Histoire de la pomme de terre/Chapitre II

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Histoire de la pomme de terre traitée aux points de vue
historique, biologique, pathologique, cultural et utilitaire
Rothschild (p. 61-116).
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Première partie


CHAPITRE II

INTRODUCTION DE LA POMME DE TERRE EN EUROPE


Nous venons de voir, dans le Chapitre précédent, que d’après les données historiques et les constatations faites par les explorateurs naturalistes, on peut être conduit à admettre que le pays d’origine de la Pomme de terre sauvage devait être placé dans une région montagneuse qui se trouve située sur les confins du Chili et de l’Araucanie. Elle aurait été l’objet de premières cultures au Chili même, puis au Pérou où les Incas n’avaient pas peu contribué à faire donnera ces cultures une grande extension. Lors de la conquête du Pérou par Pizarre, vers 1533, les Espagnols constatèrent que c’était une des grandes ressources de cette contrée à demi civilisée, mais ne furent pas autrement séduits par l’intérêt que devait présenter le précieux tubercule et du parti qu’on pourrait en tirer en Europe, dans les cultures espagnoles. Il n’existe, en effet, à notre connaissance, aucun document historique qui fasse même mention de l’introduction de la Pomme de terre en Espagne. Si elle a dû y être apportée, ce qui est indubitable, cela ne doit être dû qu’à l’effet du hasard, probablement comme un reste de provisions alimentaires, faisant partie de la cargaison de quelques-uns des vaisseaux qui étaient chargés de porter à Charles-Quint les trésors d’or et d’argent, bien autrement estimés, arrachés par Pizarre et ses compagnons aux Incas, victimes de leur rapacité. Nous verrons par la suite que, dans tous les cas, on a des traces du passage de la Pomme de terre d’Espagne en Italie et de l’Italie dans les Pays-Bas. À partir de là, les documents historiques ne font plus défaut, et nous pouvons la suivre pour ainsi dire successivement, passant des Pays-Bas en Autriche, d’Autriche en Allemagne, puis de l’Allemagne en Suisse, et de la Suisse en France. Nous traiterons plus loin de cette histoire sous le titre de l’Introduction de la Pomme de terre sur le continent européen.

Il y a eu, en effet, en Europe, deux introductions distinctes de la Pomme de terre : celle dont nous venons de parler, et celle qui, dans le même temps, c’est-à-dire vers la fin du XVIe siècle, en a été faite en Angleterre. Le fait de ces deux introductions est d’autant plus remarquable qu’elles se sont effectuées sous la forme de deux variétés bien connues du Solanum tuberosum, celle à tubercules jaunâtres et à fleurs violacées pour l’Angleterre, et celle à tubercules rougeâtres et à fleurs violettes pour le continent européen. Si l’introduction qui en a été faite sur ce continent a débuté par l’importation en Espagne du précieux tubercule, apporté directement du Pérou, la Pomme de terre a suivi une autre voie pour pénétrer en Angleterre. Comme nous le verrons, avec de plus amples détails, on est porté à croire que son exportation directe de la Virginie, dans l’Amérique du Nord, peut être attribuée à une importation momentanée, dans cette colonie anglaise, de tubercules transportés sur des vaisseaux espagnols qui auraient été pillés par des navires anglais. Car le Solanum tuberosum n’étant pas indigène dans la Virginie, il fallait bien expliquer de quelque façon que ce fût son apparition dans ces parages à peine explorés, en provenance du Pérou où il était cultivé depuis un temps immémorial.

Voyons donc quels sont les documents historiques qui permettent de suivre pas à pas ce qui s’est passé en Angleterre, à ce propos, vers la fin du XVIe siècle.

§ 1. Introduction de la Pomme de terre en Angleterre. — En 1584, Sir Walter Raleigh avait reçu de la Reine Élisabeth une patente royale, qui lui avait été octroyée à charge par lui d’organiser la colonisation anglaise dans un territoire de l’Amérique du Nord, nouvellement découvert, et qui en l’honneur de la Reine et de son célibat fut appelé Virginie. Le point central où les débarquements se sont effectués paraît avoir été surtout l’île de Roanoak. Plusieurs expéditions furent faites, mais sans résultats pratiques, jusqu’en 1588, et Raleigh se dessaisit de sa patente en 1590. Dans l’une de ces malheureuses expéditions, des colons étaient restés en Virginie toute une année, dénués de toutes les ressources qu’ils avaient espéré y trouver pour s’y établir, et n’attendant plus avec anxiété que l’arrivée du navire qui devait leur apporter des secours de toute espèce. Avant l’arrivée de ce navire, il advint que l’Amiral Drake, de retour d’une expédition contre les Espagnols à Carthagène et dans leurs possessions des Indes occidentales, débarquait inopinément en Virginie pour prendre des nouvelles des colons. Ceux-ci, qui n’avaient plus qu’un désir, celui de quitter la colonie, jugèrent prudent de profiter d’un retour possible en Angleterre, et, avec le consentement de Drake, ils s’embarquèrent le 18 Juin 1586, et arrivèrent à Portsmouth le 27 Juillet suivant. Cette année 1586 est jugée, en Angleterre, comme l’année d’introduction, dans ce pays, de la Pomme de terre, et voici sur quoi se base cette opinion :

Il existe un rapport de cette expédition,
Fig. 18. — La Virginie et les Carolines aux États-Unis.
daté de Février 1587, dont le titre peut se traduire ainsi : « Relation brève et véridique de la Découverte de la nouvelle terre de Virginie, des avantages qu’on y trouve et dont on peut tirer profit, à divers points de vue commerciaux ou autres, écrit par Thomas Hériot, au service de Sir Walter Raleigh et membre de la Colonie, qui a été employé à cette découverte pendant douze mois révolus. » Or, dans la 2e partie de ce Rapport, qui traite des productions que la Virginie est apte à fournir pour la nourriture et le bien-être de la vie des hommes, et dont les « colons faisaient usage, comme les naturels, pendant le temps de leur séjour, ainsi que des productions qu’on obtient par semis et labourage », se trouve un passage où il est parlé en premier lieu du Mays, puis des Racines, et qui se termine ainsi : « Openhauk est une sorte de racines de forme arrondie, quelques-unes de la grosseur d’une noix, d’autres beaucoup plus grosses, qui se trouvent dans les terres humides et marécageuses, croissant plusieurs ensemble, l’une à côté de l’autre sur des filaments, comme si elles étaient attachées à une corde. Quand on les a fait cuire ou bouillir, elles constituent un très bon aliment ».

M. W. S. Mitchell, qui a publié en 1886 une étude historique très remarquable, intitulée : The origin of the Potato[1], et de laquelle nous avons extrait les détails ci-dessus, reconnaît combien ces termes d’Hériot sont vagues, bien qu’ils soient généralement considérés comme devant se rapporter à la Pomme de terre, d’autant plus qu’Hériot lui-même ne parle en quoi que ce soit, dans son Rapport, de l’introduction de l’Openhauk en Angleterre, et qu’on ne trouve aucun document qui fasse mention de cette introduction.

Ce qui vient seulement appuyer cette croyance, c’est l’intervention dans la question d’un botaniste anglais, contemporain, John Gerarde, qui a publié, en 1596, un Catalogue des plantes cultivées dans son jardin, en y faisant figurer la Pomme de terre sous le nom de Papus orbiculalus, et qui a fait paraître, en 1597, un ouvrage descriptif, intitulé : L’Herbier de l’Histoire générale des plantes (The Herball of generall Historie of plants), dans lequel il donne une figure et une description de la Pomme de terre, qu’il appelle alors : Batata virginiana sive Virginianorum et Pappus Potatoes of Virginia ; ce qui peut se traduire par Patate de Virginie ou des Virginiens et Papas, Pommes de terre de Virginie. En rattachant à ces diverses dénominations le passage que nous avons cité ci-dessus du Rapport d’Hériot, on en est arrivé à conclure que les tubercules de l’Openhauk, dont parlait Hériot, avaient été cultivés dans le jardin de Gerarde[2], et que ces tubercules, d’après ce dernier, n’étant autres que ceux de la Pomme de terre, cette plante que l’on cultivait ainsi en Angleterre en 1596, avait du y être apportée en 1586 de la Virginie.


Fig. 19. — Portrait de John Gerarde, qui se trouve imprimé au frontispice de son Herball, reproduit d’après la photographie publiée par M. Arthur Sutton, dans sa Conférence sur les Potatoes (Londres, 1895).

Mais traduisons ici ce que nous dit Gerarde, dans son Herball[3] de sa Patate de Virginie, qu’il appelle ainsi, du reste, pour la distinguer de sa Patate des Espagnols (Batata Hispanorum), c’est-à-dire de ce que nous appelons actuellement la Patate ou Batate (Convolvulus Batatas de Linné), très différente du Solanum tuberosum qui est une Solanée, puisqu’elle appartient à la Famille des Convolvulacées. Ce qui n’empêche qu’en Angleterre on ne la distingue encore actuellement du potato qui est le nom ordinaire, de notre Pomme de terre, qu’en l’appelant Sweet Potato ou Patate douce. Et cette ancienne homonymie n’a pas peu contribué à faire naître de singulières confusions entre les deux sortes de Potatoes.


BATATA VIRGINIANA SIVE VIRGINIANORUM

« Description. — La Patate de Virginie, Batata virginiana sive Virginianorum, etc., a plusieurs branches, creuses et flexibles, traînant sur la terre, longues de 3 pieds, inégales, noueuses ou genouillées çà et là ; des nœuds part une grande feuille composée de plusieurs folioles, les unes petites, les autres grandes, disposées ensemble par couples sur une large côte médiane, d’une couleur vert foncé tirant sur le pourpre ; la feuille tout entière ressemble à celle du Cresson d’hiver[4], mais est plus large ; son goût est d’abord celui d’herbe, puis ensuite elle devient aigre et pique la langue. De l’aisselle des feuilles sortent des pédoncules grêles, arrondis, qui portent de belles et plaisantes fleurs, formées d’une seule feuille[5] qui est divisée ou plissée de telle façon qu’elle parait composée de cinq petites feuilles distinctes[6], ce dont on ne s’aperçoit que lorsqu’on la détache. Toute la fleur est d’une couleur légèrement pourprée, chaque pli ou division présentant à son milieu une petite bande d’une légère teinte jaune, comme si le pourpre et le jaune étaient mêlés ensemble, et dans le milieu de la fleur sort comme une grosse pointe aplatie, jaune d’or, du centre de laquelle s’élève une sorte de pointe aiguë verte. Le fruit, qui succède aux fleurs, est rond comme une bille, de la grosseur d’une petite Prunelle ou Prune sauvage, d’abord vert, puis noirâtre lorsqu’il est mûr, dans lequel est contenue la semence qui est plus fine qu’une graine de Moutarde. La racine est grosse, épaisse et tubéreuse, ne différant pas beaucoup, soit dans sa forme, sa couleur ou son goût des Patates communes[7], sauf que les racines de la Patate de Virginie ne sont pas si grandes ni si longues : certaines de ces racines sont rondes comme une balle, d’autres ovoïdes, d’autres plus allongées, d’autres plus courtes ; ces racines noueuses sont fixées à la tige principale avec un nombre infini de fibres filamenteuses.

» Le pays d’origine. — Elle croît naturellement en Amérique, où elle a été découverte pour la première fois, comme le rapporte Clusius[8] ; mais depuis, j’en ai reçu des racines de la Virginie, autrement appelée Norembega, qui poussent et prospèrent dans mon jardin comme dans leur propre pays natal.

» Le temps. — Les feuilles sortent de terre au commencement de Mai ; les fleurs se montrent en Août ; le fruit est mûr en Septembre.

» Les noms. — Les Indiens appellent cette plante Pappus, ce qui s’entend des racines : c’est sous ce nom que sont aussi désignées les Patates communes dans les contrées indiennes. Nous lui avons conservé ce même nom. Et comme elle a non seulement la forme et la même dimension que les Patates, mais qu’elle en a aussi le goût agréable et les vertus, nous avons cru pouvoir l’appeler en anglais : Potatoes of America or Virginia (Patates d’Amérique ou de Virginie).

» Le tempérament et les vertus. — Le tempérament et les vertus se rapportent à ceux des Patates communes, étant pareillement un aliment, ainsi qu’un mets agréable, et qui les égale en bonté et en salubrité, soit qu’on les fasse toutes deux rôtir dans les cendres chaudes, soit qu’on les mange bouillies avec de l’huile, du vinaigre et du poivre, ou bien préparées de toute autre façon par les soins d’un habile cuisinier. »

Cette description, bien que fort détaillée, laisse à désirer en ce qui concerne les tubercules. Il est difficile, dans la comparaison qui est faite des Pommes de terre avec les Batates, de comprendre bien nettement ce que voulait dire Gerarde. D’un autre côté, ce qu’il dit de Clusius au sujet de la découverte des Papas, ne peut s’expliquer que par des relations qu’il avait dû, avant 1597, entretenir avec ce savant botaniste. En effet, comme nous le verrons plus loin, l’Histoire des plantes rares (Rariorum plantarum Historia), dans lequel ce dernier parle de la Pomme de terre, ne parut qu’en 1601.

Pour mieux nous expliquer le rapprochement que Gerarde avait établi entre les racines (ou tubercules) de sa Patate de Virginie et celle de la Patate commune, puisqu’il dit que la première était assez peu différente de la seconde, pour la forme, la couleur ou la saveur, nous nous sommes reporté à la description qu’il donne de la Patate ou Batata Hispanorum. Or voici ce que Gerarde dit de cette dernière : « Les racines sont peu nombreuses, grosses et noueuses, semblables à celles des Pivoines ou plutôt à celles de l’Asphodèle blanc. » Il ne parle que de la similitude de forme, mais ne nous apprend rien de leur couleur qui, d’après les auteurs de l’époque, était cependant décrite comme blanchâtre. Pour être mieux instruit sur ce point, nous avons consulté un auteur anglais qui a publié, une trentaine d’années après la 1re édition de l’Herball de Gerarde, un ouvrage assez curieux où se trouve une nouvelle description de la Pomme de terre, dont la culture s’était conservée en Angleterre. Il s’agit de John Parkinson qui, dans son livre intitulé : Paradisi in sola Paradisus terrestris, paru à Londres en 1629, au titre du Jardin potager, décrit en ces termes, d’après la traduction suivante, les Patates de Virginie.

