Histoire de ma vie (Sand, édition Gerhard)/Texte entier

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Wolfgang Gerhard (3 volumes, 13 tomesp. --178).
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HISTOIRE DE MA VIE.








HISTOIRE


DE MA VIE


par


Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres ;
Dignité envers soi-même ;
Sincérité devant Dieu.

Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.


TOME PREMIER.



PARIS, 1855.


LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.





PREMIÈRE PARTIE.[1]





CHAPITRE PREMIER.

Pourquoi ce livre ? — C’est un devoir de faire profiter les autres de sa propre expérience. — Lettres d’un Voyageur. — Confessions de J.-J. Rousseau. — Mon nom et mon âge. — Reproches à mes biographes. — Antoine Delaborde, maître Paulmier et maître Oiselier. — Affinités mystérieuses. — Éloge des oiseaux. — Histoire d’Agathe et de Jonquille. — L’oiselier de Venise.


Je ne pense pas qu’il y avait de l’orgueil et de l’impertinence à écrire l’histoire de sa propre vie, encore moins à choisir, dans les souvenirs que cette vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine d’être conservés. Pour ma part, je crois accomplir un devoir, assez pénible même, car je ne connais rien de plus malaisé que de se définir et de se résumer en personne.

L’étude du cœur humain est de telle nature, que plus on s’y absorbe, moins on y voit clair ; et pour certains esprits actifs, se connaître est une étude fastidieuse et toujours incomplète. Pourtant je l’accomplirai, ce devoir ; je l’ai toujours eu devant les yeux ; je me suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j’ai toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes : une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence.

Une insurmontable paresse (c’est la maladie des esprits trop occupés et celle de la jeunesse par conséquent) m’a fait différer jusqu’à ce jour d’accomplir cette tâche ; et, coupable peut-être envers moi-même, j’ai laissé publier sur mon compte un assez grand nombre de biographies pleines d’erreurs, dans la louange comme dans le blâme. Il n’est pas jusqu’à mon nom qui ne soit une fable dans certaines de ces biographies, publiées d’abord à l’étranger et reproduites en France avec des modifications de fantaisie. Questionnée par les auteurs de ces récits, appelée à donner les renseignements qu’il me plairait de fournir, j’ai poussé l’apathie jusqu’à refuser à des personnes bienveillantes le plus simple indice. J’éprouvais, je l’avoue, un dégoût mortel à occuper le public de ma personnalité, qui n’a rien de saillant, lorsque je me sentais le cœur et la tête remplis de personnalités plus fortes, plus logiques, plus complètes, plus idéales, de types supérieurs à moi-même, de personnages de romans en un mot. Je sentais qu’il ne faut parler de soi au public qu’une fois en sa vie, très sérieusement, et n’y plus revenir.

Quand on s’habitue à parler de soi, on en vient facilement à se vanter, et cela, très involontairement, sans doute, par une loi naturelle de l’esprit humain, qui ne peut s’empêcher d’embellir et d’élever l’objet de sa contemplation. Il y a même de ces vanteries naïves dont on ne doit pas s’effrayer lorsqu’elles sont revêtues des formes du lyrisme, comme celles des poètes, qui ont, sur ce point, un privilége spécial et consacré. Mais l’enthousiasme de soi-même qui inspire ces audacieux élans vers le ciel n’est pas le milieu où l’ame puisse se poser pour parler longtemps d’elle-même aux hommes. Dans cette excitation, le sentiment de ses propres faiblesses lui échappe. Elle s’identifie avec la Divinité, avec l’idéal qu’elle embrasse : s’il se trouve en elle quelque retour vers le regret et le repentir, elle l’exagère jusqu’à la poésie du désespoir et du remords ; elle devient Werther, ou Manfred, ou Faust, ou Hamlet, types sublimes au point de vue de l’art, mais qui, sans le secours de l’intelligence philosophique, sont devenus parfois de funestes exemples ou des modèles hors de portée.

Que ces grandes peintures de plus puissantes émotions de l’ame des poètes restent pourtant à jamais vénérées ! et disons bien vite qu’on doit pardonner aux grands artistes de s’être drapés ainsi des nuages de la foudre ou des rayons de la gloire. C’est leur droit, et en nous donnant le résultat de leurs plus sublimes émotions, ils ont accompli leur mission souveraine. Mais disons aussi que dans des conditions plus humbles, et sous des formes plus vulgaires, on peut accomplir un devoir sérieux, plus immédiatement utile à ses semblables, en se communiquant à eux sans symbole, sans auréole et sans piédestal.

Il est certainement impossible de croire que cette faculté des poètes, qui consiste à idéaliser leur propre existence et à en faire quelque chose d’abstrait et d’impalpable, soit un enseignement bien complet. Utile et vivifiant, il l’est sans doute ; car tout esprit s’élève avec celui des rêveurs inspirés, tout sentiment s’épure ou s’exalte en les suivant à travers ces régions de l’extase ; mais il manque à ce baume subtil, versé par eux sur nos défaillances, quelque chose d’assez important, la réalité.

Eh bien ! il en coûte à un artiste de toucher à cette réalité, et ceux qui s’y complaisent sont vraiment bien généreux ! Pour ma part, j’avoue que je ne puis porter aussi loin l’amour du devoir, et que ce n’est pas sans un grand effort que je vais descendre dans la prose de mon sujet.

J’avais toujours trouvé qu’il était de mauvais goût non seulement de parler de soi, mais encore de s’entretenir longtemps avec soi-même. Il y a peu de jours, peu de momens dans la vie des êtres ordinaires où ils soient intéressans ou utiles à contempler. Je me suis sentie pourtant dans ces jours et dans ces heures-là quelquefois comme tout le monde, et j’ai pris la plume alors pour épancher quelque vive souffrance qui me débordait, ou quelque violente anxiété qui s’agitait en moi. La plupart de ces fragmens n’ont jamais été publiés, et me serviront de jalons pour l’examen que je vais faire de ma vie. Quelques-uns seulement ont pris une forme à demi confidentielle, à demi littéraire, dans des lettres publiées à certains intervalles et datées de divers lieux. Elles ont été réunies sous le titre de Lettres d’un voyageur. À l’époque où j’écrivis ces lettres, je ne me sentis pas trop effrayée de parler de moi-même, parce que ce n’était pas ouvertement et littéralement de moi-même que je parlais alors. Ce voyageur était une sorte de fiction, un personnage convenu, masculin comme mon pseudonyme, vieux quoique je fusse encore jeune ; et dans la bouche de ce triste pélerin, qui en somme était une sorte de héros de roman, je mettais des impressions et des réflexions plus personnelles que je ne les aurais risquées dans un roman, où les conditions de l’art sont plus sévères.

J’avais besoin alors d’exhaler certaines agitations, mais non le besoin d’occuper de moi mes lecteurs.

Je l’ai peut-être moins encore aujourd’hui, ce besoin puéril chez l’homme et dangereux tout au moins chez l’artiste. Je dirai pourquoi je ne l’ai pas, et aussi pourquoi je vais pourtant écrire sur ma propre vie, comme si je l’avais, comme on mange par raison sans éprouver aucun appétit.

Je ne l’ai pas, parce que je me trouve arrivée à un âge de calme où ma personnalité n’a rien à gagner à se produire, et où je n’aspirerais qu’à la faire oublier, à l’oublier moi-même entièrement, si je ne suivais que mon instinct et si je ne consultais que mon goût. Je ne cherche plus le mot des énigmes qui ont tourmenté ma jeunesse, j’ai résolu en moi bien des problèmes qui m’empêchaient de dormir. On m’y a aidée, car à moi seule je n’aurais vraisemblablement rien éclairci.

Mon siècle a fait jaillir les étincelles de la vérité qu’il couve ; je les ai vues, et je sais où en sont les foyers principaux, cela me suffit. J’ai cherché jadis la lumière dans des faits de psychologie. C’était absurde. Quand j’ai compris que cette lumière était dans des principes, et que ses principes étaient en moi sans venir de moi, j’ai pu, sans trop d’effort ni de mérite, entrer dans le repos de l’esprit. Celui du cœur ne s’est point fait et ne se fera jamais. Pour ceux qui sont nés compatissans, il y aura toujours à aimer sur la terre, par conséquent à plaindre, à servir, à souffrir. Il ne faut donc point chercher l’absence de douleur, de fatigue et d’effroi, à quelque âge que ce soit de la vie, car ce serait l’insensibilité, l’impuissance, la mort anticipée. Quand on a accepté un mal incurable, on le supporte mieux.

Dans ce calme de la pensée et dans cette résignation du sentiment, je ne saurais avoir d’amertume contre le genre humain qui se trompe, ni d’enthousiasme pour moi-même qui me suis trompée si longtemps. Je n’ai donc aucun attrait de lutte, aucun besoin d’expansion qui me porte à parler de mon présent ou de mon passé.

Mais j’ai dit que je regardais comme un devoir de la faire, et voici pourquoi :

Beaucoup d’êtres humains vivent sans se rendre un compte sérieux de leur existence, sans comprendre et presque sans chercher quelles sont les vues de Dieu à leur égard, par rapport à leur individualité aussi bien que par rapport à la société dont ils font partie. Ils passent parmi nous sans se révéler, parce qu’ils végètent sans se connaître, et, bien que leur destinée, si mal développée qu’elle soit, ait toujours son genre d’utilité ou de nécessité conforme aux vues de la Providence, il est fatalement certain que la manifestation de leur vie reste incomplète et moralement inféconde pour le reste des hommes.

La source la plus vivante et la plus religieuse du progrès de l’esprit humain, c’est, pour parler la langue de mon temps, la notion de solidarité[2]. Les hommes de tous les temps l’ont senti instinctivement ou distinctement, et toutes les fois qu’un individu s’est trouvé investi du don plus ou moins développé de manifester sa propre vie, il a été entraîné à cette manifestation par le désir de ses proches ou par une voix intérieure non moins puissante. Il lui a semblé alors remplir une obligation, et c’en était une en effet, soit qu’il eût à raconter les événemens historiques dont il avait été le témoin, soit qu’il eût fréquenté d’importantes individualités, soit enfin qu’il eût voyagé et apprécié les hommes et les choses extérieures à un point de vue quelconque.

Il y a encore un genre de travail personnel qui a été plus rarement accompli, et qui, selon moi, a une utilité tout aussi grande, c’est celui qui consiste à raconter la vie intérieure, la vie de l’ame, c’est-à-dire l’histoire de son propre esprit et de son propre cœur, en vue d’un enseignement fraternel. Ces impressions personnelles, ces voyages ou ces essais de voyage dans le monde abstrait de l’intelligence ou du sentiment, racontés par un esprit sincère et sérieux, peuvent être un stimulant, un encouragement, et même un conseil pour les autres esprits engagés dans le labyrinthe de la vie. C’est comme un échange de confiance et de sympathie qui élève la pensée de celui qui raconte et de celui qui écoute. Dans la vie intime, un mouvement naturel nous porte à ces sortes d’expansions à la fois humbles et dignes. Qu’un ami, un frère vienne nous avouer les tourmens et les perplexités de sa situation, nous n’avons pas de meilleur argument pour le fortifier et le convaincre que des argumens tirés de notre propre expérience, tant nous sentons alors que la vie d’un ami c’est la nôtre propre, comme la vie de chacun est celle de tous. « J’ai souffert les mêmes maux, j’ai traversé les mêmes écueils, et j’en suis sorti ; donc tu peux guérir et vaincre. » Voilà ce que l’ami dit à l’ami, ce que l’homme enseigne à l’homme. Et lequel de nous, dans ces momens de désespoir et d’accablement où l’affection et le secours d’un autre être sont indispensables, n’a pas reçu une forte impression des épanchemens de cette ame dans laquelle il allait épancher la sienne ?

Certes alors c’est l’ame la plus éprouvée qui a le plus de pouvoir sur l’autre. Dans l’émotion, nous ne cherchons guère l’appui du sceptique railleur ou superbe ; c’est vers un malheureux de notre espèce, souvent même vers un plus malheureux que nous, que nous tournons nos regards et que nous tendons nos mains. Si nous le surprenons dans un moment de détresse, il connaîtra la pitié et pleurera avec nous. Si nous l’invoquons lorsqu’il est dans l’exercice de sa force et de sa raison, il nous instruira et nous sauvera peut-être ; mais à coup sûr il n’aura d’action sur nous qu’autant qu’il nous comprendra, et pour qu’il nous comprenne il faut qu’il ait à nous faire une confidence en retour de la nôtre.

Le récit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est donc l’enseignement de tous ; ce serait le salut de tous si chacun savait ce qui l’a fait souffrir et connaître ce qui l’a sauvé. C’est dans cette vue sublime et sous l’empire d’une foi ardente que saint Augustin écrivit ses Confessions, qui furent celles de son siècle et le secours efficace de plusieurs générations de chrétiens.

Un abîme sépare les Confessions de Jean-Jacques Rousseau de celles du Père de l’Eglise. Le but du philosophe du dix-huitième siècle semble plus personnel, partant moins sérieux et moins utile. Il s’accuse afin d’avoir l’occasion de se disculper, il révèle des fautes ignorées afin d’avoir le droit de repousser des calomnies publiques.

Aussi c’est un monument confus d’orgueil et d’humilité qui parfois nous révolte par son affectation, et souvent nous charme et nous pénètre par sa sincérité. Tout défectueux et parfois coupable que soit cet illustre écrit, il porte avec lui de graves enseignemens, et plus le martyr s’abîme et s’égare à la poursuite de son idéal, plus ce même idéal nous frappe et nous attire.

Mais on a trop longtemps jugé les Confessions de Jean-Jacques au point de vue d’une apologie purement individuelle. Il s’est rendu complice de ce mauvais résultat en le provoquant par les préoccupations personnelles mêlées à son œuvre. Aujourd’hui que ses amis et ses ennemis personnels ne sont plus, nous jugeons l’œuvre de plus haut. Il ne s’agit plus guère pour nous de savoir jusqu’à quel point l’auteur des Confessions fut injuste ou malade, jusqu’à quel point ses détracteurs furent impies ou cruels. Ce qui nous intéresse, ce qui nous éclaire et nous influence, c’est le spectacle de cette ame inspirée aux prises avec les erreurs de son temps et les obstacles de sa destinée philosophique, c’est le combat de ce génie épris d’austérité, d’indépendance et de dignité, avec le milieu frivole, incrédule ou corrompu qu’il traversait, et qui, réagissant sur lui à toute heure, tantôt par la séduction, tantôt par la tyrannie, l’entraîna tantôt dans l’abîme du désespoir, et tantôt le poussa vers de sublimes protestations.

Si la pensée des Confessions était bonne, s’il y avait devoir à se chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables, je ne suis pas de ceux qui reculeraient devant cette pénitence publique. Je crois que mes lecteurs me connaissent assez, en tant qu’écrivain, pour ne pas me taxer de couardise. Mais, à mon avis, cette manière de s’accuser n’est pas humble, et le sentiment public ne s’y est pas trompé. Il n’est pas utile, il n’est pas édifiant de savoir que Jean-Jacques a volé trois livres dix sous à mon grand-père, d’autant plus que le fait n’est pas certain[3]. Pour moi, je me souviens d’avoir pris dans mon enfance dix sous dans la bourse de ma grand’mère pour les donner à un pauvre, et même de l’avoir fait en cachette et avec plaisir. Je trouve qu’il n’y a point là sujet de se vanter, ni de s’accuser. C’était tout simplement une bêtise, car pour les avoir je n’avais qu’à les demander.

Or, la plupart de nos fautes, à nous autres honnêtes gens, ne sont rien de plus que des bêtises, et nous serions bien bons de nous en accuser devant des gens malhonnêtes qui font le mal avec art et préméditation. Le public se compose des uns et des autres. C’est lui faire un peu trop la cour que de se montrer pire que l’on est, pour l’attendrir ou pour lui plaire.

Je souffre mortellement quand je vois le grand Rousseau s’humilier ainsi et s’imaginer qu’en exagérant, peut-être en inventant ces péchés-là, il se disculpe des vices de cœur que ses ennemis lui attribuaient. Il ne les désarma certainement pas par ses Confessions : et ne suffit-il pas, pour le croire pur et bon, de lire les parties de sa vie où il oublie de s’accuser ? Ce n’est que là qu’il est naïf, on le sent bien.

Qu’on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanité, vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification.

Je n’ai jamais compris qu’un accusé pût répondre quelque chose sur les bancs du crime. S’il est coupable, il le devient encore plus par le mensonge, et son mensonge dévoilé ajoute l’humiliation et la honte à la rigueur du châtiment. S’il est innocent, comment peut il s’abaisser jusqu’à vouloir le prouver ?

Et encore là il s’agit de l’honneur et de la vie. Dans le cours ordinaire de l’existence, il faut, ou s’aimer tendrement soi-même, ou avoir quelque projet sérieux à faire réussir, pour s’attacher passionnément à repousser la calomnie qui atteint tous les hommes, même les meilleurs, et pour vouloir absolument prouver l’excellence de soi. C’est parfois une nécessité de la vie publique ; mais dans la vie privée on ne prouve point sa loyauté par des discours ; et, comme nul ne peut prouver qu’il ait atteint à la perfection, il faut laisser à ceux qui nous connaissent le soin de nous absoudre de nos travers et d’apprécier nos qualités.

Enfin, comme nous sommes solidaires les uns des autres, il n’y a point de faute isolée. Il n’y a point d’erreur dont quelqu’un ne soit la cause ou le complice, et il est impossible de s’accuser sans accuser le prochain, non pas seulement l’ennemi qui nous attaque, mais encore parfois l’ami qui nous défend. C’est ce qui est arrivé à Rousseau, et cela est mal. Qui peut lui pardonner d’avoir confessé Mme de Warens en même temps que lui ?

Pardonne-moi, Jean-Jacques, de te blâmer en fermant ton admirable livre des Confessions ! Je te blâme, et c’est te rendre hommage encore puisque ce blâme ne détruit pas mon respect et mon enthousiasme pour l’ensemble de ton œuvre.

Je ne fais point ici un ouvrage d’art, je m’en défends même, car ces choses ne valent que par la spontanéité et l’abandon, et je ne voudrais pas raconter ma vie comme un roman. La forme emporterait le fond.

Je pourrai donc parler sans ordre et sans suite, tomber même dans beaucoup de contradictions. La nature humaine n’est qu’un tissu d’inconséquences, et je ne crois point du tout mais du tout à ceux qui prétendent s’être toujours trouvés d’accord avec le moi de la veille.

Mon ouvrage se ressentira donc par la forme de ce laisser-aller de mon esprit, et pour commencer, je laisserai là l’exposé de ma conviction sur l’utilité de ces Mémoires, et je le compléterai par l’exemple du fait, au fur et à mesure du récit que je vais commencer.

Qu’aucun de ceux qui m’ont fait du mal ne s’effraie, je ne me souviens pas d’eux ; qu’aucun amateur de scandale ne se réjouisse, je n’écris pas pour lui.

Je suis née l’année du couronnement de Napoléon, l’an XII de la République française (1804). Mon nom n’est pas Marie-Aurore de Saxe, marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l’ont découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. François Dudevant, ne s’attribue aucun titre. Il n’a jamais été que sous-lieutenant d’infanterie, et il n’avait que vingt-sept ans quand je l’ai épousé. En faisant de lui un vieux colonel de l’empire, on l’a confondu avec M. Delmare, personnage d’un de mes romans. Il est vraiment trop facile de faire la biographie d’un romancier en transportant les fictions de ses contes dans la réalité de son existence. Les frais d’imagination ne sont pas grands.

On nous a peut-être confondus aussi, lui et moi, avec nos parens.

Marie-Aurore de Saxe était ma grand’mère, le père de mon mari était colonel de cavalerie sous l’empire. Mais il n’était ni rude, ni grognon : c’était le meilleur et le plus doux des hommes.

À ce propos, et j’en demande bien pardon à mes biographes ; mais, au risque de me brouiller avec eux et de payer leur bienveillance d’ingratitude, je le ferai ! je ne trouve ni délicat, ni convenable, ni honnête, que pour m’excuser de n’avoir pas persévéré à vivre sous le toit conjugal, et d’avoir plaidé en séparation, on accuse mon mari de torts dont j’ai absolument cessé de me plaindre depuis que j’ai reconquis mon indépendance. Que le public, à ses momens perdus, s’entretienne des souvenirs d’un procès de ce genre, et qu’il en ait gardé une impression plus ou moins favorable à l’un ou à l’autre, cela ne se peut empêcher ; et il n’y a pas à s’en soucier de part ni d’autre, quand on a cru devoir affronter et subir la publicité de pareils débats. — Mais les écrivains qui s’attachent à raconter la vie d’un autre écrivain, ceux surtout qui sont prévenus en sa faveur et qui veulent le grandir ou le réhabiliter dans l’opinion publique, ceux-là ne devraient pas agir contre son sentiment et sa pensée, en frappant d’estoc et de taille autour de lui. La tâche d’un écrivain en pareil cas est celle d’un ami, et les amis ne doivent pas manquer aux égards qui sont, après tout, de morale publique. Mon mari est vivant et ne lit ni mes écrits ni ceux qu’on fait sur mon compte. C’est une raison de plus pour moi de désavouer les attaques dont il est l’objet à propos de moi. Je n’ai pu vivre avec lui, nos caractères et nos idées différaient essentiellement. Il avait des motifs pour ne point consentir à une séparation légale, dont il éprouvait pourtant le besoin, puisqu’elle existait de fait. De conseils imprudens l’ont engagé à provoquer des débats publics qui nous ont contraints à nous accuser l’un l’autre. Triste résultat d’une législation imparfaite et que l’avenir amendera. Depuis que la séparation a été prononcée et maintenue, je me suis hâtée d’oublier mes griefs, en ce sens que toute récrimination publique contre lui me semble de mauvais goût, et ferait croire à une persistance de ressentimens dont je ne suis pas complice.

Ceci posé, on devine que je ne transcrirai pas dans mes mémoires les pièces de mon procès. Ce serait me faire ma tâche trop penible que d’y donner place aux rancunes puériles et aux souvenirs amers. J’ai beaucoup souffert de tout cela ; mais je n’écris pas pour me plaindre et pour me faire consoler. Les douleurs que j’aurais à raconter à propos d’un fait purement personnel n’auraient aucune utilité générale. Je ne raconterai que celles qui peuvent atteindre tous les hommes. Encore une fois donc, amateurs de scandale, fermez mon livre dès la première page, il n’est pas fait pour vous.

Ceci est probablement tout ce que j’aurai à conclure de mon mariage, et je l’ai dit tout de suite pour obéir à un arrêt de ma conscience.

Il n’est pas prudent, je le sais, de désavouer des biographes bien disposés en votre faveur, et qui peuvent vous menacer d’une édition revue et corrigée ; mais je n’ai jamais été prudente en quoi que ce soit, et je n’ai point vu que ceux qui se donnaient la peine de l’être fussent plus épargnés que moi. À chances égales, il faut agir selon l’impulsion de son vrai caractère.

Je laisse là le chapitre du mariage jusqu’à nouvel ordre, et je reviens à celui de ma naissance.

Cette naissance, qui m’a été reprochée si souvent et si singulièrement des deux côtés de ma famille, est un fait assez curieux, en effet, et qui m’a parfois donné à réfléchir sur la question des races.

Je soupçonne mes biographes étrangers particulièrement d’être fort aristocrates, car ils m’ont tous gratifiée d’une illustre origine, sans vouloir tenir compte, eux qui devaient être si bien informés, d’une tache assez visible dans mon blason.

On n’est pas seulement l’enfant de son père, on est aussi un peu, je crois, celui de sa mère. Il me semble même qu’on l’est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés de la façon la plus immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Or, si mon père était l’arrière-petit-fils d’Auguste II, roi de Pologne et si, de ce côté, je me trouve d’une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente de Charles X et de Louis XVIII, il n’en est pas moins vrai que je tiens au peuple par le sang, d’une manière tout aussi intime et directe ; de plus, il n’y a point de bâtardise de ce côté-là.

Ma mère était une pauvre enfant du vieux pavé de Paris ; son père, Antoine Delaborde, était maître paulmier et maître oiselier, c’est à dire qu’il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux Oiseaux, après avoir tenu un petit estaminet avec billard, dans je ne sais quel coin de Paris, où, du reste, il ne fit point ses affaires.

Le parrain de ma mère avait, il est vrai, un nom illustre dans la partie des oiseaux : il s’appelait Barra ; et ce nom se lit encore au boulevard du Temple, au-dessus d’un édifice de cages de toutes dimensions, où sifflent toujours joyeusement une foule de volatiles que je regarde comme autant de parrains et de marraines, mystérieux patrons avec lesquels j’ai toujours eu des affinités particulières.

Expliquera qui voudra ces affinités entre l’homme et certains êtres secondaires dans la création. Elles sont tout aussi réelles que les antipathies et les terreurs insurmontables que nous inspirent certains animaux inoffensifs. Quant à moi, la sympathie des animaux m’est si bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d’un fait prodigieux. J’ai fait à cet égard des éducations merveilleuses ; mais les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j’aie jamais exercé une puissance fascinatrice, et s’il y a de la fatuité à s’en vanter, c’est à eux que j’en demande pardon.

Je tiens ce don de ma mère, qui l’avait encore plus que moi, et qui marchait toujours dans notre jardin accompagnée de pierrots effrontés, de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en pleine liberté, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les avaient nourris. Je gagerais bien qu’elle tenait cette influence de son père, et que celui-ci ne s’était point fait oiselier par un simple hasard de situation, mais par une tendance naturelle à se rapprocher des êtres avec lesquels l’instinct l’avait mis en relation. Personne n’a refusé à Martin, à Carter et à Van Amburgh une puissance particulière sur l’instinct des animaux féroces. J’espère qu’on ne me contestera pas trop mon savoir-faire et mon savoir-vivre avec les bipèdes emplumés qui jouaient peut-être un rôle fatal dans mes existences antérieures.

Plaisanterie à part, il est certain que chacun de nous a une prévention marquée, quelquefois même violente, pour ou contre certains animaux. Le chien joue un rôle exorbitant dans la vie de l’homme, et il y a bien là quelque mystère qu’on n’a pas sondé entièrement. J’ai eu une servante qui avait la passion des cochons, et qui s’évanouissait de désespoir quand elle les voyait passer entre les mains du boucher ; tandis que moi, élevée à la campagne, rustiquement même, et devant m’être habituée à voir ces animaux qu’on nourrit chez nous en grand nombre, j’en ai toujours eu une terreur puérile, insurmontable, jusqu’au point de perdre la tête si je me vois entourée de cette gent immonde : j’aimerais cent fois mieux me voir au milieu des lions et des tigres.

C’est peut-être que tous les types, departis chacun spécialement à chaque race d’animaux, se retrouvent dans l’homme. Les physionomistes ont constaté des ressemblances physiques ; qui peut nier les ressemblances morales ? N’y a-t-il pas parmi nous des renards, des loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches ? La grossièreté humaine est souvent basse et féroce comme l’appétit du pourceau, et c’est ce qui me cause le plus de terreur et de dégoût chez l’homme. J’aime le chien, mais pas tous les chiens. J’ai même des antipathies marquées contre certains caractères d’individus de cette race. Je les aime un peu rebelles, hardis, grondeurs et indépendans.

Leur gourmandise à tous me chagrine. Ce sont des êtres excellens, admirablement doués, mais incorrigibles sur certains points où la grossièreté de la brute reprend trop ses droits. L’homme-chien n’est pas un beau type.

Mais l’oiseau, je le soutiens, est l’être supérieur dans la création.

Son organisation est admirable. Son vol le place matériellement au-dessus de l’homme, et lui crée une puissance vitale que notre génie n’a pu encore nous faire acquérir. Son bec et ses pattes possèdent une adresse inouïe. Il a des instincts d’amour conjugal, de prévision et d’industrie domestique ; son nid est un chef-d’œuvre d’habileté, de sollicitude et de luxe délicat. C’est la principale espèce où le mâle aide la femelle dans les devoirs de la famille, et où le père s’occupe, comme l’homme, de construire l’habitation, de préserver et de nourrir les enfans. L’oiseau est chanteur, il est beau, il a la grace, la souplesse, la vivacité, l’attachement, la morale, et c’est bien à tort qu’on en a fait souvent le type de l’inconstance. En tant que l’instinct de fidélité est départi à la bête, il est le plus fidèle des animaux. Dans la race canine si vantée, la femelle seule a l’amour de la progéniture, ce qui la rend supérieure au mâle ; chez l’oiseau, les deux sexes, doués d’égales vertus, offrent l’exemple de l’idéal dans l’hyménée. Qu’on ne parle donc pas légèrement des oiseaux. Il s’en faut de fort peu qu’ils ne nous valent ; et comme musiciens et comme poètes, ils sont naturellement mieux doués que nous. L’homme-oiseau c’est l’artiste.

Puisque je suis sur le chapitre des oiseaux (et pourquoi ne l’épuiserais-je pas, puisque je me suis permis une fois pour toutes les interminables digressions ?), je citerai un trait dont j’ai été témoin et que j’aurais voulu raconter à Buffon, ce doux poète de la nature. J’élevais deux fauvettes de différens nids et de différentes variétés : l’une à poitrine jaune, l’autre à corsage gris. La poitrine jaune, qui s’appelait Jonquille, était de quinze jours plus âgée que la poitrine grise, qui s’appelait Agathe. Quinze jours pour une fauvette (la fauvette est le plus intelligent et le plus précoce de nos petits oiseaux), cela équivaut à dix ans pour une jeune personne.

Jonquille était donc une fillette fort gentille, encore maigrette et mal emplumée, ne sachant voler que d’une branche à l’autre, et même ne mangeant point seule ; car les oiseaux que l’homme élève se développent beaucoup plus lentement que ceux qui s’élèvent à l’état sauvage. Les mères fauvettes sont beaucoup plus sévères que nous, et Jonquille aurait mangé seule quinze jours plus tôt, si j’avais eu la sagesse de l’y forcer en l’abandonnant à elle-même et en ne cédant pas à ses importunités.

Agathe était un petit enfant insupportable. Elle ne faisait que remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille, qui commençait à réfléchir et à se poser des problèmes, une patte rentrée sous le duvet de sa robe, la tête enfoncée dans les épaules, les yeux à demi fermés.

Pourtant elle était encore très petite-fille, très gourmande, et s’efforçait de voler jusqu’à moi pour manger à satiété, dès que j’avais l’imprudence de la regarder.

Un jour j’écrivais je ne sais quel roman qui me passionnait un peu ; j’avais placé à quelque distance la branche verte sur laquelle perchaient et vivaient en bonne intelligence mes deux élèves. Il faisait un peu frais. Agathe, encore à moitié nue, s’était serrée et blottie sous le ventre de Jonquille, qui se prêtait à ce rôle de mère avec une complaisance généreuse. Elles se tinrent tranquilles toutes les deux pendant une demi-heure, dont je profitai pour écrire ; car il était rare qu’elles me permissent tant de loisir dans la journée.

Mais enfin l’appétit se réveilla, et Jonquille sautant sur une chaise, puis sur ma table, vint effacer le dernier mot au bout de ma plume, tandis qu’Agathe, n’osant quitter la branche, battait des ailes et allongeait de mon côté son bec entr’ouvert avec des cris désespérés.

J’étais au milieu de mon dénoûment, et pour la première fois je pris de l’humeur contre Jonquille. Je lui fis observer qu’elle était d’âge à manger seule, qu’elle avait sous le bec une excellente pâtée dans une jolie soucoupe, et que j’étais résolue à ne point fermer les yeux plus longtemps sur sa paresse. Jonquille, un peu piquée et tétue, prit le parti de bouder et de retourner sur sa branche. Mais Agathe ne se résigna pas de même, et se tournant vers elle, lui demanda à manger avec une insistance incroyable. Sans doute elle lui parla avec une grande éloquence, ou si elle ne savait pas encore bien s’exprimer, elle eut dans la voix des accens à déchirer un cœur sensible. Moi, barbare, je regardais et j’écoutais sans bouger, étudiant l’émotion très visible de Jonquille, qui semblait hésiter et se livrer un combat intérieur fort extraordinaire.

Enfin, elle s’arme de résolution, vole d’un seul élan jusqu’à la soucoupe, crie un instant, espérant que la nourriture viendra d’elle-même à son bec : puis elle se décide et entame la pâtée. Mais, ô prodige de sensibilité ! elle ne songe pas à apaiser sa propre faim ; elle remplit son bec, retourne à la branche, et fait manger Agathe avec autant d’adresse et de propreté que si elle eût été déjà mère.

Depuis ce moment Agathe et Jonquille ne m’importunèrent plus, et la petite fut nourrie par l’aînée, qui s’en tira bien mieux que moi, car elle la rendit propre, luisante, grasse, et sachant se servir elle-même beaucoup plus vite que je n’y serais parvenue. Ainsi cette pauvrette avait fait de sa compagne une fille adoptive, elle, qui n’était encore qu’un enfant, et elle n’avait appris à se nourrir elle-même que poussée et vaincue par un sentiment de charité maternelle envers sa compagne[4].

Un mois après, Jonquille et Agathe, toujours inséparables, quoique de même sexe et de variétés différentes, vivaient en pleine liberté sur les grands arbres de mon jardin. Elles ne s’écartaient pas beaucoup de la maison, et elles élisaient leur domicile de préférence sur la cime d’un grand sapin. Elles étaient longuettes, lisses et fraîches. Tous les jours, comme c’était la belle saison, et que nous mangions en plein air, elles descendaient à tire d’ailes sur notre table, et se tenaient autour de nous comme d’aimables convives, tantôt sur notre épaule, tantôt volant au devant du domestique qui apportait les fruits, pour les goûter sur l’assiette avant nous.

Malgré leur confiance en nous tous, elles ne se laissaient prendre et retenir que par moi, et à quelque moment que ce fût de la journée, elles descendaient du haut de leur arbre à mon appel, qu’elles connaissaient fort bien et ne confondaient jamais avec celui des autres personnes. Ce fut une grande surprise pour un de mes amis qui arrivait de Paris que de m’entendre appeler des oiseaux perdus dans les hautes branches, et de les voir accourir immédiatement. Je venais de parier avec lui que je les ferais obéir, et comme il n’avait pas assisté à leur éducation, il crut un instant à quelque diablerie.

J’ai eu aussi un rouge-gorge qui, pour l’intelligence et la mémoire, était un être prodigieux ; un milan royal, qui était une bête féroce pour tout le monde, et qui vivait avec moi dans de tels rapports d’intimité qu’il se perchait sur le bord du berceau de mon fils, et, de son grand bec, tranchant comme un rasoir, il enlevait délicatement et avec un petit cri tendre et coquet les mouches qui se posaient sur le visage de l’enfant. Il y mettait tant d’adresse et de précaution qu’il ne le réveilla jamais. Ce monsieur était pourtant d’une telle force et d’une telle volonté qu’il s’envola un jour après avoir roulé sous lui et brisé une cage énorme où on l’avait mis, parce qu’il devenait dangereux pour les personnes qui lui déplaisaient. Il n’y avait point de chaîne dont il ne coupât les anneaux fort lestement, et les plus grands chiens en avaient une terreur insurmontable.

Je n’en finirais pas avec l’histoire des oiseaux que j’ai eus pour amis et pour compagnons. À Venise, j’ai vécu tête à tête avec un sansonnet plein de charmes, qui s’est noyé dans le canaletto à mon grand désespoir : ensuite avec une grive que j’y ai laissée et dont je ne me suis pas séparée sans douleur. Les Vénetiens ont un grand talent pour élever les oiseaux, et il y avait, dans un coin de rue, un jeune gars qui faisait des merveilles en ce genre. Un jour il mit à la loterie et gagna je ne sais combien de sequins. Il les mangea dans la journée dans un grand festin qu’il donna à tous ses amis en guenilles.

Puis, le lendemain, il revint s’asseoir dans son coin, sur les marches d’un abordage, avec ses cages pleines de pies et de sansonnets qu’il vendait tout instruits aux passans, et avec lesquels il s’entretenait avec amour du matin au soir. Il n’avait aucun chagrin, aucun regret d’avoir fait manger son argent à ses amis. Il avait trop vécu avec les oiseaux pour n’être pas artiste. C’est ce jour-là qu’il me vendit mon aimable grive cinq sous. Avoir pour cinq sous une compagne belle, bonne, gaie, instruite, et qui ne demande qu’à vivre un jour avec vous pour vous aimer toute sa vie, c’est vraiment trop bon marché ! Ah ! les oiseaux ! qu’on les respecte peu et qu’on les apprécie mal !

Je me suis passé la fantaisie d’écrire un roman où les oiseaux jouent un rôle assez important, et où j’ai essayé de dire quelque chose sur les affinités et les influences occultes. C’est Teverino, auquel je renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai pas redire ce que j’ai mieux développé ailleurs. Je sais bien que je n’écris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d’autres affaires en tête que de se mettre au courant d’une collection de romans et de lire l’histoire d’un individu étranger au monde officiel.

Les gens de mon métier n’écrivent jamais que pour un certain nombre de personnes placées dans des situations ou perdues dans des rêveries analogues à celles qui les occupent. Je ne craindrai donc pas d’être outrecuidante en priant ceux qui n’ont rien de mieux à faire que de relire certaines pages de moi pour compléter celles qu’ils ont sous les yeux.

Ainsi, dans Teverino, j’ai inventé une jeune fille ayant pouvoir, comme la première Eve, sur les oiseaux de la création, et je veux dire ici que ce n’est point là une pure fantaisie ; pas plus que les merveilles qu’on raconte en ce genre du poétique et admirable imposteur Apollonius de Tyane ne sont des fables contraires à l’esprit du christianisme. Nous vivons dans un temps où l’on n’explique pas bien encore les causes naturelles qui ont passé jusqu’ici pour des miracles, mais où l’on peut déjà constater que rien n’est miracle ici-bas, et que les lois de l’univers, pour n’être pas toutes sondées et définies, n’en sont pas moins conformes à l’ordre éternel.

Mais il est temps de clore ce chapitre des oiseaux et d’en revenir à celui de ma naissance.



CHAPITRE DEUXIÈME.

De la naissance et du libre arbitre. — Frédéric-Auguste. — Aurore de Kœnigsmark. — Maurice de Saxe. — Aurore de Saxe. — Le comte de Horn. — Mesdemoiselles Verrières et les beaux esprits du dix-huitième siècle. — M. Dupin de Francueil. — Madame Dupin de Chenonceaux. — L’abbé de Saint-Pierre.


Donc, le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des pauvres et des petits ; et comme ce qu’on appelle la fatalité, c’est le caractère de l’individu ; comme le caractère de l’individu, c’est son organisation ; comme l’organisation de chacun de nous est le résultat d’un mélange ou d’une parité de races, et la continuation, toujours modifiée, d’une suite de types s’enchaînant les uns aux autres ; j’en ai toujours conclu que l’hérédité naturelle, celle du corps et de l’ame, établissait une solidarité assez importante entre chacun de nous et chacun de ses ancêtres.

Car nous avons tous des ancêtres, grands et petits, plébéiens et patriciens ; ancêtres signifie patres, c’est-à-dire une suite de pères, car le mot n’a point de singulier. Il est plaisant que la noblesse ait accaparé ce mot à son profit, comme si l’artisan et le paysan n’avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne pouvait porter le titre sacré de père à moins d’avoir un blason, comme si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe que dans l’autre.

Ce que je pense de la noblesse de race, je l’ai écrit dans le Piccinino, et je n’ai peut-être fait ce roman que pour faire les trois chapitres où j’ai développé mon sentiment sur la noblesse. Telle qu’on l’a entendue jusqu’ici, elle est un préjugé monstrueux, en tant qu’elle accapare au profit d’une classe de riches et de puissans la religion de la famille, principe qui devrait être cher et sacré à tous les hommes. Par lui-même ce principe est inaliénable, et je ne trouve pas complète cette sentence espagnole : Cada uno es hijo de sus obras. C’est une idée généreuse et grande que d’être le fils de ses œuvres et de valoir autant par ses vertus que le patricien par ses titres. C’est cette idée qui a fait notre grande révolution : mais c’est une idée de réaction, et les réactions n’envisagent jamais qu’un côté des questions, le côté que l’on avait trop méconnu et sacrifié.

Ainsi, il est très vrai que chacun est le fils de ses œuvres ; mais il est également vrai que chacun est le fils de ses pères, de ses ancêtres, patres et matres. Nous apportons en naissant des instincts qui ne sont qu’un résultat du sang qui nous a été transmis, et qui nous gouverneraient comme une fatalité terrible, si nous n’avions pas une certaine somme de volonté qui est un don tout personnel accordé à chacun de nous par la justice divine.

À ce propos (et ce sera encore une digression), je dirai que, selon moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis le dogme affreux de la prédestination auraient dû, pour être logiques et ne pas outrager la bonté de Dieu, supprimer l’atroce fiction de l’enfer, comme je la supprime, moi, dans mon ame et dans ma conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous un certain instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit l’expérience, de nous sauver enfin, que ce soit par l’amour bien entendu de soi-même, ou par l’amour de la vérité absolue.

On objecterait en vain les idiots, les fous, et une certaine variété d’homicides qui sont sous l’empire d’une monomanie furieuse et qui rentrent, par conséquent, dans la catégorie des fous et des idiots.

Toute règle a son exception qui la confirme ; toute combinaison, si parfaite qu’elle soit, a ses accidens. Je suis convaincue qu’avec le progrès des sociétés et l’éducation meilleure du genre humain, ces funestes accidens disparaîtront, de même que la somme de fatalité que nous apportons avec nous en naissant, devenant le résultat d’une meilleure combinaison d’instincts transmis, sera notre force et l’appui naturel de notre logique acquise, au lieu de créer des luttes incessantes entre nos penchans et nos principes.

C’est peut-être trancher un peu hardiment des questions qui ont occupé pendant des siècles la philosophie et la théologie que d’admettre, comme j’ose le faire, une somme d’esclavage et une somme de liberté.

Les religions ont cru qu’elles ne pouvaient s’établir sans admettre ou sans rejeter le libre arbitre d’une manière absolue. L’Eglise de l’avenir comprendra, je crois, qu’il faut tenir compte de la fatalité, c’est-à-dire de la violence des instincts, de l’entraînement des passions. Celle du passé l’avait déjà pressenti puisqu’elle avait admis un purgatoire, un moyen terme entre l’éternelle damnation et l’éternelle béatitude. La théologie du genre humain perfectionnée admettra les deux principes, fatalité et liberté. Mais comme nous en avons fini, je l’espère, avec le manichéisme, elle admettra un troisième principe, qui sera la solution de l’antithèse, la grâce.

Ce principe, elle ne l’inventera pas, elle ne fera que le conserver ; car c’est, dans son antique héritage, ce qu’elle aura de meilleur et de plus beau à exhumer. La grâce, c’est l’action divine, toujours fécondante et toujours prête à venir au secours de l’homme qui l’implore. Je crois à cela, et ne saurais croire à Dieu sans cela.

L’ancienne théologie avait esquissé ce dogme à l’usage d’hommes plus naïfs et plus ignorans que nous, et par suite aussi de l’insuffisance des lumières du temps. Elle avait dit : tentation de Satan, libre arbitre et secours de la grâce pour vaincre Satan. Ainsi, trois termes qui ne s’équilibrent pas, deux contre un, liberté absolue du choix et secours de la toute-puissance de Dieu pour résister à la fatalité, à la tentation du diable, qui doit céder, être terrassé facilement. Si cela eût été vrai, comment donc expliquer l’imbécilité humaine qui continuait à satisfaire ses passions et à se donner au diable, malgré la certitude des flammes éternelles, lorsqu’il lui était si facile de prendre, avec toute la liberté de son esprit et l’appui de Dieu, le chemin de l’éternelle félicité ?

Apparemment, ce dogme n’a jamais bien persuadé les hommes ; ce dogme, parti d’un sentiment austère, enthousiaste, courageux ; ce dogme téméraire jusqu’à l’orgueil et empreint de la passion du progrès, mais sans tenir compte de l’essence même de l’homme : ce dogme, farouche dans son résultat et tyrannique dans ses arrêts, puisqu’il condamne logiquement à l’éternelle haine de Dieu l’insensé qui a librement choisi le culte du mal ; ce dogme-là n’a jamais sauvé personne : les saints n’ont gagné le ciel que par l’amour. La peur n’a pas empêché les faibles de rouler dans l’enfer catholique.

En séparant absolument l’ame du corps, l’esprit de la matière, l’Eglise catholique devait méconnaître la puissance de la tentation et décréter qu’elle avait son siége dans l’enfer. Mais si la tentation est en nous-mêmes, si Dieu a permis qu’elle y fût, en traçant la loi qui relie le fils à la mère, ou la fille au père, tous les enfans à l’un ou à l’autre, parfois à l’un autant qu’à l’autre : parfois aussi à l’aïeul, ou à l’oncle, ou au bisaïeul (car tous ces phénomènes de ressemblance, tantôt physique, tantôt morale, tantôt physique et morale à la fois, peuvent se constater chaque jour dans les familles) ; il est certain que la tentation n’est pas un élément maudit d’avance, et qu’elle n’est pas l’influence d’un principe abstrait placé en dehors de nous pour nous éprouver et nous tourmenter.

Jean-Jacques Rousseau pensait que nous étions tous nés bons, éducables, et il supprimait ainsi la fatalité ; mais alors comment expliquait-il la perversité générale qui s’emparait de chaque homme au berceau pour le corrompre et inoculer en lui l’amour du mal ? Lui aussi croyait au libre arbitre pourtant ! Il me semble que quand on admet cette liberté absolue de l’homme, il faut, en voyant le mauvais usage qu’il en fait, arriver absolument à douter de Dieu, ou à proclamer son inaction, son indifférence, et nous replonger, pour dernière conséquence désespérée, dans le dogme de la prédestination ; c’est un peu l’histoire de la théologie durant les derniers siècles.

En admettant que l’éducabilité ou la sauvagerie de nos instincts soit ce que je l’ai dit, un héritage qu’il ne nous appartient pas de refuser, et qu’il nous est fort inutile de renier, le mal éternel, le mal en tant que principe fatal, est détruit ; car le progrès n’est point enchaîné par le genre de fatalité que j’admets. C’est une fatalité toujours modifiable, toujours modifiée, excellente et sublime parfois, car l’héritage est parfois un don magnifique auquel la bonté de Dieu ne s’oppose jamais. La race humaine n’est plus une cohue d’êtres isolés allant au hasard, mais un assemblage de lignes qui se rattachent les unes aux autres et qui ne se brisent jamais d’une manière absolue, quand même les noms périssent (médiocre accident dont les nobles seuls s’embarrassent) ; l’influence des conquêtes intellectuelles du temps s’exerce toujours sur la partie libre de l’ame, et quant à l’action divine qui est l’ame même de ce progrès, elle va toujours vivifiant l’esprit humain, qui se dégage ainsi peu à peu des liens du passé et du péché originel de sa race.

Ainsi le mal physique quitte peu à peu notre sang, comme l’esprit du mal quitte notre ame. Tant que nos générations imparfaites luttent encore contre elles-mêmes, la philosophie peut être indulgente et la religion miséricordieuse. Elles n’ont pas le droit de tuer l’homme pour un acte de démence, de le damner pour un faux point de vue.

Lorsqu’elles auront à tracer un dogme nouveau pour des êtres plus forts et plus purs, elles n’auront que faire d’y introduire l’inquisiteur des ténèbres, le bourreau de l’éternité, Satan le chauffeur. La peur n’aura plus d’action sur les hommes elle n’en a déjà plus. La grâce suffira, car ce qu’on a appelé la grâce, c’est l’action de Dieu manifestée aux hommes par la foi.

Devant cet affreux dogme de l’enfer auquel l’esprit humain se refuse, devant la tyrannie d’une croyance qui n’admettait ni pardon ni espoir audelà de la vie, la conscience humaine s’est révoltée. Elle a brisé ses entraves. Elle a brisé la société avec l’Eglise, la tombe de ses pères avec les autels du passé. Elle a pris son vol, elle s’est égarée pour un instant, mais elle retrouvera sa route, ne vous en inquiétez pas.

Me voici encore une fois bien loin de mon sujet, et mon histoire court le risque de ressembler à celle des sept châteaux du roi de Bohême. Eh bien ! que vous importe, mes bons lecteurs ? mon histoire par elle-même est fort peu intéressante. Les faits y jouent le moindre rôle, et les réflexions la remplissent. Personne n’a plus rêvé et moins agi que moi dans sa vie ; vous attendiez-vous à autre chose de la part d’un romancier ?

Ecoutez : ma vie, c’est la vôtre ; car, vous qui me lisez, vous n’êtes point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. Dès lors, tout ce qui m’arrête en mon chemin vous a arrêtés aussi. Vous avez cherché, comme moi, à vous rendre raison de votre existence, et vous avez posé quelques conclusions. Comparez les miennes aux vôtres. Pesez et prononcez. La vérité ne sort que de l’examen.

Nous nous arrêterons donc à chaque pas, et nous examinerons chaque point de vue. Ici, une vérité m’est apparue, c’est que le culte idolâtrique de la famille est faux et dangereux, mais que le respect et la solidarité dans la famille sont nécessaires. Dans l’antiquité, la famille jouait un grand rôle. Puis le rôle s’exagéra son importance, la noblesse se transmit comme un privilége, et les barons du moyen-âge prirent de leur race une telle idée, qu’ils eussent méprisé les augustes familles des patriarches, si la religion n’en eût consacré et sanctifié la mémoire. Les philosophes du dix-huitième siècle ébranlèrent le culte de la noblesse, la révolution le renversa ; mais l’idéal religieux de la famille fut entraîné dans cette destruction, et le peuple qui avait souffert de l’oppression héréditaire, le peuple qui riait des blasons, s’habitua à se croire uniquement fils de ses œuvres. Le peuple se trompa, il a ses ancêtres tout comme les rois. Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses titres ; le travail, le courage, la vertu ou l’intelligence. Chaque homme doué de quelque distinction naturelle la doit à quelque homme qui l’a précédé, ou à quelque femme qui l’a engendré. Chaque descendant d’une ligne quelconque aurait donc des exemples à éviter.

Les illustres lignages en sont remplis ; et ce ne serait pas une mauvaise leçon pour l’enfant que de savoir de la bouche de sa nourrice les vieilles traditions de race qui faisaient l’enseignement du noble au fond de son château.

Artisans qui commencez à tout comprendre, paysans qui commencez à savoir écrire, n’oubliez donc plus vos morts. Transmettez la vie de vos pères à vos fils, faites-vous des titres et des armoiries si vous voulez, mais faites-vous-en tous ! La truelle, la pioche ou la serpe sont d’aussi beaux attributs que le cor, la tour ou la cloche. Vous pouvez vous donner cet amusement si bon vous semble. Les industriels et les financiers se le donnent bien !

Mais vous êtes plus sérieux que ces gens-là. Eh bien ! que chacun de vous cherche à tirer et à sauver de l’oubli les bonnes actions et les utiles travaux de ses aïeux, et qu’il agisse de manière que ses descendans lui rendent le même honneur. L’oubli est un monstre stupide qui a dévoré trop de générations. Combien de héros à jamais ignorés parce qu’ils n’ont pas laissé de quoi se faire élever une tombe ! combien de lumières éteintes dans l’histoire parce que la noblesse a voulu être le seul flambeau et la seule histoire des siècles écoulés ! Échappez à l’oubli, vous tous qui avez autre chose en l’esprit que la nation bornée du présent isolé. Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur. Ce n’est pas à autres fins que j’écris la mienne et que je vais raconter celle de mes parens.

Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, fut le plus étonnant débauché de son temps. Ce n’est pas un honneur bien rare que d’avoir un peu de son sang dans les veines, car il eut, dit-on, plusieurs centaines de bâtards. Il eut de la belle Aurore de Kœnigsmark, cette grande et habile coquette devant laquelle Charles XII recula et qui dut se croire plus redoutable qu’une armée[5], un fils qui le surpasse de beaucoup en noblesse, bien qu’il ne fût jamais que maréchal de France. Ce fut Maurice de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, bon et brave comme son père, mais non moins débauché ; plus avant dans l’art de la guerre, plus heureux aussi et mieux secondé. Aurore de Kœnigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bénéficiaire d’une abbaye protestante ; la même abbaye de Quedlimbourg dont la princesse Amélie de Prusse, sœur de Frédéric-le-Grand et amante du célèbre et malheureux baron de Trenk, fut abbesse aussi par la suite. La Kœnigsmark mourut dans cette abbaye et y fut enterrée. Il y a quelques années, les journaux allemands ont publié qu’on avait fait des fouilles dans les caveaux de l’abbaye de Quedlimbourg, et qu’on y avait trouvé les restes parfaitement embaumés et intacts de l’abbesse Aurore, vêtu avec un grand luxe, d’une robe de brocart couverte de pierreries et d’un manteau de velours rouge doublé de martre. Or, j’ai dans ma chambre, à la campagne, le portrait de la dame encore jeune et d’une beauté éclatante de ton. On voit même qu’elle s’était fardée pour poser devant le peintre. Elle est extrêmement brune, ce qui ne réalise point l’idée que nous nous faisons d’une beauté du Nord. Ses cheveux, noirs comme de l’encre, sont relevés en arrière par des agrafes de rubis, et son front lisse et découvert n’a rien de modeste ; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein ; elle a la robe de brocart d’or couverte de pierreries et le manteau de velours rouge garni de zibeline dont on l’a retrouvée habillée dans son cercueil. J’avoue que cette beauté hardie et souriante ne me plaît pas, et même que, depuis l’histoire de l’exhumation, le portrait me fait un peu peur, le soir, quand il me regarde avec ses yeux brillans.

Il me semble qu’elle me dit alors : « De quelles billevesées embarrasses-tu ta pauvre cervelle, rejeton dégénéré de ma race orgueilleuse De quelle chimère d’égalité remplis-tu tes rêves ? L’amour n’est pas ce que tu crois ; les hommes ne seront jamais ce que tu espères. Ils ne sont faits que pour être trompés par les rois, par les femmes et par eux-mêmes.

À côté d’elle est le portrait de son fils Maurice de Saxe, beau pastel de Latour. Il a une cuirasse éblouissante et la tête poudrée, une belle et bonne figure qui semble toujours dire : En avant, tambour battant, mèche allumée ! et ne pas se soucier d’apprendre le français pour justifier son admission à l’Académie. Il ressemble à sa mère, mais il est blond, d’un ton de peau assez fin ; ses yeux bleus ont plus de douceur et son sourire plus de franchise.

Pourtant le chapitre de ses passions fit souvent tache à sa gloire, entres autres son aventure avec Mme Favart, rapportée avec tant d’ame et de noblesse dans la correspondance de Favart. Une de ses dernières affections fut pour Mlle Verrières[6], dame de l’Opéra, qui habitait avec sa sœur une petite maison des champs, aujourd’hui existant encore, et située au nouveau centre de Paris, en pleine Chaussée-d’Antin. Mlle Verrières eut de leur liaison une fille qui ne fut reconnue que quinze ans plus tard pour fille du maréchal de Saxe, et autorisée à porter son nom par un arrêt du parlement. Cette histoire est assez curieuse comme peinture des mœurs du temps. Voici ce que je trouve à ce sujet dans un vieil ouvrage de jurisprudence :

« La demoiselle Marie-Aurore, fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, maréchal-général des camps et armées de France, avait été baptisée sous le nom de fille de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme. La demoiselle Aurore étant sur le point de se marier, le Sieur de Montglas avait été nommé son tuteur par sentence du Châtelet, du 3 mai 1766. Il y eut de la publicité pour la publication des bans, la demoiselle Aurore ne voulant point consentir à être qualifiée de fille de Sieur la Rivière, encore moins de fille de père et de mère inconnus. La demoiselle Aurore présenta requête à la cour, à l’effet d’être reçue appelante de la sentence du Châtelet. La cour, plaidant Me Thétion pour la demoiselle Aurore, qui fournit la preuve complète, tant par la déposition du sieur Gervais, qui avait accouché sa mère, que par les personnes qui l’avaient tenue sur les fonts baptismaux, etc., qu’elle était fille naturelle du comte de Saxe, et qu’il l’avait toujours reconnue pour sa fille ; Me Massonnet pour le premier tuteur qui s’en rapportait à justice, sur les conclusions conformes de M. Joly de Fleury, avocat général, rendit, le 4 juin 1766, un arrêt qui infirma la sentence du 3 mai précédent ; émendant, nomma Me Giraud, procureur en la cour, pour tuteur de la demoiselle Aurore, la déclara « en possession de l’état de fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, la maintint et garda dans ledit état et possessions d’icelui ; ce faisant, ordonna que l’acte baptistaire inscrit sur les registres de la paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris, à la date de 19 octobre 1748 ; ledit extrait contenant Marie-Aurore, fille, présentée ledit jour à ce baptême par Antoine-Alexandre Colbert, Marquis de Sourdis, et par Geneviève Rinteau, parrain et marraine, sera réformé, et qu’au lieu des noms de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme, il sera, après le nom de Marie-Aurore, fille, ajouté ces mots : NATURELLE DE MAURICE, COMTE DE SAXE, maréchal-général des camps et armées de France, et de Marie Rinteau ; et ce par l’huissier de notre dite cour, porteur du présent arrêt, etc. »[7]

Une autre preuve irrécusable que ma grand’mère eût pu revendiquer devant l’opinion publique, c’est la ressemblance avérée qu’elle avait avec le maréchal de Saxe, et l’espèce d’adoption que fit d’elle la Dauphine, fille du roi Auguste, nièce du maréchal, mère de Charles X et de Louis XVIII. Cette princesse la plaça à Saint-Cyr et se chargea de son éducation et de son mariage, lui intimant défense de voir et fréquenter sa mère.

À quinze ans, Aurore de Saxe sortit de Saint-Cyr pour être mariée au comte de Horn[8], bâtard de Louis XV, et lieutenant du roi à Schlestadt. Elle le vit pour la première fois la veille de son mariage et en eut grand’peur, croyant voir marcher le portrait du feu roi, auquel il ressemblait d’une manière effrayante. Il était seulement plus grand, plus beau, mais il avait l’air dur et insolent. Le soir du mariage, auquel assista l’abbé de Beaumont, mon grand-oncle (fils du duc de Bouillon et de Mlle de Verrières), un valet de chambre dévoué vint dire au jeune abbé, qui était alors presque un enfant, d’empêcher par tous les moyens possibles la jeune comtesse de Horn de passer la nuit avec son mari. Le médecin du comte de Horn fut consulté, et le comte lui-même entendit raison.

Il en résulta que Marie-Aurore de Saxe ne fut jamais que de nom l’épouse de son premier mari ; car ils ne se virent plus qu’au milieu des fêtes princières qu’ils reçurent en Alsace, garnison sous les armes, coups de canon, clefs de la ville présentées sur un plat d’or, harangues des magistrats, illuminations, grands bals à l’hôtel-de-ville ; que sais-je ? tout le fracas de vanité par lequel le monde semblait vouloir consoler cette pauvre petite fille d’appartenir à un homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne connaissait pas, et qu’elle devait fuir comme la mort.

Ma grand’mère m’a souvent raconté l’impression que lui fit, au sortir du cloître, toute la pompe de cette réception. Elle était dans un grand carrosse doré tiré par quatre chevaux blancs ; monsieur son mari était à cheval avec un habit chamarré très magnifiquement. Le bruit du canon faisait autant de peur à Aurore que la voix de son mari. Une seule chose l’enivra, c’est qu’on lui apporta à signer, avec autorisation royale, la grâce des prisonniers. Et tout aussitôt une vingtaine de prisonniers sortirent des prisons d’Etat et vinrent la remercier. Elle se mit alors à pleurer, et peut-être la joie naïve qu’elle ressentit lui fut-elle comptée plus tard par la Providence, lorsqu’elle sortit de prison après le 9 thermidor.

Mais, peu de semaines après son arrivée en Alsace, au beau milieu d’une nuit de bal, M. le gouverneur disparut ; madame la gouvernante dansait, à trois heures du matin, lorsqu’on vint lui dire tout bas que son mari la priait de vouloir passer un instant chez lui. Elle s’y rendit ; mais, à l’entrée de la chambre du comte, elle s’arrêta interdite, se rappelant combien son jeune frère l’abbé lui avait recommandé de n’y jamais pénétrer seule. Elle s’enhardit dès qu’on ouvrit la chambre et qu’elle y vit de la lumière et du monde. Le même valet qui avait parlé le jour du mariage soutenait en ce moment le comte de Horn dans ses bras. On l’avait étendu sur son lit : un médecin se tenait à côté. « Monsieur le comte n’a plus rien à dire à madame la comtesse, s’écria le valet de chambre en voyant paraître ma grand’mère ; emmenez, emmenez madame ! » Elle ne vit qu’une grande main blanche qui pendait sur le bord du lit et qu’on releva vite pour donner au cadavre l’attitude convenable. Le comte de Horn venait d’être tué en duel d’un grand coup d’épée.

Ma grand’mère n’en sut jamais davantage. Elle ne pouvait guère rendre d’autre devoir à son mari que de porter son deuil ; mort ou vivant, c’était toujours de l’effroi qu’il lui avait inspiré.

Je crois, si je ne me trompe, que la Dauphine vivait encore à cette époque, et qu’elle replaça Marie-Aurore dans un couvent. Que ce fût tout de suite ou peu après, il est certain que la jeune veuve recouvra bientôt la liberté de voir sa mère, qu’elle avait toujours aimée, et qu’elle en profita avec empressement[9].

Les demoiselles de Verrières vivaient toujours ensemble dans l’aisance, et menant même assez grand train, encore belles et assez âgées pourtant pour être entourées d’hommages désintéressés. Celle qui fut mon arrière-grand’mère était la plus intelligente et la plus aimable. L’autre avait été superbe ; je ne sais plus de quel personnage elle tenait ses ressources. J’ai ouï dire qu’on l’appelait la Belle et la Bête.

Elles vivaient agréablement, avec l’insouciance que le peu de sévérité des mœurs de l’époque leur permettait de conserver, et cultivant les Muses, comme on disait alors. On jouait la comédie chez elles, M. de la Harpe y jouait lui-même ses pièces encore inédites. Aurore y fit le rôle de Mélanie avec un succès mérité. On s’occupait là exclusivement de littérature et de musique. Aurore était d’une beauté angélique, elle avait une intelligence supérieure, une instruction solide, à la hauteur des esprits les plus éclairés de son temps, et cette intelligence fut cultivée et développée encore par le commerce, la conversation et l’entourage de sa mère. Elle avait, en outre, une voix magnifique, et je n’ai jamais connu de meilleure musicienne. On donnait aussi l’opéra-comique chez sa mère. Elle fit Colette dans le Devin du village, Azémia dans les Sauvages, et tous les principaux rôles dans les opéras de Grétry et les pièces de Sedaine.

Je l’ai entendue cent fois dans sa vieillesse chanter des airs des vieux maîtres italiens, dont elle avait fait depuis sa nourriture plus substantielle : Leo, Porpora, Hasse, Pergolèse, etc. Elle avait les mains paralysées et s’accompagnait avec deux ou trois doigts seulement sur un vieux clavecin criard. Sa voix était chevrotante, mais toujours juste et étendue ; la méthode et l’accent ne se perdent pas. Elle lisait toutes les partitions à livre ouvert, et jamais depuis je n’ai entendit mieux chanter ni mieux accompagner. Elle avait cette manière large, cette simplicité carrée, ce goût pur et cette distinction de prononciation qu’on n’a plus, qu’on ne connaît plus aujourd’hui. Dans mon enfance, elle me faisait dire avec elle un petit duetto italien, de je ne sais plus quel maître : Non mi dir, bel idol mio, Non mi dir ch’io son ingrato.

Elle prenait la partie du ténor, et quelquefois encore, quoiqu’elle eût quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s’élevait à une telle puissance d’expression et de charme, qu’il m’arriva un jour de rester court et de fondre en larmes en l’écoutant. Mais j’aurai à revenir sur ces premières impressions musicales, les plus chères de ma vie. Je vais retourner maintenant sur mes pas et reprendre l’histoire de la jeunesse de ma chère bonne maman.

Parmi les hommes célèbres qui fréquentaient la maison de ma mère, elle connut particulièrement Buffon, et trouva dans son entretien un charme qui resta toujours frais dans sa mémoire. Sa vie fut riante et douce autant que brillante, à cette époque. Elle inspirait à tous l’amour ou l’amitié. J’ai nombre de poulets en vers fades que lui adressèrent les beaux esprits de l’époque, un entre autres de La Harpe, ainsi tourné :

    Des Césars, à vos pieds, je mets toute la cour[10].
    Recevez ce cadeau que l’amitié présente,
      Mais n’en dites rien à l’amour…..
      Je crains trop qu’il ne me démente !

Ceci est un échantillon de la galanterie du temps. Mais Aurore traversa ce monde de séductions et cette foule d’hommages sans songer à autre chose qu’à cultiver les arts et à former son esprit. Elle n’eut jamais d’autre passion que l’amour maternel, et ne sut jamais ce que c’était qu’une aventure. C’était pourtant une nature tendre, généreuse et d’une exquise sensibilité. La dévotion ne fut pas son frein. Elle n’en eut pas d’autre que celle du dix-huitième siècle, le déisme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c’était une ame ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d’un certain idéal de fierté et de respect de soi-même. Elle ignora la coquetterie, elle était trop bien douée pour en avoir besoin, et ce système de provocation blessait ses idées et ses habitudes de dignité. Elle traversa une époque fort libre et un monde très corrompu sans y laisser une plume de son aile ; et condamnée par un destin étrange à ne pas connaître l’amour dans le mariage, elle résolut le grand problème de vivre calme et d’échapper à toute malveillance, à toute calomnie.

Je crois qu’elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu’elle perdit sa mère. Mlle de Verrières mourut un soir, au moment de se mettre au lit, sans être indisposée le moins du monde et en se plaignant seulement d’avoir un peu froid aux pieds. Elle s’assit devant le feu, et tandis que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit l’esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de chambre l’eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien réchauffée, et n’en obtenant pas de réponse, elle la regarda au visage et s’aperçut que le dernier sommeil avait fermé ses yeux. Je crois que dans ce temps-là, pour certaines natures qui se trouvaient en harmonie complète avec l’humeur et les habitudes de leur milieu philosophique, tout était agréable et facile, même de mourir.

Aurore se retira dans un couvent : c’était l’usage quand on était jeune fille ou jeune veuve, sans parens pour vous piloter à travers le monde. On s’y installait paisiblement, avec une certaine élégance, on y recevait des visites, on en sortait le matin, le soir même, avec un chaperon convenable. C’était une sorte de précaution contre la calomnie, une affaire d’étiquette et de goût.

Mais pour ma grand’mère, qui avait des goûts sérieux et des habitudes d’ordre, cette retraite fut utile et précieuse. Elle y lut prodigieusement, et entassa des volumes d’extraits et de citations que je possède encore, et qui me sont un témoignage de la solidité de son esprit et du bon emploi de son temps. Sa mère ne lui avait laissé que quelques hardes, deux ou trois portraits de famille, celui d’Aurore de Kœnigsmark entre autres, singulièrement logé chez elle par le maréchal de Saxe, beaucoup de madrigaux et de pièces de vers inédits de ses amis littéraires (lesquels vers inédits méritaient bien de l’être), enfin le cachet du maréchal et sa tabatière, que j’ai encore et qui sont d’un très joli travail. Quant à sa maison, à son théâtre et à tout son luxe de femme charmante, il est à croire que les créanciers se tenaient prêts à fondre dessus, mais que, jusqu’à l’heure sereine et insouciante de sa fin, la dame avait trop compté sur leur bonne éducation pour s’en tourmenter. Les créanciers de ce temps-là étaient en effet fort bien élevés. Ma grand’mère n’eut pas le moindre désagrément à subir de leur part ; mais elle se trouva réduite à une petite pension de la Dauphine, qui même manqua tout d’un coup un beau jour. Ce fut à cette occasion qu’elle écrivit à Voltaire et qu’il lui répondit une lettre charmante, dont elle se servit auprès de la duchesse de Choiseul[11].

Mais il est probable que cela ne réussit point, car Aurore se décida, vers l’âge de trente ans, à épouser M. Dupin de Francueil, mon grand-père, qui en avait alors soixante-deux.

M. Dupin de Francueil, le même que Jean-Jacques Rousseau, dans ses Mémoires, et Mme d’Epinay, dans sa Correspondance, désignent sous le nom de Francueil seulement, était l’homme charmant par excellence, comme on l’entendait au siècle dernier. Il n’était point de haute noblesse, étant fils de M. Dupin, fermier-général, qui avait quitté l’épée pour la finance. Lui-même était receveur général à l’époque où il épousa ma grand’mère. C’était une famille bien apparentée et ancienne, ayant quatre in-folio de lignage bien établi par grimoire héraldique, avec vignettes coloriées fort jolies. Quoi qu’il en soit, ma grand’mère hésita longtemps à faire cette alliance, non que l’âge de M. Dupin fût une objection capitale, mais parce que son entourage, à elle, le tenait pour un trop petit personnage à mettre en regard de Mlle de Saxe, comtesse de Horn. Le préjugé céda devant des considérations de fortune, M. Dupin étant fort riche à cette époque.

Pour ma grand’mère, l’ennui d’être séquestrée au couvent dans le plus bel âge de sa vie, les soins assidus, la grâce, l’esprit et l’aimable caractère de son vieux adorateur, eurent plus de poids que l’appât des richesses ; après deux ou trois ans d’hésitation, durant lesquels il ne passa pas un jour sans venir au parloir déjeuner et causer avec elle, elle couronna son amour et devint Mme Dupin[12].

Elle m’a souvent parlé de ce mariage si lentement pesé et de ce grand-père que je n’ai jamais connu. Elle me dit que pendant dix ans qu’ils vécurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chère affection de sa vie ; et bien qu’elle n’employât jamais le mot d’amour, que je n’ai jamais entendu sortir de ses lèvres à propos de lui ni de personne, elle souriait quand elle m’entendait dire qu’il me paraissait impossible d’aimer un vieillard. « Un vieillard aime plus qu’un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer qui vous aime parfaitement. Je l’appelais mon vieux mari et mon papa. Il le voulait ainsi, et ne m’appelait jamais que sa fille, même en public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu’on était jamais vieux dans ce temps-là ? C’est la révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d’une humeur égale jusqu’à l’heure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme, et je n’eusse peut-être pas été aussi heureuse avec lui, on me l’aurait trop disputé. Je suis convaincue que j’ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n’a rendu une jeune femme aussi heureuse que je le fus ; nous ne nous quittions pas d’un instant, et jamais je n’eus un instant d’ennui auprès de lui. Son esprit était une encyclopédie d’idées, de connaissances et de talens qui ne s’épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir toujours s’occuper d’une manière agréable pour les autres autant que pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi ; il était excellent violon, et faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu’il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique, menuisier, et qu’il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu’il n’était pas. Le malheur, c’est qu’il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers et à expérimenter toutes choses ; mais je n’y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le soir, quand nous n’étions pas en fête, il dessinait à côté de moi, tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture à tour de rôle : ou bien quelques amis charmans nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable causerie. J’avais pour amies de jeunes femmes mariées d’une façon plus splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu’elles m’enviaient mon vieux mari.

« C’est qu’on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle encore : on n’avait pas d’infirmités importunes. Si on avait la goutte, on marchait quand même et sans faire la grimace : on se cachait de souffrir par bonne éducation. On n’avait pas ces préoccupations d’affaires qui gâtent l’intérieur et rendent l’esprit épais. On savait se ruiner sans qu’il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d’inquiétude et de désir. On se serait fait porter demi-mort à une partie de chasse. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était philosophe, on ne jouait pas l’austérité, on l’avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c’était par goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et quand l’heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de m’engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse. C’était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un cœur si généreux. »

Certes, elle était agréable et séduisante, cette philosophie de la richesse, de l’indépendance de la tolérance et de l’aménité ; mais il fallait cinq ou six cent mille livres de rente pour la soutenir, et je ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misérables et les opprimés.

Elle échoua, cette philosophie, devant les expiations révolutionnaires, et les heureux du passé n’en gardèrent que l’art de savoir monter avec grâce sur l’échafaud, ce qui est beaucoup, j’en conviens ; mais ce qui les aida à montrer cette dernière vaillance, ce fut le profond dégoût d’une vie où ils ne voyaient plus le moyen de s’amuser, et l’effroi d’un état social où il fallait admettre, au moins en principe, le droit de tous au bien-être et au loisir.

Avant d’aller plus loin, je parlerai d’une illustration qui était dans la famille de M. Dupin, illustration vraie et légitime, mais dont ni mon grand-père ni moi, n’avons à revendiquer l’honneur et le profit intellectuel. Cette illustration, c’était Mme Dupin de Chenonceaux, à laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu’elle était seconde femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de M. Dupin de Francueil. Ce n’est pas une raison pour que je n’en parle pas. Je dois d’autant plus le faire que, malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait.

Elle était Mlle de Fontaines, et passa pour être la fille de Samuel Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une dot considérable à M. Dupin ; je ne me souviens plus lequel des deux possédait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu’à eux deux ils réalisèrent une immense fortune. Ils avaient pour pied à terre à Paris l’hôtel Lambert, et pouvaient se piquer d’occuper tour à tour deux des plus belles résidences du monde.

On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrétaire de M. Dupin, et habitua Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de Mme Dupin, qui était belle comme un ange, et comment il risqua imprudemment une déclaration qui n’eut pas de succès. Il conserva néanmoins des relations d’amitié avec elle et avec son beau-fils Francueil.

Mme Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle aurait pu, j’en suis certaine, revendiquer la meilleure partie et les meilleures idées. Leur critique étendue de l’Esprit des lois est un très bon ouvrage peu connu et peu apprécié, inférieur par la forme à celui de Montesquieu, mais supérieur dans le fond à beaucoup d’égards, et, par cela même qu’il émettait dans le monde des idées plus avancées, il dut passer inaperçu à côté du génie de Montesquieu qui répondait à toutes les tendances et à toutes les aspirations politiques du moment[13].

M. et Mme Dupin travaillaient à un ouvrage sur le mérite des femmes, lorsque Jean-Jacques vécut auprès d’eux. Il les aidait à prendre des notes et à faire des recherches, et il entassa à ce sujet des matériaux considérables qui subsistent encore à l’état de manuscrits au château de Chenonceaux. L’ouvrage ne fut point exécuté, à cause de la mort de M. Dupin, et Mme Dupin, par modestie, ne publia jamais ses travaux. Certains résumés de ses opinions, écrits de sa propre main, sous l’humble titre d’Essais, mériteraient pourtant de voir le jour, ne fût-ce que comme document historique à joindre à l’histoire philosophique du siècle dernier. Cette aimable femme est de la famille des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à regretter qu’elle n’avait pas consacré sa vie à développer et à répandre la lumière qu’elle portait dans son cœur.

Ce qui lui donne une physionomie très particulière et très originale au milieu de ces philosophes, c’est qu’elle est plus avancée que la plupart d’entre eux. Elle n’est point l’adepte de Rousseau. Elle n’a pas le talent de Rousseau ; mais il n’a pas, lui, la force et l’élan de son ame. Elle procède d’une autre doctrine plus hardie et plus profonde, plus ancienne dans l’humanité, et plus nouvelle en apparence au dix-huitième siècle ; elle est l’amie, l’élève ou le maître (qui sait ?) d’un vieillard réputé extravagant, génie incomplet, privé du talent de la forme, et que je crois pourtant plus éclairé intérieurement de l’esprit de Dieu que Voltaire, Helvétius, Diderot et Rousseau lui-même : je parle de l’abbé de Saint-Pierre, qu’on appelait alors dans le monde, le fameux abbé de Saint-Pierre, qualification ironique dont on lui fait grâce aujourd’hui qu’il est à peu près inconnu et oublié.

Il est des génies malheureux ; auxquels l’expression manque et qui, à moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le secret de leur intelligence, l’inconnu de leur méditation, comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.

Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus claire et la plus heureuse se trouve départie souvent à des hommes de courtes idées et de sentimens froids. Pour mon compte, je comprends fort bien que Mme Dupin ait préféré les utopies de l’abbé de Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand Rousseau n’eut pas autant de courage moral ou de liberté d’esprit que cette femme généreuse. Chargé par elle de résumer le projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre et la polysynodie, il le fit avec la clarté et la beauté de sa forme ; mais il avoue avoir cru devoir passer les traits les plus hardis de l’auteur ; et il renvoie au texte les lecteurs qui auront le courage d’y puiser eux-mêmes.

J’avoue que je n’aime pas beaucoup le système d’ironie adopté par Jean-Jacques Rousseau à l’égard des utopies de l’abbé de Saint-Pierre, et les ménagemens qu’il croit devoir feindre avec les puissances de son temps. Sa feinte, d’ailleurs, est trop habile ou trop maladroite : ou ce n’est pas de l’ironie assez évidente, et par là elle perd de sa force, ou elle n’est pas assez déguisée, et par là elle perd de sa prudence et de son effet. Il n’y a pas d’unité, il n’y a pas de fixité dans les jugemens de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux ; selon les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution l’abattent plus ou moins lui-même, il le traite de grand homme ou de pauvre homme.

En de certains endroits des Confessions, on dirait qu’il rougit de l’avoir admiré. Rousseau a tort. Pour manquer de talent, on n’est pas un pauvre homme. Le génie vient du cœur et ne réside pas dans la forme. Et puis, la critique principale qu’il lui adresse avec tous les critiques de son temps, c’est de n’être point un homme pratique et d’avoir cru à la réalisation de ses réformes sociales. Il me semble pourtant que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et qu’il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires, constitutionnelles, saint-simoniennes, et même de celles qu’on appelle aujourd’hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius, etc.

Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l’abbé de Saint-Pierre, et, dans cette espèce de chaos de sa pensée, on trouve entassées pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé depuis la vie entière d’hommes très forts. Certainement, Saint-Simon procède de lui, Mme Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la Critique de l’Esprit des lois, sont ouvertement émancipateurs de la femme. Les divers essais de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux actes de la diplomatie européenne, et les simulacres de conseils princiers qu’on appelle alliances, ont emprunté aux théories gouvernementales de l’abbé de Saint-Pierre de semblans (menteurs, il est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philosophie de la paix perpétuelle, elle est dans l’esprit des plus nouvelles écoles philosophiques.

Il serait donc fort ridicule aujourd’hui de trouver l’abbé de Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses détracteurs mêmes appelaient l’homme de bien par excellence.

N’eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité, c’est quelque chose de plus que celui de plus d’un grand homme de son temps.

Mme Dupin de Chenonceaux aima religieusement cet homme de bien, partagea ses idées, embellit sa vieillesse par des soins touchans, et reçut à Chenonceaux son dernier soupir. J’y ai vu, dans la chambre même où il rendit à Dieu son ame généreuse, un portrait de lui fait peu de temps auparavant. Sa belle figure, à la fois douce et austère, a une certaine ressemblance de type avec celle de François Arago. Mais l’expression est autre, et déjà, d’ailleurs, les ombres de la mort ont envahi ce grand œil noir creusé par la souffrance, ses joues pâles dévastées par les années[14].

Mme Dupin a laissé à Chenonceaux quelques écrits fort courts, mais très pleins d’idées nettes et de nobles sentimens. Ce sont, en général, des pensées détachées, mais dont le lien est très logique. Un petit traité du Bonheur, en quelques pages, nous a paru un chef-d’œuvre. Et pour en faire comprendre la portée philosophique, il nous suffit d’en transcrire les premiers mots : Tous les hommes ont un droit égal au bonheur ; textuellement : « Tous les hommes ont un droit égal au plaisir ». Mais il ne faut pas que ce mot plaisir, qui a sa couleur locale comme un trumeau de cheminée, fasse équivoque et soit pris pour l’expression d’une pensée de la régence. Non, son véritable sens est un bonheur matériel, jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens, comme on dirait aujourd’hui. Le titre de l’ouvrage, l’esprit chaste et sérieux dont il est empreint ne peuvent laisser aucun doute sur le sens moderne de cette formule égalitaire qui répond à celle-ci : À chacun suivant ses besoins. C’est une idée assez avancée, je crois, tellement avancée, qu’aujourd’hui encore elle l’est trop pour la cervelle prudente de la plupart de nos penseurs et de nos politiques, et qu’il a fallu à l’illustre historien Louis Blanc un certain courage pour la proclamer et la développer.[15]

Belle et charmante, simple, forte et calme, Mme Dupin finit ses jours à Chenonceaux dans un âge très avancé. La forme de ses écrits est aussi limpide que son ame, aussi délicate, souriante et fraîche que les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction élégante n’y nuit point à l’originalité. Elle écrit la langue de son temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l’on voit que cette belle dame n’a pas craint de secouer la poussière des vieux maîtres. Elle ne les imite pas ; mais elle se les est assimilés, comme un bon estomac nourri de bons alimens.

Il faut encore dire à sa louange que de tous les anciens amis délaissés et soupçonnés par la douloureuse vieillesse de Rousseau, elle est peut-être la seule à laquelle il rende justice dans ses Confessions, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut bonne, même à Thérèse Levasseur et à son indigne famille. Elle fut bonne à tous, et réellement estimée ; car l’orage révolutionnaire entra dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornèrent à la confiscation de quelques tableaux historiques, dont elle fit le sacrifice de bonne grâce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et de bon goût, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mélancoliques et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles de ces cyprès, sans autre motif que de rendre hommage à la vertueuse beauté aimée de Jean-Jacques, sachez qu’elle a droit, à plus de respect encore. Elle a consolé la vieillesse de l’homme de bien de son temps ; elle a été son disciple ; elle a inspiré à son propre mari la théorie du respect pour son sexe ; grand hommage rendu à la supériorité douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que tous les hommes avaient droit au bonheur. Honneur donc à celle qui fut belle comme la maîtresse d’un roi, sage comme une matrone, éclairée comme un vrai philosophe, et bonne comme un ange.

Une noble amitié qui fut calomniée, comme tout ce qui est naturel et bon dans le monde, unissait Francueil à sa belle-mère. Certes, ce dut être pour lui un titre de plus à l’affection et à l’estime que ma grand’mère porta à son vieux mari. Le commerce d’une belle-mère comme la première Mme Dupin, et celui d’une épouse comme la seconde, doivent imprimer un reflet de pure lumière sur la jeunesse et sur la vieillesse d’un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu’aux autres hommes ce qu’ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes régions de l’ame, et c’est sous ce rapport qu’il faudrait leur dire : Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait vivre plus aisément dans la société avec le mépris des femmes qu’avec celui des hommes : mais devant Dieu, devant les arrêts de la justice qui voit tout et qui sait tout, le mépris des femmes lui serait beaucoup plus préjudiciable. Ce serait peut-être ici le prétexte d’une digression ; je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin, mon arrière-grand-père, sur l’égalité de rang de l’homme et de la femme dans les desseins de Dieu et dans l’ordre de la nature. Mais j’y reviendrai plus à propos et plus longuement dans le récit de ma propre vie.



CHAPITRE TROISIÈME.

Une anecdote sur J.-J. Rousseau. — Maurice Dupin, mon père. — Deschartres, mon precepteur. — La tête du curé. — Le liberalisme d’avant la révolution. — La visite domiciliaire. — Incarcération. — Dévoûment de Deschartres et de mon père. — Nérina.


Puisque j’ai parlé de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-père, je placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de ma grand’mère Aurore Dupin de Francueil.

« Je ne l’ai vu qu’une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n’ai garde de l’oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles.

« Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu’il me le fit voir : et ce n’étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu’il lui dit en les voyant s’envoler : « Les voilà repus. Savez vous ce qu’ils vont faire ? Ils s’en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi, et que mon pain ne vaut rien. » « Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d’une haleine la Nouvelle Héloïse, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m’en plaisantoit doucement. J’en voulois plaisanter moi-même : mais ce jour-là, depuis le matin jusqu’au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J’en étois malade, j’en étois laide.

« Pendant cela, M. de Francueil, avec l’esprit et la grâce qu’il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s’y prit, mais il l’enleva, il l’amena, sans m’avoir prévenue de son dessein.

« Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s’enquérir de moi ni de mon âge ne s’attendant qu’à satisfaire la curiosité d’une femme, et ne s’y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.

« Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette : j’étois avec Mme d’Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu’elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu’il m’avoit pris fantaisie depuis quelque temps d’étudier l’ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande vilaine main de squelette.

« Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j’étois prête.

Il avoit un air, à ce que disoit le marquis (c’est ainsi que j’appelois Mme de Lussan, qui m’avoit donné pour petit nom son cher baron). Moi, je ne voyois point d’air à mon mari et je ne finissois pas de m’accommoder, ne me doutant point qu’il étoit là, l’ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d’un air à demi niais, demi bourru, et s’étoit assis dans un coin, sans marquer d’autre impatience que celle de diner, afin de s’en aller bien vite.

« Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon ; j’aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine ; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l’esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m’adressa pas une parole.

« On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d’esprit, et Rousseau s’esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d’avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d’être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes. » J’espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l’on n’apprennait pas l’orthographe, ce n’est pas mal tourné. Il est vrai qu’à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par cœur et on y jouait ses chefs-d’œuvre. J’ai bien regret que ma grand’mère ne m’ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection.

Je reprends son histoire.

Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha d’un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice[16], en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien entendu : c’était encore un peu excentrique, mais elle était de celles qui avaient lu Émile avec religion et qui voulaient donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes les autres.

Mais la nature se refusa à son zèle. Elle n’eut pas de lait, et, pendant quelques jours, qu’en dépit de plus atroces souffrances elle s’obstina à faire téter son enfant, elle ne put le nourrir que de son sang. Il fallut y renoncer, et ce fut pour elle une violente douleur, et comme un sinistre pronostic.

Receveur général du duché d’Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et son fils, une partie de l’année à Châteauroux. Ils habitaient le vieux château qui sert aujourd’hui de local aux bureaux de la préfecture, et qui domine de sa masse pittoresque le cours de l’Indre et les vastes prairies qu’elle arrose. M. Dupin, qui avait cessé de s’appeler Francueil depuis la mort de son père, établit à Châteauroux des manufactures de drap, et répandit par son activité et ses largesses beaucoup d’argent dans le pays. Il était prodigue, sensuel, et menait un train de prince. Il avait à ses gages une troupe de musiciens, de cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant tout à pleines mains, au plaisir et à la bienfaisance, voulant être heureux, et que tout le monde le fût avec lui. C’était une autre manière que celle des financiers et des industriels d’aujourd’hui. Ceux-ci ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l’amour des arts et dans les imprudentes largesses d’un sentiment aristocratique suranné. Ils suivent les idées prudentes de leur temps, comme mon grand-père suivait la route facile du sien. Mais qu’on ne vante pas ce temps-ci plus que l’autre ; les hommes ne savent pas encore ce qu’ils font et ce qu’ils devraient faire.

Mon grand-père mourut dix ans après son mariage, laissant un grand désordre dans ses comptes avec l’Etat et dans ses affaires personnelles. Ma grand’mère montra la bonne tête qu’elle avait en s’entourant de sages conseils, et en s’occupant de toutes choses avec activité. Elle liquida promptement, et, toutes dettes payées, tant à l’Etat qu’aux particuliers, elle se trouva ruinée, c’est-à-dire à la tête de 75,000 livres de rente[17].

La révolution devait restreindre bientôt ses ressources à de moindres proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi aisément de ce second coup de fortune ; mais, au premier, elle s’exécuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu’on ne soit pas immensément riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est relatif, elle accepta cette pauvreté avec beaucoup de vaillance et de philosophie. En cela, elle obéissait à un principe d’honneur et de dignité qui était bien selon ses idées ; au lieu que les confiscations révolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre forme que celle du vol et du pillage.

Après avoir quitté Châteauroux, elle habita, rue du Roi de Sicile, un petit appartement, dans lequel, si j’en juge par la quantité et la dimension des meubles qui garnissent aujourd’hui ma maison, il y avait encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l’éducation de son fils, un jeune homme que j’ai connu vieux, et qui a été aussi mon précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs, pour que je n’en fasse pas une mention particulière.

Il s’appelait François Deschartres, et comme il avait porté le petit collet en qualité de professeur au collége du cardinal Lemoine, il entra chez ma grand’mère avec le costume et le titre d’abbé. Mais, à la révolution, qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres, l’abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous l’empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant ; sous la restauration, il eût volontiers repris son titre d’abbé, car il n’avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il n’avait jamais été dans les ordres, et d’ailleurs il ne put se délivrer d’un sobriquet que j’avais attaché à son omnicompétence et à son air important : on ne l’appelait plus dès lors que le grand homme.

Il avait été joli garçon, il l’était encore lorsque ma grand’mère se l’attacha : propret, bien rasé, l’œil vif, et le mollet saillant. Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis sûre que jamais personne, dans son meilleur temps, n’avait pu le regarder sans rire, tant le mot cuistre était clairement écrit dans toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvemens de sa personne.

Pour être complet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il avait toutes les grandes qualités de l’ame jointes à un caractère insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu’au délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévoûment, quel zèle, quelle ame généreuse et sensible ! pauvre grand homme ! comme je t’ai pardonné tes persécutions ! Pardonne-moi de même, dans l’autre vie, tous les mauvais tours que je t’ai joués, toutes les détestables espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant despotisme : tu m’as appris fort peu de choses, mais il en est une que je te dois et qui m’a bien servi : c’est de réussir, malgré les bouillonnemens de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps les caractères les moins supportables et les idées les plus extravagantes.

Ma grand’mère, en lui confiant l’éducation de son fils, ne pressentait point qu’elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l’ami de toute sa vie.

À ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de physique, de chimie, de médecine et de chirurgie. Il s’attacha beaucoup à M. Desaulx, et devint sous le commandement de cet homme remarquable, un praticien fort habile pour les opérations chirurgicales. Plus tard, lorsqu’il fut le fermier de ma grand’mère et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays, d’autant plus qu’il l’exerçait pour l’amour de Dieu, sans rétribution aucune. Il était de si grand cœur qu’il n’était point de nuit noire et orageuse, point de chaud, de froid ni d’heure indue qui l’empêchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus, pour porter du secours dans les chaumières. Son dévoûment et son désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait qu’il fût ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait l’intégrité de ses fonctions jusqu’à battre ses malades quand ils revenaient guéris lui apporter de l’argent. Il n’entendait pas plus raison sur le chapitre des présens, et je l’ai vu dix fois faire dégringoler l’escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à leur sauveur. Ces braves gens humiliés et maltraités s’en allaient le cœur gros, disant : Est-il méchant, ce brave cher homme ! quelques uns ajoutaient en colère : En voilà un que je tuerais, s’il ne m’avait pas sauvé la vie ! Et Deschartres, de vociférer, du haut de l’escalier, d’une voix de stentor : « Comment, canaille, malappris, buter, misérable ! je t’ai rendu service et tu veux me payer ! Tu ne veux pas être reconnaissant ! Tu veux être quitte envers moi ! Si tu ne te sauves bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours au lit. Et tu seras bien obligé alors de m’envoyer chercher ! » Malgré ses bienfaits, le pauvre grand homme était aussi haï qu’estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant jusqu’à un certain moment où il fait bon d’y prendre garde.

