A tican nous apprend qu’il avait compose en outre des peémes sur l’histoire de plusieurs villes : Tarse, Anarzabe, Bérytos, Nicée. 3. Editée par Ludwich dans le méme volume que la Giganloma· chie de Claudien, p. 183. Voir les Prolégoménes, pour l’histoire du texte et sa date. L’auteur renvoie a une dissertation publiée par lui (Index lect. hibern. Aeadem. Albertinae Regiment. 1892, p. 26- 31). 4. Pour cette raison, il parait impossible d’attribuer ce poéme, comme on a voulu le faire, a Kyros de Panopolis, dont nous parle- rons au chapitre snivant. Biicheler, Rhein. Museum, 39, 277. 5. D’autres poésies orphiques dont nous n’avens rien dit ont pu · A A


mention, en raison de leur notoriété : le Lapidaire et les Argonautiques.

Le Lapidaire (ta Litika) est un poème didactique d’environ huit cents hexamètres, dans lequel Orphée est censé enseigner à Théodamas, fils de Priam, les vertus des pierres précieuses 1. Ces pierres sont très puissantes sur l’esprit des dieux, qu’elles rendent favorables, et en outre elles guérissent beaucoup de maux. Dans le préambule (v. 61 et suivants), l’auteur se plaint amèrement de ce que la sagesse est persécutée. On a pensé, non sans vraisemblance, que ces plaintes ont pu être motivées par les rigueurs dont les magiciens furent l’objet à plusieurs reprises sous les empereurs chrétiens, notamment en 357 et en 371. En tout cas, le poème est un curieux document pour la connaissance des doctrines et des pratiques de la magie ; mais il n’a réellement que ce mérite.

Les Argonautiques n’ont rien de ce caractère spécial, et le mérite poétique en est un peu plus grand 2. La date approximative en a été fixée par Hermann au iv° siècle, d’après l’étude de la langue et de la versification. Orphée est censé y raconter, en un peu moins de quatorze cents vers, l’expédition de Jason et son aventure avec Médée. La matière du poème et ses limites sont celles des Argonautigues d’Apollonios de Rhodes ; et, sauf quelques divergences dans la façon de retracer le voyage du retour, l’auteur orphique n’a innové en rien. Dans ce cadre étroit, l’élément dramatique et moral s’est réduit à fort peu de chose, de même que l’élément

naitre dans les premiers siècles de l’empire, par exemple la Théogonie que citent les néoplatoniciens et qui est distincte de l’ancienne Théogonie orphique. Mais tout cela est fort incertain et intéresse peu la littérature. On trouvera quelques indications à ce sujet dans les Orphica d’Abel.

1. Abel, Orphica (Biblioth. Schenkl), Leipzig, 1885.

2. Même recueil. I N a I 1 908 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE descriptif. Nulle étude de caractere ou de sentiment, nulle scene pathétique, nulle peinture poétique de la na- I · ture ou des hommos. L’intention du poete parait avoir été simplement de rattacher la legende des Argonautes l au cycle orphique, en constituent un récit 011 Orphee N { jouerait le role principal'. Mais ce rele meme n’a rien de vraiment intéressant; car l’invention a manqué en I cela comme en tout le reste : toute l’action d’Orphée consiste en chants, en prieres, en ceremonies rituelles. Les aventures proprement dites sont fort écourtées, sur- tout dans la {in : pour l’auteur, l’intéret n’était pas la. Nous ignorons par qui ces poemes ont été composés. Mais il est certain qu’ils n’ont pu naitre et se faire ap- précier quo dans un cercle fort restreint. Ce sont des oeuvres d’école et de secte; elles s’adressent E1 des let- tres qui sont en meme temps des initiés. Jamais le grand public n’a pu y chercher le genre de satisfaction qu’on demande en general a la poésie. Si celle-ci a eu vraiment quelque succes au 1v° siecle, c’cst plutet, en dehors de l’épopée, sous la forme d’é- pigrammes, de chants anacréontiques, de courtes et légeres compositions, poemes de sociéte et de circonstan- ces. Mais comme il est impossible, en ce genre, de dis- tinguer ce qui est propre a chaque siecle, nous embras- serons toute cette poésie dans son ensemble, au chapitre suivant, a propos de sa derniere floraison dans l’entou· rage de J ustinien. VII D’une maniere génerale, l’infériorité littéraire du po- lythéisme, relativement au christianisme, est frappante ~ au 1v° siecle. ll y adans l’église chrétienne, en ce temps. 1. Voir le préambule.


LITTERATURE CHRETIENNE: EUSEBE 909 un élan, une jeunesse, un éclat d’imagination, qui font défaut dans les écoles purement grecques ; et si l’on ren- contre encore chez les paiens du talent et de la raison, ce n’est que chez les chrétiens qu’on trouve du génie et— de l’éloquence. Venons maintenant a l’etude rapide de · cette iloraison de la littérature grecque chrétienne. La littérature clnrétienne du m° siecle avait été plutet savante qu’éloquente, plus préoccupée des idées que de l’art d’écrire. C’est du meme esprit, légerement modifié, que precede encore l’écrivain qui ouvre le 1v° siecle, Eusebe de Césarée: son oeuvre forme comme une tran- sition naturelle entre le temps d’0rigene et celui des Basile et des Chrysosteme. Né en Palestine vers 265, disciple dévoué du savant Pamphile, dont il prit le nom (E·3¤é'3¤.0; IIay.q>i7l0u, fils spirituel de Pamphile), Eusebe, écliappé a la persecution de Maximin, fut éveque de Césarée de Palestine, de- puis 313 jusqu’a sa mort en 340. Justement renommé pour sa science et ses immenses travaux, il ne ccssa de jouir d’un grand crédit aupres de Constantin. Cette situa- tion ne lui permcttait pas de rester étranger aux luttes de l’ortl1odoxie et de l’arianisme. Il y prit part sans passion. Inclinant peut-etre au fond vers la doctrine arienne, mais condamnant les solutions tranchées, qui répugnaient e la nature de son esprit comme a son ca- ractere, il cherchait la conciliation dans des compro- mis que l’orthodoxie lui a reprochés. Apres avoir échoué dans ses tentatives au concile de N icée en 325, il sous- crivit, d’assez mauvaise grace, e la formule de foi adop- tée par la majorité. Cela ne l’empécha pas de se mon- trer hostile au chef des orthodoxes intransigeants, Athanase, dans les synodes d’Antioche (330) et de Tyr (335). Curieuse nature en somme, ala fois sincere et habile, plutot faite pour l’étude que pour l’action, plutet _- ml


pour la diplomatie que pour la lutte, Eusebe, jeté par une mauvaise chance au milieu du combat des passions et des idées, se trouva éclipsé par des esprits plus décidés, dont il ne pouvait ni approuver ni meme comprendre la logique à outrance.

Pamphile, en lui ouvrant sa bibliotheque, l’avait preparé des sa jeunesse a l’érudition. C’est grace at cette préparation qu’Eusebe a vraiment fondé l’historiographie ecclésiastique. Deja, comme on l’a vu, Julius Africanus, eu siecle précédent, avait ébauché la chronologie comparée de l’histoire juive et de l’histoire profane. Il y avait la une idée féconde, dont Eusebe eut le mérite de comprendre l’importance. Cette idée était proprement chrétienne, et elle explique la supériorité des historiens chrétiens. Tandis que les écrivains païens se contentaient. pour l’histoire du passé, de reproduire les récits classiques, ils étaient forces, eux, pour faire entrer les origines bibliques du christianisme dans l’histoire générale, de se livrer a des recherehes vraiment neuves. Eusebe s’y dévoua avec un zéle infatigable. Son Histoire universelle (IIxv:·¤3z·m3 icvopia) sc divisait en deux parties. Dans la premiere, qui était une Chronographie générale (Xpovoypacpiu), -Eusebe s’efforcait d’établir, pour chaque peuple, la succession chronologique des grands événements de son histoire jusqu’a l’année 325; dans la seconde, intitulée Règle du calcul des temps (Kambvlpovizég), il dégageait de ces diverses séries de faits ; le synchronisme qui était l’objet dernier de son travail. Quelques fragments seulement de ce grand ouvrage sont venus jusqu’a nous dans l’original grec. En outre, la premiere partie nous est connue par une traduction arménienne, la seconde par la traduction latine de S. Jerome, qui l’a continuée jusqu’a l’avénement de Théodose en 329. ll n’y a pas eu de plus grand travail chronologique dans toute l’antiquité, et ce livre est l’un des EUSEBE 911 fondements sur lesquels repose encore notre connais- sauce des dates pour une notable partie de l’histoire grecque et romaine. La C/zroniquc toutefois n’appartient qu’indirectement a la litterature. L’IIistoire de Z’Eglise, (’Eulncnxmx·h igmpiz) présente davantage les caracteres d’une ceuvre littéraire. Elle embrasse en dix livres l'histoire du chris- tianisme depuis sa naissance jusqu’en 323, date de la victoire de Constantin sur Licinius, que l’auteur con- sidere comme celle du triomphe delinitif de la vraie re- ligion ‘. A coup stir, si nous appliquions a cet ouvrage nos exigences modernes, nous serions singulierement dequs. Uutre que l’auteur est un mediocre ecrivain, nous ne trouvons dans son recit ni representation dramatique des evenements, ni etude du mouvemcnt des idees, ni peinture vivante des personnages. Son objet, comme il l’indique dans sa preface, a été simplement de noter les phases de l’extension du christianisme, la suite des periodes do persecution et d’apaisement, d’etablir pour chaquo siege apostolique la succession des eveques, de faire connaitre les grands martyrs et les grands doc- teurs, leurs actions et leurs ecrits, de noter l’apparition des heresies, la tenue des synodes, la fondation des eglises. ll n’a voulu que cela, et il n’a pas fait autre chose; mais il est le premier qui ait eu la pensee de le . faire ou qui en ait éte capable. Son recit est pcu cohe- rent, souvent sec, sans merite d’art; mais, outre que les faits dont il ost plein lui donnent, malgre les legen- des qui s’y melent, une valeur documentaire de premier 1. Le principal ms. est un Parisinus du xv- siécle, conserve a la Bibl. Mazarine; voir la préf. de l’edit. de Dindorf. Outro le texte grec, nous possedons une traduction latine de l’Hist. ecclésiasliquc, composee par Rufin au v¤ siecle, et une traduction- armenienne. du meme temps. L'éditi0n usuelle est celle de Dindorf, qui forme le t. IV des Eusebii Uwsariensis opera, Lipsize, 1871 (Bibl. Teubner). I


912 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE . ordre, l’idéc seule de choisir ce sujet et de lc faire en- i trcr dans l’bistoiro était cn elle-meme neuve et féconde. I Q A l’oeuvrc historique d’Eusébe on peut rattacbcr trois w, écrits secondaires : un Panégyrigue de Constantin,

 composé en 335, une Histoire de sa propre vie en quatre

E livres, écrite entre 337 et 340, enfin un opuscule Sur les i_ martyrs de Ce’sare'e mis at mort de 303 a 310; éloges ou { oeuvres d’édification, auxquels il ne faut demander ni "· la critique ni l’ind(·pendance de jugement qui sont les mérites nécessaires de l’historien. t L’érudition, le gout des immenscs et patientes recher- _ ches, qui avaient rendu possible l’entreprise historique i d’Eusébe, dctcrminercnt aussi son oeuvre d’enseigne- L ment ct d’apo1ogie. Nous pouvons passer ici sous silence ses uombreux écrits d’exégese rclatifs a diverses parties dc l’Ancien et du Nouveau Testament, l’Harmonie des guatre évangiles, lcs Questions et Ifeponses au sujet des évangiles, la T opograp/zie de l’E`criture sainte, le T raité sur Ia féte de Pdques, ouvrages dont il ne nous reste que l des fragments et qui sont d’ail1curs d’une nature trop spéciale *. Nous ne parlcrons pas non plus de ses traités N dogmatiques sur les questions soulevées par l’Arianisme, ni de ses lettres, ni des bomélies, d’autbenticité dou- teuse, qui lui sont attribuées ’. Allons tout droit as ce qui est vraiment intércssant pour nous, c’est-it-dire a ses deux grands ouvragcs apologétiques. N Le christianisme, dont le succés n’était plus contesta- ble, avait-il décidément sa justification aux yeux de la raison ? Cette question, Eusebe a cu le mérite de la d6- 1 gager mieux que personne; et, en la discutant avec l’autorité de ses immenses connaissances, il a élevé l’a· pologie chrétienne a la consideration d’un des grands mouvcmcnts intellectuels et moraux de l’humanité. 1. Bardenhewer, 5 44, 3. 2. Bardenhewer, $44, 5. l l l J


l _ l EUSEBE 913 Son entreprise apologetique commence par la Prépa- ration ei l’E`vangiIe (E·3u·yye).uc.·}; npoxapaaxaue), en quinze livres. Eusebe se propose d’y etahlir que la raison com- mandait imperieusement aux hommes de sc detacher du paganisme: et, pour cela, il le passe en revue tout entier; theologie phenicienne, egyptienne, hellenique, oracles, philosophie. Ses temoins sont les pafens eux— memes, historiens, philosophcs, moralistes, theologiens; quant it lui, il ne fait guere qu’assemblor les morceaux qu’i1extrait de leurs ouvrages ; mais, tout en s’efI`agant derriere eux, il poursuit sa demonstration, qui tend a prouver qu'ils n’ont pas vu la verite ou qu’ils l’ont cm- A pruntee aux sources juives. Cette demonstration faite, la secondc partie de sa techc commengait. ll l’avait accomplie dans la Démonstration cle l’Evangi/e (E»3at·{—{a· ).tx.·k &r:68etE¤;), en vingt livres, dont les dix derniers sont perdus. Ijobjet propre de l‘ouvrage etait de montrer l’accord des faits evangeliques avec les propheties. Pro- cédant toujours par extraits, il y groupait les textes prophetiques de l’. cien Testament autour des grands faits de l’Evangile, avec lesquels il les croyait en rela- tion. Et il resultait de la pour lui une evidence qui lui paraissait de nature A convaincre tous les hommes de bonne foi. Si le dessein d’Eusebe a en lui-meme quelque chose d’imposant, et s’il atteste une veritable largeur de vues, il faut bien reconnaitre qu’il peche etrangement. dans l’execution, tant au point de vue litteraire qu’au point de vue critique. Ces immenses assemblages d’extraits tieunent plus de la compilation que de la demonstration. Ce qui est de l’auteur lui-meme est écrit sans soin, avec un laisser aller qui sent l’improvisation. Puis, son erudition meme est plus specieuse que solide ; il prend de toutes mains, natvement, les textes qui ser- vent son dessein; il n’a ni methode, ni doutes, ni intui- Hist. do la Litt. grecque. — T. V. 58


914 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIIZCLE

 tion. Si nous sommes heureux de rencontrer dans son

i livre quantité de pages qui auraient peri sans lui, nous li sommes, en revanche, confondus de voir avec quelle conliance il accepte les témoignages les plus suspects. Q. , Une oeuvre ainsi faite ne peut pas etre appelée une • grande oeuvre. Par ses défauts évidents, elle se ratta- che encore a la tradition confuse des apologistes ante- rieurs; mais elle les dépasse par l’ampleur des vues et par une certaine comprehension des choses, plus large et plus sereine, qui n’était possible qu’une fois la vic- . toire assurée, quand l’hellénisme commenqait at descen- dre dans le passe. Ylll ' Avec Eusebe, nous ne sommes encore qu’au seuil du lV° siecle chrétien, et les traits qui vont caractériser la littérature chrétienne de ce temps n’apparaissent en lui qu’obscurément. Ce furent lcs grands débats relatifs a . l’arianisme qui commencerent a lcs dégager autour de

 lui, chez des écrivains ou des orateurs plus ardemment

q mélés qu’il ne l’était aux luttes quotidiennes '. N . Aucune des hérésies antérieures ne saurait étre com- parée a1·A¤·ia¤aSme pour l’importance historique : au- cune n’avait ébranléle monde chrétien comme il l’é- 1 branla. Cela tint en partie a des causes politiques, telle que l’organisation dc la société. ecclésiastique en ce temps, le role grandissant des éveques et des conciles, l’extension de la vie monastique, surtout l’intervention l des empereurs, qui, devenus chrétiens, prétendaient gouverner le christianisme. Mais cela tint aussi a la na- ture méme de la question soulevée. Le gnosticisme du Il° et du n1° siecle, sous ses diverses formes, s’était 1. Rappelons ici Pouvrage cennu de Villemain (Tableau de l'E‘loq. chrétienne au 1v• siécle, Paris, 1850), exposé brillant, mais superii- ciel, qui ne peut donner qu’une vue tres incomplete du sujet traité, · l J l