« Papas seu Battatas Virginianorum, Virginia Potatoes. — Les Patates de Virginie qui sont sottement appelées par certaines personnes des Pommes de jeunesse[9] (Apples of youth), appartiennent à une autre espèce de plante que les Patates d’Espagne, dont elles diffèrent beaucoup, excepté dans la couleur et le goût de la racine, car elles ont des branches faibles et quelque peu flexibles, ayant besoin pour appui d’un petit tuteur, ou d’être soutenues à la base par un étai quelconque ; ces branches sont garnies de plusieurs feuilles ailées, d’une couleur d’un vert grisâtre foncé, dont quelques-unes sont plus grandes que les autres. Les fleurs se développent plusieurs ensemble sur un long support, inséré entre les feuilles et les grandes tiges, et chaque fleur est isolée sur un court pédicule. Cette fleur est quelque peu semblable à celle du Tabac pour la forme : elle est composée d’une seule feuille à six angles[10], sur les bords, mais un peu plus large et d’une couleur de pourpre pâle bleuâtre ou gorge de pigeon pâle, et parfois presque blanche, avec des filets rouges dans le milieu, laquelle entoure une grosse pointe d’un jaune d’or, terminée en vert à l’extrémité. Quand les fleurs sont passées, il vient à leur place de petits fruits ronds, aussi gros qu’une Prune de Damas, d’abord verts et ensuite presque blanchâtres, qui renferment beaucoup de graines blanches comme ceux de la Morelle. Les racines sont plus rondes et bien plus petites que celles de la Patate des Espagnols ; quelques-unes sont beaucoup plus grosses que les autres : elles se trouvent dispersées sous la terre au moyen de petits filaments ou de cordons qui partent des racines, et sont de la même couleur brun clair (light browne) à l’extérieur et blanche à l’intérieur que celles des Patates des Espagnols ; elles ont presque le même goût que celles-ci, mais il n’est pas tout à fait si agréable. — La Patate de Virginie, préparée de la même manière que la Patate des Espagnols, fournit un aliment presque aussi délicat. »

Nous avons mis en italiques le passage qui nous intéressait plus particulièrement dans cette description : les racines, ou plutôt les tubercules de la Patate de Virginie sont signalés comme étant extérieurement d’un brun clair, autrement dit jaunâtre, qui est la teinte ordinaire de presque toutes les racines tubéreuses, ce qui explique peut-être que Gerarde n’en avait pas été frappé, et s’était plutôt arrêté à la forme. Mais cela nous permet d’y reconnaître une de ces variétés de Pommes de terre à tubercules ronds ou oblongs et jaunâtres, dont les fleurs sont violacées, ou gris de lin, parfois même presque blanches. Telles étaient encore les Pommes de terre cultivées en Angleterre en 1629.

Maintenant, nous croyons qu’il y a intérêt à revenir à l’époque de l’introduction de la Pomme de terre en Angleterre pour donner connaissance d’une autre opinion qui a été formulée à ce sujet par le Dr Puttsche, dans son Essai d’une Monographie des Pommes de terre publiée à Weimar, en 1819 (Versuch einer Monographie der Kartoffeln), opinion qui avait fait en son temps beaucoup de prosélytes. D’après cet auteur, le Capitaine John Hawkins serait le premier qui aurait essayé d’introduire en Europe la culture de la Pomme de terre. En 1565, il en aurait rapporté en Irlande, de Santa Fé de Bogota, quelques tubercules qui auraient été tout à fait négligés. Aussi le nom de Hawkins ne pourrait-il figurer que pour mémoire dans l’histoire de l’introduction de la Pomme de terre en Europe. Mais le célèbre navigateur Franz Drake, qui avait d’abord navigué sur les vaisseaux de Hawkins, aurait reconnu toute l’étendue des services que pourrait rendre à l’Europe la culture de ce précieux végétal. Au retour de son expédition dans la Mer du Sud, il en aurait porté des tubercules en Virginie, où ils furent cultivés avec succès. Ce fut en Virginie qu’il prit ceux qu’il aurait portés en Angleterre en 1586, et qu’il aurait remis à son propre jardinier, en lui enjoignant de donner tous ses soins aux plantes qui en sortiraient. On s’expliquerait par ce fait pourquoi la Pomme de terre fut regardée d’abord comme originaire de la Virginie. Drake aurait donné également quelques tubercules de cette plante au botaniste anglais Gerarde, qui les aurait plantés dans son jardin à Londres, et qui, à son tour, en aurait envoyé à quelques-uns de ses amis, et particulièrement à Clusius : aussi ce dernier botaniste est-il le premier qui ait fait mention de l’espèce qui nous occupe. Tout porte à croire que, vers la même époque, il arriva des Pommes de terre dans le midi de l’Europe, par l’intermédiaire des Espagnols ; mais les documents historiques ne sont pas très précis à cet égard, et de plus on n’apprécia pas plus en Espagne et en Italie qu’en Angleterre l’importance de la nouvelle acquisition, qui resta dans la catégorie des raretés et qui fut même bientôt oubliée, puisque l’on regarde assez généralement cette conquête si importante pour l’Europe comme due à l’Amiral Walter Raleigh, tandis que ce célèbre marin n’eût en réalité d’autre mérite que de rapporter de nouveaux tubercules de Virginie en Irlande, au commencement du XVIIe siècle.

Cette manière de présenter les faits tient un peu du roman, en ce qu’il mêle adroitement des vérités à des erreurs manifestes. Quoi qu’il en soit, ce récit avait séduit beaucoup d’esprits en Allemagne, à ce point qu’à Offenbourg on a même élevé, en 1853, un monument de commémoration à Franz Drake, « qui transporta la Pomme de terre en Europe en 1586 »[11]. Avant de discuter certaines allégations du Dr Pultsche, voyons ce que disait, quatorze ans avant lui, sur le même sujet, Sir Joseph Banks.

Le 7 Mai 1805, Joseph Banks donnait lecture à la Société d’horticulture de Londres[12] d’un intéressant Mémoire dont nous traduisons la première partie, comme il suit :

« Essai de fixation de l’époque où la Pomme de terre (Solanum tuberosum) a été introduite pour la première fois dans le Royaume Uni.

» Ces notes sur l’introduction de la Pomme de terre, qui, je l’espère, ne paraîtront pas à la Société dépourvues d’intérêt, ont été principalement recueillies par mon digne et savant ami, M. Dryander, et certaines d^entre elles d’après des autorités assez difficiles à se procurer.

» La Pomme de terre (Solanum tuberosum), dont nous faisons usage actuellement, a été apportée en Angleterre par des colons qui avaient été emmenés par Sir Walter Raleigh, muni d’une patente octroyée par la Reine Elisabeth, dans le but « de découvrir et de prendre possession des contrées nouvelles, qui n’étaient pas au pouvoir de Chrétiens ». Cette patente a été revêtue du Grand Sceau en 1584. La même année, quelques-uns des vaisseaux de Sir Walter mirent à la voile ; d’autres, à bord de l’un desquels se trouvait Thomas Herriot, connu depuis comme mathématicien, l’année suivante, en 1585. Cependant, tous revinrent le 27 Juillet 1586, rapportant probablement avec eux la Pomme de terre.

» Thomas Herriot, qui devait avoir pour mission d’examiner la contrée, et de faire connaître à ceux qui l’envoyaient la nature et les produits du sol, rédigea un rapport qui fut imprimé dans la collection des Voyages de De Bry, volume I. Dans ce rapport, à l’article des tubercules, page 17, il décrit une plante appelée Openhawk. « Ces tubercules, dit-il, sont ronds, quelques-uns du volume d’une noix, d’autres plus gros : ils croissent dans un sol humide, plusieurs pendant ensemble, comme s’ils étaient fixés à des filaments ; ils constituent un bon aliment, qu’ils soient bouillis ou rôtis ».

» Gerarde, dans son Herbier, publié en 1597, a donné une figure de la Pomme de terre, sous le nom de Patate de Virginie, et nous apprend qu’il en a reçu les tubercules de la Virginie, autrement appelée Norembega.

» Les minutes manuscrites de la Société royale, portant la date du 13 Décembre 1693, constatent que Sir Robert Southwell, alors Président, informa les membres de cette Société, dans une séance, que son Grand-père avait apporté en Irlande les Pommes de terre qu’il tenait de Sir Walter Raleigh[13].

» Il est donc parfaitement prouvé que la Pomme de terre a été pour la première fois introduite en Angleterre, soit dans l’année 1586, soit très peu de temps après, et de là importée en Irlande, sans délai, par l’ancêtre de Sir Robert Southwell. Et elle a été estimée et cultivée en Irlande comme plante alimentaire, avant que le grand peuple de l’Angleterre en connaisse le prix : Gerarde, en effet, qui avait cette plante dans son jardin, en 1597, recommande les tubercules pour être consommés comme un mets délicat, non comme une nourriture vulgaire.

» Il appert, toutefois, qu’il en arriva premièrement en Europe, dans une période antérieure, et par une voie différente, car Clusius, qui à cette époque résidait à Vienne, reçut d’abord la Pomme de terre, en 1588, du Gouverneur de Mons, en Hainaut, lequel la tenait dès l’année précédente de l’un des personnages de la suite du Légat du Pape, sous le nom de Taratoufli, et avait appris de lui qu’en Italie où elle était alors en usage, personne certainement ne savait si elle était venue originairement d’Espagne ou d’Amérique.

» Pierre Cieça, dans sa Chronique, imprimée en 1553, nous apprend, chap. XI, p. 49, que les habitants du Quito et des environs possèdent, outre le Maïs, une racine tubéreuse qu’ils mangent et qu’ils appellent Papas, Clusius croit que c’est la plante qu’il a reçue des Flandres, et cette conjecture a été confirmée par les voyageurs qui ont, depuis cette époque, visité la contrée.

« Nous pouvons donc parfaitement inférer de ces renseignements que la Pomme de terre a été d’abord apportée en Europe des parties montagneuses de l’Amérique du Sud, aux environs de Quito, et que les Espagnols, étant alors les seuls possesseurs de cette contrée, il n’est guère douteux qu’ils ne l’aient premièrement transportée en Espagne. Mais comme il a dû se passer un certain temps avant que l’usage s’en fût répandu chez eux et que les Italiens en vinssent à la connaître assez pour lui donner un nom[14], il y a quelque raison de croire qu’on la possédait depuis plusieurs années en Europe, avant qu’elle ait été envoyée à Clusius.

» Dans l’Amérique du Sud, on appelait le tubercule Papas, et dans la Virginie Openhawk le nom de Potatoe lui était ici évidemment appliqué en raison d’une certaine ressemblance qu’elle avait avec la Batate ou Patate douce, et notre Pomme de terre parait avoir été distinguée de cette dernière plante par la dénomination de Patate de Virginie (Potatoe of Virginia), depuis l’année 1640, si ce n’est plus anciennement.

» Quelques auteurs ont assuré que la Pomme de terre avait d’abord été découverte par Sir Francis Drake, dans les mers du Sud, et d’autres qu’elle avait été introduite en Angleterre par Sir John Hawkins ; mais, dans les deux cas, la plante à laquelle ils faisaient allusion était évidemment la Batate ou Patate douce, dont on a fait usage en Angleterre comme d’une friandise, longtemps avant l’introduction de notre Pomme de terre : on l’importait en grande quantité de l’Espagne et des Canaries et on lui attribuait la vertu d’être un très bon reconstituant. Les sucreries de Falstaff[15] et autres confiseries de qualités semblablement imaginaires, dont s’amusaient nos ancêtres, se confectionnaient principalement avec la Batate. Ces Patates douces étaient offertes en vente par des marchands ambulants, surtout dans le voisinage de Royal Exchange, et ceux qui avaient confiance dans leurs propriétés reconstituantes les achetaient même à un prix fort élevé, lorsqu’elles étaient rares. Les allusions à cette crédulité sont très fréquentes dans les pièces de théâtre de cette époque. »

Ce que dit ainsi Joseph Banks nous paraît répondre à plusieurs des allégations du Dr Puttsche. Hawkins a pu apporter la Batate, mais non la Pomme de terre. Quant à Francis Drake, aucun document n’établit qu’il a introduit cette dernière en Virginie, et il n’a joué d’autre rôle que celui d’un navigateur transportant à son bord Heriot muni peut-être du précieux tubercule. Il est vrai que Walter Raleigh n’a joué personnellement aucun rôle dans l’introduction de la Pomme de terre en Angleterre, parce qu’il n’était pas allé lui-même en Virginie. Mais si Gerarde a eu quelque rapport avec Clusius, ce qui paraît tout au moins résulter de ce qu’il dit de lui dans son Herball il ne lui a pas fait connaître la Pomme de terre : c’est, en effet, par une toute autre voie qu’elle est parvenue à Clusius, en 1588, comme vient de nous l’apprendre Joseph Banks et comme nous le verrons plus loin. Mais Clusius professait la botanique à Leyde, dans la chaire devenue vacante par la mort de Dodoëns, depuis 1593 jusqu’en 1609 : il peut donc se faire que Gerarde, qui n’a publié son Herball qu’en 1597, ait obtenu facilement de Clusius des renseignements qu’il a utilisés dans son ouvrage : c’est à cela seulement que devaient s’en tenir leurs relations, car Clusius n’en parle pas.

Nous croyons devoir intercaler ici l’extrait suivant d’un Mémoire de M. Clos[16] qui ajoute d’autres renseignements à ceux publiés par Joseph Banks. « On dit que Sir Walter Raleigh donna quelques Pommes de terre à son jardinier, comme un beau fruit d’Amérique, avec ordre de les planter dans son jardin potager : en Août, la plante fleurit, elle fructifia en Septembre ; mais les baies furent si différentes de ce qu’attendait le Jardinier que, dans sa mauvaise humeur, il les porta à son maître, lui disant : « Est-ce là ce beau fruit d’Amérique que vous prisez si haut ? » W. Raleigh, qu’il ignorât ou non la chose, les lui fit arracher et jeter (Philipps, History of cultivated vegetables).

» Le botaniste Gerarde, qui reçut directement la Pomme de terre de Virginie, qui la cultiva dans son jardin en 1597, et qui même en donna dans son grand Herball une description et une figure, il est vrai assez médiocre, se borne à dire : Ces tubercules sont une nourriture aussi bien qu’un mets assez agréable, égal en bonté et en salubrité à la Batate, soit qu’on les fasse rôtir sous la cendre, soit qu’on les mange bouillis, avec de l’huile, du vinaigre et du poivre, ou préparés de toute autre manière par la main de quelque habile cuisinier. Peu après, le célèbre François Bacon écrit, dans Histoire de la vie et de la mort : « Un quart de racines farineuses, telles que celles de la Pomme de terre, mélangées avec trois quarts de grain, rendrait la bière plus saine et plus propre à prolonger la vie » (Bibl. britann.) ; et dans son Histoire naturelle, ce savant indique même un moyen d’obtenir de la plante des tubercules plus développés en tous sens.

» D’un autre côté, la mention élogieuse précitée, due à Gerarde, devait avoir contribué à mettre la Solanée en vogue en Angleterre, au moins à titre d’aliment délicat ; car, déjà dès 1619, elle figure parmi différents articles destinés à la table royale : la quantité à fournir était très minime ; mais elle ne devint dans la Grande Bretagne un objet d’importance nationale qu’en 1662-1663. Dans un meeting du 18 Mars de cette année, fut lue une lettre de M. Buckland, gentilhomme du Somerset, recommandant la plantation de la Pomme de terre dans toutes les parties du Royaume pour prévenir la famine. À la suite d’un rapport élogieux sur cette communication, plusieurs membres furent invités à cultiver la plante. Toutefois, si l’on s’en rapporte au peu de cas qu’attachait encore Bradley à cette culture en 1718, dans ses New improvements of Planting and Gardening, on est autorisé à conclure que la Pomme de terre n’était pas, même alors, appréciée selon ses mérites.