Mais je vais toujours anticipant sur l’ordre des temps dans ma narration. Qu’on me le pardonne ! Je voulais placer, à propos des études anatomiques de l’abbé Deschartres, une anecdote qui n’est point couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques années ; mais les souvenirs me pressent un peu confusement me quittent de même, et j’ai peur d’oublier tout à fait ce que je remettrais au lendemain.

Sous la Terreur, bien qu’assidu à veiller sur mon père et sur les intérêts de ma grand’mère, il paraît que sa passion le poussait encore de temps en temps vers les salles d’hôpitaux et d’amphithéâtres de dissection. Il y avait bien assez de drames sanglans dans le monde en ce temps-là, mais l’amour de la science l’empêchait de faire beaucoup de réflexions philosophiques sur les têtes que la guillotine envoyait aux carabins. Un jour cependant il eut une petite émotion qui le dérangea fort de ses observations. Quelques têtes humaines venaient d’être jetées sur une table de laboratoire : avec ce mot d’un élève qui en prenait assez bien son parti ! Fraîchement coupées ! On préparait une affreuse chaudière où ces têtes devaient bouillir pour être dépouillées et disséquées ensuite. Deschartres prenait les têtes une à une et allait les y plonger : « C’est la tête d’un curé, dit l’élève en lui passant la dernière, elle est tonsurée. » Deschartres la regarde et reconnaît celle d’un de ses amis qu’il n’avait pas vu depuis quinze jours et qu’il ne savait pas dans les prisons. C’est lui qui m’a raconté cette horrible aventure. « Je ne dis pas un mot : je regardais cette pauvre tête en cheveux blancs ; elle était calme et belle encore, elle avait l’air de me sourire. J’attendis que l’élève eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la mis dans la chaudière comme les autres et je la dissequai pour moi. Je l’ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique devenait trop dangereuse. Je l’enterrai dans un coin de jardin. Cette rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir m’occuper de la science. » Passons vite à des historiettes plus gaies.

Mon père prenait fort mal ses leçons. Deschartres n’aurait osé le maltraiter, et quoique partisan outré de l’ancienne méthode, du martinet et de la férule, l’amour extrême de ma grand’mère pour son fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait à force de zèle et de ténacité de remplacer ce puissant levier de l’intelligence, selon lui, le fouet ! Il prenait avec lui les leçons d’allemand, de musique, de tout ce qu’il ne pouvait lui enseigner à lui seul, et il se faisait son répétiteur en l’absence des maîtres. Il se consacra même, par dévoûment, à faire des armes, et à lui faire étudier les passes entre les leçons du professeur. Mon père, qui était paresseux et d’une santé languissante à cette époque se réveillait un peu de sa torpeur à la salle d’armes ; mais quand Deschartres s’en mêlait, ce pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses plus intéressantes, l’enfant bâillait et s’endormait debout.

— Monsieur l’abbé, lui dit-il un jour naïvement et sans malice, est-ce que quand je me battrai pour tout de bon, ça m’amusera davantage ?

— Je ne le crois pas, mon ami, répondit Deschartres ; mais il se trompait. Mon père eut de bonne heure l’amour de la guerre et même la passion des batailles. Jamais il ne se sentait si à l’aise, si calme et si doucement remué intérieurement que dans une charge de cavalerie.

Mais ce futur brave fut d’abord un enfant débile et terriblement gâté.

On l’éleva, à la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de croissance, on lui permit d’en venir à cet état d’indolence, qu’il sonnait un domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume.

Il en rappela bien, Dieu merci, et l’élan de la France, lorsqu’elle courut aux frontières, le saisit un des premiers, et fit de sa subite transformation un miracle entre mille.

Quand la révolution commença à gronder, ma grand’mère, comme les aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur.

Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes contre la coterie de la reine, et j’ai trouvé des cartons pleins de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et colportaient ces libelles. Les plus honnêtes sont écrits de la main de ma grand’mère, peut-être quelques-uns sont-ils de sa façon : car c’était du meilleur goût de composer quelque épigramme sur les scandales triomphans, et c’était l’opposition philosophique du moment qui prenait cette forme toute française. Il y en avait vraiment de bien hardies et de bien étranges. On mettait dans la bouche du peuple et on rimait dans l’argot des halles des chansons inouïes sur la naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de l’Allemande ; on menaçait la mère et l’enfant du fouet et du pilori.

Et qu’on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple ! Elles descendaient du salon à la rue. J’en ai brûlé de tellement obscènes, que je n’aurais osé les lire jusqu’au bout, et celles-ci, écrites de la main d’abbés que j’avais connus dans mon enfance, et sortant du cerveau de marquis de bonne race, ne m’ont laissé aucun doute sur la haine profonde et l’indignation délirante de l’aristocratie à cette époque. Je crois que le peuple eût pu ne pas s’en mêler, et que, s’il ne s’en fût pas mêlé en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir le même sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.

Au reste, je regrette fort l’accès de pruderie qui me fit, à vingt ans, brûler la plupart de ces manuscrits. Venant d’une personne aussi chaste, aussi sainte que ma grand’mère, ils me brûlaient les yeux ; j’aurais dû pourtant me dire que c’étaient des documens historiques qui pouvaient avoir une valeur sérieuse. Plusieurs étaient peut-être uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et ont été cités dans plusieurs ouvrages.

Je crois que ma grand’mère eut une grande admiration pour Necker et ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses idées politiques à l’époque où la révolution devint pour elle un fait accablant et un désastre personnel.

Entre tous ceux de sa classe, elle était peut-être la personne qui s’attendit le moins à être frappée dans cette grande catastrophe ; et, en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l’avertir qu’elle avait mérité collectivement de subir un châtiment social ? Elle avait adopté la croyance de l’égalité autant qu’il était possible dans sa situation. Elle était à la hauteur de toutes les idées avancées de son temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau ; elle haïssait la superstition avec Voltaire ; elle aimait même les utopies généreuses ; le mot de république ne la fâchait point. Par nature, elle était aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son égal dans tout homme obscur et malheureux. Que la révolution eût pu se faire sans violence et sans égarement, elle l’eût suivie jusqu’au bout sans regret et sans peur ; car c’était une grande ame, et toute sa vie elle avait aimé et cherché la vérité.

Mais il faut être plus que sincère, plus que juste, pour accepter les convulsions inévitables attachées à un bouleversement immense. Il faut être enthousiaste, aventureux, héroïque, fanatique même du règne de Dieu. Il faut que le zèle de sa maison nous dévore pour subir l’atteinte et le spectacle des effrayans détails de la crise. Chacun de nous est capable de consentir à une amputation pour sauver sa vie, bien peu peuvent sourire dans la torture.

À mes yeux, la révolution est une des phases actives de la vie évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures, pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C’est la lutte violente du principe de l’égalité prêché par Jésus, et passant, tantôt comme un flambeau radieux, tantôt comme une torche ardente, de main en main, jusqu’à nos jours, contre le vieux monde païen, qui n’est pas détruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgré la mission du Christ et tant d’autres missions divines, malgré tant de bûchers, d’échafauds et de martyrs.

Mais l’histoire du genre humain se complique de tant d’événemens imprévus, bizarres, mystérieux, les voies de la vérité s’embranchent à tant de chemins étranges et abrupts ; les ténèbres se répandent si fréquentes et si épaisses sur ce pélerinage éternel, l’orage y bouleverse si obstinément les jalons de la route, depuis l’inscription laissée sur le sable jusqu’aux Pyramides ; tant de sinistres dispersent et fourvoient les pâles voyageurs, qu’il n’est pas étonnant que nous n’ayons pas encore eu d’histoire vrai bien accréditée, et que nous flottions dans un labyrinthe d’erreurs. Les événemens d’hier sont aussi obscurs pour nous que les épopées des temps fabuleux, et c’est d’aujourd’hui seulement que des études sérieuses font pénétrer quelque lumière dans ce chaos.

Alors, quoi d’étonnant dans le vertige qui s’empara de tous les esprits à l’heure de cette inextricable mêlée où la France se précipita en 93 ? Lorsque tout alla par représailles, que chacun fut, de fait ou d’intention, tour à tour victime et bourreau, et qu’entre l’oppression subie et l’oppression exercée il n’y eut pas le temps de la réflexion ou la liberté du choix, comment la passion eût-elle pu s’abstraire dans l’action, et l’impartialité dicter des arrêts tranquilles ? Des ames passionnées furent jugées par des ames passionnées, et le genre humain s’écria comme au temps des vieux hussites : « C’est aujourd’hui le temps du deuil, du zèle et de la fureur ».

Quelle foi eût-il donc fallu pour se résoudre joyeusement à être, soit à tort, soit à raison, le martyr du principe ? L’être à tort, par suite d’une de ces fatales méprises que la tourmente rend inévitables, était encore le plus difficile à accepter ; car la foi manquait de lumière suffisante et l’atmosphère sociale était trop troublée pour que le soleil s’y montrât à la conscience individuelle. Toutes les classes de la société étaient pourtant éclairées de ce soleil révolutionnaire jusqu’au jour des états généraux. Marie-Antoinette, la première tête de la contre-révolution de 92, était révolutionnaire dans son intérieur, et pour son profit personnel, en 88, à Trianon, comme Isabelle l’est aujourd’hui sur le trône d’Espagne, comme le serait Victoria d’Angleterre, si elle était forcée de choisir entre l’absolutisme et sa liberté individuelle. La liberté ! tous l’appelaient, tous la voulaient avec passion, avec fureur. Les rois la demandaient pour eux-mêmes aussi bien que le peuple.

Mais vinrent ceux qui la demandaient pour tous, et qui, par suite du choc de tant de passions opposées, ne purent la donner à personne.

Ils le tentèrent. Que Dieu les absolve des moyens qu’ils furent réduits à employer. Ce n’est pas à nous, pour qui ils ont travaillé, à les juger du haut de notre inaction inféconde[18].

Dans cette épopée sanglante, où chaque parti revendique pour lui-même les honneurs et les mérites du martyre, il faut bien reconnaître qu’il y eut, en effet, des martyrs dans les deux camps. Les uns souffrirent pour la cause du passé, les autres pour celle de l’avenir ; d’autres encore, placés à la limite de ces deux principes, souffrirent sans comprendre ce qu’on châtiait en eux. Que la réaction du passé se fût faite, ils eussent été persécutés par les hommes du passé comme ils le furent par les hommes de l’avenir.

C’est dans cette position étrange que se trouva la noble et sincère femme dont je raconte ici l’histoire. Elle n’avait point songé à émigrer, elle continuait à élever son fils et à s’absorber dans cette tâche sacrée.

Elle acceptait même la réduction considérable que la crise publique avait apportée dans ses ressources. Des débris de ce qu’elle appelait les débris de sa fortune première, elle avait acheté environ 300,000 livres la terre de Nohant, peu éloignée de Châteauroux : ses relations et ses habitudes de vie la rattachaient au Berry.

Elle aspirait à se retirer dans cette province paisible, où les passions du moment s’étaient encore peu fait sentir, lorsqu’un événement imprévu vint la frapper.

Elle habitait alors la maison d’un sieur Amonin, payeur de rentes, dont l’appartement, comme presque tous ceux occupés à cette époque par les gens aisés, contenait plusieurs cachettes. M. Amonin lui proposa d’enfouir dans un des panneaux de la boiserie une assez grande quantité d’argenterie et de bijoux appartenant tant à lui qu’à elle. En outre, un M. de Villiers y cacha des titres de noblesse.

Mais ces cachettes, habilement pratiquées dans l’épaisseur des murs, ne pouvaient résister à des investigations faites souvent par les ouvriers qui les avaient établies et qui en étaient les premiers délateurs. Le 5 frimaire an II (26 novembre 93), en vertu d’un décret qui prohibait l’enfouissement de ces richesses retirées de la circulation[19], une descente fut faite dans la maison du sieur Amonin. Un expert menuisier sonda les lambris, et par suite tout fut découvert : ma grand’mère fut arrêtée et incarcérée dans le couvent des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor, qui avait été converti en maison d’arrêt[20]. Les scellés furent apposés chez elle, et les objets confisqués confiés, ainsi que l’appartement, à la garde du citoyen Leblanc, caporal. On permit au jeune Maurice (mon père) d’habiter son appartement, et qui était, comme on dit, sous une autre clef et que Deschartres occupait aussi.

M. Dupin, alors âgé de quinze ans à peine, fut frappé de cette séparation comme d’un coup de massue. Il ne s’était attendu à rien de semblable, lui qu’on avait aussi nourri de Voltaire et de J.-J. Rousseau. On lui cacha la gravité des circonstances, et le brave Deschartres renferma ses inquiétudes : mais ce dernier sentit que Mme Dupin était perdue, s’il ne venait à bout d’une entreprise qu’il conçut sans hésiter et qu’il exécuta avec autant de bonheur que de courage.

Il savait bien que les objets les plus comprometans parmi tous ceux enfouis dans les boiseries de sa maison avaient échappé aux premières recherches. Ces objets, c’étaient des papiers, des titres et des lettres constatant que ma grand-mère avait contribué à un prêt volontaire secrètement effectué en faveur du comte d’Artois, alors émigré, depuis roi de France, Charles X. Quels motifs ou quelles influences la portèrent à cette action, je l’ignore, peut-être un commencement de réaction contre les idées révolutionnaires qu’elle avait suivies énergiquement jusqu’à la prise de la Bastille. Peut-être s’était-elle laissé entraîner par des conseils exaltés ou par un secret sentiment d’orgueil du sang. Car enfin, malgré la barre de bâtardise, elle était la cousine de Louis XVI et de ses frères, et elle crut devoir l’aumône à ces princes, qui l’avaient pourtant laissée dans la misère après la mort de la dauphine. Dans sa pensée, je crois que ce ne fut point autre chose, et cette somme de 75,000 livres qui, dans sa situation, avait été pour elle un sacrifice sérieux, ne représentait point pour elle, comme pour tant d’autres, un fonds placé sur les faveurs et les récompenses de l’avenir. Dès cette époque, au contraire, elle regardait la cause des princes comme perdue ; elle n’avait de sympathie, d’estime, ni pour le caractère fourbe de Monsieur (Louis XVIII), ni pour la vie honteuse et débauchée du futur Charles X. Elle me parla de cette triste famille au moment de la chute de Napoléon, et je me rappelle parfaitement ce qu’elle m’en dit. Mais n’anticipons pas sur les événemens. Je dirai seulement que jamais la pensée ne lui vint de profiter de la Restauration pour réclamer son argent aux Bourbons et pour se faire indemniser d’un service qui avait failli la conduire à la guillotine.

Soit que ces papiers fussent cachés dans une cavité particulière qu’on n’avait pas sondée, soit que, mêlés à ceux de M. de Villiers, ils eussent échappé à un premier examen des commissaires, Deschartres était certain qu’il n’en avait point été fait mention dans le procès-verbal, et il s’agissait de les soustraire au nouvel examen qui devait avoir lieu à la levée des scellés.

C’était risquer sa liberté et sa vie. Deschartres n’hésita pas.

Mais pour bien faire comprendre la gravité de cette résolution dans de pareilles circonstances, il est bon de citer le procès-verbal de la découverte des objets suspects. C’est un détail qui a sa couleur et dont je transcrirai fidèlement le style et l’orthographe.

« Comités révolutionnaires réunis des sections de Bon Conseil et Bondy. » « Ce jourd’hui cinq frimaire, l’an deux de la république une et indivisible et impérissable, nous Jean-François Posset et François Mary, commissaires du comité révolutionnaire de la section de Bon Conseil, nous sommes transportés au comité révolutionnaire de la section de Bondy, à l’effet de requérir les membres dudit comité de se transporter avec nous au domicil du citoyen Amonin, payeur de rentes, demeurant rue Nicolas n° 12, et de ce sont venus avec nous le citoyen Christophe et Gérôme, membres du comité de la section de Bondy, et Filoy, idem, ou nous sommes transportés au domicil ci-dessus ou nous sommes entrés, et sommes montés au deuxième étage et sommes entrés dans un appartement et de la dans un cabinet de toilette ou il y a trois pas à descendre accompagnés de la citoyenne Amonin, son mari ni étant pas, ou l’avons interpellée de nous déclarer s’il n’y avait rien de caché chès elle nous a déclaré n’en sçavoir rien. Et delà la ditte Amonin, s’est trouvée mal et hors de raison. De suitte avons continué notre perquisition et avons sommé le citoyen Villiers étant dans la ditte maison, demeurant rue Montmartre n° 21 section de Brutus, d’être témoin à nos perquisitions ce qu’il a fait ainsi que le citoyen Gondois idem de la dite maison, et delà avons procédé à l’ouverture par les talens du citoyen Tartey demeurant rue du faubourg Saint-Martin, n° 90, et de plus en présence du citoyen Froc portier de la ditte maison, tous assistans à l’ouverture du l’ambri donnant dans une armoire en face de la porte à droite. Et de suite avons fait une ouverture à leffet de découvrir ce qu’il y avait dans le dit lambri, et de suitte ouverture faite toujours assistés comme dessus avons fait la découverte d’une quantité d’argenterie et plusieurs coffres et différens papiers, et de suite en avons fait l’inventaire en présence de tous les dénommés cidessus. — 1º une épée montée en acier taillé, 2º une espingolle, 3º une boîte en maroquin contenant cuillères, pelles à sucre, à moutarde en vermeil et toutes les armoiries, etc.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Suit l’inventaire détaillé portant toujours la désignation des pièces et bijoux armoriés, car c’était là un des principaux griefs, comme chacun sait.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Et de suitte le citoyen Amonin est arrivé et l’avons sommé de rester avec nous pour être présent de la suitte du procès-verbal.

« Et, de suitte, avons sommé le dit Amonin de nous déclarer le contenu d’un paquet de papiers enveloppé dans un linge blanc et sur lequel il y avait un cachet.

« Et de suitte, nous avons fait lecture de différentes lettres à l’adresse du citoyen de Villiers, employé à l’assemblée nationale constituante, le quel citoyen de Villiers, dénommé comme présent au procès-verbal en l’absence du citoyen Amonin, nous a déclaré lui appartenir ainsi que la correspondance que nous avons trouvée enveloppée dans le linge blanc et le dit citoyen Amonin nous a déclaré ne pas sçavoir qu’ils étaient là, et n’en pas avoir connaissance dont le citoyen de Villiers est convenu. De suite avons interpellé le citoyen Amonin de nous déclarer depuis quand la ditte argenterie et bijoux étaient enfouis, a répondu qu’ils y étaient à l’époque de la fuite du cidevant roy pour Varenne.

« À lui demandé si la ditte argenterie et bijoux lui appartenaient, a répondu qu’une partie lui appartenait, et l’autre partie à la citoyenne Dupin demeurant au premier au-dessous de lui.

« De suitte avons fait comparaitre la citoyenne Dupin à l’effet de nous remettre la notte de l’argenterie qui se trouvait enfouie chez le sieur Amonin, ce que la citoyenne a fait à l’instant… Et de suitte nous avons passé à la vérification des lettres et de leur contenu, en présence toujours du citoyen Villiers, lesquelles lettres vériffiées avons trouvé des copies de lettres de noblesse et armoiries que nous avons mis sous les scellés par un cachet en cœur barré, et un cachet formant la clef de montre d’un dit commissaire, le tout enfermé dans une feuille de papier blanc, pour les dites lettres être examinées par le comité de sureté générale pour par eux en être ordonné ce qu’il appartiendra. Et de suitte avons saisi comme il appert par le présent procès-verbal toutes les dittes argenteries et bijoux, pour aux termes de la loi en être ordonné ce qu’il appartiendra, et avons clos le présent procès-verbal le six frimaire à deux heures. » D’où résulte que ces perquisitions s’opéraient particulièrement la nuit et comme par surprise, car ce procès-verbal est commencé le 5 et terminé le 6, à deux heures du matin. Séance tenante, les commissaires décretent d’arrestation M. de Villiers, dont le délit leur paraît apparemment le plus considérable, et ne statuent rien sur Mme Dupin ni sur M. Amonin son complice, sinon que les scellés sont apposés sur les malles, coffres et boîtes de bijoux et d’argenterie, « pour être, dans le jour, transportés à la Convention nationale, et laissés en attendant sous la garde et responsabilité du citoyen Leblanc, caporal, pour être par lui représentés sains et entiers à la première réquisition, et a déclaré ne savoir signer ».

Il paraît qu’on ne s’émut pas beaucoup d’abord de l’événement dans la maison, ou qu’on crut le danger passé ; à vrai dire, la confiscation faite, avec espoir de restitution (car on prenait avec soin la note des objets saisis, et une bonne partie fut rendue intacte, ainsi qu’il paraît dans des notes de la main de Deschartres aux marges de l’inventaire contenu dans le procès-verbal), le délit d’enfouissement n’était pas bien constaté de la part de Mme Dupin. Elle avait confié ou prêté les objets saisis à M. Amonin, qui avait jugé à propos de les cacher. Tel était son système de défense, et l’on ne croyait pas encore alors que les choses en viendraient au point où il n’y aurait pas de défense possible. Le fait est qu’on eut l’imprudence de laisser les dangereux papiers dont j’ai parlé plus haut dans un meuble du second entresol, dont il va être question tout à l’heure.

Le 13 frimaire, c’est-à-dire sept jours après la première perquisition chez Amonin, seconde descente dans la même maison, et cette fois dans l’appartement de ma grand’mère décrétée d’arrestation. Nouveau procès-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.

« Le treizième de frimaire, l’an second de la république française une et indivisible, nous, membres du comité de surveillance de la section de Bondy, en vertüe de la loy et d’une arretté dudit comitté, en datte du onze frimaire, portant que les scellées serons apposé chez Marie Orrore, veuve Dupin : et la ditte citoyenne mise en état d’arrestations. À cette effet, nous nous sommes transportés dans son domicile rüe St-Nicolas n° 12. Sommes monté au 1er étage, la porte à gauche, i etant avont fait part à la ditte de notre missions, et avons apposées les scellées sur les croisées et porte du dit appartement, ainsi que sur la porte d’entrée donnans sur les caillée au nombre de dix : lesquelles scellées avons laissée à la garde de Charles Froc, portier de la ditte maison, qui les a reconnue après lecture à lui donné.

« Et de suite, nous sommes transportés en la porte en face, sur le dit paillée occupée par le citoyen Maurice François Dupin, fils de la dite veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais vériffications faite des papiers desdits citoyen, nous n’avons rien trouvé contraire aux intérest de la republique, etc. »

Voilà donc ma grand’mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut : car, au moment d’être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient ses relations avec des émigrés, relations fort innocences à coup sûr, de sa part, mais qui pouvaient lui être imputées à crime d’Etat et à trahison envers la république.

Le dernier procès-verbal que j’ai cité, et Dieu sait avec quel mépris et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son ame des actes rédigés en si mauvais français, ce procès-verbal, dont chaque faute d’orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas l’existence d’un petit entresol situé au-dessus du premier et qui dépendait de l’appartement de ma grand’mère. On y montait par un escalier dérobé qui partait d’un cabinet de toilette.

Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de cet entresol, et c’est là qu’il fallait aller chercher les papiers.

Donc, il fallait rompre trois scellés avant d’y entrer : celui de la porte du premier donnant sur l’escalier de la maison, celui de la porte du cabinet de toilette ouvrant sur l’escalier dérobé, et celui de la porte de l’entresol au haut de ce même escalier. La loge du citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement au-dessous de l’appartement de ma grand’mère, et le caporal Leblanc, citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage, couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l’appartement de M. Amonin, c’est-à-dire positivement au-dessus de l’entresol. Il était là, armé jusqu’aux dents, ayant consigne de faire feu sur quiconque s’introduirait dans l’un ou l’autre appartement. Et le citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger, disposait d’une sonnette placée ad hoc à la fenêtre du caporal, et dont il n’avait qu’à tirer la corde pour le réveiller en cas d’alarme.

L’entreprise était donc insensée de la part d’un homme qui n’avait pas, dans l’art de crocheter les portes et de s’introduire sans bruit, les hautes connaissances qu’à force d’études spéciales et sérieuses acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement fait des miracles.

Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire, et attendit que tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la maison fut silencieuse. Alors il se lève, s’habille sans bruit, emplit ses poches de tous les instrumens qu’il s’est procurés, non sans danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le troisième. Le voilà à l’entresol, il s’agit d’ouvrir un meuble en marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons remplis de papiers ; car ma grand’mère n’a pas su dire où sont ceux qui la compromettent.

Il ne se décourage pas : le voilà examinant, triant, brûlant. Trois heures sonnent, rien ne bouge… mais si ! des pas légers font crier faiblement le parquet dans le salon du premier, c’est peut-être Nérina, la chienne favorite de la prisonnière, qui couche auprès du lit de Deschartres et qui l’aura suivi. Car force lui a été, à tout événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui ; c’est le portier qui a les clés, et Deschartres s’est introduit à l’aide d’un rossignol.

Quand on écoute attentivement avec le cœur qui bondit dans la poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment où l’on n’entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié, immobile ; car, ou l’on monte l’escalier de l’entresol, ou il a le cauchemar ; et ce n’est pas Nérina, ce sont des pas humains. On approche avec précaution ; Deschartres s’était muni d’un pistolet, il l’arme, il va droit à la porte du petit escalier… mais il laisse retomber son bras déjà élevé à hauteur d’homme, car celui qui vient le rejoindre, c’est mon père, c’est Maurice, son élève chéri.

L’enfant, auquel il a vainement caché son projet, l’a deviné, épié ; il vient l’aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril effroyable, veut parler, le renvoyer. Maurice lui pose sa main sur la bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé, peuvent les perdre l’un et l’autre, et la contenance de l’enfant lui prouve bien d’ailleurs qu’il ne cédera pas.

Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent à l’œuvre.

L’examen des papiers continue et marche rapidement ; on brûle à mesure ; mais quoi ! quatre heures sonnent : il faudra plus d’une heure pour refermer les portes et replacer les scellés. La moitié de la besogne n’est pas faite, et à cinq heures le citoyen Leblanc est invariablement debout.

Il n’y a pas à hésiter. Maurice fait comprendre à son ami, par signes, qu’il faudra revenir la nuit suivante. D’ailleurs cette malheureuse petite Nérina, qu’il a eu soin d’enfermer dans sa chambre, et qui s’ennuie d’être seule, commence à gémir et à hurler. On referme tout, on laisse les scellés brisés dans l’intérieur, et on se contente de réparer celui de l’entrée principale qui donne sur le grand escalier.

Mon père tient la bougie et présente la cire. Deschartres, qui a pris l’empreinte des cachets, se tire de l’opération avec la prestesse et la dextérité d’un homme qui a fait des opérations chirurgicales autrement délicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent tranquilles pour eux-mêmes, mais non pas rassurés sur le succès de leur entreprise ; car on peut venir dans la journée pour lever les scellés à l’improviste, et tout est resté en désordre dans l’appartement. D’ailleurs les principales pièces de culpabilité n’ont pas encore été retrouvées et anéanties.

Heureusement cette terrible journée d’attente s’écoula sans catastrophe. Mon père porta Nérina chez un ami, Deschartres acheta pour mon père des pantoufles de lisière, graissa les portes de leur appartement, mit en ordre ses instrumens, et n’essaya pas de changer l’héroïque résolution de son élève. Lorsqu’il me racontait cette histoire, vingt-cinq ans plus tard : « Je savais bien, disait-il, que si nous étions surpris, Mme Dupin ne me pardonnerait jamais d’avoir laissé son fils se précipiter dans un pareil danger : mais avais-je le droit d’empêcher un bon fils d’exposer sa vie pour sauver celle de sa mère ? Cela eût été contraire à tout principe de saine éducation, et j’étais gouverneur avant tout ».

La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchèrent de meilleure heure : ils purent commencer leurs opérations une heure plus tôt. Les papiers furent retrouvés et réduits en cendre, puis on rassembla ces cendres légères dans une boîte que l’on referma avec soin et que l’on emporta pour la faire disparaître le lendemain. Tous les cartons visités et purgés, on brisa plusieurs bijoux et cachets armoriés : on enleva même des écussons sur la couverture des livres de luxe. Enfin, la besogne terminée, tous les scellés furent replacés, les empreintes restituées en perfection ; les bandes de papier reparurent intactes, les portes furent refermées sans bruit, et les deux complices, après avoir accompli une action généreuse avec tout le mystère et toute l’émotion qui accompagnent la perpétration des crimes, se retirèrent dans leur appartement à l’heure voulue. Là, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et, sans se rien dire, mêlèrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauvé ma grand’mère ; mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de l’épouvante ; car sa détention se prolongea jusqu’après la catastrophe du 9 thermidor, et, jusque-là, les tribunaux révolutionnaires devinrent chaque jour plus ombrageux et plus terribles.

Le 16 nivose, c’est-à-dire environ un mois après, Mme Dupin fut extraite de la maison d’arrêt et amenée dans son appartement sous la garde du citoyen Philidor, commissaire fort humain et qui se montra de plus en plus disposé en sa faveur. Le procès-verbal, rédigé sous ses yeux et signé de lui, atteste que les scellés furent retrouvés intacts. Le citoyen portier n’y eût pas mis de complaisance, donc il est à croire qu’aucun indice ne trahit l’effraction.

Que je dise en passant, car je ne veux point oublier cela, que le brave Deschartres ne m’a jamais raconté cette histoire que pressé par mes questions ; et encore la racontait-il assez mal, et n’ai-je jamais bien su les détails que par ma grand’mère. Pourtant je n’ai jamais connu de narrateur plus prolixe, plus pointilleux, plus pédant, plus vain de son rôle dans les petites choses, et plus complaisant à se faire écouter que cet honnête homme. Il ne se faisait point faute de raconter chaque soir une série d’anecdotes et de traits de sa vie que je connaissais si bien, que je le reprenais quand il se trompait d’un mot. Mais il était comme ceux de sa trempe, qui ne savent point par où ils sont grands : et, quand il s’agissait de montrer les côtés héroïques de son caractère, lui qui avait pour des puérilités des prétentions vraiment burlesques, il était aussi naïf qu’un enfant, aussi humble qu’un vrai chrétien.

Ma grand’mère n’avait été extraite de la prison que pour assister à la levée des scellés et à l’examen de ses papiers. On n’y trouva, bien entendu, rien de contraire aux intérêts de la république, bien que cet examen durât neuf heures. Ce fut un jour de joie pour elle et pour son fils, parce qu’ils purent le passer ensemble. Leur mutuelle tendresse toucha beaucoup les commissaires, et surtout Philidor, lequel Philidor était, si j’ai bonne mémoire, un ex-perruquier, très bon patriote et honnête homme. Il prit surtout mon père en grande amitié et ne cessa de faire des démarches pour que ma grand’mère fût mise en jugement, avec l’espoir qu’elle serait acquittée. Mais ses démarches n’eurent de succès qu’à l’époque de la réaction.

Le soir du 16 nivose, il reconduisit sa prisonnière aux Anglaises, et elle y resta jusqu’au 4 fructidor (22 août 1794). Pendant quelque temps, mon père put voir sa mère un instant chaque jour au parloir des Anglaises. Il attendait ce bienheureux instant dans le cloître, par un froid glacial, et Dieu sait qu’il fait froid dans ce cloître, que j’ai arpenté dans tous les sens durant trois ans de ma vie, car j’ai été élevée dans ce même couvent. Il l’attendait souvent durant plusieurs heures, vu que, dans les commencemens surtout, les consignes changeaient chaque jour selon le caprice des concierges, et peut-être suivant le vœu du gouvernement révolutionnaire, qui craignait les communications trop fréquentes et trop faciles entre les détenus et leurs parens. En d’autres temps, l’enfant mince et débile eût pris là une fluxion de poitrine. Mais les vives émotions nous font une autre santé, une autre organisation. Il n’eut pas seulement un rhume, et apprit bien vite à ne plus s’écouter, à ne plus se plaindre à sa mère de ses petites souffrances et de ses moindres contrariétés, comme il avait eu coutume de le faire. Il devint tout d’un coup ce qu’il devait être toujours, et l’enfant gâté disparut pour ne plus reparaître. Lorsqu’il voyait arriver à la grille sa pauvre mère toute pâle, toute effrayée du temps qu’il avait passé à l’attendre, toute prête à fondre en larmes en touchant ses mains froides, et à le conjurer de ne plus venir plutôt que de s’exposer à ces souffrances, il était honteux de la mollesse dans laquelle il s’était laissé bercer ; il se reprochait d’avoir consenti à ce développement extrême de sollicitude, et, connaissant enfin par lui-même ce que c’est que de trembler et de souffrir pour ce qu’on aime, il niait qu’il eût attendu, il assurait qu’il n’avait pas eu froid, et, par un effort de sa volonté, il arrivait réellement à ne plus sentir le froid.

Ses études étaient bien interrompues ; il n’était plus question de maîtres de musique, de danse et d’escrime. Le bon Deschartres lui-même, qui aimait tant à enseigner, n’avait pas plus le cœur à donner ses leçons que l’élève à les prendre ; mais cette éducation-là en valait bien une autre, et le temps qui formait le cœur et la conscience de l’homme n’était pas perdu pour l’enfant.



CHAPITRE QUATRIÈME.

Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde. — La mère Cloquart et ses filles à l’hôtel de ville. — Le couvent des Anglaises. — Sur l’adolescence. — En dehors de l’histoire officielle, il y une histoire intime des nations. — Recueil de lettres sous la Terreur.


Je suspendrai un instant ici l’histoire de ma lignée paternelle pour introduire un nouveau personnage qu’un étrange rapprochement place dans la même prison à la même époque.

J’ai parlé d’Antoine Delaborde, le maître paulmier et le maître oiselier ; c’est-à-dire qu’après avoir tenu un billard, mon grand-père maternel vendit des oiseaux. Si je n’en dis pas davantage sur son compte, c’est que je n’en sais davantage. Ma mère ne parlait presque pas de ses parens, parce qu’elle les avait peu connus, et perdus lorsqu’elle était encore enfant. Qui était son grand’père paternel ? Elle n’en savait rien ni moi non plus. Et sa grand’mère ? Pas davantage. Voilà où les généalogies plébéiennes ne peuvent lutter contre celles des riches et des puissans de ce monde. Eussent-elles produit les êtres les meilleurs ou les plus pervers, il y a impunité pour les uns, ingratitude envers les autres. Aucun titre, aucun emblème, aucune peinture ne conserve le souvenir de ces générations obscures qui passent sur la terre et n’y laissent point de traces. Le pauvre meurt tout entier, le mépris du riche scelle sa tombe et marche dessus sans savoir si c’est même de la poussière humaine que foule son pied dédaigneux.

Ma mère et ma tante m’ont parlé d’une grand’mère maternelle qui les avait élevées, et qui était bonne et pieuse. Je ne pense pas que la révolution les ruina. Elles n’avaient rien à perdre, mais elles y souffrirent, comme tout le peuple, de la rareté et de la cherté du pain. Cette grand’mère était royaliste, Dieu sait pourquoi, et entretenait ses deux petites-filles dans l’horreur de la révolution.

Le fait est qu’elles n’y comprenaient goutte, et qu’un beau matin on vint prendre l’aînée, qui avait alors quinze ou seize ans et qui s’appelait Sophie-Victoire (et même Antoinette, comme la reine de France), pour l’habiller tout de blanc, la poudrer, la couronner de roses et la mener à l’hôtel de ville. Elle ne savait pas elle-même ce que cela signifiait : mais les notables plébéiens du quartier, tout fraîchement revenus de la Bastille et de Versailles, lui dirent : « Petite citoyenne, tu es la plus jolie fille du district, on va te faire brave, voilà le citoyen Collot-d’Herbois, acteur du Théâtre-Français, qui va t’apprendre un compliment en vers avec les gestes ; voici une couronne de fleurs ; nous te conduirons à l’hôtel de ville, tu présenteras ces fleurs et diras ce compliment aux citoyens Bailly et La Fayette, et tu auras bien mérité de la patrie. » Victoire s’en fut gaîment remplir son rôle au milieu d’un chœur d’autres jolies filles, moins gracieuses qu’elle apparemment, car elles n’avaient rien à dire ni à présenter aux héros du jour, elles n’étaient là que pour le coup d’œil.

La mère Cloquart (la bonne maman de Victoire) suivit sa petite-fille avec Lucie, la sœur cadette, et toutes deux bien joyeuses et bien fières, se faufilant dans une foule immense, réussirent à entrer à l’hôtel de ville et à voir avec quelle grâce la perle du district débitait son compliment et présentait sa couronne. M. de La Fayette en fut tout ému, et prenant la couronne, il la plaça galamment et paternellement sur la tête de Victoire en lui disant : « Aimable enfant, ces fleurs conviennent à votre visage plus qu’au mien. » On applaudit, on prit place à un banquet offert à La Fayette et à Bailly. Des danses se formèrent autour des tables, les belles jeunes filles des districts y furent entraînées ; la foule devint si compacte et si bruyante, que la bonne mère Cloquart et la petite Lucie, perdant de vue la triomphante Victoire, n’espérant plus la rejoindre et craignant d’être étouffées, sortirent sur la place pour l’attendre ; mais la foule les en chassa. Les cris d’enthousiasme leur firent peur. Maman Cloquart n’était pas brave : elle crut que Paris allait s’écrouler sur elle, et elle se sauva avec Lucie, pleurant, et criant que Victoire serait étouffée ou massacrée dans cette gigantesque farandole.

Ce ne fut que vers le soir que Victoire revint les trouver dans leur pauvre petite demeure, escortée d’une bande de patriotes des deux sexes, qui l’avaient si bien protégée et respectée, que sa robe blanche n’était pas seulement chiffonnée.

À quel événement politique se rattache cette fête donnée à l’hôtel de ville ? Je n’en sais rien. Ni ma mère ni ma tante n’ont jamais pu me le dire ; probablement qu’en y jouant un rôle elles n’en savaient rien non plus. Autant que je puis le présumer, ce fut lorsque Lafayette vint annoncer à la commune que le roi était décidé à revenir dans sa bonne ville de Paris.

Probablement à cette époque les petites citoyennes Delaborde trouvèrent la révolution charmante. Mais plus tard elles virent passer une belle tête ornée de longs cheveux blonds au bout d’une pique, c’était celle de la malheureuse princesse de Lamballe. Ce spectacle leur fit une impression épouvantable, et elles ne jugèrent plus la révolution qu’à travers cette horrible apparition.

Elles étaient alors si pauvres que Lucie travaillait à l’aiguille, et que Victoire était comparse dans un petit théâtre. Ma tante a nié depuis ce dernier fait, et, comme elle était la franchise même, elle l’a nié certainement de bonne foi. Il est possible qu’elle l’ait ignoré ; car, dans cet orage où elles étaient emportées comme deux pauvres petites feuilles qui tournoient sans savoir où elles sont, dans cette confusion de malheurs, d’épouvantes et d’émotions incomprises, si violentes parfois, qu’elles avaient, à certaines époques, tout à fait détruit le sens de la mémoire chez ma mère, il est possible que les deux sœurs se soient perdues de vue pendant un certain temps. Il est possible qu’ensuite Victoire, craignant les reproches de la grand’mère, qui était dévote, et l’effroi de Lucie, qui était prudente et laborieuse, n’ait pas osé avouer à quelles extrémités la misère ou l’imprévoyance de son âge l’avaient réduite.

Mais le fait est certain, parce que Victoire, ma mère, me l’a dit, et dans des circonstances que je n’oublierai jamais : je raconterai cela en son lieu, mais je dois prier le lecteur de ne rien préjuger avant ma conclusion.

Je ne sais à quel endroit il arriva à ma mère, sous la Terreur, de chanter une chanson séditieuse contre la république. Le lendemain on vint faire une perquisition chez elle, on y trouva cette chanson manuscrite qui lui avait été donnée par un certain abbé Borel. La chanson était séditieuse en effet ; mais elle n’en avait chanté qu’un seul couplet qui l’était fort peu. Elle fut arrêtée sur-le-champ avec sa sœur Lucie (Dieu sait pourquoi !) et incarcérée d’abord à la prison de la Bourbe, et puis dans une autre, et puis transférée enfin aux Anglaises, où elle était probablement à la même époque que ma grand’mère.

Ainsi deux pauvres petites filles du peuple étaient là, ni plus ni moins que les dames les plus qualifiées de la cour, et de la ville.

Mlle Comtat y était aussi, et la supérieure des religieuses anglaises, Mme Canning, s’était intimement liée avec elle. Cette célèbre actrice avait des accès de piété tendre et exaltée. Elle ne rencontrait jamais Mme Canning dans les cloîtres sans se mettre à genoux devant elle et lui demander sa bénédiction. La bonne religieuse, qui était pleine d’esprit et de savoir-vivre, la consolait et la fortifiait contre les terreurs de la mort, l’emmenait dans sa cellule et la prêchait sans l’épouvanter, trouvant en elle une belle et bonne ame où rien ne la scandalisait. C’est elle-même qui a raconté cela à ma grand’mère devant moi, lorsque j’étais au couvent, et qu’au parloir elles repassaient ensemble les souvenirs de cette étrange époque.

Au milieu d’un si grand nombre de détenues souvent renouvelées par le départ[21] des unes et l’arrestation des autres, si Marie-Aurore de Saxe et Victoire Delaborde ne se remarquèrent pas, il n’y a rien d’étonnant. Le fait est que leurs souvenirs mutuels ne datèrent point de cette époque. Mais qu’on me laisse faire ici un aperçu de roman. Je suppose que Maurice se promenât dans le cloître, tout transi et battant la semelle contre le mur en attendant l’heure d’embrasser sa mère ; je suppose aussi que Victoire errât dans le cloître et remarquât ce bel enfant ; elle qui avait déjà dix-neuf ans ; elle eût dit, si on lui eût appris que c’était là le petit-fils du maréchal de Saxe : — « Il est joli garçon : quant au maréchal de Saxe, je ne le connais pas. » — Et je suppose encore qu’on eût dit à Maurice : « Vois cette pauvre jolie fille qui n’a jamais entendu parler de ton aïeul, et dont le père vendait des oisillons en cage, c’est ta future femme… » je ne sais ce qu’il eût répondu alors ; mais voilà le roman engagé.

Qu’on n’y croie pas, pourtant. Il est possible qu’ils ne se soient jamais rencontrés dans ce cloître, et il n’est pourtant pas impossible qu’ils s’y soient regardés et salués en passant, ne fût-ce qu’une fois. La jeune fille n’aurait pas fait grande attention à un écolier ; le jeune homme, tout préoccupé de ses chagrins personnels, l’aura peut-être vue, mais il l’aura oubliée l’instant d’après. Le fait est qu’ils ne se sont souvenus de cette rencontre ni l’un ni l’autre lorsqu’ils ont fait connaissance en Italie, dans une autre tempête, plusieurs années après.

Ici l’existence de ma mère disparaît entièrement pour moi, comme elle avait disparu pour elle-même dans ses souvenirs. Elle savait seulement qu’elle était sortie de prison comme elle y était entrée, sans comprendre comment et pourquoi. La grand’mère Cloquart n’ayant pas entendu parler de ses petites-filles depuis plus d’un an les avait crues mortes. Elle était bien affaiblie quand elle les vit reparaître devant elle ; car au lieu de se jeter d’abord dans leurs bras, elle eut peur et les prit pour deux spectres.

Je reprendrai leur histoire où il me sera possible de la retrouver. Je retourne à celle de mon père, que, grâce à ces lettres, je perds rarement de vue.

Les rapides entrevues qui servaient de consolation à la mère et au fils furent brusquement interrompues. Le gouvernement révolutionnaire prit une mesure de rigueur contre les proches parens des détenus, en les exilant hors de l’enceinte de Paris et en leur interdisant d’y mettre les pieds jusqu’à nouvel ordre. Mon père alla s’établir à Passy avec Deschartres, et il y passa plusieurs mois.

Cette seconde séparation fut plus déchirante encore que la première.

Elle était plus absolue, elle détruisait le peu d’espérances qu’on avait pu conserver. Ma grand’mère en fut navrée, mais elle réussit à cacher à son fils l’angoisse qu’elle éprouva en l’embrassant avec la pensée que c’était pour la dernière fois.

Quant à lui, il n’eut point des pressentimens aussi sombres, mais il fut accablé. Ce pauvre enfant n’avait jamais quitté sa mère, il n’avait jamais connu, jamais prévu la douleur. Il était beau comme une fleur chaste et doux comme une jeune fille. Il avait seize ans, sa santé était encore délicate, son ame exquise. À cet âge, un garçon élevé par une tendre mère est un être à part dans la création. Il n’appartient pour ainsi dire à aucun sexe ; ses pensées sont pures comme celles d’un ange ; il n’a point cette puérile coquetterie, cette curiosité inquiète, cette personnalité ombrageuse qui tourmentent souvent le premier développement de la femme. Il aime sa mère comme la fille ne l’aime point et ne pourra jamais l’aimer. Noyé dans le bonheur d’être chéri sans partage et choyé avec adoration, cette mère est pour lui l’objet d’une sorte de culte. C’est de l’amour, moins les orages et les fautes où plus tard l’entraînera l’amour d’une autre femme. Oui, c’est l’amour idéal, et il n’a qu’un moment dans la vie de l’homme. La veille il ne s’en rendait pas encore compte et vivait dans l’engourdissement d’un doux instinct ; le lendemain déjà ce sera un amour troublé ou distrait par d’autres passions, ou en lutte peut-être avec l’attrait dominateur de l’amante.

Un monde d’émotions nouvelles se révélera alors à ses yeux éblouis ; mais s’il est capable d’aimer ardemment et noblement cette nouvelle idole, c’est qu’il aura fait avec sa mère le saint apprentissage de l’amour vrai.

Je trouve que les poètes et les romanciers n’ont pas assez connu ce sujet d’observation, cette source de poésie qu’offre ce moment rapide et unique dans la vie de l’homme. Il est vrai que, dans notre triste monde actuel, l’adolescent n’existe pas, ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la sainteté du premier idéal. Ou si, par miracle, le pauvre enfant a échappé à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son âge. En outre, il nourrit une haine sournoise contre les camarades qui ont voulu l’égarer, ou contre les geôliers qui l’oppriment. Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau ; il porte un vilain habit, il a l’air honteux et ne vous regarde point en face. Il dévore en secret de mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le font rougir. On dirait qu’il s’en reconnaît indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poèmes de l’humanité, ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût ; nourri, brutalement et sans intelligence, des plus purs alimens, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est alors seulement qu’il aimera sa mère ; mais déjà les passions s’emparent de lui, et il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l’heure et qui est comme une pause pour l’ame de l’homme, au sein d’une oasis enchanteresse, entre l’enfance et la puberté.

Ceci n’est point une conclusion que je prends contre l’éducation universitaire. En principe, je reconnais les avantages de l’éducation en commun. En fait, telle qu’on la pratique aujourd’hui, je n’hésite pas à dire que tout vaut mieux, en fait d’éducation, même celle des enfans gâtés à domicile.

Au reste, il ne s’agit pas ici de conclure sur un fait particulier.

Une éducation comme celle que reçut mon père ne saurait servir de type. Elle fut à la fois trop belle et trop défectueuse. Brisée deux fois, la première par une maladie de langueur, la seconde par les émotions de la terreur révolutionnaire, et par l’existence précaire et décousue qui en fut la suite, elle ne fut jamais complétée. Mais telle qu’elle fut, elle produisit un homme d’une candeur, d’une vaillance et d’une bonté incomparables. La vie de cet homme fut un roman de guerre et d’amour, terminé à trente ans par une catastrophe imprévue.

Cette mort prématurée le laisse à l’état de jeune homme dans la pensée de ceux qui l’ont connu, et un jeune homme doué d’un sentiment héroïque, dont toute la vie se renferme dans une période héroïque de l’histoire, ne peut être une physionomie sans intérêt et sans charme.

Quel beau sujet de roman pour moi que cette existence, si les principaux personnages n’eussent été mon père, ma mère et ma grand’mère ! Mais, quoi qu’on fasse, quoique dans ma pensée rien ne soit plus sérieux que certains romans qu’on écrit avec amour et religion, il ne faut mettre dans un roman ni les êtres qu’on aime ni ceux qu’on hait. J’aurai beaucoup à dire là-dessus, et j’espère répondre franchement à quelques personnes qui m’ont accusée d’avoir voulu les peindre dans mes livres. Mais ce n’est point ici le lieu, et je me borne à dire que je n’eusse pas osé faire de la vie de mon père le sujet d’une fiction ; plus tard on comprendra pourquoi.

Je ne pense pas, d’ailleurs, que cette existence eût été plus intéressante avec les ornemens de la forme littéraire. Racontée telle qu’elle est, elle signifie davantage et résume, par quelques faits très simples, l’histoire morale de la société qui en fut le milieu.



CHAPITRE CINQUIÈME.

Après la Terreur. — Fin de la prison et de l’exil. — Idée malencontreuse de Deschartres. — Nohant. — Les bourgeois terroristes. — État moral des classes aisées. — Passion musicale. — Paris sous le Directoire.


Enfin, le 4 fructidor (août 1794), madame Dupin fut réunie à son fils. Le terrible drame de la révolution disparut un instant à leurs yeux. Tout entiers au bonheur de se retrouver, cette tendre mère et cet excellent enfant, oubliant tout ce qu’ils avaient souffert, tout ce qu’ils avaient perdu, tout ce qu’ils avaient vu, tout ce qui pouvait advenir encore, regardèrent ce jour comme le plus beau de leur vie.

Dans son empressement d’aller embrasser son fils à Passy, Mme Dupin n’ayant pas encore de certificats qui lui permissent de passer la barrière de Paris, et craignant d’être signalée à la porte Maillot s’habilla en paysanne et alla prendre un bateau vers le quai des Invalides pour traverser la Seine et gagner Passy à pied. C’était pour elle une course prodigieuse, car de sa vie elle ne sut marcher. Soit habitude d’inaction, soit faiblesse organique de jambes, elle n’avait jamais été au bout d’une allée de Jardin sans être épuisée de fatigue : et cependant elle était bien faite, dégagée, d’une santé excellente, et d’une beauté fraîche et calme qui avait toutes les apparences de la force.

Elle marcha pourtant sans y songer, et si vite que Deschartres, dont le costume répondait au sien, avait peine à la suivre. Mais au passage du bateau, une futile circonstance pensa leur attirer de nouveaux malheurs. Le bateau se trouva plein de gens du peuple qui remarquèrent la blancheur du teint et des mains de ma grand’mère. Un brave volontaire de la république en fit tout haut la remarque. « Voilà, dit-il, une petite maman de bonne mine qui n’a pas travaillé souvent. » Deschartres, ombrageux et malhabile à se contenir, lui répondit par un : Qu’est-ce que cela te fait ? qui fut mal accueilli. En même temps une des femmes du bateau mit la main sur un paquet bleu qui sortait de la poche de Deschartres et l’élevant en l’air : « Voilà ! dit-elle, ce sont des aristocrates qui s’enfuient : si c’étaient des gens comme nous, ils ne brûleraient pas de la cire. » Et une autre continuant lestement l’inventaire des poches du pauvre pédagogue, y saisit un rouleau d’eau de Cologne qui attira aux deux fugitifs une grêle de quolibets inquiétans.

Ce bon Deschartres, qui, malgré sa rudesse, était rempli d’attentions délicates, trop délicates dans la circonstance, avait cru faire merveille en se précautionnant pour ma grand’mère, et à son insu, de ces petites recherches de la civilisation qu’elle n’aurait point trouvées alors à Passy, ou qu’elle n’eût pu s’y procurer sans donner l’éveil aux voisins.

Il maudit son inspiration en voyant qu’elle allait devenir funeste à l’objet de ses soins ; mais incapable de temporiser, il se leva au milieu du bateau, grossissant sa voix, montrant les poings et menaçant de jeter dans la rivière quiconque insulterait sa commère. Les hommes ne firent que rire de ses bravades, mais le batelier lui dit d’un ton dogmatique : « Nous éclaircirons cette affaire-là au débarqué ».

Et les femmes de crier bravo et de menacer avec énergie les aristocrates déguisés.

Déjà le gouvernement révolutionnaire se relâchait ouvertement du rigoureux système de la veille, mais le peuple n’abjurait pas encore ses droits et était tout prêt à se faire justice lui-même.

Alors ma grand’mère, par une de ces inspirations du cœur qui sont si puissantes chez les femmes, alla s’asseoir entre deux véritables commères qui l’injuriaient vivement ; et, leur prenant les mains : « Aristocrate ou non, leur dit-elle, je suis une mère qui n’a pas vu son fils depuis six mois, qui a cru qu’elle ne le reverrait jamais, et qui va l’embrasser au risque de la vie. Voulez-vous me perdre ! Eh bien ! dénoncez-moi, tuez-moi au retour si vous voulez, mais ne m’empêchez pas de voir mon fils aujourd’hui ; je remets mon sort entre vos mains. » — « Va ! va ! citoyenne, répondirent aussitôt ces braves femmes, nous ne te voulons point de mal. Tu as raison de te fier à nous, nous aussi nous avons des enfans et nous les aimons ».

On abordait. Le batelier et les autres hommes du bateau, qui ne pouvaient digérer l’attitude de Deschartres, voulurent faire des difficultés pour l’empêcher de passer outre, mais les femmes avaient pris ma grand’mère sous leur protection. « Nous ne voulons pas de cela, dirent-elles aux hommes, respect au sexe ! N’inquiétez pas cette citoyenne. Quant à son valet de chambre (c’est ainsi qu’elles qualifièrent le pauvre Deschartres), qu’il la suive. Il fait ses embarras, mais il n’est pas plus ci-devant que vous. » Mme Dupin embrassa ces bonnes commères en pleurant, Deschartres prit le parti de rire de son aventure, et ils arrivèrent sans encombre à la petite maison de Passy, où Maurice, qui ne les attendait pas encore, faillit mourir de joie en embrassant sa mère. Je ne sais plus, quel jour fut révoqué le décret contre les exilés, mais ce fut presque immédiatement après ; ma grand’mère se mit en règle, j’ai encore ses certificats de résidence et de civisme, ce dernier motivé principalement sur ce que ses domestiques et Antoine, son valet de pied à leur tête, s’étaient, de l’aveu de toute la section, portés bravement à la prise de la Bastille. C’étaient là de grandes leçons pour l’orgueil des ci-devants.

Mais je l’ai dit, ma grand’mère, sans admettre entièrement les conséquences sociales de ses idées philosophiques, n’avait point de préjugés qui la fissent rougir de devoir sa réintégration civique à la belle conduite de son domestique. Elle partit pour Nohant au commencement de l’an III avec son fils, Deschartres, Antoine et Mlle Roumier, une vieille bonne qui avait élevé mon père, et qui mangeait toujours avec les maîtres. Nérina et Tristan ne furent point oubliés.

L’autre jour, pendant que j’écrivais dans ce recueil de souvenirs l’histoire de Nérina, mon fils Maurice retrouvait au fond d’un grenier de notre maison la plaque du collier de cette intéressante petite bête, avec cette inscription : « Je m’appelle Nérina, j’appartiens à Mme Dupin, à Nohant, près la Châtre. » Nous avons recueilli cet objet comme une relique. En 96, je retrouve dans les lettres de mon père la postérité de Nérina, composée de Tristan le pauvre enfant de la Terreur, le compagnon d’exil, plus Spinette et Belle, ses sœurs puînées. Nérina avait fini ses jours sur les genoux de sa maîtresse.

Elle a été enterrée dans notre jardin sous un rosier : encavée, comme disait le vieux jardinier, qui, en puriste Berrichon, n’eût jamais appliqué le verbe enterrer à autre créature qu’à chrétien baptisé.

Nérina mourut jeune pour avoir eu une existence trop agitée. Tristan eut une longévité extraordinaire. Par une coïncidence bizarre, son caractère tendre et mélancolique répondait à son nom, et autant sa mère avait été active et inquiète, autant il fut calme et recueilli. Ma grand’mère le préféra toujours à toute la postérité de Nérina, et on conçoit qu’après avoir traversé de grandes crises, on s’attache à tous les êtres, aux animaux mêmes qui les ont traversées avec nous. Tristan fut donc choyé particulièrement et vécut presque tout le reste de la vie de mon père, car il existait encore dans les jours de ma première enfance, et je me souviens d’avoir joué avec lui, bien qu’il ne jouât pas volontiers et eût habituellement la figure d’un chien qui s’absorbe dans la contemplation du passé.

Je ne sais plus bien ces dates de l’histoire que je raconte ; mais je vois qu’au 1er brumaire de l’an III (octobre 1794) ma grand’mère recevait des administrateurs du district de la Châtre, une lettre avec l’épigraphe : Unité, indivisibilité de la République, liberté, égalité, fraternité ou la mort. La République était moralement morte, on en conservait les formules :


À la citoyenne Dupin.

« Nous t’adressons copie du contrat de vente que t’a consenti Piaron, le 3 août dernier (vieux style), et le mémoire nominatif des demandes qu’il te fait, etc.

« Salut et fraternité ».

(Suivent trois signatures de gros bourgeois.) Comme ils étaient contens, ces bons bourgeois, ces grands enfans émancipés de la veille, de tutoyer la modeste châtelaine de Nohant, et de traiter de Piaron tout court, l’ex-seigneur, celui qu’ils avaient appelé naguère M. le comte de Serennes ! Ma grand’mère en souriait et ne s’en trouvait point offensée. Mais elle remarquait que les paysans ne tutoyaient point ces messieurs, et elle savait gré à son menuisier de la tutoyer sans façons. Elle y voyait une préférence d’amitié dont elle jouissait avec un peu de malice.

Un jour qu’elle était avec son fils dans la maisonnette de ce menuisier, alors percepteur de sa commune, républicain hardi et intelligent, qui fut pendant toute sa vie notre ami dévoué, et dont j’ai reçu le dernier soupir, deux bourgeois de la Châtre passèrent devant la porte, fort avinés, et trouvèrent brave d’insulter une femme et un enfant, de les menacer de la guillotine, et de se donner des airs de Robespierre au petit pied, eux qui mentalement, avec toute leur caste, venaient de tuer Robespierre et la révolution. Mon père, qui n’avait que seize ans, se précipita vers eux, saisit un de leurs chevaux à la bride, et les somma de descendre pour se battre avec lui.

Godard, le menuisier-percepteur, vint à son aide, armé d’un grand compas dont il voulait, disait-il, mesurer ces messieurs. Les messieurs ne répondirent point à la provocation et piquèrent des deux.

Ils étaient ivres, c’est ce qui les excuse. Ils sont aujourd’hui (1847) ardens conservateurs et dynastiques ; mais ils sont vieux, c’est ce qui les absout.

Leur colère s’expliquait, au reste, par un motif particulier. L’un d’eux, nommé par le district administrateur des revenus de Nohant, pendant l’exécution de la loi sur les suspects, avait jugé à propos de se les approprier en grande partie, et de présenter des comptes erronés tant à la République qu’à ma grand’mère. Celle-ci plaida et l’amena à restitution. Mais ce procès dura deux ans, et pendant tout ce temps, ma grand’mère, ne touchant que les revenus de Nohant, qui ne s’élevaient pas alors à quatre mille francs, et devant payer de l’argent emprunté en 93 pour subvenir aux emprunts forcés et dons patriotiques dits volontaires, se trouva réduite à une gêne extrême.

Pendant plus d’une année, on ne vécut que du revenu du jardin, qui fournissait au marché pour 12 ou 15 francs de légumes chaque semaine.

Peu à peu sa position se liquida et fut améliorée ; mais, à partir de la Révolution, son revenu ne s’éleva jamais à 15.000 livres de rente.

Grâce à un ordre admirable et à une grande résignation aux habitudes modestes qu’il lui fallut prendre, elle fit face à tout, et je lui ai souvent entendu dire en riant qu’elle n’avait jamais été aussi riche que depuis qu’elle était pauvre.

Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j’ai été élevée, où j’ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir mourir.

Le revenu en est peu considérable, l’habitation est simple et commode.

Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la vallée Noire, qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette position centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée du pays, dans une large veine de terre à froment, nous prive des accidens variés et du coup d’œil étendu dont on jouit sur les hauteurs et sur les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce et de la Brie, c’est une vue magnifique ; mais, en comparaison des ravissans détails que nous trouvons en descendant jusqu’au lit caché de la rivière, à un quart de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous dominent, c’est un paysage nu et borné.

Quoi qu’il en soit, il nous plaît et nous l’aimons.

Ma grand’mère l’aima aussi, et mon père y vint chercher de douces heures de repos à travers les agitations de sa vie. Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d’herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche antique, ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chenevières, tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée quand on a vécu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.

Le château, si château il y a (car ce n’est qu’une médiocre maison du temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place champêtre sans plus de faste qu’une habitation villageoise. Les feux de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort dispersés dans la campagne ; mais il s’en trouve une vingtaine qui se resserrent auprès de la maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre d’accord avec le paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et, bien qu’en général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage des ménageants, il n’y a pas tant à se plaindre des enfans, des poules et des chèvres de ces voisins-là qu’il n’y a qu’à se louer de leur obligeance et de leur bon caractère.

Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me permettra bien d’en parler et d’en dire du bien, puisque, par exception, « je prétends que le paysan peut être bon voisin et bon ami » ), sont d’une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de bonnes mœurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence dans leur tenue et dans leurs manières, une activité lente mais soutenue, de l’ordre, une propreté extrême, de l’esprit naturel et de la franchise. Sauf une ou deux exceptions, je n’ai jamais eu que des relations agréables avec ces honnêtes gens. Je ne leur ai pourtant jamais fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu’on appelle des bienfaits. Je leur ai rendu des services et ils se sont acquittés envers moi selon leurs moyens, de leur plein gré, et dans la mesure de leur bonté ou de leur intelligence. Partant, ils ne me doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle légère preuve d’un dévouement vrai valent autant que tout ce que nous pouvons faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampans, et chaque jour je leur ai vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse bien entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui leur était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de tact, de réserve et de politesse que je n’en ai vu régner parmi ceux qu’on appelle les gens bien élevés.

Telle était l’opinion de ma grand’mère sur leur compte. Elle vécut vingt-huit ans parmi eux, et n’eut jamais qu’à s’en louer.

Deschartres, avec son caractère irritable et son amour-propre chatouilleux, n’eut pas avec eux la vie aussi douce, et je l’ai toujours entendu réclamer contre la ruse, la friponnerie et la stupidité du paysan. Ma grand’mère réparait ses bévues, et lui, par le zèle et l’humanité qui vivaient au fond de son cœur, il se fit pardonner ses prétentions ridicules et les emportemens injustes de son tempérament.

J’aurai à revenir souvent sur le chapitre des gens de campagne, comme ils s’intitulent eux-mêmes : car, depuis la révolution, l’épithète de paysan leur est devenue injurieuse, synonyme de butor et de mal appris.

Ma grand’mère passa plusieurs années à Nohant, occupée à continuer avec Deschartres l’éducation de mon père, et à mettre de l’ordre dans sa situation matérielle. Quant à sa situation morale, elle est bien tracée dans une page de son écriture que je retrouve et qui se rapporte à cette époque. Je ne garantis pas que cette page soit d’elle. Elle avait l’habitude de copier des fragmens ou de faire des extraits de ses lectures. Quoi qu’il en soit, les réflexions que je vais transcrire peignent très bien l’état moral de toute une caste de la société après la Terreur.

« On est fondé à contester le jugement rigoureux de l’Europe, qui, à la vue de toutes les horreurs dont la France a été le théâtre, se permet de les attribuer à un caractère particulier et à la perversité innée d’une si nombreuse portion d’un grand peuple. Dieu garde les autres nations d’être jamais instruites par leur expérience des fureurs dont les hommes de tous les pays sont susceptibles quand ils ne sont plus retenus par aucun lien, quand on a donné au rouage social une si violente secousse que personne ne sait plus où il est, ne voit plus les mêmes objets et ne peut plus se confier à ses anciennes opinions.

Tout changera peut-être si le gouvernement devient meilleur, s’il se rasseoit et s’il renonce à se jouer de la faiblesse des hommes. Hélas !

recherchons l’espérance, puisque nos souvenirs nous tuent. Courons après l’avenir, puisque le présent est dépourvu de consolation. Et vous qui devez guider le jugement de la postérité, vous qui souvent le fixez pour toujours, écrivains de l’histoire, suspendez vos récits afin de pouvoir en adoucir l’impression par le signalement d’une régénération et d’un repentir. N’achevez pas au moins votre tableau avant de pouvoir indiquer la première lueur de l’aurore dans le lointain de cette effroyable nuit. Parlez du courage des Français, parlez de leur vaillance, et jetez, s’il se peut, un voile sur les actions qui ont souillé leur gloire et terni l’éclat de leurs triomphes !

« Les Français ont tous la fatigue du malheur. Ils ont été brisés ou courbés par des événemens d’une force surnaturelle, et après avoir éprouvé la rigueur d’une lourde oppression, ils ne forment plus aucun des souhaits qui appartiennent à une situation différente ; leurs vœux sont bornés, leurs désirs sont restreints, et ils seront contens s’ils peuvent croire à la suspension de leurs inquiétudes. Une horrible tyrannie les a préparés à compter parmi les biens la sûreté de la vie.

« L’esprit public s’est affaibli et languira longtemps, effet inévitable d’une catastrophe inouïe et d’une persécution sans modèle.

On a tellement vécu de ses peines qu’on a perdu l’habitude de s’associer à l’intérêt général. Les dangers personnels, quand ils atteignent une certaine limite, bouleversent tous les rapports, et l’oubli de l’espérance change presque notre nature. Il faut un peu de bonheur pour se livrer à l’amour de la communauté. Il faut un peu de superflu de soi pour donner quelque chose de soi aux autres » … Quel que soit l’auteur de ce fragment, il n’est pas sans beauté, et ma grand’mère était fort capable de l’écrire. C’était du moins l’expression de sa pensée, si tant est qu’elle n’eût pris que la peine de le copier. Il y a aussi de la vérité dans ce tableau de l’époque et une justice relative dans les plaintes de ceux qui ont souffert sans utilité apparente. Enfin il y a une sorte de grandeur à eux de reprocher au gouvernement révolutionnaire plutôt la perte de leur ame que celle de leur vie.

Mais il y a aussi une contradiction manifeste comme il s’en trouve toujours dans les jugemens de l’intérêt particulier. Il y est dit que les Français ont été grands par le courage, par la victoire, ce qui suppose un grand élan donné au patriotisme ; tout aussitôt l’auteur présente la peinture de l’abattement et de l’égoïsme qui s’emparent de ces mêmes Français devenus insensibles aux peines d’autrui pour avoir trop souffert eux-mêmes. — C’est que ce ne furent pas les mêmes Français, voilà tout. Les heureux d’hier, ceux qui avaient longtemps disposé du bonheur d’autrui, durent faire un grand effort pour s’habituer à un sort précaire. Les meilleurs d’entre eux, ma grand’mère, par exemple, gémirent de n’avoir plus rien à donner, et de voir des souffrances qu’ils ne pouvaient plus soulager. En leur ôtant la fonction de bienfaiteurs du pauvre, on les contristait profondément, et les bienfaits de la société renouvelée n’étaient pas sensibles encore. Ils pouvaient l’être d’autant moins que cette régénération avortait en naissant, que la bourgeoisie prenait le dessus, et qu’à l’époque où ma grand’mère jugeait la société, elle agissait sans s’en rendre compte à l’agonie des droits et des espérances du peuple.

Quant aux Français des Armées, ils étaient nécessairement les amis de tout ce qui était resté en France. Ils défendaient et le peuple et la bourgeoisie, et la noblesse patriote. Héroïques martyrs de la liberté, ils avaient une mission incontestable et glorieuse dans tous les temps, à tous les points de vue, celle de garder le territoire national ; sans doute le feu sacré n’était point perdu sur cette terre de France qui produisait en un clin d’œil de pareilles armées.

Par contraste avec l’éloquente lamentation que je viens de rapporter, je citerai de nouveaux fragmens de la correspondance de mon père, où l’époque se montre telle qu’elle fut à la surface, au lendemain du régime austère de la Convention. Ce tableau donne un démenti aux prédictions tristes du fragment. On y voit la légèreté, l’enivrement, la téméraire insouciance de la jeunesse, avide de ressaisir les amusemens dont elle a été longtemps sevrée, la noblesse retournant à Paris demi-morte, demi-ruinée, mais préférant à l’austère vie des châteaux le spectacle du triomphe de la bourgeoisie ; le luxe exploité par les nouveaux pouvoirs comme moyen de réaction ; le peuple lui-même perdant la tête et donnant la main au retour du passé.

La France offrait d’ailleurs à ce moment-là l’étrange spectacle d’une société qui veut sortir de l’anarchie et qui ne sait encore si elle se servira du passé ou si elle comptera sur l’avenir pour retrouver les formes qui garantissent l’ordre et la sûreté individuelle. L’esprit public s’en allait. Il ne vivait plus que dans les armées. La réaction elle-même, cette réaction royaliste, aussi cruelle et aussi sanglante que les excès du jacobinisme, commençait à s’apaiser. La Vendée avait rendu le dernier soupir en Berry, à l’affaire de Palluau (mai 96). Un chef royaliste du nom de Dupin, mais qui n’était pas notre parent, que je sache, avait organisé cette dernière tentative. Mon père eût été d’âge alors à s’en mêler, si telle eût été son opinion, et la bravoure ne lui eût pas manqué pour un effort désespéré. Mais mon père n’était pas royaliste et ne le fut jamais. Quel que fût l’avenir (et, à cette époque, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, nul ne prévoyait le retour du despotisme), cet enfant condamnait et abjurait le passé sans arrière-pensée, sans regret aucun. Sa mère et lui, purs de toute participation secrète, de toute complicité morale avec les fureurs des partis et les vengeances intéressées, se laissaient bercer par le flot encore agité des derniers frémissemens populaires. Ils attendaient les événemens, elle, les jugeant avec une impartialité philosophique ; lui, désirant l’indépendance de la patrie et le règne des théories incomplètes mais généreuses des écrivains du dix-huitième siècle.

Bientôt il devait aller chercher à l’armée le dernier souffle de cette vie républicaine, et, comme sa mère était quelquefois effrayée des aspirations qui lui échappaient, elle cherchait à l’en distraire par les douces jouissances de l’art et l’attrait de distractions permises.

Quelques mots sur la personne de mon père avant de le faire parler en 96. Depuis 1794, il avait beaucoup étudié avec Deschartres, mais il n’était pas devenu fort en fait d’études classiques. C’était une nature d’artiste, et il n’y avait que les leçons de sa mère qui lui profitassent. La musique, les langues vivantes, la déclamation, le dessin, la littérature avaient pour lui un attrait passionné. Il ne mordait ni aux mathématiques, ni au grec, et médiocrement au latin. La musique l’emporta toujours sur tout le reste. Son violon fut le compagnon de sa vie. Il avait, en outre, une voix magnifique et chantait admirablement. Il était tout instinct, tout cœur, tout élan, tout courage, toute confiance ; aimant tout ce qui était beau et s’y jetant tout entier sans s’inquiéter du résultat plus que des causes.

Beaucoup plus républicain d’instinct, sinon de principes, que sa mère, il personnifia admirablement la phase chevaleresque des dernières guerres de la République et des premières guerres de l’Empire. Mais en 1796 il n’était encore qu’artiste.

À l’automne de la même année, ma grand’mère envoya son cher Maurice à Paris, soit pour le distraire d’une longue retraite, soit pour d’autres motifs plus sérieux que les lettres semblent indiquer, mais que je ne sais point.

Dans des lettres charmantes quelques-unes peignent si agréablement la physionomie de Paris sous le Directoire que je les transcris ici :

DE MAURICE À SA MÈRE.

« 2 octobre 1796.

« … J’ai été hier à un très beau concert qui s’est donné au théâtre de Louvois. C’était Guénin et le vieux Gavigny qui conduisaient l’orchestre.

« Tu sais, notre vieux Gavigny, qui a si bien connu mon père et Rousseau, du temps du Devin du village, et qui a fait si singulièrement connaissance avec moi à Passy du temps de mon exil. Eh bien ! le public lui a fait répéter sa romance, et il s’en est si bien tiré qu’il a été, à la lettre, accablé d’applaudissemens. Pour un homme de soixante-quinze ans, ce n’est pas mal ! Cela m’a fait un bien grand plaisir !

« Je te donne à deviner en mille qui j’ai rencontré encore et reconnu à ce concert. Sous un habit à la mode, avec des souliers dégagés et des oreilles de chien, j’ai vu le sans-culotte S….., et je lui ai parlé. C’est un merveilleux ! Voilà de ces rencontres à mourir de rire. Il m’a beaucoup demandé de tes nouvelles. Il n’était pas si galant en l’an II !

« Adieu, ma bonne mère, l’heure me presse, je vais à l’Opéra. Je te regrette à tous les instans. Tous les plaisirs que je goûte loin de toi sont imparfaits. Je t’embrasse mille fois.

« Et je fais mille amitiés à ma bête de bonne. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« 3 Octobre.

« Je t’ai quittée l’autre jour pour aller à l’Opéra. On devait donner Corisande, ce fut Renaud. Mais rien ne contrarie un provincial. J’écoutai d’un bout à l’autre avec le plus grand plaisir. J’étais à l’orchestre. M. Heckel connaît Ginguené, directeur du jury des arts, et tous les jours d’Opéra Ginguené lui fait présent de deux billets d’orchestre. C’est là où va ce qu’on appelle à présent la bonne compagnie. Vous y voyez des femmes charmantes, d’une élégance merveilleuse ; mais si elles ouvrent la bouche, tout est perdu. Vous entendez : Sacresti !

que c’est bien dansé ! ou bien : Il fait un chaud du diable ! Vous sortez, des voitures brillantes et bruyantes reçoivent tout ce beau monde, et les braves gens s’en retournent à pied, et se vengent par des sarcasmes des éclaboussures qu’ils reçoivent. On crie : Place à M. le fournisseur des prisons !Place à M. le brise-scellés ! « Mais ils vont toujours et s’en moquent. Quoique tout soit renversé, on peut encore dire comme autrefois : L’honnête homme à pied et le faquin en litière. Ce sont d’autres faquins, voilà tout.

« Adieu, ma bonne mère. J’irai encore ce soir à l’Opéra. Ce matin, M. Heckel me fait diner avec M. le duc. Je t’embrasse comme je t’aime. » « Le 15.

« Quoiqu’à pied, l’honnête homme se moque bien à Paris du mauvais temps ! Il y a tant de choses à faire et à voir ! Le matin je vais au Salon ; de trois à six heures, je dîne longuement en bonne compagnie ; le soir je vais au spectacle. J’ai dîné chez madame de Ferrières avec toutes tes amies ; j’ai été reçu à bras ouverts ! Ah ! comme on a parlé de toi ! Le diner était délicieux, servi en argenterie. La république n’a pas tout pris. Les vins parfaits. Il y avait des jeunes gens très gais, et nous avons fait rire aux éclats même M. de la Dominière. J’ai été le soir à la rue Feydeau, voir l’Ecole des Pères et les Fausses Confidences. Cette dernière pièce est absolument jouée comme avant 93 : Fleuri avait le même habit ; Dazincourt aussi. » « Le 17.

« Que tu es bonne de vouloir t’ennuyer encore dans ta solitude pour me laisser quelques jours de plus à Paris ! Quelle trop bonne mère ! Si tu y étais avec moi, je m’y amuserais bien davantage. Aujourd’hui, j’ai joint l’utile à l’agréable, et il me semble que je suis au-dessus de moi-même. Mon ami M. Heckel m’a lu deux ouvrages de morale, l’un sur l’immortalité de l’ame, l’autre sur le vrai bonheur. Tout est admirable, profond, rapide, clair, éloquent ; c’est l’hiver dernier qu’il les a composés, et il m’assure qu’il n’a eu pour but que de me développer les principes de la vertu.

« J’ai eu un succès extraordinaire en chantant OEdipe chez Mme de Chabert.

« Mais ces succès, à qui les dois-je ? À ma bonne mère, qui a bien voulu s’ennuyer à m’enseigner et qui en sait plus que tous les professeurs du monde ! Après la musique, on a dansé ; nous étions tous en bottes, n’en sois pas scandalisée, c’est l’usage à présent ; mais comme on danse mal en bottes ! Par là-dessus on s’est imaginé de prendre le thé, et c’est bien là le souper le plus fade et le plus économique qu’on puisse faire. Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon ame, et je fais à ma bonne trente-trois amitiés. » …………………… « Le 19.

« Ce matin, j’ai encore déjeuné avec M. le duc et mon ami M.

Heckel. Nous avons mangé comme des ogres et ri comme des fous… Et figure-toi que, comme nous marchions tous trois sur le Pont-Neuf, les poissardes nous ont entourés et ont embrassé M.

le duc comme le fils de leur bon roi ! Tu vois si l’esprit du peuple a changé ! Mais je t’en parlerai verbalement, comme dit Bridoison.

« Je cours faire mes visites d’adieu. Va, je ne regretterai point Paris, puisque je vais te retrouver.

« Je dis mille brutalités à ma bonne ; qu’elle s’apprête à me raser, car ici on m’a fait les crocs, j’effrayais tout le monde, et les voilà qui repoussent de rage……….

« Deschartres a eu beau chercher un précepteur pour le fils de Mme de Chander, il regarde la chose comme impossible à trouver dans ce temps-ci. La race en est perdue. Tous les jeunes gens qui se destinaient à l’éducation cherchent à se faire médecins, chirurgiens, avocats. Les plus robustes ont été employés pour la République. Depuis six ans, personne n’a travaillé, il faut bien le dire, et les livres ont eu tort. On ne voit que des gens qui cherchent des instituteurs pour leurs enfans et qui n’en trouvent pas. Il y aura donc beaucoup d’ânes dans quelques années d’ici, et j’en serais un comme un autre sans Deschartres, que dis-je ? sans ma bonne mère, qui aurait toujours suffi à former mon esprit et mon cœur. »


« Le 13.

« Nous partons demain. Deschartres se décide enfin à mettre ses estimables jambes dans des bottes. Il n’y pas moyen de lutter contre le torrent ! C’est commode à cheval, mais non au bal. On ne fait plus que marcher la contredanse. Dis à ma bonne que je vais m’en dédommager en la faisant sauter et pirouetter de gré ou de force. Adieu, Paris… et bonjour à toi bientôt, ma bonne mère ! je pars d’ici plus fou que je n’y suis venu ; c’est qu’aussi tout le monde l’est un peu ; il suffit d’avoir la tête sur les épaules pour se croire heureux. Les parvenus s’en donnent à cœur joie, et le peuple a l’air d’être indifférent à tout ; jamais le luxe n’a été si brillant… Bah ! bah ! adieu à toutes ces vanités, ma bonne mère s’ennuie et m’attend : tant pis pour ma jument. Je vais enfin t’embrasser ! Peut-être arriverai-je avant cette lettre !

« MAURICE. »



CHAPITRE SEPTIÈME.

Suite de l’histoire de mon père. — Persistance des idées philosophiques. — Robert, chef de brigands. — Description de La Châtre. — Les brigands de Schiller.


AVERTISSEMENT.

Certaines réflexions viennent inévitablement au courant de la plume quand on parle du passé : on le compare avec le présent, et ce présent, le moment où l’on écrit, c’est déjà le passé pour ceux qui vous lisent au bout de quelques années. L’écrivain a quelquefois aussi envisagé l’avenir. Ses prédictions se trouvent déjà réalisées ou démenties quand son œuvre paraît. Je n’ai rien voulu changer aux réflexions et aux prévisions qui me vinrent durant ces derniers temps. Je crois qu’elles font déjà partie de mon histoire et de celle de tous. Je me bornerai à mettre leur date en note.


Je continuerai l’histoire de mon père, puisqu’il est, sans jeu de mots, le véritable auteur de l’histoire de ma vie. Ce père que j’ai à peine connu, brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier, est resté vivant dans les élans de mon ame, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon visage. Mon père est un reflet, affaibli sans doute mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel j’ai vécu a amené les modifications. Mes défauts ne sont donc pas son ouvrage absolument, et mes qualités sont un des instincts qu’il m’a transmis. Ma vie extérieure a autant différé de la sienne que l’époque où elle s’est développée, mais eussé-je été garçon et eussé-je vécu vingt-cinq ans plus tôt, je sais et je sens que j’eusse agi et senti en toutes choses comme mon père.

Quels étaient, en 97 et en 98, les projets de ma grand’mère pour l’avenir de son fils ? Je crois qu’elle n’en avait pas d’arrêtés et qu’il en était ainsi pour tous les jeunes gens d’une certaine classe.

Toutes les carrières ouvertes à la faveur sous Louis XVI l’étaient sous Barras à l’intrigue. Il n’y avait rien de changé en cela que les personnes, et mon père n’avait réellement qu’à choisir sa place entre les camps et le coin du feu. Son choix, à lui, n’eût pas été douteux : mais depuis 93 il s’était fait chez ma grand’mère une réaction assez concevable contre les actes et les personnages de la Révolution. Chose très remarquable, pourtant, sa foi aux idées philosophiques qui avaient produit la Révolution n’avait pas été ébranlée, et en 97, elle écrivait à M. Heckel une lettre excellente que j’ai retrouvée. La voici :

DE MADAME DUPIN À M. HECKEL.

« Vous détestez Voltaire et les philosophes, vous croyez qu’ils sont cause des maux qui nous accablent. Mais toutes les révolutions qui ont désolé le monde ont-elles donc été suscitées par des idées hardies ? L’ambition, la vengeance, la fureur des conquêtes, le dogme de l’intolérance, ont bouleversé les empires bien plus souvent que l’amour de la liberté et le culte de la raison. Sous un roi tel que Louis XV, toutes ces idées ont pu vivre et n’ont rien pu bouleverser. Sous un roi tel qu’Henri IV, la fermentation de notre Révolution n’eût pas amené les excès et les délires que nous avons vus, et que j’impute surtout à la faiblesse, à l’incapacité, au manque de droiture de Louis XVI. Ce roi dévot a offert à Dieu ses souffrances, et son étroite résignation n’a sauvé ni ses partisans, ni la France, ni lui-même. Frédéric et Catharine ont maintenu leur pouvoir, et vous les admirez, monsieur ; mais que dites-vous de leur religion ? Ils ont été les protecteurs et les prôneurs de la philosophie, et il n’y a point eu chez eux de révolution. N’attribuons donc pas aux idées nouvelles le malheur de nos temps et la chute de la monarchie en France, car on pourrait dire : « Le souverain qui les a rejetées est tombé, et ceux qui les ont soutenues sont restés debout. » Ne confondons point l’irréligion avec la philosophie. On a profité de l’athéïsme pour exciter les fureurs du peuple comme au temps de la Ligue on lui faisait commettre les mêmes horreurs pour défendre le dogme. Tout sert de prétexte au déchaînement des mauvaises passions. La Saint-Barthélemy ressemble assez aux massacres de septembre, les philosophes sont également innocens de ces deux crimes contre l’humanité. »

Mon père avait toujours rêvé la carrière des armes. On l’a vu, durant son exil, étudier la bataille de Malplaquet dans sa petite chambre de Passy, dans la solitude de ces journées si longues et si accablantes pour un enfant de seize ans : mais sa mère aurait voulu, pour seconder ses inclinations, le retour d’une monarchie ou l’apaisement d’une république modérée. Quand il la trouvait contraire à ses secrets désirs, comme il ne concevait pas alors la pensée d’agir sans son adhésion complète, il parlait d’être artiste, de composer de la musique, de faire représenter des opéras ou exécuter des symphonies.

On retrouvera ce désir marchant de compagnie avec son ardeur militaire, de même que son violon fit souvent campagne avec son sabre.

En 1798, se présente dans l’histoire de mon père une circonstance futile en apparence, importante en réalité, comme toutes ces vives impressions de jeunesse qui réagissent sur notre vie entière, et qui même parfois disposent de nous à notre insu.

Il s’était lié avec la société de la ville voisine, et je dois dire que cette petite ville de La Châtre, malgré les travers et les défauts propres à la province, a toujours été remarquable pour la quantité de personnes très intelligentes et très instruites qui se sont produites dans sa population, tant bourgeoise que prolétaire. En masse on y est pourtant fort bête et fort méchant, parce qu’on y est soumis à ces préjugés, à ces intérêts et à ces vanités qui règnent partout, mais qui règnent plus naïvement et plus ouvertement dans les petites localités que dans les grandes. La bourgeoisie est aisée sans être opulente, elle n’a point de lutte à soutenir contre une noblesse arrogante, et rarement contre un prolétariat nécessiteux. Elle s’y développe donc dans un milieu fort favorable pour l’intelligence, quoique trop calme pour le cœur et trop froid pour l’imagination.

En 1798, mon père, lié avec une trentaine de jeunes gens des deux sexes, et lié intimement avec plusieurs, joua la comédie avec eux.

C’est une excellente étude que ce passe-temps-là, et je dirai ailleurs tout ce que j’y vois d’utile et de sérieux pour le développement intellectuel de la jeunesse. Il est vrai que les sociétés d’amateurs sont, comme les troupes d’acteurs de profession, divisées la plupart du temps par des prétentions ridicules et des rivalités mesquines.

C’est la faute des individus et non celle de l’art. Et comme, selon moi, le théâtre est l’art qui résume tous les autres, il n’est point de plus intéressante occupation que celle-là pour les loisirs d’une société d’amis. Il faudrait deux choses pour en faire un plaisir idéal : une bienveillance véritable qui imposerait silence à toute vanité jalouse, un véritable sentiment de l’art qui rendrait ces tentatives heureuses et instructives.

Il est à croire que ces deux conditions se trouvèrent réunies à La Châtre à l’époque que je raconte, car les essais réussirent fort bien, et les acteurs improvisés restèrent amis. La pièce qui eut le plus de succès, et qui fit briller chez mon père un talent de comédien spontané et irrésistible, fut un drame détestable, en grande vogue alors, mais dont la lecture m’a beaucoup frappée, comme un échantillon de couleur historique : Robert, chef de brigands.

Ce drame, imité de l’allemand, n’est qu’une misérable imitation des Brigands de Schiller, et pourtant cette imitation a de l’intérêt et de l’importance, car elle implique toute une doctrine. Elle fut représentée pour la première fois à Paris en 1792 ; c’est le système jacobin dans son essence, Robert est un idéal du chef de la montagne, et j’engage mon lecteur à le relire comme un monument très curieux de l’esprit du temps.

Les Brigands de Schiller sont et signifient toute autre chose. C’est un grand et noble ouvrage, rempli de défauts exubérans comme la jeunesse car c’est l’œuvre d’un enfant de vingt et un ans, comme chacun sait ; mais si c’est un chaos et un délire, c’est aussi une fiction d’une haute portée et d’un sens profond.

Ces représentations théâtrales remplirent les loisirs de la société de La Châtre durant quelques mois, et échauffèrent l’imagination de mon père plus que sa mère ne pouvait le prévoir. Bientôt l’action scénique n’allait plus le satisfaire, et il allait échanger son sabre de bois doré pour un sabre à la hussarde.

Pour jouer Robert on enrégimenta des comparses, et les brigands furent des Hongrois-Croates, qui étaient en France comme prisonniers de guerre et avaient été cantonnés à La Châtre. On leur faisait simuler un combat, on leur fit comprendre qu’après la bataille, ils devaient paraître blessés ; ils se concertèrent si bien et ils mirent tant de conscience, qu’à la représentation on les vit sortir de la mêlée boitant tous du même pied.

Ainsi mon père, chef de brigands sur les planches d’un théâtre, où les moines avaient fait chère lie, et où la Montagne avait tenu ses séances, commandait à des Hongrois et à des Croates prisonniers. Deux ans plus tard, il était fait prisonnier lui-même par des Croates et des Hongrois qui ne lui faisaient pas jouer la comédie et qui le traitaient plus rudement. La vie est un roman que chacun de nous porte en soi, passé et avenir.

Mais au milieu des irrésolutions de ma grand’mère pour la carrière de son fils, arriva cette fameuse loi du 2 vendémiaire an VII (23 septembre 1798), proposée par Jourdan, et qui déclarait tout Français soldat, par droit et par devoir, pendant une époque déterminée de sa vie.

La guerre, endormie un moment, menaçait d’éclater de nouveau sur tous les points. La Prusse hésitait dans sa neutralité, la Russie et l’Autriche armaient avec ardeur. Naples enrôlait toute sa population.

L’armée française était décimée par les combats, les maladies et la désertion. La loi de la conscription, imaginée et adoptée, le Directoire la mit à exécution sur-le-champ en ordonnant une levée de 200,000 conscrits. Mon père avait vingt ans.

Depuis longtemps son cœur bondissait d’impatience, l’inaction lui pesait, le jeune homme s’agitait et faisait des vœux pour qu’un gouvernement stable, comme disait sa mère, lui permît de servir. Il faisait bon marché, lui, de la stabilité des choses. Quand les réquisitions forcées venaient lui enlever son unique cheval, il frappait du pied en disant : « Si j’étais militaire, j’aurais le droit d’être cavalier ; je prendrais à l’ennemi des chevaux pour la France, au lieu de me voir mettre à pied comme un être inutile et faible. » Soit instinct aventureux et chevaleresque, soit séduction des idées nouvelles, soit insouciance de tempérament, soit plutôt, comme ses lettres le prouvent en toute occasion, le bon sens d’un esprit clair et calme, jamais il ne regretta l’ancien régime et l’opulence de ses premières années. La gloire était pour lui un mot vague, mystérieux, qui l’empêchait de dormir, et quand sa mère s’attachait à lui prouver qu’il n’y a pas de gloire véritable à servir une mauvaise cause, il n’osait pas discuter, mais il soupirait profondément et se disait tout bas, que toute cause est bonne, pourvu qu’on ait son pays à défendre et le joug étranger à repousser.