L°ARIANISME 915 complu dans une métaphysique abstraite, médiocrement intelligible a la masse. Mais, peu a peu, sous l’influence de la theologie savante du 1u° siecle, on en etait venu Ei sentir le besoin de delinir avec precision les notions es- sentielles de la foi. C’etait maintenantde la nature meme du Christ qu’il s’agissait. L’Arianisme, poussant jus- qu’au bout les doctrines que Lucien d’Antioche avait ébauchees au siecle precedent, faisait du fils de Dieu une creature, et par consequent tendait a restreindre la part du mystere dans la croyance fondamentale. Par suite, l’opinion d’Arius devait plaire E1 beaucoup d’esprits tempéres, qui, volontiers, auraient a rationalise » la foi le plus possible. Iforthodoxie s’y opposa resolument : elle jugea qu’en interpretant mal la tradition, l’aria- I nisme faisait dechoir le Christ du rang ou la revelation evangelique l’avait place. La question ainsi posee ne pouvait manquer de remuer l’ame de tous les croyants. 1 Pour les orthodoxcs, c’etait l’objet le plus clner de leur N adoration qui etait en peril, c‘était le Dieu meme de l Pevangile qu’il fallait defendre contre des blasphema· teurs. Mais pour les Ariens, c’etait la raison qu’ils sen- taient compromise par des aflirmations temeraires; et, avec la raison, c'etait la notion meme de Dieu, le mo- notheisme, pour tout dire, qui semblait compromis. En fait, il y avait la quelque chose de plus qu’un debat de théologiens : deux tendances d‘esprit contraires etaient en presence, et le sujet qui les mettait en lutte etait de nature a exciter des sentiments ardents. Comment une telle lutte n’aurait·elle pas exercé son influence sur la litterature? De part et d’autre, il n’etait plus possible de s’enfermer dans l’ecole. Il fallait agir, combattre, per- suader tantet les peuples, tantet les eveques, tantet les empereurs, solliciter, accuser, se defendre. En un mot, l’eloquence était appelée a renaitre, parce que les causes qui la rendent necessaire venaient de se reproduire I


l 7- l l 916 CHAP. VII.- L’ORIi3NT GREG AU IV° SIECLE dans une société ou depuislongtemps elles avaient cessé d’agir. Il est bien regrettable que les oeuvres d’Arius aient l disparu i. Cet homme qui agita tout l’()rient ne pouvait l étre un esprit vulgaire. No en Libye vers 260, ce fut q dans les premieres années du 1v° siecle qu’au sortir de l’école de Lucien d’Antioche, il devint prétre 21 Alexan- drie. Vers 315, et jusqu’en 3t8, il y préche avec éclat. et ses doctrines se précisent dans son esprit. Alors com- inencent pour lui les lutles et les miseres. Alexandre, son évéque. et le diacre Athanase s’élevent contre l’héretique. ll est chassed’Alexandrie, condamné en 325 par le concile deNicée et par Constantin, malgré1’appui d’un certain nombre d’éveques d’Orient; il vit pendant onze ans dans l’exil, eu lllyrie; puis Constantin change de dispositions a son égard ; Arius est rappelé et va ren- trer dans son église, lorsqu’il mcurt en 336. Nous ne possédons plus do lui que deux lettres 2. Son principal ouvrage, intitulé le Banquet (tédlstu), a entieremcnt disparusg c`était, a ce qu‘il semble, un exposé de dogme plus populaire que savant *: Arius aimait en etfet a s’a- dresser au peuple, dans la pensée sans doute que la simplicité meme de sa doctrine lui plairait, et il avait compose des chants populaires, ou il énoncait ses opi- nions 5. 1. Biographie d’Arius, voir l’art. Arias, ii, dans Pauly·Wis· sowa. Arius nous est connu par les muvres d’Athanase et par ls écrivains ecclésiastiques, notamment Sozoméne, Socrate et Philos- t02•i;(I;ettre a Eusébe de Nicomédie (Epiph. Hér., 69, 6 ; Théodoret, I, 5); Lettre a Alexandre, évéque d’Alexandrie (Epiph.. 69. 7;. 3. Socrate, I, 9, 16; Sozoméne, I, 21. Voir Harnack, Gcsch. tl. Altchr. Lit., p. 531-2. 4. Certaines parties en étaient chantées. Selon Athanase, Arius y avait imité, quant au rythme, le poéte Sotadés. 5. Chants de meuniers, de bateliers, de voyageurs (Philostorge, Hist. eccl., II, 2).


i l l ATHANASE 917 Mais si Arius, et en general la littérature de l’aria· nisme, nous sont fort mal connus l, leur principal adVer· l saire, Athanase, est, an contraire, une des iigures les q plus en lumiere du 1v° siecle *. q Ne vers 295, a Alexandrie, il y requt, sous l`influence l de son pero, l’(·veque Pétros, a la fois le zele ardent de l’orthodoxie et l’éducation classique. Tout jeune encore, il se donna au service de l’Eg1ise. L’éveque Alexandros l’ayant ordonne diacre avant Page ordinaire, il devint bientot1’adversaire decide d’Arius. Au concile de N ieee, q en 325, ou il avait accompagne son éveque, nul ne con- tribua plus que lui it formuler le dogme de la << con- substantialité » (epooucta), dont il peut etre regardé l comme le représentant et le défenseur par excellence °. Elu éveque d’Alexandrie le 8 juin 328, il commenga “ presque aussitet cette vie de luttes incessantes, qui de- vait se prolonger pendant quarante-cinq ans. Constantin, qui l’avait d’abord protege, l’exile a Treves en 335, apres la condamnation prononcée contre lui par le con- q cile de Tyr. ll rentre dans Alexandria en 337. Mais i i 1. Aétios, représentant de l’arianis1ne extreme; fragments de son Eevzaypéuov dans Epiph., Hérés., 76, 10. - Asterios, Athan.. Disc. c. lcs Ariem, I, 30. — Akakios le Borgne, successeur d’Eusebe comme eveque de Cesarée de Palestine; fragments dans Epiphn Hérés., 12, 6, ii. — Eunomios, disciple d’Akakios; fragments dans les écrits contradictoires de S. Basile, de S. Gregoire de Nysse. 2. Les sources biographiques, pour Athanase, sont d’abord ses propres écrits et son panégyrique par Gregoire de Nazianze; puis la traduction latino d’un fragment d'une histoire de sa vie, com- posée peu apres 385, dite Historia acephala (Sieverts, Zeitschrift /22:; die histor. Theologie, 1868, p. 148); la traduction syrienne d’un Avertiasement qui a été compose pour la collection des Lettres pas- torales d’Athanase (A. Mai, Nova Patrum bibliotheca, t. VI, 1·‘• part.) ; les extraits d'une Vie du grand Athanase, dans Photius, cod. 258; entin une courte at insignitiante notice dans S. Jereme, De viris itlustribus, 87. — Etude d'ensemble I E. Fialon, Saint Athanase, Paris. 1877. 3. Sozom., I, 16 2 Hlziarov slvan E'6oEc pipe; ri'); mpi mira {icuii];.


918 CHAP. VII.- L°OBIEN'I` GREG AU IV° SIECLE g Constance, favorable aux Ariens, se montre son ennemi:

 peut-étre redoutait—il aussi Fascendant dont Athanase,

i' grace au peuple ct aux moines, jouissait en Egypte; · il l’exile de nouveau en 339. Athanase, chassé d’Orient, I · trouve favour en lllyrie a la cour de Constant II; il { affermit la doctrine nicéenne en Occident, prend part, ’ en 343, au concilo tenu a Sardique, en 'l`hrace ; enlin, grace al’appuiénergique de Constant II, il obtient de ren- trer a Alexandrie en 346. ll y reste, cette fois, dix ans. Mais, en 356, so sentant menace par la haine de l’em— pereur, il est oblige do fuir, se cache au désert, ou il vit i en proscrit pendant cinq ans. Le décret de Julien qui faisait ccsser toute persécution pour cause d’opinions re- ligieuses le ramene dans sa ville épiscopale en 361. A peine y est-il de retour que l’empereur, alarmé de sa. puissance, écrit, en 362, une lettre pleine de colere pour ordonner de le chasser d’Egypte (Lettre 6; cf. Lettre 51). Jovien le rétablit dans ses honneurs en 364. Mais, quelques mois plus tard, l’avenement de Valens, arien décidé, l’oblige a fuir de nouveau. Toutefois une recon- ciliation se fait bientot entre eux, et désormais (de 365 , jusqu’a sa mort, en 373) Athanase peut demeurer pai- siblement dans Alexandrie. Les lettres que S. Basile lui adressait vers ce temps montrcnt de quelle autorité il i jouissait alors dans l’Eglise. C’était une sorte de pa- triarche et d’arbitre, dont l’opinion faisait loi ’. L’activité littéraire do cet homme ardent ne fut guere moindre que son activité politique ’. Beaucoup de ses écrits sont perdus ; beaucoup de ceux qui lui sont attri- bués sont d’origine incertaine. Ses ouvrages d‘exé· 1. S. Basile, Lettres 47-52. 2. Pour Yeusemble des oeuvres d’Athauase et les questions do chrouologie et d’authenticité, cousulter Bardenhewer, § 45, 2-1, et Batiifol, Liltév. gr. chrét., p. 265 et suivantes. Pour Yappréciatiou historique, morale et littéraire, on peut recommauder l'ouvrago cité de Fialon. R ‘ l l l l


ATHANASE 919 gese sur la Bible et le Nouveau Testament, dont il ne reste que des fragments, peuvent etre negliges ici, ainsi que plusieurs traites dogmatiques. Pour nous, Athanase ` est tout entier dans quelques ecrits caracteristiques: son Discours contre les Hellénes (Aeyo; xx-ra} 'Elkkvwv) com- plete par un Discours sur l’[ncarnation. (Aéyog mpi vii; £v¤zv9pw1rhoam; mi Aeyou), en tout deuxlivres, ecrits avant 318, que S. Jereme appelle, d’un titre commun, Adversum gentes libri duo; son Apologie contre les Ariens, (’A:·:ol0- ·y·1,·rsx6; mcéz. ’ApstavGw) ecrit en 350; ses quatre Discours SUT [es Ariens (Kari ’Aps:avGw Reyes térwctpsg), composes dans le desert, de 356 it 361, pendant la prescription de l’auteur; son Apologie ei fempereur Constance (de 357), oa il se defend contre diverses imputations politiques et religieuses 3 sa Biograp/zz`e de S. Antoine, du meme temps, panegyrique qui n’a pas eu peu d’inlluence sur la vie ` ascetique en Orient; sa Justincation de sa fuite, probable- ment de 358; l’Hz'stoire des Ariens, lettre secrete adres- see la meme annee aux moines d’Egypte, on) est retrace le développement de 1’arianisme depuis 335 (le debut, relatif aux annees anterieures, manque); la Lettre sur les Synodes (de Bimini et de Seleucie), ecrite on 3t9; enfin i un recueil de Lettres pastorales, dont nous ne possedons plus qu’une traduction syrienne, decouverte en 1847. Devoue e une idee, °qu’il a, plus que personne, discu- tee, definie, elucidee, Athanase doit etre considere d’a- bord comme penseur. Toutefois, des qu’on veut lui attribuer ce titre, on sent le besoin de l’expliquer. La pensee, chez lui, n’est plus, comme chez un Plotin ou un Porphyre, curieuse, ouverte et accueillante, empres- see d’aller librement E1 la recherche de toutesles opinions et de toutes les connaissances, pour en tirer quelques parcelles de verite et les unir ensuite dans un ample systeme. Cette largeur d’esprit, cette sympathie, vrai- ment hellenique et humaine, pour toutes les tentatives


920 CHAP. VII.- L’0BIE.N1‘ GREG AU IV° SIEGLE N de la raison et toules les inspirations du coeur, cette dis- q position, foncierement liberale, qui fait la grandeur du l neoplatonisme ct atteste si heureusement chez ses repre- sentants la perpetuite de la belle tradition grecque, tout cola est en dehors de sa nature. Par sa tendance domi- nante, il precede plutet du judafsme orthodoxe. Au lieu N d’etendre la croyance, de 1’assouplir et de la varier, il t la resserre et la raidit. Son effort tend at constituer une i formule si arretee, si precise, qu’elle exclura désormais tout jeu de la pensee. La philosophie proprement dite ouvre des voies, lance le plus qu’elle peut l’intelligence vers 1’inconnu 5 Athanase, lui, vise a la captiver pour ja- mais, en fermant d’avance devant elle toutes les routes de la recherche. Ce n‘est pas simplement un orthodoxe, c’est l’orthodoxe par excellence; il a pour genie l’esprit meme de l’orthodoxie. Seulement, son orthodoxie n‘est pas celle qui se borne a accepter le dogme, c’est celle qui le cree; et voila on) se revele sa puissance. Des sa jeunesse, quand il écrit contre les Hellenes, la vigueur de sa pensee eclate. ll ne s’attarde pas, comme trop souvent les apologistes ante- rieurs, e des vues populaires et superficiellesg il va au fond des choses. Tres au courant de la philosophie con- temporaine, il sait fort bien que les Ilellenes éclaires mettent sous les noms des dieux tout aut1·e chose qu‘un polythéisme grossier, il ne meconnait pas qu’ils dega- gent du monde visible une hierarchie de forces divi- nes, descendant par emanation de l’etre absolu. Mais c’est justement ce qu’il leur reproche. Nourri de la Bible et de 1’Evangile, epris au fond de simplicite, il ne veut l pas de ces intermediaires inutiles entre Dieu et l’homme; l sa logique et sa foi ecartent ces chimeres, qui d’ailleurs retiennent encore l’ame humaine dans le monde des sens; il exige qu’elle aille droit au Dieu unique, de qui tout precede. Chose remarquable, ce logicien a un sens


ATHANASE 921 tres fort de la realite. Quand il en vient, apres avoir ecarte les dieux de l’hellenisme, a etudier le dogme fon- damental de sa foi, l’incarnation du Verbe, ilne lui suffit pas de demontrer en metaphysicien qu’elle etait possible, ni en theologian qu’elle etait necessaire. S’il s’en tenait la, il ne serait en somme que le disciple eloquent des doc- teurs chretiens anterieurs, qui avaient elabore peu a peu la notion du Verbe, le disciple meme de ces neoplatoni- ciens qu’il combat et qui avaient developpe a leur ma- niere des idees analogues. Mais il a de plus qu’eux cette vue claire des choses reelles, qui denote le politique et l’homme d’action. Ce Verbe auquel il croit, ce n’est pas pour lui une abstraction, un objet de meditation et d’ado- ration mystique, c’est Dieu lui-meme agissant dans le monde par des faits dont il est le temoin, qui lui semblent sans precedents, et qu’aucune puissance humaine n’a pu produire *. Une fois engage dans la lutte avec les Ariens, cette double idee de l’unite de Dieu et de la divinite du Yerbe, Athanase l’a meditee, etudiee et defendue, avec une tena- cite que nulle difiiculte metaphysique n’a_jamais fait he- siter un seul instant. Ou peut lire d’un bout a l’autre les quatre livres du Discours contre lcs Ariens ; impossible de surprendre dans le développement de sa pensee, non seulement une trace de doute, mais une deviation quel- conque. Plus on le presse, plus il precise ses definitions. S’il est subtil, ce n’est pas pour se derober, c’est au con- traire pour ne pas se laisser ecarter de son idee. Et sans doute, il n’est pas de eeux qui contentent la raison_. . puisqu’il aboutit au mystere; mais il est de ceux qui °l’etonnent et qui peuvent la dompter, a force de nettete imperieuse. Ces traits caracteristiques du penseur, nous les retrou— 1. Disc. sur l'Inca··nat. du Verbe, 50, p. 73. q


4 l 922 CHAP. VII. — L’0RIENT GREG AU IV° SIECLE vons naturellement dans l’orateur. Athanase est un homme e 1a`parole habile et forte, qui tend toujours e. son but. Sans avoir la precision elegante des orateurs attiques, il les rappelle par sa preoccupation du fait it l éclaircir ou de l’idee it demontrer. Sa langue est simple, saine, un peu monotone et mediocrement colorée, mais claire et apte e l’action. Par une discretion louable, elle attire peu 1’attention sur elle-meme 3 elle s’efface, elle est toute au service de la pensee. · Allons plus au fond : ce qui fait surtout la valeur des ‘ discours d’Athanase, c’est l’invention dialectique. L’A- pelagic ci Constance, la Justijicazian dc sa fuite, le Discaurs apalagétique contre lcs Aricm, revelent un don remarquable de construire une demonstration ;l’art hel- lénique reparait le tout entier, applique a des choses nouvelles. Si nous lisons ces discours en historiens, nous hesitons, comme d’ailleurs en ecoutant les orateurs attiques; nous avons le sentiment secret que tout s’ar— range trop bien pour la these soutenue, qu’il a dnl y avoir en realite des choses embarrassantes qu’on ne nous q dit pas, d’autres qu’on attenue ou qu’on exagere, que g tout eela n’a pas éte si simple, si droit, si dénué de violences et de politique. Mais cet art de raisonner avec les faits qu’on raconte, de les mettre en arguments sans qu’il y paraisse, de les assembler et de les colorer, de les expliquer et de les faire parler, surtout de les con- duire methodiquement e une conclusion qu’ils semblent imposer, n’est·ce pas justement ce qui constitue l’ora- teur? Et puis, si cette eloquence est habile, cola ne veut pas dire qu’e1le ne soit pas sincere. Sans doute, Athanase est loin de tenir le meme langage sur Cons, tance, lorsqu’il s’adresse e lui ou lorsqu’il parle de lui e ses amis. Dans un cas, il loue sa justice et sa piete ’; 1. Apologic a Constance, 32, p. 250 et 251.