» En Écosse, elle ne fut cultivée qu’en 1683. En 1728, un journalier, Thomas Prentice, planta pour la première fois des Pommes de terre en plein champ dans le Kilsyth : le succès fut tel que tout fermier et colon suivait son exemple (Philipps, l. c.). »

Nous trouvons aussi dans l’Encyclopédie du Jardinage de Loudon[17] quelques passages intéressants sur le même sujet. « Gough, dit-il, dans son édition du Camden’s Britannia, assure que la Pomme de terre avait d’abord été plantée par Sir Walter Raleigh dans sa terre de Youghall, près de Cork, en Irlande, et qu’elle était « appréciée et cultivée pour la nourriture » dans cette contrée, avant qu’elle ne fût estimée en Angleterre… »

« La Société royale, ajoute Loudon, prit en 1663 quelques mesures pour encourager la culture des Pommes de terre, en vue de prévenir la famine. Cependant, quoique leur utilité au point de vue alimentaire fût mieux connue, on n’en faisait pas grand cas. Dans les ouvrages horticoles publiés vers la fin du XVIIe siècle, cent ans après leur introduction, on n’en parle guère qu’avec dédain. « On en fait grand usage en Irlande et en Amérique pour l’alimentation, dit un auteur ; on pourrait en conseiller la culture avec avantage pour les pauvres gens ». « Je n’ai pas appris qu’on ait encore essayé de les cultiver, ajoute un autre, peut-être parce qu’on ne peut pas en obtenir de grandes quantités pour servir de nourriture aux porcs ou pour tout autre bétail ». L’érudit Evelyn lui-même semble avoir conservé contre les Pommes de terre quelque préjugé : « Plantez-les, dit-il, en 1699, dans votre plus mauvaise terre. Déterrez-les en Novembre pour les consommer l’hiver ; elles constitueront un stock qui ne diminuera pas de sitôt ». Les célèbres pépiniéristes, London et Wise, dans leur Complete-Gardener publié en 1719, ne considéraient pas la Pomme de terre comme digne d’appeler l’attention ; et Bradley qui, vers le même temps, écrivait avec tant de détails sur divers sujets d’horticulture, parlait des Pommes de terre comme étant inférieures au Chervis et aux raves… »

» La culture des Pommes de terre dans les jardins en Ecosse, dit encore Loudon, était très peu comprise vers l’année 1740, et elle n’était pas encore pratiquée dans les champs, vingt années environ après cette période. Il a été établi dans le General report of Scotland (vol. II, p. 111), comme un fait bien constaté, que dans les années 1725-1726, le petit nombre de plantations de Pomme de terre existant alors dans les jardins des environs d’Édimbourg, se perpétuaient dans les mêmes plates-bandes d’année en année, comme le recommandait Evelyn ; on se contentait d’arracher quelques tubercules en Automne, et l’on recouvrait les pieds avec une bonne litière pour les préserver du froid pendant l’hiver. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, la culture des Pommes de terre a fait par contre des progrès si rapides en Écosse, qu’on en voit maintenant dans presque tous les jardins qui entourent les chaumières. »

En suivant le cours de nos citations d’auteurs qui nous ont laissé quelques documents relatifs à notre histoire, nous avions espéré trouver de nouveaux renseignements dans l’Historia plantarum de John Ray, publiée à Londres en 1686, et dans le Plantarum Historia universalis de Morison qui a paru à Oxford en 1715. Mais ces deux auteurs ne font guère que répéter ce qu’avaient déjà dit leurs devanciers, en s’inspirant surtout des ouvrages des Bauhin que nous ferons connaître dans le paragraphe suivant. Ils parlent seulement tous deux de Johannes Banister, un explorateur mort victime de son dévouement à la science, qui, pendant douze ans, est resté dans la Virginie, parcourant la contrée en tous sens et recueillant toutes les plantes qui s’offraient à lui. Ray en a publié le Catalogue, daté de 1680, dans lequel ne figure pas le Solanum tuberosum. Morison ajoute même que Banister avait certifié ne l’y avoir jamais rencontré, ce que d’autres explorateurs devaient bien après lui également constater.

L’Angleterre, cependant, a toujours tenu le premier rang en Europe pour la préconisation de la culture de la Pomme de terre. Ceci explique toute l’importance que l’on attachait déjà, au XVIIIe siècle, dans ce pays, ainsi qu’en Irlande, aux soins qu’exigeait l’amélioration de cette culture. L’article suivant, extrait du Dictionnaire des Jardiniers[18] de Philip Miller, Directeur du Jardin des Apothicaires de Londres à Chelsea, fournit la preuve de la situation privilégiée où se trouvait alors à ce point de vue l’Angleterre. Nous en donnons ci-après la traduction.

Miller avait cru devoir classer la Pomme de terre dans le genre Lycopersicon avec les Tomates : les raisons qu’il en donne ne pouvaient prévaloir contre l’opinion de Gaspard Bauhin qui en avait fait un Solanum, opinion ratifiée par Linné et tous les botanistes après lui. Mais ce n’est ici qu’un point peu important et qui n’enlève rien à l’intérêt du reste de son article.

« Lycopersicon (tuberosum), à tige herbacée, non épineuse, à feuilles pinnées, entières. — Pommes d’amour à tige herbacée, à feuilles ailées qui sont entières. — Solanum tuberosum esculentum C. B. P. 167. — Morelle tubéreuse comestible, communément appelée Potatoe et par les Indiens Batatas.

» Il s’agit de la Pomme de terre commune, qui est une plante si bien connue maintenant qu’il n’est pas nécessaire d’en donner la description. Il y en a deux variétés : l’une qui a des tubercules[19] rouges, l’autre blancs ; celle dont les tubercules sont rouges a des fleurs violacées, mais celle à tubercules blancs a des fleurs blanches. On les regarde comme n’étant que des variétés accidentelles et non comme des espèces distinctes.

» Le nom ordinaire de Potatoe semble n’être qu’une corruption du nom indien Batatas. Cette plante a été très propagée en Angleterre depuis 30 à 40 ans, car bien qu’elle ait été introduite de l’Amérique vers l’année 1623[20], elle n’était encore que peu cultivée jusqu’en ces derniers temps ; ses tubercules étaient dédaignés par les gens riches et considérés comme ne constituant qu’un aliment bon pour les pauvres gens ; cependant, ils sont à présent généralement estimés par tout le monde, et leur culture, dans les environs de Londres, dépasse, je crois, en extension celle de toute autre partie de l’Europe.

» Cette plante a été toujours classée dans le genre Solanum ou Morelle, et elle a été maintenue dans ce genre par Linné ; mais puisque le genre Lycopersicon a été établi comme un genre distinct, en considération de la division du fruit en plusieurs loges, par des partitions intermédiaires, et comme le fruit de la Pomme de terre présente exactement les caractères des autres espèces de ce genre, j’ai cru devoir l’y placer ici[21].

» On la propage généralement au moyen de ses tubercules qui produisent beaucoup lorsqu’ils sont plantés dans un sol convenable. Le mode ordinairement suivi consiste à planter les petits tubercules coupés en morceaux, en conservant sur chaque morceau un bourgeon ou un œil ; mais cette méthode n’est pas celle que je croirais devoir recommander, car lorsqu’on plante de très petits bourgeons, ils produisent d’ordinaire un grand nombre de tubercules, mais ceux-ci sont toujours petits ; quant aux morceaux des gros tubercules, ils sont sujets à pourrir, surtout si le temps devient humide aussitôt après qu’ils ont été plantés[22]. Je recommanderais plutôt de faire choix des plus beaux tubercules pour la plantation, et de leur consacrer un plus grand espace de terre, tant entre les rangées que dans les rangées mêmes, entre chaque plant : j’ai remarqué que, par cette méthode, l’automne suivant, on récolte en général de gros tubercules.

» Le sol dans lequel la Pomme de terre réussit le mieux, est une terre grasse, légèrement sablonneuse, ni trop sèche, ni trop humide : cette terre doit être bien labourée deux ou trois fois, afin d’en rompre et diviser toutes les parties ; plus profondément elle sera labourée, d’autant mieux se développeront les tubercules. Au printemps, juste avant le dernier labour, on étendra sur la terre une grande quantité de fumier consommé, qu’on enfouira dans le sol par ce labour au commencement de Mars, si la saison se montre douce ; autrement il conviendra de ne le faire que vers la fin de ce mois : car s’il survenait une forte gelée après la plantation des tubercules, ils pourraient en souffrir gravement, sinon même être détruits. Mais le plus tôt qu’on les plantera au printemps, une fois la crainte de la gelée passée, ce sera le mieux, surtout dans les terres sèches. Après le dernier labour, on aplanira le sol et on tracera alors les sillons à trois pieds de distance les uns des autres, et d’une profondeur d’environ sept à huit pouces. Au fond de chaque sillon, on placera les tubercules un à un, à la distance d’environ un pied et demi ; puis on remplira le sillon avec la terre qu’on en avait retirée, et l’on continuera de même dans toute l’étendue du champ ou de la parcelle de terre où l’on s’est proposé de faire cette plantation.

» Lorsqu’on a terminé ce travail, la terre peut rester dans le même état jusqu’à l’époque où l’on s’attendra à voir les pousses sortir du sol : on hersera alors avec soin la terre sur les deux côtés, ce qui permettra de briser les mottes de terre et de rendre le sol tout à fait uni. En n’opérant ainsi que tardivement, on détruira les mauvaises herbes qui, à cette époque, commencent à sortir de terre : cela épargnera la dépense d’un premier sarclage et retournera en même temps la surface du sol, qui, lorsqu’il a beaucoup plu après la plantation, est souvent durcie en une forte croûte, ce qui retarde la sortie des pousses.

» J’ai conseillé de disposer les rangées de Pommes de terre à trois pieds de distance, ce qui permet d’y pratiquer un binage qui sera très profitable aux tubercules : car en retournant et en remuant deux fois la terre entre les plants, non seulement on détruira les mauvaises herbes, mais on ameublira aussi le sol, de telle façon que toute l’eau des pluies pénétrera jusqu’aux tubercules et leur croissance en profitera grandement ; toutefois ces opérations devront être terminées de bonne heure dans la saison, avant que les tiges ou les rameaux des plantes commencent à s’étaler et à traîner sur la terre, parce qu’après cela il sera impossible de le faire sans leur porter préjudice.

» Si ces labours sont pratiqués avec soin entre les rangées et si la terre est binée entre les plants dans les rangées, on préviendra la croissance des mauvaises herbes, jusqu’à ce que les tiges des plantes couvrent le sol : de cette façon, il y aura moins de danger de voir croître les mauvaises herbes et de porter atteinte à la récolte ; mais comme le labour ne peut se faire qu’entre les rangées, il sera nécessaire de faire usage de la houe pour ameublir le sol et détruire les mauvaises herbes dans les rangées. Et si ce travail est exécuté pendant un temps sec, après les deux labours, il suffira de tenir le sol net jusqu’au moment où les Pommes de terre seront bonnes à être déterrées.

» Dans les endroits où le fumier est rare, quelques personnes le répandent seulement dans les sillons où se plantent les tubercules ; mais c’est une méthode peu profitable, parce que lorsque les Pommes de terre commencent à émettre leurs racines, celles-ci s’étendent bientôt au-delà de l’étendue des sillons, et les tubercules nouveaux se forment d’ordinaire à une certaine distance du tubercule-mère, si bien qu’ils dépassent la limite effective du fumier, et qu’ils n’en tirent conséquemment que peu de bénéfice. Et comme beaucoup de fermiers désirent avoir une récolte de blé après celle des Pommes de terre, celles-ci appauvrissant le sol, il en résulte que la terre n’est plus si bien préparée sur toute sa surface, ni si bien appropriée pour cette culture, comme lorsque le fumier est également répandu et qu’on a pratiqué un labour sur tout le sol, d’autant que la récolte de Pommes de terre ne sera pas non plus aussi bonne. J’ai toujours remarqué que là où cette méthode de planter les Pommes de terre a été pratiquée, la terre a produit ensuite une belle récolte de blé, et l’on voit la saison suivante n’apparaître çà et là parmi le blé que de rares pieds de Pommes de terre, ce qui me parait résulter de ce que les fermiers n’ont planté que de gros tubercules ; car lorsqu’ils ont fait la récolte à l’Automne qui a suivi cette plantation, ils ont constaté que chaque gros tubercule en avait produit six, huit ou dix également gros, et souvent beaucoup plus, et avec ceux-ci très peu de petits tubercules ; tandis que, dans les endroits où l’on avait planté des petits tubercules, il s’en produisait un grand nombre de très petits : beaucoup de ces derniers étaient même si petits, qu’on ne pouvait les découvrir lorsqu’on faisait la récolte, si bien qu’ils poussaient la saison suivante et qu’ils portaient un grave préjudice à la culture qui alors occupait le sol.

» La tige de ces Pommes de terre meurt généralement des atteintes du premier froid en Automne : il convient alors de déterrer les tubercules aussitôt, et de les enfouir dans du sable sous des abris couverts où l’on peut les conserver secs et les protéger contre le froid. Il est vrai que tous ceux qui cultivent les Pommes de terre dans le voisinage de Londres n’attendent pas le dépérissement de la tige, car ils commencent à en déterrer une partie sitôt que les tubercules se présentent dans un état convenable pour le marché, et font également de temps en temps des récoltes suivant les besoins de la vente. Il y en a d’autres aussi qui ne les déterrent pas immédiatement après le dépérissement des tiges, mais qui les laissent en terre beaucoup plus longtemps : il n’en résulte pas de mal, pourvu qu’ils soient déterrés avant qu’une forte gelée ne les atteigne, ce qui les détruirait ; mais si l’on a besoin surtout de la terre pour y installer d’autres cultures, en ce cas, le plus tôt on les récoltera sera le mieux, après que la tige sera fanée. Lorsqu’on entassera ces tubercules, on les recouvrira d’une grande quantité de sable ou de terre sèche, pour empêcher leur échauffement ; il ne faudra pas non plus en faire de trop gros tas pour la même raison.

« Les jardiniers des potagers et les fermiers qui résident dans le voisinage de Manchester cultivent une grande quantité de Pommes de terre, parce que les habitants de cette ville populeuse en consomment abondamment et en sont beaucoup plus amateurs que de toute autre plante alimentaire : il en est résulté une sorte d’émulation parmi ces cultivateurs qui s’efforcent de se devancer les uns les autres, en procurant dans la saison le plus tôt possible des tubercules dans un état convenable pour la table. Dans le but d’arriver à ce résultat, ils ont fait choix des tubercules qui produisent leurs fleurs les premiers, et les ont laissés mûrir leurs graines qu’ils ont semées avec grand soin. Or les plantes ainsi obtenues ont généralement été plus précoces que les autres ; et en répétant souvent ce système, ils ont si bien augmenté la précocité des tubercules qu’ils sont arrivés à en tirer parti deux mois après la plantation. C’est ainsi que l’on pourrait apporter de grandes améliorations, en appliquant cette méthode à la culture d’autres plantes alimentaires, surtout lorsqu’elle serait employée par des personnes curieuses et soucieuses de faire des expériences. »

Après la lecture de ce document, qui nous montre à quel degré de perfectionnement en était déjà arrivée la culture de la Pomme de terre en Angleterre, on pourrait se demander ce qu’il en était alors de cette culture en Irlande. Nous trouvons une sorte de réponse à cette question dans un passage que nous extrayons du Récit du voyage qu’avait fait en Irlande Arthur Young, de 1777 à 1779. L’humoristique agronome s’exprime, en effet, comme il suit, d’après la traduction Millon.

« La nourriture du paysan irlandais, qui consiste en Pommes de terre et en lait, a été citée plus d’une fois comme une preuve de l’extrême pauvreté du pays ; mais c’est, je crois, une opinion adoptée avec plus de légèreté que de réflexion Si quelqu’un doute de l’abondance comparative de la nourriture d’un paysan anglais et d’un paysan irlandais, qu’il fasse attention à leurs mets : l’économie avec laquelle l’Anglais mange son pain et son fromage est bien connue ; qu’on remarque chez l’Irlandais le grand plat de Pommes de terre posé à terre, toute la famille accroupie autour, dévorant une quantité incroyable de cette nourriture, le mendiant même invité de bon cœur à en manger, le cochon en ayant sa part, aussi bien que la femme, les coqs, les poules, les dindons, les oies, le chien, le chat et peut-être la vache, et tous participant au même plat. On ne peut avoir été souvent témoin d’une pareille scène, sans être convaincu de l’abondance, et j’ajouterai de la gaîté qui l’accompagne. »

Nous pensons ne pouvoir mieux terminer ce paragraphe qu’en en tirant deux conclusions instructives. La première, comme nous l’avons déjà établi, c’est que la Pomme de terre, introduite en Angleterre, appartenait à une variété produisant des tubercules à peau jaunâtre et à fleurs violettes. La seconde conclusion, en tenant compte de ce que nous a appris Miller, c’est qu’en 1768 une deuxième variété avait trouvé place en Angleterre à côté de la première, car ses tubercules blancs à fleurs blanches ne nous semblent devoir être considérés que comme une simple modification de la variété jaunâtre à fleurs violettes. D’où provenait la deuxième variété à tubercules rouges et à fleurs violacées ? Très probablement du continent européen, qui ne possédait que cette variété depuis le XVIe siècle. Nous n’avons pas de document qui nous l’apprenne, mais nous verrons plus loin que la variété anglaise a été, au XVIIe siècle, apportée dans les Flandres et nous constaterons de même que vers le milieu du XVIIIe siècle, en France, on possédait également ces deux variétés à tubercules rougeâtres et jaunâtres.