Probablement ma grand’mère le sentait aussi, car elle admirait beaucoup les grands faits d’armes de l’armée républicaine, et elle connaissait Jemmapes et Valmy sur le bout du doigt, tout aussi bien que Fontenoy et l’ancien Fleurus. Mais elle ne pouvait concilier sa logique avec l’effroi de perdre son unique enfant. Elle l’aurait bien voulu voir pourvu d’un régiment, à condition qu’il n’y aurait jamais de guerre. L’idée qu’il pût un jour manger à la gamelle et coucher en plein champ lui faisait dresser les cheveux sur la tête. À la pensée d’une bataille, elle se sentait mourir. Je n’ai jamais vu de femme plus courageuse pour elle-même, si faible pour les autres, si calme dans les dangers personnels, si pusillanime pour les dangers de ceux qu’elle aimait. Quand j’étais enfant, elle m’endoctrinait si bien au stoïcisme, que j’aurais eu honte d’écrire devant elle en me faisant du mal. Mais si elle en était témoin, c’était elle alors, la chère femme, qui jetait les hauts cris.

Toute sa vie s’écoula dans cette contradiction touchante, et comme tout ce qui est bon produit quelque chose de bon, comme ce qui vient du cœur agit toujours sur le cœur, sa tendre faiblesse ne produisait pas sur ses enfans un effet contraire à celui où tendaient ses enseignemens. On puisait plus de courage dans la volonté de lui épargner de la douleur et de l’effroi en lui cachant de petites souffrances, qu’on en aurait peut-être eu si elle n’en eût pas manqué en les voyant. Ma mère était tout le contraire.

Rude à elle-même et aux autres, elle avait le précieux sang-froid, l’admirable présence d’esprit qui apportent le secours et inspirent la confiance. Ces deux façons d’agir sont bonnes apparemment, quoique diamétralement opposées ; d’où l’on pourra conclure tout ce qu’on voudra. Quant à moi, je n’ai pas trouvé les théories applicables dans l’éducation des enfans. Ce sont des créatures si mobiles, que, si on ne se fait pas mobile comme elles (quand on le peut), elles vous échappent à chaque heure de leur développement.

Mon père avait été appelé à Paris dans les derniers jours de l’an VI pour régler quelques intérêts, et, dans les premiers jours de l’an VII, cette terrible loi de la conscription vint le frapper d’un choc électrique et décida de sa vie. J’ai assez indiqué les agitations de la mère et les secrets désirs de l’enfant. Je le laisserai maintenant parler lui-même.

LETTRE PREMIÈRE.

Sans doute c’est dans les derniers jours de l’an VI (octobre 1798). Paris.

« À la citoyenne Dupin, à Nohant.

« J’ai enfin reçu une lettre de toi, ma bonne mère. Elle a mis huit jours pour faire la route ; ça ne laisse pas que d’être expéditif ; que tu es bonne de me regretter. Ainsi, tu crains que je réussisse et que je ne réussisse pas. L’aventure est singulière. Quant à moi, je suis assez tranquille sur les affaires de famille que nous avons sur les bras. De cela, je m’occupe avec Beaumont, ne te tourmente pas, nous nous en tirerons.

Mais quant aux événemens, tes inquiétudes me chagrinent ; ma pauvre maman, sois courageuse, je t’en prie. Il est impossible, sous aucun prétexte, de s’exempter de la dernière, et elle me concerne absolument. Les généraux ne peuvent prendre d’aides-de-camp que dans la classe des officiers. Les institutions publiques, telles que l’école Polytechnique, le Conservatoire de musique, etc., etc., ont reçu ordre de n’admettre aucun élève compris dans la première classe. Ainsi, tu le vois, il faut servir, et il n’y aura aucun moyen de n’être pas soldat. Beaumont a frappé à toutes les portes, et partout même réponse. On ne commence plus par être officier, on finit par là, si on peut. Beaumont connaît tout Paris ; il est particulièrement lié avec Barras. Il m’a présenté au brave M. de Latour-d’Auvergne, qui par son intrépidité, ses talens, sa modestie, est digne d’être le Turenne de ce temps-ci. Après m’avoir examiné avec beaucoup d’attention, il m’a dit : Est-ce que le petit-fils du maréchal de Saxe aurait peur de faire une campagne ? Ce mot-là ne m’a fait ni pâlir ni rougir, et je lui ai répondu : Certainement ! en le regardant bien en face. Et puis j’ai ajouté : Mais j’ai fait quelques études, je puis acquérir quelques talens, et je croirais servir mieux mon pays dans un grade ou dans un état-major que dans les rangs aveugles du simple soldat. — Hé bien ! a-t-il dit, c’est vrai, et il faut parvenir à un poste honorable. Cependant il faut commencer par être soldat, et voilà ce que j’imagine pour que vous le soyez le moins longtemps et le moins durement possible.

« J’ai un ami intime colonel du 10e régiment de chasseurs à cheval. Il faut entrer dans son régiment. Il sera enchanté de vous avoir. C’est un homme d’une naissance autrefois illustre.

Il vous comblera d’amitié. Vous resterez simple chasseur le temps nécessaire pour vous perfectionner dans l’équitation. Ce colonel est sur la liste des généraux. S’il est nommé, à ma recommandation il vous rapprochera de sa personne. S’il ne l’est pas, je vous fais entrer dans le génie. Mais quoi qu’il puisse arriver, vous ne devez aspirer à aucun grade que vous n’ayez rempli les conditions prescrites. C’est dans l’ordre. Nous saurons allier la gloire et le devoir, le plaisir de servir la patrie avec éclat, et les lois de la justice et de la raison.

Voilà à peu près, mot pour mot, son discours. Hé bien ! maman ?

qu’en dis-tu ? Il n’y a rien à répondre à cela ? N’est-ce pas beau d’être un homme, un brave, comme Latour-d’Auvergne ? Ne faut-il pas acheter cet honneur-là par quelques sacrifices, et voudrais-tu qu’on dît que ton fils, le petit-fils de ton père, Maurice de Saxe, a peur de faire une campagne ? La carrière est ouverte. Faut-il préférer un éternel et honteux repos au sentier pénible du devoir ? Et puis, il n’y a pas que cela ; songe, maman, que j’ai vingt ans, que nous sommes ruinés, que j’ai une longue carrière à parcourir, toi aussi, Dieu merci ! et que je puis en devenant quelque chose, te rendre un peu de l’aisance que tu as perdue : c’est mon devoir, c’est mon ambition. Beaumont est content de me voir dans ces idées-là. Il dit qu’il faut en prendre son parti. Il est bien évident qu’un homme qui n’attend pas qu’on l’inscrive sur un registre comme une marchandise livrée, mais qui, au contraire, se présente volontairement pour courir à la défense de son pays, a plus de droits à la bienveillance et à l’avancement que celui qui s’y fait traîner de force. Cette conduite ne sera pas approuvée par les personnes de notre classe ? Elles auront grand tort, et moi je désapprouverai leur désapprobation. Laissons-les dire, elles feraient mieux de m’imiter. J’en vois d’autres qui font plus que moi les patriotes et les beaux Titus, et qui ne se sentent pas du tout pressés d’aller rejoindre le drapeau.

« On croit peu ici à la paix, et Beaumont ne me conseille pas du tout d’y compter. M. de Latour-d’Auvergne m’a déjà pris en amitié. Il a dit à Beaumont qu’il aimait mon air calme, et qu’à la manière dont je lui avais répondu, il avait senti en moi un homme. Tu diras à cela, bonne mère, qu’il m’a vu dans mon beau moment ! mais, enfin, on peut avoir souvent de ces momens-là ; il ne faut que l’occasion. Notre fortune est renversée : faut-il pour cela nous laisser abattre ? N’est-il pas plus beau de s’élever sur ses propres revers, que de tomber, par sa faute, du faîte des hauteurs où le hasard vous avait placé ? Les commencemens de cette carrière ne peuvent paraître repoussans qu’à un esprit vulgaire ; mais toi, tu n’auras pas honte d’être la mère d’un brave soldat. Les armées sont très bien disciplinées maintenant. Les officiers sont tous gens de mérite, n’aie donc pas peur. Il ne s’agit pas d’aller se battre tout de suite, mais de passer quelque temps aux études du manége. Ce sera d’autant moins désagréable que tu m’en as fait apprendre plus, peut-être, qu’on n’en a à me montrer.

« Je n’ai pas besoin de me vanter de cela, mais je ne ferai point un apprentissage qui compromette mes os, ni qui apprête à rire aux assistans. Tu peux du moins être bien tranquille là-dessus.

Adieu, maman, donne-moi ton avis sur toutes mes réflexions, et songe que du chagrin de notre séparation peut résulter un grand bien pour nous deux. Adieu encore, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon ame.

« J’embrasse Deschartres et je l’engage à mettre un peu plus de colophane à son archet pour éviter les couacs et les riquiquis. Allons, ris donc, ma bonne mère ! » La vie des grands hommes modestes est inédite en grande partie.

Combien de mouvemens admirables n’ont eu pour témoins que Dieu et la conscience. La lettre qu’on vient de lire en offre un qui me pénètre profondément. Voilà ce Latour-d’Auvergne, ce premier grenadier de France, ce héros de bravoure et de simplicité, qui peu de temps après partit lui-même comme simple soldat, quoique ses cheveux blancs ne lui rendissent pas la nouvelle loi applicable… Il faut rappeler cette aventure que plusieurs personnes ont peut-être oubliée. Il avait un vieux ami, octogénaire qui ne vivait que du travail de son petit-fils.

La loi de la conscription frappe sur ce jeune homme. Aucun moyen alors de se racheter. Latour-d’Auvergne obtient comme une faveur spéciale du gouvernement, en récompense d’une vie glorieuse, de partir comme simple soldat pour remplacer l’enfant de son ami. Il part, il se couvre d’une gloire nouvelle, il meurt sur le champ d’honneur, sans avoir jamais voulu accepter aucune récompense, aucune dignité !… Eh bien, voilà cet homme, avec de tels sentimens, avec le projet déjà arrêté peut-être de se faire conscrit (à 55 ans), à la place d’un pauvre jeune homme, qui se trouve en présence d’un autre jeune homme, lequel hésite devant la nécessité de se faire soldat. Il examine attentivement cet enfant gâté qu’une tendre mère voudrait soustraire aux rigueurs de la discipline et aux dangers de la guerre. Il interroge son regard, son attitude. On sent que s’il découvre en lui un lâche cœur, il ne s’y intéressera pas et le fera rougir d’être le petit-fils d’un illustre militaire. Mais un mot, un regard de cet enfant lui suffisent pour pressentir en lui un homme, et tout aussitôt il le prend en amitié, il lui parle avec douceur, et condescend, par de généreuses promesses, à la sollicitude de sa mère. Il sait que toutes les mères ne sont pas des héroïnes, il devine que celle-là ne peut pas adorer la République, que ce jeune homme a été élevé avec des délicatesses infinies, qu’on a de l’ambition pour lui et qu’on ne saurait prendre pour modèle l’antique dévoûment d’un Latour-d’Auvergne. Mais ce Latour-d’Auvergne semble ignorer la sublimité de son propre rôle. Il en tire si peu de vanité qu’il ne le rappelle pas aux autres. Il n’exige de personne le même degré de vertu. Il peut aimer, estimer encore ceux qui aspirent au bien-être et aux honneurs qu’il méprise. Il entre dans leurs projets, il caresse leurs espérances, il travaillera à les réaliser, tout comme le ferait un homme ordinaire qui apprécierait les douceurs de la vie et les sourires de la fortune ; et, comme s’il se parlait à lui-même, pour amoindrir son mérite à ses propres yeux, et pour se préserver de l’orgueil, il se résume en disant : On peut concilier la gloire et le devoir, le plaisir de servir sa patrie avec éclat et les lois de la justice et de la raison.

Pour moi, ce langage bienveillant et simple est trois fois grand, trois fois saint dans la bouche d’un héros. Ce qu’on voit, ce qu’on sait d’une vie éclatante peut toujours être imputé à un secret raffinement de l’orgueil. C’est dans le détail, c’est dans les faits insignifians en apparence qu’on saisit le secret de la conscience humaine. Si j’avais jamais douté de la naïveté dans l’héroïsme, j’en verrais une preuve dans cette douceur du premier grenadier de France.

Mon père n’analysa point cette conduite touchante, du moins il ne le fit pas en la rapportant à sa mère. Mais il est certain que son entrevue avec cet homme qui avait commandé la colonne infernale et qui avait un cœur si tendre et un langage si doux, lui fit une impression profonde. Dès ce jour son parti fut pris, et il trouva en lui-même un certain art pour tromper sa mère sur des dangers qui allaient environner sa nouvelle existence. On voit déjà qu’en lui parlant d’études, de manéges, il cherche à détourner sa pensée de l’éventualité prochaine des batailles. Par la suite, on le verra plus ingénieux encore à lui épargner les tourmens de l’inquiétude, jusqu’au moment où blasé lui-même sur l’émotion du péril, il semble croire qu’elle se soit habituée aux chances de la guerre. Mais elle n’en prit jamais son parti, et longtemps après elle écrivait à son frère, l’abbé de Beaumont : « Je déteste la gloire. Je voudrais réduire en cendres tous ces lauriers où je m’attends toujours à voir le sang de mon fils. Il aime ce qui fait mon supplice, et je sais qu’au lieu de se préserver, il est toujours et même inutilement à l’endroit le plus périlleux. Il a bu à cette coupe d’enivrement depuis le jour où pour la première fois, il a vu M. de Latour-d’Auvergne. C’est ce maudit héros qui lui a tourné la tête ! »

Je reprends la transcription de ces lettres, et je ne puis me persuader que mon lecteur les trouve trop longues ou trop nombreuses. Quant à moi, lorsque je sens qu’en les publiant, j’arrache parfois à l’oubli quelque détail qui honore l’humanité, je me reconcilie avec ma tâche, et je goûte un plaisir que ne m’ont jamais donné les fictions du roman.



FIN DU TOME PREMIER.



HISTOIRE DE MA VIE.






HISTOIRE DE MA VIE PAR Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres ; Dignité envers soi-même ; Sincérité devant Dieu.

Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME DEUXIÈME.

PARIS, 1855. LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.



CHAPITRE HUITIÈME.


Suite des lettres. — Enrôlement volontaire. — Elan militaire de la jeunesse de 1798. — Lettre de Latour-d’Auvergne. — La gamelle. — Cologne. — Le général d’Harville. — Caulaincourt. — Le capitaine Fleury. — Amour de la patrie. — Durosnel.


LETTRE II.
« Paris, 6 vendémiaire an VII (7 septembre 1798).

« Je t’écris, ma bonne mère, de chez notre Navarrais[22]. La loi de la conscription, proclamée ce matin, et qui ordonne de répondre dans vingt-six jours, m’empêche d’attendre ta réponse et me détermine à prendre le parti dont je t’ai parlé. Nous allons tous les deux ce matin chez le capitaine des chasseurs, afin de terminer cette affaire. Ne t’inquiète pas, ma bonne mère ; il s’agit d’aller en garnison à Bruxelles et non point au feu de l’ennemi. J’aurai probablement un congé ou une ordonnance qui me forcera de venir bientôt t’embrasser. Tous les jeunes gens ici ont la tête ou la figure à l’envers. Toutes les jolies femmes et les bonnes mères se désolent. Mais il n’y a pas de quoi, je t’assure ; je vais endosser le dolman vert, prendre le grand sabre et laisser croître mes moustaches. Te voilà mère d’un défenseur de la patrie, et ayant droit au milliard. C’est un profit tout clair. Allons, ma bonne mère, ne t’afflige pas. Tu me reverras bientôt. »


LETTRE III.
« 7 vendémiaire an VII (septembre 98).

« Je suis volontaire. J’ai le grand sabre, la toque rouge et le dolman vert. Quant à mes moustaches, elles ne sont pas encore aussi longues que je pourrais le désirer : mais cela viendra. Déjà on tremble à mon aspect, du moins je l’espère. Allons, ma chère bonne mère, ne t’afflige pas.

« Je suis soldat ; mais le maréchal de Saxe n’a-t-il pas servi volontairement dans ce poste pendant deux ans ? Toi-même tu reconnaissais que j’étais en âge de chercher un état. Je tergiversais sur le choix, parce que tu craignais trop la guerre. Mais, au fond, je désirais être forcé par les circonstances de suivre mes inclinations.

Le fait est arrivé. Je serais heureux de cela sans la douleur de te quitter et sans tes inquiétudes qui me déchirent ; mais je t’assure, ma bonne mère, que là où je vais, on ne se bat pas, et que j’aurai souvent des congés pour te voir. Allons, ton chasseur t’embrasse de toute son ame. Il y a dans le régiment une place vacante de trompette. Propose-la au père Deschartres. J’embrasse ma bonne. Adieu, adieu, je t’aime. »


LETTRE V.

« Paris, le 13 vendémiaire an VII (septembre 98).

« Je t’écris au moment d’aller chez le général Beurnonville. C’est un ami de M. Perrin, ami intime du général, qui me présente. Beurnonville est général de l’armée d’Angleterre dont je fais partie, et, par son moyen, j’espère avoir un prompt avancement. Il sera à propos que tu lui écrives. Tu lui diras que si tu ne m’as pas envoyé plus tôt à la défense de la patrie, c’est que les lois s’y opposaient, puisqu’on m’avait compris dans la classe des soldats ; qu’enfin le décret de la conscription me permet de partir, et que tu lui demandes pour moi son appui. Dans tout cela, il n’y aura qu’une moitié de mensonge, ton zèle pour m’envoyer à la guerre ; enfin tu t’en tireras à merveille ; je n’en suis pas en peine. On reparle ici de la paix, et toutes mes affaires vont probablement se passer en promenades. »


LETTRE VII.

« 17 vendémiaire an VII (octobre 98).

« Beurnonville m’a donné deux lettres de recommandation, l’une pour le chef de brigade commandant le dixième régiment dont je fais partie ; l’autre pour le général d’Harville, inspecteur général de l’armée de Mayence. Il m’adresse à eux comme le petit-fils du maréchal de Saxe, notre modèle à tous, dit-il ; il demande pour moi de l’emploi, d’abord comme ordonnance, et ensuite suivant la partie à laquelle ils me trouveront propre. Il me recommande aussi fortement au chef de brigade et lui dit qu’il lui tiendra compte des égards qu’il aura pour moi. Tu vois que mes affaires sont en bon train et qu’avec de pareilles recommandations je ne moisirai pas dans les casernes. Il leur dit, par exemple, que ma famille m’entretient et que je n’aurai pas besoin d’appointemens. Ce n’est point ce qui m’en plaît le plus, car nous ne sommes pas riches, et je vais te coûter de l’argent.

Espérons pourtant que je ne tarderai pas à vivre de mon travail. Ne sois pas inquiète, ma bonne mère, et crois que peut-être bientôt tu entendras parler de moi… « On me dit que tu ne veux pas qu’on sache en Berry en quelle qualité je sers : mais, ma bonne mère, il faut pourtant bien en venir là.

D’abord, quels sont donc les imbéciles qui se formaliseraient de voir ton fils soldat de la République ? Ensuite, pour qu’on ne t’inquiète pas en mon absence, il faut que j’envoie à la municipalité une attestation de mon activité de service, sans quoi je serais regardé comme fuyard et émigré, ce qui ne me va guère. » LETTRE X.

« 23 vendémiaire an VII (octobre 98).

« Ah ! ma pauvre bonne mère, que tu es bonne de m’envoyer des diamans, n’ayant pas de quoi m’équiper ; tu fais comme les dames romaines, tu sacrifies tes bijoux aux besoins de la patrie. Je vais les faire estimer et les vendre le mieux possible. » LETTRE XI.

« 25 vendémiaire an VII (octobre 98).

« J’ai dîné hier avec M. de Latour-d’Auvergne, chez M. de Bouillon. Ah !

ma mère, quel homme que M. de Latour ! si tu pouvais causer une heure avec lui, tu n’aurais plus tant de chagrin de me voir soldat. Mais je vois que ce n’est pas le moment de te prouver que j’ai raison. Ton chagrin m’empêche d’avoir raison contre toi : je lui ai remis ta lettre. Il l’a trouvée charmante, admirable, et il en a été attendri.

C’est qu’il est aussi bon que brave. Permets-moi de t’avouer que, s’il n’y avait eu que de pareils hommes dans la Révolution, je serais encore plus révolutionnaire que je ne le suis… c’est-à-dire que je le serais sans ta prison et tes douleurs.

« J’ai été de là aux Italiens voir Montenerro. C’est détestable.

« Toutes les élégantes de Paris étaient là. Mme Tallien, Mlle Lange et mille autres, tant grecques que romaines, ce qui ne m’a pas empêché de me bien ennuyer. » Lettre de Latour-d’Auvergne à ma grand’mère.

« De Passy, le 25 vendémiaire an 7 de la République française.

« Madame, « Je n’ai reçu que dans ce moment-même la lettre extrêmement flatteuse que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. Vous ne me devez aucun remercîment pour ce que j’ai pu faire pour monsieur votre fils, dans les circonstances embarrassantes où il s’est trouvé. Les personnes qui me devaient une véritable reconnaissance étaient ses officiers et ses camarades ; aussi n’ont-ils pas manqué de me donner à connaître tout ce qu’ils pensaient et sentaient sur le service que je leur avais rendu en leur procurant pour frère d’armes le jeune Maurice, chez lequel tout semble déjà annoncer qu’il accomplira un jour les hautes destinées de son immortel grand-père. L’on a pris toutes les précautions et toutes les mesures possibles pour qu’il serve avec douceur et agrément ; soyez donc bien tranquille, madame, sur ses premiers pas dans la carrière des armes. La paix, à laquelle je crois toujours, malgré les apparences contraires, vous le renverra peut-être plus tôt que vous n’osez l’espérer. Ainsi, laissez prendre place à ce sentiment, au milieu des motifs de s’alarmer, que la tendresse d’une mère trouve si facilement au fond de son cœur pour un fils qui s’éloigne d’elle pour la première fois. Je n’entreprendrai pas, madame, d’arrêter les premiers mouvemens de votre sensibilité ; ils sont trop justes et je n’ai pas le bonheur d’être père, mais je sens que je méritais de l’être, à en juger par l’effet que votre lettre a produit sur moi.

« Agréez, madame, avec bonté, mes hommages les plus respectueux.

« Le citoyen LATOUR-D’AUVERGNE CORRET, capitaine d’infanterie. » LETTRE XII.

« 27 vendémiaire au soir, an VII (octobre 98).

« Je pars aujourd’hui, ma bonne mère ; je viens de prendre congé de mon capitaine, qui, tout enchanté de ta lettre, m’en a donné une pour le chef d’escadron ; puis il m’a embrassé avec effusion. Je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais tout froid qu’il est, ce digne homme, il a l’air de m’aimer comme son fils. Beurnonville m’a recommandé de toutes parts : lui aussi me comble de bontés ; il m’appelle son Saxon. Je crois bien que c’est aux lettres de ma bonne mère, encore plus qu’à ma bonne volonté que je dois tout cela. Je t’envoie un duplicata de ma conscription. Beaumont m’a mené à sa section et m’a fait inscrire.

Cette démarche était nécessaire ; sans cela, malgré ma présence au corps, j’aurais encouru les peines portées par la loi.

« Tu vas donc lire que j’exerce la profession de chasseur à cheval et que ma taille est d’un mètre 733 millimètres, à quoi tu ne comprendras rien et te figureras peut-être que j’ai grandi ce mois-ci de 733 coudées. Mais cela ne fait toujours que 5 pieds 3 pouces. Hier, en retenant ma place à la diligence, j’ai emmené le commis qui m’inscrivait sur le registre. Ah ! monsieur, je suis de la conscription. — Voilà un uniforme qui vous va bien ; voulez-vous m’adresser à votre capitaine ? — Certainement, mon camarade ; je vais chez lui, venez-y avec moi. Un jeune homme qui venait s’inscrire aussi pour la diligence, nous entend et nous suit. Bientôt j’emmènerai les postillons et les chevaux. Tu vois bien, ma bonne mère, que je ne suis pas le seul qui ait le goût militaire, car tous s’en vont joyeux et fiers. Je pars, je t’embrasse, je t’aime, je recommande à père Deschartres et ma bonne, et même aussi un peu à Tristan, de te distraire, de te rassurer, de te soigner ; je reviendrai bientôt, sois-en sûre, et je serai heureux.

« MAURICE. » « Cologne, 7 brumaire.

« Me voilà à Cologne ! Bah ! comment donc si loin ? Figure-toi qu’arrivé à Bruxelles, j’entre dans la chambre de la sixième compagnie. On allait se mettre à table, c’est à dire se ranger autour de la gamelle. On m’invite poliment à dîner. Je prends une cuillère, et me voilà à m’empifrer avec toute la société. À un petit goût de fumée près, la soupe était, ma foi, très bonne, et je t’assure qu’on ne meurt pas de cette cuisine-là. Je régale ensuite les camarades de quelques pots de bière et de quelques tranches de jambon. Nous fumons quelques pipes, nous voilà amis comme si nous avions passé dix ans ensemble. Tout à coup l’appel sonne, on descend dans la cour. Le chef d’escadron s’avance, je vais à lui, je lui remets la lettre du capitaine, il me serre la main, mais il m’apprend que le chef de brigade et le général sont aux avant-postes de l’armée de Mayence avec l’autre partie de mon régiment. Je vois dans l’instant qu’il n’y a rien à faire à Bruxelles, et je le dis tout net à mon chef d’escadron qui m’approuve sans hésiter. Il m’expédie une feuille de route pour les avant-postes, et après dix-huit heures d’amitié avec mon chef et mes camarades, me voilà parti ! Mais le destin, ma bonne mère, me sert mieux que la prudence. Je passais par Cologne pour me rendre dans les environs de Francfort, où est mon régiment, lorsque j’ai appris que le citoyen d’Harville, général en chef et inspecteur de la cavalerie de Mayence, allait arriver ici dans deux jours. Je suspends ma course, je l’attends. Tout le monde me dit qu’avec la recommandation de Beurnonville, son ami, je serai employé d’emblée près de lui comme ordonnance. J’aurai donc un peu plus de mouvement, sinon dans le corps, du moins dans l’esprit, que si j’étais forcé de m’en tenir à la consigne du soldat caserné. Ainsi mes affaires vont bien, et sois tranquille.

« Tu apprendras par les journaux qu’il y a eu des troubles dans le Brabant, au sujet de la conscription. Les révoltés se sont emparés pendant quelques heures de la ville et de la citadelle de Malines ; mais les Français, à qui rien ne résiste, les en ont chassés, et en ont tué 300. On en a amené 27 à Bruxelles pendant que j’y étais, et j’ai vu, parmi eux, des gens de tout âge et deux capucins. La conscription n’était qu’un prétexte, et le projet des révoltés était de favoriser une descente des Anglais ; car ils s’étendent du côté d’Ostende et de Gand. Notre diligence s’étant cassée et nous ayant forcés de passer huit heures à Louvain, toutes les villes qui étaient sur la route, vinrent au-devant de nous. Le bruit s’était répandu que Bruxelles était en insurrection, parce qu’on ne voyait point arriver la diligence. Cette alerte s’est accrue au point que c’est la nouvelle du pays, et qu’on a peine à me croire, quand je dis que j’ai laissé Bruxelles fort tranquille. On fait descendre beaucoup de troupes de l’armée de Mayence, et on espère voir bientôt le Brabant pacifié. Je bénis de plus en plus, ma bonne mère, les soins dont tu comblas mon enfance. L’allemand m’est ici de la plus grande utilité. J’ai servi dans tout le chemin d’interprète à la carrossée. Ils étaient désolés de me laisser à Cologne et de perdre leur trucheman. — Tu vas passer un hiver bien triste, toi, ma bonne mère, et cette idée seule m’afflige.

Mais j’espère être chargé de quelque ordonnance pour le département de l’Indre. J’irai encore te soigner, te caresser, te faire rire. Ta douleur est mon unique souci, car de tout ce qui peut m’arriver, je m’en moque, et suis certain de m’en bien tirer. » En attendant le général d’Harville, notre chasseur se promenait au bord du Rhin, et, malgré sa joie d’être militaire, il ne pouvait pas toujours prendre son parti sur l’absence de sa mère. « Les bords du Rhin me rappellent les bords de la Seine à Passy, lui écrivait-il à la date du 9 brumaire, et je m’y surprends tout triste, rêvant à toi, et t’appelant comme dans ce temps-là où nous étions si malheureux. » Il rencontre un aide-de-camp du général Jacobi, ils parlent musique, ils en font ensemble, et les voilà liés. Le général d’Harville arrive enfin, et, d’emblée, choisit le protégé de Beurnonville pour son ordonnance. Il lui promet un beau cheval, tout équipé, le plus tôt possible, car les chevaux étaient rares alors, et celui-là se fit longtemps attendre.

Le général, qui s’intitulait alors Auguste Harville, était le comte d’Harville, qui fut depuis sénateur et chevalier d’honneur de Joséphine, avait été maréchal-de-camp avant la révolution, puis employé sous Dumouriez. Il avait été un peu froid ou hésitant à la bataille de Jemmapes. Traduit au tribunal révolutionnaire après la trahison de ce dernier, il avait eu le bonheur d’être acquitté. La suite de sa vie s’écoula dans les faveurs plus que dans la gloire. En 1814 il vota la déchéance de l’empereur et fut fait pair de France. Ce pouvait être un brave et galant homme, mais le résumé de ces existences qui ont servi toutes les causes ne laisse pas de traces bien chaudes dans la mémoire des hommes, et on peut, en tout temps, suspecter un peu leur sincérité. Ce général était fort sensible à la recommandation de la naissance. Son aide-de-camp et parent, le jeune marquis de Caulaincourt, le poussait à la hauteur et à la réaction contre les idées révolutionnaires. Le caractère d’aristocratie de ces deux personnages est très bien tracé dans les lettres de mon père, que je citerai encore, car elles offrent une peinture assez originale de l’esprit de réaction qui grandissait chaque jour dans les rangs de l’armée. On y verra que l’égalité de droits, établie par la révolution, n’y était déjà plus du tout l’égalité de fait.

LETTRE XIV.

« 26 brumaire an VII (9 septembre 98), Cologne.

« … Les aides-de-camp du général dont l’un est le citoyen Caulaincourt, m’ont invité hier à dîner. Le repas a été très gai et très amical. On a passé ensuite dans la chambre du général qui a un érysipèle à la jambe. Je suis resté seul avec lui une demi-heure. Il m’a parlé avec l’aisance et l’affabilité d’un personnage d’autrefois, s’est inquiété de la manière dont j’étais logé et nourri ; puis il me fit mille questions sur mon passé, sur ma naissance, sur mes relations. En apprenant que la femme et la fille du général de La Marlière avaient passé l’été chez toi, que la fille du général de Guibert avait épousé mon neveu, que Mme Dupin de Chenonceaux avait été la femme de mon grand-père, il devint de plus en plus gracieux, et je vis bien que tout cela ne lui était pas indifférent. On fit ensuite de la musique. Il y avait beaucoup d’élégans et d’élégantes de Cologne qui, pour des Allemands, n’ont pas mauvaise tournure. Chacun demandait au général : Quel est donc ce chasseur-là ? Car ce n’est pas en Allemagne la coutume que les ordonnances fassent salon avec les officiers supérieurs, et cette infraction à l’étiquette leur bouscule un peu l’esprit. Je m’en moque, et je vais mon train, d’autant plus qu’après la musique vint une magnifique collation dont aucun plat ne fit avec moi le renchéri. Puis du punch… Et puis on a valsé. Et puis les aides-de-camp m’ont invité à souper avec ceux du général Tréguier, commandant de la place. Nous avons bu du vin de Champagne qui cassait tout, puis encore du punch, puis nous nous sommes un peu grisé, et puis on s’est séparé à minuit.

« Tu vois que n’ayant pas le sou, je vis comme un prince. L’état-major est très bien composé. Les aides-de-camp sont tous des jeunes gens fort aimables, et le citoyen de Caulaincourt m’a dit, de la part du général, que dans trois ou quatre mois je serais officier.

« On bat toujours les rebelles ; on a brûlé plusieurs villages entre Mons et Bruxelles. Cologne est tranquille…………………….

« Dis à ma bonne qu’il y a ici des places vacantes de vivandières, et que je lui en offre une. J’embrasse il signor Fugantini-Deschartres.

Débite-t-on toujours, dans nos environs, bien des platitudes sur mon absence ? Arrivent-ils à croire que je ne suis pas émigré, mais soldat ?

Tous nos bons paysans partent-ils ? Demandent-ils où je suis ? Il arrive ici une foule de conscrits. On les compte, on les enrégimente, on les conduit comme des moutons. Tous les matins, la rue de l’état-major en est remplie. Les uns chantent ; quelques-uns, pauvres enfans, ont la larme à l’œil. Je voudrais pouvoir les consoler ou leur donner ma gaîté.

« Je me retrouvai près de toi, dans la rue du Roi-de-Sicile, dans ton boudoir gris de perle. C’est étonnant comme la musique vous replonge dans les souvenirs. C’est comme les odeurs : quand je respire tes lettres, je crois être dans la chambre à Nohant, et le cœur me saute à l’idée que je vais te voir ouvrir ce meuble en marqueterie qui sent si bon, et qui me rappelle des choses si sérieuses d’un anti-temps[23].

Je n’ai découvert son identité qu’en retrouvant tout récemment les procès-verbaux du fait, et la lettre de mon père qu’on vient de lire. Les meubles ont leur histoire, et s’ils pouvaient parler que de choses ils nous raconteraient !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« En sortant de la comédie, ce diable de bon garçon (mon ami le secrétaire) m’a emmené souper. Je ne voulais pas boire de vin parce qu’il est trop cher ici, et que je voudrais m’en déshabituer. Il y avait six jours que je n’en avais goûté ; mais, en le voyant sur la table, et pressé par mon camarade, je n’ai pas su résister. »


LETTRE XVIII.

« 23 frimaire an VII (décembre 98). Cologne.

« Ma foi, ma bonne mère, si j’osais, je te gronderais, car je ne reçois pas de tes nouvelles, et je ne saurais m’y habituer. Je reviens encore de fouiller dans les dépêches du général, et je reviens encore une fois triste. J’ai été voir avant-hier mon brave compatriote le capitaine Fleury[24], j’y suis allé avec un autre capitaine de son régiment. Nous avons descendu le Rhin jusqu’à Mulheim dans une chaloupe à voiles, par un vent qui nous coupait la figure et qui nous menait d’un train admirable. Il nous a donné un très bon dîner et j’en avais besoin, car ce joli vent m’avait donné une faim de soldat. Ce brave homme nous a reçus à bras ouvert, et nous n’avons fait que parler du Berry. Le sentiment qu’on appelle amour de la patrie est de deux sortes. Il y a l’amour du sol, qu’on ressent bien vite dès qu’on a mis le pied sur la terre étrangère, où rien ne vous satisfait, ni la langue, ni les visages, ni les manières, ni les caractères. Il se mêle à cela je ne sais quel amour-propre national qui fait qu’on trouve tout plus beau et meilleur chez soi que chez les autres. Le sentiment militaire s’en mêle aussi, Dieu sait pourquoi ! Mais enfin, enfantillage ou non, voilà que je m’en sens atteint et qu’une plaisanterie sur mon uniforme ou mon régiment me mettrait en colère tout aussi bien qu’un vieux soldat dont on raillerait le sabre ou la moustache.

« Et puis, outre cet attachement au sol, et cet esprit de corps, il y a encore l’amour de la patrie qui est autre chose et qui ne peut guère se définir ; tu auras beau dire, ma bonne mère, qu’il y a quelque chimère dans tout cela, je sens que j’aime ma patrie comme Tancrède : Qu’elle en soit digne ou non, je lui donne ma vie !

Nous avons senti tous ces amours-là confusément à travers le vin du Rhin, en trinquant à tout rompre, Fleury et moi, au Berry et à la France.

« Comment va ton pauvre métayer ; Ses enfans partent-ils ? Père Deschartres continue-t-il ses cures merveilleuses ? Monte-t-il ma jument ? Râcle-t-il toujours du violon ? Dis à ma bonne que, depuis qu’elle ne s’en mêle plus, mes chemises ne sont pas dans un état brillant. Elle était bien bonne avec son idée de se faire envoyer mon linge pour le raccommoder ! Le port pour aller et revenir coûterait plus cher que le linge ne vaut.

« Il s’est donné avant-hier un très beau bal ; le général y était avec ses aides-de-camp. Je fus le saluer, et il me fit très bonne mine. Il me demanda si je savais valser, et je lui en donnai vite la preuve. Je remarquai qu’il me suivait des yeux et qu’il parlait de moi à un de ses aides-de-camp d’un air de satisfaction. Tu n’aimes pas la guerre, ma bonne mère, et je ne veux pas te dire de mal de l’ancien régime ; mais pourtant j’aimerais mieux faire mes preuves sur un champ de bataille que dans un bal.

« Tu me demandes si j’ai planté là Caulincourt. Ce n’est point pour moi un homme à planter là, je t’assure car il fait la pluie et le beau temps chez le général. Je lui témoigne toujours tout le respect et les attentions auxquels je suis tenu ; mais c’est un être original qui ne peut me plaire infiniment. Un jour il vous fait des avances ; le lendemain il vous reçoit sèchement. Il dit des douceurs à la Deschartres. Il tance ses secrétaires comme des écoliers, et, dans la conversation la plus insignifiante, il garde le ton d’un homme qui fait la leçon à tout le monde. C’est l’amour du commandement personnifié. Il vous dit qu’il fait chaud ou froid, comme il dirait à son domestique de brider son cheval. J’aime infiniment mieux Durosnel, l’autre aide-de-camp. Celui-là est vraiment aimable, bon et simple dans ses manières. Il parle toujours avec franchise et amitié, et n’a pas de caprices. Il était aussi au bal d’avant-hier, et nous étions placés pour valser par rang de grade. D’abord le citoyen de Caulincourt, ensuite Durosnel, puis moi ; de manière que l’adjoint, l’aide-de-camp et l’ordonnance accomplissaient leur rotation comme des planètes.

« Toutes tes réflexions sur le monde à propos de ma situation sont bien vraies, ma bonne mère. Je les garderai pour moi, et j’en ferai mon profit. Ta lettre est charmante, et je ne serai pas le premier à te dire que tu écris comme Sévigné, mais tu en sais plus long qu’elle sur les vicissitudes de ce monde. »


CHAPITRE NEUVIÈME.

Suite des lettres. — Courses en traîneaux. — Les baronnes allemandes. — La chanoinesse. — Les glaces du Rhin.


LETTRE XXIII.

« Cologne, 18 nivose an VII (Janvier, 1799).

« … Le général m’a fait inviter à dîner par M. de Caulincourt. Il m’a fait parler de Jean-Jacques Rousseau, de mes aventures avec mon père, et m’a écouté de façon à me tourner la tête si j’étais un sot.

Mais je me tenais sur mes gardes pour ne pas devenir babillard et pour ne dire que ce à quoi j’étais provoqué. Après le dîner, le général et M. Durosnel montèrent dans un traîneau magnifique représentant un dragon or et vert, traîné par deux chevaux charmans. Je montai dans un autre avec Caulincourt ; mon camarade le hussard rouge, me voyant sortir de table et monter dans les traîneaux du général, ouvrait des yeux gros comme le poing. Il croyait rêver. Le général courait la ville en traîneau pour faire ses invitations à une grande partie qui devait avoir lieu le lendemain. Il voulut que je le suivisse dans toutes ses visites et chez Mme Herstadt, en la priant de laisser sa fille venir à cette partie. Il se mit en plaisantant à ses genoux en lui disant : Souffrirez-vous, madame, que je reste longtemps dans cette posture, en présence de mes aides-de-camp et de mon ordonnance, le petit-fils du maréchal de Saxe ? — Les dames ouvrirent de grands yeux, ne comprenant probablement pas que je ne fusse pas émigré.

« Nous avons un très beau bal par abonnement, où vont tous les officiers supérieurs et la bonne compagnie du crû. Tu ne croirais pas qu’une bécasse de baronne allemande, qui y mène ses filles, a trouvé mauvais que j’y fusse, et a défendu à ses filles de danser avec moi.

C’est un capitaine de cavalerie qui loge chez elle qui est venu me conter cela. Il en était furieux et voulait déloger à l’instant même.

Sa colère était burlesque, et j’ai été obligé de le calmer. Mais je n’ai pu l’empêcher, hier soir, d’aller donner le mot à tous les Français militaires et autres qui sont ici ; et comme j’arrivais au bal, amenant mon quartier-maître et mon chef d’escadron avec lesquels je venais de dîner, d’autres officiers s’approchèrent de nous et nous dirent : La consigne est donnée, le serment est prêté : « Aucun Français ne dansera avec les filles de la baronne ***.

J’espère, messieurs, que vous voudrez bien prendre le même engagement.

Je demande pourquoi : on me répond que la baronne a défendu à ses filles de danser avec les soldats, et j’apprends ainsi que c’est moi qui suis la cause de cette conspiration… « Je suis tenté de bénir la fameuse baronne qui veut que les ordonnances attendent dans la cour pendant que les officiers sont au bal. Cela m’a valu les paroles les plus aimables, les regards les plus ravissans de Mlle….., et nous sommes dans un échange d’intérêt et de reconnaissance qui me fait beaucoup espérer. Cette jeune personne est chanoinesse et à peu près maîtresse de ses actions. Elle est charmante, et, ma foi, si une chanoinesse du chapitre électoral n’a pas peur de mon dolman, je puis bien narguer la vieille baronne et ses pies-grièches de filles….. » LETTRE XXIV.

« 7 pluviôse an VII.

« Tu sais sûrement déjà qu’Ehrenbreitstein est rendu. Le Rhin fait ici des ravages du diable. Le port de Cologne est plein de bâtimens marchands hollandais : les glaces se sont d’abord fortement serrées ; ensuite est arrivé un débordement qui les a portées à la hauteur des premiers étages des maisons du port. Il a gelé de nouveau par là-dessus ; puis tout à coup le Rhin est rentré dans son lit, de manière que l’eau n’étant plus sous la glace, la glace s’est brisée et les bâtimens qui s’étaient rangés contre les maisons de plain-pied avec les croisées du premier, sont retombés sur le port de trente pieds de haut et se sont fracassés en grande partie. Cet événement est unique et ne s’est peut-être jamais vu. Hier, je suis resté toute l’après-midi sur le bastion du Rhin à observer ses mouvemens, avec un officier d’artillerie, jeune homme rempli de talens que j’ai pris en amitié et qui me le rend. Nous avions une pièce de 4, et, à chaque effort de la glace, nous avertissions les hommes du port par un coup de canon. Je me suis ressouvenu de mes jeux de la rue du Roi-de-Sicile, et en mettant le feu, je sentais que cela m’amusait encore. Tu as beau dire, ma chère mère, il n’y a rien de joli comme le bruit. Je voudrais bien pouvoir t’importuner encore de mon vacarme !….. Mais on vient me chercher pour dîner. On crie, on rit, c’est un bruit à ne pas s’entendre, et, quoique j’aime le tapage, je m’en passerais bien quand je cause avec toi. Allons, il faut que je te quitte brusquement, mais, avant, je t’embrasse comme je t’aime.

« Tu désires beaucoup la paix, ma bonne mère, et moi je tremble qu’on ne la fasse. La guerre est mon seul moyen d’avancement ; si elle recommence, je suis officier avec facilité et avec honneur. En se conduisant proprement dans quelque affaire, on peut être nommé sur le champ de bataille. Quel plaisir ! quelle gloire ! mon cœur bondit rien que d’y songer ! C’est alors qu’on obtient des congés, qu’on revient passer d’heureux momens à Nohant, et qu’on est par là bien récompensé du peu qu’on a fait !

….. On ne s’appelle plus ici citoyen ni citoyenne ; les militaires, entre eux, reprennent le monsieur chaque jour davantage, et les dames sont toujours des dames. Dis au père Deschartres qu’il est un …… de tant dormir.

« Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de toute mon ame. » LETTRE XXIX.

« Cologne, le 20 pluviose an VII.

« Heureux celui qui conserve sa mère, et qui peut jouir de sa tendresse ? Celui-là est prédestiné, car il aura connu le bonheur d’être aimé pour lui seul !

« Ta lettre, ma bonne mère, est venue compléter bien agréablement ma journée. Je l’ai reçue au retour d’une promenade que j’ai faite de l’autre côté du Rhin avec Lecomte (c’est le nom du chasseur à qui j’ai servi de témoin). Il m’a mené voir le bâtiment d’un négociant de ses amis. Ce vaisseau n’a point souffert des glaces, il est très joli ; les chambres sont d’une propreté parfaite. Nous l’avons visité dans tous les sens. Il était rempli de marchandises. Le négociant, avec tout son monde, était occupé à le faire charger pour la Hollande. Maîtres et ouvriers grouillaient sur le pont. Il faisait le plus beau temps du monde. Seuls nous ne faisions rien, le chasseur et moi, au milieu de tous ces visages affairés. Pour moi, appuyé sur mon sabre, la pipe à la ……, l’œil stupidement fixé sur ce spectacle, je me disais à part moi : « Je suis né dans une condition plus riche et plus élevée que ces gros négocians qui ont des maisons en ville, des vaisseaux en rade, de l’or plein leurs coffres ; et moi, soldat de la République, je n’ai pour toute propriété que mon sabre et ma pipe. Mais les glaces, mais le feu, mais les voleurs, mais les douaniers ne m’empêchent pas de dormir. Que d’inquiétudes de moins ! Que la ville s’effondre, que le port et tout ce qui est dedans s’engloutisse, je m’en moque….. et même, je dirais à la hussarde, je m’en…. Travaillez pour vous-mêmes, canailles, amassez de l’argent ; nous, nous travaillerons pour notre pays et nous recueillerons de l’honneur. Mon métier vaut bien le vôtre. »

« Là-dessus, laissant mon chasseur à bord, occupé à vider quelques bouteilles avec son ami le négociant, je suis revenu trouver ma chanoinesse, qui m’avait promis d’avoir un grand mal de tête pour se dispenser d’aller à la comédie, ce qui lui permettrait de rester seule chez elle toute la soirée.



CHAPITRE DIXIÈME.

Suite des lettres. — Saint-Jean. — Vie de garnison. — La petite maison. — Départ de Cologne.


LETTRE XXXI.

« Le 24 ventose, Cologne, an VII (mars 1799).
« De mon père à sa mère,

« Caulaincourt est enfin parti, je lui ai souhaité une bonne santé et un beau voyage. Il m’a répondu par de grandes révérences encore plus glaciales que de coutume. Je n’ai pas pleuré, c’est singulier !

« Le général me dit que je ne m’occupe pas assez. Mais à quoi veut-il que je m’occupe puisqu’il ne me donne rien à faire, que je n’ai même pas un cheval à monter, et que notre temps ici se passe à faire des visites, à aller au bal et à la comédie ? Si je n’avais la passion de la musique je m’ennuierais à mourir, car je suis obligé d’étudier les commandemens et les manœuvres de l’escadron dans ma chambre, ce qui ne m’apprend pas grand’chose. Depuis que je suis chez mon docteur, j’accompagne sa fille. À ma prière, ma belle chanoinesse a repris la musique qu’elle possède admirablement. Elle a fait venir un piano de Mayence, et elle le touche avec beaucoup de goût et de légèreté. Je vais aussi très souvent jouer du violon et chanter chez Mme Maret, femme du commissaire des guerres en chef à Cologne. Elle reçoit tout ce qu’il y a de mieux ici en Français, et le général y vient quelquefois.

« Nous avons eu une très belle revue, favorisée par un temps magnifique. Pour le coup, les plumets et les broderies ont brillé tout à leur aise. La musique était fort bonne, et tout cela me grisait.

J’étais heureux. Mais tout cela donne le goût du métier et ne me satisfait pas. Il est vrai que voilà la guerre recommencée sinon déclarée. Ce sera, j’espère, le signal de mon avancement. Que cette espérance ne t’effraie pas : songe qu’il y aura des remplacemens à faire dans les corps, et qu’il faudra bien que mon tour vienne.

Connais-tu rien de plus risible que les négociations de Rastadt ? On se fait de grandes politesses de part et d’autre, et on se canonne avec des protestations d’amitié. À la bonne heure !

« Ce que tu me dis de notre moisson prochaine n’est pas gai ; mais dans ma sagesse optimiste, j’ai imaginé que si le blé était plus rare il serait plus cher, et que tu n’y perdrais rien. Il est vrai que les pauvres, sur qui cela retombe, te retomberont sur les bras, et que tu en nourriras plus que de coutume. De loin, je vois bien que mon optimisme est en défaut, et que les bons cœurs ne vont pas à la richesse…..

« Dis à Saint-Jean que le bruit court à l’armée que l’on va faire une levée de tous les hommes depuis quarante ans jusqu’à cinquante-cinq ans, et qu’alors je tâcherai de le faire entrer comme cuisinier dans le régiment, afin qu’il ne soit exposé qu’au feu de la cuisine, car je crois que celui des batteries ne lui conviendrait pas. » Ce Saint-Jean, objet fréquent des amicales railleries de mon père, était le cocher de la maison et l’époux d’Andelon, la cuisinière. Ce vieux couple est mort chez nous, le mari quelques mois avant ma grand’mère qui ne l’a pas su, son état de paralysie nous permettant de le lui cacher. Saint-Jean était un ivrogne fort comique. Toute sa vie il avait été atrocement poltron, et, quand il était ivre surtout, il était assailli par les revenans, par Georgeon, le diable de la vallée noire ; par la Levrette blanche, par la Grand’Bête, par le monde fantastique des superstitions du pays. Chargé d’aller chercher les lettres à La Châtre, les jours de courrier, il prenait chaque fois, pour faire ce voyage d’une lieue, des précautions solennelles, surtout en hiver, lorsqu’il ne devait être de retour qu’aux premières heures de la nuit. Dès le matin, après s’être lesté de quelques pintes de vin du crû, il chaussait une paire de bottes qui datait au moins du temps de la Fronde, il endossait un vêtement d’une forme et d’une couleur indéfinissables, qu’il appelait sa roquemane ; Dieu sait où il avait pêché ce nom-là ! Puis il embrassait sa femme, qui lui apportait respectueusement une chaise, moyennant quoi il se hissait sur un antique et flegmatique cheval blanc, lequel, en moins de deux petites heures (c’était son expression), le transportait à la ville.

Là, il s’oubliait encore deux ou trois petites heures au cabaret, avant et après ses commissions, et enfin, à la nuit tombante, il reprenait le chemin de la maison, où il arrivait rarement sans encombre ; car tantôt il rencontrait une bande de brigands qui le rouaient de coups, tantôt, voyant venir à lui une énorme boule de feu, son cheval fougueux l’emportait à travers champs, tantôt le diable, sous une forme quelconque, se plaçait sous le ventre de son cheval et l’empêchait d’avancer ; tantôt, enfin, il lui sautait en croupe et prenait un tel poids que le pauvre animal était forcé de s’abattre.

Parti de Nohant à neuf heures du matin, il réussissait pourtant à y rentrer vers neuf heures du soir ; et, tout en dépliant lentement son portefeuille pour remettre les lettres et les journaux à ma grand’mère, il nous faisait le plus gravement du monde le récit de ses hallucinations.

Un jour il eut une assez plaisante aventure, dont il ne se vanta pas.

Perdu dans les profondes méditations que procure le vin, il revenait, par une soirée sombre et brumeuse, lorsqu’avant d’avoir eu le temps de prendre le large, il se trouva face à face avec deux cavaliers armés, qui ne pouvaient être que des brigands. Par une de ces inspirations de courage que la peur seule peut donner, il arrête son cheval et prend le parti d’effrayer les voleurs en faisant le voleur lui-même, et en s’écriant d’une voix terrible : « Halte-là, messieurs, la bourse ou la vie ! » Les cavaliers un peu surpris de tant d’audace, et se croyant environnés de bandits, tirent leurs sabres, et, prêts à faire un mauvais parti au pauvre Saint-Jean, le reconnaissent et éclatent de rire. Ils ne le quittèrent pourtant pas sans lui faire une petite semonce et le menaçant, s’il recommençait, de le conduire en prison.

Il avait arrêté la gendarmerie.

Il avait été, dans sa jeunesse, quelque chose comme sous-aide porte-foin dans les écuries de Louis XV. Il en avait conservé des idées et des manières solennelles et dignes, et un respect obstiné pour la hiérarchie. Etant devenu postillon plus tard, lorsque ma grand’mère le prit pour cocher après la révolution, une petite difficulté se présenta ; c’est qu’il ne voulut jamais monter sur le siége de la voiture, ni quitter sa veste à revers rouges et à boutons d’argent. Ma grand’mère, qui ne savait contrarier personne, en passa par où il voulut, et toute sa vie il la conduisit en postillon. Comme il avait l’habitude de s’endormir à cheval, il la versa maintes fois.

Enfin, il la servit pendant vingt-cinq ans d’une manière intolérable, sans que jamais l’idée fort naturelle de le mettre à la porte vînt à l’esprit de cette femme incroyablement patiente et débonnaire.

Il paraît qu’il prit au sérieux les moqueries de mon père sur la prétendue levée de conscrits de cinquante ans, et qu’il n’épousa Andelon, à cette époque, que pour se soustraire aux exigences éventuelles de la république. Vingt ans plus tard, quand on lui demandait s’il avait été à l’armée, il répondait : « Non, mais j’ai bien failli y aller ! » La première fois que mon père vint en congé après Marengo et la campagne d’Italie, Saint-Jean ne le reconnut pas et prit la fuite ; mais voyant qu’il se dirigeait vers l’appartement de ma grand’mère, il courut chez Deschartres pour lui dire qu’un affreux soldat était entré malgré lui dans sa maison, et que, pour sûr, madame allait être assassinée.

Malgré tout cela, il avait du bon, et une fois, sachant ma grand’mère dépourvue d’argent et inquiète de ne pouvoir en envoyer de suite à son fils, il lui rapporta joyeusement son salaire de l’année que, par miracle, il n’avait pas encore bu. Peut-être l’avait-il reçu la veille ! Mais enfin l’idée vint de lui, et, pour un ivrogne, c’est une idée. Il pardonnait à mon père de mener les chevaux un peu vite ; mais, sur ses vieux jours, il devint plus intolérant pour moi, et souvent, pour monter à cheval, je fus obligée d’aller au pas jusqu’au premier village pour faire remettre à ma monture un fer qu’il avait eu la malice de lui ôter pour m’empêcher de la faire courir.

Mon père lui avait fait présent d’une paire d’éperons d’argent. Il en perdit un, et, pendant le reste de sa vie, il se servit d’un seul éperon, refusant obstinément de remplacer l’autre. Il ne manquait jamais de dire à sa femme, chaque fois qu’elle l’équipait pour le départ : « Madame, n’oubliez pas de m’attacher mon éperon d’argent. » Tout en s’appelant monsieur et madame, ils ne passèrent pas un jour de leur douce union sans se battre, et enfin le père Saint-Jean mourut ivre, comme il avait vécu.

Voici encore quelques lettres sur la quantité : « Cologne, 19 floréal.

« Quoi que tu en dises, ma bonne mère, je ne sens pas trop l’écurie.

Panser mon cheval est la moindre des choses. Il ne s’agit que d’avoir un vêtement ad hoc, et, ma foi, si un peu de ce parfum-là s’attache à notre personne, nos belles n’ont pas trop l’air de s’en apercevoir.

D’ailleurs, il faudra bien qu’elles s’y accoutument. Si nous faisions campagne pour tout de bon, nous sentirions encore plus mauvais.

Permets-moi de te dire, ma bonne mère, que ton idée d’augmenter ma pension, pour que je puisse me procurer un domestique, ne me va pas du tout. Je ne veux pas de cela, d’abord parce que tu n’es pas assez riche maintenant pour faire ce sacrifice, ensuite parce qu’un simple chasseur se faisant cirer les bottes et faire la queue par un laquais serait la risée de toute l’armée. Je t’avoue que j’ai ri à l’idée de me voir un valet de chambre dans la position où je suis, mais j’ai été encore plus attendri de ta sollicitude. Si cette idée de me voir l’étrille et la fourche en main te désespère ; je te dirai, pour te rassurer, qu’il m’est très facile, si je le veux, de faire soigner mon cheval par un palefrenier du général pour la somme de six francs par mois.

« Les femmes sont nées pour nous consoler de tous les maux de la terre.

On ne trouve que chez elles ces soins attentifs et charmans auxquels la grâce et la sensibilité donnent tant de prix. Tu me les as fait connaître, ma bonne mère, quand j’étais près de toi ; et maintenant tu répares mes folies. Oh ! si toutes les mères te ressemblaient, jamais la paix et le bonheur n’eussent abandonné les familles. Chaque lettre de toi, chaque jour qui s’écoule, augmentent ma reconnaissance et mon amour pour toi. Oh ! non, il ne faut pas abandonner cette faible créature. Je sais bien que tu ne l’abandonneras pas. Ne justifions pas cette sentence terrible pour l’espèce humaine que l’on fait prononcer à de jeunes oiseaux : Nous allons tous, tant que nous sommes, Par notre mère être élevés.

Peut-être, si nous étions hommes, Serions-nous aux enfans trouvés.

« Tes réflexions, ma bonne mère, m’ont vivement touché. J’aurais dû les faire plus tôt ! Si ta conduite, en cette occasion, n’eût réparé les suites imprévues de mon entraînement, j’aurais peut-être été réduit à n’en faire que de stériles et douloureuses. Professer et pratiquer la vertu, c’est ton lot et ton habitude. Adieu, ma bonne mère, ma mère excellente et chérie. On m’appelle chez le général. Je n’ai que le temps de t’embrasser de toute mon ame.

« MAURICE. » Voici l’explication de la lettre qu’on vient de lire. Une jeune femme attachée au service de la maison venait de donner le jour à un beau garçon qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l’ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n’avait pas été victime de la séduction : elle avait cédé, comme mon père, à l’entraînement de son âge. Ma grand’mère l’éloigna sans reproches, pourvut à son existence, garda l’enfant et l’éleva.

Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre qui demeure presque porte à porte avec nous. On voit, dans la suite des lettres de mon père, qu’il reçoit par sa mère des nouvelles de cet enfant, et qu’ils le désignent entre eux, à mot couvert, sous le nom de la petite maison. Ceci ne ressemble guères aux petites maisons des seigneurs débauchés du bon temps. Il est bien question d’une maisonnette rustique ; mais il n’y a là de rendez-vous qu’entre une tendre grand’mère, une honnête nourrice villageoise et un bon gros enfant qu’on n’a pas laissé à l’hôpital et qu’on élèvera avec autant de soin qu’un fils légitime. L’entraînement d’un jour sera réparé par une sollicitude de toute la vie. Ma grand’mère avait lu et chéri Jean-Jacques : elle avait profité de ses vérités et de ses erreurs ; car c’est faire tourner le mal au profit du bien que de se servir d’un mauvais exemple pour en donner un bon.

LETTRE XXXVII.

« Cologne, 19 prairial an VII (juin 99).

« Le général ne donne point sa démission, ma bonne mère, rassure-toi.

C’est sa coutume d’aller tous les ans passer un mois ou deux dans ses terres. Il ne me perd point de vue. Il vient de me parler avec beaucoup d’affection, pour me dire qu’il me fallait aller au dépôt ; que c’était nécessaire pour me former aux manœuvres de cavalerie, et que ce ne serait pas pour longtemps, puisque Beurnonville était en instance avec lui et avec Beaumont auprès du Directoire, pour m’obtenir un grade. Il m’a dit qu’il savait bien que tu serais contrariée de me savoir au dépôt ; mais que, d’un autre côté, tu voulais que je fusse sous ses yeux, et que c’était le seul moyen, puisque le dépôt est à Thionville et que le général va à Metz ou aux environs. Il m’avancera l’argent dont j’ai besoin pour la route.

Ainsi, ne t’inquiète pas, ne t’afflige pas, je serai bien partout, pourvu que tu n’aies pas de chagrin. Songe que si tu te rends malheureuse, il faudra que je le sois, fussé-je au comble de la richesse et au sein du luxe. Tu me verras revenir un beau jour, officier, galonné de la tête aux pieds, et c’est alors que messieurs les potentats de La Châtre te salueront jusqu’à terre. Allons, prends patience, ma bonne mère, voyage, va aux eaux, distrais-toi, tâche de t’amuser, de m’oublier quelque temps si mon souvenir te fait du mal.

Mais non, ne m’oublie pas et donne-moi du courage. J’en ai besoin aussi. J’ai des adieux à faire qui vont bien me coûter ! Elle ne sait rien encore de mon départ. Il faut que je l’annonce ce soir, et que les larmes prennent la place du bonheur. Je penserai à toi dans la douleur comme j’y ai toujours pensé dans l’ivresse. Je t’écrirai plus longuement au prochain courrier. Le général veut que j’écrive à Beurnonville avant le départ de celui-ci.

« Toutes tes mesures pour la petite maison sont excellentes et charmantes. Tu ménages mon amour-propre qui n’est pas fier, je t’assure. Je me fais bien plus de reproches pour tout cela que tu ne m’en adresses : tu protéges la faiblesse, tu empêches le malheur. Que tu es bonne, ma mère, et que je t’aime ! »


LETTRE XXXVIII.

« Cologne, 26 prairial an VII (juin 99).

« Tu es triste, ma bonne mère, moi aussi je le suis, mais c’est de ta douleur, car pour moi-même, j’ai du courage, et je me suis toujours dit que l’amour ne me ferait pas oublier le devoir ; mais je n’ai pas de force contre ta souffrance. Je vois que ton existence est empoisonnée par des inquiétudes continuelles et excessives. Mon Dieu ! que tu te forges de chimères effrayantes. Ouvre donc les yeux, ma chère mère, et reconnais qu’il n’y a rien de si noir dans tout cela. Qu’y a-t-il donc ? Je pars pour Thionville, cité de l’intérieur, la plus paisible du monde, emportant l’amitié et la protection du général, qui me recommande au chef d’escadron. Je ne pourrai donc sortir de là que par son ordre, et ne serai pas libre d’aller affronter ces hasards que tu redoutes tant[25]. Que ne puis-je faire de toi un hussard pendant quelque temps, afin que tu voies combien il est facile de l’être, et quel fonds d’insouciance pour soi-même est attaché à cet habit-là. Sais-tu comment je vais quitter Cologne ? Dans les larmes ? Non ; il faut rentrer cela, et s’en aller dans le tintamarre d’une fête. Quand j’ai annoncé mon départ à mes amis, tous se sont écriés : « Il faut lui faire une conduite d’honneur. Il faut nous griser avec lui à son premier gîte et nous séparer tous ivres, car, de sang-froid, ce serait trop dur. » En conséquence, voilà qu’on équipe pour Bonn, trois cabriolets, deux bironchtes et cinq chevaux de selle. Non seulement je serai escorté par notre tablée, mais encore par un jeune officier d’infanterie légère, Parisien charmant et qui a reçu une excellente éducation ; par Maulnoir, par les secrétaires du général, par un garde-magasin des vivres et par un jeune adjudant de place, qui donnera une grande considération à la bande joyeuse, et l’empêchera d’être arrêtée pour tout le tapage qu’elle se propose de faire. En vérité il est doux d’être aimé, et tu vois bien que le rang et la richesse n’y font rien. L’affection ne regarde pas à cela, surtout dans la jeunesse qui est l’âge de l’égalité véritable et de l’amitié fraternelle.

« Nous sommes déjà une vingtaine, et à chaque instant mon escorte se recrute de nouveaux convives ; cette ville est le centre de réunion de tous les employés de l’aile gauche de l’armée du Danube, et, parmi eux, il y a une foule de jeunes gens excellens. Je suis lié avec tous ; nous nageons ensemble, nous faisons des armes, nous jouons au ballon, etc. Compagnon de leurs plaisirs, ils ne veulent pas que je les quitte sans adieux solennels. Il n’est pas jusqu’à l’entrepreneur des diligences, jeune homme fort aimable, qui ne veuille être de la partie et prêter gratuitement ses cabriolets et bironchtes. Je serai gravement à cheval, et je crois que si Alexandre fit une glorieuse entrée dans Babylone, j’en ferai, dans Bonn, une plus joyeuse.



CHAPITRE ONZIÈME.

Suite des lettres. — La conduite. — Thionville. — L’arrivée au dépôt. — Bienveillance des officiers. — Le fourrier professeur de belles manières. — Le premier grade. — Un pieux mensonge.


LETTRE XXXIX.

« Lenchstrat, 2 messidor, an VII (juin 99).

« Je suis parti de Cologne, ainsi que je te l’avais annoncé, ma bonne mère, escorté de voitures et de chevaux portant une bruyante et folâtre jeunesse. Le cortége était précédé de Maulnoir et de Leroy, aides-de-camp du général, et j’étais entre eux deux, giberne et carabine au dos, monté sur mon hongrois équipé à la hussarde. À notre passage, les postes se mettaient sous les armes, et quiconque voyait ces plumets au vent et ces calèches en route ne se doutait guère qu’il s’agissait de faire la conduite à un simple soldat.

« Au lieu de nous rendre à Bonn, comme nous l’avions projeté, nous quittâmes la route et nous dirigeâmes vers Brull, château magnifique, ancienne résidence ordinaire de l’Électeur. Ce lieu était bien plus propre à la célébration des adieux que la ville de Bonn. La bande joyeuse déjeûna et fut ensuite visiter le château. C’est une imitation de Versailles. Les appartemens délabrés ont encore de beaux plafonds peints à fresque. L’escalier, très vaste et très clair, est soutenu par des cariatides et orné de bas-reliefs. Mais tout cela, malgré sa richesse, porte l’empreinte ineffaçable du mauvais goût allemand. Ils ne peuvent pas se défendre, en nous copiant, de nous surcharger, et s’ils ne font que nous imiter ils nous singent. J’errai longtemps dans ce palais avec l’officier de chasseurs, qui est, ainsi que moi, passionné pour les arts.

« Puis nous fûmes rejoindre la société dans le parc, et, après l’avoir parcouru dans tous les sens, on proposa une partie de ballon. Nous étions sur une belle pelouse entourée d’une futaie magnifique. Il faisait un temps admirable. Chacun, habit bas, le nez en l’air, l’œil fixé sur le ballon, s’escrimait à l’envi, lorsque les préparatifs du banquet arrivèrent du fond d’une sombre allée. La partie est abandonnée, on s’empresse. Les petits pâtés sont dévorés avant d’être posés sur la table. À la fin du dîner, qui fut entremêlé de folies et de tendresses, on me chargea de graver sur l’écorce du gros arbre qui avait ombragé notre festin un cor de chasse et un sabre, avec mon chiffre au milieu. À peine eus-je fini, qu’ils vinrent tous mettre leurs noms autour, avec cette devise : « Il emporte nos regrets ! « On forma un cercle autour de l’arbre, on l’arrosa de vin, et on but à la ronde dans la forme de mon schako, qu’on intitula la coupe de l’amitié. Comme il se faisait tard, on m’amena mon cheval, on m’embrassa avant de m’y laisser monter, on m’embrassa encore quand je fus dessus, et nous nous quittâmes les larmes aux yeux. Je m’éloignai au grand trot, et bientôt je les perdis de vue.

« Me voilà donc seul, cheminant tristement sur la route de Bonn, perdant à la fois amis et maîtresse, aussi sombre à la fin de ma journée que j’avais été brillant au commencement. Décidément cette manière de se quitter en s’étourdissant est la plus douloureuse que je connaisse. On n’y fait point provision de courage ; on chasse la réflexion qui vous en donnerait ; on s’assied pour un banquet, image d’une association éternelle, et tout à coup on se trouve seul et consterné comme au sortir d’un rêve………….

« Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse et je me remets en route. » LETTRE XL.

« Thionville, 14 messidor an VII (juillet 99).

« Bah ! ma bonne mère, cesse donc, une fois pour toutes, de t’alarmer, car me voici heureux. Ici, comme partout, les choses s’arrangent toujours à souhait pour moi. En entrant dans la ville, je commence par tomber dans la boutique d’un perruquier, mon cheval à la porte, moi dans l’intérieur. Comme à l’ordinaire, je ne me fais pas le moindre mal. Je me ramasse plus vite que mon cheval. Je regarde cet événement comme d’un bon augure, et je remonte sur ma bête, qui n’avait pas de mal non plus.

« J’arrive au quartier. Je vais trouver le quartier-maître Boursier, qui me reçoit et m’embrasse avec sa gaîté et sa franchise ordinaires.

Il me dit que les lettres du général ne sont pas encore arrivées, mais que je suis bien bon pour me présenter et me recommander moi-même, et il me mène chez le commandant du dépôt, nommé Dupré. C’est un officier de l’ancien régime, qui ressemble à notre ami M. de la Dominière. Je lui dis qui je suis, d’où je viens. Il m’embrasse aussi ; il m’invite à souper ; il m’autorise à ne point aller coucher au quartier, et me dit qu’il espère que je vivrai avec les officiers. En effet, je dîne tous les jours avec lui et avec eux…….

« Je passe mes journées chez le quartier-maître, et je t’écris de son bureau. Nous avons à notre table un autre jeune homme de la conscription, simple chasseur comme moi. Il est d’une des premières familles de Liége et joue du violon comme Guénin ou Maëstrino. En outre, il est aimable et spirituel, et le commandant l’aime beaucoup, car il joue lui-même de la flûte, adore la musique et fait grand cas des talens et de la bonne éducation. Voilà, je crois, la distinction qui servira à la chute des priviléges, justement abolis, et l’égalité rêvée par nos philosophes ne sera possible que lorsque tous les hommes auront reçu une culture qui pourra les rendre agréables et sociables les uns pour les autres. Tu t’effrayais de me voir soldat, pensant que je serais forcé de vivre avec des gens grossiers.

« D’abord figure-toi qu’il n’y a pas tant de gens grossiers qu’on le pense, que c’est une affaire de tempérament, et que l’éducation ne la détruit pas toujours chez ceux qui sont nés rudes et désobligeans. Je pense même que le vernis de la politesse donne à ces caractères-là les moyens d’être encore plus blessans que ne le sont ceux qui ont pour excuse l’absence totale d’éducation. Ainsi j’aimerais mieux vivre avec certains conscrits sortant de la charrue qu’avec M. de Caulaincourt, et je préfère beaucoup le ton de nos paysans du Berri à celui de certains grands barons allemands. La sottise est partout choquante, et la bonhomie, au contraire, se fait tout pardonner. Je conviens que je ne saurais me plaire longtemps avec les gens sans culture. L’absence d’idées chez les autres provoque chez moi, je le sens, un besoin d’idées qui me ferait faire une maladie. Sous ce rapport, tu m’as gâté, et si je n’avais eu la ressource de la musique qui me jette dans une ivresse à tout oublier, il y a certaines sociétés inévitables où je périrais d’ennui. Mais pour en revenir à ton chagrin, tu vois qu’il n’est pas fondé, et que partout où je me trouve, je rencontre des personnes aimables qui me font fête et qui vivent avec ton soldat sur le pied de l’égalité. Le titre de petit-fils du maréchal de Saxe, dont j’évite de me prévaloir, mais sous lequel je suis annoncé et recommandé partout, est certainement en ma faveur et m’ouvre le chemin. Mais il m’impose aussi une responsabilité, et si j’étais un malotru ou un impertinent, ma naissance, loin de me sauver, me condamnerait et me ferait haïr davantage.

« C’est donc par nous-mêmes que nous valons quelque chose, ou pour mieux dire par les principes que l’éducation nous a donnés ; et si je vaux quelque chose, si j’inspire quelque sympathie, c’est parce que tu t’es donné beaucoup de peine, ma bonne mère, pour que je fusse digne de toi.

« Ajoute à cela mon étoile qui me pousse parmi les gens aimables, car le régiment de Schömberg-dragons, qui est maintenant ici, ne ressemble en rien au nôtre. Ses officiers y ont beaucoup de morgue et tiennent à distance les jeunes gens sans grade, quelque bien élevés qu’ils soient. Chez nous, c’est tout le contraire, nos officiers sont compères et compagnons avec nous quand nous leur plaisons. Ils nous prennent sous le bras et viennent boire de la bière avec nous ; et nous n’en sommes que plus soumis et plus respectueux quand ils sont dans leurs fonctions et nous dans les nôtres.

« Mon brigadier et mon maréchal-des-logis sont pour moi aux petits soins et me choyent comme si j’étais leur supérieur, ce qui est tout le contraire. Ils ont le droit de me commander et de me mettre à la salle de police, et pourtant ce sont eux qui me servent comme s’ils étaient mes palefreniers. À la manœuvre, j’ai toujours le meilleur cheval, je le trouve tout sellé, tout bridé, tenu en main par ces braves gens qui, pour un peu, me tiendraient l’étrier. Quand la manœuvre est finie, ils m’ôtent mon cheval des mains et ne veulent plus que je m’en occupe. Avec cela ils sont si drôles que je ris avec eux comme un bossu. Mon fourrier surtout est un homme à principes d’éducation et il fait le Deschartres avec ses conscrits ; ce sont de bons petits paysans qu’il veut absolument former aux belles manières.

Il ne leur permet pas de jouer aux palets avec des pierres, parce que cela sent trop le village. Il s’occupe aussi de leur langage ; hier il en vint un pour lui annoncer que les chevaux étions tretous sellés. Comment ! lui dit-il, d’un air indigné, ne vous ai-je pas dit cent fois qu’il ne fallait pas dire tretous ? On dit tout simplement : Mon fourrier v’la qu’c’est prêt. Au reste, je m’y en vas moi-même. « Et le voilà parti après cette belle leçon. » LETTRE XLII.

« Thionville, 20 messidor an VII (juillet 1799).

« Si j’avais su lire, dit Montauciel, il y a dix ans que je serais brigadier. Moi qui sais lire et écrire, me voilà, ma bonne mère, exerçant mes fonctions, après avoir été promu à ce grade éclatant par les ordres du général, et à la tête de ma compagnie, qui, alignée et le sabre en main, a reçu injonction de m’obéir en tout ce que je lui commanderais. Depuis ce jour fameux, je porte deux galons en chevrons sur les manches. Je suis chef d’escouade, c’est-à-dire de vingt-quatre hommes, et inspecteur-général de leur tenue et de leur coiffure. En revanche, je n’ai plus un moment à moi : depuis six heures du matin jusqu’à six heures du soir, je n’ai pas le temps d’éternuer.

« Notre séparation est douloureuse, mais je me devais à moi-même de faire quelques efforts pour sortir de cette vie de délices où mon insouciance et un peu de paresse naturelle m’auraient rendu égoïste.

Tu m’aimais tant que tu ne t’en serais peut-être pas aperçue ; tu aurais cru, en me voyant accepter le bonheur que tu me donnais, que ton bonheur à toi était mon ouvrage, et j’aurais été ingrat sans m’en douter et sans m’en apercevoir. Il a fallu que je fusse arraché à ma nullité par des circonstances extérieures et impérieuses. Il y a eu dans tout cela un peu de la destinée. Cette fatalité qui brise les ames faibles et craintives est le salut de ceux qui l’acceptent.

Christine de Suède avait pris pour devise : Fata viam inveniunt. « Les destins guident ma route. » Moi j’aime encore mieux l’oracle de Rabelais : Ducunt volentem fata, nolentem trahunt. « Les destins conduisent ceux qui veulent et traînent ceux qui résistent. » Tu verras que cette carrière est la mienne. Dans une révolution, ce sont toujours les sabres qui tranchent les difficultés, et nous voilà aux prises avec l’ennemi pour défendre les conquêtes philosophiques. Nos sabres auront raison. Voltaire et Rousseau, tes amis, ma bonne mère, ont besoin maintenant de nos armes ; qui eût dit à mon père, lorsqu’il causait avec Jean-Jacques, qu’il aurait un jour un fils qui ne serait ni fermier-général, ni receveur des finances, ni riche, ni bel esprit, ni même très philosophe, mais qui, de gré autant que de force, serait soldat d’une république, et que cette république serait la France ?

C’est ainsi que les idées deviennent des faits, et mènent plus loin qu’on ne pense.

« Adieu, ma bonne mère, sur ces belles réflexions. Je m’en vais faire donner l’avoine ou enlever ce qui en résulte. » LETTRE XLIV.

« Thionville, 13 fructidor an VII (sept. 99).

« Toujours à Thionville, ma bonne mère ; depuis quatre heures du matin jusqu’à huit heures du soir, dans les exercices à pied et à cheval, et figurant comme serre-file dans les uns et dans les autres en ma qualité de brigadier. Je rentre le soir excédé, n’ayant pas pu donner un seul instant aux muses, aux jeux et aux ris. Je manque les plus jolies parties ; je néglige les plus jolies femmes, je ne fais même presque plus de musique… Je suis brigadier à la lettre, je me plonge dans la tactique, et je suis pétrifié de me voir devenu un modèle d’exactitude et d’activité. Et le plus drôle de l’affaire, c’est que j’y prends goût, et ne regrette rien de ma vie facile et libre.

« Que tu es bonne de t’occuper ainsi de la petite maison ! Ah ! si toutes les mères te ressemblaient, un fils ingrat serait un monstre imaginaire !

« J’ai reçu l’argent, j’ai payé toutes mes dépenses. Je suis au niveau de mes affaires, c’est-à-dire que je suis sans le sou, mais je ne dois plus rien à personne ; ne m’en envoie pas avant la fin du mois. J’ai de tout à crédit ici, et je ne manque de rien. Adieu, ma bonne mère, je t’aime de toute mon ame, je t’embrasse comme je t’aime. Mes amitiés à père Deschartres et à ma bonne. » La lettre qu’on vient de lire et qui porte la date de Thionville, fut écrite de Colmar. Cette date est un pieux mensonge que va expliquer la lettre suivante.



CHAPITRE DOUZIÈME.

Suite des lettres. — Entrée en campagne. — Le premier coup de canon. — Passage de la Linth. — Le champ de bataille. — Une bonne action. — Glaris. — Rencontre avec M. de Latour-d’Auvergne sur le lac de Constance. — Ordener. — Lettre de ma grand’mère à son fils. La vallée du Rhinthal.


LETTRE XLV.

« Weinfelden, canton de Turgovie, 20 vendémiaire an VII (octobre 1799).

« Une moisson de lauriers, de la gloire, des victoires, les Russes battus, chassés de la Suisse dans l’espace de vingt jours ; nos troupes prêtes à rentrer en Italie : les Autrichiens repoussés de l’autre coté du Rhin ; voilà sans doute de grandes nouvelles et d’heureux résultats !… Eh bien ! ma bonne mère, ton fils a la satisfaction d’avoir pris sa part de cette gloire-là, et, dans l’espace de quinze jours, il s’est trouvé à trois batailles successives. Il se porte à merveille. Il boit, il rit, il chante ; il saute de trois pieds de haut en songeant à la joie qu’il aura de t’embrasser au mois de janvier prochain et de déposer à Nohant, dans ta chambre, à tes pieds, la petite branche de laurier qu’il aura pu mériter.

« Je te vois étonnée, confondue de ce langage, me faire cent questions, me demander mille éclaircissemens : Comment je suis en Suisse, pourquoi j’ai quitté Thionville. Je vais répondre à tout cela et te déduire les circonstances et les raisonnemens qui ont dirigé ma conduite. La crainte de t’inquiéter inutilement m’a empêché de te tenir au courant.

« Je suis militaire. Je veux suivre cette carrière. Mon étoile, mon nom, la manière dont je me suis présenté, mon honneur et le tien, tout exige que je me conduise bien et que je mérite les protections qui me sont accordées. Tu veux surtout que je ne reste pas confondu dans la foule et que je devienne officier. Eh bien ! ma bonne mère, il est aussi impossible maintenant, dans l’armée française, de devenir officier, sans avoir fait la guerre, qu’il l’eût été, au 13e siècle, de faire un Turc évêque, sans l’avoir fait baptiser. C’est une certitude dont il faut absolument que tu te pénètres. Un homme, quel qu’il fût, arrivant comme officier dans un corps quelconque, sans avoir vu le feu des batteries, serait le jouet et la risée, sinon de ses camarades, qui sauraient apprécier d’ailleurs ses talens, mais de ses propres soldats, qui, incapables de juger le talent, n’ont d’estime et de respect que pour le courage physique. Frappé de ces deux certitudes, la nécessité d’avoir fait la guerre pour être officier, d’une part ; la nécessité d’avoir fait la guerre pour être officier avec honneur, d’autre part ; je m’étais dit, dès le principe, il faut entrer en campagne le plus tôt possible. Crois-tu donc que j’ai quitté Nohant avec le projet de passer ma vie à faire l’aimable dans les garnisons et le nécessaire dans les dépôts ? Non, certes, j’ai toujours rêvé la guerre ; et si je t’ai fait là-dessus quelques mensonges, pardonne-les moi, ma bonne mère, c’est toi qui m’y condamnais par tes tendres frayeurs.

Avant que le général me parlât de le quitter, et dès la reprise des hostilités, j’avais été lui demander de rejoindre les escadrons de guerre. Il reçut cette proposition avec plaisir, d’abord ; puis, attendri par tes lettres, il craignit de te déplaire en prenant sur lui la responsabilité de mon destin. Il me fit donc revenir pour me dire d’aller au dépôt, parce que tu ne voulais pas que je fisse la guerre, et comme je lui observai que toutes les mères étaient plus ou moins comme toi, et que la seule désobéissance permise, et même commandée à un homme, était celle-là, il convint que j’avais raison : « Allez au dépôt, me dit-il, là vous pourrez partir avec le premier détachement destiné aux escadrons de guerre, et Mme votre mère n’aura pas de reproches à m’adresser. Vous aurez agi de votre propre mouvement. » « J’arrive à Thionville, et mon premier soin est de m’informer si bientôt il ne partira pas un détachement. Je ne pouvais cacher ma vive impatience de rejoindre le régiment. J’attends un mois avec anxiété. Enfin, on forme un détachement ; j’en fais partie. Je manœuvre tous les jours avec lui ; je parle guerre avec les plus anciens chasseurs ; ils voient combien je désire partager leurs fatigues, leur travaux et leur gloire. C’est là, ma bonne mère, le secret de leur amitié pour moi, bien plus que les bienvenues que je leur avais payées. Enfin le jour du départ était fixé ; il n’y avait plus que huit jours à attendre. Je t’écrivais des balivernes, mais pouvais-tu croire que je me serais passionné pour le pansage et le fourniment, si je n’avais pas eu l’idée de faire campagne ?

« Au moment où je m’y attendais le moins, je reçois du général une lettre où il me dit, en termes fort aimables à la vérité, mais très précis, qu’il veut que je reste au dépôt jusqu’à nouvel ordre.

Regarde le mauvais personnage qu’il me faisait jouer ! Comment donc aller expliquer et persuader à tout le régiment que, si je ne pars pas, ce n’est pas ma faute ? j’étais au désespoir. Je montrais cette lettre funeste à tous mes amis. Les officiers voyaient bien mon esclavage et ma douleur ; mais le soldat qui ne sait pas lire et qui ne raisonne guère, n’y croyait pas. J’entendais dire derrière moi : « Je savais bien qu’il ne partirait pas. Les enfans de famille ont peur.

Les gens protégés ne partent jamais, etc. La sueur me coulait du front, je me regardais comme déshonoré, je ne dormais plus malgré la fatigue du service, j’avais la mort dans l’ame, et je t’écrivais rarement, comme tu as dû le remarquer. Comment te dire tout cela ? Tu n’aurais jamais voulu y croire.

« Enfin, dans mon désespoir, je vais trouver le commandant Dupré. Je lui montre la maudite lettre et je lui annonce que je suis résolu à desobéir au général, à déserter le régiment, s’il le faut, pour aller servir comme volontaire dans le premier corps que je rencontrerai, à perdre mon grade de brigadier, etc. J’étais comme fou. Le commandant m’embrasse et m’approuve. Il m’avait annoncé et recommandé au chef de brigade et à plusieurs officiers du régiment, et il voyait bien que si je ne profitais de l’occasion de me distinguer dans cette campagne, mon avenir était ajourné, gâté peut-être. Il me dit qu’il prenait sur lui d’annoncer mon départ au général, et que, quand même je perdrais à cela sa protection et ses bontés, ce qui n’était guère probable, je ne devais pas hésiter. Enchanté de cette conclusion, le matin du départ, je monte à cheval avec le détachement, tous les officiers viennent m’embrasser, et, au grand étonnement de tous les soldats, je prends avec eux la route de la Suisse. Ne voulant te dire ma résolution que lorsque je l’aurais justifiée par le baptême de la première rencontre avec l’ennemi, je t’écrivis de Colmar, sous la date de Thionville, et j’envoyai ma lettre au virtuose Hardy, pour qu’il la mît à la poste.

Notre voyage fut de vingt jours, et, après avoir traversé le canton de Bâle, nous rejoignîmes le régiment dans le canton de Glaris. C’est là qu’on voit ces montagnes à pic, couvertes de noirs sapins. Leurs cimes couvertes d’une neige éternelle se perdent dans les nues. On entend le fracas des torrens qui s’élancent des rochers, le sifflement du vent à travers les forêts. Mais là, maintenant, plus de chants des bergers, plus de mugissemens des troupeaux. Les châlets avaient été abandonnés précipitamment. Tout avait fui à notre aspect. Les habitans s’étaient retirés dans l’intérieur des montagnes avec leurs bestiaux. Pas un être vivant dans les villages. Ce canton offrait l’image du plus morne désert. Pas un fruit, pas un verre de lait. Nous avons vecu dix jours avec le détestable pain, et la viande plus détestable encore que donne le gouvernement. Les dix autres jours que nous avons été en activité nous nous sommes nourris de pommes de terre presque crues, car nous n’avions pas le temps de rester pour les faire cuire, et d’eau-de-vie, quand nous en pouvions trouver.

« Le 3 vendémiaire, les hostilités commencèrent. Nous attaquâmes l’ennemi sur tous les points. Il était retranché derrière la Limmath et la Linth. À trois heures du matin l’attaque fut donnée. On m’avait tant parlé du premier coup de canon ! Tout le monde en parle et personne ne m’a su rendre ses impressions. Mais j’ai voulu me rendre compte de la mienne, et je t’assure que, loin d’être pénible, elle fut agréable. Figure-toi un moment d’attente solennelle, et puis un ébranlement soudain, magnifique. C’est le premier coup d’archet de l’opéra quand on s’est recueilli un instant pour entendre, l’ouverture. Mais quelle belle ouverture qu’une canonnade en règle !

Cette canonnade, cette fusillade, la nuit, au milieu des rochers qui décuplaient le bruit (tu sais que j’aime le bruit), c’était d’un effet sublime ! Et quand le soleil éclaira la scène et dora les tourbillons de fumée, c’était plus beau que tous les opéras du monde.

« Dès le matin, l’ennemi abandonna ses positions de gauche, il replia toutes ses forces à Uznack, sur la droite. Nous nous y rendîmes. Nous restâmes en bataille derrière l’infanterie, laquelle s’occupait de passer la rivière qui nous séparait de l’ennemi. On construisit un pont sous son feu même, c’était à des Russes que nous avions affaire.

Ces gens-là se battent vraiment bien. Lorsque le pont fut terminé, trois bataillons s’avancèrent pour le passer. Mais à peine furent-ils arrivés de l’autre côté, que l’ennemi s’avançant en forces considérables et bien supérieures aux nôtres, les troupes qui avaient passé le pont se jetèrent dessus en désordre pour le repasser. La moitié était déjà parvenue sur la rive gauche, lorsque le pont trop chargé se rompit. Ceux qui étaient encore sur la rive droite et qui n’avaient pu opérer leur retraite voyant le pont rompu derrière eux, ne cherchèrent leur salut que dans un effort de courage désespéré. Ils attendent les Russes à vingt pas et en font un horrible carnage. J’ai frémi, je l’avoue, en voyant tant d’hommes tomber, malgré l’admiration que me causait l’héroïque défense de nos bataillons. Une pièce de douze, que nous avions sur la hauteur, les soutint à propos. Le pont fut promptement rétabli ; on vola au secours de nos braves, et l’affaire fut décidée. Si ce pont n’eût point cassé, l’ennemi profitait de notre désordre, la bataille était perdue. Le terrain marécageux ne permettant pas à la cavalerie d’avancer, nous avons bivouaqué sur le champ de bataille. Il fallait traverser notre bivouac pour porter les blessés à l’ambulance. Les feux énormes que nous avions allumés permettaient d’y voir comme en plein jour. C’est là que j’aurais voulu tenir, seulement pendant une heure, les maîtres suprêmes du sort des nations. Ceux qui tiennent la paix ou la guerre entre leurs mains, et qui ne se décident pas à la guerre pour des motifs sacrés, mais pour de lâches questions d’intérêt personnel, devraient avoir sans cesse, pour punition, ces spectacles sous les yeux. Il est horrible, et je n’avais pas prévu qu’il me ferait tant de mal.

« J’eus ce soir-là la satisfaction de conserver la vie à un homme.

C’était un Autrichien. Il y avait un corps étendu à côté de notre feu.

Je l’observai. Il n’était que blessé à la jambe ; mais, accablé de fatigue, et de faim, il respirait à peine. Je le fis revenir avec quelques gouttes d’eau-de-vie. Tous nos gens étaient endormis. J’allai leur proposer de m’aider à transporter ce malheureux à l’ambulance.

Accablés eux-mêmes de fatigue, ils me refusèrent. L’un d’eux me proposa de l’achever. Cette idée me révolta. Excédé aussi de fatigue et de faim, je ne sais où je pus chercher ce que leur dis, je m’échauffai, je leur parlai avec indignation, avec colère, je leur reprochai leur dureté. Enfin, deux d’entre eux se levèrent et vinrent m’aider à emporter le blessé. Nous fîmes un brancard avec une planche et deux carabines. Un troisième chasseur, entraîné par notre exemple, se joignit à nous ; nous soulevons notre homme et, à travers les marais, dans l’eau et dans la vase jusqu’aux genoux, nous le portons à l’ambulance, éloignée d’une demi-lieue. Chemin faisant ils se plaignirent souvent du fardeau et délibérèrent de me laisser seul avec mon blessé, m’en tirer comme je pourrais. Et moi de leur crier courage et de leur débiter, en termes de soldat, les meilleures sentences des philosophes sur la pitié qu’on doit aux vaincus et sur le désir que nous aurions qu’en pareil cas, on en fît autant pour nous. Les hommes ne sont pas mauvais au fond, car la corvée était rude et cependant mes pauvres camarades se laissèrent persuader. Enfin, nous arrivons et nous mettons ce malheureux en un lieu où il pouvait avoir des secours.