AT.HANASE 923 dans l‘autre, il le traite d’antcchrist *. Qu’il y ait done en lui un politique, cela est incontestable; et, comme tout homme d’action jete dans une societe melangee, il a su se plier aux circonstances et parler le langage of[i-` ciel. Mais cela n’empéche pas qu’il ne croie faire son de- voir, lorsqu’il agit et lorsqu’il parle, lorsqu’il accuse et lorsqu’il se defend. Et si sa conviction lui fait souvent voir les choses a un point de vue personnel et contesta- ble, en revanche elle prete ace qu’il dit un accent qu’on ne trouvait plus depuis bien longtemps dans 1’elo— quence paienne. l Etant ainsi orateur par temperament, i1l’est toujours, l et meme lorsqu’il ne faudrait point 1’étre. Son Histoire ` des Aricns, sa Vie de saint Antoine, semblent se presen- ter comme des recits historiques. Ce sont en realite des oeuvres oratoires, passionnees, qui tiennent l’une du pamphlet, l’autre du panegyrique? Ce qu’on admire dans le premier, c’est la vivacite satirique des peintures, l’imagination indignee qui met tout en scene, anime et fait parler les personnages, c’est la subtilité vigou- reuse qui decouvre et explique les intrigues, vraies ou supposees, c’est aussi, il faut bien le dire, le ton de co- lere qui echautfe beaucoup de ces pages. On comprend, en les lisant, quelle influence un tel homme pouvait exercer sur le peuple mouvant d’Alexandrie, sur ces moines du desert dont 1’ame exaltee vibrait a sa voix. Et on ne s’exp1ique pas moins, en face de la variete d’in- vectives et d’imputations injurieuses qu’il lance contre l’empereur Constance, combien le pouvoir imperial avait de raisons de se defier d’un evéque qui mettait secrete- ment son eloquence et son autorite personnelle au ser- vice de telles passions. 1. Hist. des Ariens, 74, p. 307. 2. Voyez, sur ces deux oeuvres, les chap. vm et rx de Fialon, ouv. cite.


924 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE k Athanase, en somme, quelque grande place qu‘i1tienne dans 1’liistoire littéraire du 1v° siecle, est plus intéres- sant encore par son role actif que par son talent d’ora- teur ou d’écrivain. ll incarne mieux que personne les idées et les passions de son temps. Et ce qu’il faudrait if chercher surtout dans ses oeuvres pour leur conscrver _ tout leur intérét, ce serait l`image des luttes et des in- j trigues au milieu desquelles il a vécu. A le considérer exclusivement au point de vue de la critique littéraire, on so condamne a le diminuer, meme en l’admirant. IX A coté d’Athanase et de ses adversaires, le grand ii mouvement de controverses dogmatiques du 1v° siecle a

  • suscité bien d’autres écrivains, qui ne peuvent figurer

ici qu’incidemment. Apollinaire, éveque de Laodicée en Syrie ’, mort vers i 390, un des écrivains ecclésiastiques les plus influents L et les plus féconds de ce siecle, et lui aussi un des adver- saires de l’arianisme, est surtout célebre comme le chef de 1’hérésie apollinariste, qui fut condamnée par le Concile do Constantinople en 381. Plusieurs écrits théologiques, longtemps dissimulés sous de faux noms, lui ont été do nos jours restitués 2. Son plus important ouvrage de polémique était une Réfutation de Porp/tyre en trente livres, aujourd‘bui perdus. En outre, il fut, avec son pere, Apollinaire 1’ancien, l’auteur d’une bien curieuse tentative de poésie chrétiepne. Ce fut peut-étre l’édit de Julien interdisant en 362 aux mai- 1. S. Jérome, De viris illustr., i04, Bardenhewer, § 43. Art. Apol- linarios, dans Pauly-Vissowa. • 2. Apollinarii Laodiceni qua; supersunt dogmatica (dans les Texle und Untersuc/z. de O. v. Gebhart et A. Hurnack, t. VII, 3, 4, t892). i l l l


ECRIVAINS CHBETIENS SECONDAIRES 925 tres chretiens d’expliquer les auteurs profanes qui en fut l’occasion ’. En tout cas, elle se prolongea bien apres la mort de Julien et la disparition de son edit 3 et, en fait, il parait plus naturel d’y voir un essai qui avait pour but de soustraire la jeunesse chretienne il l’influencc des auteurs palens. Apollinaire le pere, ancien grammairien d’Alexandrie, devenu pretre a Laodicee,avait versille, dans la forme classique, de pretendus poemes chretiens, dont il ne subsiste rien. Son fils, non moins zele, mit en vers l’histoire sainte jusqu’a Satil (xxnv chants), composa selon la for- mule d’Euripide et do Menandre des comedies et des tragedies, et ne craignit meme pas d’imit.er Pindare. Nous possedons de lui une Parap/zmse des psaumcs, eu hexametres, ou le caractere propre de la poesie hihli- que s’ell`ace sous les reminiscences de l’aneienne epopee 2. Makedonios, pero du macedonianisme, et Marcellus d’Ancyre, representant et reformateur du sabellianisme au 1v° siecle, n`interessent que l’histoire du dogme chre- lieu. —Il en est a peu pres de meme de Didyme l’aveu— gle (de 310 a 395 environ), malgre l’influence qu’il exerqa comme_chef de l’ecole d’Alexandrie au nv° siecle, et malgre le merite de ses ecrits. Adversaire de l’aria- nisme dans son traite Sur la Trinilé (Ilcpl Tpwieog), il _ s’etait montre le disciple d’()rigene dans ses nombreux ouvrages exegetiques, et il fut condamne plus tard comme origeniste 3. Mais s’il importe de le signaler ici', c’est surtout parce que nous voyons, grace a lui, se per- petuer a travers tout le 1v¤ siecle la méthode alexan- drine de Pinterpretation allegorique, si curieuse par la 1. Sozoméne, Hist. eccl., V, 18. 2. Patrol. grecquc, de Migne, t. XXXIII, p. 1313. 3. Sur Macedonius ot Marcellus, voir Bardenhewer, § 222 et 223. Sur Didyme, meme ouvr., § 53. i


926 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE ` liberte qu’el1e donnait a toutes les fantaisies de l'exé- gese individuelle. Cyrille ’, me vers 315, évéque de Jerusalem de 350 J _ environ a 386,·n’est aussi qu’un théologien ; mais il a su mettre dans ses eélébres Catéc/zéses en vingt-quatre li- vres (Ka*m;(_·hcet;, legons faitesa des eatéchumencs avant et apres le baptéme) quelque chose de plus personnel. Ce livre d’enseignement élémentaire, purement dogma- l tique, est justemont renommé pour sa simplicité et pour un certain eharme de gravité douce et tendre, qui s’y méle a une vivacité agréable. En face de l’école allégorique d’Alexandrie, dont nous venous de signaler la persistance, continuait a se dé- velopper la tendance contraire, celle de Pexégese litte- rale et historique qui avait Antioche pour principal foyer. Le premier de ses grands représentants est Diodore de 'l`arse 2. Ne vers le commencement du lV° siecle, il fréquenta les ecoles d’Atlienes et d’Antioche, puis fonda dans cette derniere ville un iustitut monastique, centre a la fois de vie ascétique et d’étude, ou se passerent ses l meilleures années ; il subit plus tard l’exil sous Yalens, devint évéque de Tarse en Cilicie en 378 et y mourut en 394. Son oeuvre, dont il ne subsiste que des fragments, était presque entierement exégétique. Diodore doit etre regardé comme le fondateur de la << nouvelle école » d’Antioclie. Maitrede Théodore de Mopsueste et de Jean Chrysost6me,ilaexercé en Orient une autorité des plus grandes, grace surtout a la solidité de son esprit, tou- jours attaché aux notions positives et 21 la raison. ll ne 1. Bardenliewer, § 48; Batiffol, p. 236. Ph. Gonnet, De S. Cyrilli Hierosolymilani archiepiscopi catechesibus, Paris, 1816; G. Delacroix, S. Cyrille dc Jérusalcm, sa vic et ses oeuvres, Paris, 1865; J. Mader, Der heilige Cywillus, Bischof von Jerusalem, Einsiedeln. 1891. 2. Suidas, A¤66wpo;, notice ou l’on trouvera Pénumération com- plete de ses écrits. Socrate (H. eccl., VI, 3), Sozoméne (Hist. eccl. VIII, 2). Bardenhewer, 5 55 ; Batitfol, p. 293.


DIODORES THEODORE DE MOPSUESTE 927 reste malheureusement rien de 1’ouvrage mentionné par p Suidas sous ce titre : Dijférence de linterprétation spi- l rituelle et de l’alZe’g0rie (Ti; Siaepopi Bewgfaq mi. &).)myo· pig); on ne peut guere douter que Diodore n’y eut expose les principes de sa méthode. La tendance ratio- naliste, qui en faisait le fond, 1’amena a formuler, sur la distinction de la divinité et de l’humanit6 en Jesus- Christ, des idées qui furent plus tard développées dans N le Nestorianisme et condamnées par les conciles. l Apres Diodore, lc grand nom de l’éco1e d’Antiocl1e est l celui de Theodore de Mopsueste *. Néa Antioche vers 350, ily suivit d’abord, dans sa jeunesse, les leqons de Liba- nios, avec des vues toutes profanes. Puis, son condis- ciple, Jean Chrysostome, l’ayant attire vers la vie ascé- l tique, il se retira a vingt ans dans le cloitre qu’avait l institué Diodore et y étudia sous sa direction. Bentré quelque temps dans le monde, il en fut arraclné de nou- veau par son ami. En 333, il était ordonné pretre; en cette qualité, il enseigna lui-meme ii Antioclne pendant dix ans. En 392, il est appelé a1·évec1t6 de Mopsuestia, en Cilicie, ou il reside désormais, pendant trente-six ans, jusqu'a sa mort en 428. Ecrivain fécond, comme son maitre Diodore, Theo- dore avait compose, comme lui, une série de commen- taires sur l'};]criture, et, de plus, divers ouvrages de controverse théologique, dont un grand traité en quinze livres Sur l,I7lC£ZI'Ill1lf0l2. ll ne nous reste de tout cela, outre les titres, que des fragments en grec, et un certain nombre de traductions latines ou syriaques. Le role propre de Theodore, celui qui lui mérite une place, non sculement dans 1’histoire des dogmes, mais dans celle 1. Suidas, 9z66mpo;; Photius, cod. 4, 5, 6, 38, 8i, 77, etc. ; Chry- sost., Ad T/zeodorum lapsum, et, en outre, lettre 112. — O. Fr. Fritz- sche, Dc Thcodori Mopsuesleni vita el scriplis commenlalio, Halaz, 1836; Bardcnhewer,§ 56; Batitfol, p. 296-300. •


N 928 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE N de la litterature, c’est d’avoir developpe, avec logique N et hardiesse, les principes d’exegese et la tendance cri- “ tique de son maitre. Dans un écrit perdu, dont le titre N meme n’est pas sur, il avait traite de 1’opposition entre l’interpretation allegorique et l’interpretation historique N (De allcgoria et lzistoria contra Origcnem, dans Faeun- dus, Patrol. lat., LXVII, 602). Nul n’aete plus résolument l oppose que lui aux cliimeres del’exegese par allegories. N Mais son rationalisme ne s’entenait pasla.ll cut le juge- ment assez hardi pour nier qu’une grande partie des psaumeseussent en vue le Nessie; il discutal‘inspiration de certaines parties des Ecritures; il voulut meme distin- guer en Jesus-Christ deux personnes, pour eviter d`avoir a admettre qu’une personne divine ent pu souflrir et mourir. Il fut ainsi l’initiateur direct du Nestorianisme. et. les conciles qui condamnerent N estorios le frapperent en meme temps d’anathemc apres sa mort. Pour les Nestoriens d'0rient, Theodore de Mopsuestc est reste N << l’cxegete » par excellence; et, pour la critique mo- . derne, sa hardiesse fait de lui un des personnages les plus interessants de ce temps. lnferieur certainement en originalite et cn etendue d’esprit aux deux docteurs d'; tioche, Epipliane est peut-etre plus connu, gracea ses ouvrages subsistants ’. Ne en Judee vers 315, il sc rendit savant dans les lan- gues de 1`Orient. Apres un sejour en Egypte, il dirigea a121authémp¤11S, non loin de Jerusalem, de 325 envi- ron a 367, un cloitre dont il fit un foyer d’etudes. Ap- pele en 367 a l’evéche de Constantia (l’ancienne Sala- mine) dans l’ile dc Cypre, il y resida jusqu’a sa mort en 403. L’0rigenisme n’eut pas, au 1v° siecle, d’adversaire plus acharne que lui. Ardent a en poursuivre la trace, 1. S. Jerome, De vir. ill., 114; Suidas, ’Em:pév¢o;; Photius, cod. 122 et 123. Bardenhewer,§ 54; Batitlbl, p. 301. Voir aussi Aug. Thierry, S. Jean C/uysostdme.


EPIPHANE 929 _ il fut en lutte avec Chrysostome lui-meme, dont la doc- trine ne lui semblait pas assez pure. ll ne combattait pas moins vivement l’Arianisme et l'Apollinarisme. Pen- dant sa longue vie, toute son activite et son erudition se depenserent a la defense passionnee de l’orthodoxie. En 374, il composa un traite dont le titre bizarre (’A~{.¢.u· pu·:e;, proprement Salidement rmcre') equivaut it peu pres a celui-ci, l’Ort/eodaxie assure'e : nous le possedons encore. Mais son principal ouvrage, c’est celui qu’on appelle ordinairement la Réfulazian des hérésies (Contra hacrcses ; en grec, Ilxvéptov ou llatvaiptx, proprement la Hue/ac), compose do 374 at 377. L’auteur, dans un ex- pose complet et facile, mais mal écrit, y passe en revue quatre—vingts heresies, dont vingt anterieures a J .-C. : sous ce nom, il comprend les diverses philosophies de la Grece ainsi que les scctes juives, ce qui donne il son livre un serieux intéret historique 1. D’ailleurs, s'il a beaucoup lu et heaucoup extrait, il ne faut lui deman- der ni critique, ni etude approfondie et personnelle. Il y avait en lui plus de zele que de veritable intelligence et que de talent. Ces divers docteurs ont detourne un instant notre at- tention de l’eloquence, que nous avions vue apparaitre dans le christianisme grec avec Athanase. Nous allons la retrouver, plus brillante et plus achevee, chez les grands hommes de parole et de pensee dont nous avons _ maintenant a nous occuper. X C’est a la province do Cappadoce, longtemps conside- 1. La partie du Panarium relative aux philosophes grecs a été extraite et publiée in part par Diels dans ses Dowographi grmci, Berlin, •l879. Hist. do la Litt. grecque. — T. V. 59 . i


930 CHAP- VII-- L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE ree comme une region presque barbara, qu‘échut, dans la seconde moitié du 1v° siecle, la primauté du genie et de 1’action religieuse. Elle s’6tait hellénisée lentement, mais profondément. Sa métropole, Césarée, autrefois H simple bourgade sous le nom de Mazaca, était devenue une des grandes villes de l’empire, remarquable par ses écoles. A la longue, sa population, un peu lourde, mais vigoureuse, s’était affinée, sans perdre ses quali- tes natives. Et elle gardait, sous les formes do la civili- sation vieillie qui régnait dans tout l’empire, une seve de jeunesse, plus saine et plus féconde. L’Arianisme fut la, comme dans le reste de l’0rient, un ferment actif, qui, vers le milieu du siecle, y mit en mouvement les pensées et les passions. Pour la defense de l’orthodoxie. trois hommes remarquables s’y distinguerent entre tous : au premier rang, Basile le Grand et son ami Gré- goire do Nazianze 3 au second rang, le frere de Basile, Gregoire de N ysse. _ N6 a Césarée, probablement en 331, Basile était issu , d’une riche et ancienne famille chrétienne ‘. Dans son enfance, il subit l’influence profonde de sa grand’mere, ” Macrina, et, par elle, recut la tradition des enseignements l religieux de Grégoire le Thaumaturge. Un peu plus tard, il se rendit aupres de son pere, qui tenait alors l , l’école de rhétorique a Néocésarée, dans le Pont; c’est l la que se {it sa premiere education intellectuelle. Jeune homme, il revint, pour se perfectionner, a Césarée. Puis, i 1. Sur S. Basile, courtes notices de Jerome (De vii-. illustr., 116) et de Suidas, Bautista;. Divers renseignements dans Photius, cod. l 146, 113, 191 et passim. Les principales sources biographiques sont = les Elogcs funébres dus a Grégoire de Nazianze et a Gregoire de Nysse; quelques passages des historieus ecclésiastiques, entln la correspondance de Basile lui-méme. — Etudes moderues 2 Fialon, Etude histerique ct lilléraire sur S. Basile, 2<= édit., Paris, 1869; Bar- denhewer, Q 49; Batiffol, p. 284.


comme il visait à devenir lui-meme professeur d’éloquence, il se rendit d’abord A Constantinople, et bientôt à Athènes, où il semble avoir fait un assez long séjour, de 354 A 359 environ. Il put y entrevoir Julien; et il s'y lia d’une amitié étroite avec Grégoire de Nazianze, un peu plus Agé que lui, qu’il avait déjA connu à Césarée. Fréquentant les memes écoles, ils entendirent Himérios, dont la gloire commengait, et Libanios, avec lequel Basile resta lié dans la suite, comme l’atteste leur correspondance. De retour en son pays, il semble y avoir débuté en qualité de professeur d’éloquence. Mais, presque aussitot, et malgré ses succes, il se dégouta de cette science apparente qui lui semblait folie : son âme, ardente et séricuse, avait besoin de se donner A Dieu.