§ 2. Introduction de la Pomme de terre sur le continent européen. — Il a déjà été question plusieurs fois de Clusius, l’un des plus célèbres botanistes du XVIe siècle. Il s’agit de Charles de l’Escluse, plus connu dans le monde savant sous son nom latinisé Clusius, né le 19 février 1526 à Arras, dans l’Artois, qui faisait alors partie des Flandres et se trouvait sous la domination espagnole. Son père, Michel de l’Escluse, était seigneur de Watènes, près d’Armentières, et conseiller à la cour provinciale de l’Artois ; sa mère, Guilliémine Quineault, fut une femme exemplaire par ses vertus et ses belles qualités. Il était l’aîné des enfants et devait prendre, à la mort de son père, en 1573, le titre de Seigneur de Watènes ; mais il renonça alors à son droit d’aînesse en faveur de son frère cadet, pour se consacrer entièrement à ses études scientifiques. À l’âge de vingt-deux ans, il obtint le diplôme de Licencié en droit à l’Université de Louvain. Il alla ensuite passer trois ans dans les Universités allemandes et se fit inscrire à l’Université de Montpellier en 1551. Ce fut là que se manifesta son penchant pour l’étude des sciences naturelles et en particulier pour la botanique. De retour en 1554 dans les Pays-Bas, il se lia avec le célèbre Dodoëns qui venait de faire paraître son Cruydtboeck flamand ; De l’Escluse prépara une édition nouvelle en françois de cette Histoire des plantes, qui parut en 1557 à Anvers chez Jean Loë : c’est bien certainement, dans notre langue, le plus ancien traité de Botanique descriptive. Avant d’être appelé à Vienne, en 1574, par l’empereur Maximilien II, comme intendant des Jardins impériaux, De l’Escluse avait accompagné de nobles jeunes gens dans des voyages d’instruction en France, en Espagne et en Portugal ; il en avait profité pour étudier avec beaucoup d’ardeur la végétation presque inconnue des différentes contrées qu’il traversait. Il quitta Vienne dans l’été de 1588, pour se rendre à Francfort-sur-le-Mein, où il habita jusqu’à la fin de Septembre 1593. Il se fixa alors à Leyde, où il avait été appelé par les Curateurs de l’Université pour enseigner la botanique dans la chaire de Dodoëns, décédé en 1585. De l’Escluse mourut, seize ans après, en cette même ville, le 4 Avril 1609, dans sa quatre-vingt-quatrième année. Dans le cours des nombreux voyages qu’il avait effectués, il s’était deux fois rendu en Angleterre, en 1579 et en 1581. En cette année 1581, il paraît avoir été mis en rapport, à Londres, avec Francis Drake, d’après ses biographes. Il a fait paraître, en effet, en 1582, un petit ouvrage dans lequel il traite de plusieurs végétaux exotiques, rapportés par cet Amiral des côtes occidentales d’Amérique ; mais il n’y est nullement question de la Pomme de terre.

Dans les ouvrages remarquables que De l’Escluse a publiés en langue latine, qui tous ont été imprimés à Anvers, par le célèbre Plantin ou son gendre et successeur Moretus (de son vrai nom Mourentorff), et sur lesquels l’auteur est toujours désigné sous la dénomination latinisée de Carolus Clusius Atrebatis (Charles de l’Escluse d’Arras), se trouvent décrites une quantité de plantes nouvelles qu’il avait recueillies dans diverses parties de l’Europe, et toutes celles qu’il pouvait se procurer provenant de l’Asie, de l’Afrique et surtout de l’Amérique. C’est ainsi que la Pomme de terre a été l’une des plantes qui ont plus particulièrement attiré son attention. Comme nous le verrons plus loin, c’est lui qui l’introduisit et la répandit en Allemagne : c’était donc plutôt à lui qu’à Francis Drake que l’on aurait dû, à Offenbourg, élever un monument commémoratif, d’autant plus que la variété anglaise ne fut cultivée que beaucoup plus tard sur le continent.


Fig. 20 Charles de l’Escluse (ou Clusius) à l’âge de 35 ans et à celui de 79 ans. (Reproduction de la lithographie qui orne sa biographie, par Charles Morren, 1853.)

Mais l’ouvrage dans lequel de l’Escluse donne une description très détaillée de la Pomme de terre, accompagnée des renseignements qu’il avait recueillis à son sujet, n’ayant été publié qu’en 1601, il nous semble qu’il y a quelque intérêt à suivre l’ordre chronologique dans nos citations et à donner d’abord connaissance de ce que dit de la Pomme de terre Gaspard Bauhin, dans son Phytopinax, imprimé à Bâle en 1596. C’est à ce botaniste également célèbre, que l’on doit le nom scientifique de la Pomme de terre, Solanum tuberosum, nom qui a été consacré par Linné lorsqu’il a modifié la nomenclature de G. Bauhin[23].

Voici comment ce dernier parle de la Pomme de terre dans son Phytopinax, dont nous traduisons l’article qui s’y rapporte.


« Solanum tuberosum.

» Cette plante a une tige longue d’une coudée et demie ou de deux coudées[24], semblable à celle de la Tomate, presque arrondie, striée, légèrement velue, pleine de suc, verte et peu rameuse ; quelquefois cependant elle s’élève jusqu’à la hauteur d’un homme, et alors elle est très ramifiée, ce qui n’arrive assurément pas lorsqu’elle est plantée dans un pot. Les feuilles sont plus longues qu’une palme[25], presque velues, d’un vert pâle, subdivisées en six, huit ou plusieurs petites parties, comme si elles étaient découpées en feuilles spéciales, dont l’une est toujours placée à l’extrémité pour en terminer le nombre ; elles sont oblongues-arrondies, entières, disposées rarement de manière à se faire opposition, et parmi elles il s’en trouve interposées d’ordinaire deux autres six fois plus petites. Les rameaux se divisent communément en deux pédicules, dont chacun supporte plusieurs fleurs, les unes en boutons et trois ou quatre épanouies ; elles ressemblent aux fleurs des Aubergines, et sont grandes, d’un bleu purpurescent, à l’instar d’un calyce qui ne serait pas divisé jusqu’à sa base ; elles se terminent en cinq lobes aigus, parcourus par cinq lignes jaunâtres qui semblent les séparer par moitié ; au centre se trouvent quatre[26] étamines roussâtres, comme chez les Aubergines. Aux fleurs succèdent des fruits ronds, suspendus un à un à de longs pédicules en forme de grappe, ainsi que cela se voit dans la Morelle vulgaire[27] ; mais ces fruits sont plus volumineux, les uns d’une grosseur égale à une noix, les autres à peine gros comme une noisette : tous portent du reste quelques sillons égaux, comme ceux des Tomates. D’abord verts, ils noircissent, et quand ils sont mûrs ils deviennent d’un noir rougeâtre et renferment des graines petites, plates, rondes, brunes, semblables à celles de la Belladone. La racine[28] est arrondie, mais irrégulièrement ; elle est de couleur brune ou d’un noir rougeâtre, et on l’arrache de terre l’hiver, afin qu’elle ne pourrisse pas tant elle est pleine de sucs, et qu’on puisse la confier de nouveau à la terre au printemps, quoiqu’il arrive que laissée dans le sol, au printemps elle y repullule d’elle-même. Or, de la base de la tige jusqu’à la racine, poussent çà et là de longues radicelles fibreuses, sur quelques-unes desquelles naissent de plus petites racines rondes. La racine elle-même a l’habitude de pourrir lorsque la tige s’est trop développée.

» Nous avons cru devoir appeler cette plante Solanum, en raison de la ressemblance de ses feuilles et de ses fruits avec la Tomate, et de ses fleurs avec l’Aubergine, ainsi que pour sa semence qui est celle des Solanum, et pour son odeur forte qu’elle a de commun avec ces derniers. Je reçus de la graine de cette plante qu’on appelle Pappas des Espagnols ou d’autres fois des Indes : semée dans nos jardins, elle crût au point de former une sorte d’arbrisseau ramifié ; il en fut de même dans le jardin du Dr Martin Chmielecius, chez qui elle produisit une fleur blanche. L’illustre Dr Laurent Scholtz, médecin de Breslau (dans le jardin très soigné duquel elle s’était développée), m’en envoya, comme preuve de notre ancienne amitié, un dessin colorié, mais sans le fruit ni les appendices des racines[29].

» Nous avons appris que l’on connaît aussi cette plante sous le nom de Tartuffoli[30] sans doute à cause de sa racine tubéreuse, car c’est le même nom qu’on donne aux Truffes en Italie, où l’on en mange les fruits à la façon des Truffes… »

Nous ne nous arrêterons pas à présenter ici quelques observations sur ce qu’on vient de lire de G. Bauhin. Nous préférons les réserver, pour les compléter, après que nous aurons terminé toutes nos citations des auteurs du commencement du XVIIe siècle.


Fig. 21 à 25. — Tubercules, stolons et racines de la Pomme de terre,
d’après la gravure sur bois (réduite d’un quart) du Rariorum Plantarum Historia de Clusius (1601).

Nous croyons devoir maintenant appeler l’attention sur ce que nous a laissé Charles de l’Escluse sur la Pomme de terre, dans un de ses derniers ouvrages, et non le moins remarquable, intitulé : Rariorum Plantarum Historia, imprimé par Jean Moretus, gendre et successeur du célèbre Plantin, à Anvers, en 1601. Il semble qu’il n’ait pas eu connaissance de ce qu’avait publié, cinq ans auparavant, Gaspard Bauhin, sur son Solanum tuberosum, ou que les retards apportés à l’impression de son ouvrage ne lui aient pas permis de modifier le chapitre consacré à ce sujet, ou bien, ce qui est plus probable, qu’il ne désirait pas entretenir de relations avec Gaspard Bauhin, car il ne cite pas ce dernier auteur. D’un autre côté, comme tous les botanistes de l’époque qui étaient portés à retrouver dans les traditions grecques ou latines les opinions des Anciens sur les plantes qu’on ne pouvait croire nouvelles, de l’Escluse se demande, avec quelque doute il est vrai, si la Pomme de terre ne répondait pas à une description assez vague de l’Arachidna de Théophraste, qui semble concerner une sorte de Truffe. Notre Solanée étant une plante du Nouveau-Monde,
Fig. 26. — Sommité fleurie de la Pomme de terre, d’après la gravure sur Bois (réduite d’un quart) du Rariorum Plantarum Historia de Clusius (1601).
et par suite inconnue aux auteurs grecs ou latins, nous supprimerons son commentaire sur l’Arachidna, mais nous traduirons ici tout le reste du Chapitre LII de son IVe Livre, intitulé : Papas des Péruviens, qu’on ne pourra lire sans grand intérêt.

« La racine de cette nouvelle plante, dit-il, car elle n’a été connue en Europe que depuis peu d’années, est alimentaire.

» Son tubercule ne doit être ordinairement planté chez nous qu’en Avril, et pas plus tôt. Il en sort, quelques jours après la plantation, des feuilles d’un pourpre foncé, villeuses, qui en se développant prennent une teinte verte. Leur forme ne diffère pas beaucoup de celle des feuilles du Raifort : les folioles naissent sur la même nervure médiane par cinq, sept ou davantage, et toujours en nombre impair, avec d’autres petites folioles intercalaires, l’impaire se trouvant toujours terminale. La tige, épaisse d’un pouce, est anguleuse, lanugineuse, longue de cinq et parfois six coudées[31] ; elle émet du pied plusieurs jets, et se divise en plusieurs branches, longues, faibles, qui, lorsqu’elles ne sont pas soutenues par des échalas ou autres étais, rampent par leur propre poids sur la terre et s’étalent de tous côtés. De l’aisselle des branches sortent des pédoncules longs d’un pied, épais, qui portent dix à douze fleurs, ou plus encore ; ces fleurs sont élégantes, larges d’un pouce environ, anguleuses, d’une seule pièce, mais avec cette complexité qu’elles paraissent composées de cinq feuilles distinctes : leur couleur, qui extérieurement est d’un pourpre pâle, est intérieurement pourprée, et elles présentent, disposées en étoile autour de leur ombilic, cinq rayons verdâtres, et autant d’étamines jaunes soudées au sommet, avec un style également verdâtre proéminent. À ces fleurs, qui rappellent l’odeur de celles du Tilleul[32], succèdent des pommes rondes, assez semblables à celles de la Mandragore, mais plus petites ; ces fruits d’abord verts, puis blancs à la maturité, contiennent au milieu d’une pulpe humide beaucoup de graines plates, qui ne sont pas plus grosses que celles des Figues.

» Elle n’a qu’une seule racine, ou parfois deux ou trois qui sont épaisses et s’enfoncent directement dans le sol ou quelquefois se ramifient ; puis, à l’extrémité de ces racines, il en naît d’autres, plus ténues, blanchâtres, qui se dirigent de côté et d’autre : il arrive même qu’il en sort de nouvelles pousses, assez loin du pied mère, qui produisent des feuilles ou de nouvelles plantes. Ces racines donnent naissance à des fibres longues et épaisses, et lorsqu’au mois de Novembre, après les premières gelées, on déterre le tout, on voit adhérer à ces fibres des tubercules de grosseur variée, inégaux, qui présentent plusieurs yeux d’où sortiront les germes l’année suivante. Quant à ces tubercules, dont je me rappelle avoir récolté plus de cinquante sur un seul pied (tant la plante est prolifique !), les uns sont gros au point de peser une once ou même deux[33], et sont recouverts d’une pellicule qui est rougeâtre ou d’une couleur tirant sur le pourpre, les autres sont petits, comme s’ils n’étaient pas encore mûrs, et ont une pellicule en grande partie blanchâtre : cette pellicule est très mince sur tous les tubercules, mais la chair elle-même en est ferme et blanche. Or, soit qu’on leur laisse les fibres auxquelles ils adhèrent, soit qu’on les en détache, on peut conserver ces tubercules, pour les replanter l’année suivante en les disposant dans un pot d’argile ou tout autre vase rempli de terre sèche que l’on rentre à la maison : on arrive au même résultat en les plaçant à nu dans un lieu sec et chaud. Mais si on laisse les racines dans le jardin, elles se détériorent pendant l’hiver, à moins qu’il n’en soit autrement dans les contrées plus tièdes : il s’ensuit que lorsqu’on les tire du sol, qu’on les débarrasse de leur terre, elles se durcissent et ne deviennent d’aucun usage. On ne doit donc compter pour la conservation de l’espèce que sur les tubercules ; il est vrai que je n’ai jamais fait d’expériences sur les graines : mais j’ai appris par d’autres personnes que, dans la même année, elles donnent aussi des fleurs dont la couleur paraît différer de celles de la plante mère. Ainsi mon ami Jean Hogheland m’écrivait que les pieds, qui étaient sortis de la semence que je lui avais envoyée, avaient donné des fleurs toutes blanches, mais qu’il avait constaté que ces pieds qu’il avait déterrés à la même époque où l’on déterre ceux qui ont été produits par des tubercules, n’avait encore développé aucun de ces derniers, peut-être parce que les tiges n’avaient pas encore atteint leur maturité[34]. J’ai remarqué aussi que lorsqu’on déterrait le tubercule qui avait donné naissance à la plante, on le trouvait parfois tout à fait vide, et d’autres fois encore ferme et entier.