Je le recommande moi-même, et je m’en retourne avec mes trois chasseurs, plus joyeux cent fois, l’ame plus satisfaite que si je sortais du plus beau bal ou du plus excellent concert. J’arrive, je m’étends sur mon manteau devant le feu, et je dors paisiblement jusqu’au jour.

« Le surlendemain, nous fûmes à Glaris, où était l’ennemi. Le général Molitor, commandant cette attaque, demanda un homme intelligent dans la compagnie. Je lui fus envoyé. Il alla le soir reconnaître la position de l’ennemi, et je l’accompagnai. Le lendemain, nous attaquâmes et nous chassâmes l’ennemi de la ville. Je fis, pendant l’affaire, le service d’aide-de-camp du général, ce qui m’amusa énormément. Je portais presque tous ses ordres aux différens corps qu’il commandait. L’ennemi, dans une retraite de quatre lieues, brûla tous les ponts de la Linth. Deux jours après, comme il s’avançait en force sur notre droite, le général Molitor m’envoya à Zurich porter au général Masséna une lettre dans laquelle il lui demandait probablement des forces. Je voyageais par la correspondance. Il y a vingt grandes lieues de Glaris à Zurich. Je les fis en neuf heures. Le lendemain, je revins par le lac, dans une chaloupe. Je descendis à sept lieues de Zurich, à Reicherville. Devine la première personne que je vis en mettant le pied sur la rive ? M. de Latour-d’Auvergne ! Il était avec le général Humbert. Il me reconnaît, me saute au cou, et moi de l’embrasser avec transport. Il me présenta au général Humbert comme le petit-fils du maréchal de Saxe.

« Le général m’invita à souper et me fit coucher dans sa maison. J’en avais besoin, car j’étais sur les dents. Le lendemain, M. de Latour-d’Auvergne, qui se disposait à retourner bientôt à Paris, causa avec moi, me parla de toi, m’approuva de n’avoir pas trop consulté ta tendresse et la prudence du général Harville. Il ajouta que rien ne me serait plus facile que d’avoir un congé de trois décades cet hiver pour t’aller voir ; que le Directoire était maître de nommer par an cinquante officiers, et que je pouvais être du nombre. Il en parlera à Beurnonville. Il a lui-même du crédit auprès du Directoire ; il se charge de mon congé. Ainsi, ma bonne mère, c’est à ton maudit-héros que je devrai de pouvoir t’embrasser ! Je me livre à cette idée. Je me vois arrivant à Nohant, tombant dans tes bras, Beurnonville pourrait m’attacher à son état-major, ce qui me donnerait la liberté de te voir plus souvent ; nous arrangerons tout cela cet hiver, ma bonne mère. Les commencemens sont durs, mais il faut y passer ; sois sûre que j’ai bien fait.

« Nous avons quitté Glaris, il y a quatre jours, pour nous rendre à Constance. Il y a dix-huit lieues de pays qui en valent bien vingt-cinq de France. Nous les avons faites sans nous arrêter, par une pluie battante, arrivant pour bivouaquer dans des prés pleins d’eau.

Mais la fatigue poussée à l’excès fait dormir partout. Nous sommes arrivés pendant le combat, et, le soir, nous étions maîtres de la ville. Les hostilités paraissent tirer à leur fin. Nous sommes allés nous reposer de vingt jours de bivouac dans le village d’où je t’écris. C’est le seul endroit où j’en aie eu la possibilité. Le but qu’on s’était proposé est rempli. La Suisse est évacuée. Nous allons maintenant nous refaire. Ne sois point inquiète de moi, ma bonne mère ; je te donnerai de mes nouvelles le plus souvent possible. Ne sois pas fâchée contre moi, surtout, si je ne t’ai informée qu’aujourd’hui de mes démarches. Mais te dire que j’allais à l’armée, tu n’y aurais jamais consenti, ou tu aurais passé tout ce temps dans des inquiétudes dévorantes. La guerre n’est qu’un jeu ; je ne sais pourquoi tu t’en fais un monstre ; c’est très peu de chose. Je te donne ma parole d’honneur que je me suis fort amusé, à l’attaque du glacis, de voir les Russes gravir les montagnes. Ils s’en acquittent avec une grande légèreté. Leurs grenadiers sont coiffés comme les soldats dans la Caravane. Leurs cavaliers, parmi lesquels il y a beaucoup de Tartares, ont une culotte à plis comme celle d’Othello, un petit dolman et un bonnet en forme de mortier. Je t’en envoie un croquis.

Ils étaient six mille dans le canton de Glaris. Leurs chevaux, qui pour la plupart n’étaient pas ferrés, sont restés sur les chemins. La fatigue les a presque tous détruits.

« Je reçois à l’instant deux lettres de toi du 5 et du 8 fructidor.

Quel plaisir et quel bien elles me font, ma bonne mère ! J’en avais reçu une du 25 thermidor. Elle m’est parvenue il y a six jours, lorsque nous étions bivouaqués sur les bords du lac de Wallenstadt. Je l’ai lue assis sur la pointe d’un rocher qui s’avance sur ce beau lac.

Il faisait un temps admirable : j’avais devant moi des aspects enchanteurs : j’avais le sentiment d’avoir fait mon devoir en servant ma patrie, et je tenais une lettre de toi ! C’est un des momens les plus heureux de ma vie.

« Que diable veut dire M. de Chabrillant avec les services que j’ai rendus aux Gargilesse ? Je ne les ai pas vus depuis plus d’un an. On fait des histoires qui n’ont pas le sens commun.

« Tu veux connaître le chef de brigade ? Il s’appelle Ordener. C’est un Alsacien de quarante ans, grand, sec, fort grave, terrible dans le combat, excellent chef de corps, instruit dans son métier, en histoire, en géographie. À la première vue, il a l’air de Robert, chef de brigands. Sur la recommandation de Beurnonville, il m’a très bien reçu.

« J’ai reçu, comme je te l’ai dit, les 150 fr. que tu m’envoyais à Thionville et, en partant, j’ai tout payé, sauf le vin pour deux mois, qui se montait à 30 fr. Je paierai cela à Hardy qui a soldé pour moi.

Tu vois que mes libations aux camarades ne m’ont pas ruiné. J’ai mieux aimé partir sans le sou que de laisser des dettes derrière moi. Il est vrai que je n’ai pas fait fortune à la guerre, car, depuis quatre mois, les troupes ne sont pas soldées. Mais je ne sais où te prier de m’envoyer de l’argent. Sois tranquille, je saurai bien m’en passer comme les autres. Envoie-moi, si tu veux, l’adresse du général Harville. Je ne sais où le prendre. Adieu, ma bonne mère.

« Voilà, j’espère, une longue lettre. Dieu sait quand je retrouverai le temps de t’en écrire une pareille ! Mais sois certaine que je n’en perdrai pas l’occasion. Ne sois pas inquiète. Je t’embrasse mille fois de toute mon ame. Quel plaisir j’aurai de te revoir ! Dis à Deschartres que j’ai pensé à lui pendant la canonnade, et à ma bonne, qui aurait bien dû venir me border au bivouac. » Est-il nécessaire de rappeler la situation de l’Europe à laquelle se rattache le récit épisodique de cette fameuse campagne de Suisse ? Peu de mots suffiront. Nos plénipotentiaires au congrès de Rastadt avaient été lâchement assassinés. La guerre s’était rallumée. En quinze jours, Masséna sauva la France à Zurich, en faisant évacuer la Suisse.

Suwarow se retirait avec peine derrière le Rhin, laissant une partie de ses Russes foudroyés ou brisés dans les précipices de l’Helvétie. À cette même époque, Bonaparte, quittant l’Egypte, venait de débarquer en France. Le même jour où mon père écrivait la lettre qu’on vient de lire (25 vendémiaire), Napoléon se présentait devant le Directoire à Paris, et déjà les élémens du 18 brumaire commençaient à s’agiter sourdement.

J’ai malheureusement bien peu de lettres de ma grand’mère à son fils.

En voici une pourtant. Elle est bien usée, bien noircie. Elle a fait le reste de la campagne sur la poitrine du jeune soldat, et il a pu la rapporter au trésor de famille.

« Nohant, le 6 brumaire an VIII.

« Ah ! mon enfant, qu’as-tu fait ! Tu as disposé de ton sort, de ta vie, de la mienne, sans mon aveu ! Tu m’as fait souffrir des tourmens inouïs par un silence de six semaines, ta pauvre mère ne vivait plus. Je n’osais plus parler de toi. Les jours de courrier étaient devenus des jours d’agonie, et j’étais presque plus tranquille les jours où je n’avais rien à espérer. Mais le moment du retour de Saint-Jean était affreux. À sa manière d’ouvrir la porte, mon cœur battait avec violence. Il ne disait mot, le pauvre homme, et j’étais prête à mourir. Mon fils ! n’éprouve jamais ce que j’ai souffert !

« Enfin, hier, j’ai reçu ta bonne grande lettre. Ah ! comme je m’en suis emparée ! comme je l’ai tenue longtemps serrée sur mon cœur sans pouvoir l’ouvrir ! Je me suis trouvée couverte de larmes qui m’aveuglaient quand j’ai voulu la lire. Mon Dieu, que n’avais-je point imaginé ?

« Je craignais qu’on ne l’eût fait partir pour la Hollande. Je déteste ce pays et cette armée ; je ne sais pourquoi. Tous ces morts, tous ces blessés me glaçaient d’effroi. Mais il m’aurait écrit son départ, me disais-je, et j’étais bien loin de croire que tu fusses à l’armée victorieuse de Masséna. Je ne pouvais croire à de tels succès avant d’avoir lu ta lettre. C’est que tu y étais, mon fils, tu lui as porté bonheur, et c’est à toi qu’il doit sa gloire. Trois batailles où tu t’es trouvé en quinze jours ! et tu es sain et sauf, grâce à Dieu ! Dieu soit loué ! Mon Dieu ! si c’étaient les dernières ! Comme toi, je rirais et je chanterais. Mais la paix n’est pas faite.

« Tu dis que nous sommes près de rentrer en Italie ; si cela était, il n’y aurait point de fin à nos maux, et il est bien temps de renoncer à s’égorger pour occuper un terrain qui ne nous restera pas. Je conçois, mon enfant, les raisons qui ont déterminé le parti que tu as pris. Il est évident que M. d’Harville ne te disait de rester que par égard pour moi. Il t’a fait brigadier avec circonspection, et il s’en tiendra là. Il a rempli sa tâche près du général Beurnonville. Il t’a prêté secours momentanément, il faut lui en savoir gré ; il ne te devait rien, et ce n’est pas un homme à protéger franchement, non plus qu’à refuser sa protection avec la même franchise. Tu l’as bien compris. Caulaincourt l’avait mis sur ce pied, où il avait toutes les hauteurs de l’ancien régime et les sévérités du nouveau. M. de Latour-d’Auvergne saura faire valoir ta conduite. Quel bonheur que tu l’aies rencontré en descendant de cette chaloupe à Reicherville ! Il pourra dire que tu as fait la campagne, qu’il t’a vu, et celui-là, qui ne demande jamais rien pour lui, sait faire valoir les autres avec zèle ; mais je crains que ton congé ne dépende du général d’Harville ; et, en ce cas, malgré le crédit que tu me supposes sur son esprit, nous ne l’obtiendrions pas facilement. Pourtant, je vais recommencer bien vite toutes mes informations, mes démarches et mes écritures.

Depuis un grand mois, j’étais morte ; je vais ressusciter par l’espérance. Je suis pourtant au désespoir de te savoir sans argent et de ne pas savoir où t’en adresser. Je vais essayer d’en faire passer au commandant Dupré ou à ton ami Hardy. Puisqu’ils t’ont bien fait parvenir mes lettres, ils pourront peut-être se charger de te faire tenir l’argent. Mais, en attendant, tu es dans un pays désert et dévasté sans un sou dans ta poche ! Si tu pouvais demander au caissier du régiment, ou au chef de brigade de t’en avancer, je leur ferais bien parvenir le remboursement. Ton insouciance à cet égard me désole.

Vivre de pommes de terre et d’eau-de-vie ! Quelle nourriture après de telles fatigues ! après des marches forcées, par un temps affreux et des nuits dans des prés pleins d’eau ! Mon pauvre enfant, quel état, quel métier ! On a plus soin des chevaux et des chiens durant la paix que des hommes à la guerre. Et tu résistes à tant de fatigues ! tu les oublies pour rendre la vie à un malheureux que le sort amène près de toi ! Ta bonne action m’a touchée profondément ; ta sensibilité, ton éloquence ont touché ces brutaux qui voulaient achever un pauvre homme ; et tu es revenu dormir sur ton manteau, plus satisfait qu’après tous les plaisirs que ma sollicitude voudrait te procurer ! La vertu seule, mon enfant, donne cette sorte de délice. Malheureux qui ne la connaît pas ! C’est dans ton cœur que tu l’as trouvée, car il n’y avait dans ce bon mouvement ni ostentation, ni regards publics, ni instinct d’imitation. Dieu seul te voyait ! Ta mère seule en devait avoir le récit. C’est l’amour du bien qui t’a conduit. Tu parles toujours de ta bonne étoile : sois sûr que ce sont les bonnes actions qui portent bonheur, et qu’avec Dieu les bienfaits ne sont jamais perdus.

« Je crois, puisqu’il le faut, que le parti que tu as pris est le plus sage ; ces victoires inattendues me le persuadent. Tu veux servir, c’est ton goût, c’est ta première destination. Tu peux, sous ce gouvernement, faire un chemin plus rapide, je le sais bien, que tu n’aurais pu l’espérer autrefois. Les hommes d’aujourd’hui aimeront à attacher à la chose publique les restes du sang d’un héros. Il ne s’agit point là de noblesse, mais de reconnaissance publique, et je ne suis point injuste ; je sais fort bien que ce qu’on appelait les gens de rien sont plus capables de cette reconnaissance-là que les gens haut placés ne l’étaient. Je l’ai éprouvé dans tout le cours de ma vie. Les premiers n’avaient devant les yeux, dans mes rapports avec eux, que la mémoire d’un grand homme dont ils appréciaient les services publics. Les seconds, prompts à oublier les services particuliers, auraient voulu effacer sa gloire par jalousie et par ingratitude. Ils me voyaient pauvre, sans crédit, sans famille et n’en étaient point touchés, Madame la dauphine elle-même, qui devait son mariage à mon père, trouvait mauvais que je signasse de son nom, et eût voulu pouvoir m’empêcher de le porter, tant la vanité rend injuste et ingrat.

« Tu peux donc, mon fils, faire un chemin où tu ne rencontreras plus de pareils obstacles. Tu as de l’énergie, du courage, de la vertu. Tu n’as rien à réparer, point de parens suspects. Tes premiers pas sont pour la chose publique ; la route est tracée. Parcours-la, mon fils : moissonne des lauriers, apporte-les à Nohant ; je les poserai sur mon cœur, je les arroserai de mes larmes. Elles ne seront pas si amères que celles que j’ai versées depuis quinze jours !

« Au mois de janvier, dis-tu, je pourrai te serrer dans mes bras. Dieu ! c’est dans deux mois ! Je ne le puis croire, mais j’en vais faire l’unique objet de ma sollicitude. Je suis en force, trois batailles ! Je vais parler très haut. Tout le monde va savoir que tu as vu l’ennemi et que tu l’as vaincu. On t’adorera à La Châtre. Tout le monde y partageait ma consternation, et c’était une joie publique quand on a vu ton paquet : Saint-Jean le portait en triomphe et on l’arrêtait dans les rues. Tu balançais Bonaparte… à La Châtre !

« Tu as donc lu ma lettre au bord d’un beau lac suisse, et elle venait, dis-tu, compléter l’éclat du plus beau jour de ta vie ? Aimable enfant !

Combien mon cœur te sait gré de cette douce sensibilité ! Combien tu m’es cher et combien je t’envie cet instant de félicité que je n’ai pu partager avec toi. Quel bonheur de te voir, dans cette situation, tout entier à ta mère et à tes tendres souvenirs ! Que j’ai bien raison de t’aimer uniquement et d’avoir mis en toi tout le bonheur, toute la joie, toutes les affections de ma vie ! Je n’aurai pas assez de tout mon être pour te recevoir, t’embrasser, te presser contre mon cœur, je mourrai de joie.

« Mande-moi donc promptement où je pourrai t’envoyer de l’argent. Dans ce village de Winfeld, il n’y a pas moyen, car tu n’y resteras pas. Si ton régiment séjournait quelque part, je t’enverrais courrier par courrier ce que tu me demanderais. En attendant, tu recevras, j’espère, les quarante écus que je vais envoyer aujourd’hui à M.

Dupré. Il serait fâcheux qu’ils s’égarassent ! L’argent est si rare, que six louis, c’est un trésor aujourd’hui. Je ne sais où est M.

d’Harville. Je vais lui écrire vite pour lui demander ta grâce, et j’adresserai ma lettre à Paris, rue Neuve-des-Capucines, n° 531.

« Adieu, mon enfant, ménage ta vie, la mienne y est attachée ; ne couche pas dans l’eau. Chaque peine que tu éprouves, je l’endure. Tu n’as point été ébranlé par ce premier coup de canon. Mon Dieu ! il me passe à travers le cœur ! Je suis sûre que ce sont les mères qui lui ont fait cette réputation. Pour toi, tu riais de voir fuir ces pauvres Russes dans les montagnes, le bruit des armes te ravissait comme lorsque tu étais enfant. Mais le soir, à la lueur de ces grands feux, qu’as-tu vu ? Tu as beau jeter un voile sur ces horreurs, mon imagination le soulève, et, comme toi, je frémis.

« Tu vas te reposer ? Hélas ! je le souhaite ; mais ne néglige pas de m’écrire un mot seulement : je respire. C’est tout ce que te demande ta pauvre mère, car l’ivresse de ma joie pour ton volume s’affaiblira bientôt, je le sais, devant de nouvelles inquiétudes, et, s’il me faut être encore six semaines sans entendre parler de toi, mes tourmens vont recommencer. Je finis ma lettre comme finit la tienne : « Quel bonheur j’aurai à te voir cet hiver ! » Là, dans ma chambre, près de mon feu ! Toutes ces friandises que nous faisons, je me dis à chaque instant que c’est pour toi. La vieille bonne dit : « C’est pour Maurice, je sais ce qu’il aime. » Deschartres fait de mauvais vin qu’il croit admirable, et il prétend que tu le trouveras bon. Il pleure en parlant de toi. Saint-Jean a fait un cri affreux quand je lui ai dit que tu t’étais trouvé à trois batailles, et il s’est écrié : Ah ! c’est qu’il est brave, lui ! Enfin, c’est une ivresse ici que l’idée de ton retour. Je t’embrasse, mon enfant ; je t’aime plus que ma vie. Ma santé est toujours de même : je prends des eaux de Vichy qui me soulagent quelquefois ; je voudrais être bien guérie pour ton retour, car je ne veux me plaindre de rien quand tu seras près de moi. Il faut que tu sois attaché à l’état-major, je le veux absolument ; mais notre pauvre amie de la rue de l’Arcade est dans un malheur affreux : son fils aîné est toujours dans les fers, l’autre ne reparaît pas ; elle succombe, et je n’ose lui parler de toi. Le gros curé Gallepie est mort écrasé par un coffre qui, d’une charrette, est tombé sur lui. Il venait s’établir pour la quatrième fois dans nos environs, toujours poursuivi par les huissiers, et laissant partout des dettes.

« La petite maison se porte bien. Il est monstrueux. Il a un rire charmant. Je m’en occupe tous les jours ; il me connaît à merveille. Je te le présenterai. Adieu, adieu, ma lettre est le second volume de la tienne. Je n’y vois plus. Es-tu monté sur le cheval que tu as été chercher à… ? Est-il bon et beau ? On va encore me prendre mon poulain, et bientôt je serai réduite à mon âne… On m’apporte de la lumière, et je puis encore te dire quelques mots. Je serai forcée de cacher à certaines gens la précipitation avec laquelle tu t’es jeté dans cette guerre ; car, enfin, tu pouvais t’y trouver en face de Pontgibault, d’Andrezel, Termont, etc., et être forcé de les combattre. Mon rôle sera de dire que tu as été forcé de marcher ; car on trouvera qu’avec ta naissance, tu n’aurais pas dû montrer tant de zèle pour la République. La situation est embarrassante, car il faut que je fasse sonner bien haut, avec les uns, ce que je dois dissimuler aux autres. Tu tranches de ton sabre toutes ces difficultés, et pourtant l’avenir ne nous offre aucune certitude ! Tu regardes comme un devoir de servir ton pays contre l’étranger, sans t’embarrasser des conséquences. Et moi, je ne songe qu’à ton avenir et à tes intérêts. Mais je vois que je ne puis rien résoudre, et qu’il faut s’en remettre à la destinée. »


LETTRE XLVI.
« Canton d’Appenzel, le 28 vendémiaire an VIII.
Armée du Danube, 3e division.

« C’est de la vallée du Rhinthal, du pied de ces montagnes dont les sommets éblouissans se perdent dans les nues, c’est du séjour des brouillards et des frimas que je t’écris aujourd’hui, ma bonne mère.

S’il existe un pays inhabitable, misérable, détestable dans sa sublimité, c’est celui-ci, à coup sûr. Les habitans sont à demi sauvages, n’ayant d’autre propriété qu’un chalet et quelques bestiaux ; nulle idée de culture ou de commerce, ne vivant que de racines et de laitage, se tenant toute l’année dans leurs rochers, et ne communiquant presque jamais avec les villes. Ils ont été confondus, l’autre jour, de nous voir faire de la soupe, et quand nous leur avons fait goûter du bouillon, ils l’ont trouvé détestable. Pour moi, je le trouvai délicieux, car, depuis deux jours, nous nous étions trouvés sans pain et sans viande, et nous avions été forcés de nous remettre à leur nourriture pastorale, que, de bon cœur, à mon âge, avec mon appétit et le métier que nous faisons, on peut donner à tous les diables.

« Le jour même où je t’écrivis la dernière fois, nous quittâmes Weinfelden pour nous rendre à Saint-Gall, qui en est éloigné de sept lieues. On nous renvoya ensuite dans ces montagnes, et, depuis deux jours, je suis à Gambs, sur la droite d’Alstedten, détaché comme ordonnance, avec deux chasseurs, près du général Brunet ; et comme on ne meurt pas de faim à un état-major, je me dédommage sans façon du régime des montagnes et de la frugalité des pasteurs.

« Certes, je suis loin d’être dans la prospérité à l’heure qu’il est.

Je suis soumis à toutes les corvées, à toutes les gardes, à tous les bivouacs, à tous les appels, comme les autres. Je panse mon cheval, je vais au fourrage, je vis à la gamelle, heureux quand gamelle il y a !

Eh bien ! fussé-je dix fois plus mal, je ne regretterais pas ce que j’ai fait, car je sens que personne n’a rien à me reprocher, et que si le général Harville me blâme, il aura tort. Dans tous les cas, Beurnonville et M. de Latour-d’Auvergne m’approuvent et me protégent.

Ils pourront le faire d’autant mieux maintenant que je ne suis plus seulement le petit fils du maréchal de Saxe, mais que je suis soldat pour tout de bon de la République, et que j’ai justifié autant qu’il était en moi l’intérêt qu’on m’accorde. Pour toi, ma bonne mère, tu n’es plus considérée comme une femme suspecte de l’ancien régime, mais comme la mère d’un vengeur de la patrie. Oui, ma mère, c’est sur ce pied-là qu’il faut le prendre en France à l’heure qu’il est, car tout autre point de vue est faux et impossible. Je ne suis pas devenu jacobin au régiment, mais j’ai compris qu’il fallait aller droit son chemin et servir son pays sans regarder derrière soi, faire bon marché de la fortune et du rang que la Révolution nous a fait perdre, et se trouver assez heureux si l’on peut devoir à soi-même désormais ce que nous devions jadis au hasard de la naissance. Allons, père Deschartres, il faut vous ériger en Caton d’Utique, et ne plus me parler du passé. Je ne succombe point sous la rigueur du régime militaire, car je grandis à vue d’œil, et tous ceux qui ne m’ont pas vu depuis un mois s’en aperçoivent. Loin de maigrir, je deviens plus carré, et je me sens chaque jour plus fort et plus dispos. Tu jugeras toi-même bientôt de mes progrès en long et en large. »



CHAPITRE TREIZIÈME.

Retour à Paris. — Présentation à Bonaparte. — Campagne d’Italie. — Passage du Saint Bernard. — Le fort de Bard.


Le congé que mon père espérait ne fut pas obtenu sans peine. Il y fallut le crédit de Latour-d’Auvergne. Au commencement de 1800, le fils et la mère furent enfin réunis à Paris, où ils passèrent l’hiver.

Mon père fut présenté à Bonaparte, qui lui permit de passer dans le 1er régiment de chasseurs et de faire la campagne avec le général Dupont, en qualité d’adjoint à l’état-major.


LETTRE LIII.
« Au quartier-général, Verres, le 4 prairial.

« Enfin, m’y voilà ! Ce n’est pas une petite affaire que de voyager sans chevaux, à travers des montagnes, des déserts affreux et des villages ruinés. Chaque jour, je manquais l’état-major d’une journée. Il s’est enfin arrêté vis-à-vis le fort de Bard, qui nous empêche d’entrer en Italie. Nous sommes maintenant au milieu des précipices du Piémont. Je me suis présenté hier, aussitôt en arrivant, au général Dupont. Il m’a fort bien reçu. Je suis adjoint à son état-major, et j’en recevrai ce matin l’expédition et le brevet. Je t’établis d’abord ce fait, afin de te débarrasser de l’inquiétude et de l’impatience qui t’eussent rendu insupportable toute narration préalable. Me voilà donc dans un pays où nous mourons de faim. Les figures qui composent cet état-major, à l’exception des trois généraux, m’ont paru toutes assez saugrenues. Je remarque pourtant, depuis vingt-quatre heures que je suis ici, que les aides-de-camp et l’adjudant-général me témoignent plus d’égards qu’à tous ceux qui sont là. Je crois comprendre pourquoi. Je te le dirai plus tard, quand j’aurai mieux examiné.

« J’ai traversé le mont Saint-Bernard. Les descriptions et les peintures sont encore au-dessous de l’horreur de la réalité. J’avais couché la veille au village de Saint-Pierre, qui est au pied de la montagne, et j’en partis le matin, à jeun, pour me rendre au couvent, qui est situé à trois lieues au dessus, c’est-à-dire dans la région des glaces et des éternels frimas. Ces trois lieues se font dans la neige, à travers les rochers ; pas une plante, pas un arbre ; des cavernes et des abîmes à chaque pas. Plusieurs avalanches qui étaient tombées la veille achevaient de rendre le chemin impraticable. Nous sommes tombés plusieurs fois dans la neige jusqu’à la ceinture. Eh bien ! à travers tous ces obstacles, une demi-brigade portait sur ses épaules ses canons et ses caissons, et les hissait de rochers en rochers. C’était le spectacle le plus extraordinaire qu’on puisse imaginer, que l’activité, la résolution, les cris et les chants de cette armée. Deux divisions se trouvaient réunies dans ces montagnes ; le général Harville les commandait. C’est pour le coup qu’il était transi ! En arrivant chez les moines, ce fut la première personne que je rencontrai. Il fut fort étonné de me retrouver si haut, et, tout en grelottant, me fit assez d’amitiés, sans me parler toutefois de ma désobéissance et m’exprimer ni approbation ni blâme. Peut-être l’eût-il fait dans un autre moment, mais il ne pensait qu’à déjeûner, et il m’invita à déjeûner avec lui ; mais, ne voulant pas quitter mes compagnons de voyage, je le remerciai. Je causai avec le prieur pendant le repas très frugal qu’il nous fit servir ; il me dit que son couvent était le point habité le plus élevé de l’Europe, et me montra les gros chiens qui l’aident à retrouver les gens engloutis par les avalanches. Bonaparte les avait caressés une heure auparavant, et, sans me gêner, je fis comme Bonaparte. Je fus fort étonné lorsque, disant à ce bon prieur que les vertus hospitalières de ses religieux étaient exposées, sur nos théâtres, à l’admiration publique, j’appris de lui qu’il connaissait la pièce. Après lui avoir fait nos adieux avec cordialité, nous descendîmes pendant sept lieues pour nous rendre à la vallée d’Aoste, en Piémont. Je marchai pendant dix lieues, faisant porter mes bagages par des mules. Arrivé à Aoste, je courus au palais du consul pour voir Leclerc ; la première personne que j’y rencontrai, ce fut Bonaparte. Je fus à lui pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander qui j’étais. — Le petit-fils du maréchal de Saxe. — Ah oui ! ah bon ! Dans quel régiment êtes-vous ? — 1er de chasseurs. — Ah bien ! mais il n’est pas ici. Vous êtes donc adjoint à l’état-major ? — Oui, général. — C’est bien, tant mieux, je suis bien aise de vous voir. Et il me tourna le dos. Avoue que j’ai toujours de la chance, et que, quand on l’aurait fait exprès, on n’aurait pas fait mieux. Je suis d’emblée adjoint à l’état-major, et de l’aveu de Bonaparte, sans attendre ces fameux mortels trois mois. Pour que les lettres me parviennent sûrement, adresse-les au citoyen Dupin, adjoint à l’état-major général de l’armée de réserve, au quartier général, sans désignation de lien. On fera suivre.

« Ce fort que nous avons en avant de nous, le fort de Bard, nous empêchait de passer en Italie, mais on a pris la résolution de le tourner, de manière que le quartier général ira s’établir demain à Ivrée. J’en suis fort aise, car ici nous sommes réduits à une demi-portion de nourriture, et mon diable d’estomac ne veut pas se soumettre à une demi-ration d’appétit. Tu as bien fait de m’engraisser à Paris, car je ne crois pas qu’ici on s’en occupe.

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse bien tendrement ; je voudrais bien que cette nouvelle séparation te fût moins cruelle que les autres.

Songe qu’elle ne sera pas longue et qu’elle aura de bons résultats. » LETTRE LIV.

Prairial an VIII (sans date).

« Ouf ! nous y voilà, nous y voilà ! respirons ! Où donc ? à Milan ; et si nous allons toujours de ce train-là, bientôt, je crois, nous serons en Sicile. Bonaparte a transformé le vénérable état-major général en une avant-garde des plus lestes. Il nous fait courir comme des lièvres, et tant mieux ! Depuis Verres, pas un moment de repos. Enfin, nous sommes ici d’hier, et j’en profite pour causer avec toi. Je vais reprendre notre marche depuis le départ du susdit Verres. Je t’ai parlé, je crois, du fort de Bard, seul obstacle qui nous empêchât d’entrer en Italie. Bonaparte, à peine arrivé, ordonne l’assaut. Il passe six compagnies en revue. « Grenadiers, dit-il, il faut monter là cette nuit, et le fort est à nous. » Quelques instans après, il fut s’asseoir sur le bout d’un rocher. Je le suivis et me plaçai derrière lui. Tous les généraux de division l’entouraient Loison lui faisait de fortes objections sur la difficulté de grimper à travers de rochers, sous le feu de l’ennemi, fortifié de manière qu’il n’avait qu’à allumer les bombes et les obus et à les laisser rouler pour nous empêcher d’approcher. Bonaparte ne voulut rien entendre, et, en repassant, il répéta aux grenadiers que le fort était à eux. L’assaut fut ordonné pour deux heures après minuit. N’étant point monté, et le fort étant à deux lieues du quartier-général, je n’avais point l’ordre d’y aller.

Je rentrai donc à Verres avec mes compagnons de promenade, et, après souper, je souhaite le bonsoir à chacun, et, sans rien dire, je repars pour le fort de Bard. On arrive à ce fort par une longue vallée bordée de rochers immenses, couverts de cyprès. Il faisait une nuit obscure, et le silence qui regnait dans ce lieu sauvage n’était interrompu que par le bruit d’un torrent qui roulait dans les ténèbres, et par les coups sourds et éloignés du canon du fort. J’avance lestement.

J’entends déjà les coups plus distinctement, bientôt j’aperçois le feu des pièces ; bientôt je suis à portée. Je vois deux hommes couchés derrière une roche contre un bon feu. Jugeant que le général Dupont doit être avec le général en chef, je vais leur demander s’ils n’ont pas vu passer ce dernier. Le voilà ! me dit l’un d’eux en se levant : c’était Berthier lui-même. Je lui dis qui j’étais et qui je cherchais.

Il m’indiqua où était le général Dupont. Il était sur le pont de la ville de Bard. J’y vais, et je le trouve entouré de grenadiers, qui attendaient le moment de l’attaque. Je me mêle à sa suite, et, au moment où il tournait la tête, je lui souhaite le bonsoir. — Comment, me dit-il tout étonné, vous êtes là sans ordres et à pied ? — Si vous voulez bien le permettre, mon général. — À la bonne heure ! L’attaque commence, vous venez au bon moment. « On fit passer six pièces et des caissons au pied du fort. Les aides-de-camp du général les accompagnèrent, et je les suivis, toujours en me promenant. À moitié de la ville, il nous arriva trois obus à la fois. Nous entrâmes dans une maison ouverte, et, après les avoir laissé éclater, nous continuâmes notre route et revînmes, toujours escortés de quelques grenades ou de quelques boulets. L’attaque fut sans succès. Nous grimpâmes jusqu’au dernier retranchement ; mais les bombes et les obus que l’ennemi lançait et roulait dans les rochers, des échelles trop courtes, des mesures mal prises, firent tout échouer, et l’on se retira avec perte.

« Le lendemain matin, nous partîmes pour Ivrée. Nous tournâmes le fort, en grimpant, hommes et chevaux, à travers de roches, par un sentier où les gens du pays n’avaient jamais osé mener des mulets. Aussi plusieurs des nôtres furent précipités. Un cheval de Bonaparte se cassa la jambe. Arrivé à un certain point qui domine le fort, Bonaparte s’arrêta, et lorgna, de fort mauvaise humeur, cette bicoque contre laquelle il venait d’échouer. Après mille fatigues, nous arrivâmes dans la plaine, et comme j’étais à pied, le général Dupont, satisfait de ma promenade de la veille, me donna un de ses chevaux à monter. Je cheminai avec ses aides-de-camp, ceux de Bonaparte et ceux de Berthier, et au milieu de cette troupe brillante, un des aides-de-camp du général Dupont, nommé Morin, prit la parole et dit : Messieurs, sur trente adjoints à l’état-major général, M. Dupin, arrivé d’avant-hier soir et n’ayant pas encore de cheval, est le seul qui fût avec le général à l’attaque du fort. Les autres étaient restés prudemment couchés. Il faut que je te dise maintenant ce que j’avais deviné au premier coup d’œil. C’est que cet état-major est une pétaudière des plus complètes. On y donne le titre d’adjoint et on y attache quiconque est sans corps et sans distinction positive. Nous sommes cependant huit ou dix qui valons mieux que les autres et qui faisons société ensemble. L’état-major s’épure à mesure que nous avançons. On laisse les ganaches et les casse-dos pour le service des différentes places que nous traversons. Lacuée s’est bien trompé en te faisant valoir ces grands avantages de mon emploi. Nous sommes bien moins considérés que les aides-de-camp. Nous courons comme des ordonnances sans savoir ce que nous portons. Nous ne faisons point société avec le général et nous ne mangeons point avec lui.

« Lorsque nous fûmes à Ivrée, je vis bien qu’en avançant toujours, je ne recevrais pas mes chevaux de sitôt. Je pris le parti d’aller de mon pied léger aux avant-postes. On avait pris des chevaux la veille. Un officier du 12e hussards m’en céda, pour quinze louis, un qui en vaudrait trente à Paris. C’est un hongrois sauvage qui appartenait à un capitaine ennemi. Il est gris-pommelé. Ses jambes sont d’une finesse et d’une beauté incomparables. Le regard est de feu, la bouche légère, et par-dessus tous ces avantages, il a les manières d’une bête féroce. Il mord tous ceux qu’il ne connaît pas et ne se laisse monter que par son maître. C’est avec bien de la peine que je suis venu à bout de l’enfourcher. Ce coquin-là ne voulait pas servir la France. À force de pain et de caresses, j’en suis venu à bout. Mais, dans les premiers jours, il se cabrait et mordait comme un démon. Une fois qu’on est dessus, il est doux et tranquille. Il court comme le vent et saute comme un chevreuil. Lorsque mes deux autres seront arrivés, je pourrai le vendre. Voilà la poste qui arrive. Adieu, ma bonne mère, je n’ai que le temps de t’embrasser. Adieu ! adieu ! »



CHAPITRE QUATORZIÈME.

Court résumé. — Bataille de Marengo. — Turin, Milan, en 1800. — Latour-d’Auvergne. — Occupation de Florence. — George Lafayette.


Mais si je continue l’histoire de mon père, on me dira peut-être que je tarde bien à tenir la promesse que j’ai faite de raconter ma propre histoire. Faut-il que je rappelle ici ce que j’ai dit au commencement de mon livre ? Tout lecteur a la mémoire courte, et, au risque de me répéter, je résumerai de nouveau ma pensée sur le travail que j’ai entrepris.

Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à celle de ses semblables, n’offrirait qu’une énigme à débrouiller. La solidarité est bien plus évidente encore, lorsqu’elle est immédiate comme celle qui rattache les enfans aux parens, les amis aux amis du passé et du présent, les contemporains aux contemporains de la veille et du jour même. Quant à moi (comme quant à vous tous), mes pensées, mes croyances et mes répulsions, mes instincts comme mes sentimens seraient un mystère à mes propres yeux, et je ne pourrais les attribuer qu’au hasard, qui n’a jamais rien expliqué en ce monde, si je ne relisais pas dans le passé la page qui précède celle où mon individualité est inscrite dans le livre universel. Cette individualité n’a, par elle seule, ni signification, ni importance aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu’en devenant une parcelle de la vie générale, en se fondant avec l’individualité de chacun de mes semblables, et c’est par là qu’elle devient de l’histoire.

Ceci posé, et pour n’y plus revenir, j’affirme que je ne pourrais pas raconter et expliquer ma vie sans avoir raconté et fait comprendre celle de mes parens. C’est aussi nécessaire dans l’histoire des individus que dans l’histoire du genre humain. Lisez à part une page de la révolution ou de l’empire, vous n’y comprendrez rien si vous ne connaissez toute l’histoire antérieure de la révolution et de l’empire ; et pour comprendre la révolution et l’empire, encore vous faut-il connaître toute l’histoire de l’humanité. Je raconte ici une histoire intime ; l’humanité a son histoire intime dans chaque homme.

Il faut donc que j’embrasse une période d’environ cent ans pour raconter quarante ans de ma vie.

Je ne puis coordonner sans cela mes souvenirs. J’ai traversé l’empire et la restauration ; j’étais trop jeune au commencement pour comprendre par moi-même l’histoire qui se faisait sous mes yeux et qui s’agitait autour de moi. J’ai compris alors, tantôt par persuasion, tantôt par réaction, à travers les impressions de mes parens. Eux, ils avaient traversé l’ancienne monarchie et la révolution. Sans leurs impressions, les miennes eussent été beaucoup plus vagues, et il est douteux que j’eusse conservé, des premiers temps de ma vie, un souvenir aussi net que celui que j’ai. Or, ces premières impressions, quand elles ont été vives, ont une importance énorme, et tout le reste de notre vie n’en est souvent que la conséquence rigoureuse.

SUITE DE L’HISTOIRE DE MON PÈRE.

J’ai laissé mon jeune soldat quittant le fort de Bard, et pour rappeler sa situation au lecteur, je citerai, d’une lettre datée d’Ivrée, et adressée par lui à son neveu René de Villeneuve, quelques fragmens à propos des mêmes événemens.

Mais, d’abord, je dirai comment mon père, âgé de 21 ans, avait un neveu, son ami et son camarade, plus âgé d’un ou deux ans que lui-même. M. Dupin de Francueil avait soixante ans lorsqu’il épousa ma grand’mère. Il avait été marié en premières noces à Mlle Bouilloud, dont il avait eu une fille. Cette fille avait épousé M. de Villeneuve, neveu de Mme Dupin de Chenonceaux, et en avait eu deux fils, René et Auguste, que mon père aima toujours comme ses frères. On peut croire qu’ils le plaisantaient beaucoup sur la gravité de son rôle d’oncle, et qu’il leur fit grâce du respect que son titre réclamait. Une succession avait élevé quelques différends entre leurs hommes d’affaires, et voici comment, aujourd’hui, mon cousin René s’explique avec moi sur cette contestation : « Les gens d’affaires trouvaient des motifs de chicane, des chances de gain pour nous, à entamer un procès : il s’agissait d’une maison et de trente mille francs légués par M. de Rochefort, petit-fils de Mme Dupin de Chenonceaux, à notre cher Maurice. Maurice, mon frère et moi, nous répondîmes aux gens d’affaires que nous nous aimions trop pour nous disputer sur quoi que ce soit ; que, s’ils tenaient cependant à se quereller entre eux, nous leur donnions la permission de se battre. J’ignore s’ils en profitèrent, mais nos débats de famille furent ainsi terminés. » Ces trois jeunes gens étaient bons et désintéressés, sans aucun doute ; mais le temps aussi valait mieux que celui où nous sommes. Malgré les vices du gouvernement directorial, malgré l’anarchie des idées, la tourmente révolutionnaire avait laissé dans les esprits quelque chose de chevaleresque. On avait souffert, on s’était habitué à perdre sa fortune sans lâcheté, à la recouvrer sans avarice, et il est certain que le malheur et le danger sont de salutaires épreuves. L’humanité n’est pas encore assez pure pour ne pas contracter les vices de l’égoïsme dans le repos et dans les jouissances matérielles. Aujourd’hui, l’on trouverait bien peu de familles où des collatéraux, en présence d’un héritage contestable, termineraient leur différend en s’embrassant et en riant à la barbe des procureurs.

Dans la lettre que mon père écrivit d’Ivrée à l’aîné de ses neveux, il raconte encore le passage du Saint-Bernard et l’attaque du fort de Bard. Les fragmens que je vais transcrire montrent combien on agissait gaîment et sans la moindre pensée de vanterie dans ce beau moment de notre histoire :

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« …… J’arrive au pied d’un roc, près d’un précipice où mon état-major s’était perché. Je me présente au général : il me reçoit. Je m’installe, je présente mon respect à Bonaparte. La même nuit, il ordonne l’attaque du fort de Bard. Je me trouve à l’assaut avec mon général[26]. Les boulets, les bombes, les grenades, les obus grondent, roulent, tonnent, éclatent de tous côtés. Nous sommes battus, je ne suis point blessé…..

« Nous tournons le fort en grimpant à travers les rochers et les abîmes. Bonaparte grimpe avec nous. Plusieurs hommes roulent dans les précipices. Nous descendons enfin dans la plaine : on s’y battait. Un hussard venait de prendre un beau cheval ; je l’arrête, et me voilà monté, chose assez nécessaire à la guerre. Ce matin, je porte un ordre aux avant-postes ; je trouve les chemins jonchés de cadavres. Demain, ou cette nuit, nous avons une bataille rangée. Bonaparte n’est pas patient, il veut absolument avancer. Nous y sommes tous fort disposés…………………….

« Nous dévastons un pays admirable. Le sang, le carnage, la désolation marchent à notre suite, nos traces sont marquées par des morts et des ruines. On a beau vouloir ménager les habitans, l’opiniâtreté des Autrichiens nous force à tout canonner. J’en gémis tout le premier, et tout le premier pourtant, cette maudite passion des conquêtes et de la gloire me saisit et me fait désirer impatiemment qu’on se batte et qu’on avance. »


LETTRE I.

De Maurice à sa mère.

« Stradella, 21 prairial.

« Nous courons comme des diables. Hier, nous avons passé le Pô et rossé l’ennemi. Je suis très fatigué. Toujours à cheval, chargé de missions délicates et pénibles, je m’en suis tiré assez bien, et t’en donnerai des détails lorsque j’aurai un peu de temps. Ce soir, je n’ai que celui de t’embrasser et de te dire que je t’aime. »


LETTRE II.
« Au quartier-général, à Torre di Garofolo,
le 27 prairial an VIII.

« Historiens, taillez vos plumes ; poètes, montez sur Pégase ; peintres, apprêtez vos pinceaux ; journalistes, mentez tout à votre aise ! Jamais sujet plus beau ne vous fut offert. Pour moi, ma bonne mère, je vais te conter le fait tel que je l’ai vu, et tel qu’il s’est passé.

« Après la glorieuse affaire de Montebello nous arrivons le 23 à Voghera. Le lendemain nous en partons à dix heures du matin, conduits par notre héros, et à quatre de l’après-midi, nous arrivons dans les plaines de San-Giuliano. Nous y trouvons l’ennemi, nous l’attaquons, nous le battons, et l’acculons à la Bormida, sous les murs d’Alexandrie. La nuit sépare les combattans ; le 1er consul et le général en chef vont se loger dans une ferme à Torre di Garofolo. Nous nous étendons par terre sans souper, et l’on dort. Le lendemain matin, l’ennemi nous attaque, nous nous rendons sur le champ de bataille et nous y trouvons l’affaire engagée. C’était sur un front de deux lieues. Une canonnade et une fusillade à rendre sourd ! Jamais, au rapport des plus anciens, on n’avait vu l’ennemi si fort en artillerie. Sur les neuf heures, le carnage devenait tel que deux colonnes rétrogrades de blessés et de gens qui les portaient, s’étaient formées sur la route de Marengo à Torre di Garofolo. Déjà nos bataillons étaient repoussés de Marengo. La droite était tournée par l’ennemi, dont l’artillerie formait un feu croisé avec le centre.

Les boulets pleuvaient de toutes parts. L’état-major était alors réuni. Un boulet passe sous le ventre du cheval de l’aide-de-camp du général Dupont. Un autre frise la croupe de mon cheval. Un obus tombe au milieu de nous, éclate et ne blesse personne. On délibère pourtant sur ce qu’il est bon de faire. Le général en chef envoie à la gauche un de ses aides-de-camp, nommé Laborde avec qui je suis assez lié ; il n’a pas fait cent pas que son cheval est tué, je vais à la gauche avec l’adjudant-général Stabenrath. Chemin faisant, nous trouvons un peloton du 1er de dragons. Le chef s’avance vers nous tristement, nous montre douze hommes qu’il avait avec lui, et nous dit que c’est le reste de cinquante qui formaient son peloton le matin. Pendant qu’il parlait, un boulet passe sous le nez de mon cheval, et l’étourdit tellement qu’il se renverse sur moi comme mort. Je me dégage lestement de dessous lui. Je le croyais tué et fus fort étonné quand je le vis se relever. Il n’avait aucun mal. Je remonte dessus et nous nous rendons à la gauche, l’adjudant-général et moi. Nous la trouvons rétrogradant. Nous rallions, de notre mieux, un bataillon. Mais à peine l’était-il que nous voyons, encore plus sur la gauche, une colonne de fuyards courant à toutes jambes. Le général m’envoie l’arrêter. C’était là chose impossible. Je trouve l’infanterie pêle-mêle avec la cavalerie, les bagages et les chevaux de main. Les blessés abandonnés sur la route et écrasés par les caissons et l’artillerie. Des cris affreux, une poussière à ne pas se voir à deux pas de soi. Dans cette extrémité, je me jette hors de la route et cours en avant, criant : halte à la tête ! Je cours toujours ; pas un chef, pas un officier. Je rencontre Caulincourt le jeune, blessé à la tête, et fuyant, emporté par son cheval. Enfin je trouve un aide-de-camp. Nous faisons nos efforts pour arrêter le désordre. Nous donnons des coups de plat de sabre aux uns, des éloges aux autres ; car, parmi ces désespérés il y avait encore bien des braves. Je descends de cheval, je fais mettre une pièce en batterie, je forme un peloton. J’en veux former un second. À peine avais-je commencé que le premier avait déjà déguerpi. Nous abandonnons l’entreprise et courons rejoindre le général en chef. Nous voyons Bonaparte battre en retraite.

« Il était deux heures ; nous avions déjà perdu, tant prises que démontées, douze pièces de canon. La consternation était générale ; les chevaux et les hommes harassés de fatigue, les blessés encombraient les routes. Je voyais déjà le Pô, le Tesin à repasser ; un pays à traverser dont chaque habitant est notre ennemi, lorsqu’au milieu de ces tristes réflexions, un bruit consolateur vient ranimer nos courages. La division Desaix et Kellermann arrivent avec treize pièces de canon. On retrouve des forces, on arrête les fuyards. Les divisions arrivent ; on bat la charge et on retourne sur ses pas ; on enfonce l’ennemi, il fuit à son tour, l’enthousiasme est à son comble : on charge en riant ; nous prenons huit drapeaux, six mille hommes, deux généraux, vingt pièces de canon, et la nuit seule dérobe le reste à notre fureur.

« Le lendemain matin, le général Mélas envoie un parlementaire : c’était un général. On le reçoit dans la cour de notre ferme, au son de la musique de la garde consulaire et toute la garde sous les armes. Il apporte des propositions. On nous cède Gènes, Milan, Tortone, Alexandrie, Acqui, Pizzighitone, enfin une partie de l’Italie et le Milanais. Ils s’avouent vaincus. Nous allons aujourd’hui dîner chez eux à Alexandrie. L’armistice est conclu. Nous donnons des ordres dans le palais du général Mélas. Les officiers autrichiens viennent me demander de parler pour eux au général Dupont. C’est, en vérité, trop plaisant ! Aujourd’hui, l’armée française et l’armée autrichienne n’en forment plus qu’une. Les officiers impériaux enragent de se voir ainsi donner des lois ; mais ils ont beau enrager, ils sont battus. Væ victis ! « Ce soir, le général Stabenrath, nommé pour l’exécution des articles du traité, et avec lequel j’étais le matin de la bataille, m’a dit en me serrant la main qu’il était content de moi ; que j’avais été comme un beau diable, et que le général Dupont en était instruit. Dans le fait, je puis te dire, ma bonne mère, que j’ai été ce qui s’appelle ferme et toute la journée sous le boulet. Nous avons eu un nombre infini de blessés, et, comme ils le sont tous par le canon, très peu en reviendront. On en apporta hier par centaines au quartier-général, et, ce matin, la cour était pleine de morts. La plaine de Marengo est jonchée de cadavres sur un espace de deux lieues. L’air est empesté, la chaleur étouffante. Nous allons demain à Tortone, j’en suis fort aise, car, outre qu’on meurt de faim ici, l’infection devient telle que, dans deux jours, il ne serait plus possible d’y tenir. Et quel spectacle ! on ne s’habitue pas à cela.

« Pourtant, nous sommes tous de fort bonne humeur ; voilà la guerre ! Le général a des aides-de-camp fort aimables, et qui me témoignent beaucoup d’amitié. Plus d’inquiétude, ma bonne mère, voilà la paix ; dors sur les deux oreilles ; bientôt, nous n’aurons plus qu’à nous reposer sur nos lauriers. Le général Dupont va me faire lieutenant.

Vraiment ! j’allais oublier de te le dire, tant je me suis oublié depuis quelques jours. Comme son aide-de-camp a été blessé, je lui en sers provisoirement. Adieu, ma bonne mère, je suis harassé de fatigue et vais me coucher sur la paille. Je t’embrasse de toute mon ame. À Milan, où nous allons ces jours-ci, je t’en dirai plus long et j’écrirai à mon oncle de Beaumont. » LETTRE III.

« Au citoyen Beaumont, à l’hôtel de Bouillon, quai Malaquais, Paris. « Turin, le.. messidor an VIII (juin ou juillet 1800).

« Pim, pan, pouf, patatra ! en avant ! sonne la charge ! En retraite ! en batterie ! Nous sommes perdus ! Victoire ! Sauve qui peut ! Courez à droite, à gauche, au milieu ! Revenez, restez, partez, dépêchons-nous !

Gare l’obus ! au galop ! Baisse la tête, voilà un boulet qui ricoche….

Des morts, des blessés, des jambes de moins, des bras emportés, des prisonniers, des bagages, des chevaux, des mulets, des cris de rage, des cris de victoire, des cris de douleur, une poussière du diable, une chaleur d’enfer, des f…, des b…, des m…, un charivari, une confusion, une bagarre magnifique. Voilà, mon bon et aimable oncle, en deux mots, l’aperçu clair et net de la bataille de Marengo, dont votre neveu est revenu très bien portant, après avoir été culbuté, lui et son cheval, par le passage d’un boulet, et avoir été régalé, pendant quinze heures, par les Autrichiens, du feu de trente pièces de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils. Cependant, tout n’est pas si brutal, car le général en chef, content de mon sang froid et de la manière dont j’avais rallié des fuyards pour les ramener au combat, m’a nommé lieutenant sur le champ de bataille de Marengo. Je n’ai donc plus qu’un fil dans mon épaulette. Maintenant, couverts de gloire et de lauriers, après avoir été dîner chez papa Mélas et lui avoir donné nos ordres dans son palais d’Alexandrie, nous sommes revenus à Turin avec mon général, nommé ministre extraordinaire du gouvernement français, et nous donnons des lois au Piémont, logés au palais du duc d’Aoste, ayant chevaux, voitures, spectacles, bonne table, etc. Le général Dupont a sagement congédié tout son état-major ; il n’a conservé que ses deux aides-de-camp et moi, de manière que me voilà adjoint tout seul au ministre. Comme je n’entends pas grand’chose aux affaires, je donne mes audiences dans la salle à manger, parce que, par principe, je ne parle jamais mieux que quand je suis dans mon assiette. C’est avec de telles maximes qu’on gouverne sagement les empires. Malheureusement, voilà la guerre terminée ; tant pis, car encore trois ou quatre culbutes sur la poussière des champs de bataille, et j’étais général. Cependant, je ne perds pas courage.

Quelque bon matin, les affaires se brouilleront encore, et nous rattraperons le temps perdu, en nous retapant sur nouveaux frais.

« Ne m’en veuillez pas, mon bon oncle, d’être resté si longtemps sans vous écrire. Mais nos courses, nos conquêtes, nos victoires, m’ont absolument pris tous mes instans. Désormais, je serai plus exact ; je n’y aurai pas grand’peine. Je n’aurai qu’à suivre les mouvemens de mon cœur, il me ramène toujours vers mon bon oncle, que j’embrasse de toute mon ame.

« Je prie M. de Bouillon d’agréer l’hommage de mon respect, « MAURICE. » Dans une troisième lettre sur la bataille de Marengo, lettre adressée aux jeunes Villeneuve, et commençant ainsi : « Or, écoutez, mes chers neveux, » mon père ajoute quelques circonstances omises à dessein dans ses autres lettres : « Votre respectable oncle, après avoir été frisé par un boulet, culbuté par un autre, lui et son cheval, avait reçu dans la poitrine un coup de crosse, ce qui lui procura un petit crachement de sang qui dura une heure, et dont il se guérit en courant toute la journée au grand trot et au grand galop, etc….. Au reste, mes amis, si je ne me suis pas fait tuer, ce n’est pas ma faute.. Le détail de toutes nos misères serait trop long ; mais figurez-vous ce que c’est que de rester trois grands jours dans des plaines brûlantes sans rien manger. À Torre di Garofolo, nous avions, pour tout soulagement, un puits pour 1,400 hommes……………………………………….

Il finit en disant : « Recevez, mes bons amis, vingt-trois embrassades chacun, et présentez mes respects à ces dames. » LETTRE VI.

« Milan, le.. fructidor an VIII (septembre 1800).

« Il y a bien longtemps que je ne t’ai écrit, ma bonne mère, mais les derniers temps de notre séjour à Turin ont été si remplis, nous avons eu tant à faire pour mettre en ordre le reste de notre ministère ; à peine arrivés à Milan, nous avons eu tant de visites à rendre avec le général Dupont, que, jusqu’à présent, je n’ai pu te donner de mes nouvelles. Le général continue à me montrer beaucoup d’intérêt. Tes lettres n’y ont pas peu contribué. Je suis de tous ses voyages, de toutes ses parties. Il a laissé à Turin Decouchy et Merlin….

« Nous passons notre temps ici à courir en voiture et à faire des dîners. Nous en faisons de fort bons chez Pétiet, le ministre de France. Le soir, nous allons au cours et au spectacle, qui est magnifique. Il y a une cantatrice et un ténor admirables. Les ballets sont fort mal dansés, mais les décorations superbes. En somme, forcé de m’amuser par ordre, je prends le parti de m’amuser pour tout de bon. Milan est fort agréable ; mais je suis fort content de m’en aller.

Tout cela est bel et bon ; mais deux mois passés dans les plaisirs ne vous avancent pas plus que si vous aviez dormi deux mois. Et deux mois passés dans les camps peuvent me faire capitaine. Et puis, il faut courir et voyager quand on est jeune : cette coutume date de Télémaque.

Adieu, ma bonne mère ; il faut que j’aille faire mon porte-manteau. Je t’embrasse de toute mon ame. » LETTRE VII.

« Bologne, 24 fructidor.

« ………………… « Ah ! que tu es fine, ma bonne mère ! Tu as deviné, sans que je t’en aie dit un seul mot, que j’avais été, dans cette maudite Capoue, sous l’empire d’une terrible préoccupation ! Ne m’interroge pas trop, je t’en prie. Il y a des choses qu’on aime mieux raconter qu’écrire. Que veux-tu ! je suis dans l’âge des émotions vives, et je ne suis pas coupable de les ressentir. J’ai été enivré, mais j’ai souffert aussi ; pardonne-moi donc, et souviens-toi que j’ai quitté Milan avec joie, avec une ardente volonté de me consacrer aux devoirs de mon emploi.

Plus tard, je te racontrai tout, de sangfroid ; car déjà j’ai retrouvé, dans l’agitation de mon métier, le calme de mon esprit. Je me suis acquitté de mon mieux de la commission du général. J’ai parcouru en trois jours toute la ligne. Je suis arrivé hier, et, le soir même, j’ai eu la satisfaction de voir mon rapport, dont le général a été très content, envoyé tout vif au général en chef. Ce n’est pas là servir en machine, et j’aime la guerre quand j’en comprends les mouvemens et la pensée. C’est pour moi comme une belle partie d’échecs : au lieu que, pour le pauvre soldat, c’est un grossier jeu de hasard. Il est vrai que bien des êtres, qui me valent sous d’autres rapports, sont forcés de passer leur vie dans des fatigues obscures que n’embellit jamais le plaisir de comprendre et de savoir. Je les plains, et je partagerais leurs souffrances, si, en les partageant, je pouvais les adoucir. Mais il n’en serait rien, et, puisque l’éducation m’a donné quelque lumière, ne dois-je pas à mon pays, dont j’ai embrassé la défense avec ardeur, de mettre à son service la petite capacité de ma cervelle, aussi bien que l’activité de mes membres ? M.

de Latour-d’Auvergne, ce héros que je pleure, fut de mon avis quand je lui parlai ainsi ; il me trouva tout aussi bon patriote que lui-même, malgré mon grain d’ambition et tes sollicitudes maternelles. Sa modestie m’a fait surtout une impression que je n’oublierai jamais, et que, toute ma vie, je me proposerai pour modèle. La vanité gâte le mérite des plus belles actions. La simplicité, un silence délicat sur soi-même en rehaussent le prix et font aimer ceux qu’on admire. Hélas !

il n’est plus ! Il a trouvé une mort glorieuse et digne de lui. Tu ne le maudis plus maintenant, et tu le regrettes avec moi !

« D’ailleurs, tu persistes à détester tous les héros. Comme je n’en suis pas encore un, je ne crains rien pour le présent. Mais est-ce que tu me défends d’aspirer à le devenir ? Je serais capable d’y renoncer si tu me menaçais de ne plus m’aimer, et d’aller planter des choux en guise de lauriers dans les carrés de ton jardin. Mais j’ai bon espoir pourtant que tu t’habitueras à mon ambition et que je trouverai moyen de me la faire pardonner.

« J’ai traversé les Etats du duc de Parme et je me suis cru en 88. Des fleurs de lis, des armes, des livrées, des chapeaux sous les bras, des talons rouges ; ma foi, cela paraît bien drôle aujourd’hui. On nous regardait dans les rues comme des animaux extraordinaires. Il y avait dans leurs regards un mélange d’effroi, de scandale, de haine tout-à-fait comique : Ils ont tous les préjugés, la sottise et la poltronnerie de nos royalistes de Paris. Notre commissaire des guerres, jeune homme tout à fait aimable, passa la soirée dans une des grandes maisons de l’endroit, et nous raconta que la conversation avait roulé tout le temps sur l’arbre généalogique de chaque famille des Etats du duc. Pour se divertir, il leur dit qu’il y avait dans la ville un petit-fils du maréchal de Saxe, et qu’il servait la république. Il y eut un long cri d’horreur et de stupéfaction dans l’assemblée. On n’en revenait pas, et encore n’osa-t-on pas dire devant ce jeune homme tout ce qu’on pensait d’une pareille abomination. J’en ai bien ri.

« J’ai été voir, dans cette bonne ville de Parme, l’académie de peinture et l’immense théâtre dans le goût des anciens cirques, bâti par Farnèse. On n’y a pas joué depuis deux siècles, il tombe en ruines, mais il est encore admirable. À Bologne, j’ai vu la galerie San-Pietri, une des plus belles collections de l’Italie. Il y a les plus beaux ouvrages de Raphaël, du Guide, du Guerchin et des Carrache.

« Adieu, ma bonne mère, aime-moi, gronde-moi, pourvu que tes lettres soient bien longues, car je n’en trouve jamais assez. » LETTRE X.

De Maurice à sa mère. « Florence, 26 vendémiaire an IX (octobre 1800).

« C’est pour le coup que nous venons de faire une belle équipée ! Nous venons de rompre la trève comme de jolis garçons que nous sommes. En trois jours nous nous sommes emparés de la Toscane et de la belle et délicieuse ville de Florence. M. de Sommariva, ses fameuses troupes, ses terribles paysans armés, tout a fui à notre approche, et nous sommes des enfonceurs de portes ouvertes.

« Avec le général Dupont commandant l’expédition, nous avons traversé l’Apennin à la tête de l’avant-garde, et maintenant nous nous reposons délicieusement sous les oliviers, les orangers, les citronniers et les palmiers qui bordent les rives de l’Arno. Cependant, les Toscans, insurgés, se sont retranchés dans Arezzo, et tiennent en échec le général Mounier, l’un de nos généraux de division ; mais nous venons d’y envoyer du canon, et demain tout sera terminé.

« Il n’y a rien de comique comme notre entrée à Florence : M. de Sommariva avait envoyé à notre rencontre plusieurs parlementaires chargés de nous assurer de sa part qu’il allait désarmer les paysans qu’il avait soulevés, et qu’il nous priait de nous arrêter ; mais que si nous persistions à entrer dans Florence, il se ferait tuer sur les remparts. C’était bien parler. Mais, en dépit de ses promesses et de ses menaces, nous continuâmes notre marche. Arrivés à quelques milles de Florence, le général Dupont envoie le général Jablonowski avec un escadron de chasseurs pour savoir si en effet l’ennemi défend la place. Moi, qui me trouvais là assez désœuvré, je suis le général Jablonowski. Nous arrivons militairement par quatre le sabre à la main, au grand trot. Point de résistance. Nous entrons dans la ville.

Personne pour nous arrêter. Au coin d’une rue, nous nous trouvons nez à nez avec un détachement de cuirassiers autrichiens. Nos chasseurs veulent les sabrer. L’officier autrichien s’avance vers nous, chapeau bas, et nous dit que lui et son piquet formant la garde de police, il est obligé de se retirer des derniers. Une si bonne raison nous désarme, et nous le prions poliment d’aller rejoindre bien vite le reste de l’armée autrichienne et toscane qui se repliait sur Arezzo.

Nous arrivons sur la grande place, où les députés du gouvernement viennent nous rendre leurs devoirs. J’établis le quartier-général dans le plus beau quartier et le plus beau palais de la ville. Je retourne vers le général Dupont ; nous faisons une entrée triomphale, et voilà une ville prise !

« Le soir même, on illumine le Grand-Opéra, on nous garde les plus belles loges, on nous envoie de bonnes berlines pour nous y traîner, et nous voilà installés en maîtres. Le lendemain, il nous restait à prendre deux forts garnis chacun de dix-huit pièces de canon et d’un obusier. Nous envoyons dire aux deux commandans que nous allons leur fournir toutes les voitures nécessaires à l’évacuation de leurs garnisons. Frappés d’une si terrible sommation, ils se rendent sur-le-champ, et nous voilà maîtres des deux forts. Cette capitulation nous a fait tant rire, que nous étions tentés de nous imaginer que les Autrichiens s’entendaient avec nous. Il paraît cependant qu’il n’en est rien.

« Ils ont emporté et embarqué à Livourne la fameuse Vénus et les deux plus belles filles de Niobé. J’ai été ce matin à la galerie. Elle est remplie d’une immense quantité de statues antiques presque toutes superbes. J’ai vu le fameux Torse, la Vénus à la coquille, le Faune, le Mercure, et force empereurs et impératrices de Rome. Cette ville fourmille de beaux édifices et regorge de chefs-d’œuvre. Les ponts, les quais et les promenades sont un peu distribués comme à Paris, mais elle a cet avantage d’être située dans un vallon admirable d’aspect et de fertilité. Ce ne sont que villas charmantes, allées de citronniers, forêts d’oliviers ; juge comme tout cela nous paraît joli au sortir des Apennins !

« Ça ira bien pourvu que ça dure, mais je crois que nous marcherons du côté de Ferrare si les hostilités recommencent avec les Autrichiens.

Alors, nous abandonnerons ces belles contrées pour retourner aux rives arides du Pô.

« Tu vois, ma bonne mère, que je cours de la belle manière. Je ne veux point quitter le général Dupont ; il me veut du bien. Je jouis ici de l’amitié et de la considération de ceux avec qui je vis. Le général a trois aides-de-camp ; le troisième est Merlin, fils du directeur. Il était aide-de-camp de Bonaparte, et a fait avec lui les campagnes d’Egypte. Il est capitaine dans mon régiment ; sa sœur avait épousé notre colonel peu de temps avant qu’il fût tué. Bonaparte, ne gardant plus que des aides-de-camp chefs de brigade, nous l’a envoyé au retour de la campagne de l’armée de réserve. C’est un fort bon enfant.

Moi je suis l’officier de correspondance attaché immédiatement au général, logeant et vivant avec lui. Je suis devenu décidément l’homme de confiance pour les missions délicates et rapides. Nous avons un état-major composé de plusieurs officiers, mais qui ne vivent point avec nous. Notre société se compose de Merlin, Morin, Decouchy, Barthélemy, frère du directeur, George Lafayette et moi ; c’est avec George Lafayette que je suis le plus lié. C’est un jeune homme charmant, plein d’esprit, de franchise et de cœur. Il est sous-lieutenant au 11e régiment de hussards, et commande trente hussards de notre escorte. Nous formons ce qu’on appelle la bande joyeuse. Mme de Lafayette et sa fille sont maintenant à Chenonceaux, notre liaison s’accroît tout naturellement de cette liaison de nos parens. Tu devrais bien y aller faire un tour. Ce voyage te distrairait et tu en as grand besoin, ma pauvre mère. Le séjour de Nohant, depuis que je n’y suis plus, te paraît sombre. Cette idée m’afflige, je serais le plus heureux du monde si tu ne t’ennuyais point. Nous faisons, Lafayette et moi, les plus jolis projets de réunion pour quand la paix sera venue. Nous nous voyons à Chenonceaux, avec nos bonnes mères, n’ayant d’autre soin que celui de les divertir et de les dédommager des inquiétudes que nous leur avons données. Tu vois que nous conservons des idées et des sentimens humains, malgré la guerre et le carnage. Je parle bien souvent de toi avec George qui me parle aussi de sa mère. Quelque bonne qu’elle puisse être, tu dois être encore meilleure et au-dessus de toute comparaison. Quant à père Deschartres, en toutes choses il est incomparable, et puisque le voilà maire de Nohant, je le salue jusqu’à terre et l’embrasse de tout mon cœur. »

« MAURICE. »



CHAPITRE QUINZIÈME.

Rome. Entrevue avec le pape. Tentative simulée d’assassinat. — Monsignor Gonzalvi. — Asola. Première passion. La veille de la bataille. — Passage du Mincio. Maurice prisonnier. — Délivrance. Lettre d’amour. — Rivalités et ressentiments entre Brune et Dupont. — Départ pour Nohant.


LETTRE XI.

« Rome, le 2 frimaire an IX (novembre 1800).

« Deux jours après ma dernière lettre que je t’écrivis à notre second retour à Florence, le général Dupont m’envoya à Rome porter des dépêches au pape et au commandant en chef des forces napolitaines. Je partis avec un de nos camarades, nommé Charles His, Parisien, homme d’esprit, et ami du général Dupont. Nous arrivâmes à Rome après trente-six heures de marche, malgré toutes les peurs qu’on avait voulu nous faire de la fureur du peuple contre le nom français. Nous ne trouvâmes qu’un extrême étonnement de voir deux Français arriver seuls et en uniforme au milieu d’une nation hostile. Notre entrée dans la ville éternelle fut très comique. Tout le peuple nous suivait en foule, et si nous eussions voulu, durant notre séjour, nous montrer pour de l’argent, nous eussions fait fortune. La curiosité était telle, que tout le monde courait après nous dans les rues. Nous nous sommes convaincus que les Romains sont les meilleures gens du monde, et que les exactions commises par certains dilapidateurs nous avaient seules attiré leur inimitié. Nous n’avons qu’à nous louer de leurs procédés envers nous. Le saint père nous a reçus avec les marques les moins équivoques d’amitié et de considération, et nous repartons, ce matin, pour l’armée, extrêmement satisfaits de notre voyage. Nous avons vu tout ce qu’il est possible d’admirer, tant en antiques qu’en modernes. Comme j’ai un grand goût pour les escalades, je me suis amusé à grimper en dehors de la boule de la coupole de Saint-Pierre.

Quand j’ai été redescendu, on m’a dit que presque tous les Anglais qui venaient à Rome en faisaient autant, ce qui n’a pas laissé de me convaincre de la sagesse de mon entreprise. Adieu, ma bonne mère, on m’appelle pour monter en voiture. Adieu, Rome ! Je t’embrasse de toute mon ame. » LETTRE XII.

« Bologne, le 5 frimaire an IX (novembre 1800).

« Tu as dû voir, ma bonne mère, au style prudent de ma dernière lettre, que je t’écrivais avec la certitude d’être lu, une demi-heure après, par le secrétaire d’Etat, monsignor Gonzalvi, qui, avec un petit air de confiance et d’amitié, ne laissait pas de nous espionner de tout son pouvoir. Nous n’étions pourtant allés à Rome que pour porter deux lettres, l’une au pape, pour lui demander la mise en liberté des personnes détenues pour opinions politiques, et l’autre au commandant en chef des forces napolitaines, pour qu’il notifiât à son gouvernement que nous redemandions le général Dumas[27] et M. Dolomieu, et que, dans le cas d’un refus, les baïonnettes françaises étaient toutes prêtes à faire leur office. Quoique nous ne fussions absolument que des porteurs de dépêches, on nous crut envoyés pour exciter une insurrection et armer les Jacobins. Dans cette belle persuasion, on nous campa sur le dos deux officiers napolitains, qui, sous prétexte de nous faire respecter, ne nous quittaient non plus que nos ombres ; on nous entoura de piéges et d’espions, on fit renforcer la garnison ; le bruit courut parmi le peuple que les Français allaient arriver. C’était une rumeur du diable. Le roi de Sardaigne, qui était à Naples, se sauva sur-le-champ en Sicile. Le secrétaire d’État tremblait de nous voir dans Rome ; il nous répétait sans cesse, pour nous faire peur, qu’il craignait que nous ne fussions assassinés, et qu’il serait prudent à nous de quitter nos uniformes. Nous lui répondions qu’aucune espèce de crainte ne pourrait nous décider à changer de costume, et que, quant aux assassins, nous étions plus méchans qu’eux, que le premier qui nous approcherait était un homme mort. Pour nous effrayer davantage, on fit arrêter avec ostentation, le soir, à notre porte, des gens armés de grands poignards fort bêtes. Nous vîmes bien que tout cela était une comédie, et nous n’en restâmes pas moins à attendre paisiblement la réponse du roi de Naples, que M. de Damas, général en chef, nous disait devoir arriver incessamment. Nous restâmes douze jours à l’attendre, et, pendant ce temps, nous vînmes à bout, par notre conduite et nos manières, de nous attirer la bienveillance générale. Nous reçûmes et rendîmes la visite de tous les ambassadeurs. Nous fîmes une visite d’après-midi au pape : c’est là que mon grand uniforme et celui de mon camarade, qui est aussi dans les hussards, firent tout leur effet. Le pape, dès que nous entrâmes, se leva de son siége, nous serra les mains, nous fit asseoir à sa droite et à sa gauche, puis, nous eûmes avec lui une conversation très grave et très intéressante sur la pluie et le beau temps. Au bout d’un quart d’heure, après qu’il se fût bien informé de nos âges respectables, de nos noms et de nos grades, nous lui présentâmes nos respects ; il nous serra la main de nouveau, en nous demandant notre amitié, que nous eûmes la bonté de lui accorder, et nous nous séparâmes fort contens les uns des autres. Il était temps, car je commençais à pouffer de rire, de nous voir mon camarade et moi, deux vauriens de hussards, assis majestueusement à la droite et à la gauche du pape. C’eût été un vrai calvaire, s’il y eût eu un bon larron.

« Le lendemain, nous fûmes présentés chez la duchesse Lanti. Il y avait un monde énorme. J’y rencontrai le vieux chevalier de Bernis et le jeune Talleyrand, aide-de-camp du général Damas. Je renouvelai connaissance avec M. de Bernis, et je me mis à causer avec lui de Paris et du monde entier. Ma liaison avec ces deux personnages fit un grand effet dans l’esprit des Romains et des Romaines, et c’est à cela seulement qu’ils voulurent bien reconnaître que nous n’étions pas des brigands venus pour mettre le feu aux quatre coins de la ville éternelle.

« La manière dont nous nous gobergions leur donna aussi une grande idée de notre mérite. Le général Dupont nous avait donné beaucoup d’argent pour représenter dignement la nation française, et nous nous en acquittâmes le mieux du monde. Nous avions voitures, loges, chevaux, concerts chez nous et dîners fins. C’était fort divertissant, et nous avons si bien fait que nous revenons sans un sou. Cette fois, nous avons servi la patrie fort commodément ; mais nous laissons aux Romains une grande admiration pour notre magnificence, et aux pauvres une grande reconnaissance pour notre libéralité. Ce dernier point est aussi un plaisir de prince, et c’est le plus doux, à coup sûr.

« Le secrétaire d’Etat nous décocha la gracieuseté de nous envoyer le plus savant antiquaire de Rome pour nous montrer toutes les merveilles. J’en ai tant vu que j’en suis hébété. Tous les originaux de nos beaux ouvrages et puis toutes les vieilles masures devant lesquelles il est de bon ton de se pâmer d’aise ; j’avoue qu’elles m’ont fort ennuyé, et qu’en dépit de l’enthousiasme des vieux Romains, je préfère Saint-Pierre-de-Rome à tous ces amas de vieilles briques.

J’ai pourtant vu avec intérêt la grotte de la nymphe Egérie et les débris du pont sur lequel se battit Horatius Coclès, brave officier de hussards dans son temps.

« Enfin, la nouvelle de la reprise des hostilités vint mettre un terme à nos grandeurs. Nous écrivîmes à M. de Damas que le désir de rejoindre nos drapeaux ne nous permettait pas d’attendre plus longtemps la réponse du roi de Naples, et nous partîmes accompagnés de nos surveillans, les deux officiers napolitains, qui ne nous quittèrent qu’à nos avant-postes. M. de Damas, en nous faisant les adieux les plus aimables, nous avait remercié de la manière dont nous nous étions comportés.

« Nous venons d’arriver à Bologne après trois jours et trois nuits de marche, et pendant qu’on attèle nos chevaux, je m’entretiens avec toi. Le général Dupont est de l’autre côté du Pô. Demain je serai près de lui. Maintenant, j’espère que nous irons à Venise. Cela dépendra de nos succès. Quant à moi, j’ai la certitude que nous battrons partout l’ennemi. Notre nom porte avec lui l’épouvante depuis la bataille de Marengo. On parle cependant vaguement d’un nouvel armistice, et les armées n’ont encore fait aucun mouvement directement hostile.

« Ma bonne mère, que je regrette donc que nous n’ayons pas vu Rome ensemble ! Tu sais que dans mon enfance c’était notre rêve ! À tout ce que je voyais de beau, je pensais à toi, et mon plaisir était diminué par la pensée que tu ne le partageais pas. Adieu, je t’aime et t’embrasse de toute mon ame. On m’appelle pour monter en voiture. Je voudrais toujours causer avec toi, et je vais ne penser qu’à toi, de Bologne à Casal-Maggiore.

« J’embrasse l’ami Deschartres. Dis-lui que j’ai vu les ruines des maisons d’Horace et de Virgile, et le buste de Cicéron, et que j’ai dit à ces mânes illustres : Messieurs, je vous ai expliqués avec mon ami Deschartres, et vos œuvres sublimes m’ont valu plus d’un travaillez donc ! vous rêvez ! « Un immense jardin botanique m’a rappelé aussi mon cher précepteur, et si, comme un sot que je suis, je n’y ai rien trouvé d’intéressant en pétales, tiges et étamines, du moins j’y ai trouvé le souvenir de mon ancien et véritable ami. Plante-t-il toujours beaucoup de choux ? Je décoiffe ma bonne et je l’embrasse de tout mon cœur. » LETTRE XIII.

« Asola, 29 frimaire an IX (décembre 1800).

« Qu’il y a longtemps, ma bonne mère, que je n’ai eu le plaisir de m’entretenir avec toi ; tu vas me dire : À qui la faute ? En vérité, ce n’est pas trop la mienne. Depuis que nous sommes à Asola, nous ne faisons que courir pour reconnaître les postes ennemis. À peine rentrés, nous trouvons une société bruyante et joyeuse, dont les rires et les ébats se prolongent bien avant dans la nuit. On se couche excédé de fatigue, et le lendemain, on recommence. Tu vas me gronder et me dire que je ferais sagement de me coucher de bonne heure. Mais si tu étais de la trempe d’un soldat, tu saurais que la fatigue engendre l’excitation, et que notre métier n’amène le sang-froid que quand le danger est présent. En toute autre circonstance, nous sommes fous, et nous avons besoin de l’être. Et puis, j’avais à te dire une bonne nouvelle, dont je viens seulement d’avoir la certitude. Morin me l’avait annoncée comme très prochaine, et le général vient de me la confirmer, en me faisant cadeau d’un brevet d’aide-de-camp, d’un plumet jaune et d’une belle écharpe rouge à franges d’or.

« Ainsi, me voilà aide-de-camp du lieutenant-général Dupont, et c’est ainsi qu’il faut me qualifier sur l’adresse de tes lettres, pour qu’elles me parviennent plus vite. Le nouveau règlement lui accorde trois aides-de-camp. Me voilà enfin dans un poste charmant, considéré, estimé, aimé… Oui ! aimé, d’une bien aimable et bien charmante femme, et il ne me manque, pour être parfaitement heureux ici, que ta présence… Il est vrai que c’est beaucoup !

« Tu sauras donc que, comme la lieutenance Dupont et la division Watrin sont réunies ici, nous formons tous les soirs des réunions dans lesquelles Mme Watrin, éclatante de jeunesse et de beauté, brille comme une étoile. Pourtant ce n’est pas elle ! Une étoile d’un feu plus doux luit pour moi.

« Tu sais qu’à Milan j’ai été amoureux. Tu l’as deviné parce que je ne te l’ai pas dit. Je croyais parfois être aimé, et puis, je voyais ou je croyais voir que je ne l’étais pas. Je cherchais à m’étourdir, je partis, n’y voulant plus songer.

« Cette femme charmante est ici, et nous nous parlions peu ; nous nous regardions à peine. J’avais comme du dépit, quoique ce ne soit guère dans ma nature. Elle me montrait de la fierté, quoiqu’elle ait le cœur tendre et passionné. Ce matin, pendant le déjeuner, on entendit tirer au loin le canon. Le général me dit de monter aussitôt à cheval, et d’aller voir ce qui se passait. Je me lève, et, en deux sauts, je dégringole l’escalier et cours à l’écurie. Au moment de monter à cheval je me retourne pour voir derrière moi cette chère femme, rouge, embarrassée et jetant sur moi un long regard exprimant la crainte, l’intérêt, l’amour… J’allais répondre à tout cela en lui sautant au cou : mais, au milieu de la cour, c’était impossible. Je me bornai à lui serrer tendrement la main en sautant sur mon noble coursier, qui, plein d’ardeur et d’audace, fit trois caracoles magnifiques en s’élançant sur la route. Je fus bientôt au poste d’où partait le bruit. J’y trouve les Autrichiens repoussés dans une escarmouche qu’ils étaient venus engager avec nous. J’en revins porter la nouvelle au général. Elle était encore là. Ah ! comme je fus reçu !

et comme le dîner fut riant, aimable ! Comme elle eut pour moi de délicates attentions !

« Ce soir, par un hasard inespéré, je me suis trouvé seul avec elle.

Tout le monde, fatigué des courses excessives de la journée, s’était couché. Je n’ai pas tardé à dire combien j’aimais, et elle, fondant en larmes, s’est jetée dans mes bras. Puis, elle s’est échappée malgré moi et a couru s’enfermer dans sa chambre. J’ai voulu la suivre ; elle m’a prié, conjuré, ordonné de la laisser seule. Et moi, en amant soumis, j’ai obéi. Comme nous montons à cheval à la pointe du jour pour faire une reconnaissance, je suis resté à m’entretenir avec ma bonne mère des émotions de la journée. Comme ta bonne grande lettre de huit pages est aimable ! Quel plaisir elle m’a fait ! Qu’il est doux d’être aimé, d’avoir une bonne mère, de bons amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre ! J’ai de tout cela, et, de tout cela, ce qui est le meilleur, c’est ma bonne mère ! » « MAURICE. » Il y a, dans certaines existences, un moment où nos facultés de bonheur, de confiance et d’ivresse atteignent leur apogée. Puis, comme si notre ame n’y pouvait plus suffire, le doute et la tristesse étendent sur nous un nuage qui nous enveloppe à jamais. Ou bien est-ce la destinée qui s’obscurcit, en effet, et sommes-nous condamnés à descendre lentement la pente que nous avons gravie avec l’audace de la joie ?

Pour la première fois, le jeune homme venait de ressentir les atteintes d’une passion durable. Cette femme, dont il vient de parler avec un mélange d’enthousiasme et de légèreté, cette gracieuse amourette qu’il croyait peut-être pouvoir oublier comme il avait oublié la chanoinesse et plusieurs autres, allait s’emparer de toute sa vie et l’entraîner dans une lutte contre lui-même, qui fit le tourment, le bonheur, le désespoir et la grandeur de ses huit dernières années. Dès cet instant, ce cœur naïf et bon, ouvert jusque-là à toutes les impressions extérieures, à une immense bienveillance, à une foi aveugle dans l’avenir, à une ambition qui n’a rien de personnel et qui s’identifie avec la gloire de la patrie, ce cœur qu’une seule affection presque passionnée, l’amour filial, avait rempli et conservé dans sa précieuse unité, fut partagé, c’est-à-dire déchiré par deux amours presque inconciliables. La mère, heureuse et fière, qui ne vivait que de cet amour, fut tourmentée et brisée par une jalousie naturelle au cœur de la femme, et qui fut d’autant plus inquiète et poignante, que l’amour maternel avait été l’unique passion de sa vie. À cette angoisse intérieure qu’elle ne s’avoua jamais, mais qui fut trop certaine et que toute autre femme eût fait naître en elle, se joignit l’amertume des préjugés froissés, préjugés respectables et sur lesquels je veux m’expliquer, avant d’aller plus loin.

Mais d’abord il faut dire que cette femme charmante que le jeune homme avait rêvée à Milan, et conquise à Asola, cette Française qui avait été en prison au couvent des Anglaises dans le même temps que ma grand’mère, n’était autre que ma mère, Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde. Je lui donne ces trois noms de baptême parce que, dans le cours agité de sa vie, elle les porta successivement ; et ces trois noms sont eux-mêmes comme un symbole de l’esprit des temps. Dans son enfance, on préféra probablement pour elle le nom d’Antoinette, celui de la reine de France. Durant les conquêtes de l’empire, le nom de Victoire prévalut naturellement. Depuis son mariage avec elle, mon père l’appela toujours Sophie.

Tout est significatif et emblématique (et le plus naturellement du monde) dans les détails en apparence les plus fortuits de la vie humaine.

Sans doute, ma grand’mère eût préféré pour mon père une compagne de son rang : mais elle l’a dit et écrit elle-même, elle ne se fût pas sérieusement affligée pour ce qu’on appelait dans son temps et dans son monde une mésalliance. Elle ne faisait pas de la naissance plus de cas qu’il ne faut, et, quant à la fortune, elle savait s’en passer et trouver dans son économie et dans ses privations personnelles de quoi remédier aux dépenses qu’entraînaient les postes plus brillans que lucratifs qu’occupa son fils. Mais elle ne put qu’à grand’peine accepter une belle-fille dont la jeunesse avait été livrée, par la force des choses, à des hasards effrayans. C’était là le point délicat à trancher, et l’amour, qui est la suprême sagesse et la suprême grandeur d’ame, quand il est sincère et profond, le trancha résolument dans l’ame de mon père. Un jour vint aussi où ma grand’mère se rendit.

Mais nous n’y sommes point encore, et j’ai à vous raconter bien des douleurs avant d’en venir à cette époque de mon récit.

Je ne connais que très imparfaitement l’histoire de ma mère avant son mariage. Je dirai plus tard comment certaines personnes crurent agir prudemment et dans mon intérêt, en me racontant des choses que j’aurais mieux fait d’ignorer et dont rien ne m’a prouvé l’authenticité. Mais fussent-elles toutes vraies, un fait subsiste devant Dieu : C’est qu’elle fut aimée de mon père, et qu’elle le mérita apparemment puisque son deuil à elle ne finit qu’avec sa vie.

Mais le principe d’aristocratie a tellement pénétré au fond du cœur humain, que malgré nos révolutions, il existe encore sous toutes les formes. Il faudra encore bien du temps pour que le principe chrétien de l’égalité morale et sociale domine les lois et l’esprit des sociétés. Le dogme de la Rédemption est pourtant le symbole du principe de l’expiation et de la réhabilitation. Nos sociétés reconnaissent ce principe en théorie religieuse, et non en fait ; il est trop grand, trop beau pour elles. Et pourtant ce quelque chose de divin qui est au fond de nos ames nous porte, dans la pratique de la vie individuelle, à violer l’aride précepte de l’aristocratie morale, et notre cœur, plus fraternel, plus égalitaire, plus miséricordieux, partant plus juste et plus chrétien que notre esprit, nous fait aimer souvent des êtres que la société répute indignes et dégradés.

C’est que nous sentons que cette condamnation est absurde, c’est qu’elle fait horreur à Dieu. D’autant plus que, pour ce qu’on appelle le monde, elle est hypocrite et ne porte en rien sur la question fondamentale du bien et du mal. Le grand révolutionnaire Jésus nous a dit un jour une parole sublime : c’est qu’il y avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d’un pécheur que pour la persévérance de cent justes : et le retour de l’enfant prodigue n’est pas un frivole apologue, je pense. Pourtant, il y a encore une prétendue aristocratie de vertu qui, fière de ses priviléges, n’admet pas que les égaremens de la jeunesse puissent être rachetés. Une femme née dans l’opulence, élevée avec soin, au couvent, sous l’œil de respectables matrones, surveillée comme une plante sous cloche, établie dans le monde avec toutes les conditions de la prudence, du bien-être, du calme, du respect de soi et de la crainte du contrôle des autres, n’a pas grand’peine et peut-être pas grand mérite à mener une vie sage et réglée, à donner de bons exemples, à professer des principes austères.

Et encore, je me trompe ; car si la nature lui a donné une ame ardente, au milieu d’une société qui n’admet pas la manifestation de ses facultés et de ses passions, elle aura encore beaucoup de peine et de mérite à ne pas froisser cette société. Eh bien ! à plus forte raison, l’enfant pauvre et abandonnée, qui vient au monde avec sa beauté pour tout patrimoine, est-elle, pour ainsi dire, innocente de tous les entraînemens que subira sa jeunesse, de tous les piéges où tombera son inexpérience. Il semble que la prudente matrone serait placée en ce monde pour lui ouvrir ses bras, la consoler, la purifier et la réconcilier avec elle-même. À quoi sert d’être meilleur et plus pur que les autres, si ce n’est pour rendre la bonté féconde et la vertu contagieuse ? — Il n’en est point ainsi pourtant ! Le monde est là, qui défend à la femme estimée de tendre la main à celle qui ne l’est point, et de la faire asseoir à ses côtés. Le monde ! ce faux arbitre, ce code menteur et impie d’une prétendue décence et d’une prétendue moralité ! sous peine de perdre sa bonne renommée, il faut que la femme pure détourne ses regards de la pécheresse ; et, si elle lui tend les bras, le monde, l’aréopage des fausses vertus et des faux devoirs, lui ferme les siens.

Je dis les fausses vertus et les faux devoirs parce que ce n’est pas la femme vraiment pure, ce ne sont pas les matrones vraiment respectées qui ont exclusivement à statuer sur le mérite de leurs sœurs égarées. Ce n’est pas une réunion de gens de bien qui fait l’opinion : tout cela est un rêve. L’immense majorité des femmes du monde est une majorité de femmes perdues. Tous le savent, tous l’avouent, et pourtant personne ne blâme et ne soufflète ces femmes impudentes quand elles blâment et soufflètent des femmes moins coupables qu’elles.

Lorsque ma grand’mère vit son fils épouser ma mère, elle fut désespérée ; elle eût voulu dissoudre de ses larmes le contrat qui cimentait cette union. Mais ce ne fut pas sa raison qui la condamna froidement, ce fut son cœur maternel qui s’effraya des suites. Elle craignit pour son fils les orages et les luttes d’une association si audacieuse, comme elle avait craint pour lui les fatigues et les dangers de la guerre ; elle craignit aussi le blâme qui allait s’attacher à lui, de la part d’un certain monde ; elle souffrit dans cet orgueil de moralité qu’une vie exempte de blâme légitimait en elle ; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour voir qu’une nature privilégiée secoue aisément ses ailes, et peut élever son vol dès qu’on lui ouvre l’espace. Elle fut bonne et affectueuse pour la femme de son fils, pourtant, la jalousie maternelle resta et le calme ne se fit guère. Si cette tendre jalousie fut un crime, à Dieu seul appartient de la condamner, car il échappe à la sévérité des hommes, à celle des femmes surtout.