Pour s’y mieux préparer, A peine baptisé par l’évêque Dianos de Césarée, il va visiter la Syrie et l’Egypte, ou florissait la vie monastique sous ses diverses formes. Mais, en homme d’initiative et d’autorité, non content de regarder, il se fait un plan à lui, qu’il va mettre aussitôt en application. Dés son retour, il commence à organiser, dans le Pont, des communautés religieuses, auxquelles il donne l’exemple et la règle. Ce sera l’une de oeuvres principales de sa vie. La vie monastique répondait à un des besoins du temps : elle allait prospérer, grâce à son impulsion, en Asie Mineure, comme elle avait fait déjà en Egypte et en Syrie, mais sous une autre forme. Ordonné prétre en 364 par Eusebe, évêque de Césarée, il s’établit aupres de lui, et malgré les dissentiments violents qui les séparent un instant, Basile lui impose l’influence de sa supériorité. Pendant six ans, il est son conseiller, et gouverne sous son nom *. D’une

1. Grég. de Naz., Eloge fun. de S. Basile : 4 Il était tout pour lui, un bon conseiller, un auxiliaire habile, un exégéte des saintes Ecritures, l'interpréte de ses devoirs, le bâton de sa vieillesse, m 932 CHAP. VI1. — L°ORIENT GREG AU IV° SIEGLE part, il continue l'<1zuvre qu’il avait entreprise, fonde H des hospices, des maisons de refuge, des monasteres l dont il entretient et dirige l’activite, pratique et organise “ la charité, rcmedie meme aux maux de lafamine en 368; H de l’autre, il combat, par ses ecrits et ses missions, les tentatives de l’Arianisme, appuye par Valens. ~ En 370, Eusebe meurt. Basile, par son caractere de- , cide et autoritaire, par son activite incessante, s’etait fait des ennemis en meme temps que des partisans. Apres une election difficile, il est nomme a la place d’Eu- sebe, grece surtout au vieux Gregoire, éveque de Na- zianze, et pere de son ami. Des lors, metropolitain de Cappadoce, exarque du Pont, il cxerce, pendant huit ans, une souverainete ardue, au milieu des luttes et des dangers. Tantet energique, tantethabile, il defend sa juridiction contre l’evéque de Tyane, Anthime, apres le partage de la Cappadoce en deux provinces. ll se sert de l'eveque de Sebaste, Eustathe, pour combattreles Ariens, sauf a le menager dans sa tendance au Macedonisme. I Souple et caressant, quand il le faut, il est inflexible en face de l’empercur Valens et du prefet Modestus, aux- quels il tient tete, au peril meme de sa vie. C’est lui qui, apres la mort d’Athanase, en 373, devient vraiment en Orient le soutien de Porthodoxie. Malgre sa faible santé, il s’epuise at lui chercher des defenseurs, corres- pond avec les eveques d’Orient et d'Occident, excite les tiedes, organise la resistance, prepare l’action des con- ciles. Quand il meurt 21 quarante·neuf ans, le 1*** jau- vier 379, il a pu accomplir l’eeuvre d’une longue vie. _ La collection subsistante des ecrits de Basile com- I prend: — l° Deux ouvrages dogmatiques : le traite A Centre Eunumios (’Av:x·:pzm.·uc€>; we ’A1ro).eym·e.xe6 :06 l’appui de sa foi, plus snr que tous les clercs, plus entendu en - aifaires que tous les laiques. »


BASILE 933 Sucaegoig E»3v¤y.€ou), en trois livres, auxquels sont ajoutés deux livres complémentaires, qui ne semblent pas etre de lui ; le traité Sur le Saint-Esprit (llzplcee 'Ayieu Ilvaé- para:) ;— 2° Une série d’H0mélies, parmi lesquelles les plus remarquables sont l’He:m/ze'me'ron (neufdiscours sur l’ceuvre des six jours), quinze Sur les Psaumes, les discours Centre les usuriers (Kari ·¤·ew.tC6v·rwv) et Aux jeunes gens sur la maniére de tirer profit des auteurs profanes (Hpéq rob; véou; 6'mo; &v {E 9Jmvur.6'>v é»q>a),oIv·¤·o léymv), le Pane'gyrique de sainte Julitte, et un certain nombre d’autres homélies sur des sujets de morale; — 3° Les écrits dits ascéziques (’Acx·n·mcd), entre lesquels ‘ on distingue, sous le nom de Régles développees (°'Opm u-::5; alive;) et de Régles abre'ge’es ("Opm x.a·.·’ l7'¢t‘‘O[I·‘;3‘J), deux recueils d’instructions pratiques adressées aux moines 3 — 4° Eniin un recueil de Lettres, au nombre de trois cent soixante·cinq, écrites la plupart pendant son épiscopat, de 370 a 379, qui constituent un des do- cuments les plus intéressants pour l’histoire du lV° sie- cle. — Basile avait publié, en outre, bon nombre d’au- tres ouvrages qui sont perdus, notamment un T1·aite' contre les Manichéens, et des homélies, qui embrassaient presquc toutes les parties des Ecritures. Un certain nombre d’écrits qui lui sont attribués, en dehors de ceux que nous avons nommés, sont suspects ou apocryphes '. De meme qu’Athanase, mais a un degré supérieur, Basile est, par temperament, un orateur; et, comme la nature chez lui était plus riche et plus souple, comme, en outre, l’éducation profane avait été bien plus pro- longée, il l’est avec une tout autre variété. Mais, si di- verses que soient les formes de sa parole, on y retrouve toujours, comme caractere distinctil`, avec l’érudition i. On ne peut compter parmi ses ouvrages la Philocalia, simple q recueil d’extraits d’Origéne, que Basile forma avec son ami Gre- goire de Nazianze. J 1


Q ‘ 934 CHAP. VII. — L°ORlENT GREG AU IV° SIECLE facile et pourtant choisie, un don propre de persuasion et de séduction, fait de clarté, d’invention ingénieuse et charmante, d‘intelligence nette, d’imagination vive, de chaleur d’ame et d’aulorité naturelle. . Résolument attaché, de crnur et de raison, a une or- I.- thodoxie déja tres arretée, il n’a pas eu l’occasion de gl montrer, en matiere de philosophie, une grande puissance A de recherche ou de combinaison. Toutefois, dans les problemes toujours discutés de la théologie contempo- 5, raine, son esprit est singulierement habile a discerner E7 _ les nuances, a maintenir contre de subtiles tentatives

 les positions prises, a éclaircir les formules ou subsis-

ei tait encore quelque équivoque, a préparer meme les dé- finitions nouvelles. Nourri de philosophic grecque, en particulier des doctrines de Platon et de celles de Y Plotin, il s’en sert sans s’y laisser assujettir, en leur imposant la forme chrétienne, avec une dextérité et une fermeté de sens remarquablcs ’. lla donc tout ce qui fait le théologien; et il y joint, dans les matieres les , plus abstraites, un talent d’expression vraiment hellé- r nique. Mais c’est surtout dans la prédication que se révelent toutes ses qualités ’. Son Hcxahéméron a été justement considéré comme un chef-d’ozuvre en son genre ; et il est certain qu’aujourd’hui encore, si étrangesqu’en soient pour nous les explications physiques, ces discours ont l un charme intime qui ne s’est point dissipé. Basile s’y adresse a un auditoire dans lequel se trouvaient beaucoup de gens simples, artisans ou petits marchands, curieux d’apprendre, mais peu cultivés : il leur explique la Ge- N nese. Son dessein est avant tout de lcs instruire. Il cause avec eux, familierement, mais non sans autorité; Il va 1. A. Iahn, Basilius Plotinizans, Berne, 1839. 2. L. Roux, Etude sur la prédication de Basile le Grand, Strasbourg, 1867.


BASILE 935 au devant de leurs étonnements, provoque au besoin leur curiosité, leur signalc lui-m®1eles difficultés, leur . fait prévoir les objections que les pa‘i°ens pourront leur 1 proposer a propos de ces textes; et, so mettant a leur I portée, il leur rend raison de tout. Point d’all6gorie: + tout, dans le récit biblique, doit étre pris a la leltre, p tout y est réel. Sa science naive méprise les recherches 4 des savants et ignore leurs doutes : elle a, sur des points difficiles, des explications d’enfant; mais elle est char- mante par sa sineérité, par ses ressources d’invention, ° par la maniere ingénieuse dont elle arrange tout, par le sentiment qui 1’anime. Le spectacle de l’univers émer- veille l’orateur, soit par sa beauté, qu’il décrit en poete, soit par l’adaptation des moyens a certaines fins dont il croit découvrir le secret. Il y a en lui du Fénelon et du Bernardin de S. Pierre, en bien comme en mal : une eloquence naturelle, douce, chaude, colorée, parfois élevée, et, avec cela, une ingéniosité oonfiante, qui fait 4 sourire. Les plus petites choses lui sont sujet d’admira- “ tion; il y voit des intentions qu’il note avec bonheur. Si la tige du blé est géniculée, c’est qu’elle doit suppor- ter le poids de l’épi ; si celle de l’avoine ne l’est pas, c’est qu’elle ne risque point de plier sous sa panicule légere. Les barbes de l’épi ont leur raison d’étre, elles servent A tenir a distance lesinsectes nuisibles i. << Tout, .s’écrie l’orateur, contient une sagesse cachée », néwa Else. moan coepixv izéppnvov. Mais ces petites choses ne l’em- péchent pas de voirles grandes ; et ily a du ravissement » dans la peinture qu’il fait du monde sortant des mains p de Dieu et tout couvert d’une végétation luxuriante. L’inspiration venue de la Bible s’unit tout naturelle· ment, dans ses dévcloppements lyriques, a la grace dé- licate et spirituelle de la Grece ancienne. I. Hexahéméron, V, 3.


936 CHAP. VII. — L’ORIENT GBEC AU IV° SIECLE i Ce maitre iin, aimable, tout préoccupé des besoins de son auditoire, se retrouve dans le discours sur la ma- R niere de proiiter des auteurs profanes. Et nous voyons ~ IA, de plus, certains traits qui caractérisent sa maniere i propre dans la direction morale. L’étude de la question A discuter y est, A vrai dire, trés superficielle. Sur le fond des choses, rien ou presque rien. On voudrait en- tendre dire A l’orateur que, seule en ce temps, la litté- rature grecque profane était capable de former l’esprit au raisonnement, de lui donner le gout du vrai et du beau, le sons de l’ordre, de la mesure et de la liberté, qu’eniin elle était indispensable pour le meubler d’id6es et de connaissances, pour le mettre en contact avec l’humanit6 ; toutes choses que ni la Bible ni l’Evangile ne pouvaient faire. Basile était trop intelligent, il avait trop réfléchi, pour ne pas sentir au fond l’6vidence de ces vérités. Mais il ne veut ni les faire voir, ni les voir lui-meme. Avec une habileté, A demi inconsciente, qui [ se fait illusion A elle-meme, il détourne ailleurs son l attention et celle des jeunes gens qu’il veut instruire. Selon lui, les enseignements de l’Ancien et du Nouveau Testament sont trop éblouissants et trop profonds pour qu’on puisse les regarder d’abord. La littérature profane a pour office d’accoutumer les jeunes intelligences A la vérité, de leur donner une premiere teinture de la mo- rale; et voilA tout. On s’en sert ainsi, sans la glorifier. Quant A la maniere méme de s’en servir, Basile n’est guere plus précis en l’exp1iquant : il faut laisser le mal et prendre le bien; mais qui fera ce choix? comment? Il ne le dit pas. Done, la théorie fondamentale du dis- cours est insuffisante, étroite, ou vague; et, si on la scrute rigoureusement, on croit y sentir un esprit qui E n’a pas toute sa liberté, ou qui manquede hardiesse. Mais il faut songer qu’un grand nombre de chrétiens zélés l


BASILE 937 7 voulaient alors rejeter toute littérature profane ’. Or Basile, sans les combattre en face, travaille a ruiner leur influence. Comme ces ennemis de l’antiquité se plaeaient surtout au point de vue moral, il fait de mame. Et il montre comment cette littérature profane, qu’on décrie, est pleine d’exemples, de préceptes, de faits historiques ou d’anecdotes, qui sont propres a élever l’ame, a l’ins· truire de ce qui est bien et beau, a la libérer de ses ser- vitudes naturelles, en un mot a préparer l’Evangile. Cette demonstration, il la fait d’un ton affectueux et familier, comme un pere qui parle a ses enfants, sans pédantisme, avec une abondance agréable de souvenirs, de citations et d’exemples, laissant aller sapensée en une sorte de causerie caressante, ou la gravité du prétre se méle a la bonne grace de l’homme d’esprit. Il a le meme art de plaire et d’animer toute chose, mais avec plus de liberté, plus de force et de véritable eloquence, lorsqu’il traite des sujets moraux. La encore, on peut étre tenté souvent de trouver qu’il ne va pas assez au fond des choses, qu’il ne cherche pas assez a découvrir la racine secrete des vices qu’il censure, qu’il n’éclaire pas d’une lumiére aussi vive qu’un Bossuet ou qu’un Bourdaloue les replis cachés du cozur. Son intui- tion est plus rapide que profonde. Mais, si l’on fait de telles réflexions, c’est apres coup. En le lisant, on est charmé par la vivacité de son imagination, qui met en scene les hommes avec leurs vices, qui décrit, en satires spirituelles et graves, les mcnurs du temps, qui multiplie les peintures frappantes et vivantes, sans grossir les choses outre mesure. Il ne semble pas se complaire aux exagérations faciles. Plus simple que Grégoire de Na- zianze, plus modéré que Chrysostome, il ne parle que p 1. Greg. de Naz., (Eloge {un. de S. Basile, p. 323, e Morell) dit, en parlant de Pinstruction profane : ”Hv of 1:o1>.e`t Xpeumwaw Btanréouctv, ab; i·::i6ov1ov 1.:1 cgahpézv ua?. Gem? 1:6ppw pcilkoucav, xaxdn; ¢i66·:z;. l l


' 4 ` ·~·

 938 CHAP- VII- — L°ORIENT GREG AU IV° SIEC LE
 pour instruire, sans desir secret de se faire valoir, sans
 " entrainement d’orateur enivre par sa propre eloquence.

J. L Mais, dans ce qu’il dit, il met toute son eme, sincere,

 ardente, genereuse, et, au fond, douce et indulgente
 dans sa vehemence meme. a Quand je lis ses discours
Q- sur les moeurs et la maniere de bien vivre, disait Gre-
 goire de N azianze, mon emo et mon corps so purifient;
 ' je deviens comme un instrument harmonieux, qui,
 frappe par l’esprit, celebre la gloire et la puissance de
 ’ Dieu *. » Avec un peu trop de rhetorique, l’eloquent ami
 · de Basile exprimait heureuscment en Qces termes l’efl`et
Q` de sa parole. Elle est pleine d’une sorte d’inspiration
 qui se communique, elle tend a elever et at purifier, elle
" monte a Dieu comme par un mouvement naturel.
 ` La collection des Lettres de Basile, dont nous avons

if ‘ deja signale l’importancc historique, n’a pas une moin-

 dre valeur litteraire 2. L’homme, dont nous venous de
 F donner quclque idee, s’y retrouve tout entier, sous ses l
 divers aspects. Tantet il y fait de la theologie, tantot il
ig, F agit en faveur des causes qui lui tiennent au coeur; il
 negocie, il flatte, il reprimande, il excite; parfois aussi

QQ il se fait enjoue ou gracieux, pour une recommandation i

 ou un compliment; il sait prendre tous les tons, tout en · q

Q dedaignant le hel esprit. Sa gravite naturelle a son

 charme en elle—meme et n’a pas besoin de s’orner pour
 etre agreable.

j. Le style de Basile, tout en portant la marque de son

:1,. temps, est d’un ecrivain de race et d’un maitre. Il a les
”` bonnes traditions classiques, mais il n’en est pas gene.
"‘ L’imitation, chez lui, est devenue naturelle ; elle n’arrete

é pas 1’originalite du genie. Egalement plein des reminis-

 1. Eloge fun. de S. Basile, p. 362, Morell. J’emprunte la traduc-

, tion de Fialon, ouv. cite, p. 221.