» Cette plante fleurit en Juillet, et souvent elle ne cesse de porter fleur et fruit jusqu’en Automne, ou même jusqu’aux premières gelées qu’elle supporte difficilement.

» C’est Philippe de Sivry, Seigneur de Walhain et Préfet de la ville de Mons, en Hainaut (Belgique), qui m’a le premier fait connaître cette plante : il m’en envoya d’abord deux tubercules avec un fruit à Vienne, en Autriche, au commencement de l’année 1588, puis l’année suivante le dessin colorié d’un rameau fleuri. Il m’écrivit qu’il la tenait de l’un des personnages qui avaient accompagné le Légat du Pape en Belgique, et qui la lui avait donnée sous le nom de Taratouffli[35], Jacob Garet, le jeune, m’en adressa ensuite à Francfort un autre dessin, représentant toute la plante. Mais je n’ai pas cru devoir faire reproduire ici ces deux dessins, parce que j’en avais fait exécuter d’autres sur deux planches, d’après des échantillons vivants, l’une représentant les fleurs et le fruit, l’autre les
Fig. 27 à 29. — Reproduction (réduite au tiers) du dessin colorié d’un rameau fleuri et de deux tubercules de la Pomme de terre envoyé à Clusius, en 1588, par Philippe de Sivry.
racines et les tubercules adhérents à leurs fibres.

» La plante est-elle originaire d’Italie ? On l’ignore. Il est certain qu’on en a eu de l’Espagne ou de l’Amérique. On a toutefois lieu d’être surpris d’avoir connu si tardivement cette plante, alors, dit-on, qu’on en faisait communément usage en Italie, où l’on mangeait ses tubercules cuits avec de la viande de mouton, comme si c’était des navets ou des carottes, où même on en nourrissait les porcs. Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est que, malgré cela, cette plante était encore inconnue de l’École de Padoue, ce que j’ai appris par des amis qui étudiaient la médecine dans cette ville, et à qui de Francfort j’avais envoyé des tubercules. Il est vrai que cette plante commence à devenir assez commune dans la plupart des jardins de l’Allemagne, tant elle est féconde[36].

» Du reste, on ne peut douter que ce ne soit la même plante dont parle Pierre Cieça, au Chapitre XL de sa Chronique espagnole. Il s’exprime en ces termes : « Aux environs de Quito, les indigènes possèdent, outre le Maïs, deux autres plantes qui constituent leur principale nourriture, lis appellent la première Papas : elle a des racines assez semblables à des Truffes, mais qui sont dépourvues de toute enveloppe plus ou moins dure ; lorsqu’elles sont cuites, elles ont la pulpe aussi tendre que de la purée de Châtaignes. On les fait sécher au soleil, et, sous le nom de Chumo on en fait une conserve alimentaire. Le fruit produit une tige qui ressemble à celle du Pavot (il faut pardonner cette comparaison à un soldat). La seconde plante est le Quinüa[37], qui s’élève à la hauteur d’un homme, et qui a les feuilles de la Blette de Mauritanie ; sa graine est petite, blanche ou rouge : on en prépare une boisson, et, après l’avoir fait cuire, on la mange comme nous le faisons du riz.

» Augustin Çarate, ainsi que Gomara, dans son Histoire générale des Indes, parlent également des Papas. Celles-ci ne paraissent pas différer beaucoup de ces racines que les Virginiens appellent Openawk[38].

» Le Légat, à ce que j’ai compris, mangeait de ces tubercules, qu’on lui préparait de la même façon que des Châtaignes ou des Carottes, pour se fortifier, parce qu’il était d’une santé très délicate. Je crois, en effet, qu’ils sont non moins nourrissants que les Châtaignes ou les Carottes, mais qu’ils sont cependant flatulents : en outre, certaines personnes les estiment comme de bons reconstituants. J’ajouterai qu’après les avoir dépouillés autant dire de leur épiderme, plutôt que de leur pellicule, car ils s’épluchent facilement, je les ai fait cuire entre deux plats, puis je les ai dégustés, après macération dans une sauce grasse de navets ou de raves et de mouton : je les ai trouvés certes non moins sapides et agréables au palais que les navets eux-mêmes. Mais j’estime qu’on ne peut les manger crus, car ils sont alors âpres et indigestes ».

Il convient ici de donner quelques explications au sujet de ce que nous venons de traduire de l’Histoire des plantes rares de Charles de l’Escluse. Quand on parcourt cet ouvrage remarquable, qui ne contient pas moins de 1135 gravures sur bois, on peut y suivre pour ainsi dire l’existence de son auteur pas à pas et connaître le grand nombre de ses amis ou correspondants qui lui envoyaient des plantes de tous les points de l’Europe. C’est ainsi que nous apprenons que Jacob Garet le jeune était un pharmacien belge, et que son ami Jean Hogheland résidait à Leyde. Il nous fait connaître aussi qu’il était arrivé à Vienne en Août 1573, et qu’il avait quitté cette ville vers la fin de l’été de 1588, pour se rendre à Francfort-sur-le-Mein où il resta jusqu’aux derniers jours de Septembre 1593 ; il était appelé alors à Leyde pour professer la botanique dans l’Université de cette ville. Il a dû par suite cultiver la Pomme de terre à Vienne, pendant l’année 1588, et ensuite à Francfort, de 1589 à 1593. Il faisait cette culture, avec celle d’autres plantes, dans un jardin particulier, dont il pouvait disposer librement, dans chacune de ces deux villes. Il dit, en effet, à propos de la Fritillaire impériale : « Elle a poussé, à Vienne, dans mon petit jardin (in meo hortulo) », et d’un Narcisse : « Je l’ai observé en fleur, in hortulo meo ». Il ajoute même, en donnant la description d’un Allium : « Lorsque j’eus quitté Vienne, j’en trouvais quelques pieds aux environs de Francfort et je les transportais dans mon petit jardin (in meum hortulum) ». Cette culture lui a permis de récolter assez de tubercules de Pommes de terre pour les distribuer surtout en Allemagne, de tous les côtés, puisqu’il déclare lui-même que « cette plante est assez commune dans la plupart des jardins[39] de l’Allemagne, tant elle est féconde ! ». Du reste, cette culture des plantes qui l’intéressaient plus particulièrement, se trouve en quelque sorte confirmée, dans une de ses lettres à Mourentorff, successeur du célèbre Plantin, son éditeur, et conservée au Musée Plantin, à Anvers. « Pour ce que j’ay en ceste année (1592), dit Clusius, en fleur ledit Ranunculus siharum pleno flore de deux diverses sortes, il me faudra changer tout ce que j’en ay écrit en ma copie, et me servir de ce que j’ay écrit et observé ceste année, à fin d’en faire la description plus parfaicte… »[40].

Après les précieux renseignements que nous a donnés Charles de l’Escluse, nous croyons utile de reproduire ceux que nous trouvons dans un second ouvrage de Gaspard Bauhin, qui a été publié à Francfort-sur-le-Mein, en 1620, sous le titre de Prodromes Theatri botanici. Il y parle de nouveau de la Pomme de terre, qu’il nomme alors Solanum tuberosum esculentum, ajoutant à son nom primitif le qualificatif de esculentum pour rappeler ses qualités alimentaires. Il s’exprime à son sujet dans les termes suivants, dont voici la traduction.

« Solanum tuberosum esculentum. — Cette plante a une tige qui s’élève de deux à trois coudées[41], et qui dépasse rarement la hauteur d’un homme : elle est épaisse, anguleuse, striée, légèrement velue, et se ramifie en un certain nombre de branches assez faibles pour ramper sur la terre si on ne les soutient par des étais ; aux aisselles de ces branches sont des pédicules épais, anguleux, qui portent les fleurs. Les premières feuilles qui naissent sont semblables à celles de l’Herbe Ste-Barbe (Barbarea) (ainsi que l’exprime fort bien, avec toutes les parties de la plante, la figure que nous avons publiée dans notre édition des Commentaires de Matthiole et que nous reproduisons ici) et d’un noir purpurescent, presque velues. Les autres feuilles sont d’un vert pâle, sans pétiole et longues comme la main : elles sont divisées en six ou huit folioles, ou davantage, qui sont fixées sur une côte médiane et oblongues-arrondies, entières ; entre chacune d’elles se trouvent intercalées deux folioles six fois plus petites, et une foliole plus grande que les autres, mais de même forme, et qui se trouvant être la septième ou la neuvième, termine cette feuille ailée. Les fleurs sont élégantes, extérieurement d’un blanc pourpre, intérieurement purpurescentes ou d’un bleu violacé (on dit qu’on en a obtenu de doubles ou flore pleno en Autriche) : elles sont au nombre de dix, douze ou plus encore, les unes en boutons, plusieurs autres épanouies, et grandes, assez semblables à celle des Aubergines ; elles ne sont composées que d’une seule feuille à cinq angles[42] avec cinq lignes ou rayons d’un vert jaunâtre qui parcourent les lobes dans leur longueur ; au milieu de ces fleurs se trouvent d’ordinaire cinq étamines roussâtres ou plutôt jaunâtres, autour du style verdâtre proéminent. Ces fleurs exhalent une odeur qui
Fig. 30 à 33. — Une tige fleurie et tuberculifère de Pomme de terre, avec deux fleurs et un fruit (plus grossis) d’après la gravure sur bois (réduite d’un quart) du Prodomos Theatri botanici de Gaspard Bauhin (1620).
rappelle en quelque sorte celle des fleurs du Tilleul[43]. Les fruits ronds qui leur succèdent pendent plusieurs ensemble en forme de grappe et sont portés sur de longs pédicules, comme ceux de la Morelle noire ; quelques-uns de ces fruits sont de la grosseur d’une petite noix, d’autres d’une noisette ; d’autres enfin sont plus petits, pas encore mûrs, et d’une couleur d’un vert noirâtre. Lorsque les fruits sont mûrs, ils deviennent d’un brun rougeâtre, plus rarement blancs et striés, et contiennent une pulpe humide et blanchâtre qui est remplie de nombreuses graines, petites, plates, presque rondes, brunes, qui rappellent celles de la Belladone. Quant aux tubercules, ils sont quelquefois de la grosseur du poing, d’autres fois plus petits ; leur forme est oblongue, très rarement phalloïde, et leur surface inégale présente des yeux, indices des germes de l’année suivante ; ils sont couverts d’une pellicule brune ou d’un noir rougeâtre et pleins d’une moelle ou chair ferme et blanche. Lorsqu’on déterre le tubercule dont est sortie la plante, on le trouve vide et flasque. De la base de la tige partent plusieurs racines, fibreuses, oblongues, blanchâtres, qu’on rencontre éparses dans la terre, mais qui parfois s’enfoncent dans la profondeur du sol et y forment d’autres racines tubéreuses, si bien qu’en arrachant toute la plante vers l’hiver, nous avons pu compter qu’elle avait produit plus de quarante
Fig. 34 à 38. — Tubercule, fleurs et baies, dont une coupée, avec graines libres, de Pomme de terre, d’après la gravure sur bois (réduite d’un quart), du Prodromos Theatri botanici de G. Bauhin (1620).
(d’autres disent même cinquante) tubercules de différentes grosseurs. On déterre généralement ces tubercules dans la crainte qu’ils ne pourrissent pendant l’hiver, et on les place dans un endroit sec, assez chaud, ou bien on les garde dans des pots remplis de terre, et on les replante à l’arrivée du printemps. Les Bourguignons ont l’habitude aussi d’étaler les rameaux sur le sol et de les recouvrir de terre dans le but d’augmenter le nombre des tubercules. La Plante fleurit chez nous en Juin, et souvent jusqu’en automne ; mais les premières gelées blanches lui sont funestes.

» On l’a transportée de l’Ile de Virginie d’abord en Angleterre, puis en France et dans d’autres régions[44].

» Les tubercules de cette plante sont désignés sous le nom de Openhanck à ce que nous apprend l’auteur de son histoire. Pierre Cieça, dans sa Chronique (comme Gomara dans son Histoire générale des Indes), écrit qu’on les appelle Papas, aux environs de Quito ; Joseph Acosta, dans son Histoire de l’lnde, Papas, et Benzoni Pape : c’est de là qu’on leur a donné le nom de Papas des Indes ou Papas des Espagnols. Les Italiens appellent ces tubercules Tartuffoli, parce que c’est le nom qu’on a l’habitude de donner aux Truffes, et les Allemands nomment la plante Grüblingbaum, c’est à-dire Arbre à truffes.

» Dans l’année 1590, j’ai reçu du Dr Scholtz, sous le nom de Pappas des Espagnols, un dessin colorié de cette plante, et ne l’ayant trouvée décrite nulle part, j’en ai donné la description dans mon Phytopinax en la nommant Solanum tuberosum, puis dans mon édition des Commentaires de Matthiole, Solanum tuberosum esculentum, en y ajoutant une figure, et j’en ai transmis le dessin à Clusius[45]. J’en ai fait un Solanum, à cause de la ressemblance de ses feuilles avec celles de la Tomate ; de ses fleurs, avec celles des Aubergines ; de ses fruits, avec ceux de la Morelle noire ; de sa semence, avec celle de presque tous les Solanum ; enfin, en raison de l’odeur de toute la plante qu’elle a de commun avec les Solanum.

» Chez les Indiens, ses tubercules remplacent le pain : ils les appellent Chunno. Ils les déterrent, les font sécher en les exposant au soleil, et lorsqu’ils sont secs, ils les brisent en plusieurs morceaux qui leur servent à préparer un aliment nommé Chunno, qui se conserve assez longtemps. Mais ils mangent parfois aussi les Papas encore verts, soit cuits, soit rôtis. Je rapporte ceci d’après Acosta, qui ajoute qu’on plante également une autre sorte de Papas dans les vallées les plus chaudes, et qu’on en prépare un mets appelé Locro. Il en est de même, dans l’île de Virginie, où la plante croit dans des lieux humides et marécageux : on consomme les tubercules cuits dans l’eau. Chez nous, on fait parfois rôtir les tubercules sous la cendre comme des Truffes ; puis on enlève la cuticule et on les mange avec du poivre. Quelques-uns les font rôtir, les nettoient, les coupent en tranches, les fricassent dans une sauce grasse avec du poivre et les mangent à titre de bon reconstituant. D’autres les croient d’un excellent usage pour les personnes affaiblies et les recommandent comme un aliment salutaire. Ils nourrissent non moins que les Châtaignes et les Carottes, mais ils sont flatulents. On m’a raconté que les Bourguignons se sont à présent interdit Tusage de ces tubercules, parce qu’ils sont persuadés que c’est un manger qui donne la lèpre, et ils les appellent Artichauts des Indes ».

Jean Bauhin, aussi célèbre que son frère G. Bauhin, consacre également, dans le 3e volume de son Historia plantarum generalis, publiée à Iverdun en
Fig. 39 à 41. — Portion de tige fleurie, avec fleur, plus grossie, et tubercule de Pomme de terre, d’après la gravure sur bois (réduite d’un quart) de l’Historia plantarum generalis de Jean Bauhin (1651).
1651, un de ses articles à la Pomme de terre. Il y reproduit sommairement presque tout ce qu’en avaient dit De l’Écluse et G. Bauhin ; mais sa description est quelque peu différente, et nous croyons qu’il n’est pas sans intérêt de la traduire ici, en la faisant suivre des renseignements qu’il a cru devoir y ajouter.