Depuis Asola, c’est-à-dire depuis la fin de l’année 1800 jusqu’à l’époque de ma naissance, en 1804, mon père devait souffrir mortellement aussi du partage de son ame entre une mère chérie et une femme ardemment aimée. C’est en 1804 seulement qu’il trouva plus de calme et de force dans la conscience d’un devoir accompli, lorsqu’il eut épousé cette femme que, bien des fois, il avait essayé de sacrifier à sa mère.

En attendant que je le suive, en le plaignant et en l’admirant, dans ces combats intérieurs, je vais le reprendre à Asola, d’où il écrivait à sa mère la dernière lettre que j’ai rapportée, à la date du 29 frimaire. Cette date marque un des grands événemens militaires de l’époque, le passage du Mincio.

M. de Cobentzel était encore à Luneville, négociant avec Joseph Bonaparte. Ce fut alors que le premier consul, voulant briser par un coup hardi et décisif les irrésolutions de la cour de Vienne, fit passer l’Inn à l’armée du Rhin, commandée par Moreau, et le Mincio à l’armée d’Italie, commandée par Brune. À peu de jours de distance, ces deux lignes furent emportées. Moreau gagna la bataille de Hohenlinden ; et l’armée d’Italie, qui ne manquait pas non plus de bons officiers et de bons soldats, fit reculer les Autrichiens, et termina ainsi la guerre en forçant l’ennemi à évacuer la Péninsule.

Mais, si la conduite de l’armée fut héroïque, là comme partout, si l’ardeur et l’inspiration individuelle de plusieurs officiers réparèrent les fautes du général en chef, il n’en est pas moins certain que cette opération fut dirigée par Brune d’une manière déplorable. Je ne fais point ici de l’histoire officielle ; je renverrai mon lecteur au récit de M. Thiers, historien éminent des événemens militaires, toujours clair, précis, attachant et fidèle. Il servira de caution aux accusations portées par mon père contre le général qui, en cette circonstance, fit plus que des fautes : il commit un crime. Il laissa une partie de son armée abandonnée, sans secours, dans une lutte inégale contre l’ennemi, et son inertie fut l’entêtement cruel de l’amour-propre. Mécontent de l’ardeur qui avait emporté le général Dupont à franchir le fleuve avec 10,000 hommes, il empêcha Suchet de lui donner un secours suffisant : et si ce dernier, voyant le corps de Dupont aux prises avec trente mille Autrichiens et en grand danger d’être écrasé malgré une défense héroïque, n’eût enfreint les ordres de Brune et envoyé de son chef le reste de la division Gazan au secours de ces braves gens, notre aile droite était perdue. Cette barbarie, ou cette ineptie du général en chef coûta la vie à plusieurs milliers d’intrépides soldats et la liberté à mon père. Entraîné par sa bravoure et trop confiant dans son étoile (c’était le prestige du moment, et sans songer à imiter Bonaparte, chacun se croyait protégé comme lui par sa destinée) il fut pris par les Autrichiens, accident plus redouté à la guerre que les blessures graves, et presque plus attristant que la mort pour des jeunes gens ivres de gloire et d’activité.

C’était un douloureux réveil après une matinée d’émotions violentes, qu’une nuit d’impatience et de transport avait précédée. C’est durant cette veillée que, livré aux plus ardentes émotions, il avait écrit à sa mère : « Qu’il est doux d’être aimé, d’avoir une bonne mère, de braves amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre ! » Il ne lui avait pourtant pas dit que c’était le jour même, à l’instant même, qu’il allait combattre ces ennemis dont la présence faisait partie de son bonheur. Il cachetait sa lettre, il venait d’y tracer un tendre adieu qui pouvait bien être le dernier, et il lui laissait croire qu’il allait seulement monter à cheval pour faire une reconnaissance. Tout entier à l’amour et à la guerre, bien que brisé par la fatigue de la journée et de toutes les journées précédentes, il n’avait pas seulement songé à dormir une heure. La vie était si pleine et si intense dans ce moment-là pour lui et pour tous ! Dans cette même nuit, il avait écrit à son cher neveu René de Villeneuve, et il avait été plus explicite. Cette lettre montre une liberté d’esprit qui charme et qui surprendrait si elle était un fait particulier dans l’histoire de cette époque. Il lui parle assez longuement d’un camée qu’il avait acheté pour lui à Rome, et qu’un ouvrier maladroit a brisé en voulant le monter ; mais il lui annonce l’envoi d’autres objets d’art du même genre, que le cardinal Gonzalvi s’est chargé d’expédier. « Car il faut que tu saches, lui dit-il, que je suis très bien avec Son Eminence et encore mieux avec le pape. » Puis il lui expose sa situation et celle de l’armée. « Il est deux heures du matin. Dans deux heures nous montons à cheval. Nous avons passé toute la journée à disposer les troupes ; nous avons fait avancer toute notre artillerie sur la ligne, et, à la pointe du jour, nous allons nous taper. Tu entendras probablement parler de la journée du 29, car l’attaque est générale dans toute l’armée.

« … On selle déjà les chevaux du général, je les entends dans la cour, et quand j’aurai écrit un mot à ma mère, je vais faire seller les miens. Je te quitte donc, mon bon ami, pour aller me disputer avec messieurs les Croates, Valaques, Dalmates, Hongrois et autres, qui nous attendent. Cela va faire un beau sabbat. Nous avons huit pièces de douze en batterie. Que je suis fâché que tu ne sois pas là pour entendre le vacarme que nous allons faire ! Cela t’amuserait, j’en suis sûr. » Le lendemain, il était dans les mains de l’ennemi, il quittait le théâtre de la guerre, et laissant derrière lui l’armée victorieuse, ses amis prêts à rentrer en France pour aller embrasser leurs mères et leurs amis, il partait à pied pour un long et pénible exil. — Cet événement le séparait aussi de la femme aimée et il plongea ma pauvre grand’mère dans un désespoir affreux. Il eut des suites sur toute la vie de ce jeune homme qui, depuis 94, avait oublié ce que c’est que la souffrance, l’isolement, la contrainte et la réflexion. Peut-être une révolution décisive s’opéra-t-elle en lui. À partir de cette époque, il fut, sinon moins gai extérieurement, du moins plus défiant et plus sérieux au fond de son ame. Il eût oublié Victoire dans le tumulte et l’enivrement de la guerre : Il retrouva son image fatalement liée à toutes ses pensées, dans les durs loisirs intellectuels de l’exil et de la captivité. Rien ne prédispose à une grande passion comme une grande souffrance.

LETTRE XIV.

» Padoue, 15 nivose an IX (janvier 1801).

» Ne sois point inquiète, ma bonne mère ; j’avais prié Morin de t’écrire ; ainsi, tu sais sûrement déjà que je suis prisonnier. Je suis maintenant à Padoue et en route pour Gratz. J’espère être bientôt échangé, le général Dupont m’ayant fait redemander à M. de Bellegarde le matin même du jour où j’ai été pris. Je ne puis t’en dire davantage maintenant ; mais j’espère que, bientôt, je t’annoncerai mon retour.

Adieu ! je t’embrasse de toute mon ame. J’embrasse aussi père Deschartres et ma bonne. »

Ce peu de mots était destiné à rassurer la pauvre mère. La captivité fut plus longue et plus dure que cette lettre ne l’annonçait. Pendant les deux mois qui s’écoulèrent sans qu’elle reçût aucune nouvelle de lui, ma grand’mère fut en proie à une de ces douleurs mornes que les hommes ne connaissent point et auxquelles ils ne pourraient survivre. L’organisation de la femme, sous ce rapport, est un prodige. On ne comprend pas une telle intensité de souffrance avec tant de force pour y résister. La pauvre mère n’eut pas un instant de sommeil et ne vécut que d’eau froide. La vue des alimens qu’on lui présentait lui arrachait des sanglots et presque des cris de désespoir. Mon fils meurt de faim ! disait-elle ; il expire peut-être en ce moment, et vous voulez que je puisse manger ? Elle ne voulait plus se coucher. « Mon fils couche par terre, disait-elle ; on ne lui donne peut-être pas une poignée de paille pour se coucher. Il a peut-être été pris blessé[28]. Il n’a pas un morceau de linge pour couvrir ses plaies. » La vue de sa chambre, de son fauteuil, de son feu, de tout le bien-être de sa vie, tout réveillait en elle les plus amères comparaisons ; son imagination lui exagérait les privations et les souffrances que son cher enfant pouvait endurer. Elle le voyait lié dans un cachot : elle le voyait frappé par des mains sacriléges, tombant de lassitude et d’épuisement au bord des chemins, et forcé de se relever et de se traîner sous le bâton du caporal autrichien.

Le pauvre Deschartres s’efforçait vainement de la distraire. Outre qu’il n’y entendait rien et que personne n’était plus alarmiste par tempérament, il était si triste lui-même, que c’était pitié de les voir remuer des cartes le soir sur une table à jeu, sans savoir ce qu’ils faisaient et sans savoir lequel des deux avait gagné ou perdu la partie.

Enfin, vers la fin de ventose, Saint-Jean arriva au pas de course. Ce fut peut-être la seule fois de sa vie qu’il oublia d’entrer au cabaret en sortant de la poste. Ce fut peut-être aussi la seule fois qu’à l’aide de son éperon d’argent il mit au galop ce paisible cheval blanc qui a vécu presque aussi longtemps que lui. Au bruit inusité de sa démarche triomphante, ma grand’mère tressaillit, courut à sa rencontre et reçut la lettre suivante :


LETTRE XV.

« Conegliano, le 6 ventose an IX (février 1801).

« Enfin, je suis hors de leurs mains ! Je respire ! Ce jour est pour moi celui du bonheur et de la liberté ! J’ai l’espoir certain de te revoir, de t’embrasser dans peu, et tout ce que j’ai souffert est oublié. Dès ce moment, tous mes démarches vont tendre à te rejoindre. Le détail de toutes mes infortunes serait trop long ; je te dirai seulement qu’après être restés deux mois dans leurs mains, marchant toujours dans les déserts de la Carinthie et de la Carniole, nous avons été menés jusqu’aux confins de la Bosnie et de la Croatie ; nous allions entrer dans la Basse-Hongrie, lorsque, par l’événement le plus heureux, on nous a fait retourner sur nos pas et, pris un des derniers, j’ai été rendu un des premiers. Je suis maintenant au second poste français, où j’ai trouvé un lit, meuble dont je ne me suis point servi depuis environ trois mois ; car j’étais resté un mois, avant d’être pris, sans me déshabiller pour dormir, et, depuis ma prise jusqu’à ce jour, je n’ai eu d’autre lit que de la paille. En revenant à l’armée, j’espérais retrouver le général Dupont et mes camarades ; mais j’apprends qu’il est rappelé pour avoir, par son intrépide passage du Mincio, excité la jalousie d’un homme dont on ne tardera pas à reconnaître l’incapacité.

« Le général Dupont ayant emmené, à ce que je présume, mes chevaux et mes bagages, il ne me reste plus qu’à m’adresser au général Mounier, qui est aussi un de ses généraux divisionnaires. Je ne doute pas qu’il ne me donne les moyens de retourner près de toi, et je vais me diriger vers Bologne, où il est maintenant. Je ne puis plus servir jusqu’à mon échange, je suis rendu sur ma parole.

« J’éprouve une joie d’être libre, de pouvoir retourner près de toi sans qu’on puisse me faire de reproches ! Je suis dans le ravissement, et pourtant j’ai pris comme une habitude de tristesse qui m’empêche encore de comprendre tout mon bonheur. Je vais demain à Trévise, où les nouveaux renseignemens que je prendrai décideront de ma route.

Adieu, ma bonne mère, plus d’inquiétudes, plus de chagrin. Je t’embrasse et n’aspire qu’au moment de te revoir. J’embrasse l’ami Deschartres et ma bonne. Ce pauvre père Deschartres, qu’il y a longtemps que je ne l’ai vu. »


LETTRE XVI.

« Paris, 25 germinal an IX (Avril 1801).

« Après bien des ennuis et des affaires qui m’ont retenu à Ferrare et à Milan, où j’ai retrouvé le général Watrin, un de mes meilleurs amis de l’aile droite, et qui m’a fait toucher, non sans peine, mes appointemens arriérés, je me suis mis en route avec George Lafayette. Nous avons versé quatre fois, et cependant, en dépit des mauvaises voitures et des brigands[29], nous sommes arrivés à Paris sains et saufs hier matin. J’ai vu déjà mes neveux, mon oncle, mon général, et j’ai été reçu de tous avec la plus vive effusion. Mais ma joie n’était pas pure, tu manquais à mon bonheur. En passant dans la rue Ville-l’Evêque, je regardai tristement notre maison où tu n’étais plus, et mon cœur fut bien serré. Je crois rêver de me voir rendu à ma patrie, à ma mère, à mes amis ; je suis triste, quoique heureux ! Pourquoi triste, je n’en sais rien ! Il y a des émotions qu’on ne peut pas définir. C’est sans doute l’impatience de te voir.

« Je fus voir le général Dupont le matin même de mon arrivée. Il n’y était pas. J’y retournai à cinq heures, je le trouvai à table avec plusieurs autres généraux. En me voyant entrer, il se leva pour m’embrasser. Nous nous sommes serrés mutuellement avec la plus vive affection et des larmes de joie dans les yeux ; Morin était fou de plaisir. Pendant le dîner, le général s’est plu à citer plusieurs traits honorables pour moi, et à faire mon éloge. En rentrant au salon, nous nous sommes encore embrassés. Après tant de périls et de travaux, cette réception amicale était pour moi bien douce, j’étais suffoqué d’attendrissement. Il existe une union réelle parmi des compagnons d’armes. On a mille fois bravé la mort ensemble ; on a vu couler leur sang, on est aussi sûr de leur courage que de leur amitié. Ce sont véritablement des frères, et la gloire est notre mère. Il en est une plus tendre, plus sensible et que j’aime encore mieux. C’est vers elle que se portent tous mes vœux, c’est à elle que je pense quand mon général et mes amis me disent qu’ils sont contens et fiers de moi.

« Je voulais t’aller embrasser tout de suite, mais Beaumont me dit que tu vas venir et Pernon t’a trouvé un autre logement rue Ville-l’Evêque. Pons dit que l’état de tes finances te permet d’arriver. Arrive donc vite, bonne mère, ou je cours te chercher. Le général veut pourtant me retenir pour me présenter à toutes nos grandeurs. Je ne sais à qui entendre. Si tu pouvais venir de suite, affaires et bonheur iraient de compagnie. Réponds-moi donc aussitôt ou je pars. Qu’il est doux le moment où l’on retrouve tout ce qui vous est cher, sa mère, sa patrie, ses amis ! On ne saurait croire comme j’aime ma patrie ! Comme on sent le prix de la liberté quand on l’a perdue, on sent de même l’amour de la patrie quand on en a été éloigné. Tous ces gens de Paris n’entendent rien à un tel langage ; ils ne connaissent que l’amour de la vie et de l’argent. Moi, je ne connais le prix de la vie qu’à cause de toi. J’ai vu déjà tant de gens tomber à mes côtés sans presque m’en apercevoir que je regarde ce changement de la vie à la mort comme très peu de chose en soi-même.

Enfin, je l’ai conservée malgré le peu de soin que j’en ai pris, cette vie que je veux te consacrer entièrement, quand j’aurai encore donné quelques années au service de la France.

« Je vais voir le logement que Pernon t’a trouvé et le faire préparer pour ton arrivée. Je ne pense qu’à cela. Je t’embrasse de toute mon ame. »


LETTRE XVII.

À Madame ***.

« Sans date ni indication de lieu.

« Ah ! que je suis heureux et malheureux à la fois ! Je ne sais que faire et que dire, ma chère Victoire : je sais que je t’aime passionnément, et voilà tout. Mais je vois que tu es dans une position brillante, et moi je ne suis qu’un pauvre petit officier qu’un boulet peut emporter avant que j’aie fait fortune à la guerre. Ma mère, ruinée par la révolution, a bien de la peine à m’entretenir, et, dans ce moment, sortant des mains de l’ennemi, ayant à peine de quoi me vêtir, j’ai la figure d’un homme qui meurt de faim plus que celle d’un fils de famille. Tu m’as aimé pourtant ainsi, ma chère et charmante amie, et tu as mis avec un rare dévoûment ta bourse à ma disposition. Qu’as tu fait ? qu’ai-je fait moi-même en acceptant ce secours !

« C’est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux perdre une position assurée et fortunée, pour partager les hasards de ma mince fortune. Oui, je sais que tu es l’être le plus fier, le plus indépendant, le plus désintéressé. Je sais, en outre, que tu es une femme adorable, et que je t’adore ! Mais je ne puis me résoudre à rien. Je ne puis accepter un si grand sacrifice, je ne pourrais peut-être jamais t’en dédommager. Et puis, ma mère ! ma mère m’appelle, et moi, je brûle de la rejoindre, en même temps que l’idée de te perdre me fait tourner la tête ! Allons, il faut pourtant prendre un parti, et voici ce que je demande : c’est de ne rien décider encore, c’est de ne pas brusquer les choses de manière à ne pouvoir plus s’en dédire. Je vais passer un certain temps auprès de ma mère, et t’envoyer immédiatement ce que tu m’as prêté. Ne te fâche pas, c’est la première dette que je veux payer. Si tu persistes dans ta résolution, nous nous retrouverons à Paris. Mais jusque-là réfléchis bien, et surtout ne me consulte pas. Adieu. Je t’aime éperduement, et je suis si triste que je regrette presque le temps où je pensais à toi sans espoir dans les déserts de la Croatie. » LETTRE XVIII.

À Mme Dupin, à Nohant. « Paris, 3 floréal an IX (avril 1801).

« Je pars lundi. Je vais donc enfin te revoir, ma chère mère, te serrer dans mes bras ! Je suis au comble de la joie. Toutes ces lettres, toutes ces réponses sont d’une lenteur insupportable. Je me repens de les avoir attendues et d’avoir reculé le plus doux moment de ma vie.

Paris m’ennuie déjà. C’est singulier, depuis quelque temps je ne me trouve bien nulle part. Je vais goûter à Nohant près de toi le calme dont j’ai besoin. Mes camarades Morlin, Marin et Decouchy sont en route. Nous allons laisser notre général seul. On ne dit encore rien de certain sur les expéditions ; j’espère pourtant que lorsqu’on se sera décidé à quelque chose, on n’oubliera pas les lauriers du Mincio.

C’est sur ces lauriers sanglans que nous avons déposé nos armes.

Faudra-t-il donc que tant de braves officiers et de généreux soldats, sacrifiés là pour conquérir la paix, sortent de la tombe pour crier honte et vengeance contre de lâches calomniateurs ! Tu n’as pas d’idée de ce qui se dit autour du général en chef[30] pour pallier l’horrible indifférence avec laquelle il a laissé assassiner nos braves.

Quelqu’un chez lui, par sa permission ou par son ordre, a osé dire, entre autres choses, que je m’étais fait prendre pour donner à l’ennemi le plan et la marche de l’armée. Le général Dupont et mes camarades, qui se trouvaient là, ont heureusement relevé ces pieds plats de la belle manière.

« Adieu, ma bonne mère ; je vais plier bagage et arriver… toujours trop tard au gré de mon impatience. Je t’embrasse de toute mon ame.

Que je vais être content de revoir père Deschartres et ma bonne !

« MAURICE. »



CHAPITRE SEIZIÈME.

Incidens romanesque. Malheureux expédient de Deschartres. L’auberge de la Tête-Noire. Chagrins de famille. — Courses au Blanc, à Argenton, à Courcelles, à Paris. — Suite du roman. L’oncle de Beaumont. — Résumé de l’an IX.


Qu’on me permette, pour esquisser quelques événemens romanesques, de désigner mes parens par leurs noms de baptême. C’est en effet un chapitre de roman ; seulement, il est vrai de tous points.

Maurice arriva à Nohant dans les premiers jours de mai 1801. Après les premières effusions de la joie, sa mère l’examina avec quelque surprise. Cette campagne d’Italie l’avait plus changé que la campagne de Suisse : Il était plus grand, plus maigre, plus fort, plus pâle ; il avait grandi d’un pouce depuis son enrôlement, fait assez rare à l’âge de 21 ans, mais amené probablement par les marches extraordinaires auxquelles il avait été forcé par les Autrichiens. Malgré les transports de plaisir et de gaîté qui remplirent les premiers jours de ce rapprochement avec sa mère, on ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était parfois rêveur et poursuivi par une mélancolie secrète ; et puis, un jour qu’il était allé faire des visites à La Châtre, il y resta plus longtemps que de raison. Il y retourna le lendemain sous un prétexte, le surlendemain sous un autre, et, le jour suivant, il avoua à sa mère, inquiète et chagrine, que Victoire était venue le rejoindre. Elle avait tout quitté, tout sacrifié à un amour libre et désintéressé. Elle lui donnait de cet amour la preuve la plus irrécusable. Il était ivre de reconnaissance et de tendresse : mais il trouva sa mère si hostile à cette réunion qu’il dut refouler toutes ses pensées en lui-même et dissimuler la force de son affection. La voyant sérieusement alarmée du scandale qu’une pareille aventure allait faire et faisait déjà dans la petite ville, il promit de persuader à Victoire de retourner bien vite à Paris. Mais il ne pouvait le lui persuader, il ne pouvait se le persuader à lui-même, qu’en promettant de la suivre ou de la rejoindre bientôt, et là était la difficulté. Il fallait choisir entre sa mère et sa maîtresse, tromper ou désespérer l’une ou l’autre. La pauvre mère avait compté garder son cher fils jusqu’au moment où il serait rappelé par son service, et ce moment pouvait être assez éloigné, puisque toute l’Europe travaillait à la paix, et que c’était l’unique pensée de Bonaparte à cette époque. Victoire avait tout sacrifié, elle avait brûlé ses vaisseaux ; elle ne comprenait plus d’autre fortune, d’autre bonheur que celui de vivre sans prévision du lendemain, sans regret de la veille, sans obstacle dans le présent, avec l’objet de son amour.

Mais était-ce au retour d’une campagne durant laquelle sa mère avait tant gémi, tant pleuré et tant souffert, que cet excellent fils pouvait la quitter au bout de quelques jours ? Etait-ce au moment où Victoire lui montrait un dévoûment si passionné qu’il pouvait lui parler du chagrin de sa mère, de l’indignation des collets-montés de la province, et la renvoyer comme une maîtresse vulgaire qui vient de faire un coup de tête impertinent ? Il y avait là plus que la lutte de deux amours : il y avait la lutte de deux devoirs.

Il essaya d’abord, pour rassurer sa mère, de tourner l’affaire en plaisanterie. Il eut tort peut-être. Il l’eût attendrie, sinon persuadée, par des raisons sérieuses. Mais il craignit les anxiétés qu’elle était sujette à se créer, et cette sorte de jalousie qui n’était que trop certaine et qui trouvait, pour la première fois, un aliment réel.

Cette situation était, pour ainsi dire, insoluble. Ce fut l’ami Deschartres qui trancha la difficulté par une énorme faute, et qui dégagea le jeune homme des scrupules qui l’assiégeaient.

Dans son dévoûment à Mme Dupin, dans son mépris pour l’amour, qu’il n’avait jamais connu, dans son respect pour les convenances, le pauvre pédagogue eut la malheureuse idée de frapper un grand coup, s’imaginant mettre fin par un éclat à une situation qui menaçait de se prolonger. Un beau matin, il part de Nohant avant que son élève ait les yeux ouverts, et il se rend à La Châtre, à l’auberge de la Tête-Noire, où la jeune voyageuse était encore livrée aux douceurs du sommeil. Il se présente comme un ami de Maurice Dupin, on le fait attendre quelques instans, on s’habille à la hâte, on le reçoit. À peine troublé par la grâce et la beauté de Victoire, il la salue avec cette brusque gaucherie qui le caractérise et débute par procéder à un interrogatoire en règle. La jeune femme, que sa figure divertit et qui ne sait à qui elle a affaire, répond d’abord avec douceur, puis avec enjouement, et, le prenant pour un fou, finit par éclater de rire.

Alors Deschartres, qui, jusque-là, avait gardé un ton magistral, entre en colère et devient rude, grondeur, insolent. Des reproches, il passe aux menaces. Son esprit n’est pas assez délicat, son cœur n’est pas assez tendre pour avertir sa conscience de la lâcheté qu’il va commettre en insultant une femme dont le défenseur est absent. Il l’insulte, il s’emporte, il lui ordonne de reprendre la route de Paris le jour même, et la menace de faire intervenir les autorités constituées, si elle ne fait ses paquets au plus vite.

Victoire n’était ni craintive ni patiente : à son tour, elle raille et froisse le pédagogue. Plus prompte que prudente à la réplique, douée d’une vivacité d’élocution qui contraste avec le bégaiement qui s’emparait de Deschartres lorsqu’il était en colère, fine et mordante comme un véritable enfant de Paris, elle le pousse bravement à la porte, la lui ferme au nez, en lui jetant, à travers la serrure, la promesse de partir le jour même, mais avec Maurice ; et Deschartres, furieux, atterré de tant d’audace, se consulte un instant et prend un parti qui met le comble à la folie de sa démarche. Il va chercher le maire et un des amis de la famille, qui remplissait je ne sais quelle autre fonction municipale. Je ne sais pas s’il ne fit pas avertir la gendarmerie. L’auberge de la Tête-Noire fut promptement envahie par ces respectables représentans de l’autorité. La ville crut un instant à une nouvelle révolution, à l’arrestation d’un personnage important, tout au moins.

Ces messieurs, alarmés par le rapport de Deschartres, marchaient bravement à l’assaut, s’imaginant avoir affaire à une armée de furies.

Chemin faisant, ils se consultaient sur les moyens légaux à employer pour forcer l’ennemi à évacuer la ville. D’abord il fallait lui demander ses papiers, et s’il n’en avait pas, il fallait exiger son départ et le menacer de la prison. S’il en avait, il fallait tâcher de trouver qu’ils n’étaient pas en règle et élever une chicane quelconque. Deschartres, tout boursouflé de colère, stimulait leur zèle. Il réclamait l’intervention de la force armée. Cependant l’appareil du pouvoir militaire ne fut pas jugé indispensable ; les magistrats pénétrèrent dans l’auberge, et, malgré les représentations de l’aubergiste, qui s’intéressait vivement à sa belle hôtesse, ils montèrent l’escalier avec autant de courage que de sang-froid.

J’ignore s’ils firent à la porte les trois sommations légales en cas d’émeute, mais il est certain qu’ils n’eurent à franchir aucune espèce de barricade, et qu’ils ne trouvèrent dans l’antre de la mégère dépeinte par Deschartres qu’une toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord de son lit, les bras nus et les cheveux épars.

À ce spectacle, les magistrats, moins féroces que le pédagogue, se rassurèrent d’abord, s’adoucirent ensuite, et finirent par s’attendrir. Je crois que l’un d’eux tomba amoureux de la terrible personne, et que l’autre comprit fort bien que le jeune Maurice pouvait l’être de tout son cœur. Ils procédèrent avec beaucoup de politesse et même de courtoisie à son interrogatoire. Elle refusa fièrement de leur répondre ; mais quand elle les vit prendre son parti contre les invectives de Deschartres, imposer silence à ce dernier, et se piquer envers elle d’une paternelle bienveillance, elle se calma, leur parla avec douceur, avec charme, avec courage et confiance. Elle ne cacha rien : elle raconta qu’elle avait connu Maurice en Italie, qu’elle l’avait aimé, qu’elle avait quitté pour lui une riche protection, et qu’elle ne connaissait aucune loi qui pût lui faire un crime de sacrifier un général à un lieutenant et sa fortune à son amour. Les magistrats la consolèrent, et, remontrant à Deschartres qu’ils n’avaient aucun droit de persécuter cette jeune femme, ils l’engagèrent à se retirer, promettant d’employer le langage de la douceur et de la persuasion pour l’amener à quitter la ville de son plein gré.

Deschartres se retira en effet, entendant peut-être le galop du cheval qui ramenait Maurice auprès de sa bien-aimée. Tout s’arrangea ensuite à l’amiable et de concert avec Maurice, qu’on eut d’abord quelque peine à calmer, car il était indigné contre son butor de précepteur, et Dieu sait si, dans le premier mouvement de sa colère, il n’eût pas couru après lui pour lui faire un mauvais parti. C’était pourtant l’ami fidèle qui avait sauvé sa mère au péril de ses jours ; c’était l’ami de toute sa vie, et cette faute qu’il venait de commettre, c’était encore par amour pour sa mère et pour lui qu’il en avait eu la fatale inspiration. Mais il venait d’insulter et d’outrager la femme que Maurice aimait. La sueur lui en venait au front, un vertige passait devant ses yeux. « Amour, tu perdis Troie ! » Heureusement, Deschartres était déjà loin. Rude et maladroit, comme il l’était toujours, il allait ajouter aux chagrins de la mère de Maurice en faisant un horrible portrait de l’aventurière, et en se livrant sur l’avenir du jeune homme dominé et aveuglé par cette femme dangereuse à de sinistres prévisions.

Pendant qu’il mettait la dernière main à son œuvre de colère et d’aberration, Maurice et Victoire se laissaient peu à peu calmer par les magistrats, devenus leurs amis communs. Ce jeune couple les intéressait vivement ; mais ils ne pouvaient oublier la bonne et respectable mère dont ils avaient mission de faire respecter le repos et de ménager la sensibilité. Maurice n’avait pas besoin de leurs représentations affectueuses pour comprendre ce qu’il devait faire. Il le fit comprendre à son amie, et elle promit de partir le soir même.

Mais ce qui fut convenu entre eux, après que les magistrats se furent retirés, c’est qu’il irait la rejoindre à Paris au bout de peu de jours. Il en avait le droit, il en avait le devoir désormais.

Il l’eut bien davantage lorsque, revenu auprès de sa mère, il la trouva irritée contre lui et refusant de donner tort à Deschartres. Le premier mouvement du jeune homme fut de partir pour éviter une scène violente avec son ami, et Mme Dupin, effrayée de leur mutuelle irritation, ne chercha pas à s’y opposer. Seulement, pour ne pas faire acte de désobéissance et de bravade envers cette mère si tendre et si aimée, Maurice lui annonça, en ayant même l’air de la consulter sur l’opportunité de cette démarche, un petit voyage au Blanc chez son neveu Auguste de Villeneuve, puis à Courcelles, où était son autre neveu René, alléguant la nécessité de se distraire de pénibles émotions, et d’éviter une rupture douloureuse et violente avec Deschartres. Dans quelques jours, lui dit-il, je reviendrai calme.

Deschartres le sera aussi, ton chagrin sera dissipé et tu n’auras plus d’inquiétudes, puisque Victoire est déjà partie. Il ajouta même, en la voyant pleurer amèrement, que Victoire serait probablement consolée de son côté, et que, quant à lui, il travaillerait à l’oublier. Il mentait, le pauvre enfant, et ce n’était pas la première fois que la tendresse un peu pusillanime de sa mère le forçait à mentir. Ce ne fut pas non plus la dernière fois, et cette nécessité de la tromper fut une des grandes souffrances de sa vie ; car jamais caractère ne fut plus loyal, plus sincère et plus confiant que le sien. Pour dissimuler, il était forcé de faire une telle violence à son instinct, qu’il s’en tirait toujours mal et ne réussissait pas du tout à tromper la pénétration de sa mère. Aussi lorsqu’elle le vit monter à cheval le lendemain matin, elle lui dit tristement qu’elle savait bien où il allait. Il donna sa parole d’honneur qu’il allait au Blanc et à Courcelles. Elle n’osa pas lui faire donner sa parole d’honneur qu’il n’irait point de là à Paris. Elle sentit qu’il ne la donnerait pas ou qu’il y manquerait. Elle dut sentir aussi qu’en sauvant les apparences vis-à-vis d’elle, il lui donnait toutes les preuves de respect et de déférence qu’il pouvait lui donner en une telle situation.

Ma pauvre grand’mère n’était donc sortie d’une douleur que pour retomber dans de nouveaux chagrins et dans de nouvelles appréhensions.

Deschartres lui avait rapporté de son orageux entretien avec ma mère que celle-ci lui avait dit : « Il ne tient qu’à moi d’épouser Maurice, et si j’étais ambitieuse comme vous le croyez, je donnerais ce démenti à vos insultes. Je sais bien à quel point il m’aime, et vous, vous ne le savez pas ! » Dès ce moment, la crainte de ce mariage s’empara de Mme Dupin, et, à cette époque, c’était une crainte puérile et chimérique.

Ni Maurice ni Victoire n’en avaient eu la pensée. Mais comme il arrive toujours qu’on provoque les dangers dont on se préoccupe avec excès, la menace de ma mère devint une prophétie, et ma grand’mère, Deschartres surtout, en précipitèrent l’accomplissement par le soin qu’ils prirent de l’empêcher.

Ainsi qu’il l’avait annoncé et promis, Maurice alla au Blanc, et de là il écrivit à sa mère une lettre qui peint bien la situation de son ame.

LETTRE XIX.

« Le Blanc, prairial an IX (mai 1801).

« Ma mère, tu souffres, et moi aussi. Il y a quelqu’un de coupable entre nous, qui, par bonne intention, je le reconnais, mais sans jugement et sans ménagement aucun, nous a fait beaucoup de mal. Voici, depuis la Terreur, le premier chagrin sérieux de ma vie : il est profond, et peut-être plus amer que le premier ; car, si nous étions malheureux alors, nous n’avions, du moins, pas de discussion ensemble, nous n’avions qu’une pensée, qu’une volonté, et aujourd’hui, nous voilà divisés, non de sentimens, mais d’opinions sur certains points assez importans. C’est la plus grande douleur qui pût nous arriver, et je prendrai difficilement mon parti sur l’influence fâcheuse que l’ami Deschartres exerce sur toi en cette occasion. Comment se fait-il, ma bonne mère, que tu voies les choses au même point de vue qu’un homme, honnête et dévoué, sans doute, mais brutal, et qui juge de certains actes et de certaines affections comme un aveugle des couleurs ? Je n’y comprends rien moi-même : car j’ai beau interroger mon cœur, je n’y trouve pas même la pensée d’un tort envers toi ; je sens mon amour pour toi plus pur, plus grand que tout autre amour, et l’idée de te causer une souffrance m’est aussi étrangère et aussi odieuse que l’idée de commettre un crime.

« Mais raisonnons un peu, maman. Comment se fait-il que mon goût pour telle ou telle femme soit une injure pour toi et un danger pour moi qui doive t’inquiéter et te faire répandre des larmes ? Dans toutes ces occasions-là, tu m’as toujours considéré comme un homme à la veille de se déshonorer, et déjà, du temps de Mlle ***, tu te créais des soucis affreux, comme si cette personne devait m’entraîner à des fautes impardonnables. Aimerais-tu mieux que je fusse un suborneur qui porte le trouble dans les familles, et quand je rencontre des personnes de bonne volonté, dois-je donc jouer le rôle d’un Caton ? Cela est bon pour Deschartres, qui n’a plus mon âge, et qui, d’ailleurs, n’a peut-être pas rencontré beaucoup d’occasions de pécher, soit dit sans malice. Mais venons au fait. Je ne suis plus un enfant, et je puis très bien juger des personnes qui m’inspirent de l’affection.

Certaines femmes sont, je le veux bien, pour me servir du vocabulaire de Deschartres, des filles et des créatures : je ne les aime ni ne les recherche ; je ne suis ni assez libertin pour abuser de mes forces, ni assez riche pour entretenir ces femmes-là ; mais jamais ces vilains mots ne seront applicables à une femme qui a du cœur. L’amour purifie tout. L’amour ennoblit les êtres les plus abjects ; à plus forte raison, ceux qui n’ont d’autres torts que le malheur d’avoir été jetés dans ce monde sans appui, sans ressources et sans guide. Pourquoi donc une femme ainsi abandonnée serait-elle coupable de chercher son soutien et sa consolation dans le cœur d’un honnête homme, tandis que les femmes du monde, auxquelles rien ne manque en jouissances et en considération, prennent toutes des amans pour se désennuyer de leurs maris ? Celle qui te chagrine et t’inquiète tant a quitté un homme qui l’aimait, j’en conviens, et qui l’entourait de bien-être et de plaisirs. Mais l’avait-il aimée au point de lui donner son nom et de lui engager son avenir ? Non ! aussi quand j’ai su qu’elle était libre de le quitter, n’ai-je pas eu le moindre remords d’avoir recherché et obtenu son amour. Bien loin d’être honteux d’inspirer et de partager cet amour-là, j’en suis fier, n’en déplaise à Deschartres et aux bonnes langues de La Châtre ; car parmi ces dames qui me blâment et se scandalisent, j’en sais qui n’ont pas, vis-à-vis de moi, le droit d’être si prudes. À cet égard-là, je rirais bien un peu ; si je pouvais rire quand tu es si triste, ma bonne mère, pour l’amour de moi !

« Mais, enfin, que crains-tu, et qu’imagines-tu ? Que je vais épouser une femme qui me ferait rougir un jour ? D’abord, sois sûr que je ne ferai rien dont je rougisse jamais, parce que, si j’épousais cette femme, apparemment, je l’estimerais, et qu’on ne peut pas aimer sérieusement ce qu’on n’estime pas beaucoup. Ensuite ta crainte, ou plutôt la crainte de Deschartres, n’a pas le moindre fondement. Jamais l’idée du mariage ne s’est encore présentée à moi : je suis beaucoup trop jeune pour y songer, et la vie que je mène ne me permet guère d’avoir femme et enfans. Victoire n’y pense pas plus que moi. Elle a été déjà mariée fort jeune ; son mari est mort lui laissant une petite fille dont elle prend grand soin, mais qui est une charge pour elle.

Il faut maintenant qu’elle travaille pour vivre, et c’est ce qu’elle va faire, car elle a déjà eu un magasin de modes et elle travaille fort bien. Elle n’aurait donc aucun intérêt à vouloir épouser un pauvre diable comme moi, qui ne possède que son sabre, son grade peu lucratif, et qui, pour rien au monde, ne voudrait porter atteinte à ton bien-être plus qu’il ne le fait aujourd’hui, et c’est déjà trop !

« Tu vois donc bien que toutes ces prévisions du sage Deschartres n’ont pas le sens commun, et que son amitié n’est pas du tout délicate ni éclairée, quand il se plaît à te mettre de telles craintes dans la tête. Son rôle serait de te consoler et de te rassurer ; au contraire, il te fait du mal. Il ressemble à l’ours de la fable qui, voulant écraser une mouche sur le visage de son ami, lui écrase la tête avec un pavé. Dis-lui cela de ma part, et qu’il change de thèse, s’il veut que nous restions amis. Autrement, ce sera bien difficile. Je peux lui pardonner d’être absurde avec moi, mais non de te faire souffrir et de vouloir te persuader que mon amour pour toi n’est pas à l’épreuve de tout.

« D’ailleurs, ma bonne mère, ne me connais-tu pas bien ? Ne sais-tu pas que, quand même j’aurais formé le projet de me marier, lors même que j’en aurais la plus grande envie (ce qui n’est pas vrai, par exemple), il suffirait de ton chagrin et de tes larmes pour m’y faire renoncer ?

Est-ce que je pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire à ta volonté et à tes désirs ? Songe que c’est impossible, et dors donc tranquille.

« Auguste et sa femme veulent me garder encore deux ou trois jours. On n’est pas plus aimable qu’eux. Ce ne sont pas des phrases, c’est de la cordialité, de l’amitié. Ils sont bien heureux, eux ! Ils s’aiment, ils n’ont point d’ambition, point de projets ? mais aussi point de gloire ! Et quand on a bu de ce vin-là, on ne peut plus se remettre à l’eau pure.

« Adieu, ma bonne mère ; il me tarde d’aller te rejoindre et te consoler. Pourtant, laisse-moi encore écouter pendant deux ou trois jours les graves discours et les sages conseils de mon respectable neveu. Je suis un oncle débonnaire qui se laisse endoctriner. J’ai besoin de sermons plus tendres que ceux de Deschartres, et je sens que l’air de Nohant ou de La Châtre ne serait pas encore bon pour moi dans ce moment-ci. Je t’embrasse de toute mon ame, et je t’aime bien plus que tu ne crois.

« MAURICE. » LETTRE XX.

« Argenton. « Je suis resté au Blanc un jour de plus que je ne croyais, ma bonne mère, et me voilà à Argenton, chez notre bon ami Scévole, qui veut aussi me garder deux jours et qui jette les hauts cris en me voyant hésiter à les lui promettre. Ah ! ma mère, que mon existence est changée depuis trois ans ! C’est une chose singulière. J’ai fait de la musique, et même de la bonne musique tous ces jours-ci. Ici, je vais en faire encore, car Scévole est toujours un dilettante passionné, et il fait autant de fête à mon violon qu’à moi. Eh bien, autrefois, je n’aurais pas songé à autre chose, j’aurais tout oublié avec la musique, et aujourd’hui elle m’attriste au lieu de m’électriser. Je crains la paix, je désire le retour des combats avec une ardeur que je ne puis comprendre et que je ne saurais expliquer. Puis, je songe qu’en voulant m’éloigner encore de toi, je te prépare de nouveaux chagrins. Cette idée empoisonne celle du plaisir que je goûterais au milieu des batailles et des camps. Tu serais triste et tourmentée, et moi aussi. Il n’est donc pas de bonheur en ce monde ? Je commence à m’en aviser ; comme un fou que je suis, je l’avais oublié, et cette belle découverte me frappe de stupeur. Cependant, je me sens incapable de me distraire et de m’étourdir loin des combats. Après de telles émotions, tout me paraît insipide. Je n’avais que ta tendresse pour me les faire oublier, et il faut que ce bonheur-là même soit empoisonné pour quelques instans.

« Je suis comme un enragé quand je vois défiler des troupes, quand j’entends le son belliqueux des instrumens guerriers. Nous autres gens de guerre, nous sommes des espèces de fous dont les accès redoublent comme ceux des autres fous, quand ils voient ou entendent ce qui leur rappelle les causes de leur égarement. C’est ce qui m’est arrivé ce soir, en voyant passer une demi-brigade. Je tenais mon violon, je l’ai jeté là. Adieu Haydn, adieu Mozart, quand le tambour bat et que la trompette sonne ! J’ai gémi de mon inaction. J’ai presque pleuré de rage. Mon Dieu, où est le repos, où est l’insouciance de ma première jeunesse.

« À bientôt ma bonne mère, j’irai me calmer et me consoler dans tes bras. Bonsoir à Deschartres. Dis-lui qu’il a par ici une réputation admirable de savant agriculteur et de croquenotes fieffé. Je t’embrasse de toute mon ame. Et ma pauvre bonne ; elle ne m’a pas jeté la pierre, elle ! Qu’elle te rassure et te console ; écoute-la. Elle a plus de bon sens que tous les autres. » Une tendre lettre de ma grand’mère ramena Maurice au bercail pour quelques jours. Deschartres le reçut d’un air morne et assez rogue, et, voyant qu’il ne s’approchait pas pour l’embrasser, il tourna le dos et alla faire une scène au jardinier à propos d’une planche de laitues. Un quart d’heure après, il se trouva face à face, dans une allée, avec son élève. Maurice vit que le pauvre pédagogue avait les yeux pleins de larmes ; il se jeta à son cou. Tous deux pleurèrent sans se rien dire, et revinrent, bras dessus bras dessous, trouver ma grand’mère, qui les attendait sur un banc et qui fut heureuse de les voir réconciliés.

Mais Victoire écrivait ! C’est tout au plus, si, à cette époque, elle savait écrire assez pour se faire comprendre. Pour toute éducation elle avait reçu, en 1788, les leçons élémentaires d’un vieux capucin qui apprenait gratis à lire et à réciter le catéchisme à de pauvres enfans. Quelques années après son mariage, elle écrivait des lettres dont ma grand’mère elle-même admirait la spontanéité, la grâce et l’esprit. Mais, à l’époque que je raconte, il fallait les yeux d’un amant pour déchiffrer ce petit grimoire et comprendre ces élans d’un sentiment passionné qui ne pouvait trouver de forme pour s’exprimer.

Il comprit pourtant que Victoire était désespérée, qu’elle se croyait méconnue, trahie, oubliée. Il reparla alors du voyage de Courcelles.

Ce furent de nouvelles craintes, de nouveaux pleurs. Il partit cependant, et le 28 prairial il écrivait de Courcelles : LETTRE XXI.

« Courcelles, le 28 prairial (juin 1801).

« Je suis arrivé ici hier soir, ma bonne mère, après avoir voyagé assez durement par la patache, mais, en revanche, très rapidement. J’ai fait là un voyage fort triste. Ta douleur, tes larmes me poursuivaient comme un remords, et pourtant mon cœur me disait que je n’étais pas coupable ; car tout ce que tu me demandes est de t’aimer, et je sens bien que je t’aime. Tes larmes ! est-il possible que je t’en fasse verser, moi qui voudrais tant te voir heureuse ! Mais aussi, pourquoi donc t’affliger ainsi ? C’est inconcevable, et je m’y perds. Cette jeune femme n’a jamais pensé que je l’épouserais, puisque je n’y ai jamais pensé moi-même, et ce qu’elle a pu dire à Deschartres n’est que l’effet d’un mouvement de colère, bien légitimé par les duretés qu’il a été lui débiter. Je ne saurais trop te répéter que rien de tout cela ne fût arrivé s’il se fût tenu tranquille. Je l’aurais fait partir sans éclat, puisque sa présence à La Châtre (dont tu aurais dû ne pas t’occuper) te déplaisait si cruellement. Mais, puisqu’il en est ainsi, je te promets que je n’aurai plus jamais de maîtresse sous tes yeux, et que je ne te parlerai jamais de mes aventures. Cela me fera un peu souffrir. J’ai pris une telle habitude de te dire tout ce qui m’arrive et tout ce que j’éprouve, que je ne me comprends pas ayant des secrets pour toi. Quelle triste nécessité m’impose cette déplorable affaire, et le coup de tête inconcevable de Deschartres !

Allons, n’en parlons plus. Je ne peux pas me brouiller avec lui, je ne voudrais pour rien au monde le brouiller avec toi. Il ne se corrigera guères de ses défauts, apprécions ses qualités et aimons-nous en dépit de tout.

« Je cours ici dans les bois et au bord des eaux, c’est un paradis terrestre. J’ai été reçu avec la plus tendre amitié. René était dans une île du parc avec sa femme. Il est venu me chercher en bateau, et notre embrassade sur l’eau a été si vive, qu’elle a failli faire chavirer l’embarcation. Adieu, ma bonne mère, à bientôt ! Ne t’afflige plus, aime-moi toujours, et sois bien sûre que je ne puis pas être heureux si tu ne l’es pas, car tes chagrins sont les miens. Je t’embrasse de toute mon ame. » LETTRE XXII.

« Paris, 7 messidor an IX (juin 1801).

« Comme tu l’avais prévu, ne me voyant qu’à une journée de Paris, je n’ai pu me dispenser d’y venir passer quelques instans. J’ai vu Beaumont et mon général. Ma belle jument Paméla part demain pour Nohant ; le général part demain pour le Limousin. Dans une quinzaine, il sera de retour, et m’a promis de passer par Nohant, où je t’aiderai à le recevoir. J’ai vu ce matin Oudinot, qui, étant un peu mieux que nous dans les bonnes grâces, va, j’espère, d’après les instigations de Charles His, demander pour moi le grade de capitaine. Je vais aussi toucher mes appointemens, ce qui me procurera l’agrément d’un habit pour aller voir le cardinal Gonzalvi, qui est ici pour négocier la grande affaire du Concordat. Il paraît qu’il a eu bien de la peine à se décider à ce voyage, et qu’il croyait marcher à la guillotine en quittant Rome. Charles His, celui qui m’a accompagné dans mon ambassade à Rome, a déjà vu Son Eminence ici et en a reçu force embrassades. Allons, ma bonne mère, cette petite excursion, que tu regardes déjà comme une grande extravagance, n’amènera rien de funeste dans ma destinée, sera peut-être utile à mes affaires et ne te coûtera pas un sou. Je n’ai pas encore entendu parler des vingt-six louis que M. de Cobentzel doit me faire restituer. J’irai chez lui demain.

Adieu, bonne mère, je serai bientôt près de toi, et, si le ciel me seconde, ce sera comme capitaine. Ne t’afflige pas, je t’en supplie, et ne doute jamais de la tendresse de ton fils. » Ce séjour de Maurice à Paris se prolongea jusqu’à la fin de messidor. Diverses affaires servirent de prétexte. La visite à monsignor Gonzalvi, les vingt-six louis de la commission d’échange, diverses démarches en vue d’obtenir un avancement qu’il n’espérait pas et dont il ne s’occupa guères, la jument blessée au garrot, la fête du 14 juillet, tels furent les motifs plus ou moins sérieux qui couvrirent d’un voile assez peu mystérieux ces jours consacrés à l’amour. Il ne savait pas mentir, ce pauvre enfant, et de temps à autre un cri de l’ame lui échappait. « Tu ne veux pas que je m’intéresse à une femme qui a tout quitté et tout perdu pour moi ! Mais c’est impossible ! Toi qui parles, ma bonne mère, tu ne témoignerais pas cette indifférence à un domestique qui aurait perdu sa place pour te suivre, et tu crois que je puis être ingrat envers une femme dont le cœur est noble et sincère ? Non, ce n’est pas toi qui me donnerais un pareil conseil !……………………. » L’oncle Beaumont, autrefois abbé et coadjuteur à l’archevêché de Bordeaux, ce fils de Mlle Verrières et du duc de Bouillon, petit-fils de Turenne et parent de M. de Latour-d’Auvergne, par conséquent, était un homme plein d’esprit et de sens. Il avait eu, jeune abbé, une existence brillante et orageuse. Il était beau, d’une beauté idéale, pétillant de gaîté, brave comme un lieutenant de hussards, poète comme… l’Almanach des Muses, impérieux et faible, c’est-à-dire tendre et irascible. C’était aussi une nature d’artiste, un type qui, dans un autre milieu, eût pris les proportions d’un Gondi, dont il avait un peu imité la jeunesse. Retiré du mouvement et du bruit, il vécut paisible après la révolution, et ne se mêla point aux ralliés, qu’il méprisait un peu, mais sans amertume et sans pédantisme. Une femme gouverna sa vie depuis lors, et le rendit heureux. Il fut toujours l’ami fidèle de ma grand’mère, et, pour mon père, il fut quelque chose comme un père et un camarade.

Mais le bel abbé avait la moralité des hommes aimables de son temps, moralité que les hommes d’aujourd’hui ne portent pas plus loin ; seulement, ils ne sont pas si aimables, voilà la différence. Mon grand-oncle était un composé de sécheresse et d’effusion, de dureté et de bonté sans égale. Il trouvait tout naturel de repousser le noble élan de Victoire.

« Qu’elle soit riche et qu’elle s’amuse, se disait-il dans son doux cynisme d’épicurien, cela vaudra bien mieux pour elle que d’être pauvre avec l’homme qu’elle aime. Que Maurice l’oublie et n’encourage pas ce dévouement romanesque ; cela vaudra bien mieux pour lui que de s’embarrasser d’un ménage et de contrarier sa mère. » Jamais il n’encouragea la passion de mon père ; mais jamais il ne travailla efficacement à la faire avorter, et quand Maurice épousa Victoire, il traita celle-ci comme sa fille, et ne songea qu’à la rapprocher de ma grand’mère.

Maurice revint à Nohant aux premiers jours de thermidor (derniers jours de juillet 1801), et y resta jusqu’à la fin de l’année. Avait-il résolu d’oublier Victoire pour faire cesser cette lutte avec sa mère ?

Ce n’est pas probable, puisqu’elle l’attendit à Paris et l’y retrouva plus épris que jamais. Mais je n’ai point de traces de leur correspondance pendant ces quatre mois. Sans doute c’était une correspondance un peu épiée à Nohant, et qu’on faisait disparaître à mesure.

FIN DU TOME DEUXIÈME.



HISTOIRE DE MA VIE.






HISTOIRE DE MA VIE PAR Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres ; Dignité envers soi-même ; Sincérité envers Dieu.

Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME TROISIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.



CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.

1802. Fragmens de lettres. Les beaux du beau monde. Études musicales. Les Anglais à Paris. Retour du luxe. — Fête du Concordat. La cérémonie à Notre-Dame. Attitude des généraux. — Deschartres à Paris. — Départ pour Charleville. — Réponse à Deschartres. — Déboires de la fonction d’aide-de-camp en temps de paix.


1802.

Maurice retourna à Paris vers la fin de 1801. Il écrivit avec la même exactitude que par le passé. Mais ses lettres ne sont plus les mêmes.

Ce ne sont plus les mêmes épanchemens, la même insouciance, ou, s’il y a insouciance, elle est parfois un peu forcée. Évidemment, la pauvre mère a une rivale ; sa tendre jalousie a fait éclore le mal qu’elle redoutait.

De frimaire an X, jusqu’en floréal de la même année, ses lettres contiennent des appréciations intéressantes sur le monde qu’il voit et qu’il traverse de sa pensée. Je ne sais où prendre, pour en donner ici un extrait. Toutes sont charmantes. Il y dépeint la société parisienne posant devant les Anglais venus à Paris avec Fox. Il raconte la fête du Concordat, et son opinion personnelle est celle du milieu militaire qui l’entoure ; mais je ne citerai dans ce feuilleton que les passages relatifs à sa propre histoire.

« Du 4 nivose an X.

« …. C’est aujourd’hui que nous avons célébré l’anniversaire du fameux passage[31]. Presque toute l’aile droite était réunie chez mon général. On ne se doutait pas qu’il y aurait des couplets. Je fis un gros paquet de mauvais vers que son domestique fut chargé d’apporter au milieu du dîner. Le général décachète avec empressement, et le voilà de pouffer de rire.

« C’était toute une relation héroïco-burlesque de l’affaire. Il la lut tout haut, et chacun de rire aussi, en se récriant sur la véracité des faits. Je fus vite deviné, et on voulut me faire chanter mon œuvre ; mais pour ne pas recommencer ce qui avait été déjà lu, je chantai une kyrielle d’autres couplets sur le même sujet. Cela m’a couvert de gloire à bon marché. On s’est levé de table en riant et en chantant, et en rentrant au salon, nous nous sommes tous embrassés les uns les autres, Dupont commençant par moi. Si jamais on a vu de l’égalité et de la fraternité régner tout de bon parmi quelques hommes, c’était bien entre nous dans ce moment là. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Tous les aimables de la société *** sont les freluquets les plus conditionnés que je connaisse. Ils parlent pendant une heure pour ne rien dire, décident de tout à tort et à travers, et ont tellement à cœur, sous prétexte de belles manières, de se copier les uns les autres, que qui en a vu un seul les connaît tous. Il faut vivre dans le monde, dis-tu, c’est possible, ma bonne mère ; mais il n’y a rien de plus sot que tous ces gens qui n’ont pour tout mérite qu’un nom dont l’éclat ne leur appartient pas. »

« …. Avec mon maître de composition et mon piano de louage, je m’amuse beaucoup mieux que dans le monde ; et, la nuit, quand je me suis oublié à travailler la musique jusqu’à trois heures du matin, je sens que je suis beaucoup plus calme et plus heureux que si j’avais été au bal. Je m’entête à devenir bon harmoniste, et j’y réussirai. Je ne néglige pas non plus mon violon. Je l’aime tant ! Mes finances ne sont pas dans un très bel état. J’ai été obligé de me rééquiper des pieds à la tête pour aller à la parade. Mais comme je me pique d’être un enfant d’Apollon, si je suis gueux, c’est dans l’ordre.

« J’ai vu Lejeune au spectacle. Il m’a cherché dans tout Paris, lorsqu’il faisait son tableau de la bataille de Marengo. Il dit qu’il ne se console pas de ne pas avoir eu ma tête sous la main pour la placer dans cette composition.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« J’ai fait connaissance avec plusieurs grandes dames. Mme d’Esquelbee, qui a daigné me trouver fort bien, à ce qu’on m’a dit ; Mme de Flahaut, qui vient de faire paraître un roman que j’ai la grossièreté de n’avoir pas lu, et Mme d’Andlaw. — Réné est toujours le meilleur des amis, mais il a un grand défaut, c’est de boire de l’eau comme un canard. Heureusement cela n’est pas contagieux…… »

« Je te jure par tout ce qu’il y a de plus sacré que V… travaille et ne me coûte rien. Je ne comprends pas que tu t’inquiètes tant. Jamais je n’entretiendrai une femme tant que je serai un pauvre diable, puisque je serais forcé de l’entretenir à tes frais. En outre, tu ne la connais pas, et tu la juges sur le dire de Deschartres qui la connaît encore moins. Ne parlons pas d’elle, je t’en prie, ma bonne mère, nous ne nous entendrions pas ; sois sûre seulement que j’aimerais mieux me brûler la cervelle que de mériter de toi un reproche, et que te faire de la peine est le plus mortel chagrin qui me puisse arriver…….

« Je n’en finirais pas si je voulais te raconter tous les ridicules de cette belle jeunesse. Les Anglais les sentent bien, et j’enrage de les voir rire sous cape, sans pouvoir trouver qu’ils ont tort de mépriser dans leur ame de pareils échantillons de notre nation. Il y en a d’autres qui essaient gauchement de les singer et qui n’ont à cœur que de déprécier leur patrie devant les étrangers. C’est quelque chose de révoltant, et les étrangers en haussent les épaules tout les premiers. Tous ces jeunes lords qui sont militaires chez eux me questionnent avec avidité sur notre armée, et je leur réponds avec feu par le récit de nos immortels exploits, qu’ils ne peuvent s’empêcher d’admirer aussi. Je leur recommande surtout de ne pas juger de l’esprit public par ce qu’ils entendent dire aux gens du monde. Je leur soutiens que l’esprit national est aussi fort chez nous que chez eux. Ils en douteraient s’ils pouvaient oublier nos triomphes. Mais tu comprends que je sors de ce monde-là plus triste et plus désabusé.

Bonsoir, ma bonne mère. Je t’aime plus que ma vie. Je rosse le municipal. J’envoie à ma bonne son dé à coudre et à ouvrer. »

« 24 pluviose.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Tout est terminé avec mes neveux. Outre la maison, me voilà possesseur d’une somme de 40,000 fr. Diable ! jamais je ne me serais cru si riche. Tu vas prendre là-dessus tout de suite dix mille francs pour payer toutes tes dettes. Pernon, Deschartres et ma bonne[32]. Je ne veux pas qu’ils attendent ; je veux que tu te débarrasses de tous ces petits chagrins-là. Tu as fait plus pour moi que je ne pourrai jamais te rendre. Ainsi, ma bonne mère, pas de CHICANE là-dessus, ou je te fais un procès pour te forcer à recevoir mon argent. Avec le revenu de la maison et mon traitement, me voilà à la tête de 7,840 fr. de rente. Ma foi, c’est bien joli, et il n’y a pas de quoi se désespérer. Avec le revenu de Nohant, nous voilà réunissant 16,000 fr.[33] de rente à nous deux, dont nous pouvons jouir l’année prochaine, et sans dettes ; c’est superbe, et je suis bien heureux de te voir à l’abri de toute inquiétude. Paie, paie tout ce que tu dois, et quand il ne me resterait que la moitié de ces 40,000 fr., je t’assure que ce serait bien assez.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Mme de Béranger t’a mandé la mort du duc de Bouillon. Beaumont en est fort affecté, car, malgré leurs discussions, ils s’aimaient véritablement comme deux frères.

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« Du 24 ventose (mars).
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Mon général est très bien, pour le coup, avec Bonaparte. Celui-ci l’a envoyé chercher, et, après quelques reproches obligeans sur son éloignement, il lui a donné le commandement de la 2e division militaire, forte de vingt-cinq mille hommes. Elle occupe les Ardennes et le pays de Luxembourg. Ainsi nous voilà en pleine activité. Bonaparte a ajouté qu’aussitôt qu’il verrait quelque emploi plus avantageux, il lui en fît la demande.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« L’arrivée de ma jument m’a fait grand plaisir. Le bois de Boulogne est charmant : il est nouvellement percé, et il y a tous les jours une telle quantité de calèches et de voitures de toute espèce, que la garde est obligée d’y faire la police comme à Longchamps. C’est inconcevable de voir cela, quand nous sommes à peine sortis d’une révolution où toute richesse semblait anéantie. Eh bien ! il y a cent fois plus de luxe que sous l’ancien régime. Quand je me rappelle la solitude du bois de Boulogne en 94, lors de mon exil à Passy, je crois rêver de m’y trouver aujourd’hui comme porté par la foule. C’est une foule d’Anglais, d’ambassadeurs étrangers, de Russes, etc., étalant une magnificence que le monde de Paris veut éclipser à son tour. Longchamps sera splendide.

….. On tire en ce moment le canon pour la signature de la paix. Les mères et les femmes se réjouissent ; nous autres, nous faisons un peu la grimace. »

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« Paris, le 23 germinal (avril).

« Paris commence à m’ennuyer passablement. C’est toujours la même chose : des grands airs, de grandes vanités et des ambitions mal dissimulées qui ne demandent qu’à être caressées pour se montrer.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« On prépare un grand déjeuner à la Porte-Maillot… Tous les aimables y seront : ils paient un louis par tête pour avoir deux fenêtres entre trente. Il n’y aura que des gens titrés, les Biron, les de l’Aigle, les Périgord, les Noailles[34]. Ce sera charmant. Je n’irai fichtre pas !

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« Paris, le 30 germinal an X.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Les journaux t’ont sans doute fait un récit très pompeux de la fête du Concordat. J’étais du cortége à cheval, avec le général Dupont, qui en avait reçu l’ordre, ainsi que tous les généraux actuellement à Paris. Ils y ont donc tous figuré, à peu près comme des chiens qu’on fouette. Nous avons défilé dans Paris aux acclamations d’une multitude qui était plus charmée de l’appareil militaire que de la cérémonie en elle-même. Nous étions tous très brillans, et pour ma part, j’étais magnifique, Pamela[35] et moi, dorés de la tête aux pieds. Le légat était en voiture et la croix devant lui, dans une autre voiture[36].

Nous n’avons mis pied à terre qu’à la porte de Notre-Dame, et tous ces beaux chevaux richement caparaçonnés, qui piaffaient et se querellaient autour de la cathédrale, offraient un coup d’œil singulier. Nous sommes entrés dans l’église aux sons de la musique militaire, qui a cessé tout d’un coup à l’approche du dais, sous lequel les trois consuls se sont placés et ont été conduits en silence, et même assez gauchement, jusqu’à l’estrade qui leur était destinée. Le dais sous lequel ont été reçus les consuls avait l’air d’un baldaquin de lit d’auberge : quatre mauvais plumets et une méchante petite frange. Celui du cardinal était quatre fois plus riche et la chaire splendidement drapée. On n’a pas entendu un mot du discours de M. de Boisgelin. J’étais à côté du général Dupont, derrière le premier consul. J’ai parfaitement joui de la beauté du coup d’œil et du Te Deum. Ceux qui étaient au milieu de l’église n’ont rien entendu. Au moment de l’élévation les trois consuls ont mis genou en terre. Derrière eux étaient au moins quarante généraux, parmi lesquels Augereau, Masséna, Macdonald, Oudinot, Baraguey-d’Hilliers, Le Courbe, etc. Aucun n’a bougé de dessus sa chaise, ce qui faisait un drôle de contraste. En sortant, chacun est remonté sur son cheval et s’est en allé de son côté, de sorte qu’il n’y avait plus que les régimens et la garde dans le cortége. Il était cinq heures et demie et l’on mourait d’ennui, de faim et d’impatience. Quant à moi, j’étais monté à cheval à neuf heures du matin sans déjeuner, avec la fièvre qui continue à me tourmenter. J’ai été dîner chez Scévole, et aujourd’hui je t’écris de chez mon général. J’ai vu Corvisart, médecin du premier consul. Il me promet que, dans deux ou trois jours, je pourrai voyager et aller t’embrasser avant de partir pour notre quartier général. Je crois que l’impatience de te revoir m’empêche de guérir. J’embrasse le municipal. Il eût fait bien de l’effet à la cérémonie avec son écharpe et ses adjoints. »


C’était là un spectacle qu’on craignait de donner au peuple parisien. On négocia, et il fut convenu que cette croix serait portée dans l’une des voitures qui devaient précéder celle du légat. » (M. THIERS, Histoire du Consulat et de l’Empire, tome 3, livre 14.) Après un mois de séjour auprès de sa mère, Maurice quitte Nohant, passe deux ou trois jours à Paris, et va rejoindre son général à Charleville, où bientôt Victoire devait aller s’établir, en dépit des sermons de Deschartres, qui ne faisaient pas fortune, comme l’on voit, auprès de son élève. Ce pauvre pédagogue ne se décourageait pourtant pas. Il persistait à regarder Victoire comme une intrigante, et Maurice comme un jeune homme trop facile à tromper. Il ne voyait pas que l’effet de ce jugement erroné rendrait chaque jour mon père plus clairvoyant sur le désintéressement de son amie, et que plus on l’accuserait injustement, plus il lui rendrait justice et s’attacherait à elle. Deschartres, en cette circonstance, prit prétexte de ses affaires et accompagna Maurice à Paris, craignant peut-être qu’il n’y séjournât, au lieu d’aller à son poste. En même temps, ma grand’mère exprimait à son fils le désir de le voir marié, et cette inquiétude que lui causait la liberté du jeune homme, habituait le jeune homme à l’idée d’engager sa chère liberté. Ainsi, tout ce qu’on faisait pour le détacher de la femme aimée ne servait qu’à hâter le cours de la destinée.

Pendant ce court séjour à Paris avec son élève, Deschartres crut ne pas devoir le quitter d’un instant. C’était faire le précepteur un peu tard, avec un jeune militaire émancipé par de glorieuses et rudes campagnes. Mon père était bon, on le voit de reste par ses lettres, et, au fond, il aimait tendrement son pédagogue. Il ne savait pas le brusquer sérieusement, et il était assez enfant encore pour trouver un certain plaisir à tromper, comme un véritable écolier, la surveillance burlesque du bourru. Un matin, il s’esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du Palais-Royal, où ils s’étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble chez un restaurateur. À peine se sont-ils retrouvés, à peine Victoire a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouant le rôle de Méduse, se présente au devant d’eux. Maurice paie d’audace, fait bonne mine à son argus, et lui propose de venir déjeûner en tiers. Deschartres accepte. Il n’était pas épicurien, pourtant il aimait les vins fins et on ne les lui épargna point. Victoire prit le parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s’humaniser un peu au dessert ; mais quand il s’agit de se séparer, mon père voulant reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses idées noires, et reprit tristement le chemin de son hôtel garni.

Le séjour de Charleville parut fort maussade à mon père jusqu’au moment où son amie vint s’y établir chez d’honnêtes bourgeois où elle payait une modique pension. Elle passait auprès d’eux pour être mariée secrètement avec mon père, mais elle ne l’était pas encore. Dès ce moment ils ne se quittèrent presque plus, et se regardèrent comme liés l’un à l’autre.

Ma bonne grand’mère ignorait tout cela. De temps en temps Deschartres, toujours aux aguets, de loin comme de près, faisait une découverte inquiétante et ne la lui épargnait pas. Il en résultait avec Maurice des explications qui la rassuraient pour un instant, mais qui ne changeaient rien à la situation de chacun.

« Charleville, le 1er messidor (juin).
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Nous faisons un étalage du diable avec nos grands plumets, nos dorures et nos beaux coursiers. Il est parlé de nous jusqu’à Soissons et jusqu’à Laon patrie de Jean-François Deschartres ! Mais tant de gloire nous touche peu, et nous aimerions mieux être moins propres que d’user notre ardeur à faire la parade. En outre, on est curieux et bavard ici comme à La Châtre. Le général a voulu déjà tenter quelque aventure, mais il n’eut pas parlé deux fois à la même femme, qu’il s’éleva une clameur immense dans les trois villes de Sedan, Mézières et Charleville. »

« Charleville, 1er thermidor (juillet).

« Voilà une singulière fantaisie de mon général. Il ne savait que vaguement que j’étais le petit-fils du maréchal de Saxe, et il s’est mis à m’interroger là-dessus en détail. Quand il a appris que tu avais été reconnue par acte du parlement, et que le roi de Pologne était mon aïeul, tu n’as pas d’idée de l’effet que cela a produit sur lui. Il m’en parle vingt fois le jour, il m’accable de questions.

Malheureusement, je ne me suis jamais occupé de tout cela, et il m’est impossible de lui tracer mon arbre généalogique. Je ne me souviens pas du nom de ta mère, et je ne sais pas du tout si nous sommes parens des Levenhaupt. Il faut que tu cèdes à sa fantaisie et que tu me renseignes sur tout cela. Il veut m’envoyer en Allemagne avec des lettres de recommandation du ministre de l’intérieur et des généraux Marceau et Macdonald, afin de me faire reconnaître comme le seul rejeton existant du grand homme.

« Je me garderai bien de donner dans de pareilles extravagances, mais je ne veux pas brusquer trop cette manie de Dupont, parce qu’il prétend qu’avec mon nom je dois être fait capitaine, et qu’il se fait fort de m’obtenir ce grade incessamment. Je crois l’avoir mérité par moi-même, et je le laisserai agir. Te souviens-tu du temps où je ne voulais pas être protégé ? C’était avant d’être militaire ; j’avais des illusions sur la vie, et je m’imaginais qu’il suffisait d’être brave et intelligent pour parvenir. La République m’avait mis ce fol espoir dans la tête ; mais à peine ai-je vu ce qui en est que j’ai reconnu que le régime d’autrefois n’est guère changé ; et Bonaparte en est, je crois, plus épris qu’il n’en a l’air. » À M. Deschartres. « Charleville, 8 thermidor an X.

« Vous êtes bien aimable, mon ami, de vous donner tant de peines pour mes affaires. Croyez que je sens vivement le prix d’un ami tel que vous : vous mettez à tout ce qui me regarde un zèle que je ne puis trop reconnaître ; mais laissez-moi vous dire, sans circonlocution, qu’à certains égards ce zèle va trop loin ; non que je veuille vous dénier le droit de vous occuper de ma conduite, comme vous vous occupez de mes affaires et de ma santé : ce droit est celui de l’affection, et je saurai le subir quand même il me blesserait ; je crois vous l’avoir prouvé déjà en des circonstances délicates ; mais l’ardeur de ce zèle vous fait voir en noir et prendre au tragique des choses qui ne le sont pas. C’est donc voir faux, et l’amitié que je vous porte ne m’oblige pas à me tromper avec vous.

« Quand, par exemple, vous me pronostiquez qu’à trente ans, j’aurai les infirmités de la vieillesse, et que, par là, je deviendrai inhabile aux grandes choses, et tout cela, parce qu’à vingt-quatre ans j’ai une maîtresse, vous ne m’effrayez pas beaucoup. En outre, vous jouez de malheur dans votre raisonnement quand vous me proposez l’exemple de mon grand-père le maréchal, qui fut précisément d’une galanterie dont je n’approche pas, et qui n’en gagna pas moins la bataille de Fontenoy à 45 ans. Votre Annibal était un sot de s’endormir à Capoue avec son armée ; mais, nous autres Français, nous ne sommes jamais plus robustes et plus braves que quand nous sortons des bras d’une jolie femme. Quant à moi, je crois être beaucoup plus sage et plus chaste en me livrant à l’amour d’une seule qu’en changeant tous les jours de caprice, ou en allant voir les filles, pour lesquelles je vous avoue que je ne me sens pas de goût.

« Il est vrai que, pour être conséquent avec vous-même, il vous plaît de traiter de fille la personne à laquelle je suis attaché. On voit bien que vous ne savez pas plus ce que c’est qu’une fille que vous ne savez probablement ce que c’est qu’une femme. Moi, je vais vous l’apprendre, car j’ai un peu connu déjà la vie de hussard, et c’est parce que je l’ai connue que j’ai eu hâte d’en sortir. Nous avons rompu assez de lances sur ce sujet pour qu’il me semble inutile d’y revenir, mais puisque vous persistez à l’accuser, je persisterai à défendre celle que j’aime.

« Une fille, puisqu’il faut encore vous l’expliquer, est un être qui spécule, et vend son amour. Il y en a beaucoup dans le grand monde, bien qu’elles aient de grands noms et des maisons très fréquentées. Je ne vivrais pas huit jours avec elles. Mais une femme qui s’attache à vous en vous rencontrant dans le malheur, qui vous a résisté lorsque vous étiez dans une situation brillante en apparence et qui vous cède en vous voyant couvert de haillons et mourant de faim (c’est ainsi que j’étais en sortant des mains des Croates), une femme qui vous garde la plus stricte fidélité depuis le jour où elle vous a aimé, et qui, lorsque vous voulez lui assurer quelques ressources, au moment où vous venez de recueillir un petit héritage, vous jette au nez et foule aux pieds avec colère vos billets de cent louis, puis les ramasse et les brûle en pleurant ! non, cent fois non, cette femme n’est pas une fille, et on peut l’aimer fidèlement, sérieusement, et la défendre envers et contre tous. Quel que soit le passé d’une telle femme, il n’y a qu’un lâche qui puisse le lui reprocher, quand il a profité de son amour, quand il a reçu d’elle des services ; et vous savez très bien que sans V… j’aurais eu beaucoup de peine à revenir en France.

Les circonstances décident de nous, et souvent malgré nous, dans la première jeunesse, lorsque nous sommes sans ressources et sans appui.

Les femmes, plus faibles que nous et provoquées par nous qui nous faisons une gloire d’égarer leur faiblesse, peuvent se perdre aisément. Mais entourez les premières saintes du Paradis de tous les genres de séductions, mettez-les aux prises avec le malheur et l’abandon, et vous verrez si toutes s’en tireront aussi bien que certaines femmes dont vos arrêts croient faire une justice salutaire.

« Vous vous trompez donc, mon ami. Et voilà tout ce que j’ai à dire pour résister à des conseils que vous croyez bons, et que je regarde comme mauvais. Quant à ma mère, je vous prie de ne point me recommander de la chérir. Je n’ai besoin pour cela des encouragemens de personne. Jamais je n’oublierai ce que je lui dois ; mon amour et ma vénération pour elle sont à l’abri de tout. Adieu, mon cher Deschartres, je vous embrasse de tout mon cœur. Vous savez mieux que tout autre combien il vous est attaché.

« maurice dupin. »


De Maurice à sa mère.

« Eh bien ! oui, ma bonne mère, je te l’avoue, je suis, non pas triste comme tu le crois, mais assez mécontent de la tournure que prennent mes affaires. Voilà de grands changemens dans les affaires publiques, et qui ne nous promettent rien de bon[37]. Certainement cela lève toutes les difficultés qui auraient pu surgir à la mort du premier consul ; mais c’est un retour complet à l’ancien régime ; et, en raison de la stabilité des premières fonctions de l’Etat, il n’y aura guère moyen de sortir des plus humbles. Il faudra se tenir là où le hasard vous aura jeté, et ce sera comme autrefois, où un brave soldat restait soldat toute sa vie, tandis qu’un freluquet était officier selon le bon plaisir du maître. Tu verras que tu ne te réjouiras pas bien longtemps de cette espèce de restauration monarchique, et que pour moi, du moins, tu regretteras les hasards de la guerre et la grande émulation républicaine.

« Le poste que j’occupe n’est pas désagréable en soi-même, et, en temps de guerre, il est brillant, parce qu’il nous expose et nous fait agir : mais en temps de paix, il est assez sot, et, entre nous soit dit, peu honorable. Nous ne sommes après tout, que des laquais renforcés. Nous dépendons de tous les caprices d’un général. Si nous voulons sortir, il faut rester ; si nous voulons rester, il faut sortir. À la guerre, c’est charmant : ce n’est pas au général que nous obéissons. Il représente le drapeau de la patrie. C’est pour le salut de la chose publique qu’il dispose de nos volontés, et quand il nous dit : « Allez à droite ; si vous n’y êtes pas tué vous irez ensuite à gauche ; et si vous n’êtes pas tué à la gauche, vous irez ensuite en avant, « c’est fort bien ; c’est pour le service, et nous sommes trop heureux de recevoir de pareils ordres. Mais en temps de paix, quand il nous dit : « Montez à cheval pour m’accompagner à la chasse, ou venez faire des visites avec moi pour me servir d’escorte, « ce n’est plus si drôle. C’est à son caprice personnel que nous obéissons. Notre dignité en souffre, et la mienne est je l’avoue, à une rude épreuve. Dupont est pourtant d’un excellent caractère et peu de généraux sont aussi bienveillans et aussi expansifs : mais enfin, il est général et nous sommes aides-de-camp, et s’il ne faisait de nous ses domestiques, nous ne lui servirions à rien, puisqu’il n’y a rien autre chose à faire.

Decouchy, qui est chef d’état-major, prend patience, quoique avant-hier, il ait eu une petite mortification assez dure. Le général était chez sa maîtresse et l’a fait attendre trois heures dans la cour. Il a failli le planter là et envoyer tout au diable. Morin est très insouciant et répond toujours qu’importe ? à tout ce qu’on lui dit. Moi, je me dis en moi-même :

      Il importe si bien, que, de tous vos repas,
         Je ne veux en aucune sorte,
      Et je ne voudrais même pas, à ce prix, un trésor.

si bien que j’ai le plus grand désir d’aller rejoindre mon régiment, et je vais écrire pour cela à Lacuée, qui est le grand faiseur et le grand réformateur.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« En raison de ma haute valeur et de ma belle conduite dans les épreuves, j’ai été nommé compagnon ces jours-ci, et je serai maître incessamment. »



CHAPITRE DIX-HUITIÈME.

Suite des amours. — Séparation douloureuse. — Retour à Paris. — Ces dames. Le beau monde. La faveur. — M. de Vitrolles. M. Hékel. Eugène Beauharnais et lady Georgina.


An XI. — LETTRE I.

De Maurice Dupin à sa mère.


« Charleville, 1er vendémiaire (22 septembre 1802).

« Ta lettre, ma bonne mère, que je reçois à l’instant, me rend au bonheur : tu m’y moralises, tu m’y grondes tout au long, mais c’est avec ton amour maternel que je possède toujours, que rien ne peut me remplacer, et de la perte duquel je ne me consolerais jamais : entends-tu bien, parce que rien ne pourrait me dédommager. En dépit de ton mécontentement, tu me portes toujours la même tendresse : conserve-la-moi toujours, ma bonne mère, je n’ai jamais cessé de la mériter. Je te l’avouerai, je craignais que quelque nouveau rapport mensonger, quelque apparence trompeuse ne l’eussent momentanément refroidie dans ton cœur. Cette idée me poursuivait partout : mon ame en était oppressée, mon sommeil troublé ; enfin, tu viens de me rendre à la vie !

« Et cet original de Deschartres qui me mande, il y a deux jours, que tu ne m’écriras peut-être pas de longtemps, à cause des chagrins que je te donne ! Je lui ai trop prouvé qu’il avait tort. Il s’en venge en me faisant souffrir, en me prenant par l’endroit le plus sensible.

Avec tant de bonnes qualités, c’est cependant un ours qui vous griffe quand il ne peut vous assommer. Il m’a écrit des volumes tout le mois dernier pour me prouver, avec sa politesse accoutumée que j’étais un homme déshonoré, couvert de boue. Rien que ça ! Belle conclusion, et digne des exordes dont il me régalait : mais je les lui passe de bien bon cœur à cause du motif qui allume son courroux et son zèle. Je n’ai pas encore répondu à sa dernière lettre, mais je me réserve cette petite satisfaction, tout en lui envoyant un bel et bon fusil à deux coups, pour qu’il te fasse manger des perdrix s’il n’est pas trop maladroit.

Non, ma bonne mère je n’ai jamais voulu séparer mon existence de la tienne, et si je suis devenu ivrogne et mauvaise compagnie comme tu m’en accuses, dans les camps et bivouacs, ce que je ne crois pas, sois sûre que, du moins, dans cette vie agitée, je n’ai rien perdu de mon amour pour toi. Si j’ai fait, sans te consulter, la démarche d’écrire à Lacuée pour tâcher de rentrer dans mon régiment, c’est que le temps pressait, qu’il m’eût fallu attendre ta réponse, et perdre ainsi le peu de jours que j’avais pour espérer un bon résultat. Maintenant tout est consommé, Lacuée ne m’a pas laissé la moindre espérance. En vertu des nouveaux arrêtés, je dois rester auprès de Dupont ; je me résigne, et la satisfaction que tu en ressens diminue d’autant ma contrariété……………….

« Adieu, ma bonne mère : crois que ton bonheur peut seul faire le mien, et qu’il entrera toujours comme cause première dans toutes mes actions comme dans toutes mes pensées. Je t’embrasse de toute mon ame.

« Mon Dieu, que l’idée de Miemié m’afflige ; je ne peux pas me persuader cela. Parle-lui de moi, je t’en prie[38].

« Et Auguste qui est nommé receveur de la ville de Paris ! Je lui en ai fait mon compliment. »


LETTRE III.

« De Sillery, chez M. de Valence (sans date).

« Tu l’as voulu, tu l’as exigé, tu m’as mis entre ton désespoir et le mien. J’ai obéi. V….. est à Paris. J’ai voulu, j’ai fait l’impossible. Mais, pour l’éloigner ainsi, il fallait bien veiller à son existence. Je me suis fait avancer soixante louis par le payeur de la division sur mes appointemens, et j’ai exigé qu’elle allât travailler à Paris. Au moment du départ, elle m’a renvoyé l’argent.

J’ai couru après elle, je l’ai ramenée, nous avons passé trois jours ensemble dans les larmes. Je lui ai parlé de toi, je lui ai fait espérer qu’en la connaissant mieux un jour, tu cesserais de la craindre. Elle s’est résignée, elle est partie. Mais ce n’est peut-être pas trop le moyen de se guérir d’une passion que de l’exposer à de telles épreuves. Enfin, je ferai pour toi ce que les forces humaines comportent. Mais ne me parle plus tant d’elle. Je ne peux pas encore te répondre avec beaucoup de sangfroid. » Ma grand’mère, voyant aux lettres suivantes que son cher Maurice était mortellement triste, l’appela auprès d’elle, et obtint du général Dupont qu’il lui permettrait d’aller à Paris faire des démarches pour son avancement. C’était un prétexte pour l’attirer à Nohant ; mais il n’y alla que plus tard. Il fut retenu à Paris par son amour, usant aussi auprès de sa mère du prétexte de ces mêmes démarches. Il désirait vivement alors entrer dans la garde du premier consul. Il fit quelques efforts sans succès, comme il était facile de le prévoir, car il était trop préoccupé pour être un solliciteur actif, et trop naïvement fier pour être un heureux courtisan. J’ai entendu souvent ses amis s’étonner qu’avec tant de bravoure, d’intelligence et de charme dans les manières, il n’ait pas eu un plus rapide avancement. Moi, je le conçois bien. Il était amoureux, et, pendant plusieurs années, il n’eut pas d’autre ambition que celle d’être aimé ; ensuite, il n’était pas homme de cour, et on n’obtenait déjà plus rien sans se donner beaucoup de peine. Puis vinrent pour Bonaparte des préoccupations sérieuses. L’affaire de Pichegru, Moreau et Georges, celle du duc d’Enghien, et les événemens, expliquent le mouvement qui se fit dans son esprit, pour rapprocher de lui les noms du passé, puis pour les en éloigner, puis enfin pour les rapprocher encore et se réconcilier avec eux.

SUITE DE FRAGMENS DE LETTRES.

« Paris, 18 frimaire an XI (décembre 1802).
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« J’ai enfin vu Caulaincourt, et ce n’est pas sans peine ; mais, ma foi, j’ai été bien inspiré de compter sur l’oubli de nos petites rancunes. À peine m’eut-il reconnu, qu’il embrassa cordialement l’ancienne ordonnance du père Harville, et me demanda de tes nouvelles avec un vif intérêt ; et à peine lui eus-je dit que je désirais entrer dans la garde, qu’il ne me donna pas le temps de lui demander de m’y aider. Il s’y offrit, et s’en chargea avec un empressement fort aimable. Il m’a demandé mes états de services, et promis de son propre mouvement de les présenter et de les faire lire, demain, au premier consul, à Saint-Cloud. Il m’a surtout recommandé de mettre en toutes lettres et fort apparentes sur ma demande, que je suis le petit-fils du maréchal de Saxe, m’assurant qu’il le fallait pour réussir. Mais la Suisse, mais Marengo ? lui disais-je. — Bien, bien, m’a-t-il répondu, le présent est beaucoup, mais le passé a une grande importance aujourd’hui. Parlez du héros de Fontenoy, et ne négligez rien de ce côté-là. Bien m’en avait pris d’avoir été dîner la veille chez Ordener et d’en avoir été reçu à bras ouverts, car il m’a demandé comment j’étais avec lui, et sur ma réponse il m’a assuré que tout cela irait sur des roulettes…………………… »

« Paris, 29 frimaire.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Auguste[39] a pris hier le costume grave de son emploi de trésorier de la ville de Paris. Il avait l’habit noir, l’épée, la bourse, et, dans cet équipage, il nous a fait mourir de rire. Il a toujours une figure superbe à qui tout sied, et il porte très bien ce costume, mais c’est si drôle de voir reparaître les habits de jadis ! René veut être préfet du palais et sa femme dame d’honneur. Je l’ai fait enrager hier en lui disant que pour le coup ces dames ne la verraient plus que de mauvais œil. Mais le premier consul a été si aimable et si galant avec elle, qu’elle subit le commun prestige, et finit par avouer que tous ces grands seigneurs sont fiers et insolens. Ils le sont, d’autant plus, pour la plupart, qu’ils recherchent aussi la faveur du maître. »

« Paris, le 14 pluviose.

« …. Ne me gronde pas, j’agis du mieux que je peux. Mais comment faire pour réussir quand on n’est pas né courtisan ! J’ai revu Caulaincourt hier. Il m’a fait déjeûner avec lui. Il m’a dit qu’il avait mis lui-même ma demande dans le portefeuille du premier consul, et même qu’il lui avait parlé de moi, mais que celui-ci lui avait répondu : Nous verrons cela. C’est peut-être bien un refus anticipé.

Que veux-tu que j’y fasse ? C’est Bonaparte lui-même qui m’a l’ait entrer dans l’état-major, et c’est Lacuée qui me l’a conseillé. À présent, Lacuée dit que cela ne vaut pas le diable, et Bonaparte ne nous permet pas d’en sortir. Ce sera une grande faveur si cela m’arrive, mais je ne suis pas homme à me mettre à plat-ventre pour obtenir une chose si simple et si juste. Je n’ose pourtant pas y renoncer, car tout mon désir est de me fixer à Paris, si la paix continue. Comme cela, nous nous arrangerions pour que tu vinsses y passer les hivers, et nous ne vivrions pas éternellement séparés, ce qui rend mon état aussi triste pour moi que pour toi-même. Je n’y mets ni insouciance ni lenteur, mais tu ne m’as pas élevé pour être un courtisan, ma bonne mère, et je ne sais pas assiéger la porte des protecteurs. Caulaincourt est excellent pour moi, il a recommandé devant moi à son portier de me laisser toujours entrer quand je me présenterais, à quelque moment que ce fût. Mais il sait bien que je ne suis pas de ceux qui abusent, et s’il veut me servir réellement il n’a pas besoin que je l’importune. Je vais ce soir chez le général Harville, c’est son jour de réception. J’y vais chapeau sous le bras, culotte et bas de soie noirs, frac vert : c’est, à présent, la tenue militaire !…. Ne me dis donc plus que tu vas tâcher de penser à moi le moins possible. Je ne suis déjà pas si gai. Et que veux-tu que je devienne si tu ne m’aimes plus ?……………

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« Paris, le 27 pluviose.

« J’ai revu S*** chez ***, à un fort beau souper qu’il a donné à Mme de Tourzelle, et j’en ai été enchanté. Quant au reste, tant mâles que femelles, c’est toujours la même nullité, la même sottise. Le grand monde n’a point changé et ne changera point. J’en excepte quelques-uns seulement, et surtout Vitrolles, qui a de l’esprit et du caractère[40]. »

« Paris, le 7 ventose.

« Caulaincourt a reparlé de moi au premier consul. Il avait égaré ma demande et lui en a redemandé une autre. Est-ce à dire que je dois espérer ? Ah ! si le grand homme savait comme j’ai envie de l’envoyer paître, et de ne plus me ruiner sans gloire à son service ! Qu’il nous donne encore de la gloire s’il veut faire sa paix avec moi. Le malheur est que cela lui est parfaitement égal pour le moment.

« Du 28 ventose (mars 1803).

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« Je vois souvent mon ami Hékel. Comme il demeure fort loin, nous faisons chacun la moitié du chemin, nous nous joignons aux Tuileries, et là nous arpentons tout le jardin en babillant et en raisonnant à perte de vue. C’est vraiment l’homme le plus instruit et le plus éloquent que j’aie jamais rencontré, et il a des sentimens si nobles que je me sens toujours meilleur quand je le quitte que quand je l’aborde. Il sollicite en ce moment une place de proviseur dans un lycée ; je ferai présenter sa note à Bonaparte par Dupont.

Réussirai-je ? Je me ferais volontiers intriguant pour l’amour de ce digne homme ; mais l’esprit du gouvernement est de ne donner qu’à ceux qui ont déjà, et c’est assez l’histoire de tous les grands pouvoirs………. » « Le vendredi-saint.

« René a donné ces jours-ci un très beau déjeûner, où étaient Eugène Beauharnais, Adrien de Mun, mylord Stuart, Mme Louis Bonaparte, la princesse Dolgorouky, la duchesse de Gordon, Mme d’Andlaw et lady Georgina, nièce de la duchesse de Gordon. Cela se faisait à l’intention d’Eugène, qui est amoureux et aimé de lady Georgina, laquelle passe dans le grand monde pour un astre de beauté. Il ne lui manque, pour mériter sa réputation, que d’avoir une bouche et des dents. Mais, sur cet article, Eugène et elle n’ont rien à se reprocher. La duchesse ne demanderait pas mieux que de la lui faire épouser ; mais ce cher beau-père Bonaparte n’entend point de cette oreille-là. La tante va partir pour l’Angleterre, et les amans se désolent. Voilà comment la grandeur rend les gens heureux ! »


« Du 29 germinal (avril).