  • 2. V. Martin, Essai sur les letlrcs de S. Basile le Grand, Nantes.

{ 1865. ¤ i ` W l · l


cences de la Iittératur I 11 Iqu 1I 1 II 11 I-1-. I-` · ·I1 — res, il méle ces deux I 11 1 I-1 11- · I.1I"I r·11:e ll 1 aisance remarquabl- . r I . I 1 LI choix ordinaire des xpr 1-111I HS PHP I 1:1111* , I I1 1 go1`1t,letourdégagé ur I11 11 111 -111 II 11 ed I3 11111 Plutarque, des dive 1 ` 11 Il - Iange les tons; mai 1I ard [I1- 1111 lu II1.1 1111u du jargon des écoles I II1;1 1I1I111 1·.· -1II I1 uI1· u11 instinct poétique, n 1· I 1 I- I I 11 langue unecouleurn 11 . 11 1.111 sd 1I 1 I p 1 11I, lui viennent des 6c I 1·l1 I ·` u u I II’I .·1-Iles rappellent, a deux s"*· I I1 I1 I I Pruse : il aime, co11111 ui I 111p11 ·11I II` I`r1-qu 11- tes, les images, les e-1 I1- I- I `I d- 1: I II1`. I1 ` tout cela, chez Bas` ’ p ` L ` I-I 11` I1 I Ce sont des moyens I I`I Is s r 111:1 r 1r 1 I I pensées sérieuses; bi 1’1 IDI1`1 d’ -1 I11· 1-1111 BIITII 1 JI - blie naturellementl `· · j ` Il - 1 I avec les idées. Tout 1 111 1Ir 111:1111 - IuI 1- 11 r . S’i1 ost séduisant, il -1 11 Ill- Il Illp I IFI- cere. Entre les écri1 1 ·I1 I n I`1 I I plus simple, et le plu 1 ble [ u 1 II ll 1I - plicité.


XI


Grégoire de Naziance est inséparable de Bazile il fut uni d’une tendr- 1 I - ll 1 111 . I1- pr - chés, en outre, par u au - 1 Id . I parenté du génie, as cI II 1111 111 1-1 I1-1. 1- eiforts, engages dan I .-1 II 11 I1 -1 I IIT`- pourtant I’un de I’au 1* 11*Is I I1I11111e 1 r I 1: r tere et par le tour d’ pri . Il 1 I un I1 Il 1 ’ tion, que la solitude l1 111 ` 11 - `1 11 I-. lll I 940 CHAP. VII- ···· L°0RIENT GREG AU IV° SIECLE - ne retenait pas; Gregoire etait un meditatif, un ami de la retraite et du silence, qui s’est donne par moment a l’action malgre lui et pour obeir a sa conscience, mais que l’action ne tardait pas a lasser. Ne d’une famille- chretienne, dans le domaine patri- monial d’Arianze, tout pres de la ville de Nazianze, en Cappadoce, probablement en 330, il etait, de quelques mois seulement, plus age que Basile. Lui aussi, il subit, l dans son enfance, une influence feminine douce et pro- fonde, celle de sa mere Nonna, qui prit une autorité durable sur sa nature tendre et docile. Au sortir de la maison paternelle, il frequenta les écoles de Cesaree, o1`1 ‘ il {it deja connaissance avec Basile. ll y apprit, comme lui, a aimer les auteurs classiques, poetes et prosateurs. Bientot il voyagea, allant etendre son instruction aupres des maitres en renom, a Cesaree de Palestine, a Alexan- drie, et enfin a Athenes, on) il dut sejourner de 350 a 360 E environ. C’est la qu’il vecut dans l’intimite de Basile, H et que se conclut delinitivement entre eux le pacte d’a- [ mitie autrefois ebauche a Cesaree. · De retour en Cappadoce, malgre le talent d’orateur · qui s’etait developpe en lui par sesetudes, Gregoire, age d’environ trente ans, ne songeait qu’a vivre dans la retraite 3 et il se partageait entre son domaine d‘A- rianze et la solitude du Pont, on) son ami Basile se trou- vait alors. Son pere, Gregoire, eveque de N azianze, qui voulait avoir en lui un auxiliaire, le decida a recevoir la pretrise en 361; mais il fallut quelque temps pour lui faire accepter les obligations actives du ministere qu’on lui imposait. Pour s’y soustraire, il avait lui d’abord n dans le Pont, aupres de Basile; et ce fut seulement en 362 qu’il consentit e revenir a Nazianze. Pendant 3 neuf ans, il y vécut aupres de son pere, qu’il aidait. Mais, en 371, Basile, qui etait archeveque de Cesarée depuis un an, eut besoin de lui dans sa lutte de juri- a l


GREGOIRE DE IJTAZIANZEI 941 diction avec l’eveque Anthime de Tyane. Pour defendre sa frontiere, il erigeait en eveche la bourgade de Sasima, objet do litige, et exigeait do son ami qu’il se laissat nommer evéque et qu’il en prit possession. Gregoire ceda, comme il cedait toujours a ceux qu’il aimait. Mais ce qu’on attendait delui repugnait trop a sa nature. Sasima, bourg bruyant et grossier, ou avait lieu la perception des impots, ou retentissaient sans oesse les cris et les disputes, lui faisait horreur. ll s’enfuit de nouveau dans la solitude. Et quand, une seconde fois, les prieres instantes de son pere eurent reussi a l’en tirer, l’annee suivante, ce [ut a Nazianze qu’i1revint, pour lui servir encore de coadjuteur. Il lui succeda sur son siege epis- copal en 374. Mais, au bout d’un an, Nazianze meme lui dovint insupportable 3 et, abandonnant l’administra- tion de son eveche, il alla vivre en solitaire a Seleucie d’Isaurie. Ce fut la qu’il apprit en 379 la mort do Basile. A peine avait-il prononce son eloge funebre qu’une nou- velle et bien lourde charge lui etait imposee. Les ortho- doxes de Constantinople, longtemps opprimes par les Ariens, avaient repris courage, a la suite de l’avene- ment de Theodose (19 janvier 379), et ils l’appelaient a cux pour leur servir de chef. Gregoire vint, et, pendant deux ans, se devoua a la tache penible et dangereuse qu’il avait acceptee. ll avait a lutter chaque jour contre ses adversaires, au peril meme de sa vie, a encourager les sions, a maintenir parmi eux la concorde, malgre les germes de divisions, it négocier avec l’autorite im- periale._Gréce it son caractere et surtout a son eloquence, il y reussit en partie. En 381, le second concile oecume- nique se reunit a Constantinople. Les premiers eveques arrives designerent Gregoire pour occuper le siege epis- copal de la metropole, et il en prit possession; mais bientet il vit la regularite de son election contestee par l l l i l l


942 CHAP. VII. — L°ORIEN'1` GREG AU IV° SIECLE les nouveaux arrivants. Alors, découragé dc la lutte, il se démit de sa récentedignité, en juin 381, et quitta Constantinople pour retourner a Nazianze. ll y venait résolu a se donner au soin de la communauté chrétienne, qui était restée longtcmps sans chef, et il le fit en e[l`et. Puis, en 383, ayant fait nommer enfin un autre évéque, il se retira définitivcment de la vie active, a cinquante· trois ans. Ses dernieres années se passerent dans son domaine d’Arianze, ou il mourut vers 390. L'<1auvre de Grégoire se compose de discours, de lettrcs ct dc poésies. Ses Discours subsistants sont au nombre de quarante- cinq qui se répartissent entre les diverscs périodes de sa vie. Mcntionnons seulement les plus importants : — L’A- pelagic pour sa fuite (Disc. n° 2), ,A7¥0)=0]’7lT�·6§ Th': Si; ‘=6v Ilévtov cpuyiq é'va:csv, dut étre composée en 362, lorsque, récemment ordonné prétre, Grégoire se décida, aprés s’étre enfui dans le Pont, a revenir 21 N azianze 3 mais il ° l’augmenta plus tard, au point d`en faire une sorte de R traité sur le sacerdoce, dont Chrysostome s’est inspiré Y dans son ouvrage sur le meme sujet. — Les deux Dzls- cours de flétrissure (E1-·q>.eu1.·mo£) contre Julien, plcins d’emportement et de haine, ont été écrits peu aprés la mort de 1’e1npcreur, in la lin de 363 probablement ; il est douteux qu’ils aient été prononcés. — Devenu évé- que, Grégoire composa, vers la fin de 373 sans doute, l’E!0ge funébre d’.4t/zanase, mort cette année-la *. Six ans plus tard, il écrivait et prononqait l'El0ge funébre de saint Basile, mort en 379. Au temps de son séjour a Constantinople appartiennent cinq discours célebres, N ceux qu’il appelle lui-meme ses Discours de t/zéologie (Oi vii; 0ao).o·y£a; >.6·{oi, Disc. n°= 27-31), écrits qui l’ont fait surnommer << le théologien » par excellence. Cc sont 1. Socr., Hist. eccl., IV, 20. l N


GREGOIRE DE NAZIANZE . 943 des exposes de la doctrine orthodoxe, qui avait triomphe au premier concile oacuménique de 325 et qui allait s’achever dans le second, de 38l. — Ses autres dis- cours sont relatils soit a des letes religieuses, soit a des points de croyanco ou de morale chretienne. Les Leltres, au nombre de 243, appartiennent presque toutes a la periode de retraite (383 a 390), par laquelle se termine la vie de Gregoire. Elegantes et courtes, · elles se rapportent en general a des incidents prives; et par la meme, si elles no nous apprennent que peu de chose sur l’histoire du temps, elles sont du moins de grand interet pour la connaissance de l’homme. C’est aussi dans ses derniercs annees que Gregoire composa la plupart des Poésies qui forment environ la moitie de son ceuvre. Dans une piece Sur ses propres vers (Livre II, sect. 1, 39), il nous apprend qu’en les ecrivant, il s’etait propose d’of1`rir aux jeunes gens des poemes moraux et religieux, afin que lcs chretiens n’eussent rien a envier aux pa°fens. Sans nier cette intention, puisqu’il l‘afiirme, il parait dilficile de croire qu’il n’ait pas eu pour but, avant tout, de se satislaire lui-meme, ayant le gout de mediter et la démangeaison d’ecrire en vers. Les poemes proprement dits, au nombre de cent quatre-vingt-cinq, ont ete divises par les editeurs moder- nes en deux livres, Poémes t/zéologiques et Poémes his- toriques, auxquels s’ajoutent cent vingt-neul Epitaphes (’Em·::i<piaz) et quatrc-vingt-quatorze petits morceaux gno- miques ou Epigrammcs (’Em·yp¤2p.y.m-a). Les plus inte- ressantes de ces compositions sont les poemes historiques, c’est-A-dire ceux on Gregoire parle de lui-meme, notam- ment le poeme Sur sa propre vie, sorte de biographie, précieuse par les faits qu’elle note, et quelquefois atta- chante par les sentiments qu’elle exprime. llumaniste exercé, Gregoire a employe dans ses vers la plupart des metres classiques, hexametres, distiques, iambes,


944 CHAP. VII. -— L°ORIEN'1` GREG AU IV° SIEGLE ioniques majeurs et brises, etc. Dans deux morceaux seu- lement, rompant avec la tradition, il s’est essaye a la versification dite << rythmique », qui est fondee, non sur la quantite des syllabes, mais sur leur nombre et sur la { place des accents ("I`p.vo; écncapnveg, Puémes, l. l, sect. 1, 321 et llpeg acocpliévov vcczpocivsvixeg, l. l, sect. 2, 3. i Pour apprecier le genie de Gregoire de Nazianze, nous devons, tout de suite et resolument, faire bon marehé de cette pretendue poésie*. Non qu’il n’y eiit en lui un reel instinct de poete. Son ame, pensive et recueillie, ai- mante et mystique, sa sensibilite vive, son imagination brillante, auraient pu, sielles eussent pris de bonne heure cette direction, s’exhaler en meditations harmonieuses. Mais les habitudes de sa pensee et de son style, formees par l’art oratoire et la theologie, résistaient a l’inspiration. Sa phrase, nette, precise, antithetique, n’avait ni l’elan, ni la mollesse, ni la liberte qui eonviennent au reve. Quand le sujet demandait le laisser-aller, l’abandon de , la pensee entrainee par les images, l’indecision char- l `mante et fugitive des impressions, l’orateur qui etait en l lui tendait aux formules imperieuses, le moraliste aux instructions circonstanciees, le theologien aux distinc- tions abstraites et subtiles. Dans les passages on sa poe- sie est religieuse, elle a le tort de rappeler de trop pres l les canons des conciles; dans ceux ou elle est personnelle, y elle hesite entre la chronique seche et le sermon. C’est done a ses discours, uniquement, qu’il y a lieu de s’arreter. Et sur ce sujet meme, disons d’abord que, malgre son titre de << theologien », Gregoire, fut·ce dans ses exposes de theologie, ne montre pas plus que Basile y cette originalite forte du penseur qui cree des idées neu- ves ou transforme les aneiennes par des apergus propres. Comme philosophe, il n’a ete qu’un disciple et un defen-

1. Villemain 1’a singuliérement surfaite dans 1’ouvrage déje cite.


te ` GREGOIRE DE NAZIANZE 945 seur de la tradition. En lui, l’orateur seul a son origi- nalite incontestable. Son eloquence est moins simple que celle de Basile ; mais elle a plus d’ampleur et plus d’eclat. Basilc s’oublie ‘ lui-meme, il ne songe qu’a son sujet et au bien de ses auditeurs. Gregoire, chrétien tout aussi convaincu et ` . pretre aussi zelie, etait pourtant par nature bien plus QE? u homme do lettres », et il n’a jamais cesse completement `. de l’etre. On sent, en l’ecoutant, qu’il cherche a plaire, ·` quelle que soit d’ailleurs 1’elevation et la sincerite de son ·‘ intention generale. Qu’il en ait conscience ou non, il y I'} a toujours quelque coquetterie dans son art. ll aime l’an· P` tithese ingenieuse et brillante, il se sert volontiers des figures qui font de l’effet, il conduit et organise sa phrase *{ en artiste, pour l’oreille en meme temps que pour l’in- telligence. Le développement facile ne lui deplait pas, alors meme qu’il a plus d’agrement que de solidite. 'l`rop ` charme par 1’elegance superlicielle, il combine adroi- Y tement ses mots, comme il versiliait, par un goint naturel I, pour la symetrie ingenieuse. Volontiers aussi, il orne son expression; il la veut poetique, sonore; il est amou· _. reux des images, des belles comparaisons, qu’il demande, " s’il le faut, a la mythologie. Ce sont la des petitesses qui ¢<— laissent trop voir en lui le disciple d’Himerios ; mais s’il f importe de les signaler, il serait fort injuste de mecon- . naitre ce qu’il y a de puissance naturelle et de genie sous cette forme un peu appretee. Gregoire etait une eme sincere, eclairee par unc belle - et lucide intelligence. Comme il ales defauts de son temperament, il en a aussi les grandes qualites. Son ‘ Elage funébre de saint Basile, qui est peut·etre son chel- d’oauvre, est vraiment un discours admirable. C’est un panegyrique, et pourtant l’orateur y parle avec son coeur. l S’il ne craint pas de rappeler les quelques griels qu’il a contre son ami, s'il ne peut lui pardonner completement, Hist. ie la Litt. grecque. — T. V. 60 l l ~ l


946 CHAP. VII.- L’ORIENT GREG AU IV° SIECLE meme apres la mort, de 1’avoir nommé évéque de Sasima, comme il l’aime et comme il l’admire néanmoins! Avec quel charme il rappelle leurs communs souvenirs d’Athenes! Et s’il parle volontiers de lui-méme, que] hommage il rend cependant a la supériorité do caractére ( qu’il sentait chez Basilel Les détails familiers et précis abondent, mais les grands traits sont on pleinelumiere. ” ll raconte avec grace, avec sentiment; et, quand il a iini de raconter, il juge do haut, il dégage les qualités mai- tresses avec la surcté d’un historien ct l’émotion d’un * ami. Ses dernieres paroles ont été imitées par Bossuet l dans son Oraison funébre du prince de Conde', et elles l méritaient de l’étre. L’appel adressé a tous ceux aux- quols Basile avait fait du bien est d’une ampleur et d’une plénitude remarquables; et il y a quelque chose de singulierement touchant dans la fagon dont l’orateur éteint ensuite volontairemcnt l’écla°t de sa parole, pour l {inir sur une priére attendrie. Citons ces quelques lignes qui donnent assez bien l’idée de l’éloquence de Grégoire: it Béunissezwous tous ici, compagnons de Basile, ministres R des autels, serviteurs du temple, et les citoyens et les étran· gers; secourez·nous pour achever son éloge, chacun de vous H racontant une de ses vertus, s’attachant zi un trait de sa vie. p Begrettez tous, les grands un législateur, le peuple un guide, [ les savants un maitre, les épouses 1’appui de leur vertu, les l simples un conducteur, les esprits curieux une lumiére, les M ‘ heureux un censeur, les infortunés un consolateur, la vieillesse = un soutien, la jeunesse une réglc, la pauvreté un bienfaiteur, la richesse un dispensateur des aumones. Il me semble que les l veuves doivent célébrer leur protecteur, les pauvres 1’ami des p pauvres, tous, enfin, celui qui se faisait tout zi tous, afin de = gagner toutes les fumes. » << Reqois cet hommage d’une voix qui te fut chére, d’un homme ton égal en age et en dignité. Si mes paroles approchent de ce qui t’est din, c’est grace ii toi: c’est par coniiance en ton se- cours que j’uientrep1·is cet éloge. Si je suis resté beaucoup au- dessous, pouvait·il 111’{1Il`I’€1` autre chose dans 1’abatte1nent ou »