Le titre de son article est intitulé Papas americanum.

« Cette plante, dit-il, a une tige haute de deux à trois coudées[46], quelquefois plus : elle est assez épaisse, succulente, presque ronde, légèrement velue, verte mais tachetée de nombreux points rougeâtres, creuse, rameuse, et elle paraît inégale en raison des ailes membraneuses d’un noir pourpre et quelquefois frisées qui la parcourent entre les insertions des pétioles des feuilles. Celles-ci, longues d’une palme et demie[47], se composent de trois conjugations de folioles, dont l’une qui est l’impaire, un peu plus grande que les autres, est terminale : toutes ces folioles sont velues, assez peu régulièrement disposées, plutôt longues que larges ; leur face supérieure est d’un vert foncé et lisse, et la face inférieure plus pâle et terne. De plus petites folioles arrondies se trouvent interposées entre les autres, et leur disposition n’est pas non plus régulière. À l’extrémité des rameaux de la tige sont insérés plusieurs pédicules qui se divisent en plusieurs autres, lesquels sont velus et articulés, de telle sorte qu’il peut arriver que la partie supérieure tombe facilement ou spontanément avec les fleurs[48]. Ces dernières qui ont un calyce verdâtre quinquepartite, sont aussi grandes que la grande Mauve sylvestre ; elles sont en dehors pâles et un peu velues, mais en dedans d’une teinte purpurescente et parfois blanchâtre. Chaque lobe de la corolle qui est d’une seule pièce est parcouru par une sorte de rayon verdâtre. Au centre se trouvent cinq étamines obtuses, d’un jaune safrané, entourant un style de couleur verte. J’ai vu également sortir en ce point de très petites folioles, de la même couleur que la fleur, qui peuvent être considérées comme des pétales rudimentaires et comme une tendance de la nature à en faire une fleur double. Les fruits succèdent en nombre égal aux fleurs ; ils sont presque aussi gros qu’une Châtaigne, mais de forme orbiculaire, d’un vert noirâtre et un peu velus. Ils renferment beaucoup de semence qui est petite, plate et semblable à celle des Solanum. Les tubercules sont épais, longs d’une palme ou d’une palme et demie[49], ou même beaucoup plus petits : ils sont en dehors d’un rouge foncé et en dedans d’un blanc pâle. Un tubercule donne naissance à plusieurs tiges et produit plusieurs fibres, auxquelles adhèrent plusieurs autres tubercules, gros et petits, insipides. La plante rampe sous terre et s’y propage singulièrement.

» Benzo dit qu’il existe, chez les Péruviens, une sorte de tubercule qu’ils appellent Pape, et qui est une espèce de Truffe, sans presque de saveur. D’après Thom. Heriot, on donne le nom d’Openhauk aux tubercules de l’île de Virginie, qui sont comme liés les uns aux autres, et qui une fois cuits sont bons à manger. Suivant Pierre Ciéça, les tubercules dits Papas, lorsqu’ils sont cuits, ont la pulpe aussi tendre que celle des Châtaignes bouillies : il ajoute que ceux que l’on fait sécher au soleil s’appellent Chunno ».

Jean Bauhin termine son article en assurant que « la plante que Gaspard Bauhin dit être nommée Artichaut des Indes par les Bourguignons est très différente du Pappa d’Amérique ou de son Solanum tuberosum esculentum »[50].

Si nous essayons de résumer les observations de ces savants descripteurs, nous constaterons d’abord la petitesse primitive des tubercules à pelure rougeâtre des Pommes de terre cultivées pour la première fois sur le continent européen, puis l’augmentation sensible du volume de ces tubercules après un demi-siècle, leur production quoique petits en nombre d’abord considérable (près de 50 par pied), la haute dimension des tiges (deux mètres), puis la floraison abondante, la couleur violacée ou blanche des corolles, et la formation initiale de beaucoup de fruits avec nombreuses graines, tous les caractères enfin qui dénotent une plante presque sauvage, de végétation vigoureuse, mais s’adaptant fort bien aux nouveaux climats qu’elle trouvait en Europe. D’un autre côté, nous prendrons note d’une allégation toute nouvelle et bien inattendue, sur laquelle, du reste, nous aurons à revenir dans le Chapitre suivant, c’est l’indice même de la première réprobation dont a été frappée la Pomme de terre et qui ferait croire qu’elle a eu assez d’influence pour retarder l’essor que devait prendre la culture du précieux tubercule.

Mais revenons à l’histoire de l’introduction de la Pomme de terre en Europe. Nous avons vu qu’elle s’était faite en Angleterre d’une façon toute spéciale : nous n’avons pas trouvé de documents qui permettent d’établir qu’elle ait été, au commencement du XVIIe siècle, importée de l’Angleterre dans les autres États européens. Par contre, Charles de l’Escluse nous a appris qu’elle avait été apportée d’Italie en Belgique par un Légat du Pape, et que des Pays-Bas elle lui avait été envoyée en Autriche, puis, que lui-même avait contribué à la répandre en Allemagne. Les Frères Bauhin nous ont fait connaître à leur tour qu’ils la possédaient en Suisse, et que de là elle avait été importée dans la Bourgogne, qui est devenue successivement la Franche-Comté, c’est-à-dire une partie de la France actuelle. Or qu’était-elle devenue en Belgique où le Légat du Pape l’avait apportée en 1587 ? Charles Morren (Belgique horticole, IIIe volume, 1853) va nous l’apprendre. « L’histoire si intéressante de ce précieux aliment, dit-il, ne saurait s’écrire aujourd’hui sans recourir à Charles de l’Escluse qui, par le seul fait d’avoir popularisé le plus riche présent que le Nouveau Monde ait offert à l’Ancien, mérite de prendre place parmi les bienfaiteurs de l’humanité. La culture de la Pomme de terre préconisée par ce célèbre Botaniste, placé alors à la tête du Jardin impérial de Vienne, continuée par les horticulteurs de Belgique, transmise à François Van Sterrebeck au XVIIe siècle, à Verhulst de Bruges au XVIIIe, ne se perdit plus dans nos provinces, et, quand Parmentier avait trois ans, nos populations trouvaient déjà sur les marchés publics des villes les Pommes de terre en abondance. C’est à Francfort (où Jacques Garet les cultivait au XVIe siècle) que Parmentier connut les Pommes de terre, chez le pharmacien Morin dans la demeure duquel il avait reçu un billet de logement, et c’est un nommé Grégoire, paysan de Jalhay près de Liège, qui apprit à Parmentier la culture du précieux tubercule ; Grégoire fut employé en France dans les plantations de Parmentier ».

D’un autre côté, comment se trouvait-elle en Italie avant 1587 ? Le peu de renseignements que nous possédons pour répondre à cette question, ont été imprimés par le Dr Antonio Targioni-Tazzetti dans un ouvrage qu’il a publié à Florence, en 1853[51]. Nous en extrayons et traduisons ce qui suit.

«… Baldini prétend que le premier auteur qui a donné connaissance en Italie de la Pomme de terre était Girolamo Cardano[52] vers 1580, lequel a laissé un écrit où il est question des Papas, genre de tubercules dont on fait du pain, qui se trouvent sur le versant des montagnes de la région du Pérou, Nous ferons remarquer d’autre part que Pigafetta, Italien, avait trouvé au Brésil, vers environ l’année 1519, la Batate, laquelle, comme le pense et le fait observer Carlo Amoretti, serait pour lui la Pomme de terre. Mais il pourrait être permis de douter que ce voyageur avait plutôt voulu entendre parler de ce que l’on appelle ainsi Batate, ou Racine du Convolvulus Batatas, En effet, Pigafetta a écrit qu’il avait trouvé la Batate, qui lorsqu’on la mange peut se comparer comme saveur à la Châtaigne, et qui est longue comme les navets, d’où il résulte qu’il ne s’agissait pas des Patates ou Pommes de terre, mais de la Batate. Nous avons assurément plus de certitude dans ce que dit Fiaschi, marchand florentin, dans sa lettre du 24 Janvier 1534, écrite de l’Amérique méridionale à son frère Tommaso, lorsqu’il raconte qu’outre le Maïs, à Valenzuela, on sème une certaine plante qui s’appelle Patata, laquelle produit une racine fort grosse, et que cette racine se cuit sous la cendre. De même aussi Francesco Carletti, autre marchand florentin, qui a voyagé dans l’Amérique du Sud vers la fin du XVIe siècle, dit, dans son 4e discours, avoir trouvé les Patates (comme il les appelle et qu’il décrit clairement) lorsqu’il débarqua au port de Santa, au Pérou. Mais jusqu’ici ces tubercules n’avaient donné lieu qu’à de simples signalements de leur existence en Amérique et nous ne les possédions pas. Or Clusius rend compte de ce fait qu’il a reçu lui-même à Vienne, en Autriche, deux de ces tubercules au commencement de 1588, de Philippe de Sivry, préfet de Mons en Belgique, lequel les tenait d’un familier du Nonce, et qu’il en avait envoyé vers cette même époque aussi en Italie. Mais la connaissance la plus certaine que nous puissions avoir de la culture des Pommes de terre dans la Toscane, est due au Père Magazzini de Vallombrosa, lequel dans son livre Dell’Agricoltura toscana, imprimé en 1623, après sa mort, attribue l’introduction des Pommes de terre en Toscane par l’Espagne et le Portugal aux Carmes déchaussés, et parle de la manière de les cultiver, de façon à faire supposer que, depuis un certain temps, elles étaient plantées et cultivées à Vallombrosa. C’est pourquoi rien ne peut subsister de ce que disent Zanon et Baldini, c’est-à-dire que les Pommes de terre avaient été introduites au temps du Grand-Duc Ferdinand II de Médicis, en se fondant tous les deux sur une lettre écrite par Redi à Pietro Nati, sous la date du 23 janvier 1667, dans laquelle il est question des Patatas, qu’il dit être le Topinambour, c’est-à-dire les tubercules de l’Helianthus tuberosus. Il n’en résulte pas moins de tout ceci, que dans la Toscane les Pommes de terre étaient déjà connues et cultivées au commencement du XVIIe siècle ». Ainsi donc, les conquérants du Pérou, où la Pomme de terre était cultivée de temps immémorial, l’avaient apportée en Espagne ; des Carmes déchaussés l’avaient de l’Espagne ou du Portugal introduite en Toscane et de là elle s’était répandue en Italie. Il est toutefois à noter que Castor Durante, mort en 1590 médecin du pape Sixte-Quint, qui, dans la 1re édition de son Herbario nuovo, publiée à Venise en 1584, parle et donne le dessin de la Batate (Convolvulus Batatas) ne dit pas un mot de la Pomme de terre (Solanum tuberosum).

En 1632, Pierre Lauremberg de Rostock publiait à Francfort-sur-le-Mein, un ouvrage assez curieux, intitulé Apparatus plantarius primus, dans lequel il parle des Pommes de terre, qu’il appelle Adenes virginiani ou Halicacabus glandifer. Il déclare qu’il les nomme ainsi pour les distinguer des Adenes canadenses, c’est-à-dire les Topinambours, auxquelles elles ressemblent singulièrement. Il ajoute qu’il les qualifie de virginiani, parce que leur patrie est la Virginie, quoiqu’on en ait ensuite importé du Pérou en grande quantité, si bien que, si l’on veut, on peut les appeler Peruviani. « Nous n’avons possédé, dit-il, et nous n’avons connu qu’une seule variété de cette plante, qui peut se propager de deux manières : 1° au moyen des graines ; 2° par les tubercules. Si l’on sème les graines, on obtient finalement un grand nombre de jeunes plantes, mais assez tardivement, après le décours de quelques années. On réussit beaucoup mieux en plantant les tubercules, car avec eux la plante est chaque année si féconde qu’on en recueille souvent cinquante autour d’une racine. Il est important pour leur multiplication de ne pas planter des fragments minuscules, ou de petits tubercules : car en opérant de la sorte, on perdra tout espoir d’obtenir des fleurs, des fruits et même des tubercules. Combien au contraire doit-on faire cas de très gros tubercules ! »

En 1666, Chabrée publiait à Genève, sous le titre de Stirpium Icones et Sciagraphia, une sorte de Résumé très concis avec figures de l’Historia plantarum generalis de Jean Bauhin. Il n’est pas sans intérêt de relater ici ce que Chabrée dit, dans son ouvrage : « qu’on voit aujourd’hui (1666) le Papas americanum, c’est-à-dire la Pomme de terre, dans les Jardins de l’Europe. » On la voit, en effet, à cette époque, figurer dans le Catalogue des plantes du Jardin royal à Paris, publié par Vallot en 1665. Mais ce n’est qu’au siècle suivant que nous trouvons des preuves de son existence dans les Jardins botaniques de l’Europe. Ce n’est, du reste, que pendant la première partie du XVIIIe siècle qu’elle se répand peu à peu dans les cultures. Ainsi, d’après Humboldt, la Pomme de terre n’aurait été cultivée en grand dans la Saxe que depuis 1717, et en Prusse depuis seulement 1738.

Nous trouvons dans le Mémoire de M. Clos[53], dont nous avons déjà cité quelques fragments, les renseignements qui suivent sur l’introduction de la Pomme de terre dans d’autres États de l’Europe.

« Les Mémoires de l’Académie royale de Suède, dit-il, nous apprennent que, dès 1747, Ch. Skytes proposait d’extraire de l’eau-de-vie des Pommes de terre par distillation, afin d’épargner le grain qui est souvent très cher dans ce pays. Et de son côté, l’illustre Linné faisait tous ses efforts pour les propager. Enfin un Édit royal fut publié en Suède en 1764, en vue d’en encourager la culture.

« On lit dans la Bibliothèque universelle de Genève (Agric, t. VIII), qu’en 1650 la plante commença à être connue en Allemagne et cultivée ; que la Guerre de Trente ans propagea cette culture qui fut après délaissée, mais qui redevint d’un usage général à l’occasion de la Guerre de Sept ans, et surtout de la famine de 1770. Cependant, au rapport de Schkuhr, elle n’aurait été connue en Allemagne qu’en 1717 (Botanisches Handbuch).

« Introduite d’assez bonne heure en Suisse, elle y reçut bon accueil, mais ne s’y propagea qu’assez tard dans quelques cantons : ainsi, ce n’est que peu d’années avant 1730, qu’au rapport de Loiseleur-Deslonchamps, elle pénètre dans le Canton de Berne ; et la vallée de Locarno (Canton du Tessin, non loin du Lac majeur) a dû ce bienfait au philosophe et littérateur suisse Bonstetten[54]. Toutefois la Pomme de terre ne tarda pas à gagner du terrain, comme le prouve ce passage du Dictionnaire d’histoire naturelle de Valmont de Bomare publié en 1800 : « En Suisse, depuis vingt-cinq à trente ans, la culture s’en est tellement accrue dans les champs que cette manne fait en hiver la nourriture du peuple, surtout des enfants qui, comme l’on sait, ne deviennent pas des hommes moins robustes que nos Français nourris avec le plus beau Froment. » Cet exemple était imité par le Piémont, car je lis dans la Bibliothèque britannique (Agric, t. X) que, depuis 1802, on consacrait à la Mandria plus de onze hectares à la culture de ce légume dont le produit a donné des résultats énormes.