« Je pars dans trois jours pour Chenonceaux avec René. Envoie-moi les chevaux jusqu’à Saint-Agnan, et dans cinq jours je suis dans tes bras. Oui, oui, il y a bien longtemps que je devrais y être. Tu en as souffert ; moi aussi. Tu vas me promener dans tes nouveaux jardins, et me prouver que la Grenouillère est devenue le lac de Trasimène, les petites allées des routes royales, le pré une vallée suisse, et le petit bois la forêt Hercinie. Oh ! je ne demande pas mieux ! Je verrai tout cela par tes yeux. Je le verrai en beau, puisque je serai près de toi. »



CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.

Séjour à Nohant, retour à Paris et départ pour Charleville. — Bonaparte à Sedan. — Le camp de Boulogne. — Canonnade avec les Anglais ; le général Bertrand. — Adresse de l’armée à Bonaparte, pour le prier d’accepter la couronne impériale. — Ma mère au camp de Montreuil ; retour à Paris. — Mariage de mon père. Ma naissance.


Après avoir passé trois mois auprès de sa mère, qu’il accompagna aux eaux de Vichy, mon père, rappelé par un arrêté des consuls qui prescrivait à tous les généraux de réunir leurs subordonnés autour d’eux, revint à Paris, où l’on commençait à parler de l’expédition d’Angleterre.

« Quant à mes affaires d’argent, je ne veux pas que tu m’en parles, ni que tu me consultes sur quoi que ce soit. Je regarde l’argent comme un moyen, jamais comme un but. Tout ce que tu feras sera toujours sage, juste, excellent à mes yeux. Je sais bien que plus tu auras, plus tu me donneras. C’est une vérité que tu me démontres tous les jours. Mais je ne veux pas que, pour quelques arpens de terre de plus ou de moins, tu te prives de la moindre chose. L’idée d’hériter de toi me donne le frisson, et je ne peux pas me soucier de ce qui sera après toi, car, après toi, il n’y aura plus pour moi que douleur et solitude. Le ciel me préserve de faire des projets pour un temps que je ne veux pas prévoir, et dont je ne peux pas seulement accepter la pensée. »

« Du 10 thermidor.
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« Je pars pour Sedan, où Bonaparte va passer et où nous devons aller à sa rencontre le 18 ou le 20. »

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« Du 15 thermidor, à Charleville (août 1803).

« Je suis arrivé hier, j’ai trouvé Dupont très goguenard et fort peu touché de ma fièvre. Nous attendons Bonaparte d’un moment à l’autre.

Il n’y a rien de plaisant comme la rumeur qui règne ici. Les militaires se préparent à la grande revue. Les administrateurs civils composent des harangues. Les jeunes bourgeois s’équipent et se forment en garde d’honneur. Les ouvriers décorent partout, et le peuple bâille aux mouches. Nous avons réuni à Sedan trois régimens de cavalerie et quatre demi-brigades. Nous faisons l’exercice à feu, et nous manœuvrons dans la plaine. C’est tout ce qu’il y aura de beau, car le reste est fort mesquin et arrangé sans goût. L’illumination du premier jour absorbera toutes les graisses et chandelles de la ville ; heureusement pour le lendemain qu’il fait clair de lune.

« Je profiterai de l’occasion pour faire demander par Dupont au premier consul une lieutenance dans sa garde, et comme il n’a encore jamais rien demandé pour moi, peut-être voudra-t-il bien s’en charger. Mais je ne me flatte pas. Le bonheur de vivre à Paris et de t’y amener est un trop beau rêve. Je ne suis pas homme à réussir en temps de paix. Je ne suis bon qu’à donner des coups et à en recevoir : présenter des placets et obtenir des grâces n’est pas mon fait. Dupont n’est pas du tout enthousiasmé de l’idée d’une descente en Angleterre. Soit humeur, soit défiance, il n’a pas le désir de s’en mêler. J’ai vu Masséna à Ruel le lendemain de mon départ pour Sedan, et il m’a presque promis, en cas de descente, que nous voguerions de compagnie. Voilà mon plan, faire la guerre ou rester à Paris, car la vie de garnison m’est odieuse.

« Je crains, ma bonne mère, que cette sécheresse excessive ne te fasse souffrir. Tu es si bonne que tu ne me parles que de moi dans tes lettres, et je ne sais pas comment tu te portes. » ……………… « De Paris, le 8 fructidor an XI.

…………………………… « Dupont m’avait fait les plus belles promesses : il ne les a pas tenues. Pendant huit jours qu’il a passés avec le premier consul, il n’a pas trouvé une minute pour lui parler de moi. Caulaincourt, qui accompagnait Bonaparte à Sedan et qui m’a témoigné beaucoup d’amitié, m’avait dit, en y arrivant : « Eh bien ! voilà une belle occasion pour vous faire proposer par votre général ! » En partant, il a été stupéfait de l’indifférence de Dupont pour nous tous. Alors il s’est ouvert à moi sur les fluctuations d’idées du premier consul. Ainsi, quand cet hiver il lui a demandé pour moi une lieutenance dans sa garde, et qu’il m’a proposé comme petit-fils du maréchal de Saxe, Bonaparte lui a répondu : « Point, point : il ne me faut pas de ces gens-là ! » À présent, il paraît que ce titre me servirait au lieu de me nuire, parce que le premier consul a déjà changé de manière de voir. » Dégoûté, comme on vient de le voir, d’être attaché à l’état-major, Maurice fait, dès les premiers jours de l’an XII, des tentatives sérieuses pour rentrer dans la ligne. Dupont se repent de l’avoir blessé et présente une demande pour lui obtenir le grade de capitaine.

Lacuée apostille sa demande. Caulaincourt, le général Berthier, M. de Ségur, beau-père d’Auguste de Villeneuve, font des démarches pour le succès de cette nouvelle entreprise, et, cette fois, c’est un motif sérieux pour que Maurice reste à Paris. Il écrit toujours assidûment à sa mère : mais il y a, dans ses lettres, tant de raillerie contre certaines personnes qui font le métier de courtisan avec une rare capacité, que je ne puis les transcrire sans blesser beaucoup d’individualités, et ce n’est pas mon but.

Mon père n’obtint rien et sa mère eût désiré en ce moment qu’il renonçât au service. Mais la voix de l’impitoyable honneur lui défendait de se retirer quand la guerre était sinon imminente, du moins probable. Il passa auprès d’elle les premiers mois de l’an XII (les derniers de 1803), et le projet de descente en Angleterre devenant de jour en jour plus sérieux, comme on croit facilement à ce qu’on désire, Maurice espéra conquérir l’Angleterre et entrer à Londres comme il était entré à Florence.

Il alla donc rejoindre Dupont aux premiers jours de frimaire, et quitta Paris en écrivant à sa mère, comme de coutume, qu’il n’y avait pas de danger, et que la guerre ne se ferait pas. « Je te prie de ne pas t’inquiéter de mon voyage sur les côtes, je n’y emploierai probablement pas d’autre arme que la lunette. » Il en fut ainsi, en effet, mais on sait comment Napoléon dut renoncer à un projet qui avait coûté tant d’argent, tant de science et de temps.

LETTRE I.

« Du camp d’Ostrohow, 30 frimaire an XII (octobre 1803).

« Me voilà encore une fois t’écrivant dans une ferme ou espèce de fief que j’ai érigé en quartier-général, en y attendant le général Dupont.

Ostrohow est un village charmant situé sur une hauteur qui domine Boulogne et la mer. Notre camp est disposé à la romaine. C’est un carré parfait. J’en ai fait le croquis ce matin, ainsi que celui de la position des autres divisions qui bordent la mer, et j’ai envoyé le tout dans une lettre au seigneur Dupont. Nous sommes dans la boue jusqu’aux oreilles. Il n’y a ici ni bons lits pour se reposer, ni bons feux pour se sécher, ni grands fauteuils pour s’étaler, ni bonne mère aux soins excessifs, ni chère délicate. Courir toute la journée pour placer les troupes qui arrivent, et dont les baraques ne sont pas encore faites, se crotter, se mouiller, descendre et remonter la côte cent fois par jour, voilà le métier que nous faisons. C’est la fatalité de la guerre, mais la guerre dépouillée de tous ses charmes, puisqu’il n’y a pas à changer de place et pas le moindre coup de fusil pour passer le temps, en attendant la grande expédition dont on ne parle pas plus ici que si elle ne devait jamais avoir lieu. Ne t’inquiète donc pas, ma bonne mère, rien n’est prêt, et ce ne sera peut-être pas d’un an que nous irons prendre des chevaux anglais. » LETTRE III.

« Du 7 pluviose an XII (Janvier 1804).

« Au camp d’Ostrohow.

« Il y a des momens de bonheur qui effacent toutes les peines ! Je viens de recevoir ta lettre du 26. Ah ! ma bonne mère, mon cœur ne peut suffire à tous les sentimens qui le pénètrent. Mes yeux se remplissent de larmes. Elles me suffoquent. Je ne sais si c’est de joie ou de douleur, mais à chaque expression de ton amour ou de ta bonté, je pleure comme si j’avais dix ans. Ô ! ma bonne mère, mon excellente mère, comment te dire la douleur que m’ont causée ton chagrin et ton mécontentement ! Ah ! tu sais bien que l’intention de t’affliger ne peut jamais entrer dans mon ame, et que, de toutes les peines que je puisse éprouver la plus amère est celle de faire couler tes larmes. Ta dernière lettre m’avait navré. Celle d’aujourd’hui me rend la paix et le bonheur. J’y retrouve le langage, le cœur de ma bonne mère.

Elle-même reconnaît que je ne suis pas un mauvais fils, et que je ne méritais pas de tant souffrir. Je me réconcilie avec moi-même : car, quand tu me dis que je suis coupable, bien que ma conscience ne me reproche rien, je me persuade que tu ne peux pas te tromper, et je suis prêt à m’accuser de tous les crimes plutôt que de te contredire.

« Je ne sais qui a pu te dire que je voulais me jeter à la mer : je n’ai pas eu cette pensée. C’est pour le coup que j’aurais cru être criminel envers toi, qui m’aimes tant. Si je me suis exposé plus d’une fois à périr dans les flots, c’est sans songer à ce que je faisais.

Véritablement, je me déplaisais tant sur la terre, que je me sentais plus à l’aise sur les vagues. Le bruit de vent, les secousses violentes de la barque s’accordaient mieux que tout avec ce qui se passait au dedans de moi, et, au milieu de cette agitation, je me trouvais comme dans mon élément.

« Adieu, ma mère chérie, garde la plume avec laquelle tu m’as écrit ta dernière lettre, et n’en prends jamais d’autre pour écrire à ton fils, qui t’aime autant que tu es bonne, et qui t’embrasse aussi tendrement qu’il t’aime.

« Je voudrais bien tenir ici Caton-Deschartres pour voir la jolie grimace qu’il ferait avec le tangage et le roulis de grosse mer. »


LETTRE IV.
« Quartier général à Ostrohow, 30 pluviose an XII.

« Le général de division Dupont, commandant la 1re division du camp de Montreuil[41]… m’a tellement fait courir avec lui tous ces jours-ci, soit sur la côte, soit sur la mer, que je n’ai pu trouver un moment pour t’écrire. Avant-hier, au moment où je commençais une lettre pour toi, une douzaine de coups de canon est venue me déranger.

C’était le prélude d’une canonnade qui a duré toute la journée entre nos batteries et la flotte anglaise. Nous y avons couru comme de raison, et nous avons joui pendant sept heures d’un coup-d’œil aussi piquant qu’agréable, car toute la côte était en feu, toute la rade couverte de bâtimens, et, sur deux mille coups de canon tirés de part et d’autre, nous n’avons pas perdu un seul homme. Les boulets ennemis passaient par dessus nos têtes, et allaient, sans faire de mal à personne, se perdre dans la campagne.

« …J’ai vu ici le général Bertrand, après avoir été six fois inutilement chez lui. Il est venu dîner enfin chez Dupont, et j’ai été enchanté de lui. Il a des manières franches, aimables, amicales, sans ton, sans prétentions. Nous avons parlé du Berry avec le plaisir de deux compatriotes qui se rencontrent loin de leur pays, et qui s’entretiennent de tout ce qu’ils y ont laissé d’intéressant et d’attachant : de leurs mères surtout. »


LETTRE VI.
« Au Fayel, 12 prairial.

« Nous sommes bien affairés ici. Nous avons fait durant quatre jours des courses énormes à l’effet de nous entendre sur la rédaction de l’adresse que nous sommes forcés de présenter au premier consul, à l’effet de le supplier d’accepter la couronne impériale et le trône des Césars. »


Pendant que Maurice écrivait ainsi à sa mère, Victoire, désormais Sophie (l’habitude lui était venue de l’appeler ainsi), était venue le rejoindre au Fayel. Elle était sur le point d’accoucher. J’étais donc déjà au camp de Boulogne, mais sans y songer à rien, comme on peut croire, car, peu de jours après, j’allais voir la lumière sans en penser davantage. Cet accident de quitter le sein de ma mère m’arriva à Paris, le 16 messidor an XII, un mois juste après le jour où mes parens s’engagèrent irrévocablement l’un à l’autre. Ma mère, se voyant près de son terme, voulut revenir à Paris, et mon père l’y suivit le 12 prairial. Le 16, ils se rendirent en secret à la municipalité du deuxième arrondissement. Le même jour, mon père écrivait à ma grand’mère : « Paris, 16 prairial an XII.

« J’ai saisi l’occasion de venir à Paris, et j’y suis. Dupont y a consenti parce que, mes quatre ans de lieutenance expirés, j’ai droit au grade de capitaine, et je viens le réclamer. Je voulais aller et surprendre à Nohant, mais une lettre de Dupont, que j’ai reçue ce matin, où il m’envoie une demande de sa main au ministre, pour le premier emploi vacant, me retient encore ici quelques jours. Si je ne réussis pas cette fois, je me fais moine. Vitrolles, qui veut acheter la terre de Ville-Dieu, partira avec moi pour le Berry. M. de Ségur appuie la demande de Dupont. Enfin, je te verrai bientôt, j’espère.

J’ai reçu ta dernière lettre qu’on m’a renvoyée de Boulogne. Qu’elle est bonne !… Allons, mercredi, s’il est possible, je t’embrasserai, ce sera un heureux jour pour moi : il y en a comme cela dans la vie qui consolent de tous les autres. Ma mère chérie, je t’embrasse ! » Mon père avait à la fois la vie et la mort dans l’ame ce jour-là. Il venait de remplir son devoir envers une femme qui l’avait sincèrement aimé et qui allait le rendre père. Il avait voulu sanctifier son amour par un engagement indissoluble. Mais s’il était heureux et fier d’avoir obéi à cet amour qui était devenu sa conscience même, il avait la douleur de tromper sa mère et de lui désobéir en secret, comme font les enfans qu’on opprime et maltraite. Là fut toute sa faute, car loin d’être opprimé et maltraité, il eût pu tout obtenir de la tendresse inépuisable de cette bonne mère en frappant un grand coup et en lui disant la vérité.

Il n’eut pas ce courage, et ce ne fut pas, certes par manque de franchise : mais il fallait soutenir une de ces luttes où il savait qu’il serait vaincu. Il fallait entendre des plaintes déchirantes et voir couler des larmes dont la seule pensée troublait son repos. Il se sentait faible à cet endroit-là, et qui oserait l’en blâmer sévèrement ? Il y avait déja deux ans qu’il était décidé à épouser ma mère, et qu’il lui faisait jurer chaque jour qu’elle y consentirait de son côté. Il y avait deux ans qu’au moment de tenir à Dieu la promesse qu’il avait faite, il avait reculé épouvanté par l’ardente affection et le désespoir un peu jaloux qu’il avait rencontrés dans le cœur maternel. Il n’avait pu la calmer, durant ces deux ans, où de continuelles absences amenaient pour elle de continuels déchiremens, qu’en lui cachant la force de son amour et l’avenir de fidélité qu’il s’était créé. Combien il dût souffrir le jour où, sans rien avouer à ses parens, à ses meilleurs amis, il conféra le nom de sa mère à une femme digne par son amour de le porter, mais que sa mère devait si difficilement s’habituer à lui voir partager ! Il le fit pourtant : il fut triste, il fut épouvanté, et il n’hésita pas. Au dernier moment, Sophie Delaborde, vêtue d’une petite robe de basin, et n’ayant au doigt qu’un mince filet d’or, car leurs finances ne leur permirent d’acheter un véritable anneau de six francs qu’au bout de quelques jours ; Sophie, heureuse et tremblante, intéressante dans sa grossesse, et insouciante de son propre avenir, lui offrit de renoncer à cette consécration du mariage qui ne devait rien ajouter, rien changer, disait-elle, à leurs amours. Il insista avec force, et quand il fut revenu avec elle de la mairie, il mit sa tête dans ses mains et donna une heure à la douleur d’avoir désobéi à la meilleure des mères. Il essaya de lui écrire, il ne put que lui envoyer les quelques lignes qui précèdent et qui, malgré ses efforts, trahissent son effroi et ses remords. Puis, il envoya sa lettre, demanda pardon à sa femme de ce moment donné à la nature, prit dans ses bras ma sœur Caroline, l’enfant d’une autre union, jura de l’aimer autant que celui qui allait naître, et prépara son départ pour Nohant, où il voulait aller passer huit jours, avec l’espérance de pouvoir tout avouer et tout faire accepter.

Mais ce fut une vaine espérance. Il parla d’abord de la grossesse de Sophie, et, tout en caressant mon frère Hippolyte, l’enfant de la petite maison, il fit allusion à la douleur qu’il avait éprouvée en apprenant la naissance de cet enfant, dont la mère lui était devenue forcément étrangère. Il parla du devoir que l’amour exclusif d’une femme impose après des preuves d’un immense dévoûment de sa part. Dès les premiers mots, ma grand’mère fondit en larmes, et, sans rien écouter, sans rien discuter, elle se servit de son argument accoutumé, argument d’une tendre perfidie et d’une touchante personnalité. « Tu aimes une femme plus que moi, lui dit-elle, donc tu ne m’aimes plus !

Où sont les jours de Passy, où sont tes sentimens exclusifs pour ta mère ? Que je regrette ce temps où tu m’écrivais : Quand tu me seras rendue, je ne te quitterai plus d’un jour, plus d’une heure ! Que ne suis-je morte, comme tant d’autres, en 93 ! tu m’aurais conservée dans ton cœur telle que j’y étais alors, je n’y aurais jamais eu de rivale ! » Que répondre à un amour si passionné ? Maurice pleura, ne répondit rien et renferma son secret.

Il revint à Paris sans l’avoir trahi et vécut calme et retiré dans son modeste intérieur. Ma bonne tante Lucie était à la veille de se marier avec un officier, ami de mon père, et ils se réunissaient avec quelques amis pour de petites fêtes de famille. Un jour qu’ils avaient formé quelques quadrilles, ma mère avait ce jour-là une jolie robe couleur de rose, et mon père jouait sur son fidèle violon de Crémone (je l’ai encore, ce vieux instrument au son duquel j’ai vu le jour), une contredanse de sa façon. Ma mère, un peu souffrante, quitta la danse et passa dans sa chambre. Comme sa figure n’était point altérée et qu’elle était sortie fort tranquillement, la contredanse continua.

Au dernier chassez-huit, ma tante Lucie entra dans la chambre de ma mère, et tout aussitôt s’écria : Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.

— Elle s’appellera Aurore, comme ma pauvre mère qui n’est pas là pour la bénir, mais qui la bénira un jour, dit mon père en me recevant dans ses bras.

C’était le 5 juillet 1804, l’an dernier de la république, le 1er de l’empire.

— Elle est née en musique et dans le rose ; elle aura du bonheur, dit ma tante.



CHAPITRE VINGTIÈME.

Date de ce travail. — Mon signalement. — Opinion naïve de ma mère sur le mariage civil et le mariage religieux. — Le corset de Mme Murat. — Disgrace absolue des états-majors. — Déchiremens de cœur. — Diplomatie maternelle.


Tout ce qui précède a été écrit sous la monarchie de Louis-Philippe. Je reprends ce travail le 1er juin 1848, réservant pour une autre phase de mon récit, ce que j’ai vu et ressenti durant cette lacune.

J’ai beaucoup appris, beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle, et mon appréciation actuelle de toutes les idées qui ont rempli le cours de ma vie se ressentira peut-être de cette tardive et rapide expérience de la vie générale. Je n’en serai pas moins sincère envers moi-même. Mais Dieu sait si j’aurai la même foi naïve, la même ardeur confiante qui me soutenaient intérieurement ! Si j’eusse fini mon livre avant cette révolution, c’eût été un autre livre, celui d’un solitaire, d’un enfant généreux, j’ose le dire, car je n’avais étudié l’humanité que sur des individus, souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir. Depuis, j’ai fait, de l’œil, une campagne dans le monde des faits, et je n’en suis point revenue telle que j’y étais entrée. J’y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un privilége dû à ma vie de retraite et de contemplation, j’avais conservées plus tard que de raison.

Mon livre sera donc triste, si je reste sous l’impression que j’ai reçue dans ces derniers temps. Mais qui sait ? Le temps marche vite, et, après tout, l’humanité n’est pas différente de moi : c’est-à-dire qu’elle se décourage et se ranime avec une grande facilité. Dieu me préserve de croire, comme J.-J. Rousseau, que je vaux mieux que mes contemporains et que j’ai acquis le droit de les maudire. Jean-Jacques était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l’humanité.

Nous avons tous souffert plus ou moins, en ce siècle de la maladie de Rousseau. Tâchons d’en guérir, avec l’aide de Dieu.

Le 5 juillet 1804, je vins donc au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l’affaire d’un instant.

J’eus, du moins, cette part de bonheur que me prédisait ma tante Lucie, de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde fille légitime ; ce qui aurait bien pu ne pas arriver, si mon père n’avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille ; et cela fut un bonheur aussi, car, sans cela, ma grand’mère ne se fût peut-être pas occupée de moi avec autant d’amour qu’elle le fit plus tard, et j’eusse été privée d’un petit fonds d’idées et de connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.

J’étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j’annonçai devoir être fort belle, promesse que je n’ai point tenue. Il y eut peut-être de ma faute, car, à l’âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. Etant fille de deux êtres d’une beauté parfaite, j’aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère qui estimait la beauté plus que tout, m’en faisait souvent de naïfs reproches. Pour moi, je ne pus jamais m’astreindre à soigner ma personne. Autant j’aime l’extrême propreté, autant les recherches de la mollesse m’ont toujours paru insupportables. Se priver de travail pour avoir l’œil frais, ne pas courir au soleil, quand ce beau soleil de Dieu vous attire irrésistiblement ; ne point marcher dans de bons gros sabots, de peur de se déformer le coup de pied ; porter des gants, c’est-à-dire renoncer à l’adresse et à la force de ses mains, se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne jamais se fatiguer, quand tout nous commande de ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour n’être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l’âge, voilà ce qu’il me fut toujours impossible d’observer. Ma grand’mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance. Mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m’atteindre. Je n’eus qu’un instant de fraîcheur, et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. L’habitude contractée, presque dès le berceau, d’une rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure l’air bête. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans l’enfance, au couvent, dans l’intimité de ma famille, on me l’a dit de même, et qu’il faut bien que cela soit vrai.

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents, et aucune difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon point de vue : car la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre. On attend trop d’un extérieur brillant, on se méfie trop d’un extérieur qui repousse.

Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n’éblouit et n’effraie personne, et je m’en suis bien trouvée avec mes amis des deux sexes.

J’ai parlé de ma figure, afin de n’avoir plus du tout à en parler.

Dans le récit de la vie d’une femme, ce chapitre menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis conformée à l’usage, qui est de faire la description extérieure du personnage que l’on met en scène. Et je l’ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit. J’aurais peut-être pu ne pas m’en occuper du tout. J’ai consulté l’usage, et j’ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n’avaient pas cru devoir s’y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur.

Je désire pourtant qu’à l’avenir, on se dérobe à cette exigence des curieux, et que si on est absolument forcé de tracer son portrait, on se borne à copier sur son passeport le signalement rédigé par le commissaire de police de son quartier, dans un style qui n’a rien d’emphatique ni de compromettant. Voici le mien : yeux noirs, cheveux noirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne ; taille, quatre pieds dix pouces. Signes particuliers, aucun.

Mais justement, à ce propos, je dois dire ici une circonstance assez bizarre : c’est qu’il n’y a pas plus de deux ou trois ans que je sais positivement qui je suis ; j’ignore quels motifs ou quelles rêveries portèrent plusieurs personnes, qui prétendaient m’avoir vue naître, à me dire que, pour des raisons de famille faciles à deviner dans un mariage secret, on ne m’avait pas attribué légalement mon âge véritable. Selon cette version, je serais née à Madrid, en 1802 ou 1803, et l’acte de naissance qui portait mon nom aurait été, en réalité, celui d’une autre enfant née depuis, et mort peu de temps après. Comme les registres de l’état civil n’avaient pas encore acquis à cette époque la rigoureuse exactitude que l’habitude de la législation nouvelle leur a donnée depuis ; comme dans le mariage de mon père, il y eut en effet des irrégularités singulières dont je vais bientôt parler, et qu’il serait impossible de commettre aujourd’hui, le récit qui m’abusa n’était pas aussi invraisemblable qu’on pourrait le croire. En revanche, comme, en me faisant cette révélation prétendue, on m’avait assuré que mes parens ne me diraient pas la vérité sur ce point, je m’abstins toujours de les interroger et demeurai persuadée que j’étais née à Madrid et que j’avais un an ou deux de plus que mon âge présumé. À cette époque, je lus rapidement la correspondance de mon père avec ma grand’mère, et une lettre mal datée, intercalée mal à propos dans le recueil de 1803, me confirma dans mon erreur. Cette lettre, qu’on trouvera à sa place véritable, ne m’abusa plus, lorsqu’au moment de transcrire cette correspondance, je pus y porter un examen plus attentif. Enfin, un ensemble de lettres, sans intérêt pour le lecteur, mais très intéressantes pour me fixer sur ce point, lettres que je n’avais jamais classées et jamais lues, me donnent enfin la certitude de mon identité. Je suis bien née à Paris le 5 juillet 1804 ; je suis bien moi-même, en un mot, ce qui ne laisse pas que de m’être agréable, car il y a toujours quelque chose de gênant à douter de son nom, de son âge et de son pays. Or, j’ai subi ce doute pendant une dizaine d’années sans savoir que j’avais, dans quelques vieux tiroirs inexplorés, de quoi le dissiper entièrement. Il est vrai que là, comme dans tout, j’ai porté une habitude de paresse naturelle pour ce qui me concerne personnellement, et que j’aurais pu mourir sans savoir si j’avais vécu en personne, ou à la place d’une autre, si l’idée ne m’était venue d’écrire ma vie, et d’en approfondir le commencement.

Mon père avait fait publier ses bans à Boulogne-sur-Mer, et il contracta mariage à Paris à l’insu de sa mère. Ce qui ne serait point possible aujourd’hui le fut alors, grâce au désordre et à l’incertitude que la révolution avait apportés dans les relations. Le nouveau code laissait quelques moyens d’éluder les actes respectueux, et le cas d’absence avait été rendu très fréquemment et facilement supposable par l’émigration. C’était un moment de transition entre l’ancienne société et la nouvelle, et les rouages de cette dernière ne fonctionnaient pas encore très bien. Je ne rapporterai pas les détails pour ne pas ennuyer le lecteur par des points de droit fort arides, bien que j’aie toutes les pièces sous les yeux. Certainement il y eut absence ou insuffisance de certaines formalités qui seraient indispensables aujourd’hui, et qui apparemment n’étaient pas jugées alors d’une importance absolue.

Ma mère était au moral un exemple de cette situation transitoire. Tout ce qu’elle avait compris de l’acte civil de son mariage, c’est qu’il assurait la légitimité de ma naissance.

Elle était pieuse et le fut toujours, sans aller jusqu’à la dévotion.

Mais ce qu’elle avait cru dans son enfance, elle devait le croire toute sa vie sans s’inquiéter des lois civiles et sans penser qu’un acte par-devant le citoyen municipal pût remplacer un sacrement. Elle ne se fit donc pas scrupule des irrégularités qui facilitèrent son mariage civil, mais elle le porta si loin quand il fut question du mariage religieux, que ma grand’mère, malgré ses répugnances, fut obligée d’y assister. Cela eut lieu plus tard comme je le dirai.

Jusque-là ma mère ne se crut point complice d’un acte de rébellion envers la mère de son mari ; et quand on lui disait que Mme Dupin était fort irritée contre elle, elle avait coutume de répondre : — Vraiment, c’est bien injuste, et elle ne me connaît guère ; dites-lui donc que je n’épouserai jamais son fils à l’église tant qu’elle ne le voudra pas.

Mon père voyant qu’il ne vaincrait jamais ce préjugé naïf et respectable croyance vraie au fond, car, à moins de nier Dieu, il faut vouloir que la pensée de Dieu intervienne dans une consécration comme celle du mariage, mon père avait le plus grand désir de faire consacrer le sien. Jusque-là il tremblait que Sophie, ne se regardant pas comme engagée par sa conscience, n’en vînt à tout remettre en question. Il ne doutait point d’elle, il n’en pouvait pas douter sous le rapport de l’attachement et de la fidélité. Mais elle avait des accès de fierté terrible quand il lui laissait entrevoir l’opposition de sa mère. Elle ne parlait de rien moins que d’aller au loin vivre de son travail avec ses enfans, et de montrer par là qu’elle ne voulait recevoir ni aumône ni pardon de cette orgueilleuse grande dame, dont elle se faisait une bien fausse et bien terrible idée.

Lorsque Maurice voulait lui persuader que le mariage contracté était indissoluble, et que sa mère viendrait à y souscrire tôt ou tard : — Eh non, disait-elle : votre mariage civil ne prouve rien, puisqu’il permet le divorce. L’Eglise ne le permet pas, nous ne sommes donc pas mariés, et ta mère n’a rien à me reprocher. Il me suffit que notre fille (j’étais née alors) ait un sort assuré. Mais quant à moi, je ne te demande rien et je n’ai à rougir devant personne. » Ce raisonnement plein de force et de simplicité, la société ne le ratifiait pas, il est vrai. Elle le ratifierait encore moins aujourd’hui qu’elle s’est assise définitivement sur sa base nouvelle.

Mais, à l’époque où ces choses se passaient, on avait déjà vu tant d’ébranlemens et de prodiges qu’on ne savait pas bien sur quel terrain l’on marchait. Ma mère avait les idées du peuple sur tout cela. Elle ne jugeait ni les causes ni les effets de ces nouvelles bases de la société révolutionnaire. « Cela changera encore, disait-elle. J’ai vu le temps où il n’y avait pas d’autre mariage que le mariage religieux.

Tout à coup on a prétendu que celui-là ne valait rien et ne compterait plus. On en a inventé un autre qui ne durera pas et qui ne peut pas compter. » Il a duré, mais en se modifiant d’une manière essentielle. Le divorce a été permis, puis aboli, et à présent on parle de le rétablir[42].

Jamais moment n’a été plus mal choisi pour soulever une aussi grave question. Et, bien que j’aie des idées arrêtées à cet égard, si j’étais de l’assemblée, je demanderais l’ordre du jour. On ne peut pas régler le sort et la religion de la famille dans un moment où la société est dans le désordre moral, pour ne pas dire dans l’anarchie.

Aussi, lorsqu’il sera question de discuter cela, l’idée religieuse et l’idée civile vont se trouver encore une fois aux prises, au lieu de chercher cet accord sans lequel la loi n’a point de sens et n’atteint pas son but. Que le divorce soit rejeté, ce sera la consécration d’un état de choses contraire à la morale publique. Qu’il soit adopté, il le sera de telle manière et dans de telles circonstances, qu’il ne servira point la morale et ajoutera à la dissolution du pacte religieux de la famille. Je dirai mon opinion quand il faudra, et je reviens à mon récit.

Mon père avait vingt-six ans, ma mère en avait trente lorsque je vins au monde. Ma mère n’avait jamais lu Jean-Jacques Rousseau et n’en avait peut-être pas beaucoup entendu parler, ce qui ne l’empêcha pas d’être ma nourrice comme elle l’avait été et comme elle le fut de tous ses autres enfans. Mais, pour mettre de l’ordre dans le cours de ma propre histoire, il faut que je continue à suivre celle de mon père, dont les lettres me servent de jalons, car on peut bien imaginer que mes propres souvenirs ne datent pas encore de l’an XII.

Il passa une quinzaine à Nohant après son mariage, ainsi que je l’ai dit au précédent volume, et ne trouva aucun moyen d’en faire l’aveu à sa mère. Il revint à Paris, sous prétexte de poursuivre cet éternel brevet de capitaine, qui n’arrivait pas, et il trouva toutes ses connaissances, tous ses parens fort bien traités par la nouvelle monarchie : Caulaincourt, grand écuyer de l’empereur ; le général d’Harville, grand écuyer de l’impératrice Joséphine ; le bon neveu René, chambellan du prince Louis ; sa femme, dame de compagnie de la princesse, etc. Cette dernière présenta à Mme Murat un état des services de mon père, que Mme Murat mit dans son corset, ce qui fait dire à mon père, à la date du 12 prairial an XII : « Voici le temps revenu où les dames disposent des grades, et où le corset d’une princesse nous promet plus que le champ de bataille. Soit j’espère me laver de ce corset-là quand nous aurons la guerre, et bien remercier mon pays de ce que mon pays me force à mal gagner. » …. Puis, revenant à ses chagrins personnels : « On m’apporte à l’instant, ma bonne mère, une lettre de toi, où tu m’affliges en t’affligeant. Tu prétends que j’ai été soucieux auprès de toi, et que des mots d’impatience me sont échappés. Mais est-ce que je t’en ai jamais, même dans ma pensée, adressé un seul ? J’aimerais mieux mourir. Tu sais bien que c’était à l’adresse de Deschartres, en remboursement de ses sermons blessans et intempestifs. Jamais, quand j’ai été près de toi, je n’ai appelé avec impatience le jour qui devait m’en éloigner. Ah !

que tout cela est cruel et que j’en souffre ! Je retournerai bientôt te demander raison de tes lettres, méchante mère que je chéris ! » Je vins au monde le 12 messidor. Ma grand-mère n’en sut rien. Le 16, mon père lui écrivait sur toute autre chose.

LETTRE I.

De Maurice à sa mère, à Nohant. « Paris, 16 messidor an XII.

« J’ai reçu ton aimable lettre pour Lacuée. Je la lui ai portée moi-même. Il était à Saint-Cloud. J’y suis retourné hier, et je l’ai vu. Ma demande est au bureau de la guerre, et doit être mise sous les yeux de l’empereur la semaine prochaine. Je suis porté sur le tableau d’avancement. D’un autre côté, notre famille fait son chemin : M. de Ségur vient d’être nommé grand dignitaire de l’empire et grand-maître des cérémonies, avec 100,000 fr. d’appointemens, plus 40,000 comme conseiller d’Etat. René entre en fonctions avec une grande clef d’or brodée au derrière. Le prince va avoir une garde. Appoline m’y promet une compagnie. Le prince sera grand connétable. Je me frotte les yeux pour savoir si je ne fais pas un rêve absurde ; mais j’ai beau les refermer, l’ambition ne vient pas, et je me sens toujours partagé entre celle d’aller me battre ou celle d’aller vivre près de toi. Je ne puis en avoir de plus brillante, et celle des autres me fait toujours un drôle d’effet. Je me réjouis pourtant du bonheur de ceux que j’aime, parce que je ne suis pas né jaloux. Mais mon bonheur ne serait pas fait comme cela. Je voudrais de l’activité, de l’honneur, ou bien une petite aisance et le bonheur domestique. Si j’étais capitaine, tu pourrais venir ici, j’aurais bien de quoi avoir un cabriolet bien suspendu pour te promener ; je te soignerais, je te ferais oublier toutes nos tristesses : Deschartres n’étant pas là, nous serions encore heureux comme autrefois, j’en suis sûr. Je t’aime tant, quoi que tu en dises, que tu finirais bien par y croire. Ta dernière lettre est bonne comme toi, et dans ma joie, je l’ai montrée à tout le monde[43]. Ne me gronde pas. Je t’embrasse de toute mon ame.

« Beaumont a fait un mélodrame pour la Porte-Saint-Martin. Ce n’est pas bon, mais cela n’est pas nécessaire pour avoir du succès. Et d’ailleurs, cela l’amuse tant[44].

« Le voyage de l’empereur remet au mois de septembre mon projet de retourner de suite auprès de toi ; mais alors j’irai faire tes vendanges, et si Deschartres fait encore le docteur, je le camperai dans sa cuve. » Mon père eut à cette époque une fièvre scarlatine pendant laquelle René écrivait à ma grand’mère pour la rassurer, et il lui échappait quelques indiscrétions involontaires sur ma naissance, dont il la croyait informée. Il n’est point question du mariage dans ces lettres.

Je ne pense pas qu’il en eût reçu la confidence, mais il attribue à la persévérance de l’attachement de Maurice pour Sophie le peu de succès de ses démarches pour son avancement. Cela ne me paraît pas prouvé, car mon père était compris dans une mesure de disgrace générale, concernant les états-majors. S’il est vrai qu’il eût pu faire faire une exception en sa faveur à force d’obsessions et de démarches, je ne lui en veux pas d’avoir été inhabile à ce genre de succès. Mais ma grand’mère, effrayée et irritée des insinuations que le plus tendre intérêt dictait à M. de Villeneuve, écrivit une lettre assez amère à son fils, ce qui lui donna un nouvel accès de fièvre. La réponse est pleine de tendresse et de douleur.

LETTRE III.

« 10 fructidor (août 1804).

« Je suis, dis-tu, ma bonne mère, un ingrat et un fou. Ingrat, jamais !

Fou, je le deviendrai peut-être, malade de corps et d’esprit comme me voilà. Ta lettre me fait beaucoup plus de mal que la réponse du ministre, car tu m’accuses de mon propre guignon, et tu voudrais que j’eusse fait des miracles pour le conjurer. Je n’en sais point faire, en fait de courbettes et d’intrigues. Ne t’en prends qu’à toi-même qui, de bonne heure, m’as enseigné à mépriser les courtisans. Si tu ne vivais pas depuis quelques années loin de Paris et retirée du monde, tu saurais que le nouveau régime est, sous ce rapport, pire que l’ancien, et tu ne me ferais pas un crime d’être resté moi-même. Si l’on avait fait la guerre plus longtemps, je crois que j’aurais conquis mes grades. Mais depuis qu’il faut les conquérir dans les antichambres, j’avoue que je n’ai pas, sous ce rapport-là, de brillantes campagnes à faire valoir. Tu me reproches de ne te jamais parler de mon intérieur. C’est toi qui ne l’as jamais voulu ! Est-ce possible, quand, au premier mot, tu m’accuses d’être un mauvais fils !

Je suis forcé de me taire, car je n’ai à te faire qu’une réponse dont tu ne te contentes pas, c’est que je t’aime et que je n’aime personne plus que toi. — N’est-ce pas toi qui as été toujours contraire à mon désir de quitter Dupont et de rentrer dans la ligne ? À présent tu reconnais que je suis dans un cul-de-sac, mais il est trop tard. Il faut maintenant obtenir cela comme une faveur spéciale de Sa Majesté. La faveur et moi ne faisons guère route ensemble. » Il retourna à Nohant et y passa encore six semaines sans que le fatal aveu pût passer de son cœur à ses lèvres. Mais son secret fut deviné ; car, vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804), en même temps qu’il revenait à Paris, sa mère écrivait au maire du cinquième arrondissement : « Une mère, monsieur, n’aura pas, sans doute, besoin de justifier auprès de vous le titre avec lequel elle se présente pour solliciter votre attention.

« J’ai de fortes raisons pour craindre que mon fils unique ne se soit récemment marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve ; il a 26 ans ; il sert ; il s’appelle Maurice-François-Elisabeth Dupin. La personne avec laquelle il a pu contracter mariage a porté différens noms. Celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que mon fils ; tous deux demeurent ensemble rue Meslay, n° 15, chez le sieur Maréchal[45], et c’est parce que je suppose cette rue dans votre arrondissement, que je prends la liberté de vous adresser mes questions et de vous confier mes craintes. J’ose espérer que vous voudrez bien faire parvenir ma lettre à celui de MM. vos collègues dans l’arrondissement duquel se trouve la rue Meslay.

« Cette fille ou femme, car je ne sais de quel nom l’appeler, avant de s’établir dans la rue Meslay, demeurait, en nivose dernier, rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.

« Depuis qu’elle habite la rue Meslay, mon fils en a eu une fille, que je crois née en messidor, et inscrite sur les registres sous le nom d’Aurore, fille de M. Dupin et de….. L’inscription pourrait, ce me semble, vous donner quelque lumière sur le mariage, s’il existe précédemment, comme je le crois, à cause du prénom qu’on a donné à l’enfant. Quelques indices me font présumer qu’il peut avoir été contracté en prairial dernier. J’ai l’honneur d’écrire à un magistrat, peut-être à un père de famille. Ce double titre ne m’aura pas vainement flattée d’une réponse aussi prompte que possible et d’une discrétion inviolable, quel que soit le résultat des recherches que je prends la liberté de vous demander.

« J’ai l’honneur, etc.

« DUPIN. »


Deuxième lettre de Mme Dupin au maire du 5e arrondissement.

« En confirmant mes craintes, monsieur, vous avez navré mon cœur, et, de longtemps, il ne s’ouvrira aux consolations que vous voulez y répandre ; mais il ne sera jamais fermé à la reconnaissance, et je sens tout le prix d’une intention qui honore le vôtre. Cependant, je dois trop à vos soins généreux pour ne pas en espérer encore quelque chose. Vous paraissez croire que la plus grande irrégularité commise dans ce mariage fut d’avoir blessé les sentimens les plus respectables et les plus doux. Je vois que vous le connaissez ; mais vous ne connaissez pas, et puissiez-vous ne jamais connaître jusqu’à quel point il peut les avoir blessés ! Je l’ignore encore moi-même ; mais mon cœur me dit qu’il faut qu’il soit bien coupable, puisqu’il a cru devoir me faire un mystère de la démarche la plus essentielle de sa vie. C’est ce mystère que vous seul pouvez m’aider à approfondir, parce que vous seul en êtes jusqu’ici le dépositaire, parce que je n’ose confier à aucune personne de ma connaissance à Paris ce que mon fils n’a pas osé dire à sa mère ; puisque j’ose encore moins, pendant qu’il y est, m’y rendre moi-même et quitter une terre que je me plaisais à embellir pour une compagne digne de lui et de moi. Et, cependant, il faut bien que je sache quelle est cette étrange belle-fille qu’il a voulu me donner… Ma tranquillité présente, son bien-être futur en dépendent. Pour que mon cœur se familiarise, s’il le faut, avec toutes les conséquences de sa faute, il est absolument nécessaire que mon esprit l’embrasse dans tous ses détails. Votre estimable collègue, le maire du… arrondissement…… a bien voulu vous offrir communication du dossier qui forme la réunion des pièces produites par les deux époux. Il ne vous refusera pas, monsieur, une copie régulière de toutes ces pièces sans exception ; et j’ose attendre de votre obligeance, j’aurais dû dire de votre sensibilité, que vous voudrez bien la lui demander, soit en votre nom, soit au mien. »

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Il est facile de voir par cette lettre si douloureuse, si généreuse et pourtant si habile, que ma grand’mère désirait consulter, pièces en main, afin de faire déclarer, s’il était possible, la nullité du mariage. Elle n’ignorait pas autant qu’elle voulait bien le dire, les noms et précédens de sa belle-fille. Elle feignait de tout ignorer pour ne pas laisser pénétrer ses desseins, et si elle faisait pressentir une sorte de pardon qu’elle n’était encore nullement disposée à accorder, c’était dans la crainte de trouver dans le maire du ….. arrondissement (celui qui avait fait le mariage), un auxiliaire complaisant de ce mariage irrégulièrement contracté. Aussi ne s’adressait-elle pas à lui directement, mais bien au maire du 5e, qu’elle savait ne point avoir la rue Meslay dans sa juridiction, et sur l’intégrité duquel, probablement, elle avait quelques données particulières. La ruse délicate de la femme l’inspirait donc mieux que n’eût pu le faire un habile conseil, et j’avoue que cette petite conspiration contre la légitimité de ma naissance me paraît d’une légitimité tout aussi incontestable.

De son côté, mon père, conseillé probablement par un homme spécial, car de lui-même il fût tombé dans tous les piéges de la tendresse maternelle, devait vouloir cacher son mariage jusqu’au moment où tout délai d’opposition de la part de sa mère serait expiré. Ils se trompaient donc l’un l’autre, triste fatalité de leur mutuelle situation, et ils s’écrivaient comme si de rien n’était. Je dis qu’ils se trompaient, et pourtant ils n’échangeaient pas de mensonges. Le seul artifice était le silence que tous deux gardaient dans leurs lettres sur le principal objet de leurs préoccupations.



CHAPITRE VINGT-UNIÈME.

Suites des lettres. — Lettres de ma grand’mère et d’un officier civil. — L’abbé d’Andrezel. — Un passage des mémoires de Marmontel. — Ma première entrevue avec ma grand’mère. — Caractère de ma mère. — Son mariage à l’église. — Ma tante Lucie et ma cousine Clotilde. — Mon premier séjour à Chaillot.


LETTRE IV.

De Maurice à sa mère.

« Fin brumaire an XIII (novembre 1804).

« Depuis six semaines, j’ai été si heureux près de toi, ma bonne mère, que c’est presque un chagrin maintenant que d’être obligé de t’écrire pour m’entretenir avec toi. Le calme, le bonheur dont j’ai joui à Nohant me rendent encore plus insupportables le tumulte, l’inquiétude et le bruit qui m’entourent à Paris.

« J’espère que je ne serai pas forcé d’aller retrouver mes rats et mon galetas au Fayel, car le général Suchet, qui m’a fait l’honneur d’arrêter sa voiture tout exprès pour me parler hier, m’a dit que tous les généraux de division allaient être mandés pour assister à la cérémonie du couronnement, et que probablement Dupont ne resterait pas dans son exil. Me voilà donc encore ici pour quelques jours, et je te rendrai compte de la fête.

« Quant à ***, elle se donne avec moi des airs de protection passablement drôles, de la part d’une personne qui ne me sert pas du tout. Elle disait hier que si Dupont lui eût envoyé de bonnes notes sur mon compte, elle m’aurait fait faire mon chemin : mais que je voyais trop mauvaise compagnie. La compagnie que je vois vaut bien celle qui l’entoure. Vitrolles, en me racontant cela, riait aux éclats de cette impertinence, et la traitait sans façon de péronnelle. Va pour péronnelle ! Mais je ne lui en veux pas, tout le monde est de même. Le ton de cour est la maladie de ceux qui n’y auraient jamais mis le pied autrefois. » LETTRE V.

« Paris, 7 frimaire an XIII (novembre 1804).

« J’allais repartir pour le Fayel et perdre la cérémonie du couronnement, lorsque notre maréchal Ney m’apprend enfin qu’il vient d’expédier un courrier à Dupont pour le faire venir, et qu’on l’attend le lendemain. Je cours chercher ma malle, qui était déjà chargée, et que je n’arrache qu’avec peine des mains des conducteurs et après avoir épuisé toute mon éloquence. Je jette l’ancre et je cargue mes voiles. Dupont arrive en effet la veille du grand jour. Nous sommes très bons amis. Il s’est occupé de ma croix, et le rapport sera fait après le couronnement.

(À lire, tout bas :) « Mon Aurore se porte à merveille. Elle est belle par admiration, et je suis dans l’enchantement que tu m’en aies demandé des nouvelles.

« Ta lettre m’a comblé d’aise. Tu y es bien ma bonne mère ! et toutes les chimères d’orgueil dont je suis le témoin ne donneront jamais à ceux qui s’en nourrissent le quart du bonheur que je trouve dans les témoignages de ta tendresse. Conserve-moi bien ce bonheur-là ! Je regrette chaque jour nos soirées, et nos causeries, et nos joyeux dîners, et le grand salon, tout Nohant enfin, et je ne me console qu’en songeant à y retourner. Adieu, ma bonne chère mère, parle de moi à d’Andrezel et à l’ingénieur Deschartres. Tes commissions sont faites. » On voit, par cette lettre, que mon existence était acceptée par la bonne mère, et qu’elle ne pouvait se défendre de montrer l’intérêt qu’elle y prenait : et pourtant elle n’acceptait pas le mariage, et elle était occupée avec l’abbé d’Andrezel à chercher les preuves de nullité que son défaut de consentement pouvait y apporter. Le maire qui avait fait ce mariage avait été abusé par des témoignages hasardés. Averti par les réclamations de ma grand’mère, qui voulait avoir une copie régulière des actes, il ne se hâtait pas de répondre, effrayé peut-être des conséquences de son erreur, qui pouvaient retomber sur lui ou sur le juge de paix. De son côté, le maire du 5e arrondissement, qui n’avait pas de raison pour s’abstenir de répondre, et qui s’était fait communiquer les pièces, répondait, du moins, avec une réserve très convenable, sur la manière dont les formalités avaient été remplies, et se bornait à donner des détails sur la naissance de ma mère, sur Claude Delaborde, l’oiselier du quai de la Mégisserie, sur le grand-père Cloquard, qui vivait encore, et qui portait encore à cette époque, ce renseignement n’est pas dans la lettre du grave magistrat, un grand habit rouge et un chapeau à trois cornes, son habit de noces du temps de Louis XV, le plus beau sans doute qu’il eût jamais possédé, et dont il avait fait si longtemps ses dimanches, qu’il lui fallait enfin l’user par mesure d’économie. À propos de cette origine peu brillante de sa belle-fille, ma grand’mère écrivit au susdit maire, à la date du 27 frimaire an XIII :

« ….. Quelques douloureuses que soient pour mon cœur les informations que vous avez bien voulu prendre, je n’en suis pas moins reconnaissante de votre préoccupation à éclairer ma triste curiosité. La parenté m’afflige fort peu, mais bien le personnel de la demoiselle. Votre silence à son égard, monsieur, m’est une certitude de mon malheur et de celui de mon fils. C’est sa première faute. Il était l’exemple des bons fils, et j’étais citée comme la plus heureuse des mères. Mon cœur se brise, et c’est en pleurant que je vous exprime, monsieur, ma sensibilité pour vos honnêtes procédés et l’estime très particulière avec laquelle, etc. »


À quoi le maire du 5e répondit (J’ai toutes ces lettres sous les yeux, ma grand’mère ayant pris copie des siennes, et ayant formé du tout une espèce de dossier) :

« Madame,

« Si j’en juge par votre réponse à ma dernière lettre, la douleur vous a fait illusion sur un article que je crois me devoir à moi-même de redresser. Cet article est le plus essentiel à ma satisfaction comme à votre tranquillité.

« Il me semble, madame, que c’est sur des faits seulement que pourraient porter les données propres à adoucir dans cette circonstance l’épreuve qu’elle fait subir au cœur d’une mère. C’est du moins dans cette intention et dans cet esprit que j’ai fait des recherches et que je vous en ai transmis le résultat.

« Serait-ce le malheur de l’esprit entraîné par le sentiment, de se porter précipitamment à croire ce qu’il craint ? À cet égard, ma lettre me semblait renfermer des inductions contraires à celles que vous en avez tirées sur le personnel de l’épouse que votre fils a choisie. Ne pouvant et ne voulant dire que des choses certaines, j’ai voulu juger par moi-même, et, ainsi que je vous l’ai dit, j’ai chargé une personne intelligente et sûre de pénétrer, sous un prétexte quelconque, dans l’intérieur des jeunes époux. Ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, on a trouvé un local extrêmement modeste, mais bien tenu : les deux jeunes gens ayant un extérieur de décence et même de distinction : la jeune mère au milieu de ses enfans, allaitant elle-même le dernier, et paraissant absorbée par ces soins maternels. Le jeune homme plein de politesse, de bienveillance et de sérénité. Comme la personne envoyée par moi avait pris pour prétexte de demander une adresse, monsieur votre fils est descendu à l’étage au-dessous pour la demander à M. Maréchal, qui est marié avec Mlle Lucie Delaborde, sœur cadette de Mlle Victoire Delaborde : M. Maréchal est monté fort obligeamment avec M. Dupin pour donner cette adresse. M. Maréchal est un officier retraité dont l’extérieur est très favorable. Enfin, le jugement de mon envoyé, auquel vous pouvez avoir confiance entière, est que quels qu’aient pu être les antécédens de la personne, antécédens que j’ignore entièrement, sa vie est actuellement des plus régulières et dénote même une habitude d’ordre et de décence qui n’aurait rien d’affecté. En outre, les deux époux avaient entre eux ce ton d’intimité douce qui suppose la bonne harmonie, et, d’après des renseigemens ultérieurs, je me suis convaincu que rien n’annonce que votre fils ait à se repentir de l’union contractée.

« Je me trompe, il doit un jour ou l’autre se repentir amèrement d’avoir brisé le cœur de sa mère ; mais vous-même l’avez dit, madame, c’est sa première, sa seule faute ! et j’ai tout lieu de croire, que si elle est grave envers vous, elle est réparable par sa tendresse et grâce à la vôtre. Il appartient à votre cœur maternel de l’absoudre, et je serais heureux de vous apporter une consolation en vous confirmant que le ton qu’on a vu chez lui ne justifie en rien vos douloureux présages.

« C’est dans cet esprit, madame, que je vous prie d’agréer, etc. » Quelque rassurante que fût cette bonne et honnête réponse, ma grand’mère n’en persista pas moins à se munir des pièces qui pouvaient lui laisser l’espoir de rompre ce mariage.

Ce fut l’abbé d’Andrezel qui repartit pour Paris muni de toutes les procurations nécessaires. L’abbé d’Andrezel, qu’on n’appelait plus l’abbé depuis la révolution, était un des hommes les plus spirituels et les plus aimables que j’aie connus. Il a fait je ne sais quelles traductions du grec, et passait pour savant. Il a été recteur de l’université et, pendant quelque temps, censeur sous la restauration.

Ce n’était pourtant pas un royaliste à idées exagérées. Il avait été très joli garçon, et je crois qu’il était encore très libertin. Il avait donc assez mauvaise grâce à se charger d’une mission aussi grave que celle qui lui était confiée par ma grand’mère. Il y mit pourtant beaucoup d’activité, car toutes les consultations qui forment le dossier relatif au mariage de mon père lui sont adressées et sont provoquées par lui. De toutes ces consultations, il résulte que le mariage est indissoluble et que l’officier public qui l’a consacré, étant de bonne foi, toutes recherches contre lui n’aboutiraient qu’à une vengeance personnelle sans effet contre le mariage contracté.

Pendant que l’abbé d’Andrezel agissait à Paris, et que, de Nohant, ma grand’mère écrivait à son fils sans lui témoigner son irritation et sa douleur, mon père, toujours muet sur l’article principal, l’entretenait de ses affaires et de ses démarches.

LETTRE VI.

« 28 frimaire an XIII.

« J’arrive de Montreuil, par la fraîcheur ; il m’a fallu y courir avant le 30, me présenter devant l’inspecteur aux revues, pour être porté sur la liste des payables. À mon retour, je trouve René enflammé pour moi du plus beau zèle. Il a dîné chez son prince avec Dupont, et ils ont eu à mon sujet un long entretien. Dupont a beaucoup vanté mes talens et ma valeur. Le prince s’est beaucoup étonné de me savoir si peu avancé. Je vais lui être présenté, et il dit s’intéresser beaucoup à moi. Malheureusement il a peu de crédit en ce moment ; si sa femme pouvait se mêler de mes affaires, ce serait beaucoup plus sûr.

« Pour t’obéir, je vais faire encore tous mes efforts pour entrer dans la garde : je vais, encore une fois, tenter les protecteurs et les courtisans ; quant aux places de finances, le cautionnement des receveurs est de cent mille écus comptant. Il n’y faut pas songer………………………………

« Je travaille à mon opéra, et je t’envoie le projet de mon plan.

Dis-moi si tu l’approuves.

« Aurore est bien sensible, ma bonne mère, au baiser que je lui ai donné de ta part. Si elle pouvait parler ou écrire, elle te souhaiterait une bonne année la mieux tournée et la plus tendre du monde. Elle ne dit rien encore, mais je t’assure qu’elle n’en pense pas moins. C’est un enfant que j’adore ; pardonne-moi cet amour-là, il ne nuit en rien à mon amour pour toi, au contraire, il me fait mieux comprendre et apprécier celui que tu me portes.

« Tu sais sans doute que le prince Joseph va être nommé roi de Lombardie, et Eugène Beauharnais roi d’Etrurie. On parle d’une déclaration de guerre très prochaine. »

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LETTRE VII.

« Paris, 9 ventose.

« En vérité, ma bonne et chère mère, si je voulais prendre ta lettre dans le ton où tu me l’as écrite, il ne me resterait plus qu’à me jeter à la rivière. Je vois bien que tu ne penses pas un mot de ce que tu me dis. La solitude et l’éloignement te grossissent les objets : mais quoique je sois fort de ma conscience, je n’en suis pas moins douloureusement affecté de ton langage. Tu me reproches toujours ma mauvaise fortune, comme si j’avais pu la conjurer, comme si je ne t’avais pas dit et prouvé cent fois que les états-majors étaient complétement en disgrace.

« Il ne faut point croire que le hasard et les protections conspirent beaucoup pour ou contre nous. L’empereur a son système, j’ai été très bien servi auprès de lui par Clarke et Caulaincourt. Dupont lui-même m’a rendu justice et bien servi dans ces derniers temps. Je ne me plains de personne et surtout je n’envie personne ; je me réjouis des faveurs qui tombent sur mes parens et mes amis. Seulement je me dis que je ne parviendrai pas par le même chemin, parce que je ne sais pas m’y prendre. L’empereur seul travaille et nomme. Le ministre de la guerre n’est plus qu’un premier commis. L’empereur sait ce qu’il fait et ce qu’il veut faire. Il veut ramener à lui ceux qui ont fait les superbes, et entourer sa famille et sa personne de courtisans arrachés à l’ancien parti. Il n’a pas besoin de complaire à de petits officiers comme nous, qui avons fait la guerre par enthousiasme, et dont il n’a rien à craindre. Si tu était lancée dans le monde, dans l’intrigue ; si tu conspirais contre lui avec les amis de l’étranger, tout irait mieux pour moi ; je ne serais pas ignoré, délaissé ; je n’aurais pas eu besoin de payer de ma personne, de dormir dans l’eau et dans la neige, d’exposer cent fois ma vie, et de sacrifier notre petite aisance au service de la patrie. Je ne te reproche pas ton désintéressement, ta sagesse et ta vertu, ma bonne mère, au contraire, je t’aime et t’estime, et te vénère pour ton caractère. Pardonne-moi donc, à ton tour, de n’être qu’un brave soldat et un sincère patriote.

« Consolons-nous pourtant ; vienne la guerre, et tout cela changera probablement. Nous serons bons à quelque chose quand il s’agira de coups de fusil, et alors on songera à nous.

« Je ne veux pas relire la dernière page de ta lettre : je l’ai brûlée.

Hélas ! que me dis-tu ? Non, ma mère, un galant homme ne se déshonore pas parce qu’il aime une femme ; et une femme n’est pas une fille quand elle est aimée d’un galant homme qui répare envers elle les injustices de la destinée. Tu sais cela mieux que moi, et mes sentimens, formés par tes leçons, que j’ai toujours religieusement écoutées, ne sont que le reflet de ton ame. Par quelle inconcevable fatalité me reproches-tu aujourd’hui d’être l’homme que tu as fait au moral comme au physique ?

« Au milieu de tes reproches, ta tendresse perce toujours. Je ne sais qui t’a dit que pendant quelque temps j’avais été dans la misère, et tu t’en inquiètes après coup. Eh bien ! il est vrai que j’ai habité un petit grenier l’été dernier, et que mon ménage de poète et d’amoureux faisait un singulier contraste avec les chamarrures d’or de mon costume militaire. N’accuse personne de ce moment de gêne, dont je ne t’ai point parlé et dont je ne me plaindrai jamais. Une dette que je croyais payée et dont l’argent avait passé par des mains infidèles a été la seule cause de ce petit désastre, déjà réparé par mes appointemens. J’ai maintenant un petit appartement très agréable, et je ne manque de rien.

« Qu’est-ce que me dit donc d’Andrezel, que tu vas peut-être venir à Paris, peut-être vendre Nohant ? Je n’y comprends rien. Ah ! ma bonne mère, viens, et toutes nos peines s’envoleront dans une explication tendre et sincère. Mais ne vends pas Nohant, tu le regretterais. Adieu ; je t’embrasse de toute mon ame, bien triste et bien effrayé de ton mécontentement. Et cependant Dieu m’est témoin que je t’aime et que je mérite ton amour.

« MAURICE. »

Dans une dernière lettre de cette correspondance, mon père entretient assez longuement sa mère d’un incident qui paraissait la tourmenter beaucoup.

On venait de publier les Mémoires posthumes de Marmontel. Ma grand’mère avait beaucoup connu Marmontel dans son enfance ; mais elle ne m’en parla jamais, et les Mémoires posthumes expliquent assez pourquoi.

Voici une page de ces Mémoires.


« L’espèce de bienveillance que l’on avait pour moi dans cette cour[46] me servit cependant à me faire écouter et croire dans une affaire intéressante. L’acte de baptême d’Aurore, fille de Mlle Verrière, attestait qu’elle était fille du maréchal de Saxe[47] ; et après la mort de son père, Mme la dauphine était dans l’intention de la faire élever. C’était l’ambition de la mère ; mais il vint dans la fantaisie de M. le dauphin de dire qu’elle était ma fille, et ce mot fit son impression. Mme de Chalut me le dit en riant ; mais je pris la plaisanterie de M. le dauphin sur le ton le plus sérieux. Je l’accusai de légèreté, et, en offrant de faire preuve que je n’avais connu Mlle Verrière que pendant le voyage du maréchal en Prusse, et plus d’une année après la naissance de cette enfant, je dis que ce serait inhumainement lui enlever son véritable père que de me faire passer pour l’être. Mme de Chalut se chargea de plaider cette cause devant Mme la dauphine et M. le dauphin céda. Ainsi Aurore fut élevée à leurs frais, au couvent des religieuses de Saint-Cloud, et Mme de Chalut[48], qui avait à Saint-Cloud sa maison de campagne, voulut bien se charger, pour l’amour de moi et à ma prière, des soins et des détails de cette éducation. »


Ce fragment ne pouvait mécontenter ma grand’mère, et Marmontel avait certainement droit à sa reconnaissance. Mais, dans un autre endroit, l’auteur des Incas raconte avec moins de réserve ses relations avec Mlle Verrière. Bien qu’il y parle avec estime et affection de la conduite, du caractère et du talent de cette jeune actrice, il entre dans des détails d’intimité qui nécessairement devaient faire souffrir sa fille. Celle-ci en écrivit donc à mon père pour l’engager à voir s’il ne serait pas possible de faire supprimer le passage dans les nouvelles éditions. L’oncle Beaumont fut consulté. Il était également intéressé à l’affaire, puisque, dans ce même passage, Marmontel raconte comme quoi, ayant été cause que le maréchal de Saxe avait retiré à Mlle Verrière la pension de douze mille livres qu’il lui faisait pour elle et sa fille, cette belle personne en fut dédommagée par le prince de Turenne, sous promesse, de la part de Marmontel, de ne plus la voir. Or, l’oncle Beaumont était, comme je l’ai déjà dit, fils de Mlle Verrière et de ce prince de Turenne, duc de Bouillon.

Cependant, il prit la chose moins au sérieux.

« Beaumont assure, écrivait mon père à ma grand’mère, que cela ne mérite pas le chagrin que tu t’en fais. D’abord, nous ne sommes pas assez riches que je sache, pour racheter l’édition publiée et pour obtenir que la prochaine soit corrigée ; fussions-nous à même de le faire, cela donnerait d’autant plus de piquant aux exemplaires vendus, et, tôt ou tard, nous ne pourrions empêcher qu’on ne refît de nouvelles éditions conformes aux premières. Les héritiers de Marmontel consentiraient-ils, d’ailleurs, à cet arrangement avec les éditeurs ?

J’en doute, et nous ne sommes plus au temps où l’on pouvait sévir, soit par promesses, soit par menaces, soit par des lettres de cachet contre la liberté d’écrire. On ne donne plus de coups de bâton à ces faquins d’auteurs et d’imprimeurs. Et toi, ma bonne mère, qui, dès ce temps-là, étais du parti des encyclopédistes et des philosophes, tu ne peux pas trouver mauvais que nous ayons changé de lois et de mœurs. Je comprends bien que tu souffres d’entendre parler si légèrement de ta mère ; mais en quoi cela peut-il atteindre ta vie, qui a toujours été si austère, et ta réputation qui est si pure ? Pour mon compte, cela ne me fâche guère, qu’on sache dans le public ce qu’on savait déjà de reste, dans le monde, sur ma grand’mère maternelle.

C’était, je le vois, par les mémoires en question, une aimable femme, douce, sans intrigue, sans ambition, très sage et de bonne vie, en égard à sa position. Il en a été d’elle comme de bien d’autres. Les circonstances ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accepter en la rendant aimable et bonne. Voilà l’impression qui me reste de ces pages, dont tu te tourmentes tant, et sois certaine que le public ne sera pas plus sévère que moi. » Ici se terminent les lettres de mon père à sa mère. Sans doute il lui en écrivit beaucoup d’autres durant les quatre années qu’il vécut encore et qui amenèrent de fréquentes séparations à la reprise de la guerre. Mais la suite de leur correspondance a disparu, j’ignore pourquoi et comment. Je ne puis donc consulter pour la suite exacte de l’histoire de mon père que ses états de service, quelques lettres écrites à sa femme et les vagues souvenirs de mon enfance.

Ma grand’mère se rendit à Paris dans le courant de ventose, avec l’intention de faire rompre le mariage de son fils, espérant même qu’il y consentirait, car jamais elle ne l’avait vu résister à ses larmes. Elle arriva d’abord à Paris à son insu, ne lui ayant pas fixé le jour de son départ, et ne l’avertissant pas de son arrivée comme elle en avait l’habitude. Elle commença par aller trouver M. Desèze qu’elle consulta sur la validité du mariage. M. Desèze trouva l’affaire neuve, comme la législation qui l’avait rendue possible.

Il appela deux autres avocats célèbres, et le résultat de la consultation fut qu’il y avait matière à procès, parce qu’il y a toujours matière à procès dans toutes les affaires de ce monde, mais que le mariage avait neuf chances contre dix d’être validé par les tribunaux : que mon acte de naissance me constituait légitime, et qu’en supposant la rupture du mariage, l’intention, comme le devoir de mon père, serait infailliblement de remplir les formalités voulues, et de contracter de nouveau mariage avec la mère de l’enfant qu’il avait voulu légitimer.

Ma grand’mère n’avait peut-être jamais eu l’intention formelle de plaider contre son fils. En eût-elle conçu le projet, elle n’en aurait certes pas eu le courage. Elle fut probablement soulagée de la moitié de sa douleur en renonçant à ses velléités hostiles, car on double son propre mal en tenant rigueur à ce qu’on aime. Elle voulut cependant passer encore quelques jours sans voir son fils, sans doute afin d’épuiser les résistances de son propre esprit, et de prendre de nouvelles informations sur sa belle-fille. Mais mon père découvrit que sa mère était à Paris : il comprit qu’elle savait tout et me chargea de plaider sa cause. Il me prit dans ses bras, monta dans un fiacre, s’arrêta à la porte de la maison où ma grand’mère était descendue, gagna en peu de mots les bonnes grâces de la portière, et me confia à cette femme, qui s’acquitta de la commission ainsi qu’il suit.

Elle monta à l’appartement de ma bonne maman, et, sous le premier prétexte venu, demanda à lui parler. Introduite en sa présence, elle lui parla de je ne sais quoi, et tout en causant elle s’interrompit pour lui dire : Voyez donc, madame, la jolie petite fille dont je suis grand’mère ! sa nourrice me l’a apportée aujourd’hui, et j’en suis si heureuse, que je ne puis pas m’en séparer un instant.

— Oui, elle est très fraîche et très forte, dit ma grand’mère en cherchant sa bonbonnière, et tout aussitôt la bonne femme, qui jouait fort bien son rôle, me déposa sur les genoux de la bonne maman, qui m’offrit des friandises et commença à me regarder avec une sorte d’étonnement et d’émotion. Tout à coup elle me repoussa en s’écriant : Vous me trompez, cet enfant n’est pas à vous. Ce n’est pas à vous qu’il ressemble… je sais, je sais ce que c’est !… Effrayée du mouvement qui me chassait du sein maternel, il paraît que je me mis, non à crier, mais à pleurer de vraies larmes qui firent beaucoup d’effet. Viens, mon pauvre cher amour, dit la portière en me reprenant ; on ne veut pas de toi, allons-nous-en.

Ma pauvre bonne maman fut vaincue. Rendez-la-moi, dit-elle : pauvre enfant ! tout cela n’est pas sa faute. Et qui a apporté cette petite ? — Monsieur votre fils lui-même, madame : il attend en bas : je vais lui reporter sa fille. Pardonnez-moi si je vous ai offensée, je ne savais rien, je ne sais rien, moi ! J’ai cru vous faire plaisir, vous faire une belle surprise… — Allez, allez, ma chère, je ne vous en veux pas, dit ma grand’mère : allez cherchez mon fils, et laissez moi l’enfant.

Mon père monta les escaliers quatre à quatre. Il me trouva sur les genoux, contre le sein de ma bonne maman, qui pleurait en s’efforçant de me faire rire. On ne m’a pas raconté ce qui se passa entre eux, et comme je n’avais que 8 ou 9 mois, il est probable que je n’en tins pas note. Il est probable aussi qu’ils pleurèrent ensemble et s’aimèrent d’autant plus. Ma mère, qui m’a raconté cette première aventure de ma vie, m’a dit que, lorsque mon père me ramena auprès d’elle, j’avais dans les mains une belle bague avec un gros rubis, que ma bonne maman avait détachée de son doigt, en me chargeant de la mettre à celui de ma mère, ce que mon père me fit observer religieusement.

Quelque temps se passa encore, cependant, avant que ma grand’mère consentit à voir sa belle-fille. Mais déjà le bruit se répandait que son fils avait fait un mariage disproportionné, et le refus qu’elle faisait de la recevoir devait nécessairement amener des inductions fâcheuses contre ma mère, contre mon père, par conséquent. Ma bonne maman fut effrayée du tort que sa répugnance pouvait faire à son fils.

Elle reçut la tremblante Sophie, qui la désarma par sa soumission naïve et ses tendres caresses. Le mariage religieux fut célébré sous les yeux de ma grand’mère, après quoi un repas de famille scella officiellement l’adoption de ma mère et la mienne.

Je dirai plus tard, en consultant mes propres souvenirs qui ne peuvent me tromper, l’impression que ces deux femmes, si différentes d’habitudes et d’opinions, produisait l’une sur l’autre. Il me suffira de dire, quant à présent, que, de part et d’autre, les procédés furent excellens ; que les doux noms de mère et de fille furent échangés, et que si le mariage de mon père fit un petit scandale entre les personnes d’un entourage intime assez restreint, le monde que mon père fréquentait ne s’en occupa nullement et accueillit ma mère sans lui demander compte de ses aïeux ou de sa fortune ; mais elle n’aima jamais le monde, et ne fut présentée à la cour de Murat que contrainte et forcée, pour ainsi dire, par les fonctions que mon père remplit plus tard auprès de ce prince.

Ma mère ne se sentit jamais ni humiliée ni honorée de se trouver avec des gens qui eussent pu se croire au-dessus d’elle. Elle raillait finement l’orgueil des sots, la vanité des parvenus, et, se sentant peuple jusqu’au bout des ongles, elle se croyait plus noble que tous les patriciens et les aristocrates de la terre. Elle avait coutume de dire que ceux de sa race avaient le sang plus rouge et les veines plus larges que les autres, ce que je croirais assez, car si l’énergie morale et physique constitue en effet l’excellence des races, on ne saurait nier que cette énergie ne soit condamnée à diminuer dans les races qui perdent l’habitude du travail et le courage de la souffrance. Cet aphorisme ne serait certainement pas sans exception, et l’on peut ajouter que l’excès du travail et de la souffrance énervent l’organisation tout aussi bien que l’excès de la mollesse et de l’oisiveté. Mais il est certain, en général, que la vie part du bas de la société et se perd à mesure qu’elle monte au sommet, comme la sève dans les plantes.

Ma mère n’était point de ces intrigantes hardies dont la passion secrète est de lutter contre les préjugés de leur temps, et qui croient se grandir en s’accrochant, au risque de mille affronts, à la fausse grandeur du monde. Elle était mille fois trop fière pour s’exposer même à des froideurs. Son attitude était si réservée qu’elle semblait timide ; mais si on essayait de l’encourager par des airs protecteurs, elle devenait plus que réservée, elle se montrait froide et taciturne.

Son maintien était excellent avec les personnes qui lui inspiraient un respect fondé, elle était alors prévenante et charmante ; mais son véritable naturel était enjoué, taquin, actif, et par dessus tout ennemi de la contrainte. Les grands dîners, les longues soirées, les visites banales, le bal même lui étaient odieux. C’était la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre ; mais dans son intérieur comme dans ses courses, il lui fallait l’intimité, la confiance, des relations d’une sincérité complète, la liberté absolue de ses habitudes et de l’emploi de son temps. Elle vécut donc toujours retirée, et plus soigneuse de s’abstenir de connaissances gênantes que jalouse d’en faire d’avantageuses. C’était bien là le fond du caractère de mon père, et, sous ce rapport, jamais époux ne furent mieux assortis. Ils ne se trouvaient heureux que dans leur petit ménage. Partout ailleurs ils étouffaient de mélancoliques bâillemens, et ils m’ont légué cette secrète sauvagerie qui m’a rendu toujours le monde insupportable et le home nécessaire.

Toutes les démarches que mon père avait faites avec beaucoup de tiédeur, il faut l’avouer, n’aboutirent à rien. Il avait eu mille fois raison de le dire : il n’était pas fait pour gagner ses éperons en temps de paix et les campagnes d’antichambre ne lui réussissaient pas.

La guerre seule pouvait le faire sortir de l’impasse de l’état-major.

Il retourna au camp de Montreuil avec Dupont. Ma mère l’y suivit au printemps de 1805 et y passa deux ou trois mois au plus, durant lesquels ma tante Lucie prit soin de ma sœur et de moi. Cette sœur, dont j’aurai à parler plus tard et dont j’ai déjà indiqué l’existence, n’était pas fille de mon père. Elle avait cinq ou six ans de plus que moi et s’appelait Caroline. Ma bonne petite tante Lucie avait épousé M. Maréchal, officier retraité, dans le même temps que ma mère épousait mon père. Une fille était née de leur union cinq ou six mois après ma naissance. C’est ma chère Clotilde : la meilleure amie peut-être que j’aie jamais eue. Ma tante demeurait alors à Chaillot où mon oncle avait acheté une petite maison, alors en campagne, et qui serait aujourd’hui en ville. Elle louait, pour nous promener, l’âne d’un jardinier du voisinage. On nous mettait sur du foin dans les paniers destinés à porter les fruits et les légumes au marché, Caroline dans l’un, Clotilde et moi dans l’autre. Il paraît que nous goûtions fort, « cette façon d’aller. » Pendant ce temps-là, l’empereur Napoléon, occupé à d’autres soins et s’amusant à d’autres chevauchées, s’en allait en Italie mettre sur sa tête la couronne de fer. Guai a chi la tocca ! avait dit le grand homme, l’Angleterre, l’Autriche et la Russie résolurent d’y toucher, et l’empereur leur tint parole.

Au moment où l’armée, réunie au rivage de la Manche, attendait avec impatience le signal d’une descente en Angleterre, l’empereur, voyant sa fortune trahie sur les mers, changea tous ses plans dans une nuit ; une de ces nuits d’inspiration où la fièvre se faisant froide dans ses veines, le découragea d’une entreprise toute-puissante, pour une entreprise nouvelle dans son esprit.



CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.

Campagne de 1805. — Lettres de mon père à ma mère. — Affaire d’Haslach. — Lettre de Nuremberg. — Belles actions de la division Gazan et de la division Dupont sur les rives du Danube. — Lettre de Vienne. — Le général Dupont. — Mon père passe dans la ligne avec le grade de capitaine et la croix. — Campagnes de 1806 et 1807. — Lettres de Varsovie et de Rosemberg. — Suite de la campagne de 1807. — Radeau de Tilsit. — Retour en France. — Voyage en Italie. — Lettres de Venise et de Milan. — Fin de la correspondance avec ma mère et commencement de ma propre histoire.


LETTRE I.

De mon père à ma mère.

« Haguenau, 1er vendémiaire an IV (22 septembre 1805).

« J’arrive avec Decouchy pour faire ici le logement de notre division, comme c’est notre coutume. Nous dînons chez le maréchal Ney. Il nous avertit que nous allons faire vingt lieues sans débride, passer le Rhin, et ne faire halte qu’à Dourlach, où nous devons rencontrer l’ennemi. Après une marche de cent cinquante lieues, une pareille galopade est capable de nous crever tous. N’importe, c’est l’ordre. En passant le Rhin, nous prenons sous nos ordres le 1er régiment de hussards et quatre mille hommes des troupes de l’électeur de Baden.

Ainsi, nous allons être très forts avec cette division de douze mille hommes. Tu entendras parler de nous. Ah ? mon amie, loin de toi les bagarres et les batailles sont les seules distractions que je puisse goûter ; car, sans toi, les plaisirs me paraissent des motifs de tristesse, et tout ce qui peut rendre les autres inquiets et agités, en les mettant à mon niveau, me les fait paraître plus supportables.

Je jouis intérieurement des figures renversées de beaucoup de gens très braves et très importans en temps de paix. Les routes sont couvertes des voitures de la cour, remplies de pages, de chambellans et de laquais, voyageant en bas de soie blancs. Gare les éclaboussures !

« Vraiment si je pouvais me réjouir de quelque chose quand je ne te vois pas, je crois que je serais content du branlebas qui se prépare.

Ne crains pas d’infidélités, car, de longtemps, je n’aurai rien à démêler qu’avec le sexe masculin. Messieurs de l’Autriche vont nous donner du travail, et, du train dont on nous mène, je ne crois pas qu’on nous laisse le temps de penser à mal.

« Je n’irai point à Strasbourg et ne verrai ni ***, ni ****, ni *****, qui ne sont point gens à fréquenter les coups de fusil.

« Depuis que je t’ai quittée, je n’ai pas eu un seul moment de repos ; il y a six nuits que je n’ai dormi et huit jours que je n’ai pu me déshabiller. Toujours en avant pour les logemens, j’en ai une extinction de voix. Je te demande si c’est dans cet équipage, et quand je te porte tout entière dans mon cœur, que je puis penser à aller faire l’agréable auprès des belles des villages que nous traversons en poste. Ce serait bien plutôt à moi d’être inquiet, si je ne croyais pas à ton amour, si je n’en connaissais pas toute la délicatesse. Ah !

si je me mettais à être jaloux, je le serais même d’un regard de tes yeux, et, pour un rien, je deviendrais le plus malheureux des hommes.

Mais loin de moi cette injure à notre amour ! J’ai reçu, ma chère femme, ta lettre de Sarrebourg. Elle est aimable comme toi, elle m’a rendu la vie et le courage. Que notre Aurore est gentille ! Que tu me donnes d’impatience de revenir pour vous serrer toutes deux dans mes bras ! Je t’en conjure, chère amie, donne-moi souvent de tes nouvelles.

Adresse-moi tes lettres : « à M. Dupin, aide-de-camp du général Dupont, commandant la 1re division du 6e corps, sous les ordres du maréchal Ney. » De cette manière, quelque mouvement que fasse l’armée, je les recevrai. Songe, chère femme, que c’est le seul plaisir que je puisse goûter loin de toi, au milieu des fatigues de cette campagne ; parle-moi de ton amour, de notre enfant. Songe que tu m’arracherais la vie si tu cessais de m’aimer. Songe que tu es ma femme, que je t’adore, que je n’aime l’existence que pour toi et que je t’ai consacré la mienne. Songe que rien au monde, excepté l’honneur et le devoir, ne peut me retenir loin de toi ; que je suis au milieu des fatigues et des privations de toute espèce ; et qu’elles ne me paraissent rien en comparaison de celle que me laisse ton absence.

Songe que l’espoir seul de te retrouver me soutient et m’attache à la vie.

« Adieu, chère femme, je tombe de fatigue. J’ai un lit pour cette nuit !

D’ici à longtemps je n’en trouverai plus, et je vais en profiter pour rêver de toi. Adieu donc, chère Sophie, je t’écrirai de Dourlach, si je peux. Reçois mille tendres baisers et donnes-en pour moi tout autant à Aurore. Sois sans inquiétude, je sais faire mon métier, je suis heureux à la guerre ; le brevet et la croix m’attendent.

« P.S. Où as-tu pris qu’on payait double en temps de guerre ? C’est plus que le contraire, car il n’est pas seulement question de l’arrivée du payeur. Cependant, comme nous n’avons pas de mer à traverser, et qu’il viendra tôt ou tard, ne crains rien pour moi, et ne me garde rien de l’argent que ma mère aura à te remettre. Ecris-lui pour la prévenir de ton arrivée à Paris. » LETTRE II.

De mon père à ma mère. « Nuremberg, 29 vendémiaire an XIV.

« Nous sommes ici, ma chère femme, depuis hier soir, après avoir poursuivi l’ennemi sans relâche pendant quatre jours, nous avons fait toute l’armée autrichienne prisonnière. À peine en est-il resté quelques-uns pour porter la nouvelle et l’épouvante au fond de l’Allemagne. Le prince Murat qui nous commande est très content de nous, et doit, demain ou après, demander pour moi la croix à l’empereur, ainsi que pour trois autres officiers de la division.

« Je ne te parlerai pas des fatigues et des dangers de ces dix journées. Ce sont les inconvéniens du métier. Que sont-ils en comparaison des inquiétudes et des chagrins que me cause ton absence !

Je ne reçois point de tes nouvelles. On dit même que l’ennemi, ayant inquiété continuellement notre gauche, aucune lettre de nous n’a pu passer en France. Juge de mon tourment, de mon angoisse. Sais-je si tu n’es pas horriblement inquiète de moi ? Si tu as reçu l’argent que je t’ai fait passer ? Si mon Aurore se porte bien ? Être séparé de ce que j’ai de plus cher au monde sans pouvoir en obtenir un seul mot ! Sois courageuse mon amie ! Songe que notre séparation ne peut altérer mon amour. Quel bonheur de nous retrouver pour ne plus nous séparer ! Dès que la campagne sera terminée, avec quelle ivresse je volerai dans tes bras pour ne plus m’en arracher, et te consacrer, ainsi qu’à Aurore, tous mes soins et tous mes instans : cette idée seule me soutient contre l’ennui et le chagrin qui, loin de toi, m’assiégent.

Au milieu des horreurs de la guerre, je me reporte près de toi et ta douce image me fait oublier le vent, le froid, la pluie, et toutes les misères auxquelles nous sommes livrés. De ton côté, chère amie, pense à moi. Songe que je t’ai voué l’amour le plus tendre et que la mort seule pourra l’éteindre dans mon cœur. Songe que le moindre refroidissement de ta part empoisonnerait le reste de ma vie, et que si j’ai pu te quitter, c’est que le devoir et l’honneur m’en faisaient une loi sacrée.

« Nous quittons demain Nuremberg à cinq heures du matin pour nous rendre à Ratisbonne, où nous arriverons dans trois jours. Le prince Murat commande toujours notre division. » LETTRE III.

De mon père à ma mère. « Vienne, le 30 brumaire an XIV.

« Ma femme, ma chère femme, ce jour est le plus beau de ma vie. Dévoré d’inquiétude, excédé de fatigue, j’arrive à Vienne avec la division.

Je ne sais si tu m’aimes, si tu te portes bien, si mon Aurore est triste ou joyeuse, si ma femme est toujours ma Sophie. Je cours à la poste. Mon cœur bat d’espérance et de crainte. Je trouve une lettre de toi ; je l’ouvre avec transport. Je tremble de bonheur en lisant les douces expressions de ta tendresse… Oh ! oui ! chère femme, c’est pour la vie que je suis à toi, rien au monde ne peut altérer l’ardent amour que je te porte, et tant que tu le partageras, je défierai le sort, la fortune et les ridicules injustices. J’avais grand besoin de lire une lettre de ma femme pour me faire supporter l’ennui de mon existence.

« Après m’être battu en bon soldat, avoir exposé cent fois ma vie pour le succès de nos armes, avoir vu périr à mes côtés mes plus chers amis, j’ai eu le chagrin de voir nos plus brillans exploits ignorés, défigurés, obscurcis par la valetaille militaire. Je m’entends et tu dois m’entendre, et reconnaître les courtisans. Sans cesse à la tête des régimens de notre division, j’ai vu que le courage et l’intrépidité étaient des qualités inutiles, et que la faveur seule distribuait les lauriers. Enfin, nous étions six mille il y a deux mois, nous ne sommes plus que trois mille aujourd’hui. Pour notre part, nous avons pris cinq drapeaux à l’ennemi, dont deux aux Russes, nous avons fait cinq mille prisonniers, tué deux mille hommes, pris quatre pièces de canon, le tout dans l’espace de six semaines, et nous voyons citer tous les jours, dans les rapports, des gens qui n’ont rien fait du tout, tandis que nos noms restent dans l’oubli. L’estime et l’affection de nos camarades me consolent. Je reviendrai pauvre diable, mais avec des amis que j’ai faits sur le champ de bataille, et qui sont plus sincères que messieurs de la cour. Je t’ennuie de mon humeur noire ; mais à qui puis-je conter mes chagrins, si ce n’est à ma Sophie, et qui peut mieux qu’elle les partager et les adoucir ?

« Enfin, comme nos soldats sont excédés, que nous nous sommes battus sans relâche depuis huit jours avec les Russes, on nous a renvoyés de la Moravie ici pour prendre quelque repos. J’ai tout perdu à l’affaire d’Haslach[49]. Je m’en suis indemnisé depuis aux dépens d’un officier de dragons de Latour, auquel j’ai fait mettre pied à terre.

« On nous promet toujours de fort belles choses, mais Dieu sait si cela viendra ! Ma mère m’écrit que tu ne manqueras de rien, et que je puis être tranquille. À propos, de quelle nouvelle folie m’as-tu régalé ? J’en ai fait rire Debaine aux larmes. Mlle Roumier est ma vieille bonne à qui ma mère fait une pension pour m’avoir élevé. Elle avait quarante ans quand je vins au monde ! Le beau sujet de jalousie ! Je raconte cette folie à tous mes amis.

« J’ai vu ce matin Billette. Sa vue, qui me rappelait la rue Meslée, m’a causé une joie infinie. Je l’ai embrassé comme mon meilleur ami, parce que je pouvais lui parler de toi, et qu’il pouvait me répondre.

Quoiqu’il n’ait pas de nouvelles directes à me donner de ta santé, je l’ai questionné jusqu’à l’ennuyer.

« On parle de nous renvoyer bientôt en France, car la guerre finit ici faute de combattans. Les Autrichiens n’osent plus se mesurer avec nous, ils sont terrifiés. Les Russes sont en pleine déroute. On nous regarde ici avec stupéfaction. Les habitans de Vienne peuvent à peine croire à notre présence.

« D’ailleurs cette ville est assez insipide. Depuis vingt-quatre heures que j’y suis, je m’y ennuie comme dans une prison. Les gens riches se sont enfuis, les bourgeois tremblent et se cachent, le peuple est frappé de stupeur. On dit que nous repartirons dans trois ou quatre jours pour marcher sur la Hongrie, faire mettre bas les armes aux débris de l’armée autrichienne, et hâter par là la conclusion de la paix.

« Sois toujours maussade en mon absence ; oui, chère femme, c’est ainsi que je t’aime. Que personne ne te voie ; ne songe qu’à soigner notre fille, et je serai heureux autant que je puis l’être loin de toi.

« Adieu, chère amie, j’espère te serrer bientôt dans mes bras. Mille baisers pour toi et pour mon Aurore. » Cet on dit sur une nouvelle marche en Hongrie aboutit à la bataille d’Austerlitz, le 4 décembre 1805. J’ignore si mon père y assista. Bien que plusieurs personnes me l’aient affirmé et que son article nécrologique l’atteste, je ne le crois pas, car la division Dupont, exténuée par les prodiges d’Haslach et de Diestern, dut rester à Vienne pour se refaire, et le nom de Dupont ne se trouve dans aucune des relations que j’ai lues de la bataille d’Austerlitz.

Disons en passant un mot sur Dupont, ce général si coupable ou si malheureux en Espagne, à Baylen, et si honteusement récompensé par la Restauration d’avoir été un des premiers à trahir la gloire de l’armée française dans la personne de l’Empereur. Il est certain que, dans la campagne que nous venons d’esquisser, il se montra grand homme de guerre. On a vu que mon père le jugeait légèrement en temps de paix, mais sérieusement ailleurs. L’empereur avait-il une méfiance, une prévention secrète contre Dupont ? Il devait en être ainsi, ou bien Dupont aimait à jouer le rôle de mécontent. Il est bien certain que les plaintes de mon père, dans la lettre qu’on vient de lire, sont inspirées par un sentiment collectif. Il n’était pas, quant à lui, un personnage assez important pour se croire l’objet d’une inimitié particulière. Je ne sais pas quels sont ces courtisans, cette valetaille militaire, contre laquelle mon père regimbe avec tant d’amertume. Comme il avait le caractère le plus bienveillant et le plus généreux qui se puisse rencontrer, il faut croire qu’il y avait dans ses plaintes quelque chose de fondé.

On sait combien de rivalités et de colères l’empereur eut à contenir durant cette campagne ; quelles fautes commit Murat par audace et par présomption, quelles indignations furent soulevées dans l’ame de Ney à ce propos. Qu’on se reporte à l’histoire, on trouvera sûrement la clé de cette douleur que mon père nourrit sur les champs de bataille, et qui marque un changement bien notable dans les dispositions de ceux qui avaient suivi le premier consul avec tant d’ivresse à Marengo.

Sans doute, elles sont magnifiques ces campagnes de l’Empire, et nos soldats y sont des héros de cent coudées. Napoléon y est le plus grand général de l’univers. Mais comme l’esprit de cour a déjà défloré les jeunes enthousiasmes de la République ! À Marengo, mon père écrivait en post-scriptum à sa mère ! « Ah ! mon Dieu ! j’allais oublier de te dire que je suis nommé lieutenant sur le champ de bataille. » Preuve qu’il n’avait guère pensé à sa fortune personnelle en combattant avec l’ivresse de la cause. À Vienne, il écrit à sa femme pour exprimer un doute dédaigneux sur la récompense qui l’attend. Chacun, sous l’Empire, songe à soi. Sous la République, c’était à qui s’oublierait.