` GBEGOIRE DE NAZIANZE 947 i m’ont mis la vieillesse, les maladies et le regret de ta perte? l Mais le Seigneur agree ce que nous faisons selon notre pouvoir; Pour toi, regarde·nous du haut des cieux, ame heureuse et sainte il » _ Ces memes qualites se retrouvent, e des degres divers, dans tous les discours de Gregoire. Son eloquence est-· personnelle et pourtant tres religieuse. Nul ne mele plus- volontiers ses souvenirs et ses impressions e. tous»les· sujets qu’il traite; et alors meme qu’il ne parle pas dinee— tement de ce qui le touche, il ne s’en abstrait jamais d’une maniere complete. Le meditatif qui etait en.1ui avait pris l’habitude de la vie interieure, de l’entretien avec soi-meme, et les idees qu’il avait a exprimer son taient de son eme toutes pleines de tout ce qui faisait sa personnalite. Mais, comme, en se repliant sur lui- meme,. ily chcrchait Dieu et l’y trouvait, c’etaient des- impressions toutes religieuses qu’il en rapportait ’. Voile pourquoi les choses du dehors l’attirent mediocrementu ll est peu observateur des hommes en soeiete, il ne peint ' guere leurs manieres d’etre, il ne fait pas de la satire morale; on chercherait en vain, dans ses discours, ces- tableaux de genre qui ont fait le succes d’autres predi~ cateurs. Sa psychologic est tiree de son experience per- sonnelle ; elle est simple et juste, plutet solide que line ou variee. En general, elle s’attache peu aux details.- L’esprit de Gregoire sc concentre sur quelques pensees qui lui suffisent et qu’il developpe avec une abondance de textes, de raisonnements et d’images. La dialectique- se mele en lui au lyrisme. Il se complait dans le dogme, 1. Greg. de Naz., t. I, p. 372-73, Morel. Traduction de .Fialon, Sllinl Basile. p. 283. 2. Disc. 29, sur- Finslitulion des évéquea, t. I, p. 486, Morel : Obese voip po: Eoxd rozofaro oiov pecavra rei; aic·0·éc·¢:¢, {Em capxb; ual xecuou yavepzvov, grqezvb; ·:d‘»v &v0pw·nivwv xpocaxrepzvov 5 ri pi; niox dvaiyxn, tdbfi?) ‘KpOU>.G>»O5V‘I'.'1 Xllt Tip 651;), :1iV {life? T& ';Q0i)[J.8‘JG, €‘tC.


948 CHAP- VII- — L'OR1ENT GREG AU IV° SIECLE qu’il sait traduire en formules simples et neuves, ou ‘ ordonner en déductions bien liées; mais il y met, en outre, de l’amour, de l’imagination, quelquefois de la l grace et de la grandeur. Dans l’exhortation chrétienne, il a une chaleur, mélée d’onction, qui lui donne une force singuliere. Son imagination lui représente les choses dont il parle, surtout celles de la foi, de telle fagon qu’clles deviennent comme présentes. Mais il excelle particu- lierement dans le développement tres large des themes les plus simples, ou, sur un fond de pensées essentielles, surgissent des sentiments dont il varie les nuances a pro- fusion sans selasser. La péroraison de son Discours d’a- dieu, prononcé quand il quitta Constantinople, a été citée avec raison par Villemain comme pleine << d’une émo- tion et d'une grace inflnie‘ ». C’est un des plus beaux exemples dc ces épanchements, a la fois lyriques et ora- toires, on l’&me de celui qui parle semble vouloir se don- ner tout entiere. Par le style, Gregoire differe aussi de Basile, tout en lui ressemblant. Ses expressions sont plus poétiques, sa phrase est plus ample et plus balancée. Il donne plus at 1’imagination, il a plus de souci de la sonorité et de l’é- clat. Les éléments essentiels sont pourtant les memes de part et d’autre, mais chez Grégoire les couleurs sont plus vives. Au-dcssous de ces deux grands noms, se place celui d’un des freres de Basile, Grégoire de N ysse. Théologien plus qu’orateur ou écrivain, s’il a une importance no- table dans l’histoire ecclésiastique, il n’en a qu’une beau- coup moindre dans l’histoire littéraire. Nous pouvons nous contenter, en ce qui le concerne, de quelques indi- cations sommaires 2. i. Villemain, Eloq. chrét., p. i3l. 2. Nous avons peu de renseignements sur lui. Ils provieuneui q l l


Plus jeune que Basile d’une dizaine d‘années environ, il fut en partie élevé par lui. Après avoir hésité longtemps entre l’état ecclésiastique et la vie séculière, il devint prêtre et fut nommé par son frère, en 371, évêque de la petite ville de Nyssa, en Cappadoce. Il dut, sous le règne de Valens, y lutter énergiquement contre les Ariens. Dépouillé par eux de ses fonctions épiscopales, il n’en reprit possession qu’après la mort de l’empereur qui les protégeait, en 378. Son rôle grandit dans les années suivantes. Au concile de Constantinople, en 38I, il parait comme un des theologiens les plus écoutés do l’Orient, et il demeure, sous le regne de Théodose, une autorité en matierc d’orthodoxie. ll dispa- rait ensuite, sans qu’on sache rien de ses dernieres an- nées, dans la lin du 1v° siecle.

Ses écrits, très nombreux, se rapportent surtout a Pexégese, dans laquelle il se montre, bien plus que Basile et Grégoire de Nazianze, animé de l’esprit d’Origène, c’est-à-dire chercheur infatigable du sens spirituel et figuré. Polémiste et défenseur des dogmes, il a été un des soutiens de l’orthodoxie contre les diverses hérésies de son temps, en particulier contre l’Arianisme (Grande caléc/zése, Aéyo; xx‘¤‘n[m··.x.6; 6 uéyaq ; Diseours contre E unomios, en treize livres, IIp€>¢; E•3v5y.i0v &v·rv.§>§·n· mcoi Myne. ; deux Discours contre A pollinaire; etc.). Son Dia- logue sur l’dme el la resurrection, entre sa soeur Macrina et lui·méme (llepl @[71; xxl ivxmiew; ou ri llixxpivix), écrit peu apres la mort do Basile,nous montrc en lui un l philosophe cn meme temps qu’un croyant. On a aussizde lui plusieurs traités sur diverses questions relatives a 8l1l't0l1t de BGS pl’0pl'BS CBLIVPBS et C16 S8. 0Ol'l’€'SpODd&HCB. V0ll‘ OU particulier le prologue de son homélie De hominis opi/icio, celui de sou commeutaire sur l’Hexahé»né:·on, ses lettres li, 8i, etc. Voir 8.l1SSi B8.Sll0, lBl.ll'BS 53, 60, {00. Consulter sur sa personne et ses œuvres, Bardenhewer, Patrol., Si. I 950 CHAP. VII.- L’0RIENT GREG AU IV° SIECLR la vie chrétienne (Sur la perfection, Ilepi ·re7.zt6·r·m·0;; ‘Sui· les [ins conformes aux volontés dc Dieu, Ilspt me uri ‘0a6v cmrcoii ; Sur la vie selon la vertu, llapi Hi; x.¤u.·’ tips-

  • ·r$;xi Chile; etc.) ; et, en outre, une cinquantaine environ

° *de Discours, dont quelques·uns, il est vrai, se rappor- tent encore au dogme, mais dont la plupart traitent de morale; les autres sont des panégyriques, entre lesquels il faut mentionner l’El0ge de Basile, oeuvre d’aH`ection `fraternelle en meme temps que de piété, et l’El0ge de ‘Macrina, sa soeur. Enfin la collection de ses écrits se complete par vingt·six Lettres. ` La reputation de Grégoire de N ysse repose surtout sur i son muvre dogmatique. Il est probablement, entre les `théologiens de ce temps, le plus philosophe, au sens propre du mot, c’est-a-dire celui qui a eu le plus le gent de la recherche, celui qui pense avec le plus de suite et d’ampleur et qui construit les plus larges theories. ‘Homme simple et bon, de peu de sens pratique ', tout adonné aux constructions idéales de l’esprit, il se plait aux abstractions, au milieu desquellcs il se joue avec “ unei dialectique subtile. Sans s’écarter du dogme, qui est pour lui la vérité meme, il aime A donner carriere a la raison, A multiplier les explications, a spéculer sur l’in- connu. De la, une variété d’apercus, plus ou moins hasardés, mais personnels et intéressants, qui donnent asa théologie une physionomie tres particuliere. Comme orateur, Gregoire de Nysse a, bien plus que Basile et meme que Grégoire de N azianze, les défauts de son temps, sans doute parce que l’éloquence, chez lui, est bien plus- aifaire d’artilice. Dépourvu par nature du don d’é· mouvoir, ainsi que de celui de peindre et d’animer, il y snpplée trop souvent par 1’enllure et par les procédés de la rhétorique. 1. Basile, lettre 58 Z Havrshiiq Enezpov ·:Gw x¤z·r& tim; éxxlcqciac. i i


XII


Ces trois hommes, remarquables it divers titres, out fait le plus grand honneur e la province de Cappadoce, leur commune patrie. Mais ils n’ont pu enlcver is Antioche sa supériorité littéraire au milieu de l’Orient grec. Et de meme qu’elle tient le premier rang dans 1’exégese avec Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste, elle se l’assure egalement dans l’éloquence religieuse, pendant la seconde moitié du siecle, avec Jean surnommé Chry- sosteme (Bouche d’or). Celui-ci est la plus grande figure d’orateur apostolique que le christianisme grec ait produite, et, e ce titre, il mérite d’etre étudié ici un peu moins sommairement ‘.

Né à Antioche entre 344 et 347, Jean étaitissu d’une famille richo et considérée *. I1 perdit de bonne heure son pere, Secundus, et fut élevé par sa mere, Anthousa. Un peu plus tard, il suivit, dans sa ville na- tale, les lecons de philosophie d’Andragathios et les lecons d’éloquence de Libanios’. Sous l’influence de ce dernier, sans doute, les remarquables aptitudes oratoires du jeune homme se développerent rapidement. Bientot il en fit l’essai au barreau, on le succes ne put lui échap·

1. Palladius, Dialogue de Vita S. Joannis Chrysoslomi (Migue, Patrol. gr., t. XLVII, 5-82); Jéreme, De v. ill., 129, et Gennadius, ch. xxx (notices insignifiantes); Suidas, ’Iwéw~q.»; ’Avn¤xs~5;, d’aprés Cédrénus. La vie et le role de Chrysostome ne peuvent étre étudiés complétement que dans ses oeuvres, en tenant compte des témoiguages des historians ecclésiastiques, de Socrate en particulier. — Ouvrages it consulter : A. Neander, Den- heilige Joh. Chrysostomus amd die Kirche, etc., Berlin, 1821 ; 3• éd., 1858 ; A. Thierry, S. Jean Chrysosléme et l’impérah·ice Eudoxie, Paris, 2• éd., 1874; A. Puech, S. Jean Clwysosldme et les mwurs de son temps, Paris, 1891 ; Barden· hewer, § 51; Batiifol, p. 240.

2. Sacerdoce, I, 2 et II, 8.

3. Socr., VI, 3; Sozom., YIII, 2. 952 CHAP. VII. ·-— l..°ORIEN'I` GREG AU IV° SIECLE per. Spirituel et brillant, il frequentait alors le monde et se plaisait meme au theétre ’. Mais cette periode pro- fane fut de courte duree. Ses réflexions personnelles et les conseils d’un ami intime, nomme Basile, dont il nous parle avec beaucoup de charme, le tournerent tres jeune encore vers l’ascetisme 2. Il semble l’avoir prati- que d’abord sans quitter Antioche, vivant chez lui d'une vie austere, s’adonnant at l’etude et e. la meditation des , Ecritures, et suivant les lecons de Diodore et de Carte- , rios, en compagnie de Theodore, le futur eveque de l Mopsueste. Sa haute reputation, la situation de sa fa- l mille, l’inlluence de ses amis le designaient des lors l pour l’episcopat 3 ; mais il sut se dérober e cet honneur, i tout en le faisant conferer e son ami Basile. Lui-meme, N quittant la ville vers 375, se retirait dans les montagnes qui l’avoisinaient, et il y passait d’abord quatre ans sous la direction d’un vieux moine, puis deux ans, seul, dans une grotto ‘. C’est e. cette premiere periode de sa vie reli- gieuse, entre 370 et 381 environ, période de retraite et d’ascétisme, qu’appartiennent plusieurs traites dont nous parlerons plus loin. On y sent, sous la beaute de la forme, un manque de mesure, une certaine exege- ration de doctrine, qui trahissent, en dehors d’une ten- dance naturelle, Fintransigeance et la logique outreé d’un esprit que la vie n’a pas encore muri. En 381, Jean, revenu at Antioche et égé d`environ trente—cinq ans, est ordonne diacre par l’eveque Melece; cinq ans plus tard, l’eveque Flavien fait de lui un pre- tre. Pendant plus de dix ans, jusqu’en 397, il vit A cete 1. Sacerdocc, I, 2-4. 2. Meme ouvr., I, 3-4. Ce Basile ne doit pas etre confondu, bien ontendu, avec le grand Basile, plus Age d’une quinzaine d’années l environ. ( 3. Meme ouvrage, II, 8. t 4. Pallad., Dial., ch. v. l l l


JEAN CIIRYSOSTOME 953 N de lui, exergant sous sa conduite le ministere de la pa- l role. Ce temps passe at Antioche, soit comme diacre, soit . l comme pretre, est celui de sa plus feeonde activite. De ·l trente·einq a cinquante ans environ, il se donne a l’ins- l truction morale et religieuse des fideles. La plupart de ses Homélies datent de ces quinze ou seize annees, et " c’est alors que ce genre prend dans sa bouche toute sa valeur. L’autorite de sa parole sur le peuple d’Antioche était immense. On le vit particulierement en 387, lors “ de la sedition qui exposa la metropole de l’Orient a la colere de Theodose. Tandis que l’eveque Flavien allait trouver l’empereur pour l’apaiser, ce fut Jean qui, pen- dant plusieurs semaines d’angoisses cruelles, soutint les courages, modéra ces ames mobiles et agitees, et leur permit d’attendre avec quelque ealme un pardon long- temps inespére. Mais, en dehors meme de cette crise, son influence moralisatrice s’exergait constamment. Une experience croissante, sans supprimer en‘lui tous les exces d’un zele ardent et d’une doctrine absolue, les attenuait cependant et rendait sa parole de plus en plus appropriée a sa destination. Devenu le premier orateur de l’Orient, et ayant conscience de sa force, il depensait toute son eloquence en une prédication pratique, qui vi- sait a1·am61i0mu0¤ des moeurs 5 et dans cette grande ville, voluptueuse, frivole, pleine d’agitations,de jalou- sies, de convoitises de toute sorte, il representait, avec une autorite incomparable, l’idéal de l’Evangile. Il eut eté a souhaiter pour lui qu’il y restat. Mais, 21 la {in de 397, le siege metropolitain de Constantinople étant devenu vacant par la mort du patriarclne Necta- p rios, l’empereur Arcadius, sousl’intluence de l’eunuque p Eutrope, fit elire, pour le remplacer, Jean d’Antioche, l dont la renommee etait venue jusqu’a lui. C’etait un l ehoix malheureux. Il fallait it Constantinople un homme d’un tout autre caractere. Des difficultes de toute sorte l l