» Les Anglais l’apportèrent aussi en Flandre pendant les guerres de Louis XIV. Le mémoire statistique du Département de la Lys, publié par ordre du Gouvernement français en l’an XII (1803), fournit à cet égard les renseignements suivants : « Ce ne fut qu’en 1620, époque à laquelle les Religieux chartreux furent obligés de quitter l’Angleterre, que l’un d’eux, le P. Robert Clarke, surnommé le Virgile chrétien, apporta dans ce pays-là les premières Pommes de terre : elles furent plantées dans les environs de Nieuport[55]. Les bienfaits de cette introduction ne furent point appréciés d’abord, et la culture de la Pomme de terre ne s’étendit que lentement, car ce fut en 1704 seulement que les premières furent plantées dans un jardin de Bruges. Le propriétaire de ce jardin, Antoine Verhulst, désireux de multiplier, de répandre ce légume en fit des distributions gratuites, et bientôt les maraîchers, les jardiniers, aidés de ses conseils, les cultivèrent en grand et en fournirent les marchés… Les Pommes de terre ne servirent d’abord qu’à la nourriture de la classe pauvre du peuple, mais vers le milieu du siècle dernier, la consommation en augmenta, et maintenant on les trouve sur toutes les tables, presque à tous les repas. »

Nous venons de voir plus haut qu’il a été question assez vaguement de l’introduction de la Pomme de terre dans le Piémont, vers la fin du XVIIIe siècle. Un médecin italien a publié à cette époque un Mémoire où il est grandement question de la Pomme de terre. Il s’agit de Filippo Baldini[56]. Nous croyons pouvoir traduire ici les passages suivants de ce Mémoire.

« La plante a des tiges anguleuses de deux à trois pieds de haut, des rameaux qui portent des feuilles d’une couleur d’un vert blanchâtre, de la grandeur de la main, ailées, lanugineuses et découpées. Elle a en Juin des fleurs d’une couleur vineuse claire, monopétales, presque semblables à la Rose de Damas, ce que les Français appellent gris de lin. Les fruits, qui se succèdent en Août, sont autant de baies de la grosseur de nos Cerises ; ils sont d’abord verts ; dès qu’ils deviennent jaunâtres, ils sont mûrs et contiennent une quantité de petites graines arrondies. Cette plante produit sous terre, vers son pied, trente ou quarante grosses racines tubéreuses qui ressemblent à un rognon de veau, d’où partent les tiges et les radicelles capillaires. Ces racines tubéreuses, qu’on appelle Pommes de terre (Pomi di terra)[57], parfois sont grosses et rouges, d’autres fois petites et jaunes : cette diversité provient de la différence des stations ou de la force de la culture. Les meilleures sont en somme celles qui sont bien nourries, grosses et tendres, qui sont au dehors rougeâtres et blanches en dedans, et qui ont le goût presque semblable à celui des Châtaignes, sinon qu’elles sont un peu aigrelettes.

» La terre propre à la culture des Pommes de terre doit être humide et aérée. On laboure le terrain en y creusant de profonds sillons, au fond desquels on a l’habitude de les planter après les avoir coupées en morceaux, mais de façon à laisser un ou deux yeux sur chaque morceau, pour qu’ils puissent germer. On les place à deux pieds de distance les uns des autres, puis on les recouvre avec la terre du sillon en ayant soin d’aplanir le terrain pour qu’ils demeurent à la profondeur d’un pied. Cette plantation se fait ordinairement vers la fin de Février ou au commencement de Mars ; en Août on fauche les feuilles, et finalement en Novembre et dans tout le cours de l’Hiver on récolte les Pommes de terre.

»….. D’autres, après avoir fumé et labouré la terre trois fois, tracent des sillons avec la même charrue, placent les Pommes de terre à un pied de distance dans chaque sillon, et les recouvrent avec la terre des côtés. Lorsqu’ils voient que les tiges s’élèvent de six ou sept pouces, ils remplissent le sillon avec la charrue en la faisant avec soin passer à droite et à gauche. Après cinq ou six semaines, ils fendent et amoindrissent le plus possible la terre qui est restée au sommet des sillons pour achever de les remplir[58].

» Comme les Pommes de terre épuisent passablement le sol, il convient de le bien gouverner. Aussi quand l’année suivante on en replante dans le même champ, on doit de nouveau répandre le fumier dans les sillons où l’on veut les planter, autrement toute la force de la plante se dirigerait vers les feuilles, et les racines resteraient alors sèches et petites.

» Les Pommes de terre hâtives se récoltent au commencement de l’Hiver, les tardives en Février. On les conserve soit dans un grenier bien sec, soit dans des pots d’argile. Celles qui sont destinées à la table se maintiennent très bien dans une cave, ou dans un tonneau, en les disposant par couches, savoir une de Pommes de terre, puis une autre de feuilles sèches, et successivement : de cette manière on peut fort bien les garder fraîches jusqu’à la fin de l’Été. D’autres, pour mieux les conserver, les enfouissent sous terre ; mais le plus souvent, il arrive qu’elles se gâtent, surtout dans les temps humides et froids.

»… Il y a peu de temps encore, la culture des Pommes de terre était tout à fait négligée ; elle le serait encore, si, il y a quelques années, le très érudit signor Balio Sagramoso, qui se plaît à activer les progrès de la nation et ceux de l’humanité, n’en avait pas conseillé la plantation… On doit vraiment s’étonner que les Pommes de terre aient tardé si longtemps à trouver quelque crédit auprès des Italiens. »

Baldini cherche alors par des expériences assez singulières à établir la bonne réputation des Pommes de terre. Il en fait cuire, en prépare des extraits qu’il distille, en obtient une liqueur assez acide pour verdir le sirop de violette et produire effervescence dans les solutions alcalines. Il verse ensuite cette liqueur dans du sang humain, provenant de saignées, constate la coagulation du sérum, et d’autres effets suivant la qualité du sang.

« Toutes ces expériences, ajoute-t-il, me parurent les plus propres à découvrir la nature des Pommes de terre et à nous permettre de concevoir ce qu’elles peuvent produire en nous. En m’appuyant sur ces observations, je crois pouvoir en librement déduire que la vertu des Pommes de terre est de celles qui délaient le sang visqueux, et cela avec lenteur, quand il est devenu tel, et qui lui font prendre une forte consistance lorsqu’il est trop liquide. Donc, les Pommes de terre doivent beaucoup contribuer à adoucir nos humeurs et à les rendre meilleures. Par conséquent, elles sont très utiles à ceux qui souffrent de la poitrine ou qui peuvent avoir des suppurations, en raison de leur principe balsamique et fortifiant.

» Étant donné la valeur de ce végétal si communément déprécié, qui ne se fût empressé d’en favoriser la culture, surtout lorsqu’il faut reconnaître que ce n’est qu’avec lui qu’on peut conjurer la disette et fournir alors un aliment aux familles pauvres ? Certaines gens diront peut-être : Les Pommes de terre ne conviennent qu’aux pays où le climat est différent du nôtre ; nous ne sommes pas sûrs qu’elles pourront produire des racines chez nous. Mais c’est une idée fausse, puisqu’en plusieurs parties de l’Italie où l’on en a planté, elles ont merveilleusement germé.

»… D’un autre côté, l’erreur populaire que les Pommes de terre engendrent des flegmes, est née de la mauvaise habitude que nous avons, les uns vis-à-vis des autres, de décrier tout ce qui n’a pas été consacré par la coutume. Et en attendant, les bonnes choses continuent à être discréditées.

»… Monseigneur Bâcher, évêque de la Marche d’Ancône, a fait une découverte qui devient fort importante, et qui pourrait le devenir infiniment plus, si la répétition de son expérience venait à en prouver la constance. En effet, il a remarqué que les Pommes de terre, au lieu d’être plantées au Printemps pour donner fruit en Automne, lorsqu’elles sont mises en terre aussitôt après la moisson, fleurissaient en Octobre et produisaient de gros et nombreux tubercules bons à récolter en Décembre. On tiendrait par suite les Pommes de terre en plus grande estime, si l’on avait la certitude qu’on peut en substituer la culture à celle des Céréales, lorsque les moissons sont trop maigres, ou qu’elles sont détruites par la grêle, ou par tout autre fléau qui les frappe si souvent ».

On n’aura pas oublié, sans doute, que, pour les mois de culture ou de récolte cités par Baldini, cet auteur n’avait en vue que ce qui devait se passer dans le Sud de l’Italie.

Nous arrivons au XIXe siècle, qu’on pourrait appeler le siècle d’expansion de la Pomme de terre. Il n’y a eu d’arrêt dans cette expansion, qu’à partir de l’année 1845, en raison des graves désastres causés par la maladie, bien connue aujourd’hui et qui est due à l’extraordinaire propagation d’un Champignon parasite nommé Phytophtora infestans. Mais les années suivantes, les attaques de la maladie n’ont pas tardé à faiblir quelque peu, ce qui a contribué à relever le courage des cultivateurs. Puis, quelques méthodes ont été suivies pour tâcher autant que possible de se mettre à l’abri du fléau, et insensiblement la culture de la Pomme de terre a pris une extension nouvelle. Il serait fastidieux et sans grand intérêt de suivre pas à pas, dans tous les États de l’Europe, les progrès successifs de cette culture. Nous nous contenterons de citer ici les constatations que nous avons relevées dans le récent ouvrage de M. Charles Baltet, L’Horticulture dans les cinq parties du monde (1895), en faisant avec lui le tour de l’Europe.

« ANGLETERRE. — Les Pommes de terre qui arrivent par la Tamise sont soumises au mesurage ou au pesage par un « swornmeter » avant le débarquement, puis transportées à leur marché spécial, Great Northern, et dans les magasins particuliers « Wharves », sur les rives du Fleuve, où elles sont soumises à un criblage de classement. Le Chemin de fer Great Northern a créé auprès de la Station King’s cross Terminus, dans le West-End, d’immenses docks où viennent se ranger et les wagons de Pommes de terre, et les véhicules des acheteurs. Ce débouché permet à notre Parmentière[59] de figurer aux tableaux de 1891 pour une superficie de 530, 311 hectares, ayant fourni un rendement moyen de 119 quintaux à l’hectare. La surface est ainsi répartie dans la Grande-Bretagne :

Angleterre : 143,630 hectares ;

Écosse : 56,640 hectares ;

Pays de Galles : 15,370 hectares ;

Irlande : 304,660 hectares.

La Production irlandaise a été de 30,855,900 quintaux.

» Jersey. — Dans une année, l’île a produit 50,000 tonnes de Pommes de terre, récoltées sur 125 hectares et livrées immédiatement à la consommation.

» Belgique. — Nous pouvons dire que si l’Europe produit pour 3 milliards 500 millions de Pommes de terre, la Belgique consacre à cette Solanée 6,77 pour 100 de son territoire, et dépasse ainsi la proportion des autres États européens… Un bon paquetage est indispensable. Les cultivateurs de Saint-Trond qui expédiaient jusqu’à 5,500,000 kilogrammes de Pommes de terre en Angleterre, ont perdu une partie de leur clientèle par suite d’un triage incomplet des tubercules et d’un emballage trop primitif ; ils ont dû y remédier.

» Hollande. — La province de Gröningue cultive surtout la Pomme de terre ; le rendement moyen y atteint de 180 à 250 hectolitres à l’hectare, évalué de 1fr. à 1fr. 50 pour la féculerie. En 1892, la Hollande consacrait à la Pomme de terre 152,064 hectares, rapportant 33,165,697 hectolitres.

» Danemark. — La Pomme de terre occupe 52,000 hectares dans les champs et les jardins, et rapporte 5,000,000 d’hectolitres de tubercules.

» Norvège. — En 1890, la Pomme de terre couvrait 36,000 hectares et fournissait 10,000,000 d’hectolitres de tubercules.

» Suède. — La nourriture de la population est constituée, en grande partie, par la Pomme de terre ; elle y fut importée en 1725 ; depuis sa culture s’est développée à ce point qu’elle occupe actuellement 160,000 hectares sur 200,000 consacrés aux légumes, sur l’ensemble du territoire. La production annuelle atteint 20,000,000 hectolitres, dont 3,000,000 pour la distillation. Parmi les 250 ou 300 sortes connues ou expérimentées, la mieux caractérisée porte le nom de Pomme de terre Munsö ; puis la variété Suartsjö, et quelques types également indigènes.

» Russie. — La Pomme de terre est de préférence élevée en plein champ. Elle est aussi cultivée parmi les primeurs.

» GRECE. — La production de la Pomme de terre dépasse aujourd’hui la consommation y et le trop plein se dirige vers la Turquie.

» BULGARIE. — La culture des Pommes de terre commence seulement à se répandre, la région montagneuse étant quelque peu en retard.

» AUTRICHE-HONGRIE. — En 1891, il est entré à Vienne 20,000 wagons de Pommes de terre… La Pomme de terre est populaire, tout en étant restreinte pour les variétés. On en transporte par charretées vers les agglomérations de population et les marchés. Les calculs de la Statistique classent le territoire autrichien second parmi les États de l’Europe, d’après la surface consacrée à la Pomme de terre. Cette Solanée occupe 4,8 pour 100 de l’étendue des terres cultivées, ce qui place l’Autriche-Hongrie entre la Belgique et la Hollande, où le sol est mieux utilisé. L’Autriche produit pour 600,000,000 de francs de Pomme de terre par an.

» ALLEMAGNE. — La Pomme de terre figure dans tous les districts sous plusieurs variétés ménagères, fourragères ou féculières. La Statistique de 1883 fixe l’importance de cette culture à 2,907,400 hectares, soit 5,4 p. 100 du territoire, et la production à 249,000,000 de quintaux. Le rendement actuel a conservé sa moyenne de 769,14 par hectare.

» SUISSE. — La Pomme de terre dépasse 9,000,000 d’hectolitres : les arrivages allemands et français comblent l’insuffisance de la récolte.

» ITALIE. — La Pomme de terre forme deux séries : la première récolte est pour les amateurs de primeurs ; la seconde, plus commune, arrive encore de bonne heure sur les marchés d’Europe et d’Afrique. La surface totale cultivée, en Italie, en 1890, était de 175,000 hectares, ayant produit 7,500,000 quintaux de tubercules.

» ESPAGNE. — Dans les provinces du centre, les Pommes de terre approvisionnent copieusement les marchés.

» PORTUGAL. — La Pomme de terre se plaît dans les sables de l’Alentejo et fournit, en année ordinaire, 3,000,000 d’hectolitres de tubercules. »

Nous ne pourrions, faute de documents, suivre les différents progrès qu’a faits la culture de la Pomme de terre dans les autres parties du monde. Mais nous croyons ne pas devoir terminer ce chapitre sans faire connaître les constatations récentes qu’a publiées M. Charles Baltet dans son même ouvrage.

« LE CAP. — La production d’une année : 270,000 hectolitres de Pommes de terre.

» AUSTRALIE. — La Pomme de terre fournit 30,000 tonnes (Australie méridionale).

» TASMANIE. — La Pomme de terre constitue une spécialité pour la Tasmanie, depuis que l’île a été colonisée : de grandes quantités en ont été apportées dans les Gouvernements voisins. Les Pommes de terre de Brown-River sont supérieures à toutes les variétés renommées de l’Angleterre et de l’Amérique ; Cucular-Head et la Côte nord-ouest fournissent aussi de gros tubercules. La production de 1891 a monté à 73,158 tonnes anglaises ; l’année précédente, il en était exporté 33,386 tonnes estimées à 101,047 livres sterling, la plus grande quantité aux Colonies australiennes de Victoria, de la Nouvelle-Galles du Sud et de l’Australie méridionale.

» CANADA. — La Pomme de terre trouve au Canada des sols légers, sableux, bien égouttés, qui lui sont favorables. Parmi les recommandables, la précoce Early-rose et la tardive Garnett-Chili sont répandues partout ; puis. Hâtive de Vermont, Hâtive d’Ohio, Flocon de neige, Chicago-Market, Saint-Patrick, Rose tardive, Mammoth Prolific, Clark’s, Puritan, Polaris.