Quoi qu’il en soit, la disgrace apparente dont la carrière de mon père semblait être frappé depuis le passage Mincio, cessa avec la campagne de 1805. Il obtint enfin de passer dans la ligne, et fut nommé capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 décembre 1805)[50]. Il revint à Paris, puis, nous emmena, ma mère, Caroline et moi, à son régiment, qui était en garnison je ne sais où. Lorsqu’il répartit pour la campagne de 1806, il écrivait à sa femme à Tongres, au dépôt, chez le quartier-maître du régiment. Probablement, il fit un voyage à Nohant dans l’intervalle, mais je ne retrouve son histoire que dans les quelques lettres qui vont suivre :

« Primlingen, 2 octobre 1806.

« Depuis Mayence, nous avons été tellement errans, que je n’ai pu trouver un moment pour te donner de mes nouvelles. D’abord, je t’aime avec idolâtrie. Ceci n’est pas nouveau pour toi, mais c’est ce que je suis le plus pressé de te dire. Ah ! que je suis déjà las d’être loin de toi : je jure bien que cette campagne-ci finie, quoi qu’il arrive, je ne te quitterai plus.

« Depuis trois jours, j’ai fait trente-six lieues avec ma compagnie pour escorter l’empereur. Il est arrivé hier soir à Wurzbourg. Nous sommes cantonnés aux environs. Toute la garde à pied est arrivée.

Chemin faisant, l’empereur m’a fait plusieurs questions sur le régiment, et à la dernière, que le bruit de la voiture m’empêchait d’entendre, et que pourtant il répéta trois fois, je répondis à tout hasard : Oui, Sire. Je le vis sourire, et je juge que j’aurai dit une fière bêtise. S’il pouvait me donner ma retraite comme idiot ou sourd, je m’en consolerais bien en retournant près de toi.

« Adieu, ma jolie femme, ma chère amie, ce que j’aime, ce que je regrette, ce que je désire le plus au monde. Je t’embrasse de toute mon ame. J’aime mon Aurore, nos enfans, ta sœur, tout ce qui est à nous. » De mon père à ma mère. « Le 7 décembre 1806.

« Depuis quinze jours, ma chère femme, je parcours les déserts de la Pologne à cheval, dès cinq heures du matin : et, après avoir marché jusqu’à la nuit, ne trouvant que la barraque enfumée d’un pauvre diable où je puis à peine obtenir une botte de paille pour me reposer.

Aujourd’hui j’arrive dans la capitale de la Pologne, et je puis enfin mettre une lettre à la poste. Je t’aime cent fois plus que la vie. Ton souvenir me suit partout pour me consoler et me désespérer en même temps. En m’endormant, je te vois ; en m’éveillant, je pense à toi ; mon ame tout entière est près de toi. Tu es mon Dieu, l’ange tutélaire que j’invoque, que j’appelle au milieu de mes fatigues et de mes dangers.

Depuis que je t’ai quittée, je n’ai pas joui d’un seul instant de repos, et je n’ai pas besoin de dire que je n’ai pas goûté un seul instant de bonheur. Aime-moi, aime-moi ! c’est le seul moyen d’adoucir cette rude vie que je mène. Ecris-moi. Je n’ai encore reçu que deux lettres de toi. Je les ai lues cent fois, je les relis encore. Sois toujours la même femme qui m’écrit d’une manière si tendre et si adorable. Que l’absence ne te refroidisse pas. Je crois qu’elle augmente mon amour, s’il est possible. Ne perdons pas l’espoir de nous réunir bientôt. On traite à Posen. Il est très probable que nos succès détermineront les Russes à la paix. Je vais voir tout à l’heure Philippe Ségur et lui remettre le paquet que je te destine, il aura les moyens de te le faire parvenir promptement. Demain nous passons la Vistule. Les Russes sont à dix lieues d’ici, fort interloqués de notre marche et de nos manœuvres. Pour moi, j’en suis à désirer un bon coup de sabre qui m’estropie à tout jamais et me renvoie auprès de toi.

Dans le siècle où nous sommes un militaire ne peut espérer de repos et de bonheur domestique qu’en perdant bras ou jambes. Je ne rencontre pas un être dans l’armée qui ne fasse un vœu analogue ; mais le maudit honneur est là qui nous retient tous. Beaucoup se plaignent, moi, je souffre tout bas, car, que m’importent les dégoûts, les privations, les fatigues, ce n’est point là ce qui me chagrine dans le métier, c’est ton absence, et je ne puis aller dire cela aux autres. Ceux qui ne te connaissent pas ne comprendraient pas l’excès de mon amour, ceux qui te connaissent le comprendraient trop.

« Parle de moi à nos enfans. Je suis forcé de courir au fourrage. Pas un moment même pour goûter cette demi-consolation de t’écrire ! Je t’aime comme un fou. Aime-moi si tu veux que je conserve la vie. » Après l’affaire de la Passage mon père fut fait chef d’escadron, et, le 4 avril 1807, Murat se l’attacha en qualité d’aide-de-camp.

Deschartres m’a raconté que ce fut à la recommandation de l’empereur, qui, l’ayant remarqué, dit au prince : « Voilà un beau et brave jeune homme : c’est comme cela qu’il vous faut des aides-de-camp. » Mon père s’attendait si peu à cette faveur qu’il faillit la refuser, en voyant qu’elle allait l’assujettir davantage, et créer un nouvel obstacle au repos absolu qu’il rêvait au sein de sa famille. Ma mère lui sut assez mauvais gré de ce qu’elle appela son ambition, et il eut à s’en justifier, ainsi qu’on le verra dans la lettre suivante : « Rosemberg, 10 mai 1807, au quartier général du grand-duc de Berg.

« Après avoir couru pendant trois mois comme un dératé et donné au prince un assez joli échantillon de mon savoir-faire dans la partie des missions, j’arrive ici et j’y trouve deux lettres de toi, du 23 mars et du 8 avril. La première me tue. Il me semble que tu ne m’aimes déjà plus quand tu m’annonces que tu vas t’efforcer de m’aimer un peu moins. Heureusement je décachète la seconde et je vois bien que c’est à force de m’aimer que tu me fais tout ce mal. Ô ma chère femme, ma Sophie, tu as pu les écrire ces mots cruels, m’envoyer à trois cents lieues ce poison mortel, m’exposer à la douleur de lire cette lettre affreuse, pendant quinze jours peut-être, avant d’en avoir reçu une autre qui me rassure et me console ! Me voilà forcé de remercier Dieu d’avoir été longtemps privé de tes nouvelles. Ô mon amie ! abjure ces horribles pensées, ces injustes soupçons ! Est-il possible que tu doutes de moi ! Le plus sensible reproche que tu puisses me faire, c’est de me dire que je ne me souviens pas que Caroline existe, et que tu es effrayée en pensant à l’avenir de cette enfant. En quoi ai-je pu mériter ces doutes injurieux ? Ai-je un seul moment cessé de la regarder comme ma fille ? Ai-je fait, dans mes soins et dans mes caresses, la moindre différence entre elle et mes autres enfans ? Depuis le jour où je t’ai vue pour la première fois, ai-je un moment cessé de t’adorer, d’aimer tout ce qui t’appartient : ta fille, ta sœur, tout ce que tu aimes ? Tu m’accables de reproches comme si je t’abandonnais pour le seul plaisir de courir le monde. Je te jure sur l’honneur et sur l’amour, que je n’ai point demandé d’avancement, que le grand-duc m’a appelé auprès de lui sans que je me doutasse qu’il en eût la moindre idée ; qu’enfin j’ai vu s’éloigner avec un profond chagrin le jour qui devait nous réunir. Te dirai-je tout ? J’ai failli refuser, me sentant sans courage devant un nouveau retard à mon retour près de toi. Mais, chère femme, aurais-je rempli mon devoir envers toi, envers ma mère, qui a sacrifié son aisance à ma carrière militaire, envers nos enfans, nos trois enfans[51] qui auront bientôt besoin des ressources et de la considération de leur père, si j’avais rejeté la fortune qui venait d’elle-même me chercher ?

« Mon ambition, dis-tu ? Moi, de l’ambition ! Si j’étais moins triste, tu me ferais rire avec ce mot-là. Ah ! je n’en ai qu’une depuis que je te connais, c’est de réparer envers toi les injustices de la société et de la destinée ; c’est de t’assurer une existence honorable et de te mettre à l’abri du malheur, si un boulet me rencontre sur le champ de bataille. Ne te dois-je donc pas cela ? À toi, qui as supporté si longtemps ma mauvaise fortune, et quitté un palais pour une mansarde par amour pour moi ! Juge un peu mieux de moi, ma Sophie, juges-en d’après toi-même. Non, il n’est pas un instant dans ma vie où je ne pense à toi ; il n’est rien qui vaille pour moi la modeste chambre de ma chère femme. C’est là le sanctuaire de mon bonheur ; rien ne peut valoir à mes yeux, ses jolis cheveux noirs, ses yeux si beaux, ses dents si blanches, sa taille si gracieuse, sa robe de percale, ses jolis pieds, ses petits souliers de prunelle. Je suis amoureux de tout cela comme le premier jour, et je ne désire rien de plus au monde ; mais pour posséder ce bonheur en toute sécurité, pour n’avoir point à lutter contre la misère avec des enfans, il faut faire au présent quelques sacrifices. Tu dis que nous serons moins heureux dans un palais que dans notre petit grenier ; qu’à la paix, le prince sera fait roi et que nous serons obligés d’aller habiter ses états où nous n’aurons plus notre obscurité, notre tête-à-tête, notre chère liberté de Paris. Il est bien probable que le prince sera roi, en effet, et qu’il nous emmènera avec lui. Mais je nie que nous puissions n’être pas heureux là où nous serons ensemble, ni que rien puisse gêner désormais un amour que le mariage a consacré. Que tu es bête, ma pauvre femme, de croire que je t’aimerai moins parce que je vivrai dans le luxe et la dorure ! Et que tu es gentille, en même temps, de mépriser tout cela ! Mais, moi aussi, je déteste les grandeurs et les vanités, et l’ennui de ces plaisirs-là me ronge quand j’y suis, tu le sais bien. Tu sais bien avec quel empressement je m’y dérobe pour être tranquille avec toi dans un petit coin. C’est pour mon petit coin que je travaille, que je me bats, que j’accepte une récompense et que j’aspire à avoir un régiment, parce que, alors, tu ne me quitteras plus et que nous aurons un intérieur à nous, aussi tranquille, aussi simple, aussi intime que nous le souhaitons. Et puis, quand je mettrais un peu d’amour-propre à te montrer quelquefois, heureuse et brillante à mon bras, pour te venger des sots dédains de certaines gens à qui notre petit ménage faisait tant de pitié, où serait le mal ?

Je serais fier, je l’avoue, d’avoir été, moi seul, l’artisan de notre fortune et de n’avoir dû qu’à mon courage, à mon amour pour la patrie, ce que d’autres n’ont dû qu’à la faveur, à l’intrigue ou à la chimère de la naissance. J’en sais qui sont quelque chose, grâce au nom ou à la galanterie de leurs femmes : ma femme à moi aura d’autres titres.

Son amour fidèle et le mérite de son époux.

« Voilà la belle saison revenue. Que fais-tu, chère amie ? Ah ! que l’aspect d’une belle prairie ou d’un bois prêt à verdir remplit mon ame de souvenirs tristes et délicieux ! aux bords du Rhin, l’année dernière, quels doux momens je passais auprès de toi ! Trop courts instans de bonheur, de combien de regrets vous êtes suivis ! À Marienwerder, je me suis promené aux bords de la Vistule, seul, en proie à mes chagrins, le cœur devoré de tristesse et d’inquiétude. Je voyais tout renaître dans la nature et mon ame était fermée au sentiment du bonheur. J’étais dans un endroit pareil à celui où tu avais si peur, près de Coblentz, où nous nous assîmes sur l’herbe et où je te pressais sur mon cœur pour te rassurer. Je me suis senti tout embrasé de ton souvenir, j’errais comme un fou, je te cherchais, je t’appelais en vain. Je me suis enfin assis fatigué et brisé de douleur, et au lieu de ma Sophie je n’ai trouvé sur ces tristes rivages que la solitude, l’inquiétude et la jalousie. Oui, la jalousie, je l’avoue ; moi aussi, de loin, je suis obsédé de fantômes ; mais je ne t’en parle pas de peur de t’offenser. Hélas ! quand la fatigue des marches et le bruit des batailles cessent un instant pour moi, je suis la proie de mille tourmens. Toutes les furies de la passion viennent m’obséder. J’éprouve toutes les angoisses, toutes les faiblesses de l’amour. Oh ! oui ! chère femme, je t’aime comme le premier jour ! Que nos enfans te parlent de moi sans cesse : ne te promène qu’avec eux ; qu’ils te retracent à toute heure nos sermens et notre union. Parle-leur de moi aussi. Je ne vis que pour eux, pour toi et pour ma mère.

« Ici, le printemps et le lieu que nous occupons me rappellent le Fayel. Mais, hélas ! Boulogne est bien loin, et le triste château me laisse tout entier à mes regrets. En y arrivant, je l’ai trouvé absolument désert ; tout le monde était parti avec le prince pour Elbing, où s’est passée la fameuse revue de l’empereur. Le prince commandait et m’a fait courir de la belle manière. Adieu, chère femme.

On parle beaucoup de la paix : rien n’annonce la reprise des hostilités. À ! quand serai-je près de toi ! Je te presse mille fois dans mes bras avec tous nos enfans. Pense à ton mari, à ton amant.

« MAURICE. » « Que mon Aurore est gentille de penser à moi et de savoir déjà t’en parler ! » Au mois de juin de la même année, mon père accompagna Murat, qui, de son côté, accompagnait Napoléon à la fameuse conférence du radeau de Tilsit. De retour en France au mois de juillet, mon père ne tarda pas à repartir pour l’Italie avec Murat et l’empereur, qui allait là faire des rois et des princes nouveaux.

« Venise, 28 septembre 1807.

« Après avoir affronté tous les précipices de la Savoie et du Montcenis, j’ai été culbuté dans un fossé bourbeux du Piémont, par la nuit la plus noire et la plus détestable, et, de plus, au milieu d’un bois, coupe-gorge fameux, où, la veille, on avait assassiné et volé un marchand de Turin. Le sabre d’une main et le pistolet de l’autre, nous avons fait sentinelle jusqu’à ce qu’il nous soit arrivé main-forte pour nous remettre sur pied, c’est-à-dire pendant trois heures.

Bientôt les chevaux nous ont manqué, ensuite les chemins sont devenus affreux. Arrivés au bord de la mer, le vent s’est élevé contre nous et nous avons pensé chavirer dans la lagune. Enfin, nous voici dans Venise la belle, où je n’ai encore vu que de l’eau fort laide dans les rues et bu que de fort mauvais vin à la table de Duroc. Depuis Paris, voici la première nuit que je vais passer dans un lit. L’empereur ne passera que huit jours ici. Je n’ai pas le temps de t’en dire davantage. Je t’aime, tu es ma vie, mon ame, mon Dieu, mon tout. » « De Milan, le 11 décembre 1807.

« Cette date doit te dire, chère amie, que je pense à toi doublement s’il est possible, puisque je suis dans un lieu si plein de souvenirs de notre amour, de mes douleurs, de mes tourmens et de mes joies. Ah !

que d’émotions j’ai éprouvées en parcourant les jardins voisins du cours ! Elles n’étaient pas toutes agréables ; mais ce qui les domine toutes, c’est mon amour pour toi. C’est mon impatience de me retrouver dans tes bras. Nous serons bien certainement à Paris, à la fin du mois. Il est impossible de s’ennuyer plus que je ne fais ici ; j’ai des fêtes et des cérémonies par dessus la tête. Tous mes camarades en disent presque autant, encore n’ont-ils pas d’aussi puissans motifs que moi pour désirer d’en finir avec toutes ces comédies. L’air est appesanti pour moi de grandeurs, de dignités, de raideur et d’ennui.

Le prince est malade, et par cette raison nous devancerons, j’espère, le retour de l’empereur, et je vais bientôt te retrouver, toujours mon ange, mon diable et ma divinité. Si je ne trouve pas de lettres de toi à Turin, je te tirerai tes petites oreilles. Adieu, et mille tendres baisers à toi, à notre Aurore et à ma mère. Je t’écrirai de Turin. » La vie de mon père, cette vie si pure et si généreuse, touche à sa fin. Je n’aurai plus de lui qu’une affreuse catastrophe à raconter.

Désormais je vais être guidée par mes propres souvenirs, et comme je n’ai pas la prétention d’écrire l’histoire de mon temps en dehors de la mienne propre, je ne dirai de la campagne d’Espagne que ce que j’en ai vu par mes yeux à une époque où les objets extérieurs, étranges et incompréhensibles pour moi, commençaient à me frapper comme des tableaux mystérieux. On me permettra de rétrograder un peu et de prendre ma vie au moment où je commence à la sentir.



DEUXIÈME PARTIE.





CHAPITRE PREMIER.

Premiers souvenirs. — Premières prières. — L’œuf d’argent des enfans. — Le père Noël. — Le système de J.-J. Rousseau. — Le bois de lauriers. — Polichinelle et le réverbère. — Les romans entre quatre chaises. — Jeux militaires. — Chaillot. — Clotilde. — L’empereur. — Les papillons et les fils de la Vierge. — Le roi de Rome. — Le flageolet.


Il faut croire que la vie est une bien bonne chose en elle-même, puisque les commencemens en sont si doux et l’enfance un âge si heureux. Il n’est pas un de nous qui ne se rappelle cet âge d’or comme un rêve évanoui, auquel rien ne saurait être comparé dans la suite. Je dis un rêve, en pensant à ces premières années où nos souvenirs flottent incertains et ne ressaisissent que quelques impressions isolées dans un vague ensemble. On ne saurait dire pourquoi un charme puissant s’attache, pour chacun de nous, à ces éclairs du souvenir, insignifians pour les autres.

La mémoire est une faculté qui varie selon les individus et qui, n’étant complète chez aucun, offre mille inconséquences. Chez moi, comme chez beaucoup d’autres personnes, elle est extraordinairement développée sur certains points, extraordinairement infirme sur certains autres. Je ne me rappelle qu’avec effort les petits événemens de la veille, et la plupart des détails m’échappent même pour toujours. Mais quand je regarde un peu loin derrière moi, mes souvenirs remontent à un âge où la plupart des autres individus ne peuvent rien retrouver dans leur passé. Cela tient-il essentiellement à la nature de cette faculté en moi ou à une certaine précocité dans le sentiment de la vie ?

Peut-être sommes-nous doués tous à peu près également sous ce rapport, et peut-être n’avons-nous la notion nette ou confuse des choses passées qu’en raison du plus ou moins d’émotion qu’elles nous ont causé ? Certaines préoccupations intérieures nous rendent presque indifférens à des faits qui ébranlent le monde autour de nous. Il arrive aussi que nous nous rappelons mal ce que nous avons peu compris. L’oubli n’est peut-être que de l’inintelligence ou de l’inattention.

Quoi qu’il en soit, voici le premier souvenir de ma vie, et il date de loin. J’avais deux ans, une bonne me laissa tomber de ses bras sur l’angle d’une cheminée. J’eus peur et je fus blessée au front. Cette commotion, cet ébranlement du système nerveux ouvrirent mon esprit au sentiment de la vie, et je vis nettement, je vois encore le marbre rougeâtre de la cheminée, mon sang lui coulait, la figure égarée de ma bonne. Je me rappelle distinctement aussi la visite du médecin, les sangsues qu’on me mit derrière l’oreille, l’inquiétude de ma mère, et la bonne congédiée pour cause d’ivrognerie. Nous quittâmes la maison, et je ne sais où elle était située. Je n’y suis jamais retournée depuis ; mais si elle existe encore, il me semble que je m’y reconnaîtrais.

Il n’est donc pas étonnant que je me rappelle parfaitement l’appartement que nous occupions rue Grange-Batelière, un an plus tard. De là datent mes souvenirs précis et presque sans interruption.

Mais depuis l’accident de la cheminée jusqu’à l’âge de trois ans, je ne me retrace qu’une suite indéterminée d’heures passées dans mon petit lit sans dormir, et remplie de la contemplation de quelque pli de rideau ou de quelque fleur au papier des chambres.

Je me souviens aussi que le vol des mouches et leur bourdonnement m’occupaient beaucoup et que je voyais souvent les objets doubles, circonstance qu’il m’est impossible d’expliquer et que plusieurs personnes m’ont dit avoir éprouvée aussi dans la première enfance.

C’est surtout la flamme des bougies qui prenait cet aspect devant mes yeux, et je me rendais compte de l’illusion sans pouvoir m’y soustraire. Il me semble même que cette illusion était un des pâles amusemens de ma captivité dans le berceau et cette vie du berceau m’apparaît extraordinairement longue, et plongée dans un mol ennui.

Ma mère s’occupa de fort bonne heure de me développer, et mon cerveau ne fit aucune résistance, mais il ne devança rien, et il eût pu être fort tardif, si on l’eût laissé tranquille. Je marchais à dix mois. Je parlai assez tard ; mais une fois que j’eus commencé à dire quelques mots, j’appris tous les mots très vite, et, à quatre ans, je savais très bien lire, ainsi que ma cousine Clotilde, qui fut enseignée comme moi par nos deux mères alternativement. On nous apprenait aussi des prières, et je me souviens que je les récitais, sans broncher, d’un bout à l’autre, et sans y rien comprendre, excepté ces premiers mots de la dernière prière qu’on nous faisait dire quand nous avions la tête sur le même oreiller, ce qui nous arrivait souvent : « Mon Dieu, je vous donne mon cœur. » Je ne sais pas pourquoi je comprenais cela plus que le reste, car il y a beaucoup de métaphysique dans ce peu de paroles ; mais enfin je le comprenais, et c’était le seul endroit de ma prière où j’eusse une idée de Dieu et de moi-même. Quant au Pater, au Credo et à l’Ave Maria que je savais très bien en français, excepté donnez-nous notre pain de chaque jour, j’aurais aussi bien pu les réciter en latin, comme un perroquet, ils n’eussent pas été plus inintelligibles pour moi.

On nous exerçait aussi à apprendre par cœur les fables de La Fontaine, et je les sus presque toutes lorsque c’était encore lettres closes pour moi. J’étais si lasse de les réciter, que je fis, je crois, tout mon possible pour ne les comprendre que fort tard, et ce ne fut que vers l’âge de 15 ou 16 ans que je m’aperçus de leur beauté.

On avait l’habitude, autrefois, de remplir la mémoire des enfans d’une foule de richesses au-dessus de leur portée. Ce n’est pas le petit travail qu’on leur impose que je blâme, Rousseau, en le retranchant tout à fait dans l’Émile, risque de laisser le cerveau de son élève s’épaissir au point de n’être plus capable d’apprendre ce qu’il lui réserve pour un âge plus avancé. Il est bon d’habituer l’enfance, d’aussi bonne heure que possible, à un exercice modéré, mais quotidien, des diverses facultés de l’esprit. Mais on se hâte trop de leur servir des choses exquises.

Il n’existe point de littérature à l’usage des petits enfans. Tous les jolis vers qu’on a faits en leur honneur sont maniérés et farcis de mots qui ne sont point de leur vocabulaire. Il n’y a guère que les chansons des berceuses qui parlent réellement à leur imagination. Les premiers vers que j’aie entendus sont ceux-ci, que tout le monde connaît sans doute, et que ma mère me chantait de la voix la plus fraîche et la plus douce qui se puisse entendre : Allons dans la grange Voir la poule blanche Qui pond un bel œuf d’argent Pour ce cher petit enfant.

La rime n’est pas riche, mais je n’y tenais guère, et j’étais vivement impressionnée par cette poule blanche et par cet œuf d’argent que l’on me promettait tous les soirs et que je ne songeais jamais à demander le lendemain matin. La promesse revenait toujours et l’espérance naïve revenait avec elle. Ami Leclair, t’en souviens-tu ?

car, à toi aussi, pendant des années, on a promis cet œuf merveilleux qui n’éveillait point ta cupidité, mais qui te semblait, de la part de la bonne poule, le présent le plus poétique et le plus gracieux. Et qu’aurais-tu fait de l’œuf d’argent, si on te l’eût donné ? Tes mains débiles n’eussent pu le porter, et ton humeur inquiète et changeante se fût bientôt lassée de ce jouet insipide. Qu’est-ce qu’un œuf : qu’est-ce qu’un jouet qui ne se casse point ? Mais l’imagination fait de rien quelque chose, c’est sa nature, et l’histoire de cet œuf d’argent est peut-être celle de tous les biens matériels qui éveillent notre convoitise. Le désir est beaucoup, la possession peu de chose.

Ma mère me chantait aussi une chanson de ce genre la veille de Noël, et comme cela ne venait qu’une fois l’an, je ne me la rappelle pas.

Ce que je me rappelle parfaitement, c’est la croyance absolue que j’avais à la descente par le tuyau de la cheminée du petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche qui, à l’heure de minuit, devait venir déposer dans mon petit soulier un cadeau que j’y trouverais à mon réveil. Minuit ! cette heure fantastique que les enfans ne connaissent point, et qu’on leur montre comme le terme impossible de leur veillée !

Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m’endormir avant l’apparition du petit vieux ! J’avais à la fois grande envie et grand’peur de le voir ; mais jamais je ne pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain mon premier regard était pour mon soulier au bord de l’âtre. Quelle émotion me causait l’enveloppe de papier blanc ! car le père Noël était d’une propreté extrême, et ne manquait jamais d’empaqueter soigneusement son offrande. Je courais, pieds nus, m’emparer de mon trésor. Ce n’était jamais un don bien magnifique, car nous n’étions pas riches. C’était un petit gâteau, une orange, ou tout simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si précieux, que j’osais à peine le manger. L’imagination jouait encore là son rôle, et c’est toute la vie de l’enfant.

Je n’approuve pas du tout Rousseau de vouloir supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. La raison et l’incrédulité viennent bien assez vite, et d’elles-mêmes ; je me rappelle fort bien la première année où le doute m’est venu, sur l’existence réelle du père Noël. J’avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres fois, et j’éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme à barbe blanche.

J’ai vu mon fils y croire plus longtemps ; les garçons sont plus simples que les petites filles. Comme moi, il faisait de grands efforts pour veiller jusqu’à minuit. Comme moi, il n’y réussissait point, et comme moi, il trouvait au jour le gâteau merveilleux pétri dans les cuisines du paradis. Mais pour lui aussi la première année où il douta fut la dernière de la visite du bonhomme. Il faut servir aux enfans les mets qui conviennent à leur âge et ne rien devancer. Tant qu’ils ont besoin de merveilleux, il faut leur en donner. Quand ils commencent à s’en dégoûter, il faut bien se garder de prolonger l’erreur et d’entraver le progrès naturel de leur raison.

Retrancher le merveilleux de la vie de l’enfant, c’est procéder contre les lois même de la nature. L’enfance n’est-elle pas chez l’homme un état mystérieux et plein de prodiges inexpliqués ? D’où vient l’enfant ?

Avant de se former dans le sein de sa mère, n’avait-il pas une existence quelconque dans le sein impénétrable de la divinité ? La parcelle de vie qui l’anime ne vient-elle pas du monde inconnu où elle doit retourner ? Ce développement si rapide de l’ame humaine dans nos premières années, ce passage étrange d’un état qui ressemble au chaos, à un état de compréhension et de sociabilité, ces premières notions du langage, ce travail incompréhensible de l’esprit qui apprend à donner un nom, non pas seulement aux objets extérieurs, mais à l’action, à la pensée, au sentiment ; tout cela tient au miracle de la vie, et je ne sache pas que personne l’ait expliqué. J’ai toujours été émerveillée du premier verbe que j’ai entendu prononcer aux petits enfans. Je comprends que le substantif leur soit enseigné, mais les verbes, et surtout ceux qui expriment les affections ! La première fois qu’un enfant sait dire à sa mère qu’il l’aime, par exemple, n’est-ce pas comme une révélation supérieure qu’il reçoit et qu’il exprime ? Le monde extérieur où flotte cet esprit en travail, ne peut lui avoir donné encore aucune notion distincte des fonctions de l’ame.

Jusque-là, il n’a vécu que par les besoins, et l’éclosion de son intelligence ne s’est faite que par les sens. Il voit, il veut toucher, goûter, et tous ces objets extérieurs dont, pour la plupart, il ignore l’usage, et ne peut comprendre ni la cause ni l’effet, doivent passer d’abord devant lui comme une vision énigmatique. Là commence le travail intérieur. L’imagination se remplit de ces objets ; l’enfant rêve dans le sommeil, et il rêve aussi sans doute quand il ne dort point. Du moins il ne sait pas, pendant longtemps, la différence de l’état de veille à l’état de sommeil. Qui peut dire pourquoi un objet nouveau l’égaie ou l’effraie ? Qui lui inspire la notion vague du beau et du laid ? Une fleur, un petit oiseau ne lui font jamais peur ; un masque difforme, un animal bruyant l’épouvante.

Il faut donc qu’en frappant ses sens, cet objet de sympathie ou de répulsion révèle à son entendement quelque idée de confiance ou de terreur qu’on n’a pu lui enseigner ; car cet attrait ou cette répugnance se manifeste déjà chez l’enfant qui n’entend pas encore le langage humain. Il y a donc chez lui quelque chose d’antérieur à toutes les notions que l’éducation peut lui donner, et c’est là le mystère qui tient à l’essence de la vie dans l’homme.

L’enfant vit tout naturellement dans un milieu, pour ainsi dire, surnaturel, où tout est prodige en lui et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend pas service en hâtant sans ménagement et sans discernement l’appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu’il la cherche lui-même et qu’il s’établisse à sa manière durant la période de sa vie, où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement, et, par suite, à la moralité de son ame.

Ainsi on aura beau chercher quelle première notion de la Divinité on pourra donner aux enfans, on n’en trouvera pas une meilleure pour que l’existence de ce vieux bon Dieu qui est au ciel et qui voit tout ce qui se fait sur la terre. Plus tard il sera temps de lui faire comprendre que Dieu c’est l’être infini sans figure idolâtrique, et que le ciel n’est pas plus la voûte bleue qui nous enveloppe que la terre où nous vivons et que le sanctuaire même de notre pensée. Mais à quoi bon essayer de faire percer le symbole à l’enfant pour qui tout symbole est une réalité ? Cet éther infini, cet abîme de la création, ce ciel enfin où gravitent les mondes, l’enfant le voit plus beau et plus grand que nos définitions ne l’étendraient dans sa pensée, et nous le rendrions plus fou que sage si nous voulions lui faire concevoir la mécanique de l’univers, alors que le sentiment de la beauté de l’univers lui suffit.

La vie de l’individu n’est-elle pas le résumé de la vie collective ?

Quiconque observe les développemens de l’enfant, son passage à l’adolescence, à la virilité, et toutes ses transformations jusqu’à l’âge mûr, assiste à l’histoire abrégée de la race humaine, laquelle a eu aussi son enfance, son adolescence, sa jeunesse et sa virilité. Eh bien ! qu’on se reporte aux temps primitifs de l’humanité, on y voit toutes les nations humaines prendre la forme du merveilleux, et l’histoire, la science naissante, la philosophie et la religion écrites en symboles, énigmes, que la raison moderne traduit ou interprète. La poésie, la fable même sont la vérité, la réalité relatives des temps primitifs. Il est donc dans la loi éternelle que l’homme ait sa véritable enfance, comme l’humanité a eu la sienne, comme l’ont encore les populations que notre civilisation n’a fait qu’effleurer. Le sauvage vit dans le merveilleux, et n’est ni un idiot, ni un fou, ni une brute, c’est un poète et un enfant. Il ne procède que par poèmes et par chants comme nos anciens, à qui le vers semblait être plus naturel que la prose, et l’ode, que le discours.

L’enfance est donc l’âge des chansons, et on ne saurait trop lui en donner. La fable, qui n’est qu’un symbole, est la meilleure forme pour introduire en lui le sentiment du beau et du poétique, qui est la première manifestation du beau et du vrai.

Les fables de Lafontaine sont trop fortes et trop profondes pour le premier âge. Elles sont pleines d’excellentes leçons de morale, mais il ne faudrait pas de formules de morale au premier âge : c’est l’engager dans un labyrinthe d’idées où il s’égare, parce que toute morale implique une idée de société, et l’enfant ne peut se faire aucune idée de la société. J’aime mieux pour lui les notions religieuses sous forme de poésie et de sentiment. Quand ma mère me disait qu’en lui désobéissant je faisais pleurer la sainte Vierge et les anges dans le ciel, mon imagination était vivement frappée. Ces êtres merveilleux et toutes ces larmes provoquaient en moi une terreur et une tendresse infinies. L’idée de leur existence m’effrayait, et tout aussitôt l’idée de leur douleur me pénétrait de regrets et d’affection.

En somme, je veux qu’on donne du merveilleux à l’enfant tant qu’il l’aime et le cherche, et qu’on le lui laisse perdre de lui-même, sans prolonger systématiquement son erreur, dès que le merveilleux, n’étant plus son aliment naturel, il s’en dégoûte et vous avertit par ses questions et ses doutes qu’il veut entrer dans le monde de la réalité.

Ni Clotilde ni moi n’avons gardé aucun souvenir du plus ou moins de peine que nous eûmes pour apprendre à lire. Nos mères nous ont dit depuis qu’elles en avaient eu fort peu à nous enseigner. Seulement, elles signalaient un fait d’entêtement fort ingénu de ma part. Un jour que je n’étais pas disposée à recevoir ma leçon d’alphabet, j’avais répondu à ma mère : « Je vais bien dire a, mais je ne sais pas dire b. » Il paraît que ma résistance dura fort longtemps. Je nommais toutes les lettres de l’alphabet, excepté la seconde, et quand on me demandait pourquoi je la passais sous silence, je répondais imperturbablement : « C’est que je ne connais pas le b. »

Le second souvenir que je me retrace de moi-même, et qu’à coup sûr, vu son peu d’importance, personne n’eût songé à me rappeler, c’est la robe et le voile blanc que porta la fille aînée du vitrier, le jour de sa première communion. J’avais alors environ trois ans et demie ; nous étions dans la rue Grange-Batelière, au 3e, et le vitrier qui occupait une boutique en bas, avait plusieurs filles qui venaient jouer avec ma sœur et moi. Je ne sais plus leurs noms et ne me rappelle spécialement que l’aînée dont l’habit blanc me parut la plus belle chose du monde. Je ne pouvais me lasser de l’admirer. Ma mère ayant dit tout d’un coup que son blanc était tout jaune et qu’elle était mal arrangée, cela me fit une peine étrange. Il me semblait qu’on me causait un vif chagrin en me dégoûtant de l’objet de mon admiration.

Je me souviens qu’une autre fois, comme nous dansions une ronde, cette même enfant chanta :

           Nous n’irons plus au bois,
           Les lauriers sont coupés.

Je n’avais jamais été dans les bois, que je sache, et peut-être n’avais-je jamais vu de lauriers. Mais, apparemment, je savais ce que c’était, car ces deux petits vers me firent beaucoup rêver. Je me retirai de la danse pour y penser, et je tombai dans une profonde mélancolie. Je ne voulus faire part à personne de ma préoccupation, mais j’aurais volontiers pleuré, tant je me sentais triste et privée de ce charmant bois de lauriers, où je n’étais entrée en rêve que pour en être aussitôt dépossédée. Explique qui pourra les singularités de l’enfance, mais cette loi fut si marquée chez moi, que je n’en ai jamais oublié l’impression mystérieuse. Toutes les fois qu’on me chanta cette ronde, je sentis la même tristesse me gagner, et je ne l’ai jamais entendue chanter depuis, par des enfans, sans me retrouver dans la même disposition de regret et de mélancolie. Je vois toujours ce bois avant qu’on y eût porté la coignée, et, dans la réalité, je n’en ai jamais vu d’aussi beau. Je le vois jonché de ses lauriers fraîchement coupés, et il me semble que j’en veux toujours aux Vandales qui m’en ont bannie pour jamais. Quelle était donc l’idée du poète naïf qui commençait ainsi la plus naïve des danses ?

Je me rappelle aussi la jolie ronde de Giroflé, girofla, que tous les enfans connaissent, et où il est question encore d’un bois mystérieux où l’on va seulette, et où l’on rencontre le Roi, la Reine, le Diable et l’Amour, êtres également fantastiques pour les enfans. Je ne me souviens pas d’avoir eu peur du Diable : je pense que je n’y croyais pas et qu’on m’empêchait d’y croire, car j’avais l’imagination très impressionnable, et je m’effrayais facilement. On me fit présent, une fois, d’un superbe Polichinelle, tout brillant d’or et d’écarlate. J’en eus peur d’abord et surtout à cause de ma poupée, que je chérissais tendrement, et que je me figurais en grand danger auprès de ce petit monstre. Je la serrai précieusement dans l’armoire, et je consentis à jouer avec Polichinelle ; ses jeux d’émail, qui tournaient dans leurs orbites au moyen d’un ressort, le plaçaient pour moi dans une sorte de milieu entre le carton et la vie.

Au moment de me coucher, on voulut le serrer dans l’armoire auprès de la poupée ; mais je ne voulus jamais y consentir, et on céda à ma fantaisie, qui était de le laisser dormir sur le poêle, car il y avait un petit poêle dans notre chambre qui était plus que modeste, et dont je vois encore les panneaux peints à la colle et la forme en carré long. Un détail que je me rappelle aussi, bien que depuis l’âge de quatre ans je ne sois jamais rentrée dans cet appartement, c’est que l’alcôve était un cabinet fermé par des portes à grillage de laiton sur un fond de toile verte. Sauf une antichambre qui servait de salle à manger et une petite cuisine qui me servait de pénitencier, il n’y avait pas d’autres pièces que cette chambre à coucher, qui servait de salon pendant le jour. On voit que ce n’était point luxueux. Mon petit lit était placé le soir en dehors de l’alcôve, et quand ma sœur, qui était alors en pension, couchait à la maison, on lui arrangeait un canapé à côté de moi. C’était un canapé vert en velours d’Utrecht.

Tout cela m’est encore présent, quoiqu’il ne me soit rien arrivé de remarquable dans cet appartement ; mais il faut croire que mon esprit s’y ouvrait à un travail soutenu sur lui-même, car il me semble que tous ces objets sont remplis de mes rêveries, et que je les ai usés à force de les voir. J’avais un amusement particulier avant de m’endormir, c’était de promener mes doigts sur le réseau de laiton de la porte de l’alcôve qui se trouvait à côté de mon lit. Le petit son que j’en tirais me paraissait une musique céleste, et j’entendais ma mère dire : « Voilà Aurore qui joue du grillage. » Je reviens à mon Polichinelle, qui reposait sur le poêle, étendu sur le dos et regardant le plafond avec ses yeux vitreux et son méchant rire. Je ne le voyais plus, mais dans mon imagination je le voyais encore, et je m’endormis très préoccupée du genre d’existence de ce vilain être qui riait toujours et qui pouvait me suivre des yeux dans tous les coins de la chambre. La nuit, je fis un rêve épouvantable.

Polichinelle s’était levé : sa bosse de devant, revêtue d’un gilet de paillon rouge, avait pris feu sur le poêle, et il courait partout, poursuivant tantôt moi, tantôt ma poupée qui fuyait éperdue, tandis qu’il nous atteignait par de longs jets de flamme. Je réveillai ma mère par mes cris. Ma sœur, qui dormait près de moi, s’avisa de ce qui me tourmentait et porta le Polichinelle dans la cuisine, en disant que c’était une vilaine poupée pour un enfant de mon âge. Je ne le revis plus, mais l’impression imaginaire que j’avais reçue de la brûlure me resta pendant quelque temps, et, au lieu de jouer avec le feu comme jusque-là j’en avais eu la passion, la seule vue du feu me laissa une grande terreur.

Nous allions alors à Chaillot voir ma tante Lucie, qui y avait une petite maison et un jardin. J’étais parvenue à marcher, et je voulais toujours me faire porter par notre ami Pierret, pour qui, de Chaillot au boulevard, j’étais un poids assez incommode. Pour me décider à marcher le soir au retour, ma mère imagina de me dire qu’elle allait me laisser seule au milieu de la rue. C’était au coin de la rue de Chaillot et des Champs-Elysées, et il y avait une petite vieille femme qui, en ce moment, allumait le réverbère. Bien persuadée qu’on ne m’abandonnerait pas, je m’arrêtai, décidée à ne point marcher, et ma mère fit quelques pas avec Pierret pour voir comment je prendrais l’idée de rester seule ; mais comme la rue était à peu près déserte, l’allumeuse du réverbère avait entendu notre contestation, et, se tournant vers moi, elle me dit d’une voix cassée ! « Prenez garde à moi ; c’est moi qui ramasse les méchantes petites filles, et je les enferme dans mon réverbère pour toute la nuit. » Il semblait que le diable eût soufflé à cette bonne femme l’idée qui pouvait le plus m’effrayer. Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé une terreur pareille à ce qu’elle m’inspira. Le réverbère avec son réflecteur étincelant prit aussitôt à mes yeux des proportions fantastiques, et je me voyais déjà enfermée dans cette prison de cristal, consumée par la flamme que faisait jaillir à volonté le Polichinelle en jupons. Je courus après ma mère en poussant des cris aigus. J’entendais rire la vieille, et le grincement du réverbère qu’elle remontait me causa un frisson nerveux comme si je me sentais élevée au-dessus de terre et pendue avec la lanterne infernale.

Quelquefois nous prenions le bord de l’eau pour aller à Chaillot. La fumée et le bruit de la pompe à feu me causaient une épouvante dont je ressens encore l’impression.

La peur est, je crois, la plus grande souffrance morale des enfans.

Les forcer à voir de près ou à toucher l’objet qui les effraie est un moyen de guérison que je n’approuve pas. Il faut plutôt les en éloigner et les en distraire : car le système nerveux domine leur organisation, et quand ils ont reconnu leur erreur, ils ont éprouvé une si violente angoisse à s’y voir contraints, qu’il n’est plus temps pour eux de perdre le sentiment de la peur. Elle est devenue en eux un mal physique que leur raison est impuissante à combattre. Il en est de même des femmes nerveuses et pusillanimes. Les encourager dans leur ridicule faiblesse est un grand tort ; mais la brusquer trop en est un pire, et la contrainte provoque souvent chez elles de véritables attaques de nerfs, bien que les nerfs ne fussent pas en jeu sérieusement au commencement de l’épreuve.

Ma mère n’avait point cette cruauté. Quand nous passions devant la pompe à feu, voyant que je pâlissais et ne pouvais plus me soutenir, elle me mettait dans les bras du bon Pierret. Il cachait ma tête dans sa poitrine, et j’étais rassurée par la confiance qu’il m’inspirait.

Il vaut mieux trouver au mal moral un remède moral que de forcer la nature et d’essayer d’apporter au mal physique une épreuve physique plus pénible encore.

C’est dans la rue Grange-Batelière que j’eus entre les mains un vieil abrégé de mythologie que je possède encore et qui est accompagné de grandes planches gravées les plus comiques qui se puissent imaginer.

Quand je me rappelle l’intérêt et l’admiration avec lesquels je contemplais ces images grotesques, il me semble encore les voir telles qu’elles m’apparaissaient alors. Sans lire le texte, j’appris bien vite, grâce aux images, les principales données de la fabulation antique, et cela m’intéressait prodigieusement. On me menait quelquefois aux ombres chinoises de l’éternel Séraphin, et aux pièces féeriques du boulevard. Enfin ma mère et ma sœur me racontaient les contes de Perrault, et quand ils étaient épuisés, elles ne se gênaient pas pour en inventer de nouveaux qui ne me paraissaient pas les moins jolis de tous.

Avec cela, on me parlait du paradis, et on me régalait de ce qu’il y avait de plus frais et de plus joli dans l’allégorie catholique ; si bien que les anges et les amours, la bonne Vierge et la bonne fée, les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les saintes de l’église, se confondant dans ma cervelle, y produisaient le plus étrange gâchis poétique qu’on puisse imaginer.

Ma mère avait des idées religieuses que le doute n’effaça jamais, vu qu’elle ne les examina jamais. Elle ne se mettait donc nullement en peine de me présenter comme vraies ou emblématiques les notions de merveilleux qu’elle me versait à pleines mains, artiste et poète qu’elle était elle-même sans le savoir, croyant, dans sa religion, à tout ce qui était beau et bon, rejetant tout ce qui était sombre et menaçant, et me parlant des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages.

Que ce soit éducation, insufflation ou prédisposition, il est certain que l’amour du roman s’empara de moi passionnément, avant que j’eusse fini d’apprendre à lire. Voici comment : Je ne comprenais pas encore la lecture des contes de fées ; les mots imprimés, même dans le style le plus élémentaire, ne m’offraient pas grand sens, et c’est par le récit que j’arrivais à comprendre ce qu’on m’avait fait lire. De mon propre mouvement je ne lisais pas ; j’étais paresseuse par nature et n’ai pu me vaincre qu’avec de grands efforts.

Je ne cherchais donc dans les livres que les images ; mais tout ce que j’apprenais par les yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans ma petite tête, et j’y rêvais au point de perdre souvent la notion de la réalité et du milieu où je me trouvais. Comme j’avais eu longtemps la manie de jouer au poêle avec le feu, ma mère, qui n’avait pas de servante, et que je vois toujours occupée à coudre ou à soigner le pot-au-feu, ne pouvait se débarrasser de moi qu’en me retenant souvent dans la prison qu’elle m’avait inventée, à savoir quatre chaises avec une chaufferette sans feu au milieu, pour m’asseoir quand je serais fatiguée, car nous n’avions pas le luxe d’un coussin : c’étaient des chaises garnies en paille, et je m’évertuais à les dégarnir avec mes ongles ; il faut croire qu’on les avait sacrifiées à mon usage. Je me rappelle que j’étais encore si petite que pour me livrer à cet amusement, j’étais obligée de monter sur la chaufferette : alors je pouvais appuyer mes coudes sur l’un des siéges, et je jouais des griffes avec une patience miraculeuse. Mais tout en cédant ainsi au besoin d’occuper mes mains, besoin qui m’est toujours resté, je ne pensais nullement à la paille des chaises. Je composais à haute voix d’interminables contes que ma mère appelait mes romans. Je n’ai aucun souvenir de ces plaisantes compositions. Ma mère m’en a parlé mille fois et longtemps avant que j’eusse la pensée d’écrire. Elle les déclarait souverainement ennuyeuses, à cause de leur longueur et du développement que je donnais aux digressions. C’est un défaut que j’ai bien conservé, à ce qu’on dit, car pour moi, j’avoue que je me rends peu de compte de ce que je fais, et que j’ai aujourd’hui, tout comme à quatre ans, un laisser aller invincible dans ce genre de création.

Il paraît que mes histoires étaient une sorte de pastiche de tout ce dont ma petite cervelle était obsédée. Il y avait toujours un canevas dans le goût des contes de fées, et, pour personnages principaux, une bonne fée, un bon prince et une belle princesse. Il y avait peu de méchans êtres, et jamais de grands malheurs. Tout s’arrangeait sous l’influence d’une pensée riante et optimiste, comme l’enfance. Ce qu’il y avait de curieux, c’était la durée de ces histoires et leur sorte de suite, car j’en reprenais le fil là où il avait été interrompu la veille. Peut-être ma mère, écoutant machinalement et comme malgré elle ces longues divagations, m’aidait-elle à son insu à m’y retrouver. Ma tante se souvient aussi de ces histoires, et s’égaye aussi de ce souvenir. Elle se rappelle m’avoir dit souvent : « Eh bien !

Aurore, est-ce que ton prince n’est pas encore sorti de la forêt ? Ta princesse aura-t-elle bientôt fini de mettre sa robe à queue et sa couronne d’or ? — Laisse-la tranquille, disait ma mère : je ne peux travailler en repos que quand elle commence ses romans entre quatre chaises.

Je me rappelle d’une manière plus nette, l’ardeur que je prenais aux jeux qui simulaient une action véritable. J’étais maussade pour commencer. Quand ma sœur ou la fille aînée du vitrier venaient me provoquer aux jeux classiques de pied de bœuf ou de main-chaude, je n’en trouvais aucun à mon gré ou je m’en lassais tout de suite. Mais, avec ma cousine Clotilde ou les autres enfans de mon âge, j’arrivais d’emblée aux jeux qui flattaient ma fantaisie. Nous simulions des batailles, des fuites à travers ces bois qui jouaient un si grand rôle dans mon imagination. Et puis, l’une de nous était perdue, les autres la cherchaient et l’appelaient. Elle était endormie sous un arbre, c’est-à-dire sous le canapé. On venait à son aide : l’une de nous était la mère des autres ou leur général, car l’impression militaire du dehors pénétrait forcément jusque dans notre nid, et, plus d’une fois, j’ai fait l’empereur et j’ai commandé sur le champ de bataille. On mettait en lambeaux les poupées, les bons-hommes et les ménages, et il paraît que mon père avait l’imagination aussi jeune que nous, car il ne pouvait souffrir cette représentation microscopique des scènes d’horreur qu’il voyait à la guerre. Il disait à ma mère : — Je t’en prie, donne un coup de balai au champ de bataille de ces enfans : c’est une manie, mais cela me fait mal de voir par terre ces bras, ces jambes et toutes ces guenilles rouges. » Nous ne nous rendions pas compte de notre férocité, tant les poupées et les bonshommes souffraient patiemment ce carnage. Mais en galopant sur nos coursiers imaginaires, et en frappant de nos sabres invisibles les meubles et les jouets, nous nous laissions emporter à un enthousiasme qui nous donnait la fièvre. On nous reprochait nos jeux de garçons, et il est certain que ma cousine et moi, nous avions l’esprit avide d’émotions viriles. Je me retrace particulièrement un jour d’automne où, le dîner étant servi, la nuit s’était faite dans la chambre. Ce n’était pas chez nous, mais, à Chaillot, chez ma tante, à ce que je puis croire, car il y avait des rideaux de lit, et chez nous il n’y en avait pas. Nous nous poursuivions l’une l’autre à travers les arbres, c’est-à-dire sous les plis des rideaux, Clotilde et moi.

L’appartement disparut à nos yeux, et nous étions véritablement dans un sombre paysage à l’entrée de la nuit. On nous appelait pour dîner et nous n’entendions rien. Ma mère vint me prendre dans ses bras pour me porter à table, et je me rappellerai toujours l’étonnement où je fus en voyant les lumières, la table et les objets réels qui m’environnaient. Je sortais positivement d’une hallucination complète, et il me coûtait d’en sortir si brusquement. Quelquefois étant à Chaillot, je croyais être chez nous à Paris, et réciproquement. Il me fallait faire souvent un effort pour m’assurer du lieu où j’étais, et j’ai vu ma fille, enfant, subir cette illusion d’une manière très prononcée.

Je ne crois pas avoir été à Chaillot depuis 1808, car, après le voyage d’Espagne, je n’ai plus quitté Nohant jusqu’après l’époque où mon oncle vendit à l’État sa petite propriété qui se trouvait sur l’emplacement destiné au palais du roi de Rome. Que je me trompe ou non, je placerai ici ce que j’ai à dire de cette maison, qui était alors une véritable maison de campagne. Chaillot n’étant point bâti comme il l’est aujourd’hui.

C’était l’habitation la plus modeste du monde, je le comprends, aujourd’hui que les objets restés dans ma mémoire m’apparaissent avec leur valeur véritable. Mais, à l’âge que j’avais alors, c’était un paradis. Je pourrais donner le plan du local et celui du jardin, tant ils me sont restés présens. Le jardin était surtout pour moi un lieu de délices, car c’était le seul que je connusse. Ma mère qui, malgré ce qu’on disait d’elle alors à ma grand’mère, vivait dans une gêne voisine de la pauvreté, et avec une économie et un labeur domestiques dignes d’une femme du peuple, ne me menait pas aux Tuileries étaler des toilettes que nous n’avions pas, et me maniérer en jouant au cerceau ou à la corde sous les regards des badauds. Nous ne sortions de notre triste réduit que pour aller quelquefois au théâtre dont ma mère avait le goût prononcé, ainsi que je l’avais déjà, et le plus souvent à Chaillot, où nous étions toujours reçues à grands cris de joie. Le voyage à pied et le passage par la pompe à feu me contrariaient bien d’abord : mais à peine me trouvais-je dans ce jardin, que je me croyais dans l’île enchantée de mes contes.

Clotilde, qui pouvait s’ébattre là au grand soleil toute la journée, était bien plus fraîche et plus enjouée que moi. Elle me faisait les honneurs de son Eden avec ce bon cœur et cette franche gaîté qui ne l’ont jamais abandonnée. Elle était certes la meilleure de nous deux, la mieux portante et la moins capricieuse ; aussi je l’adorais en dépit de quelques algarades que je provoquais toujours, et auxquelles elle répondait par des moqueries qui me mortifiaient un peu. Ainsi quand elle était mécontente de moi, elle jouait sur mon nom d’Aurore, et m’appelait Horreur, injure qui m’exaspérait. Mais pouvais-je bouder longtemps en face d’une charmille verte, et d’une terrasse toute bordée de pots de fleurs ? C’est là que j’ai vu les premiers fils de la Vierge, tout blancs et brillans au soleil d’automne : ma sœur y était ce jour-là, car ce fut elle qui m’expliqua doctement comme quoi la sainte Vierge filait elle-même ces jolis fils sur sa quenouille d’ivoire. Je n’osais pas les briser et je me faisais bien petite pour passer dessous.

Le jardin était un carré long, fort petit en réalité, mais qui me semblait immense, quoique j’en fisse le tour deux cents fois par jour.

Il était régulièrement dessiné à la mode d’autrefois : il y avait des fleurs et des légumes : pas la moindre vue, car il était tout entouré de murs ; mais il y avait au fond une terrasse sablée, à laquelle on montait par des marches en pierre, avec un grand vase de terre cuite, classiquement bête, de chaque côté, et c’était sur cette terrasse, lieu idéal pour moi, que se passaient nos grands jeux de bataille, de fuite et de poursuite.

C’est là aussi que j’ai vu des papillons pour la première fois, et de grandes fleurs de tournesol qui me paraissaient avoir cent pieds de haut. Un jour, nous fûmes interrompues dans nos jeux par une grande rumeur au dehors. On criait Vive l’Empereur ! on marchait à pas précipités, on s’éloignait, et les cris continuaient toujours.

L’Empereur passait, en effet, à quelque distance, et nous entendions le trot des chevaux et l’émotion de la foule. Nous ne pouvions pas voir à travers le mur ; mais ce fut bien beau dans mon imagination, je m’en souviens ; et nous criâmes de toutes nos forces : Vive l’Empereur ! transportées d’un enthousiasme sympathique.

Savions-nous ce que c’était que l’empereur ? Je ne m’en souviens pas, mais il est probable que nous en entendions parler sans cesse. Je m’en fis une idée distincte peu de temps après. Je ne saurais dire précisément l’époque, mais ce devait être à la fin de 1807.

Il passait la revue sur le boulevard, et il était non loin de la Madeleine lorsque ma mère et Pierret, ayant réussi à pénétrer jusque auprès des soldats. Pierret m’éleva dans ses bras, au-dessus des shakos, pour que je pusse le voir. Cet objet qui dominait la ligne de têtes, frappa machinalement les yeux de l’empereur, et ma mère s’écria : « Il t’a regardée ; souviens-toi de ça, ça te portera bonheur. » Je crois que l’empereur entendit ces paroles naïves, car il me regarda tout-à-fait et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur son visage pâle dont la sévérité froide m’avait effrayée d’abord. Je n’oublierai donc jamais sa figure et surtout cette expression de son regard qu’aucun portrait n’a pu rendre. Il était à cette époque assez gras et blême. Il avait une redingote sur son uniforme, mais je ne saurais dire si elle était grise. Il avait son chapeau à la main au moment où je le vis, et je fus comme magnétisée un instant par ce regard clair, si dur au premier moment et tout à coup si bienveillant et si doux. Je l’ai revu d’autres fois, mais confusément, parce que j’étais moins près et qu’il passait vite.

J’ai vu aussi le roi de Rome, enfant, dans les bras de sa nourrice. Il était à une fenêtre des Tuileries, et il riait aux passans. En me voyant, il se mit à rire encore plus, par l’effet sympathique que les enfans produisent les uns sur les autres. Il tenait un gros bonbon dans sa petite main, et il le jeta de mon côté. Ma mère voulut le ramasser pour me le donner ; mais le factionnaire, qui surveillait la fenêtre, ne voulut pas permettre qu’elle fît un pas au-delà de la ligne qu’il gardait. La gouvernante lui fit en vain signe que le bonbon était pour moi et qu’il fallait me le donner. Cela n’entrait probablement pas dans la consigne de ce militaire, et il fit la sourde oreille. Je fus très blessée de ce procédé, et je m’en allai demandant à ma mère pourquoi ce soldat était si malhonnête. Elle m’expliqua que son devoir était de garder ce précieux enfant et d’empêcher qu’on ne l’approchât de trop près, parce que des gens mal intentionnés pourraient lui faire du mal. Cette idée que quelqu’un pût faire du mal à un enfant me parut exorbitante ; mais à cette époque j’avais neuf ou dix ans, car le petit roi en avait deux tout au plus, et cette anecdote n’est qu’une digression par anticipation.

Un souvenir qui date de mes quatre premières années, est ma première émotion musicale.

Ma mère avait été voir quelqu’un dans un village près de Paris, je ne sais lequel. L’appartement était à un étage très élevé, et de la fenêtre, étant trop petite pour voir dans la rue, je ne distinguais que le faîte des maisons environnantes, et beaucoup d’étendue de ciel.

Nous passâmes là une partie de la journée, mais je ne fis attention à rien, tant j’étais occupée du son d’un flageolet qui joua tout le temps une foule d’airs qui me parurent admirables. Le son partait d’une des mansardes les plus élevées, et même d’assez loin, car ma mère, à qui je demandais ce que c’était, l’entendait à peine. Pour moi, dont l’ouïe était apparemment plus fine et plus sensible à cette époque, je ne perdais pas une seule modulation de ce petit instrument, si aigu de près, si doux à distance, et j’en étais charmée. Il me semblait l’entendre dans un rêve. Le ciel était pur et d’un bleu étincelant, et ces délicates mélodies semblaient planer sur les toits et se perdre dans le ciel même. Qui sait si ce n’était pas un artiste d’une inspiration supérieure, qui n’avait, en ce moment, d’autre auditeur attentif que moi ? Ce pouvait bien être aussi un marmiton qui étudiait l’air de la Monaco ou des Folies d’Espagne. Quoi qu’il en soit, j’éprouvai d’indicibles jouissances musicales, et j’étais véritablement en extase devant cette fenêtre où, pour la première fois, je comprenais vaguement l’harmonie des choses extérieures, mon ame étant également ravie par la musique et par la beauté du ciel.



HISTOIRE DE MA VIE.






DE MA VIE.

HISTOIRE DE MA VIE PAR Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres Dignité envers soi-même ; Sincérité devant Dieu Telle est l’épigraphe du livre que j’entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME QUATRIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.



CHAPITRE DEUXIÈME.

Intérieur de mes parens. — Mon ami Pierret. — Départ pour l’Espagne. — Les poupées. — Les Asturies. — Les liserons et les ours. — La tache de sang. — Les pigeons. — La pie parlante. — La reine d’Etrurie. — Madrid. — Le palais de Godoy. — Le lapin blanc. — Les jouets des infans. — Le prince Fanfarinet. — Je passe aide-de-camp de Murat. — Sa maladie. — Le faon de biche. — Weber. — Première solitude. — Les mamelucks. — Les Orblutes. — L’écho. — Naissance de mon frère. — On s’aperçoit qu’il est aveugle. — Nous quittons Madrid.


Tous mes souvenirs d’enfance sont bien puérils, comme l’on voit ; mais si chacun de mes lecteurs fait un retour sur lui-même en me lisant, s’il se retrace avec plaisir les premières émotions de sa vie, s’il se sent redevenir enfant pendant une heure, ni lui ni moi n’aurons perdu notre temps, car l’enfance est bonne, candide, et les meilleurs êtres sont ceux qui gardent le plus, qui perdent le moins de cette candeur et de cette sensibilité primitives.

J’ai très peu de souvenir de mon père avant la campagne d’Espagne. — Il était si souvent absent, que je dus le perdre de vue pendant de longs intervalles. Il a pourtant passé auprès de nous l’hiver de 1807 à 1808, car je me rappelle vaguement de tranquilles dîners à la lumière, et un plat de friandises à coup sûr fort modeste, car il consistait en vermicelle cuit dans du lait, et sucré, que mon père faisait semblant de vouloir manger tout entier pour s’amuser de ma gourmandise désappointée. Je me rappelle aussi qu’il faisait avec sa serviette nouée et roulée de diverses manières, des figures de moine, de lapin et de pantin, qui me faisaient beaucoup rire. Je crois qu’il m’eût horriblement gâtée, car ma mère était forcée de s’interposer entre nous pour qu’il n’encourageât pas tous mes caprices au lieu de les réprimer. On m’a dit que pendant le peu de temps qu’il pouvait passer dans sa famille, il s’y trouvait si heureux, qu’il ne voulait pas perdre sa femme et ses enfans de vue ; qu’il jouait avec moi des jours entiers, et qu’en grand uniforme il n’avait nullement honte de me porter dans ses bras au milieu de la rue et sur les boulevards.

À coup sûr, j’étais très heureuse, car j’étais très aimée ; nous étions pauvres, et je ne m’en apercevais nullement. Mon père touchait pourtant alors des appointemens qui eussent pu nous procurer de l’aisance, si les dépenses qu’entraînaient ses fonctions d’aide-de-camp de Murat n’eussent dépassé ses recettes. Ma grand’mère se privait elle-même pour le mettre sur le pied de luxe insensé qu’on exigeait de lui, et encore laissa-t-il des dettes de chevaux, d’habits et d’équipemens. Ma mère fut souvent accusée d’avoir ajouté par son désordre à ces embarras de famille. J’ai le souvenir si net de notre intérieur à cette époque, que je puis affirmer qu’elle ne méritait en rien ces reproches. Elle faisait elle-même son lit, balayait l’appartement, raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C’était une femme d’une activité et d’un courage extraordinaires. Toute sa vie elle s’est levée avec le jour et couchée à une heure du matin, et je ne me rappelle pas l’avoir vue oisive un seul instant. Nous ne recevions personne en dehors de notre famille et de l’excellent ami Pierret, qui avait la tendresse d’un père et les soins d’une mère.

C’est le moment de faire l’histoire et le portrait de cet homme inappréciable que je regretterai toute ma vie.

Pierret était fils d’un petit propriétaire champenois, et dès l’âge de dix-huit ans il était employé au Trésor, où il a toujours occupé un emploi modeste. C’était le plus laid des hommes ; mais cette laideur était si bonne qu’elle appelait la confiance et l’amitié. Il avait un gros nez épaté, une bouche épaisse et de très petits yeux ; ses cheveux blonds frisaient obstinément, et sa peau était si ridiculement blanche et rose, qu’il parut toujours jeune. À quarante ans, il se mit fort en colère parce qu’un commis de la mairie, où il servait de témoin au mariage de ma sœur, lui demanda de très bonne foi s’il avait atteint l’âge de majorité. Il était pourtant assez grand et assez gros, et sa figure était toute ridée, à cause d’un tic nerveux qui lui faisait faire perpétuellement des grimaces effroyables. C’était peut-être ce tic même qui empêchait qu’on pût se faire une idée juste de l’espèce de visage qu’il pouvait avoir. Mais je crois que c’était surtout l’expression candide et naïve de cette physionomie, dans ses rares instans de repos, qui prêtait à l’illusion. Il n’avait pas la moindre parcelle de ce qu’on appelle de l’esprit ; mais comme il jugeait tout avec son cœur et sa conscience, on pouvait bien lui demander conseil sur les affaires les plus délicates de la vie. Je ne crois pas qu’il ait jamais existé un homme plus pur, plus loyal, plus dévoué, plus généreux et plus juste. Et son âme était d’autant plus belle, qu’il n’en connaissait pas la beauté et la rareté. Croyant à la bonté des autres, il ne s’est jamais douté qu’il fût une exception.

Il avait des goûts fort prosaïques. Il aimait le vin, la bière, la pipe, le billard et le domino. Tout le temps qu’il ne passait pas avec nous, il le passait dans un estaminet de la rue du Faubourg-Poissonnière, à l’enseigne du Cheval-Blanc. Il y était comme dans sa famille, car il le fréquenta pendant trente ans, et il y porta, jusqu’à son dernier jour, son inépuisable enjoûment et son incomparable bonté. Sa vie s’est écoulée dans un cercle bien obscur et fort peu varié. Il s’y est trouvé heureux. Et comment ne l’eût-il pas été ? Quiconque l’a connu l’a aimé, et jamais l’idée du mal n’a effleuré son âme honnête et simple.

Il était pourtant fort nerveux, et par conséquent colère et susceptible. Mais il fallait que sa bonté fût bien irrésistible, car il n’a jamais réussi à blesser personne. On n’a pas idée des brusqueries et des algarades que j’ai eues à essuyer de lui. Il frappait du pied, roulait ses petits yeux, devenait rouge et se livrait aux plus fantastiques grimaces tout en vous adressant dans un langage fort peu parlementaire les plus véhémens reproches. Ma mère avait coutume de n’y pas faire la moindre attention. Elle se contentait de dire : « Ah ! voilà Pierret en colère, nous allons voir de belles grimaces ! » et aussitôt Pierret, oubliant le ton tragique, se mettait à rire. Elle le taquinait beaucoup, et il n’est pas étonnant qu’il perdît souvent patience. Dans leurs dernières années, il était devenu plus irascible encore, et il ne se passait guère de jour qu’il ne prît son chapeau et ne sortît de chez elle en lui déclarant qu’il n’y remettrait jamais les pieds ; mais il revenait le soir sans se rappeler la solennité de ses adieux du matin.

Quant à moi, il s’arrogeait un droit de paternité qui eût été jusqu’à la tyrannie s’il lui eût été possible de réaliser ses menaces. Il m’avait vue naître et il m’avait sevrée. Cela est assez remarquable pour donner une idée de son caractère. Ma mère, étant épuisée de fatigue, mais ne pouvant se résoudre à braver mes cris et mes plaintes, et craignant aussi que je fusse mal soignée, la nuit, par une bonne, était arrivée à ne plus dormir, dans un moment où elle en avait grand besoin. Voyant cela, un soir, et de sa propre autorité, Pierret vint me prendre dans mon berceau, et m’emporta chez lui où il me garda quinze ou vingt nuits, dormant à peine, tant il craignait pour moi, et me faisant boire du lait et de l’eau sucrée avec autant de sollicitude, de soin et de propreté qu’une berceuse eût pu le faire. Il me rapportait chaque matin à ma mère pour aller à son bureau, puis au Cheval Blanc ; et chaque soir il venait me reprendre, me portant ainsi à pied devant tout le quartier, lui grand garçon de vingt-deux ou vingt-trois ans, et ne se souciant guère d’être remarqué. Quand ma mère faisait mine de résister et de s’inquiéter, il se fâchait tout rouge, lui reprochait son imbécile faiblesse, car il ne choisissait pas ses épithètes, il le disait lui-même avec grand contentement de sa manière d’agir ; et quand il me rapportait, ma mère était forcée d’admirer combien j’étais proprette, fraîche et de bonne humeur.

Il est si peu dans les goûts et dans les facultés d’un homme, et surtout d’un homme d’estaminet, comme Pierret, de soigner un enfant de dix mois, que c’est merveille, non qu’il l’ait fait, mais que l’idée lui en soit venue. Enfin, je fus sevrée par lui, et il en vint à bout à son honneur, ainsi qu’il l’avait annoncé.

On pense bien qu’il me regarda toujours comme un petit enfant, et j’avais environ quarante ans, qu’il me parlait toujours comme à un marmot. Il était très exigeant sur le chapitre, non de la reconnaissance, il n’avait jamais songé à se faire valoir en quoi que ce soit, mais sur celui de l’amitié. Et quand on l’éprouvait en lui demandant pourquoi il voulait être tant aimé, il ne savait répondre que ceci : C’est que je vous aime. Et il disait cette douce parole d’un ton de fureur et avec une contraction nerveuse qui lui faisait grincer les dents. Si, en écrivant trois mots à ma mère, j’oubliais une seule fois d’adresser quelque amitié à Pierret, et que je vinsse à le rencontrer sur ces entrefaites, il me tournait le dos et refusait de me dire bonjour. Les explications et les excuses ne servaient de rien.

Il me traitait de mauvais cœur, de mauvais enfant, et il me jurait une rancune et une haine éternelles. Il disait cela d’une manière si comique qu’on eût cru qu’il jouait une sorte de parade, si on n’eût vu de grosses larmes rouler dans ses yeux. Ma mère, qui connaissait cet état nerveux, lui disait : Taisez-vous donc, Pierret ; vous êtes fou ; et même elle le pinçait fortement pour que ce fût plus vite fini. Alors il revenait à lui-même et daignait écouter ma justification. Il ne fallait qu’un mot du cœur et une caresse pour l’apaiser et le rendre heureux, aussitôt qu’on avait réussi à la lui faire entendre.

Il avait fait connaissance avec mes parens dès les premiers jours de mon existence, et d’une manière qui les avait liés tout d’un coup. Une parente à lui demeurait rue Meslay, sur le même carré que ma mère.

Cette femme avait un enfant de mon âge qu’elle négligeait, et qui, privé de son lait, criait tout le jour. Ma mère entra pendant une des nombreuses absences dont il pâtissait cruellement, et, voyant que le petit malheureux mourait de besoin, le fit téter et continua à le secourir ainsi sans rien dire. Mais Pierret, en venant voir sa parente, surprit ma mère dans cette occupation, en fut attendri, et se dévoua à elle et aux siens pour toujours.

À peine eût-il vu mon père, qu’il se prit également pour lui d’une affection sérieuse. Il se chargea de toutes ses affaires, y mit de l’ordre, le débarrassa des créanciers de mauvaise foi, l’aida par sa prévoyance à satisfaire peu à peu les autres ; enfin il le délivra de tous les soins matériels qu’il était peu capable de débrouiller sans le secours d’un esprit rompu aux affaires de détail et toujours occupé du bien-être d’autrui. C’est lui qui lui choisissait ses domestiques, qui réglait ses mémoires, qui touchait ses recettes et lui faisait parvenir de l’argent à coup sûr, en quelque lieu que l’imprévu de la guerre l’eût porté.

Mon père ne partait jamais pour une campagne sans lui dire. « Pierret, je te recommande ma femme et mes enfans, et si je ne reviens pas, songe que c’est pour toute ta vie. » Pierret prit cette recommandation au sérieux, car toute sa vie nous fut consacrée après la mort de mon père.

On voulut bien incriminer ces relations domestiques, car qu’y a-t-il de sacré en ce monde, et quelle âme peut être jugée pure par celles qui ne le sont pas ? Mais, à quiconque a été digne de comprendre Pierret, une semblable supposition paraîtra toujours un outrage à sa mémoire. Il n’était pas assez séduisant pour rendre ma mère infidèle, même par la pensée. Il était trop consciencieux et trop probe pour ne pas s’éloigner d’elle, s’il eût senti en lui-même le danger de trahir, même mentalement, la confiance dont il était si fier et si jaloux.

Par la suite, il épousa la fille d’un général sans fortune, et ils firent très bon ménage ensemble, cette personne étant estimable et bonne, à ce que j’ai toujours entendu dire à ma mère, que j’ai vue en relations affectueuses avec elle.

Quand notre voyage en Espagne fut résolu, ce fut Pierret qui fit tous nos préparatifs. Ce n’était pas une entreprise fort prudente de la part de ma mère, car elle était grosse de sept à huit mois. Elle voulait m’emmener, et j’étais encore un personnage assez incommode.

Mais mon père annonçait un séjour de quelque temps à Madrid, et ma mère avait, je crois, quelque soupçon jaloux. Quel que fût le motif, elle s’obstina à l’aller rejoindre et se laissa séduire, je crois, par l’occasion. La femme d’un fournisseur de l’armée, qu’elle connaissait, partait en poste et lui offrait une place dans sa calèche pour la conduire jusqu’à Madrid.

Cette dame avait pour tout protecteur, dans cette occurrence, un petit jockey de douze ans. Nous voici donc en route ensemble, deux femmes dont une enceinte, et deux enfans dont je n’étais pas le plus déraisonnable et le plus insoumis.

Je ne crois pas avoir eu de chagrin en me séparant de ma sœur, qui restait en pension, et de ma cousine Clotilde. Comme je ne les voyais pas tous les jours, je ne me faisais pas l’idée de la durée plus ou moins longue d’une séparation que je voyais recommencer toutes les semaines. Je ne regrettais pas non plus l’appartement, quoique ce fût à peu près mon univers et que je n’eusse encore guère existé ailleurs par la pensée. Ce qui me serra véritablement le cœur pendant les premiers momens du voyage, ce fut la nécessité de laisser ma poupée dans cet appartement désert où elle devait s’ennuyer si fort.

Le sentiment que les petites filles éprouvent pour leur poupée est véritablement assez bizarre, et je l’ai ressenti si longtemps et si vivement, que, sans l’expliquer, je puis aisément le définir. Il n’est aucun moment de leur enfance où elles se trompent entièrement sur le genre d’existence de cet être inerte qu’on leur met entre les mains et qui doit développer en elles le sentiment de la maternité, pour ainsi dire avec la vie. Du moins, quant à moi, je ne me souviens pas d’avoir jamais cru que ma poupée fût un être animé : pourtant j’ai ressenti pour certaines de celles que j’ai possédées une véritable affection maternelle. Ce n’était pas précisément de l’idolâtrie, quoique l’usage de faire aimer ces sortes de fétiches aux enfans soit un peu sauvage. Je ne me rendais pas bien compte de ce que c’était que cette affection, et je crois que si j’eusse pu l’analyser, j’y aurais trouvé quelque chose d’analogue, relativement, à ce que les catholiques fervens éprouvent en face de certaines images de dévotion.

Ils savent que l’image n’est pas l’objet même de leur adoration, et pourtant ils se prosternent devant l’image, ils la parent, ils l’encensent, ils lui font des offrandes ; les anciens n’étaient pas plus idolâtres que nous, quoi qu’on en ait dit. En aucun temps, les hommes éclairés n’ont adoré ni la statue de Jupiter, ni l’idole de Mammon : c’est Jupiter et Mammon qu’ils révéraient sous les symboles extérieurs. Mais en tout temps, aujourd’hui comme jadis, les esprits incultes ont été assez empêchés de faire une distinction bien nette entre le Dieu et l’image.

Il en est ainsi des enfans en général. Ils sont entre le réel et l’impossible. Ils ont besoin de soigner ou de gronder, de caresser ou de briser ce fétiche d’enfant ou d’animal qu’on leur donne pour jouet, et dont on les accuse à tort de se dégoûter trop vite. Il est tout simple, au contraire, qu’ils s’en dégoûtent. En les brisant ils protestent contre le mensonge. Un instant, ils ont cru trouver la vie dans cet être muet qui bientôt leur montre ses muscles de fil de laiton, ses membres difformes, son cerveau vide, ses entrailles de son ou de filasse. Et le voilà qui souffre l’examen, qui se soumet à l’autopsie, qui tombe lourdement au moindre choc et se brise d’une façon ridicule. Comment l’enfant aurait-il pitié de cet être qui n’excite que son mépris ? Plus il l’a admiré dans sa fraîcheur et dans sa nouveauté, plus il le dédaigne quand il a surpris le secret de son inertie et de sa fragilité. J’ai aimé à casser les poupées et les faux chats, et les faux chiens, et les faux petits hommes, tout comme les autres enfans. Mais il y a eu, par exceptions, certaines poupées que j’ai soignées comme de vrais enfans. Quand j’avais déshabillé la petite personne, si je voyais ses bras vaciller sous les épingles qui les retenaient aux épaules, et ses mains de bois se détacher de ses bras, je ne pouvais me faire aucune illusion sur son compte, et je la sacrifiais vite aux jeux impétueux et belliqueux ; mais si elle était solide et bien faite, si elle résistait aux premières épreuves, si elle ne se cassait pas le nez à la première chute, si ses yeux d’émail avaient une espèce de regard dans mon imagination, elle devenait ma fille, je lui rendais des soins infinis, et je la faisais respecter des autres enfans avec une jalousie incroyable.

J’avais aussi des jouets de prédilection, un entre autres que je n’ai jamais oublié et qui s’est perdu à mon grand regret, car je ne l’ai point brisé, et il se peut qu’il fût effectivement aussi joli qu’il me le paraît dans mes souvenirs.

C’était une pièce de surtout de table assez ancienne, car elle avait servi de jouet à mon père dans son enfance, le surtout entier n’existant plus apparemment à cette époque. Il l’avait retrouvée chez ma grand’mère en fouillant dans une armoire, et, se rappelant combien ce jouet lui avait plu, il me l’avait apporté. C’était une petite Vénus en biscuit de Sèvres, portant deux colombes dans ses mains. Elle était montée sur un piédestal, lequel tenait à un petit plateau ovale doublé d’une glace et entouré de découpures de cuivre doré. Dans cette garniture se trouvaient des tulipes qui servaient de chandeliers, et quand on y allumait de petites bougies, la glace, qui figurait un bassin d’eau vive, reflétait les lumières et la statue, et les jolis ornemens dorés de la garniture.

C’était pour moi tout un monde enchanté que ce joujou, et quand ma mère m’avait raconté pour la dixième fois le charmant conte de Gracieuse et Percinet, je me mettais à composer en imagination des paysages ou des jardins magiques dont je croyais saisir la répétition dans un lac. Où les enfans trouvent-ils la vision des choses qu’ils n’ont jamais vues ?

Lorsque nos paquets pour le voyage en Espagne furent terminés, j’avais une poupée chérie qu’on m’eût sans doute laissée emporter ; mais ce ne fut point mon idée. Il me sembla qu’elle se casserait ou qu’on la prendrait si je ne la laissais dans ma chambre, et après l’avoir deshabillée et lui avoir fait une toilette de nuit fort recherchée, je la couchai dans mon petit lit et j’arrangeai les couvertures avec beaucoup de soin. Au moment de partir, je courus lui donner un dernier regard, et comme Pierret me promettait de venir lui faire manger la soupe tous les matins, je commençai à tomber dans l’état de doute où sont les enfans sur la réalité de ces sortes d’êtres. État vraiment singulier où la raison naissante d’une part, et le besoin d’illusion de l’autre, se combattent dans leur cœur, avide d’amour maternel. Je pris les deux mains de ma poupée et je les lui joignis sur la poitrine. Pierret m’observa que c’était l’attitude d’une morte. Alors je lui élevai les mains jointes au-dessus de la tête, dans une attitude de désespoir ou d’invocation, à laquelle j’attribuais très sérieusement une idée superstitieuse. Je pensais que c’était un appel à la bonne fée, et qu’elle serait protégée en restant dans cette posture tout le temps de mon absence. Aussi Pierret dut me promettre de ne pas la lui faire perdre. Il n’y a rien de plus vrai au monde que cette folle et poétique histoire d’Hoffmann, intitulée le Casse-Noisette. C’est la vie intellectuelle de l’enfant prise sur le fait. J’en aime même cette fin embrouillée qui se perd dans le monde des chimères. L’imagination des enfans est aussi riche et aussi confuse que ces brillans rêves du conteur allemand.

Sauf la pensée de ma poupée qui me poursuivit pendant quelque temps, je ne me rappelle rien du voyage jusqu’aux montagnes des Asturies.

Mais je ressens encore l’étonnement et la terreur que me causèrent ces grandes montagnes. Les brusques détours de la route au milieu de cet amphithéâtre où les cimes fermaient l’horizon, m’apportaient à chaque instant une surprise pleine d’angoisses. Il me semblait que nous étions enfermés dans ces montagnes, qu’il n’y avait plus de route et que nous ne pourrions ni continuer ni retourner. J’y vis pour la première fois, sur les marges du chemin, de la vrille en fleurs. Ces clochettes roses délicatement rayées de blanc, me frappèrent beaucoup.

Ma mère m’ouvrait instinctivement et tout naïvement le monde du beau, en m’associant, dès l’âge le plus tendre, à toutes ses impressions.

Ainsi quand il y avait un beau nuage, un grand effet de soleil, une eau claire et courante, elle me faisait arrêter en me disant : « Voilà, qui est joli, regarde. » Et tout aussitôt ces objets que je n’eusse peut-être pas remarqués de moi-même me révélaient leur beauté, comme si ma mère avait eu une clé magique pour ouvrir mon esprit au sentiment inculte, mais profond qu’elle en avait elle-même. Je me souviens que notre compagne de voyage ne comprenait rien aux naïves admirations que ma mère me faisait partager, et qu’elle disait souvent : « Oh ! mon Dieu, madame Dupin, que vous êtes drôle avec votre petite fille ! » Et pourtant je ne me rappelle pas que ma mère m’ait jamais fait une phrase ? je crois qu’elle en eût été bien empêchée, car c’est à peine si elle savait écrire à cette époque, et elle ne se piquait point d’une vaine et inutile orthographe ; et pourtant elle parlait purement, comme les oiseaux chantent sans avoir appris à chanter. Elle avait la voix douce et la prononciation distinguée : ses moindres paroles me charmaient et me persuadaient.

Comme ma mère était véritablement infirme sous le rapport de la mémoire, et n’avait jamais pu enchaîner deux faits dans son esprit, elle s’efforçait de combattre en moi cette infirmité, qui, à bien des égards, a été héréditaire ; aussi, me disait-elle à chaque instant : « Il faudra te souvenir de ce que tu vois là, » et chaque fois qu’elle a pris cette précaution, je me suis souvenue en effet. Ainsi, en voyant ces liserons en fleurs, elle me dit : « Respire-les, cela sent le bon miel, et ne les oublie pas ! » C’est donc la première révélation de l’odorat que je me rappelle, et par un lien de souvenirs et de sensations que tout le monde connaît sans pouvoir l’expliquer, je ne respire jamais des fleurs de liserons-vrille sans voir l’endroit des montagnes espagnoles et le bord du chemin où j’en cueillis pour la première fois.

Mais quel était cet endroit ? Dieu le sait ! Je le reconnaîtrais en le voyant. Je crois que c’était du côté de Pancorbo.

Une autre circonstance que je n’oublierai pas, et qui eût frappé tout autre enfant, est celle-ci : Nous étions dans un endroit assez aplani, et non loin des habitations. La nuit était claire, mais de gros arbres bordaient la route et y jetaient par momens beaucoup d’obscurité.

J’étais sur le siége de la voiture avec le jockey. Le postillon ralentit ses chevaux, se retourna et cria au jockey : Dites de ne pas avoir peur, j’ai de bons chevaux. Ma mère n’eut pas besoin que cette parole lui fût transmise ; elle l’entendit, et s’étant penchée à la portière, elle vit aussi bien que je les voyais trois personnages, deux sur un côté de la route, l’autre en face, à dix pas de nous environ. Ils paraissaient petits et se tenaient immobiles. — Ce sont des voleurs, cria ma mère ; postillon, n’avancez pas, retournez !

retournez ! Je vois leurs fusils.

Le postillon, qui était Français, se mit à rire, car cette vision de fusils lui prouvait bien que ma mère ne savait guère à quels ennemis nous avions affaire. Il jugea plus prudent de ne pas la détromper, fouetta ses chevaux, et passa résolument au grand trot devant ces trois flegmatiques personnages, qui ne se dérangèrent pas le moins du monde et que je vis distinctement, mais sans pouvoir dire ce que c’était. Ma mère, qui les vit à travers sa frayeur, crut distinguer des chapeaux pointus, et les prit pour une sorte de militaires. Mais quand les chevaux excités, et très effrayés pour leur compte, eurent fourni une assez longue course, le postillon les mit au pas, et descendit pour venir parler à ses voyageuses. « Eh bien, mesdames, dit-il en riant toujours, avez-vous vu leurs fusils ? Ils avaient bien quelque mauvaise idée, car ils se sont tenus debout tout le temps qu’ils nous ont vus. Mais je savais que mes chevaux ne feraient pas de sottise. S’ils nous avaient versés dans cet endroit-là, ce n’eût pas été une bonne affaire pour nous. — Mais, enfin, dit ma mère, qu’est-ce que c’était donc ? — C’étaient trois grands ours de montagne, sauf votre respect, ma petite dame. » Ma mère eut plus peur que jamais. Elle suppliait le postillon de remonter sur ses chevaux et de nous conduire bride abattue jusqu’au plus prochain gîte. Mais cet homme était apparemment habitué à de telles rencontres, qui seraient sans doute bien rares aujourd’hui, en plein printemps, sur les voies de grande communication. Il nous dit que ces animaux n’étaient à craindre qu’en cas de chute, et il nous conduisit au relais sans encombre.

Quant à moi, je n’eus aucune peur. J’avais connu plusieurs ours dans mes boîtes de Nuremberg. Je leur avais fait dévorer certains personnages malfaisans de mes romans improvisés ; mais ils n’avaient jamais osé attaquer ma bonne princesse, aux aventures de laquelle je m’identifiais certainement sans m’en rendre compte.

On ne s’attend pas sans doute à ce que je mette de l’ordre dans des souvenirs qui datent de si loin. Ils sont très brisés dans ma mémoire, et ce n’est pas ma mère qui eût pu m’aider par la suite à les enchaîner, car elle se souvenait moins que moi. Je dirai seulement, dans l’ordre où elles me viendront, les principales circonstances qui m’ont frappée.

Ma mère eut une autre frayeur moins bien fondée, dans une auberge qui avait pourtant fort bonne mine. Je me retrace ce gîte parce que j’y remarquai pour la première fois ces jolies nattes de paille nuancées de diverses couleurs qui remplacent les tapis chez les peuples méridionaux. J’étais bien fatiguée, nous voyagions par une chaleur étouffante, et mon premier mouvement fut de me jeter tout de mon long sur la natte en entrant dans la chambre qui nous était ouverte.

Probablement, nous avions déjà eu sur cette terre d’Espagne, bouleversée par l’insurrection, des gîtes moins confortables, car ma mère s’écria : « À la bonne heure ! voici des chambres très propres, et j’espère que nous pourrons dormir. » Mais, au bout de quelques instans, étant sortie dans le corridor, elle fit un grand cri et rentra précipitamment. Elle avait vu une large tache de sang sur le plancher et c’en était assez pour lui faire croire qu’elle était dans un coupe-gorge.

Mme Fontanier (voici que le nom de notre compagne de voyage me revient) se moqua d’elle ; mais rien ne put la décider à se coucher qu’elle n’eût examiné furtivement la maison. Ma mère était d’une poltronnerie d’un genre assez particulier. Sa vive imagination lui présentait à chaque instant l’idée des dangers extrêmes ; mais, en même temps, sa nature active et sa présence d’esprit remarquable lui inspiraient le courage de réagir, d’examiner, de voir de près les objets qui l’avaient épouvantée, afin de se soustraire au péril, ce qu’elle eût fait fort adroitement, je n’en doute pas. Enfin, elle était de ces femmes qui, en ayant toujours peur de quelque chose, parce qu’elles craignent la mort, ne perdent jamais la tête, parce qu’elles ont, pour ainsi dire, le génie de la conservation.

La voilà donc qui s’arme d’un flambeau et qui veut emmener Mme Fontanier à la découverte : celle-ci, qui n’était ni aussi craintive, ni aussi brave, ne s’en souciait guère. Je me sentis alors prise d’un grand instinct de courage qui avait peu de mérite, puisque je n’avais pas compris pourquoi ma mère avait peur ; mais enfin, la voyant se lancer toute seule dans une expédition qui faisait reculer sa compagne, je m’attachai résolument à son jupon, et le jockey, qui était un drôle fort malin, n’ayant peur de quoi que ce soit, et se moquant de toutes gens et de toutes choses, nous suivit avec autre flambeau. Nous allâmes ainsi à la découverte, sur la pointe du pied, pour ne pas éveiller la méfiance des hôtes que nous entendions rire et causer dans la cuisine. Ma mère nous montra, en effet, la tache de sang auprès d’une porte où elle colla son oreille et son imagination était tellement excitée qu’elle crut entendre des gémissemens. « Je suis sûre, dit-elle au jockey, qu’il y a là quelque malheureux soldat français égorgé par ces méchans Espagnols, » et d’une main tremblante, mais résolue, elle ouvrit la porte et se trouva en présence de trois énormes cadavres… de porcs fraîchement assassinés pour la provision de la maison et la consommation des voyageurs.

Ma mère se mit à rire et revint se moquer de sa frayeur avec Mme Fontanier. Quant à moi, j’eus plus peur de la vue de ces cochons sanglans et ouverts, si vilainement pendus à la muraille avec leur nez grillé touchant la terre, que de tout ce que j’aurais pu imaginer.

Je ne me fis pas, pour cela, une idée nette de la mort, et il me fallut un autre spectacle pour comprendre ce que c’était. J’avais pourtant tué beaucoup de monde dans mes romans entre quatre chaises, et dans mes jeux militaires avec Clotilde. Je connaissais le mot et non la chose, j’avais fait la morte moi-même sur le champ de bataille avec mes compagnes amazones, et je n’avais senti aucun déplaisir d’être couchée par terre et de fermer les yeux pendant quelques instans. J’appris tout de bon ce que c’est, dans une autre auberge, où l’on m’avait donné un pigeon vivant, sur quatre ou cinq que l’on destinait à notre dîner ; car, en Espagne, c’est, avec le porc, le fond de la nourriture des voyageurs, et, en ce temps de guerre et de misère, c’était du luxe que d’en trouver à discrétion. Ce pigeon me causa des transports de joie et de tendresse. Je n’avais jamais eu un si beau joujou, et un joujou vivant, quel trésor ! Mais il me prouva bientôt qu’un être vivant est un joujou incommode, car il voulait toujours s’enfuir, et aussitôt que je lui laissais la liberté pour un instant, il s’échappait, et il me fallait le poursuivre dans toute la chambre. Il était insensible à mes baisers, et j’avais beau l’appeler des plus doux noms, il ne m’entendait pas. Cela me lassa, et je demandai où l’on avait mis les autres pigeons. Le jockey me répondit qu’on était en train de les tuer. Eh bien ! dis-je, je veux qu’on tue aussi le mien. Ma mère voulut me faire renoncer à cette idée cruelle, mais je m’y obstinai jusqu’à pleurer et à crier, ce qui lui causa une grande surprise. « Il faut, dit-elle à Mme Fontanier, que cette enfant ne se fasse aucune idée de ce qu’elle demande : elle croit que mourir c’est dormir. » Elle me prit alors par la main, et m’emmena avec mon pigeon dans la cuisine, où l’on égorgeait ses frères. Je ne me rappelle pas comment on s’y prenait, mais je vis le mouvement de l’oiseau qui mourait violemment et la convulsion finale. Je poussai des cris déchirans, et, croyant que mon oiseau, déjà tant aimé, avait subi le même sort, je versai des torrens de larmes. Ma mère, qui l’avait sous son bras, me le montra vivant, et ce fut pour moi une joie extrême. Mais quand on nous servit, à dîner, les cadavres des autres pigeons, et qu’on me dit que c’était les mêmes êtres que j’avais vus si beaux avec leurs plumes luisantes et leur doux regard, j’eus horreur de cette nourriture et n’y voulus point toucher.