954 GHAP. VII. — L’0RIEN'1` GREG AU 1v° SIECLE y entouraient le patriarche : un empereur faible, une impératrice mobile et vindicative, mille intrigues de cour, un clergé divisé, des jalousies ardentes et cachées, un peuple toujours pret a s’agiter. Dans ce milieu, un éveque, quclque décidé qu’il faint a faire son devoir, de- vait cependant user de prudence, procéder lentement et avec méthode, fermer les yeux sur les petites choses, tenir compte des impossibilités, se montrer patient au- tant que résolu, et surtout éviter de se poser en face de la cour, ou meme de se laisser représenter par la malveillance, comme une sorte de tribun. Or Jean était un apetre, imprudent a force de zele, incapable des con- cessions les plus nécessaires, habitué a tout dire, étran- ger aux difficultés du gouvernement des hommes. Avec son admirable él oquence, qui l’enivrait lui-meme, avec sa foi ardente et sa doctrine inflexible, il avait tout ce qu’il fallait pour échouer la d’une maniere tragique, et il éehoua en eH`et. Intronisé le 26 février 398, il entrait en conllit pres- que aussitet avec le tout-puissant Eutrope, qui l’avait choisi. D’ailleurs, des l’année suivante, lorsqu’une brus- que disgrace eut renversé le favori et faillit le livrer a la fureur du peuple, Jean, aussi généreux qu’il avait p été hardi, le défendait, en revendiquant pour son église le droit d’asile. Mais la chute d’Eutrope livrait l’empe· reur it l’iniluence de sa femme Eudoxie; et, comme Jean ne pouvait pas ne pas etre en opposition avec la puissance du jour, c’était désormais entre l’impératrice i et lui que la lutte s’engageait, tantet sourde, tantet violente. La hardiesse de ses prédieations, presque révolution· naires, contre le luxe, les mauvaises mceurs, la dureté des riches, lui gagnaient le peuple, qui d’ailleurs admi- rait la simplicité de sa vie, son éloquence et son cou- rage ; mais elle lui créait en meme temps des ennemis l I 1


JEAN CHRYSOSTOME 955 nombreux, qui épiaient les occasions de le perdre. Déje, il avait eu des contestations avec Pimpératrice sur des questions de propriété. On n’eut pas de peine e. persua- der a Eudoxie que les censures de Jean s’adressaient e elle, car elles s’appliquaient certainement e son entou- rage. Des lors, elle preta la main a toutes les intrigues ourdies contre lui. Le patriarche d’Alexandrie, Théo- phile, homme autoritaire, en voulait depuis longtemps e. Jean, pour avoir accueilli avec faveur des moines origé nistes qu’il avait chassés d’Egypte. A l’instigation d’Eudoxie, ces griefs furent réveillés; d’autres, ra- massés ge et le dans le clergé, s’y ajouterent. L‘ar- che veque fut cité, cn aout 403, devant un synode de trente-six évéques, choisis entre ses ennemis, et reu- nis e Chalcédoine dans un domaine appelé le C/iézw (conciliabule du_ chéne, mivoeog ini Bpilv) t. Jean refusa de comparaitre, e moins qu’on n’écartat du synode qua- tre de ses ennemis notoires. Le prétendu tribunal passa outre; il déposa l'archeveque, en l’accusant, par sur- croit, de lese·majesté, pour avoir applique a l’impéra- trice, sous forme d’allusion injurieuse, le nom de Jéza- bel. Arcadius coniirma la sentence de deposition et y ajouta la peine de l’exil. A cette nouvelle, une vivc émotion s’empare du peu- ple, qui commence e s’agiter. Jean, tres noblement., s’emploie e le calmer, et, de lui·meme, se met en route pour l’exil. Mais le peuple ne s’apaisait pas, et la cour inquiete sentait se préparer une sédition, lorsqu’un tremblement de terro eut lieu pendant la nuit. La su- perstitieuse Eudoxie en fut épouvantée; saisissant ce prétexte qui permettait de donner satisfaction au peu- ple tout en ne paraissantcéder qu’eDieu,el_n_2_fit_l·_ap]1<3lei· ' i. Palladius, Dialogue, ch. VIII. - Voir dans Pbotius, cod. 59, la liste des accusations qui y furent portées contre Chrysostome.]


956 CH.P· VII.- L'ORIENT GREG AU IV° SIECLE l’archevéque et lui ecrivit elle-meme une lettre de sou- p mission. Jean, qui etait deja en Bithynic, revint triom- phalement ’. Ce triomphe meme presageait sa perte. En vain, une reconciliation eut lieu; en vain, on echangea les meil- leures assurances. Sa popularite le rendait redoutable. D’ailleurs, il n’etait pas homme a user desormais de plus de prudence. Quelques mois apres, vers la lin de 403, a l’occasion de l’erection d’une statue de Pimperatriee sur une place publiquc qui touchaita l‘eglise principale, des réjouissances eurent lieu, dont le caractere paien lui parut olfensant pour la religion. Il somma le prefet de les faire cesser. Le conllit recommeneait ainsi sous une forme plus personnelle. L’imperatrice, blessee au vif, voulut cette fois aller jusqu‘au bout. ll n’est pas sur que Jean ait reellement prononce les paroles celebres qu’on lit aujourd‘hui en téte d’une homelie qui porte son nom: ¢· De nouveau, voici Ilerodiade en delire, de nouveau elle p se met en fureur, de nouveau elle danse, de nouveau . elle veut qu’on lui apporte la tete de Jean sur un plat'. » Mais, a defaut de ces paroles, ily en avait assez d°autres dans ses discours, qu’on pouvait interpreter comme au- i tant d`allusions. Eudoxie fit soulever, par les éveques qui lui obeissaient, une protestation contre le retablissement du patriarche ; et, comme il refusait de cesser ses fone- l tions, il fut d’abord garde a vue chez lui, puis, vers le milieu de 404, enleve violemment de son eglise et con- N duit en cxil. Des scenes violentes eurent lieu 21 Constantinople. Un incendie, qu’on imputa aux partisans de l'exile, devora , les batiments attenant it la cathedrale et l’eglise elle- i meme. En tout cas, ses amis, parmi lesquels il y avait certainement des exaltes, continuerent a former une 1. Voir 1’H0mélie aprés son relour. 2. Hom. sur la décoll. de S. .Iean·Bapliste, exorde.


JEAN CHRYSOSTOME _ 957 faction inquiétante qu‘on appelait lcs Johannites, et qui se refusait a reconnaltre un autre chef ecclésiastique que N lui. Mais leurs efforts ne parvinrent pas a le faire rap- peler. Relégué sur les confins de l’Arménie, a Cucusse, l apres un voyage qui fut un long supplice, Jean vécut ls l trois ans encore, toujours éncrgique rnalgré ses misercs, s‘occupant de diriger des missions en Phénicie et en Ci- licie, et correspondant avec ses amis d’Antioche et de , Constantinople. Arraclné de ce lieu d`exil en 407 pour etre transporté ailleurs, il mourut d`épuisement sur la 5 route, a Comana, en Cappadoce. Ses restes ne furent rapportés a Constantinople que vingt-et-un ans plus tard, per Théodose II, llls d’Eudoxie. l XIII La collection extrememcnt considerable des oeuvres de Chrysostome comprend trois sortes d’écrits : les traités, les discours, les lettres. Donnons d’abord un apercu des sujets auxquels ils se rapportent ct de leur ordre chro- nologiquc. Les traités sont, it proprement parle1·, des instructions ou consultations de morale religieuse, it propos de cir- constances diverses. Les plus anciens semblent etre les deux Discours ei T héodore aprés sa chute (Ei; 6e63wpov éxwecéwz), qu’on suppose sans preuve decisive avoir été adressés, entre 370 et 375, a Theodore de Mopsueste, lorsqu’il eut la velléité de renoncer a la vie ascétique. 0n rapporte au meme temps les deux livres Sur la Pé- nitence (llepi x1··:xv·5Ezw;), animés du meme esprit. Vers 375 ou 376, les tcntatives de Valens contre l’inst.itution monastique et l’agitation d’opinion qu’eIles soulevaient parmi les chrétiens et les patens semblent avoir donné lieu aux trois livros si passionnés Conire les adversaires de


958 CHAP·_VII· — L°ORIEN'I‘ GREG AU IV° SIECLE . Ia vie monastique (Hpbg cob; s=c7.ep.o€Jv·raz.; wet'; évci 1:6 pnvicsiv ivéyouciv). Un peu plus tard, mais probablement encore avant de quitter la solitude, Jean composa ses trois dis- cours de consolation A Stagire, destinés a calmer le trouble maladif d’un esprit qui avait cru trouver la paix au sein de la retraite et qui s`y consumait dans l’inquié- q `tude (Hpo; 2-:ayz£p•.ev datnzhv Bztpovsvza). — Devenu diacre, puis prétre, il continue a écrire comme il l`a- vait fait étant moine. Les six livres Sur le saccrdnce (Heat tepm:6‘t‘nS)» qui sont considérés a bon droit comme une de ses plus belles oeuvres, furent publiés, selon Socrate (Hist. ecclés., VI, 3), en 381. Du méme temps sont les deux traités A une jeune veuve (Eigvewrépav Xjnpeéaaoxv) et Contre les seconds mariages (llegt p.¤v1v· Spizq). Le livre plus développé Sur Ie cétibat (Hagt :a;9e- viag) semble avoir été compose un peu plus tard. A cette période encore appartiennent deux ouvrages de polémi- que : le Discours sur Saint Babylas, de 382, adressé aux patens, on vue de leur démontrer la puissance divine du christianisme par l`lnumiliante défaite que Saint Babylas avait iniligée it Julien, lorsque celui-ci voulut déplacer ses restes ; et la Demonstration de la divinité du Christ d ladresse des Juifs et des Hellénes (IIP6; ra l ’Iou8a€ou; xml °'E7Jmvx; cir:6$etE·.; 6'vt £c·:i G25; 6 Xp novo;) l probablement publiée vers 387. Malgréle nombre de ces p traités, il est manifeste que, dans cette seconde période. Jean écrit moins, parce qu’il s’adonne surtout a la pré- dication. — Comme patriarclne de Constantinople, c’est l _ aussi par la parole surtout qu’il agit. Toutefois, il com- pose alors ses curieux opuscules A cena: gui enlretien- nent clzez eua: des vierges (llpig mb; Exowx; ·:x;»9évou; cuvstcdxmu;) et Sur l'inconve'nient pour les femmes con- sacrées a Dieu d`habite2· avec des lzommes (Hey?. ·:o5 vi; xavovnxd; {1:}; ouvozzciv oivdgcicz), ou se manifeste si vive- ment le zele de réforme qu’il déployait dans la direc- l l


JEAN CHRYSOSTOME 959 it tion de son église. — Enfin, relégué en Arménie, agé et , souffrant, il écrit encore deux traités : Que persenne ne peut nuire d qui ne se fait pas tort d [ui-méme ("O1·s rev · iaurbv p.-}; ¤i3nxcGv·ra 0-33sE; 1:xpaG>ié¢l•¤u Sévxras) et A ceux _ gui se scandalisent des e'preuves qui sent survenues (Hpbg cob; cx.av8ahc9£v·:z; ini eat; $ucrny.ep£as; eat; ympévatg). · Lcs discours proprement dits, comprenant toute la t série des Homélies, formcnt un ensemble bien plus l étendu que ces traités. Malheurcusement, on nc peut guero douter que cet ample recueil ne contienne un trop I grand nombre de morceaux faussement attribués a Chrysostome, et la critique n’a pas encore distingué avec p assez de méthode ce qui doit étrc accepté comme au- q thentique de ce qui doit étre rejeté comme apocryphe. p Ces lnomélies embrassent toute 1’admirable suite des prédications de Jean, soit a Antioclne, soit a Constanti- 9 nople. Les unes sont plus spécialement exégétiques, “ les autres plus inspirées par les circonstances. Mais il q est difficile de fonder sur cettc distinction un classement rigoureux ; car lorsque Jean explique les Ecritures, il a toujours cn vue le profit moral de ses auditeurs; et, d’autre part, lorsqu’il parle des choses du jour, c’est presque sans exception en s’appuyant sur des textes qu’il commente. Les plus renommés de ces discours sont les Homélies Sur les Psaumes, Sur l’Ep£tre aux R0- mains, le sermon Centre les jeux rlu cirgue et les théd- tres, sept lnomélies Sur les Iouanges de l’apdtre saint Paul, les deux Cate’c/zéses avant le bapteme, vingt-et-une homélics Sur les statues, adrcssées en 387 au peuple _ d’Antioche apres la sédition et en attendant la décision de l’empereur, deux Sur Eutrope, prononcées a Cons- tantinople cn 398 aprcs la chute du favori, onlin les deux discours Avant son depart pour l’exil, de 403, et Aprés son retour de l’e.zil, de la meme année. Lcs Lettres, au nombre de 238, appartiennent presque


960 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE toutes A la periode de l’exil. Ecrites, pour la plupart, “ de Cucusse, ellos s’adressent aux amis nombreux que l’eveque avait laisses derriere lui, soit AAntioche, soit A Constantinople, en particulier A la diaconesse Olym- pia, et elles ont pour objet de soutenir leur courage par des considerations de piete. Si elles nous apprennent peu de chose sur les evenements du temps, elles mon- trent sous le plus noble aspect le caractere de l'exile, aussi incapable de faiblesse que de haine. Quelques au- tres ont trait aux missions qu’il encourageait ou proje- tait; malgre la vieillesse et la proscription, son zele s’y laisse voir aussi ardent que jamais. ` XIV ` Dans cette oeuvre immense, Chrysostome a fait peu de theologie, mais 'beaucoup de morale. C’est comme moraliste et comme orateur qu’il appartient A l‘histoire litteraire. Ce qui frappe d’abord dans son eloquence, c’est la vive representation des moeurs et des choses du temps '. Nullement reveur ni eontemplatif, toujours preoccupe du bien A faire, et, avec cela, doue d’un regard prompt et clairvoyant, il a du, des sa jeunesse, jeter les yeux autour de lui ; et A mesure qu’il s'est montré plus atta- che par profession A l’amelioration de ses freres, il a eta amene A noter avec plus de precision les defauts, les vices, les habitudes mauvaises, les prejuges sociaux, A les excuses communes, et, d’une maniere génerale, la contradiction secrete, mais incessante, que le monde opposait au christianisme tel qu’il 1’avait concu. C’est lA le point de vue special d’oA il regarde les cboses. De curiosite morale, A proprement parler, il n’y en a 1. Voir specialement sur ce svujet l‘ouvrage cite de A. Puech. l


j

JEAN GHRYSOSTGME 961 * ·· i »‘2,}’ ,. pas en lui ; il n’obscrve pas les hommes pour le plaisir de les connaitre ou de les decrire; seul, le desir de les corriger le poss ede et l’absorbe. Et si, par suite,l’obser- vation est chez lui moins variée, moins complexe, moins riche en aperg us que chez les moralistes plus libres qui la cultivent pour elle-meme, elle est en revanche plus i methodique et plus forte. A Antioche comme a Constan— tinople, il n‘a pas cesse un seul jour de chercher, d’un regard obstine, tout ce qui pouvait faire obstacle a la sanctification soit dans l'individu, soit dans la famille, soit dans la societe. Et comme sa franchise egalait sa clairvoyance, il a dit avec la liberte d’un apetre ce _ qu’il avait decouvert avec le zele d’un censeur. ll en résulte que presque toute la societe du temps revit dans ses peintures. Nous y voyons ses vices generaux sous la forme qu’ils prenaient en Orient, le gout des plaisirs, l’immoralite, la passion des jeux et des spectacles, l’a- I mour du luxe, 1’égoTsme de la richesse; nous y rele-· _ vons aussi avec interét des traits plus particuliers, “_ la frivolite des auditoires religieux, _le laisser-aller de ;~;»§gQ` certains membres du clerge, les sollicitations et les in- , trigues des femmes qui les assiegeaient, les propos mal- veillants qui circulaient jusque dans la communaute , chretienne. Aucun predicateur, en aucun temps, n‘a °f-‘i,; ‘? saisi aussi vivement que lui la realite contemporaine, et, · ‘ par consequent, aucun ne la fait mieux connaitre. ` Hardies et variees, ces peintures semblent d’ai1leurs ( des peintures iideles. Liorateur, qui est enclin afexagéra- *` 1 tion dans la doctrine, ne parait pas l’etre dans ses dBSCI‘lp· I tions. Visant, comme il le fait, a corriger, il manque· raita son dessein, s’il exagerait. D’ailleurs, il n’y a {ffl chez lui ni gout sensible de l’hyperbole dans l’expres- sion, ni recherche de l’esprit. Tout ce qu’il dit est pre- V gill cis; il prend at temoin ses auditeurs ; il leur met sous lcs yeux des choses qu’ils doivent reconnaitre. L’abon- Hist. do la Litt. gsrecque. — T. V. 61 _ VE ·».`}f~•‘1