» ÉTATS-UNIS. — La Pomme de terre, classée immédiatement après les Céréales, vient partout, mais mieux dans la région septentrionale, pour le rendement et la qualité ; les autres contrées vont s’y approvisionner des éléments de plantation, La ville de Cambridge, État de New-York, est un centre pour cette sorte d’affaires. La température des États du Sud et du Centre nuit au développement complet du tubercule ; il atteint au contraire de belles proportions dans les sols irrigués des Montagnes Rocheuses. La production annuelle est évaluée à 500,000,000 de francs. Les États supérieurement cotés sont : New-York, Pensylvanie, Ohio, Michigan, Iowa, Illinois, Visconsin, Indiana, Minnesota, Missouri, Kansas, Nebraska, Californie, Dakota, Oregon, Montmédy, Washington. La variété dominante est Early rose. Le rendement moyen peut atteindre 500 boisseaux de 36 livres par acre de 41 ares. Sont également propagées partout les précoces Early Ohio et Early Maine, et Lee’ s Favorite ; puis Gem, Surprise, Beauty of Hebron. Parmi les tardives, While Star est à grand rendement et plus fine en qualité que les bonnes Mammoth Pearl, St-Patrick, Grange.

» D’une façon générale, la plus grosse récolte est celle de la Pomme de terre. Une moitié de la superficie des fermes à légumes est consacrée à cette plante, dont les tubercules de semences sont souvent récoltés dans les États du Nord, spécialement celui de New-York. Ces tubercules, qui arrivent à une bonne maturité en Août, peuvent être replantés en Octobre ou Novembre par le cultivateur du Sud : la garde des tubercules de Mai jusqu’à cette date serait difficile dans le climat du Golfe. La Pomme de terre universellement cultivée est Early-rose, très appréciée aux États-Unis comme Pomme de terre potagère. Le sol qui la produit est fortement fumé, et le produit net à l’hectare est de 700 à 800 francs. Depuis 1880, la valeur de la production a doublé.

» MEXIQUE. — Les Pommes de terre sont installées seulement à la portée des villes et des ports de mer.

» VENEZUELA. — La Pomme de terre rend 30,000 kilogrammes à l’hectare.

» RÉPUBLIQUE ARGENTINE. — La Pomme de terre fournit 400,000 kilogrammes à l’exportation.

» PÉROU. — (Région de la Sierra, partie montagneuse et culminante du Pérou, Cordillères des Andes) : Les indigènes des parties élevées du versant occidental de la Cordillère désignent sous le nom de Curo, la Pomme de terre sylvestre, distincte de celle qu’ils cultivent, appelée Papa. Par sa partie aérienne, le type primitif ne s’éloigne guère de l’espèce améliorée, mais ses tiges souterraines s’étendent considérablement. Quand les Indiens labourent la terre, ils recueillent un grand nombre de tubercules que la charrue met à découvert ; puis ils parquent leurs porcs sur le terrain labouré. A 3,000 mètres d’altitude, le sol accidenté du Département de l’Aucucho est encore favorable à cette Solanée. Une variété spéciale « Chancha » est d’une grande précocité. Dans le Département de Puno, sur les bords du Lac Titicaca, on conserve les Pommes de terre d’une récolte à l’autre, en les séchant au soleil ou en les soumettant à l’action de la gelée, ce qui constitue un insipide aliment qui ne peut être mangé que par les indigènes, ou par des affamés qui ne disposent de nul autre comestible. On le désigne sous le nom de « Chudo ».

» (Région de la Montana) : La Pomme de terre se présente sous différentes formes, rondes ou oblongues, jaunes ou violettes, et de moyenne grosseur. Propriétaires et Colons en tirent bon parti. »

M. Baltet a oublié de nous renseigner sur la situation où se trouve la culture de la Pomme de terre au Chili. Des renseignements particuliers nous permettent de dire que cette culture est en voie de progression, aussi bien pour la qualité des tubercules que pour leur rendement.



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  1. Gardeners’ Chronicle, t. XXV.
  2. — Dans le n° du 31 octobre 1895 du Journal of Horticulture, se trouve un article consacré à une conférence faite deux jours auparavant par M. Arthur Sutton, sur les Potatoes à la Société royale d’horticulture de Londres. Nous trouvons dans cet article quelques détails sur Gerarde qui ne sont pas sans intérêt, « il est de toute probabilité, dit le rédacteur, que Gerarde a été le premier cultivateur de la Pomme de terre, en Angleterre. On ne connaît pas exactement l’emplacement même où il l’a cultivée, mais cela se trouve approximativement établi par l’une de ses lettres adressée à son patron, Lord Burghley, que Gerarde a ainsi datée : « de ma « maison, à Holborn, dans les faubourgs de Londres, ce 1er décembre 1597. » Mais Gerarde, dont le nom est écrit Gerrard dans un bail daté de 1604, a eu à sa disposition un autre jardin, qui lui avait été loué avec des conditions particulièrement agréables en reconnaissance de son « habileté singulière, de son savoir et de son ingéniosité à planter et conserver les plantes, herbes, fleurs et fruits de toute espèce ». Ce jardin, qui avait deux acres de superficie*, était situé près de Somerset House (Strand) et garanti par Anne, reine d’Angleterre, moyennant la somme de cinq shellings comme redevance, et la rente annuelle de quatre pence pour 21 ans de durée ». « C’était donc, dit le rédacteur de l’article, deux pence par acre. Quel merveilleux changement s’est opéré depuis lors ! Les deux acres de terre en question ne seraient pas loués maintenant pour deux pence par pouce superficiel. Il est à présumer, ajoute-t-il, « que Gerarde a cultivé la précieuse plante dans le Jardin du Strand, mais pas bien longtemps, car il mourut cinq ans environ après la signature du bail.

    *Cette superficie de deux acres peut être évaluée à 8,093 mètres carrés environ.
  3. — Sous le titre de son Herhall, John Gerarde a fait imprimer son portrait. Il est représenté tenant à la main une sommité fleurie du Solanum tuberosum, comme pour indiquer que c’était, de toutes les plantes, celle à laquelle il attachait le plus de prix.
  4. — Herbe de Sainte-Barbe (Barbarea vulgaris).
  5. — Corolle.
  6. — Pétales.
  7. — Battates ou Patates (Convolvulus Batatas).
  8. — Il s’agit de Charles de l’Escluse d’Arras, plus connu sous son nom latinisé Clusius, dont il sera question plus loin.
  9. — C’est la première fois qu’on voit paraitre ce terme de Pommes, qui devait plus tard, en France, servir à désigner le précieux tubercule sous le nom de Pomme de terre.
  10. — Ceci est une erreur singulière, car la corolle dont il s’agit n’en a que cinq.
  11. — La statue qui a été ainsi élevée à l’amiral Drake nous semble lui accorder plus de droits à la reconnaissance publique qu’il n’en a réellement. D’autant plus que c’est à Charles de l’Escluse, comme nous le verrons plus loin, que l’Allemagne doit d’avoir possédé la Pomme de terre au XVIe siècle.
  12. Transactions of the Horticuliural Society, — Joseph Banks était un savant très considéré en Angleterre : il était Président de la Société royale de Londres. C’est grâce à ses puissantes sollicitations que les collections d’histoire naturelle du savant français La Billardière, saisies dans l’île de Java par les Hollandais, qui étaient en guerre avec la France, furent restituées à cet explorateur par le Gouvernement anglais, lequel avait fait acheter les vaisseaux qui les portaient. Joseph Banks les renvoya en France et poussa même la délicatesse jusqu’à éviter de les regarder ; il aurait craint, écrivait-il à M. de Jussieu, d’enlever une seule idée botanique à un homme qui était allé les conquérir au péril de sa vie (Lasègue, Musée botanique de M. Benjamin Delessert).
  13. — Si W. Raleigh n’a pas contribué de sa personne à apporter la Pomme de terre de la Virginie en Angleterre, il existe des preuves authentiques qu’il a cultivé le précieux tubercule dans sa propriété de l’Oriel, à Youghal, comté de Cork, en Irlande. L’Association des jardiniers irlandais célébrait récemment le 3e centenaire de l’introduction de la Pomme de terre en Irlande, à Dublin, le 9 décembre 1896. Cette introduction, d’après J. Banks, y aurait été faite par les soins d’un ancêtre de Sir Robert Southwell.
  14. — « Taratoufli veut dire aussi Truffes ».
  15. — « Let in rain potatoes, and hail kissing comfits… » Pleuvez, Patates, qu’il tombe une grêle de dragées… (Les Joyeuses Commères de Windsor, de Shakespeare, Acte V, Scène 5).
  16. Quelques documents pour l’histoire de la Pomme de terre (1874).
  17. Loudon’s Encyclopedia of Gardening, Londres, 1828.
  18. Gardener’s Dictionary, 8° édition (1768).
  19. — Nous avons traduit root, racine, par le mot Tubercule, A cette époque, en France comme en Angleterre, on appelait à tort les tubercules des racines.
  20. — Miller entend-il parler d’une nouvelle importation de la Pomme de terre faite en Angleterre à cette date ? Il ne le dit pas. Or nous avons vu que la première introduction remontait à 1586.
  21. — Le genre Solanum présente des étamines dont les anthères s’ouvrent par deux pores au sommet, et un fruit à deux loges ; dans le genre Lycopersicum, les anthères ont une déhiscence longitudinale et le fruit a plusieurs loges.
  22. — Il convient de prendre note de cette utile observation de Miller.
  23. — G. Bauhin a, en effet, dans son Pinax Theatri hotanici, publié à Bâle en 1623, réuni sous des dénominations nouvelles toutes les dénominations diverses qui avaient été données aux mêmes plantes par les auteurs qui l’avaient précédé. C’est un travail d’autant plus remarquable qu’il exigeait la connaissance approfondie des espèces et de toute leur synonymie.
  24. — Environ de 60 à 90 centimètres.
  25. — Environ 7 à 8 centimètres.
  26. — Le texte latin porte quatuor. Nous verrons, par la seconde description qu’il eu donne dans son Prodromos Theatri botanici, qu’il en trouvera communément cinq (staminula.., communiter quinque).
  27. — C’est la Morelle noire (Solanum nigrum).
  28. — Il s’agit du tubercule.
  29. — Il est à remarquer que les graines ou tubercules reçus par G. Bauhin et les deux autres médecins ne pouvaient provenir que des distributions faites par Clusius.
  30. — Castor Durante, dans son Herbario nuovo (Venise, 1584), nous apprend que les Truffes (Tubera) portaient alors en Italie les noms de Tartufi et Turtufoli.
  31. — La coudée étant évaluée à 0m,44, la longueur de la tige se trouvait avoir de 2m,20 à 2m,60 environ.
  32. — A. de Candolle signale ce caractère comme la seule différence existant entre la Pomme de terre de De l’Escluse et nos variétés actuelles.
  33. — Une once ou 30 grammes et demi, deux onces : 61 grammes.
  34. — Ce fait que l’on obtenait alors, dans l’année même du semis, des pieds qui fleurissaient mais ne donnaient pas de tubercules, est très intéressant à constater. C’est en général le contraire qui se produit aujourd’hui : on obtient souvent, dans les mêmes conditions, de petits tubercules et pas de fleurs.
  35. — C’est une corruption du nom italien Tartufoli.
  36. — Cette phrase et la précédente présentent un grand intérêt au point de vue de l’introduction de la Pomme de terre en Allemagne, et de sa réintroduction en Italie.
  37. — Il s’agit de l’Ansérine Quinoa (Chenopodium Quinoa de Willdenow).
  38. — Ce que dit ici Clusius prouve qu’il avait connaissance de la relation d’Heriot.
  39. — Par ce terme de jardins (Hortus), il ne faut peut-être entendre que les jardins des Herboristes (Pharmaciens ou Droguistes de l’époque), qui existaient dans les grandes villes. Ces jardins étaient alors généralement consacrés à la culture des plantes médicinales, et en même temps à celle des végétaux nouveaux, rares ou intéressants à divers titres. Les échanges de plantes entre les possesseurs de ces jardins étaient fréquents.
  40. — Voir : Huit lettres de Charles de l’Escluse (Journal de Botanique, 1895).
  41. — Soit de Om,90 à 1m,30.
  42. — Il s’agit de la corolle.
  43. — Cette constatation serait intéressante a noter, si elle ne semblait pas copiée dans Ch. de l’Escluse.
  44. — Cette assertion erronée a été reproduite sans contrôle par divers auteurs. On pourrait presque soupçonner qu’elle a été écrite de mauvaise foi, car G. Bauhin connaissait le Rariorum plantarum Historia de Clusius, puisque sa description rappelle en partie celle de cet auteur.
  45. — Charles de l’Escluse ne paraît pas avoir tenu compte de l’envoi de ce dessin, qu’il ne mentionne même pas. De là peut-être le motif de la rancune que lui en garde G. Bauhin, et qui a assez mal inspiré ce dernier en trompant l’opinion sur la véritable origine de la Pomme de terre.
  46. — C’est-à-dire de 0m,90 à 1m,30 environ.
  47. — La petite palme des Anciens était longue de 4 doigts, c’est-à-dire d’environ 7 à 8 centimètres. Une palme et demie correspond à 10 à 12 centimètres environ.
  48. — Cette observation est fort intéressante. Le fait qu’elle signale ne pouvait échapper à Clusius, si minutieux dans ses descriptions. Nous pensons qu’on peut lui donner cette interprétation, que la plante, mieux cultivée, commençant à produire de plus gros tubercules, ne donnait plus autant de fruits.
  49. — On remarquera combien ces tubercules avaient gagné en volume depuis le commencement du siècle, puisqu’il s’agit ici d’une longueur d’au moins 7 a 10 centimètres.
  50. — Peut-être s’agirait-il en ce cas du Topinambour qui a été introduit en Europe vers l’année 1616, en provenance du Canada.
  51. Cenni storici sulla introduzione di varie plante nell’agricultura ed orticultura toscana (Aperçu historique sur l’introduction de diverses plantes dans l’agriculture et l’horticulture de la Toscane).
  52. — Nous avons cité plus haut un extrait de l’ouvrage de Jérôme Cardan.
  53. Quelques documents pour l’histoire de la Pomme de terre (1874).
  54. — « Le grand préjugé contre l’usage de la Pomme de terre comme aliment pour l’homme, disait Sainte-Beuve, venait de l’idée qu’elle était per le creature, c’est-à-dire pour les porcs. Bonstetten, sachant le cas que le peuple faisait des Anglais à cause de leur grande dépense en voyage, imagina de faire lire dans les églises du baillage de Locarno une exhortation à cultiver les Pommes de terre, en ajoutant que la Pomme de terre était chaque jour servie à la table du roi des Anglais. Neuf ans après, à Genève, un habitant de ces pauvres vallées vint le remercier de l’effet qu’avait produit sa predica, son prône. La Pomme de terre, grâce à la recommandation, avait prospéré. » (Causeries du Lundi.)
  55. — Ces renseignements nous apprennent que c’est à cette époque que la variété anglaise de la Pomme de terre, à peau jaunâtre, a été introduite sur le Continent européen.
  56. De’ Pomi di terra Ragionamento (Naples, 1783).
  57. — Baldini s’est inspiré, pour écrire ce Mémoire, des ouvrages de Duhamel de Monceau, et en particulier des Éléments d’Agriculture de cet auteur, parus en 1762.
  58. — « Zanon, Della coltivazione et dell’uso delle Patate », En Italie, la Pomme de terre s’appelle encore Patata.
  59. — On sait que François de Neufchâteau avait proposé de nommer ainsi la Pomme de terre, en l’honneur de Parmentier. Mais ce synonyme n’est guère usité.