I 962 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE dance des détails n’est pas destinée a augmenter l’e{l`et du tableau, mais bien a serrer de plus pres la ressem- blance. S’ils eussent été groupés autrement, ils auraient constitué des portraits ; mais alors l’instruction eut fait ~ place a la satire. I/orateur chrétien se garde de créer ainsi des personnages sur lesquels on mettrait des noms; il étudie les vices séparément, a l’aide d’observations dont il a pris partout lamatiere; tous les vicieux y con- q tribuent, chacun pour sa part; et ainsi le profit peut etre pour tous, sans qu’il y ait de tlétrissure pour per- l sonne. , Mais le moraliste qui est en lui ne se contente pas de décrire, il raisonno; et cela avec une clairvoyance lo- gique, qui ne se laisse ni embarrasser ni tromper. Ses discussions sont aussi serrées que ses descriptions sont précises et frappantes. ll sait tres bien qu’il ne suflit pas de signaler le vice, et qu’on n’a rien fait, si on ne q lui enleve les excuses qu’il no manque pas dc se don- ner a lui-meme. La censure dp Chrysostome est donc une censure active, qui combat, qui nc se laisse pas dé- tourner ni repousser, qui veut sc faire accepter tout cntiere, quoi qu’on fasse pour 1’éluder. Dans cette sorte de lutte, ses ressources sont merveilleuses. ll devinc les pretextes, il les dégage, il leur donne toute leur force, en beau joueur qui ne veut pas vaincre par la maladresse de son adversaire, ou plutot en champion dévoué de la vérité, qui n’estime que les victoires com- pletes et définitives. Cette cbasse aux mauvaises raisons est pour lui une occasion de découvrir at cbaque instant des aspects nouveaux du sujet. Quand il prend corps in , corps une habitude enracinée, il ne la quitte pas qu’il l n’en ait montré toutes les faces et signalé toutes les con- sequences. Un simple opuscule, tel que le traité Conlre ceux qui entrctiennenz c/zez eusr des vierges, le revele tout entier. ll discute la, non pas avec des gens qui font l


» l JEAN CHRYSOSTOME 963 le mal, mais avec des gens qui aiment la tentation. Et il s’agit de leur faire voir ce qu’ils ne veulent pas voir, de leur faire avouer cc qu’ils ne s’avouent pas A eux- memes. 'l`out ce qu’il dit est si simple qu’il semble n’a- voir besoin, pour le dire, que de bon sens et de bonne foi. 011,011 y regarde pourtant de pres : on verra ce qu’il y a, dans ce bon sens et cette bonne foi, •l’experience line, de clairvoyance, de prudence avisée, ct combien ces _ apergus sont lies entre eux. {les qualités de premier ordre feraient de Chrysostome un moraliste tout A fait supérieur, si sa morale elle- meme était d’ailleurs plus large. Ge qui lui fait tort, c`est que la tendance profonde de son esprit et de son caractere, au lieu de le porter A développer dans lc christianisme ce qui est vraiment universel, l’a conduit au contraire A s’enfermer dans un ascetisme dont l’au- torite ne pouvait etre que locale et temporaire. On est peine de voir cette nature genereuse et cc puissant es- prit s’attac|1er A démontrer avec passion que la vie du moine est l’idéal meme de la vie chrétiennc, qu’en de- hors d’elle le salut est A peine possible, que le mariage est un état inferieur, un préservatif contre le peché, in- digne des natures vraiment fortes, que d’ailleurs les vertus des hérétiques et des inlideles non seulement ne sont pas des vertus, mais qu’elles doivent etre jugées pires que les vices eux-memes i. De tels démentis don- nés A la raison, Al’humanite, A l’instinct social, ont quelque chose d’attristant. Sans doute, ils appartien- nent surtout aux ouvrages de jeunesse de Chrysostome; sans doute aussi, ils peuvent etre en partie expliqués par l’l1istoire du temps; mais cela n’empecl1e pas qu’ils ne subsistent avec ses ecrits, qu’on ne les retrouve A peine atténues dans toute son oeuvre et qu’ils ne la compro- l. Voir tout le traité du Sacerdoce et la discussion Centre les ad- versaires de la vie monaslique.


l 964 CHAP. VII. — L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE. mettent tout entiere. Ce qu’il faut dire, du moins, c’est que .cette oeuvre, avec ses exagerations, represente for- tement un ideal apostolique qui a exerce une profonde influence en son temps et au dela, et qu’en somme, dans i sa chimerc d’intransigeance, elle precede d’une ame peu commune. Par son eloquence, en tout cas, elle s’impose a l’admi· ration. Chez bien peu d’hommes, la faculte oratoire s’est montree aussi spontanee et aussi puissante que chez Chrysostome; et, chez peu d’hommes aussi, elle a été cultivee avec plus de succes. Une nature riche, douee de tout ce qui fait le grand orateur, raison vigoureuse et subtile, imagination, sentiment; et, avec cela, une edu- cation achevee, quia fait passer en lui toute la tradition classique ; l’art des Demostheue et des lsocrate, surajoute a un genie heureux et abondant, de maniere at lui faire developper toutes ses ressources en les reglant et en les coordonnant dans une pleine harmonie. De la est sortie une eloquence qui sans doute est loin d’etre exempte de defauts, mais qui a passioune ceux qui Ventendirent, et qui nous captive encore, meme refroidie. Si l’on essaye d`en degager d’abord l’element essen- tiel, c’est Yargumentation qu’il faut signaler. Comme tous les grands orateurs, Chrysostome est un homme qui a le besoin et la passion de prouver. La dialectique est en quelque sorte l’exerciee naturel de son esprit; ° toute demonstration a faire devient un objet prochain qui l’attire, qui s‘empare de lui, le passionne, met toutes ses facultes en mouvement. L’invention est vraiment etonnante dans son discours, et, comme nous avons vu qu’elle s’appuyait sur l`observation, sur la eonnaissance precise des choses de la vie, elle est en general aussi solicle que variee. Quelquefois, il est vrai, cette faculte, chez lui, touche at l‘exces. Ses preuves seraient plus fortes, semble-t-il, s’il y en avait moins. Certaines de-


` .‘}%L:" » t it ig. JEAN GHRYSOSTOME 965 monstrations auraient meme du etre completement éli· minées : il a l’air, en plusieurs occasions, de faire la __ i partie trop belle a ses adversaires pour se donner a lui- X meme le plaisir de la difficulté, tant il est sur d’en sortir :_[ a son honneur; curieux indice d’un goat d’ostentation ` inconsciente, on se trahit l’influence de la sophistique ’. Mais ce ne sont la que des défauts passagers. Ordinaire· ment, les arguments sont de bon aloi, vraiment tirés du sujet, fondés sur la vérité ou tout au moins sur les · convictions de l’orateur, et ils surgissent avec une abori- dance extraordiuaire. Ceux qui viennent de la vie et ceux qui viennent des textes de l’Ecriture se melent, se confirment, se font valoir mutuellcment. Sous ce tissu varié court une pensée active, pressante, infatigable, . mais méthodique et maitresse d‘elle-meme, qui n’a point de caprices ni d’écarts, qui sait son but et. ne le perd jamais de vue. Chaque point important est touehé : tout se développe avec aisance, ampleur, sans digressions, et la demonstration marche d’une belle allure par des ‘ routes simples et droites. ` Chemin faisant, elle fait apparaitre d’ailleurs bien des l qualités vives et originales. Chrysostome est celui des docteurs chrétiens qui a le plus completement libéré l’homélie des habitudes didactiques. Chez lui, elle est devenue une simple allocution, tantot grave, élevée, vraiment éloquente, tantot familiere et spirituelle. Avec une liberté charmante, elle passe du ton du lyrisme a celui de la causerie. Ici, prenant la forma d’une sa- tire, elle abonde en traits piquants et malicieux, meme en moqueries; la, elle ressemble presque a un entre- tien tout intime : l‘orateur pose des questions, s’adresse a chacun en particulier, répond pour ceux qu’il inter- t. Voyez, par example : Sacerdoce, I, S; Contra tvs adve»·.sai:·es de la vie monaslique, toute la mise en scene du livre II, et particulié• rement ch. 2 at 3. l


966 CHAP. VII. — L'ORIENT GREG AU 1v° SIECLE roge, presse les hesitants, arraclie des aveux. Son dis- cours est plein de vie, tout en mouvement, parce que sa parole suit avec docilite les impulsions de son ame ct parce que l’homme s’y laisse voir a decouvert. Cette trame de demonstration , l’imagination et le sentiment la pénetrent et la colorent. ll voit ee qu’il décrit et il le fait voir; mais surtout, il s’y interesse, il le prend acoeur. Un amour vraiment chretien ecliautfe sa dialectique, un amour qui revét mille formes selon les occasions : appel a la charite, pitie, inquietude, zele a consoler, a corriger, a éveiller les craintes eflicaces, comme aussi e susciter les esperances, a ramener la paix dans les ames trouhlees. Quand les circonstances y sont propices, cette parole toute vivante a des accents ma- gniiiques; elle atteint la grandeur sans ellort, parce qu’clle y monte sans calcul. ll est impossible de n’étre pas touche, lorsqu’en presence d’Eutrope, son ennemi de la veille, maintenant humilie et proscrit, maintenant l abattu au pied de l’autel qui protege seul sa vie, il me- q dite, avec une gravité simple, sur la parole de l’Ecclé- siaste : << Vanite des vanites, et tout n’est que vanite ». 1 l Mais il est impossible aussi de n’étre pas exalte, lorsque, eomposant le discours de l’eveque Flavien devant Theo- dose offense, il commente,en interprete d’une puissance } superieure a celle des rois, cet avertissement tendre et sublime du maitre : << Si vous etes indulgents pour les autres, le Pere qui est dans les cieux vous sera indul- gent 21 vous-memes ». L’abondance naturelle de son discours enveloppe ces grandes pensees dans une drape- rie ample et magnilique, toute faite de sentiments vrais, sans vaine declamation, sans pompe deplacee, sans empbase. La simplicite qui fait ressortir les grandes choses se retrouve la, presque au meme degre que dans les muvres classiques. Toutefois, l’impression derniere que laisse l’eloquence §


JEAN CHRYSOSTOME 967 de Chrysostome est plutet, il faut bien le dire, celle d’une admirable improvisation que d°un art acheve. Son style, clair, anime, lin et colore, elegant, riche en ima- ges et en traits, a une tendance at la diffusion. Cha- que idee y est presque toujours presentee sous plusieurs formes. La facilite de Pinvention verbale rend |’orateur trop peu exigeant pour lui-meme : en variant l’ex- pression, il croit varier la pensee, et en réalite il so borne a la repeter. ll est vrai qu’il le fait en termes excellents, usant tantet du mot propre, tantet de vives metaphores, tantet d’ingenieux synonymes : toutes les ressources de la langue sont a sa disposition, mais il les prodigue, et cette abondancc n’est pas sans monoto- nie. Sa composition resscmble a son style. ll est rare qu’on sente sous ses developpements un plan etudie. ll evite la confusion parce que son esprit est naturelle· ment clair et ordonne. Mais l’ordre dont il se contente n’est que superiiciel et comporte une extreme liberte dans le detail. ll traite souvent dans le meme dis- cours plusieurs idees qui n’ont aucun rapport sensible les unes avec les autres, et, s’il ne les mele pas, il ne · cberche pas non plus it les lier ensemble. (je laisser- aller, qui sent la causerie, n’est pas denue de charme; c’est un aimable defaut chez un homme qui atoujours quelque chose d’interessant e dire, mais c‘est pourtant un defaut. Le discours y perd en force; car il ne tend pas a un but unique, et, au lieu de progresser reguliere- ment, il recommence a plusieurs reprises, au risque de lasser l’attention. · Ces defauts d’ail|eurs ne doivent pas etre trop re- grettes. Si Cbrysostome avait eu un souci plus scrupu- leux de l’art, il aurait eu sans doute, etant donne le gonit du temps, moins de naturel ct do sincerite. '1`el qu’il est, il fait sentir, autant que personne, la vertu persuasive dont la parole humaine est capable, quand l l l


968 CHAP. VII. —L°ORIENT GREG AU IV° SIECLE elle vient d’une aime ardente, quand elle est au service d’un noble ideal, quand elle est soutenue par la raison et embellie par Pimagination. Chrysostome, comme l’a i dit Villemain, est << le plus beau génie de la société nouvelle entée sur l’ancion monde. Il est, par excel- lence, le Grec devenu chrétien i. » . 1. Eloq. chrét., p. 201. l l i l


    (Liban., Lettres, 1380). Voir, sur lui, Pauly-Wissowa, art. Akakios, 3.

  1. Chrysostome (Disc. contre les advers. de la vie monastique, p. 42, Didot) représente un père qui tient à son fils ce langage : Ὁ δεῖνα ταπεῖνὸς ϰαὶ ἐϰ ταπεινῶν, τῆν ἀπὸ τῶν λόγων ϰτησάμενος δύναμιν, ἦρξε μεγίστας ἀρχας, πλοῦτον ἐϰτήσατο πολὺν, γυναῖϰα ἔλαϐεν εὔπορον, οἰϰίαν ᾠϰοδόμησε λαμπὰν, φοϐερός ἐστιν ἅπασι ϰαὶ ἐπιδοξος.
  2. Sur cette vie scolaire du ive siècle, on lira avec profit l’étude de M. Petit de Julleville, L’École d’Athènes au ive siècle, Paris, 1868. Les principaux témoignages se trouvent dans plusieurs discours de Libanios, notamment le premier, Sur sa fortune, dans sa correspondance et dans celle de Julien, dans les discours d’Himérios et de Thémistios.
  3. Voir les plaintes répétées de Libanios dans ses discours.
  4. Akakios est probablement l’auteur du Pied léger (Ὀϰύπους (Okupous)), parodie tragique en vers, qui figure dans les œuvres de Lucien
  5. Eunape, Vie des Soph., Suidas, Ἱμέριος (Himerios) ; Photius, cod. 165 et 263. Voir surtout ses Discours. Étude sur Himérios par Wernsdorf, en tête de son édition.
  6. Ἐϰλ. (Ekl.) I, Discours d’Hypéride pour Démosthène ; II, Disc. de Démosthène pour le retour d’Eschine ; III, Pour accuser Épicure d’impiété ; V, Disc. de Thémistocle pour refuser la paix offerte par le grand roi ; Disc. II (Πολεμαρχιϰός (Polemarchikos)), Éloge funèbre des Athéniens morts pour la patrie ; etc.
  7. Compliments à des personnages officiels (Ἐϰλ. (Ekl.) XXI, XXVIII b, XXXII, Disc. V, XIV, etc.), Discours d’adieu (Προπεμπτιϰοί (Propemptikoi)) ou de bienvenue, Épithalames, Lamentations funèbres, sujets d’occasion (Disc. III, à Basile, pour les Panathénées, au commencement du printemps ; Disc. IV, à Athènes, dans un concours de rhéteurs, sur un sujet proposé par le proconsul ; Disc. VI et VII, Éloges de Thessalonique et de Constantinople ; Disc. X, XI, XII, XIII, XV, XVII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, relatifs à divers incidents de la vie scolaire, ouverture de cours, arrivée d’auditeurs nouveaux, conflits, méthodes d’études, etc,).
  8. Suidas, art. Θεμίστιος (Thémistios) ; Photius, cod. 74. Sa vie nous est surtout connue par ses Discours, auxquels il faut joindre quelques témoignages tirés des lettres de Libanios, de Julien, de Grégoire de Nazianze (Ép. 140), et des historiens ecclésiastiques. Voir, dans l’édition Dindorf, p. 478, la Biographie composée par le P. Petau, et aussi, dans la Biogr. univers. de Michaud, l’intéressant article de V. Leclerc.
  9. Thémistios, 20e Disc., p. 291, Dindorf. Ce discours de Thémistios est l’éloge funèbre de son père. Voir aussi le Disc. de Constance sur Thémistios, p. 24 de l’édition Dindorf. On a cru, sans preuve bien solide, qu’il était l’Eugénios auquel est adressée la 18e lettre de Julien.
  10. 23e Disc., p. 359, Dind. : Ἐγὼ τοίνυν πολλαῖς μὲν ὡμίλησα πόλεσι ϰαὶ ξυνεγενόμηνον. Nous savons qu’il avait vu Nicomédie, Antioche.
  11. Voir la Chronologie de ses panégyriques par Hardouin, reproduite dans l’édit. Dindorf, p. 491. Selon l’argument anonyme du discours en question (1er Disc. Περὶ φιλανθρωπίας (Peri philanthrôpias)), il était encore jeune, νέος ὢν ἔτι (neos ôn eti). En supposant qu’il fut né vers 315, il n’avait alors en effet que trente-deux ans.
  12. 23e Disc., p. 355, Dind.
  13. Voir l’Avant-propos (Θεωρία (theôria)) du 20e Disc., où il se donne pour philosophe, non pour orateur. Cela implique qu’en effet son enseignement proprement dit devait être surtout exégétique. Mais ce qui nous reste de lui montre bien que l’exégèse ne lui suffisait pas.
  14. Voir le 2e Disc. et le discours de Constance, qui y est joint.
  15. 34e Disc., Περὶ ἀρχῆς (Peri archês), p. 457, Dind.
  16. 5e Disc., Ὑπατιϰός (Hupatikos).
  17. 34e Disc., Περὶ ἀρχῆς (Peri archês).
  18. E. Barat, De Themistio sophista et apud imperatores oratore, Paris, 1853.
  19. Socrate, Hist. eccl., IV, 32, attribue à son influence l’atténuation des rigueurs dont Valens avait d’abord usée envers les catholiques orthodoxes.