Plus nous avancions dans notre trajet, plus le spectacle de la guerre devenait terrible. Nous passâmes la nuit dans un village qui avait été brûlé la veille, et où il ne restait dans l’auberge qu’une salle avec un banc et une table. Il n’y avait absolument à manger que des oignons crus, dont je me contentai, mais auxquels ma mère ni sa compagne ne purent se résoudre à toucher. Elles n’osaient pas voyager la nuit ; elles la passèrent sans fermer l’œil, et je dormis sur la table, où elles m’avaient fait un lit vraiment trop bon avec les coussins de la calèche.

Il m’est impossible de dire à quelle époque précise de la guerre d’Espagne nous nous trouvions. Je ne me suis jamais occupée de le savoir à l’époque où mes parens eussent pu mettre de l’ordre dans mes souvenirs, et je n’en ai plus aucun en ce monde qui puisse m’y aider.

Je pense que nous étions parties de Paris dans le courant d’avril 1808, et que l’événement terrible du 2 mai éclata à Madrid pendant que nous traversions l’Espagne pour nous y rendre. Mon père était arrivé à Bayonne le 27 février. Il écrivait quelques lignes des environs de Madrid le 18 mars, à ma mère, et c’est vers cette époque que j’ai dû voir l’empereur à Paris, à son retour de Venise, et avant son départ pour Bayonne ; car, quand je le vis, le soleil baissait et me venait dans les yeux, et nous rentrions chez nous pour dîner. Quand nous quittâmes Paris, il ne faisait pas chaud ; mais, à peine fûmes-nous en Espagne, que la chaleur nous accabla. Si j’avais été à Madrid pendant l’événement du 2 mai, une pareille catastrophe m’eût sans doute vivement frappée, puisque je me rappelle de bien moindres circonstances.

En voici une qui me fixe presque : c’est la rencontre que nous fîmes, vers Burgos ou vers Vittoria, d’une reine qui ne pouvait être que la reine d’Etrurie. Or, l’on sait que le départ de cette princesse fut la première cause du mouvement du 2 mai à Madrid. Nous la rencontrâmes probablement peu de jours après, comme elle se dirigeait sur Bayonne où le roi Charles IV l’appelait, afin de réunir toute sa famille sous la serre de l’aigle impériale.

Comme cette rencontre me frappa beaucoup, je puis la raconter avec quelques détails. Je ne saurais dire en quel lieu c’était, sinon que c’était dans une sorte de village où nous nous étions arrêtées pour dîner. Il y avait dans l’auberge un relais de poste, et, au fond de la cour, un assez grand jardin où je vis des tournesols qui me rappelèrent ceux de Chaillot. Pour la première fois, je vis recueillir la graine de cette plante, et l’on me dit qu’elle était bonne à manger. Il y avait dans un coin de cette même cour une pie en cage, et cette pie parlait, ce qui fut pour moi un autre sujet d’étonnement.

Elle disait en espagnol quelque chose qui signifiait probablement mort aux Français, ou peut-être mort à Godoy. Je n’entendais distinctement que le premier mot, qu’elle répétait avec affectation, et avec un accent vraiment diabolique, muera, muera. Et le jockey de Mme Fontanier m’expliquait qu’elle était en colère contre moi et qu’elle me souhaitait la mort. J’étais si étonnée d’entendre parler un oiseau que mes contes de fées me parurent plus sérieux que je n’avais peut-être cru jusqu’alors. Je ne me rendis pas du tout compte de cette parole mécanique dont le pauvre oiseau ne comprenait pas le sens.

Puisqu’il parlait, il devait penser et raisonner, selon moi, et j’eus très peur de cette espèce de génie malfaisant qui frappait du bec les barreaux de sa cage, en répétant toujours : Muera, muera ! Mais je fus distraite par un nouvel événement. Une grande voiture, suivie de deux ou trois autres, venait d’entrer dans la cour, et on changeait de chevaux avec une précipitation extraordinaire. Les gens du village essayaient d’entrer dans la cour en criant : La reina, la reina ! Mais l’hôte et d’autres personnes les repoussaient en disant : Non, non, ce n’est pas la reine. On relaya si vite que ma mère, qui était à la fenêtre, n’eut pas le temps de descendre pour s’assurer de ce que c’était, d’ailleurs, on ne laissait pas approcher des voitures.

Les maîtres de l’hôtellerie paraissaient être dans la confidence, car ils assuraient aux gens du dehors que ce n’était pas la reine, et pourtant une femme de la maison me porta tout auprès de la principale voiture en me disant : Voyez la reine ! Ce fut pour moi une assez vive émotion, car il y avait toujours des rois et des reines dans mes romans, et je me représentais des êtres d’une beauté, d’un éclat et d’un luxe extraordinaires. Or, la pauvre reine que je voyais là était vêtue d’une petite robe blanche très étriquée à la mode du temps et très jaunie par la poussière. Sa fille, qui me parut avoir huit ou dix ans, était vêtue comme elle, et toutes deux me parurent très brunes et assez laides ; du moins, c’est l’impression qui m’en est restée. Elles avaient l’air triste et inquiet. Dans mon souvenir, elles n’avaient ni suite ni escorte ; elles fuyaient plutôt qu’elles ne partaient, et j’entendis ensuite ma mère qui disait d’un ton d’insouciance : « C’est encore une reine qui se sauve. » Ces pauvres reines sauvaient, en effet, leurs personnes, en laissant l’Espagne livrée à l’étranger. Elles allaient à Bayonne chercher auprès de Napoléon une protection qui ne leur manqua point, en tant que sécurité matérielle, mais qui fut le sceau de leur déchéance politique. On sait que cette reine d’Etrurie était fille de Charles IV et infante d’Espagne. Elle avait épousé son cousin, le fils du vieux duc de Parme. Napoléon, voulant s’emparer du duché, avait donné en retour aux jeunes époux la Toscane, avec le titre de royaume. Ils étaient venus à Paris, en 1801, rendre hommage au premier consul, et ils y avaient été reçus avec de grandes fêtes. On sait que la jeune reine, ayant abdiqué au nom de son fils, était revenue à Madrid au commencement de 1804 pour prendre possession du nouveau royaume de Lusitanie que la victoire devait lui assurer dans le nord du Portugal. Mais tout était désormais remis en question, grâce à l’impuissance politique de Charles IV et au peu de loyauté de cette politique dirigée par le prince de la Paix. Nous allions nous engager dans cette formidable guerre contre la nation espagnole, qui nous arrivait comme par un décret de la fatalité, et qui devait inspirer spontanément à Napoléon la nécessité de s’emparer de toutes ces royales personnes au moment où, d’elles-mêmes, elles venaient implorer son appui. La reine d’Etrurie et ses enfans suivirent le vieux Charles IV, la reine Marie-Louise et le prince de la Paix, à Compiégne.

Lorsque je vis cette reine, elle était déjà sous la protection française. Etrange protection qui l’arrachait à l’amour traditionnel du peuple espagnol, consterné de voir partir ainsi tous les membres de la famille royale, au milieu d’une lutte décisive et terrible avec l’étranger. À Aranjuez, le 17 mars, le peuple, malgré sa haine pour Godoy, avait voulu retenir Charles IV. À Madrid, le 2 mai, il avait voulu retenir l’infant don François de Paule et la reine d’Etrurie. À Vittoria, le 16 avril, il avait voulu retenir Ferdinand. En toutes ces occasions, il avait essayé de dételer les chevaux et de garder malgré eux ces princes pusillanimes et insensés qui le méconnaissaient et le fuyaient par crainte les uns des autres. Mais, entraînés par la destinée, ils avaient résisté ; les uns aux menaces, les autres aux prières du peuple. Où couraient-ils ainsi ? à la captivité de Compiègne et de Valencey.

On pense bien qu’à l’époque où je vis la scène que j’ai rapportée, je ne compris rien à l’incognito effrayé de cette reine fugitive. Mais je me suis toujours rappelé sa physionomie sombre qui semblait trahir à la fois la crainte de rester et la crainte de partir. C’était bien la situation où son père et sa mère avaient dû se trouver à Aranjuez, en présence d’un peuple qui ne voulait ni les garder ni les laisser fuir.

La nation espagnole était lasse de ses imbéciles souverains ; mais tels qu’ils étaient, elle les préférait à l’homme de génie qui n’était pas espagnol. Elle semblait avoir pris pour devise, en tant que nation, le mot énergique que Napoléon disait dans un sens plus restreint : « Qu’il faut laver son linge sale en famille. » Nous arrivâmes à Madrid dans le courant de mai. Nous avions tant souffert en route, que je ne me rappelle rien des derniers jours de notre voyage. Pourtant nous atteignîmes notre but sans catastrophe, ce qui est presque miraculeux, car déjà l’Espagne était soulevée sur plusieurs points, et partout grondait l’orage prêt à éclater. Nous suivions la ligne protégée par les armes françaises, il est vrai ; mais nulle part les soldats français eux-mêmes n’étaient en sûreté contre de nouvelles Vêpres siciliennes, et ma mère, portant un enfant dans son sein, un autre dans ses bras, n’avait que trop de sujets de crainte.

Elle oublia ses terreurs et ses souffrances en voyant mon père ; et, quant à moi, la fatigue qui m’accablait se dissipa en un instant à l’aspect des magnifiques appartemens où nous venions nous installer.

C’était dans le palais du prince de la Paix, et j’entrais là véritablement en plein dans la réalisation de mes contes de fées.

Murat occupait l’étage inférieur de ce même palais, le plus riche et le plus confortable de Madrid, car il avait protégé les amours de la reine et de son favori, et il y régnait plus de luxe que dans la maison du roi légitime. Notre appartement était situé, je crois, au troisième étage. Il était immense, tout tendu en damas de soie cramoisie ; les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout était doré et me parut en or massif, toujours comme dans les contes de fées.

Il y avait d’énormes tableaux qui me faisaient un peu peur. Ces grosses têtes, qui semblaient sortir du cadre et me suivre des yeux, me tourmentaient passablement ; mais j’y fus bientôt habituée. Une autre merveille pour moi fut une glace psyché, où je me voyais marcher sur les tapis, et où je ne me reconnus pas d’abord, car je ne m’étais jamais vue ainsi de la tête aux pieds, et je ne me faisais pas une idée de ma taille qui était même, relativement à mon âge, assez petite. Pourtant, je me trouvai si grande, que j’en fus effrayée.

Peut-être ce beau palais et ces riches appartemens étaient-ils de fort mauvais goût, malgré l’admiration qu’ils me causaient. Ils étaient, du moins, fort malpropres et remplis d’animaux domestiques, entre autres de lapins, qui couraient et entraient partout sans que personne y fit attention. Ces tranquilles hôtes, les seuls qu’on n’eût point dépossédés, avaient-ils l’habitude d’être admis dans les appartemens, ou, profitant de la préoccupation générale, avaient-ils passé de la cuisine au salon ? Il y en avait un, blanc comme la neige, avec des yeux de rubis, qui se mit de suite à agir très familièrement avec moi.

Il s’était installé dans l’angle de la chambre à coucher, derrière la psyché, et notre intimité s’établit bientôt là sans conteste. Il était pourtant assez maussade, et, plusieurs fois, il égratigna la figure des personnes qui voulaient le déloger ; mais il ne prit jamais d’humeur contre moi, et il dormait sur mes genoux ou sur le bord de ma robe des heures entières, pendant que je lui racontais mes plus belles histoires.

J’eus bientôt à ma disposition les plus beaux jouets du monde, des poupées, des moutons, des ménages, des lits, des chevaux, tout cela couvert d’or fin, de franges, de housses et de paillons. C’étaient les joujoux abandonnés par les infans d’Espagne et déjà à moitié cassés par eux. J’achevai assez lestement leur besogne, car ces jouets me parurent grotesques et déplaisans. Ils devaient être cependant d’un prix véritable, car mon père sauva deux ou trois petits personnages en bois peint et sculpté, qu’il apporta à ma grand’mère comme des objets d’art. Elle les conserva quelque temps, et tout le monde les admirait.

Mais, après la mort de mon père, je ne sais comment ils retombèrent entre mes mains, et je me rappelle un petit vieillard en haillons qui devait être d’une vérité et d’une expression remarquables, car il me faisait peur. Cette habile représentation d’un pauvre vieux mendiant tout décharné et tendant la main, s’était-elle glissée par hasard parmi les brillans hochets des infans d’Espagne ? C’est toujours un étrange jouet dans les mains d’un fils de roi que la personnification de la misère, et il y aurait de quoi le faire réfléchir.

D’ailleurs, les jouets ne m’occupèrent pas à Madrid comme à Paris.

J’avais changé de milieu. Les objets extérieurs m’absorbaient, et même j’y oubliais les contes de fées, tant ma propre existence prit pour moi-même une apparence merveilleuse.

J’avais déjà vu Murat à Paris. J’avais joué avec ses enfans ; mais je n’en avais gardé aucun souvenir. Probablement je l’avais vu en habit, comme tout le monde. À Madrid, tout doré et empanaché comme il m’apparut, il me fit une grande impression. On l’appelait le prince, et comme dans les drames féeriques et les contes, les princes jouent toujours le premier rôle, je crus voir le fameux prince Fanfarinet.

Je l’appelai moi-même ainsi tout naturellement, sans me douter que je lui adressais une épigramme. Ma mère eut beaucoup de peine à m’empêcher de lui faire entendre ce maudit nom que je prononçais toujours en l’apercevant dans les galeries du palais. On m’habitua à l’appeler mon prince en lui parlant, et il me prit en grande amitié.

Peut-être avait-il exprimé quelque déplaisir de voir un de ses aides-de-camp lui amener femme et enfans, au milieu des terribles circonstances où il se trouvait, et peut-être voulait-on que tout cela prît à ses yeux un aspect militaire. Il est certain que, toutes les fois qu’on me présenta devant lui, on me fit endosser l’uniforme.

Cet uniforme était une merveille. Il est resté longtemps chez nous après que j’ai été trop grande pour le porter. Ainsi je peux m’en souvenir minutieusement. Il consistait en un dolman de casimir blanc tout galonné et boutonné d’or fin ; une pelisse pareille garnie de fourrure noire, et jetée sur l’épaule, et un pantalon de casimir amarante avec des ornemens et broderies d’or à la hongroise. J’avais aussi des bottes de maroquin rouge à éperons dorés, le sabre, le ceinturon de gances de soie, à canons d’or et aiguillettes émaillées, la sabretache avec une aigle brodée en perles fines ; rien n’y manquait. En me voyant équipée absolument comme mon père, soit qu’il me prît pour un garçon, soit qu’il voulût bien faire semblant de s’y tromper, Murat, sensible à cette petite flatterie de ma mère, me présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son aide-de-camp, et nous admit dans son intimité.

Elle n’eut pas beaucoup de charmes pour moi, car ce bel uniforme me mettait au supplice. J’avais appris à le très bien porter, il est vrai, à faire traîner mon petit sabre sur les dalles du palais, à faire flotter ma pelisse sur mon épaule, de la manière la plus convenable ; mais j’avais chaud sous cette fourrure, j’étais écrasée sous ces galons, et je me trouvais bien heureuse lorsqu’en rentrant chez nous, ma mère me remettait le costume espagnol du temps, la robe de soie noire bordée d’un grand réseau de soie, qui prenait au genou et tombait en franges sur la cheville, et la mantille plate en crêpe noir, bordée d’une large bande de velours. Ma mère, sous ce costume, était d’une beauté surprenante. Jamais Espagnole véritable n’avait eu une peau brune aussi fine, des yeux noirs aussi veloutés, un pied si petit et une taille si cambrée.

Murat tomba malade. On a dit que c’était par suites de débauches ; mais ce n’est pas vrai. Il avait une inflammation d’entrailles, comme une grande partie de notre armée d’Espagne, et il souffrait de violentes douleurs, quoiqu’il ne fût point alité. Il se croyait empoisonné, et ne subissait pas son mal avec beaucoup de patience, car ses cris faisaient retentir ce vaste et triste palais où l’on ne dormait que d’un œil. Je me souviens d’avoir été réveillée par l’effroi de mon père et de ma mère, la première fois qu’il rugit ainsi au milieu de la nuit. Ils pensaient qu’on l’assassinait. Mon père se jeta hors du lit, prit son sabre, et courut, presque nu, à l’appartement du prince.

J’entendis les cris de ce pauvre héros, si terrible à la guerre, si pusillanime hors du champ de bataille. J’eus grand’peur et je jetai les hauts cris à mon tour. Il paraît que j’avais fini par comprendre ce que c’est que la mort, car je m’écriais en sanglotant : On tue mon prince Fanfarinet ! Il sut ma douleur et m’en aima davantage. À quelques jours de là, il monta dans notre appartement vers minuit, et approcha de mon berceau. Mon père et ma mère étaient avec lui. Ils revenaient d’une partie de chasse et rapportaient un petit faon de biche, que Murat plaça lui-même à côté de moi. Je m’éveillai à demi et vis cette jolie petite tête de faon qui se penchait languissamment contre mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis sans pouvoir remercier le prince. Mais le lendemain matin, en m’éveillant, je vis encore Murat auprès de mon lit. Mon père lui avait dit le spectacle qu’offraient l’enfant et la petite bête endormis ensemble, et il avait voulu le voir. En effet, ce pauvre animal, qui n’avait peut-être que quelques jours d’existence et que les chiens avaient poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fatigue, qu’il s’était arrangé dans mon lit pour dormir comme eût pu le faire un petit chien. Il était couché en rond contre ma poitrine, il avait la tête sur l’oreiller, ses jambes étaient repliées comme s’il eût craint de me blesser, et mes deux bras étaient restés enlacés à son cou, comme je les y avais mis en me rendormant. Ma mère m’a dit que Murat regrettait, en cet instant, de ne pouvoir montrer un groupe si naïf à un artiste. Sa voix m’éveilla ; mais on n’est pas courtisan à quatre ans, et mes premières caresses furent pour le faon, qui semblait vouloir me les rendre, tant la chaleur de mon petit lit l’avait rassuré et apprivoisé.

Je le gardai quelques jours et je l’aimai passionnément ; mais je crois bien que la privation de sa mère le fit mourir, car un matin je ne le revis plus, et on me dit qu’il s’était sauvé. On me consola en m’assurant qu’il retrouverait sa mère et qu’il serait heureux dans les bois.

Notre séjour à Madrid dura tout au plus deux mois, et pourtant il me parut extrèmement long. Je n’avais aucun enfant de mon âge pour me distraire, et j’étais souvent seule pendant une grande partie de la journée. Ma mère était forcée de sortir avec mon père et de me confier à une servante madrilène qu’on lui avait recommandée comme très sûre, et qui pourtant prenait la clef des champs aussitôt que mes parens étaient dehors. Mon père avait un domestique nommé Weber, qui était bien le meilleur homme du monde, et qui venait souvent me garder à la place de Térésa ; mais ce brave Allemand, qui ne savait presque pas de mots français, me parlait un langage inintelligible, et il sentait si mauvais, que sans me rendre compte de la cause de mon malaise, je tombais en défaillance quand il me portait dans ses bras. Il n’osait pas trahir le peu de soin que ma bonne prenait de moi, et quant à moi, je ne songeais nullement à me plaindre. Je croyais Weber chargé de veiller sur moi, et je n’avais qu’un désir, c’est qu’il restât dans l’antichambre et me laissât seule dans l’appartement. Aussi ma première parole était de lui dire : Weber, je t’aime bien, va-t’en.

Et Weber, docile comme un Allemand, s’en allait en effet. Quand il vit que je me tenais fort tranquille dans ma solitude, il lui arriva souvent de m’y enfermer et d’aller voir ses chevaux, qui probablement le recevaient mieux que moi. Je connus donc pour la première fois le plaisir, étrange pour un enfant, mais vivement senti par moi, de me trouver seule, et, loin d’en être contrariée ou effrayée, j’avais comme du regret en voyant revenir la voiture de ma mère. Il faut que j’aie été bien impressionnée par mes propres contemplations, car je me les rappelle avec une grande netteté, tandis que j’ai oublié mille circonstances extérieures probablement beaucoup plus intéressantes.

Dans celles que j’ai rapportées, les souvenirs de ma mère ont entretenu ma mémoire ; mais dans ce que je vais dire je ne puis être aidée de personne.

Aussitôt que je me voyais seule dans ce grand appartement que je pouvais parcourir librement, je me mettais devant la psyché et j’y essayais des poses de théâtre ; puis je prenais mon lapin blanc et je voulais le contraindre à en faire autant ; ou bien je faisais le simulacre de l’offrir en sacrifice aux dieux, sur un tabouret qui me servait d’autel. Je ne sais pas où j’avais vu, soit sur la scène, soit dans une gravure quelque chose de semblable. Je me drapais dans ma mantille pour faire la prêtresse, et je suivais tous mes mouvemens. On pense bien que je n’avais pas le moindre sentiment de coquetterie : mon plaisir venait de ce que, voyant ma personne et celle du lapin dans la glace, j’arrivais, avec l’émotion du jeu, à me persuader que je jouais une scène à quatre, soit deux petites filles et deux lapins. Alors le lapin et moi nous adressions, en pantomime, des saluts, des menaces, des prières, aux personnages de la psyché. Nous dansions le bolero avec eux, car, après les danses du théâtre, les danses espagnoles m’avaient charmée, et j’en singeais les poses et les grâces avec la facilité qu’ont les enfans à imiter ce qu’ils voient faire. Alors j’oubliais complétement que cette figure dansant dans la glace fût la mienne, et j’étais étonnée qu’elle s’arrêtât quand je m’arrêtais.

Quand j’avais assez dansé et mimé ces ballets de ma composition, j’allais rêver sur la terrasse. Cette terrasse, qui s’étendait sur toute la façade du palais, était fort large et fort belle. La balustrade était en marbre blanc, si je ne me trompe pas, et devenait si chaude au soleil que je ne pouvais y toucher. J’étais trop petite pour voir par dessus, mais, dans l’intervalle des balustres, je pouvais distinguer tout ce qui se passait sur la place. Dans mes souvenirs, cette place est magnifique. Il y avait d’autres palais ou de grandes belles maisons tout autour, mais je n’y vis jamais la population, et je ne crois pas l’avoir aperçue, durant tout le temps que je restai à Madrid. Il est probable qu’après l’insurrection du 2 mai, on ne laissa plus circuler les habitans autour du palais du général en chef. Je n’y vis donc jamais que des uniformes français et quelque chose de plus beau encore pour mon imagination, les Mamelucks de la garde dont un poste occupait l’édifice situé en face de nous. Ces hommes cuivrés, avec leurs turbans et leur riche costume oriental, formaient des groupes que je ne pouvais me lasser de regarder. Ils amenaient boire leurs chevaux à un grand bassin situé au milieu de la place, et c’était un coup d’œil dont, sans m’en rendre compte, je sentais vivement la poésie.

À ma droite, tout un côté de la place était occupé par une église d’une architecture massive ; du moins, elle se retrace ainsi à ma mémoire, et surmontée d’une croix plantée dans un globe doré. Cette croix et ce globe étincelant au coucher du soleil, se détachant sur un ciel plus bleu que je ne l’avais jamais vu, sont un spectacle que je n’oublierai jamais, et que je contemplais jusqu’à ce que j’eusse dans les yeux ces boules rouges et bleues que, par un excellent mot, dérivé du latin, nous appelons dans notre langage du Berry les orblutes. Ce mot devrait passer dans la langue moderne : il doit avoir été français, quoique je ne l’aie trouvé dans aucun auteur. Il n’a point d’équivalent, et il exprime parfaitement un phénomène que tout le monde connaît, et qui ne s’exprime que par des périphrases inexactes.

Ces orblutes m’amusaient beaucoup, et je ne pouvais pas m’en expliquer la cause toute naturelle. Je prenais plaisir à voir flotter devant mes yeux ces brûlantes couleurs qui s’attachaient à tous les objets et qui persistaient lorsque je fermais les yeux. Quand l’orblute est bien complète, elle vous représente exactement la forme de l’objet qui l’a causée. C’est une sorte de mirage. Je voyais donc le globe et la croix de feu se dessiner partout où se portaient mes regards, et je m’étonne d’avoir tant répété impunément ce jeu assez dangereux pour les yeux d’un enfant.

Mais je découvris bientôt sur la terrasse un autre phénomène dont jusque-là je n’avais eu aucune idée. La place était souvent déserte, et, même en plein jour, un morne silence régnait dans le palais et aux environs. Un jour, ce silence m’effraya et j’appelai Weber, que je vis passer sur la place. Weber ne m’entendit pas ; mais une voix toute semblable à la mienne répéta le nom de Weber à l’autre extrémité du balcon.

Cette voix me rassura ; je n’étais plus seule. Mais, curieuse de savoir qui s’amusait à me contrefaire, je rentrai dans l’appartement croyant y trouver quelqu’un. J’y étais absolument seule comme à l’ordinaire.

Je revins sur la terrasse et j’appelai ma mère. La voix répéta le mot d’une façon très douce, mais très nette, et cela me donna beaucoup à penser. Je grossis ma voix, j’appelai mon propre nom qui me fut rendu aussitôt, mais plus confusément. Je le répétai sur un ton plus faible, et la voix revint faible, mais bien plus distincte et comme si l’on me parlait à l’oreille. Je n’y comprenais rien ; j’étais persuadée que quelqu’un était avec moi sur la terrasse ; mais, ne voyant personne et regardant à toutes les fenêtres qui étaient fermées, j’étudiai ce prodige avec un plaisir extrême.

L’impression la plus étrange pour moi était d’entendre mon propre nom répété avec ma propre voix. Alors il me vint à l’esprit une explication bizarre ; c’est que j’étais double et qu’il y avait autour de moi un autre moi que je ne pouvais pas voir et qui me voyait toujours, puisqu’il me répondait toujours. Cela s’arrangea aussitôt dans ma cervelle comme une chose qui devait être, qui avait toujours été, et dont je ne m’étais pas encore aperçue. Je comparai ce phénomène à celui de mes orblutes, qui m’avait d’abord étonnée tout autant, et auquel je m’étais habituée sans le comprendre. J’en conclus que toutes choses et toutes gens avaient leur reflet, leur double, leur autre moi, et je souhaitai vivement de voir le mien. Je l’appelai cent fois, je lui disais toujours de venir auprès de moi. Il répondait : Viens là, viens donc, et il me semblait s’éloigner ou se rapprocher quand je changeais de place. Je le cherchai et l’appelai dans l’appartement, il ne me répondit plus. J’allai à l’autre bout de la terrasse. Il fut muet. Je revins vers le milieu, et, depuis ce milieu jusqu’à l’extrémité de l’église, il me parla et répondit à mon viens donc par un viens donc tendre et inquiet. Mon autre moi se tenait donc dans un certain endroit de l’air ou de la muraille, mais comment l’atteindre et comment le voir ? Je devenais folle sans m’en douter.

Je fus interrompue par l’arrivée de ma mère, et je ne saurais dire pourquoi, loin de la questionner, je lui cachai ce qui m’agitait si fort. Il faut croire que les enfans aiment le mystère de leurs rêveries, et il est certain que je n’avais jamais voulu demander l’explication de mes orblutes. Je voulais découvrir le problème toute seule, ou peut-être bien avais-je été déçue de quelque autre illusion par des explications qui m’en avaient ôté le charme secret.

Je gardai le silence sur ce nouveau prodige, et pendant plusieurs jours, oubliant les ballets, je laissai mon pauvre lapin dormir tranquille, et la psyché répéter l’image immobile des grands personnages représentés dans les tableaux. J’avais la patience d’attendre que je fusse seule pour recommencer mon expérience. Mais enfin ma mère étant rentrée sans que j’y fisse attention, et m’entendant m’égosiller, vint surprendre le secret de mon amour pour le grand soleil de la terrasse. Il n’y avait plus à reculer : je lui demandai où était le quelqu’un qui répétait toutes mes paroles, et elle me dit : C’est l’écho.

Bien heureusement pour moi, elle ne m’expliqua pas ce que c’était que l’écho. Elle n’avait peut-être jamais songé à s’en rendre compte ; elle me dit que c’était une voix qui était dans l’air, et l’inconnu garda pour moi sa poésie. Pendant plusieurs autres jours, je pus continuer à jeter mes paroles au vent. Cette voix de l’air ne m’étonnait plus, mais me charmait encore. J’étais satisfaite de pouvoir lui donner un nom, et de lui crier : « Echo, es-tu là ? m’entends-tu ? Bonjour, écho ! » Tandis que la vie de l’imagination est si développée chez les enfans, la vie du sentiment est-elle plus tardive ? Je ne me souviens pas d’avoir songé à ma sœur, à ma bonne tante, à Pierret ou à ma chère Clotilde, durant mon séjour à Madrid. J’étais pourtant déjà capable d’aimer, puisque j’avais déjà une si vive tendresse pour certaines poupées et pour certains animaux. Je crois que l’indifférence avec laquelle les enfans quittent les personnes qui leur sont chères tient à l’impossibilité où ils sont d’apprécier la durée du temps. Quand on leur parle d’un an d’absence, ils ne savent pas si un an est beaucoup plus long qu’un jour, et on leur établirait inutilement la différence par des chiffres. Je crois que les chiffres ne disent rien du tout à leur esprit. Lorsque ma mère me parlait de ma sœur, il me semblait que je l’avais quittée la veille, et pourtant le temps me semblait long. Il y a dans le défaut d’équilibre des facultés de l’enfant mille contradictions qu’il nous est difficile d’expliquer après que l’équilibre est établi.

Je crois que la vie du sentiment ne se révéla à moi qu’au moment où ma mère accoucha à Madrid. On m’avait bien annoncé l’arrivée prochaine d’un petit frère ou d’une petite sœur, et depuis plusieurs jours je voyais ma mère étendue sur une chaise longue. Un jour on m’envoya jouer sur la terrasse et on ferma les portes vitrées de l’appartement.

Je n’entendis pas la moindre plainte, ma mère supportait très courageusement le mal physique et mettait ses enfans au monde très promptement ; pourtant cette fois elle souffrit plusieurs heures, mais on ne m’éloigna d’elle que peu d’instans, après lesquels mon père me rappela et me montra un petit enfant ; j’y fis à peine attention. Ma mère était étendue sur un canapé ; elle avait la figure si pâle et les traits tellement contractés, que j’hésitai à la reconnaître. Puis je fus prise d’un grand effroi et je courus l’embrasser en pleurant. Je voulais qu’elle me parlât, qu’elle répondît à mes caresses, et comme on m’éloignait encore pour lui laisser du repos, je me désolai longtemps, croyant qu’elle allait mourir et qu’on voulait me la cacher. Je retournai pleurer sur la terrasse, et on ne put m’intéresser au nouveau-né.

Ce pauvre petit garçon avait des yeux d’un bleu-clair fort singuliers.

Au bout de quelques jours, ma mère se tourmenta de la pâleur de ses prunelles, et j’entendis souvent mon père et d’autres personnes prononcer avec anxiété le mot cristallin. Enfin, au bout d’une quinzaine, il n’y avait plus à en douter, l’enfant était aveugle. On ne voulut pas le dire à ma mère positivement. On la laissa dans une sorte de doute. On émettait timidement devant elle l’espérance que ce cristallin se reformerait dans l’œil de l’enfant. Elle se laissa consoler, et le pauvre infirme fut aimé et choyé avec autant de joie que si son existence n’eût pas été un malheur pour lui et pour les siens. Ma mère le nourrissait, et il n’avait guère que deux semaines lorsqu’il fallut se remettre en route pour la France, à travers l’Espagne en feu.


CHAPITRE TROISIÈME.

Dernière lettre de mon père. — Souvenirs d’un bombardement et d’un champ de bataille. — Misère et maladie. — La soupe à la chandelle. — Embarquement et naufrage. — Leopardo. — Arrivée à Nohant. — Ma grand’mère. — Hippolyte. — Deschartres. — Mort de mon frère. — Le vieux poirier. — Mort de mon père. — Le revenant. — Ursule. — Une affaire d’honneur. — Première notion de la richesse et de la pauvreté. — Portrait de ma mère.


Lettre de mon père à sa mère.

« Madrid, 12 juin 1808.

« Après de longues souffrances, Sophie est accouchée ce matin d’un gros garçon qui siffle comme un perroquet. La mère et l’enfant se portent à merveille. Avant la fin du mois, le prince part pour la France. Le médecin de l’empereur, qui a soigné Sophie, dit qu’elle sera en état de voyager dans douze jours avec son enfant. Aurore se porte très bien. J’emballerai le tout dans une calèche que je viens d’acquérir à cet effet, et nous prendrons la route de Nohant où je compte bien arriver vers le 20 juillet, par la fraîcheur, et rester le plus longtemps possible. Cette idée, ma bonne mère, me comble de joie. Je me nourris de l’espoir assuré de notre réunion, du charme de notre intérieur, sans affaires, sans inquiétudes, sans distractions pénibles ! Il y a si longtemps que je désire ce bonheur complet !

« Le prince m’a dit hier qu’il allait passer quelque temps à Baréges avant que d’aller à sa destination. De mon côté, j’allongerai ma courroie jusque vers les eaux de Nohant, auxquelles nous ferons subir préalablement le miracle des noces de Cana. Je crois que Deschartres se chargera volontiers du prodige.

« Je réserve le baptême de mon nouveau-né pour les fêtes de Nohant.

Belle occasion pour sonner les cloches et faire danser le village. Le maire inscrira mon fils au nombre des Français, car je ne veux point qu’il ait jamais rien à démêler avec les notaires et les prêtres castillans.

« Je ne conçois pas que mes deux dernières lettres aient été interceptées. Elles étaient d’une bêtise à leur faire trouver grâce devant la police la plus rigide. Je te faisais la description d’un sabre africain dont j’ai fait l’acquisition. Il y avait deux pages d’explications et de citations. Tu verras cette merveille, ainsi que l’indomptable Leopardo d’Andalousie, que je prierai Deschartres d’équiper un peu, après avoir toutefois frappé d’avance une réquisition sur tous les matelas de la commune, pour garnir le manége qu’il aura choisi.

« Adieu, ma bonne mère, je te manderai le jour de mon départ et celui de mon arrivée. J’espère que ce sera plus tôt encore que je ne te le dis. Sophie partage vivement mon impatience de t’embrasser. Aurore veut partir à l’instant même, et, s’il était possible, nous serions déjà en route. » Cette lettre si gaie, si pleine de contentement et d’espérance, est la dernière que ma grand’mère ait reçue de son fils. On verra bientôt à quelle épouvantable catastrophe allaient aboutir tous ces projets de bonheur, et combien peu de jours étaient comptés à mon pauvre père pour savourer cette réunion tant rêvée et si chèrement achetée des objets de son affection. On comprendra, par la nature de cette catastrophe, ce qu’il y a de fatal et d’effrayant dans les plaisanteries de cette lettre à propos de l’indomptable Leopardo d’Andalousie.

C’était Ferdinand VII, le prince des Asturies, alors plein de prévenances pour Murat et ses officiers, qui avait fait don de ce terrible cheval à mon père, à la suite d’une mission que celui-ci avait remplie, je crois, près de lui, à Aranjuez. Ce fut un présent funeste et dont ma mère, par une sorte de fatalisme ou de pressentiment, se méfiait et s’effrayait, sans pouvoir décider mon père à s’en défaire au plus vite, bien qu’il avouât que c’était le seul cheval qu’il ne pût monter sans une sorte d’émotion. C’était pour lui une raison de plus pour vouloir s’en rendre maître, et il trouvait du plaisir à le vaincre. Pourtant, il lui arriva une fois de dire : « Je ne le crains pas, mais je le monte mal, parce que je m’en méfie, et il le sent. » Ma mère prétendait que Ferdinand le lui avait donné avec l’espérance qu’il le tuerait. Elle prétendait aussi que, par haine contre les Français, le chirurgien de Madrid qui l’avait accouchée avait crevé les yeux de son enfant. Elle s’imaginait avoir vu, dans l’accablement qui suivit le paroxysme de sa souffrance, ce chirurgien appuyer ses deux pouces sur les deux yeux du nouveau-né, et qu’il avait dit entre ses dents : celui-là ne verra pas le soleil de l’Espagne.

Il est possible que ce fut une hallucination de ma pauvre mère, et, pourtant, au point où en étaient les choses à cette époque, il est également possible que le fait se soit accompli, comme elle avait cru le voir, dans un moment rapide où le chirurgien se serait trouvé seul dans l’appartement avec elle, et comptant sans doute qu’elle était hors d’état de le voir et de l’entendre ; mais on pense bien que je ne prends pas sur moi la responsabilité de cette terrible accusation.

On a vu, dans la lettre de mon père, qu’il ne s’aperçut pas d’abord de la cécité de cet enfant, et j’ai souvenance d’avoir entendu Deschartres la constater à Nohant hors de sa présence et de celle de ma mère. On redoutait encore alors de leur enlever un faible et dernier espoir de guérison.

Ce fut dans la première quinzaine de juillet que nous partîmes. Murat allait prendre possession du trône de Naples. Mon père avait un congé.

J’ignore s’il accompagna Murat jusqu’à la frontière et si nous voyageâmes avec lui. Je me souviens que nous étions en calèche, et je crois que nous suivions les équipages de Murat. Mais je n’ai aucun souvenir de mon père jusqu’à Bayonne.

Ce que je me rappelle le mieux, c’est l’état de souffrance, de soif, de dévorante chaleur et de fièvre où je fus tout le temps de ce voyage. Nous avancions très lentement à travers les colonnes de l’armée. Il me revient maintenant que mon père devait être avec nous, parce que, comme nous suivions un chemin assez étroit dans des montagnes, nous vîmes un énorme serpent qui le traversait presque en entier d’une ligne noire. Mon père fit arrêter, courut en avant et le coupa en deux avec son sabre. Ma mère avait voulu en vain le retenir, elle avait peur, selon son habitude.

Pourtant, une autre circonstance me fait penser qu’il n’était avec nous que par intervalles et qu’il rejoignait Murat de temps en temps.

Cette circonstance est assez frappante pour s’être gravée dans ma mémoire. Mais comme la fièvre me tenait encore dans un assoupissement presque continuel, ce souvenir est isolé de tout ce qui pourrait me faire préciser l’événement dont je fus témoin. Étant un soir à une fenêtre avec ma mère, nous vîmes le ciel encore éclairé par le soleil couchant, traversé de feux croisés, et ma mère me dit : Tiens, regarde, c’est une bataille, et ton père y est peut-être.

Je ne me faisais pas d’idée de ce que c’était qu’une bataille véritable. Ce que je voyais me représentait un immense feu d’artifice, quelque chose de riant et de triomphal, une fête ou un tournoi. Le bruit du canon et les grandes courbes de feu me réjouissaient.

J’assistais à cela comme à un spectacle, en mangeant une pomme verte.

Je ne sais à qui ma mère dit alors : « Que les enfans sont heureux de ne rien comprendre ! » Comme je ne sais pas quelle route les opérations de la guerre nous forcèrent de suivre, je ne saurais dire si cette bataille fut celle de Medina del Rio-Seco, ou un épisode moins important de la belle campagne de Bessières. Mon père, attaché à la personne de Murat, n’avait point affaire sur ce champ de bataille, et il n’est pas probable qu’il y fût. Mais ma mère s’imaginait qu’il pouvait avoir été envoyé en mission.

Que ce fût l’affaire de Rio-Seco ou la prise de Torquemada, il est certain que notre voiture avait été mise en réquisition pour porter des blessés ou des personnes plus précieuses que nous, et que nous fîmes un bout de chemin en charrette avec des bagages, des vivandières et des soldats malades. Il est certain aussi que nous longeâmes le champ de bataille, le lendemain ou le surlendemain, et que je vis un endroit tout couvert de débris informes, assez semblable, en grand, au carnage de poupées, de chevaux et de chariots que j’exécutais avec Clotilde à Chaillot et dans la maison de la rue Grange-Batelière. Ma mère se cachait le visage et l’air était infecté. Nous ne passions pas assez près de ces objets sinistres pour que je pusse me rendre compte de ce que c’était, et je demandais pourquoi on avait semé là tant de chiffons. Enfin la roue heurta quelque chose qui se brisa avec un craquement étrange. Ma mère me retint au fond de la charrette pour m’empêcher de regarder. C’était un cadavre. J’en vis ensuite plusieurs autres, épars sur le chemin. Mais j’étais si malade que je ne me souviens pas d’avoir été vivement impressionnée par ces horribles spectacles.

Avec la fièvre, j’éprouvai bientôt une autre souffrance qui ne se concilie pas souvent avec ce désordre de la vie, et dont pourtant tous les soldats malades avec lesquels nous voyagions éprouvaient aussi les angoisses : c’était la faim ; une faim excessive, maladive, presque animale. Ces pauvres gens, pleins de soins et de sollicitude pour nous, m’avaient communiqué un mal qui explique ce phénomène, et qu’une petite maîtresse n’avouerait pas avoir subi, même dans son enfance.

Mais la vie a ses vicissitudes, et quand ma mère se désolait de voir mon petit frère et moi dans cet état, les soldats et les cantinières lui disaient en riant ! « Bah ! ma petite dame, ce n’est rien. C’est un brevet de santé pour toute la vie de vos enfans. C’est le véritable baptême des enfans de la giberne. » La gale, puisqu’il faut l’appeler par son nom, avait commencé par moi.

Elle se communiqua à mon frère, puis à ma mère plus tard, et à d’autres personnes auxquelles nous apportâmes ce triste fruit de la guerre et de la misère, heureusement affaibli en nous par des soins extrêmes et un sang pur.

En quelques jours, notre sort avait bien changé. Ce n’était plus le palais de Madrid, les lits dorés, les tapis d’Orient et les courtines de soie. C’étaient des charrettes immondes, des villages incendiés, des villes bombardées des routes couvertes de morts ; des fossés où nous cherchions une goutte d’eau pour étancher notre soif brûlante, et où l’on voyait tout à coup surnager des caillots de sang. C’était surtout l’horrible faim et une disette de plus en plus menaçante. Ma mère supportait tout cela avec un grand courage, mais elle ne pouvait vaincre le dégoût que lui inspiraient les oignons crus, les citrons verts et la graine de tournesol, dont je me contentais sans répugnance. Quelle nourriture, d’ailleurs, pour une femme qui allaitait son nouveau-né !

Nous traversâmes un camp français, je ne sais où, et, à l’entrée d’une tente, nous vîmes un groupe de soldats qui mangeaient la soupe avec un grand appétit. Ma mère me poussa au milieu d’eux en les priant de me laisser manger à leur gamelle. Ces braves gens me mirent aussitôt à même et me firent manger à discrétion en souriant d’un air attendri.

Cette soupe me parut excellente, et quand elle fut à moitié dégustée, un soldat dit à ma mère avec quelque hésitation : « Nous vous engagerions bien à en manger aussi, mais vous ne pourriez peut-être pas, parce que le goût est un peu fort. » Ma mère approcha et regarda la gamelle. Il y avait du pain et du bouillon très gras, mais certaines mèches noircies surnageaient : c’était une soupe faite avec des bouts de chandelle.

Je me souviens de Burgos et d’une ville (celle-là ou une autre) où les aventures du Cid étaient peintes à fresque sur les murailles. Je me souviens aussi d’une superbe cathédrale où les hommes du peuple avaient un genou en terre pour prier, le chapeau sur l’autre genou, et un petit paillasson rond sous celui qui touchait le sol. Enfin, je me souviens de Vittoria et d’une servante dont les cheveux noirs, inondés de vermine, flottaient sur son dos. J’eus un ou deux jours de bien-être à la frontière d’Espagne. Le temps était rafraîchi, la fièvre et la misère avaient cessé. Mon père était décidément avec nous. Nous avions repris possession de notre calèche pour faire le reste du voyage. Les auberges étaient propres ; il y avait des lits et toutes sortes d’alimens dont nous avions apparemment été privés assez longtemps, car ils me parurent tout nouveaux, entre autres, des gâteaux et du fromage. Ma mère me fit une toilette à Fontarabie, et j’éprouvai un soulagement extrême à prendre un bain. Elle me soignait à sa manière, et au sortir du bain, elle m’enduisait de soufre de la tête aux pieds, puis elle me faisait avaler des boulettes de soufre pulvérisé dans du beurre et du sucre. Ce goût et cette odeur, dont je fus imprégnée pendant deux mois, m’ont laissé une grande répugnance pour tout ce qui me les rappelle.

Nous trouvâmes apparemment des personnes de connaissance à la frontière, car je me rappelle un grand dîner et des politesses qui m’ennuyèrent beaucoup. J’avais retrouvé mes facultés et mon appréciation des objets extérieurs. Je ne sais quelle idée eut ma mère de vouloir retourner par mer à Bordeaux. Peut-être était-elle brisée par la fatigue de voitures, peut-être s’imaginait-elle, dans son instinct médical, qu’elle suivait toujours, que l’air de la mer délivrerait ses enfans et elle-même du poison de la pauvre Espagne.

Apparemment le temps était beau et l’Océan tranquille, car c’était une nouvelle imprudence que de se risquer en chaloupe sur les côtes de Gascogne, dans ce golfe de Biscaye toujours si agité. Quel que fût le motif, une chaloupe pontée fut louée, la calèche y fut descendue, et nous partîmes comme pour une partie de plaisir. Je ne sais où nous nous embarquâmes, ni quelles gens nous accompagnèrent jusqu’au rivage, en nous prodiguant de grands soins. On me donna un gros bouquet de roses, que je gardai tout le temps de la traversée pour me préserver de l’odeur du soufre.

Je ne sais combien de temps nous côtoyâmes le rivage ; je retombai dans mon sommeil léthargique, et cette traversée ne m’a laissé d’autres souvenirs que ceux du départ et de l’arrivée. Au moment où nous approchions de notre but, un coup de vent nous éloigna du rivage, et je vis le pilote et ses deux aides livrés à une grande anxiété. Ma mère recommença à avoir peur, mon père se mit à la manœuvre ; mais comme nous étions enfin entrés dans la Gironde, nous heurtâmes je ne sais quel récif, et l’eau commença à entrer dans la cale. On se dirigea précipitamment vers la rive, mais la cale se remplissait toujours, et la chaloupe sombrait visiblement. Ma mère, prenant ses enfans avec elle, était entrée dans la calèche ; mon père la rassurait en lui disant que nous avions le temps d’aborder avant d’être engloutis. Pourtant, le pont commençait à se mouiller, et il ôta son habit et prépara un châle pour attacher ses deux enfans sur son dos.

« Sois tranquille, disait-il à ma mère, je te prendrai sous mon bras, je nagerai de l’autre, et je vous sauverai tous trois, sois-en sûre. » Nous touchâmes enfin la terre, ou plutôt un grand mur à pierres sèches surmonté d’un hangar. Il y avait, derrière ce hangar, quelques habitations, et, à l’instant même, plusieurs hommes vinrent à notre secours. Il était temps : la calèche sombrait aussi avec la chaloupe, et une échelle nous fut jetée fort à propos. Je ne sais ce qu’on fit pour sauver l’embarcation, mais il est certain qu’on en vint à bout ; cela dura plusieurs heures, pendant lesquelles ma mère ne voulut pas quitter le rivage ; car mon père, après nous avoir mises en sûreté, était redescendu sur la chaloupe pour sauver nos effets d’abord, et puis la voiture, et enfin la chaloupe. Je fus frappée alors de son courage, de sa promptitude et de sa force. Quelque expérimentés que fussent les matelots et les gens de l’endroit, ils admiraient l’adresse et la résolution de ce jeune officier qui, après avoir sauvé sa famille, ne voulait pas abandonner son patron avant d’avoir sauvé sa barque, et qui dirigeait tout ce petit sauvetage avec plus d’à-propos qu’eux-mêmes. Il est vrai qu’il avait fait son apprentissage au camp de Boulogne ; mais, en toutes choses, il agissait de sang-froid et avec une rare présence d’esprit. Il se servait de son sabre comme d’une hache ou d’un rasoir pour couper et tailler, et il avait pour ce sabre (probablement c’était le sabre africain dont il parle dans sa dernière lettre) un amour extraordinaire, car, dans le premier moment d’incertitude où nous nous étions trouvés en abordant, pour savoir si la chaloupe et la calèche sombreraient immédiatement, ou si nous aurions le temps de sauver quelque chose, ma mère avait voulu l’empêcher d’y redescendre, en lui disant : « Eh ! laisse aller tout ce que nous avons au fond de l’eau, plutôt que de risquer de te noyer ; » et il lui avait répondu : — « J’aimerais mieux risquer cela que d’abandonner mon sabre. » C’était, en effet, le premier objet qu’il eût retiré. Ma mère se tenait pour satisfaite d’avoir sa fille à ses côtés et son fils dans ses bras. Pour moi, j’avais sauvé mon bouquet de roses flétries avec le même amour que mon père avait mis à nous sauver tous. J’avais fait grande attention à ne pas le lâcher en sortant de la calèche à demi submergée et en grimpant à l’échelle de sauvetage.

C’était mon idée, comme celle de mon père était pour son sabre.

Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé la moindre frayeur dans toutes ces rencontres. La peur est de deux sortes. Il y en a une qui tient au tempérament, une autre à l’imagination. Je ne connus jamais la première, mon organisation m’ayant douée d’un sang-froid tout semblable à celui de mon père. Ce mot de sang-froid exprime positivement la tranquillité que nous tenons d’une disposition physique, et dont par conséquent nous n’avons pas à tirer vanité.

Quant à la frayeur qui résulte d’une excitation maladive de l’imagination et qui n’a pour aliment que de fantômes, j’en fus obsédée pendant toute mon enfance. Mais quand l’âge et la raison eurent dissipé ces chimères, je retrouvai l’équilibre de mes facultés et ne connus jamais aucun genre de peur.

Nous arrivâmes à Nohant dans les derniers jours d’août. J’étais retombée dans ma fièvre, je n’avais plus faim, la gale faisait de progrès. Une petite bonne espagnole, que nous avions prise en route et qui s’appelait Cécilia, commençait aussi à ressentir les effets de la contagion, et ne me touchait qu’avec répugnance. Ma mère était à peu près guérie déjà, mais mon pauvre petit frère, dont les boutons ne paraissaient plus, était encore plus malade et plus accablé que moi.

Nous étions l’un et l’autre deux masses inertes, brûlantes, et je n’avais pas plus conscience que lui de ce qui s’était passé autour de moi depuis le naufrage dans la Gironde.

Je repris mes sens en entrant dans la cour de Nohant. Ce n’était pas aussi beau, à coup sûr, que le palais de Madrid, mais cela me fit le même effet, tant une grande maison est imposante pour les enfans élevés dans de petites chambres.

Ce n’était pas la première fois que je voyais ma grand’mère, mais je ne me souviens pas d’elle avant ce jour-là. Elle me parut aussi très grande, quoiqu’elle n’eût que cinq pieds, et sa figure blanche et rosée, son air imposant, son invariable costume, composé d’une robe de soie brune à taille longue et à manches plates, qu’elle n’avait pas voulu modifier selon les exigences de la mode de l’Empire, sa perruque blonde et crêpée en touffe sur le front, son petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu, firent d’elle pour moi un être à part, et qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu.

C’était la première fois que nous étions reçues à Nohant, ma mère et moi. Après que ma grand’mère eut embrassé mon père, elle voulut embrasser ma mère aussi ; mais celle-ci l’en empêcha en lui disant : — Ah ! ma chère maman, ne touchez ni à moi ni à ces pauvres enfans.

Vous ne savez pas quelles misères nous avons subies, nous sommes tous malades.

Mon père, qui était toujours optimiste, se mit à rire, et me mettant dans les bras de ma grand’mère : — Figure-toi, lui dit-il, que ces enfans ont une petite éruption de boutons, et que Sophie, qui a l’imagination très frappée, s’imagine qu’ils ont la gale.

— Gale ou non, dit ma grand’mère en me serrant contre son cœur, je me charge de celui-là. Je vois bien que ces enfans sont malades, ils ont la fièvre très fort tous les deux ; ma fille allez vite vous reposer avec votre fils, car vous avez fait là une campagne au dessus des forces humaines. Moi, je soignerai la petite. C’est trop de deux enfans sur les bras, dans l’état où vous êtes.

Elle m’emporta dans sa chambre, et, sans aucun dégoût de l’état horrible où j’étais, cette excellente femme, si délicate et si recherchée pourtant, me déposa sur son lit. Ce lit et cette chambre, encore frais à cette époque, me firent l’effet d’un paradis. Les murs étaient tendus de toile de perse à grands ramages ; tous les meubles étaient du temps de Louis XV. Le lit, en forme de corbillard, avec de grands panaches aux quatre coins, avait de doubles rideaux et une quantité de lambrequins découpés, d’oreillers et de garnitures dont le luxe et la finesse m’étonnèrent. Je n’osais m’installer dans un si bel endroit, car je me rendais compte du dégoût que je devais inspirer, et j’en avais déjà ressenti l’humiliation. Mais on me la fit vite oublier par les soins et les caresses dont je fus l’objet. La première figure que je vis après celle de ma grand’mère, fut un gros garçon de neuf ans qui entra avec un énorme bouquet de fleurs, et qui vint me le jeter à la figure d’un air amical et enjoué. Ma grand’mère me dit : « C’est Hippolyte, embrassez-vous, mes enfans. » Nous nous embrassâmes sans en demander davantage, et je passai bien des années avec lui, sans savoir qu’il était mon frère : c’était l’enfant de la petite maison.

Mon père le prit par le bras et le conduisit à ma mère, qui l’embrassa, le trouva superbe, et lui dit : « Eh bien ! il est à moi aussi, comme Caroline est à toi. » Et nous fûmes élevés ensemble, tantôt sous ses yeux, tantôt sous ceux de ma grand’mère.

Deschartres m’apparut aussi ce jour-là pour la première fois. Il avait des culottes courtes, des bas blancs, des guêtres de nankin, un habit noisette très long et très carré, et une casquette à soufflet. Il vint gravement m’examiner, et, comme il était très bon médecin, il fallut bien le croire quand il déclara que j’avais la gale ; mais la maladie avait perdu son intensité, et ma fièvre ne venait que d’un excès de fatigue. Il recommanda à mes parens de nier cette gale que nous apportions, afin de ne pas jeter l’effroi et la consternation dans la maison. Il déclara devant les domestiques que c’était une petite éruption fort innocente, et elle ne se communiqua qu’à deux autres enfans, qui, surveillés et soignés à temps, furent promptement guéris, sans savoir de quel mal.

Pour moi, au bout de deux heures de repos sur le lit de ma grand’mère, dans cette chambre fraîche et aérée où je n’entendais plus l’agaçant bourdonnement des moustiques de l’Espagne, je me sentis si bien que j’allai courir dans le jardin avec Hippolyte. Je me souviens qu’il me tenait par la main avec une sollicitude extrême, croyant qu’à chaque pas j’allais tomber. J’étais un peu humiliée qu’il me crût si petite fille, et je lui montrai bientôt que j’étais un garçon très résolu.

Cela le mit à l’aise, et il m’initia à plusieurs jeux fort agréables, entre autres à celui de faire ce qu’il appelait des pâtés à la crotte.

Nous prenions du sable fin ou du terreau, que nous trempions dans l’eau, et que nous dressions, après l’avoir bien pétri, sur de grandes ardoises, en lui donnant la forme de gâteaux. Ensuite il portait tout cela furtivement dans le four, et comme il était fort taquin déjà, il se réjouissait de la colère des servantes qui, en venant retirer le pain et les galettes, juraient et jetaient dehors nos étranges ragoûts cuits à point.

Je n’avais jamais été malicieuse, car, de ma nature, je ne suis point fine. Fantasque et impérieuse, parce que j’étais fort gâtée par mon père, je n’avais de préméditation et de dissimulation en rien.

Hippolyte vit bientôt mon faible, et pour me punir de mes caprices et de mes colères, il se mit à me taquiner cruellement. Il me dérobait mes poupées et les enterrait dans le jardin, puis il y mettait une petite croix, et me les faisait déterrer. Il les pendait aux branches la tête en bas, et leur faisait endurer mille supplices que j’avais la simplicité de prendre au sérieux et qui me faisaient répandre de véritables larmes. Aussi, j’avoue que je le détestais fort souvent.

Mais je n’ai jamais été capable de rancune, et quand il venait me chercher pour jouer, je ne savais pas lui résister.

Ce grand jardin et ce bon air de Nohant m’eurent bientôt rendu la santé. Ma mère me bourrait toujours de soufre, et je me soumettais à ce traitement, parce qu’elle avait sur moi un ascendant de persuasion complet. Pourtant, ce soufre m’était odieux, et je lui disais de me fermer les yeux et de me pincer le nez pour me le faire avaler. Pour me débarrasser ensuite de ce goût, je cherchais les alimens les plus acides, et ma mère, qui avait toute une médecine d’instinct ou de préjugé dans la tête, croyait que les enfans ont la divination de ce qui leur convient. Voyant que je rongeais toujours des fruits verts, elle mit des citrons à ma disposition, et j’en étais si avide que je les mangeais avec la peau et les pepins, comme on mange des fraises.

Ma grande faim était passée, et pendant cinq ou six jours, je me nourris exclusivement de citron. Ma grand’mère s’effrayait de cet étrange régime, mais, cette fois, Deschartres m’observant avec attention, et voyant que j’allais de mieux en mieux, pensa que la nature m’avait fait deviner effectivement ce qui devait me sauver.

Il est certain que je fus promptement guérie, et que je n’ai jamais fait d’autre maladie. Je ne sais si la gale est, en effet, comme le disaient nos soldats, un brevet de santé ; mais il est certain que, toute ma vie, j’ai pu soigner des maladies réputées contagieuses, et de pauvres galeux dont personne n’osait approcher, sans que j’aie attrapé un bouton. Il me semble que je soignerais impunément des pestiférés, et je pense qu’à quelque chose malheur est bon, moralement du moins, car je n’ai jamais vu de misères physiques dont je n’aie pu vaincre en moi le dégoût. Ce dégoût est violent cependant, et j’ai été souvent, bien souvent, près de m’évanouir en voyant des plaies et des opérations repoussantes. Mais j’ai toujours pensé alors à ma gale et au premier baiser de ma grand’mère, et il est certain que la volonté et la foi peuvent dominer les sens, quelque affectés qu’ils soient.

Mais tandis que je reprenais à vue d’œil, mon pauvre petit frère Louis dépérissait rapidement. La gale avait disparu, mais la fièvre le rongeait. Il était livide et ses pauvres yeux éteints avaient une expression de tristesse indicible. Je commençai à l’aimer en le voyant souffrir. Jusque-là je n’avais pas fait grande attention à lui ; mais quand il était étendu sur les genoux de ma mère, si languissant et si faible qu’elle osait à peine le toucher, je devenais triste avec elle, et comprenais vaguement l’inquiétude, la chose que les enfans sont le moins portés à ressentir. Ma mère s’attribuait le dépérissement de son enfant. Elle craignait que son lait ne lui fût un poison, et elle s’efforçait de reprendre de la santé pour lui en donner. Elle passait toutes ses journées au grand air avec l’enfant couché à l’ombre, auprès d’elle, dans des coussins et des châles bien arrangés.

Deschartres lui conseilla de faire beaucoup d’exercice afin d’avoir de l’appétit, et de réparer la qualité de son lait par de bons alimens.

Elle commença aussitôt un petit jardin dans un angle du grand jardin de Nohant, au pied d’un gros poirier qui existe encore.

Cet arbre a toute une histoire si bizarre qu’elle ressemble à un roman, et que je ne l’ai sue que longtemps après.

Le 8 septembre, un vendredi, le pauvre petit aveugle, après avoir gémi longtemps sur les genoux de ma mère, devint froid ; rien ne put le réchauffer ; il ne remuait plus. Deschartres vint, l’ôta des bras de ma mère ; il était mort. Triste et courte existence dont, grâce à Dieu, il ne s’est pas rendu compte.

Le lendemain on l’enterra ; ma mère me cacha ses larmes. Hippolyte fut chargé de m’emmener au jardin toute la journée. Je sus à peine et ne compris que faiblement et dubitativement ce qui se passait dans la maison. Il paraît que mon père fut vivement affecté, et que cet enfant, malgré son infirmité, lui était tout aussi cher que les autres. Le soir, après minuit, ma mère et mon père, retirés dans leur chambre, pleuraient ensemble, et il se passa entre eux une scène étrange que ma mère m’a racontée avec détail une vingtaine d’années plus tard. J’y avais assisté en dormant.

Dans sa douleur, et l’esprit frappé des reflexions de ma grand’mère, mon père dit à ma mère : « Ce voyage d’Espagne nous aura été bien funeste, ma pauvre Sophie. Lorsque tu m’écrivais que tu voulais venir m’y rejoindre, et que je te suppliais de n’en rien faire, tu croyais voir là une preuve d’infidélité ou de refroidissement de ma part ; et moi, j’avais le pressentiment de quelque malheur. Qu’y avait-il de plus téméraire et de plus insensé que de courir ainsi, grosse à pleine ceinture, à travers tant de dangers, de privations, de souffrances et de terreurs de tous les instans ? C’est un miracle que tu y aies résisté ; c’est un miracle qu’Aurore soit vivante. Notre pauvre garçon n’eût peut-être pas été aveugle s’il était né à Paris. L’accoucheur de Madrid m’a expliqué que, par la position de l’enfant dans le sein de la mère, les deux poings fermés et appuyés contre les yeux, la longue pression qu’il a dû éprouver par ta propre position dans la voiture, avec ta fille souvent assise sur tes genoux, a nécessairement empêché les organes de la vue de se développer. » — « Tu me fais des reproches, maintenant, dit ma mère, il n’est plus temps. Je suis au désespoir. Quant au chirurgien, c’est un menteur et un scélérat. Je suis persuadée que je n’ai pas rêvé, quand je lui ai vu écraser les yeux de mon enfant. » Ils parlèrent longtemps de leur malheur, et peu à peu ma mère s’exalta beaucoup dans l’insomnie et dans les larmes. Elle ne voulait pas croire que son fils fût mort de dépérissement et de fatigue ; elle prétendait que, la veille encore, il était en pleine voie de guérison, et qu’il avait été surpris par une convulsion nerveuse. « Et maintenant, dit-elle en sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre enfant ! Quelle horrible chose que d’ensevelir ainsi ce qu’on aime, et de se séparer pour toujours du corps d’un enfant qu’un instant auparavant on soignait et on caressait avec tant d’amour ! On vous l’ôte, on le cloue dans une bière, on le jette dans un trou ! On le couvre de terre, comme si l’on craignait qu’il n’en sortît ! Ah ! c’est horrible, et je n’aurais pas dû me laisser arracher ainsi mon enfant.

J’aurais dû le garder, le faire embaumer !

— Et quand on songe, dit mon père, que l’on enterre souvent des gens qui ne sont pas morts ! Ah ! il est bien vrai que cette manière d’ensevelir les cadavres, est ce qu’il y a de plus sauvage au monde.

— Les sauvages ! dit ma mère, ils le sont moins que nous. Ne m’as-tu pas raconté qu’ils étendent leurs morts sur des claies, et qu’ils les suspendent, desséchés, sur des branches d’arbres ? J’aimerais mieux voir le berceau de mon petit enfant mort, accroché à un des arbres du jardin, que de penser qu’il va pourrir dans la terre ! Et puis, ajouta-t-elle, frappée de la réflexion qui était venue à mon père, s’il n’était pas mort, en effet ! Si on avait pris une convulsion pour l’agonie ! si M. Deschartres s’était trompé ? Car, enfin, il me l’a ôté, il m’a empêché de le frotter encore, de le réchauffer, disant que je hâtais sa mort. Il est si rude, ton Deschartres ! Il me fait peur, et je n’ose lui résister ! Mais c’est peut-être un ignorant qui n’a pas su distinguer une léthargie de la mort. Tiens, je suis si tourmentée que j’en deviens folle, et que je donnerais tout au monde pour ravoir mon enfant mort ou vivant. » Mon père combattit d’abord cette pensée, mais, peu à peu, elle le gagna aussi, et regardant à sa montre : « Il n’y a pas de temps à perdre, dit-il ; il faut que j’aille chercher cet enfant. Ne fais pas de bruit, ne réveillons personne ; je te réponds que dans une heure tu l’auras. » Il se lève, s’habille, ouvre doucement les portes, va prendre une bêche et court au cimetière qui touche à notre maison et qu’un mur sépare du jardin. Il s’approche de la terre fraîchement remuée et commence à creuser. Il faisait sombre, et mon père n’avait pas pris de lanterne ; il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu’il découvrait, et ce ne fut que quand il l’eut débarrassée en entier, étonné de la longueur de son travail, qu’il la reconnut trop grande pour être celle de l’enfant. C’était celle d’un homme de notre village qui était mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu’il avait fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l’épaule, et le fit tomber dans la fosse. Il a dit ensuite à ma mère qu’il avait éprouvé un instant de terreur et d’angoisse inexprimable en se trouvant poussé par ce mort, et renversé dans la terre sur la dépouille de son fils.

Il était brave, on le sait du reste, et il n’avait aucun genre de superstition. Pourtant, il eut un mouvement de terreur et une sueur froide lui vint au front. Huit jours après, il devait prendre place à côté du paysan dans cette même terre qu’il avait soulevée pour en arracher le corps de son fils.

Il recouvra vite son sangfroid, et répara si bien le désordre que personne ne s’en aperçut jamais.

Il rapporta le petit cercueil à ma mère, et l’ouvrit avec empressement. Le pauvre enfant était bien mort, mais ma mère se plut à lui faire elle-même une dernière toilette. On avait profité de son premier abattement pour l’en empêcher. Maintenant, exaltée et comme ranimée par ses larmes, elle frotta de parfums ce petit cadavre, elle l’enveloppa de son plus beau linge, et le replaça dans son berceau pour se donner la douloureuse illusion de le regarder dormir encore.

Elle le garda ainsi caché et enfermé dans sa chambre toute la journée du lendemain ; mais la nuit suivante toute vaine espérance étant dissipée, mon père écrivit avec soin le nom de l’enfant et la date de sa naissance et de sa mort sur un papier qu’il plaça entre deux vitres, et qu’il ferma avec de la cire à cacheter tout autour.

Etranges précautions qui furent prises avec une apparence de sangfroid, sous l’empire d’une douleur exaltée. L’inscription ainsi placée dans le cercueil, ma mère couvrit l’enfant de feuilles de roses, et le cercueil fut recloué et porté dans le jardin, à l’endroit que ma mère cultivait elle-même, et enseveli au pied du vieux poirier.

Dès le lendemain, ma mère se remit avec ardeur au jardinage, et mon père l’y aida. On s’étonna de leur voir prendre cet amusement puéril, en dépit de leur tristesse. Eux seuls savaient le secret de leur amour pour ce coin de terre. Je me souviens de l’avoir vu cultiver par eux pendant le peu de jours qui séparèrent cet étrange incident de la mort de mon père. Ils y avaient planté de superbes reines-marguerites qui y ont fleuri pendant plus d’un mois. Au pied du poirier, ils avaient élevé une butte de gazon avec un petit sentier en colimaçon pour que j’y pusse monter et m’y asseoir. Combien de fois j’y suis montée, en effet ! Combien j’y ai joué et travaillé sans me douter que c’était un tombeau ! Il y avait autour de jolies allées sinueuses, bordées de gazon, des plates-bandes de fleurs et des bancs ; c’était un jardin d’enfant, mais complet, et qui s’était créé là comme par magie, mon père, ma mère, Hippolyte et moi y travaillant sans relâche pendant cinq ou six journées, les dernières de la vie de mon père, les plus paisibles peut-être qu’il ait goûtées, et les plus tendres dans leur mélancolie. Je me souviens qu’il apportait sans cesse de la terre et du gazon, et qu’en allant chercher ces fardeaux, il nous mettait, Hippolyte et moi, dans la brouette, prenant plaisir à nous regarder, et faisant quelquefois semblant de nous verser pour nous voir crier ou rire, selon notre humeur du moment.

Quinze ans plus tard, mon mari fit changer la disposition générale de notre jardin ; déjà le petit jardin de ma mère avait disparu depuis longtemps. Il avait été abandonné pendant mon séjour au couvent et planté de figuiers. Le poirier avait grossi et il fut question de l’ôter parce qu’il se trouvait rentré un peu dans une allée dont on ne pouvait changer l’alignement. J’obtins grâce pour lui. On creusa l’allée et une plate-bande de fleurs se trouva placée sur la sépulture de l’enfant. Quand l’allée fut finie, assez longtemps après, même, le jardinier dit un jour, d’un air mystérieux, à mon mari et à moi, que nous avions bien fait de respecter cet arbre. Il avait envie de parler et ne se fit pas beaucoup prier pour nous dire le secret qu’il avait découvert. Quelques années auparavant, en plantant ses figuiers, sa bêche avait heurté contre un petit cercueil. Il l’avait dégagé de la terre, examiné et ouvert. Il y avait trouvé les ossemens d’un petit enfant. Il avait cru d’abord que quelque infanticide avait été caché en ce lieu, mais il avait trouvé le carton écrit intact entre les deux vitres, et il y avait lu les noms du pauvre petit Louis, et les dates si rapprochées de sa naissance et de sa mort. Il n’avait guère compris, lui, dévôt et superstitieux, par quelle fantaisie on avait ôté de la terre consacrée ce corps qu’il avait vu porter au cimetière ; mais enfin il en avait respecté le secret. Il s’était borné à le dire à ma grand’mère, et il nous le disait maintenant pour que nous avisassions à ce qu’il y avait à faire. Nous jugeâmes qu’il n’y avait rien à faire du tout. Faire reporter ces ossemens dans le cimetière, c’eût été ébruiter un fait que tout le monde n’eût pas compris et qui, sous la Restauration, eût pu être exploité contre ma famille par les prêtres. Ma mère vivait, et son secret devait être gardé et respecté.

Ma mère m’a raconté le fait ensuite et a été satisfaite que les ossemens n’eussent pas été dérangés.

L’enfant resta donc sous le poirier, et le poirier existe encore. Il est même fort beau, et, au printemps, il étend un parasol de fleurs rosées sur cette sépulture ignorée. Je ne vois pas le moindre inconvénient à en parler aujourd’hui. Ces fleurs printanières lui sont un ombrage moins sinistre que le cyprès des tombeaux. L’herbe et les fleurs sont le véritable mausolée des enfans et quant à moi, je déteste les monumens et les inscriptions. Je tiens cela de ma grand’mère qui n’en voulut jamais pour son fils chéri, disant avec raison que les grandes douleurs n’ont point d’expression, et que les arbres et les fleurs sont les seuls ornemens qui n’irritent pas la pensée.

Il me reste à raconter des choses bien tristes, et quoiqu’elles ne m’aient point affectée au-delà des facultés très limitées qu’un enfant peut avoir pour la douleur, je les ai toujours vues si présentes aux souvenirs et aux pensées de ma famille, que j’en ai ressenti le contre-coup toute ma vie.

Quand le petit jardin mortuaire fut à peu près établi, l’avant-veille de sa mort, mon père engagea ma grand’mère à faire abattre les murs qui entouraient le grand jardin, et, dès qu’elle y eut consenti, il se mit à l’ouvrage, à la tête des ouvriers. Je le vois encore au milieu de la poussière, un pic de fer à la main, faisant crouler ces vieux murs qui tombaient presque d’eux-mêmes avec un bruit dont j’étais effrayée.

Mais les ouvriers finirent l’ouvrage sans lui. Le vendredi 17 septembre, il monta son terrible cheval pour aller faire visite à nos amis de La Châtre. Il y dîna et y passa la soirée. On remarqua qu’il se forçait un peu pour être enjoué comme à l’ordinaire, et que, par momens, il était sombre et préoccupé. La mort récente de son enfant lui revenait dans l’âme, et il faisait généreusement son possible pour ne pas communiquer sa tristesse à ses amis. C’était ceux-là même avec lesquels il avait joué, sous le Directoire, Robert, chef de brigands. Il dînait chez M. et Mme Duvernet.

Ma mère était toujours jalouse, et surtout, comme il arrive dans cette maladie, des personnes qu’elle ne connaissait pas. Elle eut du dépit de voir qu’il ne rentrait pas de bonne heure, ainsi qu’il le lui avait promis, et montra naïvement son chagrin à ma grand’mère. Déjà elle lui avait confessé cette faiblesse, et déjà ma grand’mère l’avait raisonnée. Ma grand’mère n’avait pas connu les passions, et les soupçons de ma mère lui paraissaient fort déraisonnables. Elle eût dû y compatir un peu pourtant, elle qui avait porté la jalousie dans l’amour maternel : mais elle parlait à son impétueuse belle fille un langage si grave, que celle-ci en était souvent effrayée. Elle la grondait même, toujours dans une forme douce et mesurée, mais avec une certaine froideur qui l’humiliait et la réduisait sans la guérir.

Ce soir-là, elle réussit à la mater complétement, en lui disant que, si elle tourmentait ainsi Maurice, Maurice se dégoûterait d’elle, et chercherait peut-être alors, hors de son intérieur, le bonheur qu’elle en aurait chassé. Ma mère pleura, et, après quelques révoltes, se soumit pourtant, et promit de se coucher tranquillement, de ne pas aller attendre son mari sur la route, enfin de ne pas se rendre malade, elle qui avait été récemment éprouvée par tant de fatigue et de chagrin. Elle avait encore beaucoup de lait ; elle pouvait, au milieu de ses agitations morales, faire une maladie, éprouver des accidens qui lui ôteraient tout d’un coup sa beauté et les apparences de la jeunesse. Cette dernière considération la frappa plus que toute la philosophie de ma grand’mère. Elle céda à cet argument. Elle voulait être belle pour plaire à son mari. Elle se coucha et s’endormit comme une personne raisonnable. Pauvre femme, quel réveil l’attendait !

Vers minuit, ma grand’mère commençait pourtant à s’inquiéter sans en rien dire à Deschartres, avec qui elle prolongeait sa partie de piquet, voulant embrasser son fils avant de s’endormir. Enfin minuit sonna, et elle était retirée dans sa chambre, lorsqu’il lui sembla entendre dans la maison un mouvement inusité. On agissait avec précaution pourtant, et Deschartres, appelé par Saint-Jean, était sorti avec le moins de bruit possible ; mais quelques portes ouvertes, un certain embarras de la femme de chambre qui avait vu appeler Deschartres sans savoir de quoi il s’agissait, mais qui, à la physionomie de Saint-Jean, avait pressenti quelque chose de grave, et, plus que tout cela l’inquiétude déjà éprouvée, précipitèrent l’épouvante de ma grand’mère. La nuit était sombre et pluvieuse, et j’ai déjà dit que ma grand’mère, quoique d’une belle et forte organisation, soit par faiblesse naturelle des jambes, soit par mollesse excessive dans sa première éducation, n’avait jamais pu marcher. Quand elle avait fait lentement le tour de son jardin, elle était accablée pour tout le jour. Elle n’avait marché qu’une fois en sa vie pour aller surprendre son fils à Passy en sortant de prison.

Elle marcha pour la seconde fois le 17 septembre 1808. Ce fut pour aller relever son cadavre à une lieue de la maison, à l’entrée de La Châtre. Elle partit seule, en petits souliers de prunelle, sans châle, comme elle se trouvait en ce moment-là. Comme il s’était passé un peu de temps avant qu’elle ne surprît dans la maison l’agitation qui l’avait avertie, Deschartres était arrivé avant elle. Il était déjà près de mon pauvre père ; il avait déjà constaté la mort.

Voici comment ce funeste accident était arrivé : Au sortir de la ville, cent pas après le pont qui en marque l’entrée, la route fait un angle. En cet endroit, au pied du treizième peuplier, on avait laissé, ce jour-là, un monceau de pierres et de gravats. Mon père avait pris le galop en quittant le pont. Il montait le fatal Leopardo. Weber, à cheval aussi, le suivait à dix pas en arrière. Au détour de la route, le cheval de mon père heurta le tas de pierres dans l’obscurité. Il ne s’abattit pas, mais, effrayé et stimulé sans doute par l’éperon, il se releva par un mouvement d’une telle violence, que le cavalier fut enlevé et alla tomber à dix pieds en arrière. Weber n’entendit que ces mots : « À moi, Weber !… je suis mort ! » Il trouva son maître étendu sur le dos. Il n’avait aucune blessure apparente ; mais il s’était rompu la colonne vertébrale. Il n’existait plus !

Je crois qu’on le porta dans l’auberge voisine et que des secours lui vinrent promptement de la ville, pendant que Weber, en proie à une inexprimable terreur, était venu au galop chercher Deschartres. Il n’était plus temps, mon père n’avait pas eu le temps de souffrir. Il n’avait eu que celui de se rendre compte de la mort subite et implacable qui venait le saisir au moment où sa carrière militaire s’ouvrait enfin devant lui brillante et sans obstacle, où, après une lutte de huit années, sa mère, sa femme et ses enfans, enfin acceptés les uns par les autres, et réunis sous le même toit, le combat terrible et douloureux de ses affections allait cesser et lui permettre d’être heureux.

Au lieu fatal, terme de sa course désespérée, ma pauvre grand’mère tomba comme suffoquée sur le corps de son fils. Saint-Jean s’était hâté de mettre les chevaux à la berline et il arriva pour y placer Deschartres, le cadavre et ma grand’mère, qui ne voulut pas s’en séparer. C’est Deschartres qui m’a raconté, dans la suite, cette nuit de désespoir, dont ma grand’mère n’a jamais pu parler. Il m’a dit que tout ce que l’âme humaine peut souffrir sans se briser, il l’avait souffert durant ce trajet où la pauvre mère, pâmée sur le corps de son fils, ne faisait entendre qu’un râle semblable à celui de l’agonie.

Je ne sais pas ce qui se passa jusqu’au moment où ma mère apprit cette effroyable nouvelle. Il était six heures du matin, et j’étais déjà levée. Ma mère s’habillait : elle avait une jupe et une camisole blanches, et elle se peignait. Je la vois encore au moment où Deschartres entra chez elle sans frapper, la figure si pâle et si bouleversée, que ma mère comprit tout de suite. « Maurice !

s’écria-t-elle ; où est Maurice ? » Deschartres ne pleurait pas. Il avait les dents serrées, il ne pouvait prononcer que des paroles entrecoupées : « Il est tombé….. non, n’y allez pas, restez ici… Pensez à votre fille… Oui, c’est grave, très grave…. » Et enfin, faisant un effort qui pouvait ressembler à une cruauté brutale, mais qui était tout à fait indépendant de la réflexion, il lui dit avec un accent que je n’oublierai de ma vie : « Il est mort ! » Puis il eut comme une espèce de rire convulsif, s’assit, et fondit en larmes.

Je vois encore dans quel endroit de la chambre nous étions. C’est celle que j’habite encore et dans laquelle j’écris le récit de cette lamentable histoire. Ma mère tomba sur une chaise derrière le lit. Je vois sa figure livide, ses grands cheveux noirs épars sur sa poitrine, ses bras nus que je couvrais de baisers ; j’entends ses cris déchirans. Elle était sourde aux miens et ne sentait pas mes caresses.

Deschartres lui dit : « Voyez donc cette enfant, et vivez pour elle. » Je ne sais plus ce qui se passa. Sans doute les cris et les larmes m’eurent bientôt brisée : l’enfance n’a pas la force de souffrir.

L’excès de la douleur et de l’épouvante m’anéantit et m’ôta le sentiment de tout ce qui se passait autour de moi. Je ne retrouve le souvenir qu’à dater de plusieurs jours après, lorsqu’on me mit des habits de deuil. Ce noir me fit une impression très vive. Je pleurai pour m’y soumettre ; j’avais porté cependant la robe et le voile noirs des Espagnoles, mais sans doute je n’avais jamais eu de bas noirs, car ces bas me causèrent une grande terreur. Je prétendis qu’on me mettait des jambes de mort, et il fallut que ma mère me montrât qu’elle en avait aussi. Je vis le même jour ma grand’mère, Deschartres, Hippolyte et toute la maison en deuil. Il fallut qu’on m’expliquât que c’était à cause de la mort de mon père, et je dis alors à ma mère une parole qui lui fit beaucoup de mal : Mon papa, lui dis-je, est donc encore mort aujourd’hui ?

J’avais pourtant compris la mort, mais apparemment je ne la croyais pas éternelle. Je ne pouvais me faire l’idée d’une séparation absolue, et je reprenais peu à peu mes jeux et ma gaîté avec l’insouciance de mon âge. De temps en temps, voyant ma mère pleurer à la dérobée, je m’interrompais pour lui dire de ces naïvetés qui la brisaient. « Mais quand mon papa aura fini d’être mort, il reviendra bien te voir ? » La pauvre femme ne voulait pas me détromper complétement ; elle me disait seulement que nous resterions bien longtemps comme cela à l’attendre ; et elle défendait aux domestiques de me rien expliquer. Elle avait au plus haut point le respect de l’enfance, que l’on met trop de côté dans des éducations plus complètes et plus savantes.

Cependant la maison était plongée dans une morne tristesse, et le village aussi, car personne n’avait connu mon père sans l’aimer. Sa mort répandit une véritable consternation dans le pays, et les gens même qui ne le connaissaient que de vue furent vivement affectés de cette catastrophe. Hippolyte fut très ébranlé par un spectacle qu’on ne lui avait pas dérobé avec autant de soin qu’on l’avait fait pour moi. Il avait déjà neuf ans ; et il ne savait pas encore que mon père était le sien. Il eut beaucoup de chagrin, mais à son chagrin l’image de la mort mêla une sorte de terreur, et il ne faisait que pleurer et crier la nuit. Les domestiques, confondant leurs superstitions et leurs regrets, prétendaient avoir vu mon père se promener dans la maison après sa mort. La vieille femme de Saint-Jean affirmait, avec serment, l’avoir vu à minuit traverser le corridor, et descendre l’escalier. Il avait son grand uniforme, disait-elle, et il marchait lentement, sans paraître voir personne. Il avait passé auprès d’elle sans la regarder et sans lui parler. Une autre l’avait vu dans l’antichambre de l’appartement de ma mère. C’était alors une grande salle nue destinée à un billard, et où il n’y avait qu’une table et quelques chaises. En traversant cette pièce le soir, une servante l’avait vu assis, les coudes appuyés sur la table et la tête dans ses mains. Il est certain que quelque voleur domestique profita ou essaya de profiter des terreurs de nos gens, car un fantôme blanc erra dans la cour pendant plusieurs nuits. Hippolyte le vit et en fut malade de peur. Deschartres le vit aussi et le menaça d’un coup de fusil : il ne revint plus.

Heureusement pour moi je fus assez bien surveillée pour ne pas entendre ces sottises, et la mort ne se présenta pas à moi sous l’aspect hideux que les imaginations superstitieuses lui ont donné. Ma grand’mère me sépara pendant quelques jours d’Hippolyte qui perdait la tête et qui, d’ailleurs, était pour moi un camarade un peu trop impétueux. Mais elle s’inquiéta bientôt de me voir trop seule et de l’espèce de satisfaction passive avec laquelle je me tenais tranquille sous ses yeux et plongée dans des rêveries, qui étaient pourtant une nécessité de mon organisation, et qu’elle ne s’expliquait point. Il paraît que je restais des heures entières assise sur un tabouret, aux pieds de ma mère ou aux siens, ne disant mot, les bras pendans, les yeux fixes, la bouche entr’ouverte, et que je paraissais idiote par momens. « Je l’ai toujours vue ainsi, disait ma mère ; c’est sa nature ; ce n’est pas bêtise ; soyez sûre qu’elle rumine toujours quelque chose.

Autrefois elle parlait tout haut en rêvassant. À présent elle ne dit plus rien, mais, comme disait son pauvre père, elle n’en pense pas moins. — C’est probable, répondait ma grand’mère ; mais il n’est pas bon pour les enfans de tant rêver. J’ai vu aussi son pauvre père, enfant, tomber dans des espèces d’extases, et après cela, il a eu une maladie de langueur. Il faut que cette petite soit distraite et secouée malgré elle ; nos chagrins la feront mourir si on n’y prend garde ; elle les ressent, bien qu’elle ne les comprenne pas. Ma fille, il faut vous distraire aussi, ne fût-ce que physiquement. Vous êtes naturellement robuste, l’exercice vous est nécessaire. Il faut reprendre votre travail de jardinage ; l’enfant y reprendra goût avec vous. » Ma mère obéit, mais sans doute elle ne put pas d’abord y mettre beaucoup de suite. À force de pleurer, elle avait dès lors contracté d’effroyables douleurs de tête qu’elle a conservées pendant plus de vingt ans, et qui, presque toutes les semaines, la forçaient à se coucher pendant vingt-quatre heures.

Il faut que je dise ici, pour ne pas l’oublier, une chose qui me revient et que je tiens à dire, parce qu’on en a fait contre ma mère un sujet d’accusation qui est resté jusqu’à ce jour dans l’esprit de plusieurs personnes. Il paraît que le jour de la mort de mon père, ma mère s’était écriée : Et moi qui étais jalouse ! À présent je ne le serai donc plus ! Cette parole était profonde dans sa douleur ; elle exprimait un regret amer du temps où elle se livrait à des peines chimériques, et une comparaison avec le malheur réel qui lui apportait une si horrible guérison. Soit Deschartres, qui jamais ne put se réconcilier franchement avec elle, soit quelque domestique mal intentionné, cette parole fut répétée et dénaturée. Ma mère aurait dit, avec un accent de satisfaction monstrueuse : Enfin, je ne serai donc plus jalouse ! Cela est si absurde, pris dans une pareille acception et dans un jour de désespoir si violent, que je ne comprends pas que des gens d’esprit aient pu s’y tromper. Il n’y a pourtant pas longtemps (1847) que M. de Vitrolles, ancien ami de mon père, et l’homme le plus homme de l’ancien parti légitimiste, le racontait dans ce sens à un de mes amis. J’en demande pardon à M. de Vitrolles, mais on l’a indignement trompé, et la conscience humaine se révolte contre de pareilles interprétations. J’ai vu le désespoir de ma mère, et ces scènes-là ne s’oublient point.

Je reviens à moi après cette digression. Ma grand’mère, s’inquiétant toujours de mon isolement, me chercha une compagne de mon âge. Mlle Julie, sa femme de chambre, lui proposa d’amener sa nièce qui n’avait que six mois de plus que moi, et bientôt la petite Ursule fut habillée de deuil et amenée à Nohant. Aujourd’hui notre amitié, toujours plus éprouvée par l’âge, a quarante ans de date. C’est quelque chose.

J’aurai à parler souvent de cette bonne Ursule, et je commence par dire qu’elle fut pour moi d’un grand secours, dans la disposition morale et physique où je me trouvais par suite de notre malheur domestique. Le bon Dieu voulut bien me faire cette grâce que l’enfant pauvre qu’on associait à mes jeux ne fût point une âme servile.

L’enfant du riche (et relativement à Ursule j’étais une petite princesse) abuse instinctivement des avantages de sa position, et quand son pauvre compagnon se laisse faire, le petit despote lui ferait volontiers donner le fouet à sa place, ainsi que cela s’est vu entre seigneurs et vilains. J’étais fort gâtée. Ma sœur, plus âgée que moi de cinq ans, m’avait toujours cédé avec cette complaisance que la raison inspire aux petites filles pour leurs cadettes. Clotilde seule m’avait tenu tête, mais, depuis quelques mois, je n’avais plus l’occasion de devenir sociable avec mes pareilles. J’étais seule avec ma mère, qui pourtant ne me gâtait pas, car elle avait la parole vive et la main leste, et mettait en pratique cette maxime que : qui aime bien châtie bien ; mais, dans ces jours de deuil, soutenir contre les caprices d’un enfant une lutte de toutes les heures, était nécessairement au-dessus de ses forces. Ma grand’mère et elle avaient besoin de m’aimer et de me gâter pour se consoler de leurs peines.

J’en abusais naturellement, et puis le voyage d’Espagne, la maladie et les douleurs auxquelles j’avais assisté m’avaient laissé une excitation nerveuse qui dura assez longtemps. J’étais donc irritable au dernier point, et hors de mon état normal. J’éprouvais mille fantaisies, et je ne sortais de mes contemplations mystérieuses que pour vouloir l’impossible. Je voulais qu’on me donnât les oiseaux qui volaient dans le jardin, et de rage je me roulais par terre quand on se moquait de moi. Je voulais que Weber me mît sur son cheval ; ce n’était plus Léopardo, on l’avait vendu bien vite ; mais on pense bien qu’on ne voulait me laisser approcher d’aucun cheval. Enfin mes désirs contrariés faisaient mon supplice. Ma grand’mère disait que cette intensité de fantaisies était une preuve d’imagination, et elle voulait distraire cette imagination malade : mais cela fut long et difficile.

Lorsque Ursule arriva, après la première joie, car elle me plut tout de suite, et je sentis, sans m’en rendre compte, que c’était un enfant très intelligent et très courageux, l’esprit de domination revint et je voulus l’astreindre à toutes mes volontés. Tout au beau milieu de nos jeux, il fallait changer celui qui lui plaisait pour celui qui me plaisait davantage, et tout aussitôt je m’en dégoûtais quand elle commençait à le préférer. Ou bien il fallait rester tranquille et ne rien dire, méditer avec moi, et si j’avais pu faire qu’elle eût mal à la tête, ce qui m’arrivait souvent, j’aurais exigé qu’elle me tînt compagnie sous ce rapport. Enfin j’étais l’enfant le plus maussade, le plus chagrin et le plus irascible qu’il soit possible d’imaginer.

Grâce à Dieu, Ursule ne se laissa point asservir. Elle était d’humeur enjouée, active, et si babillarde qu’on lui avait donné le surnom de Caquet bon bec, qu’elle a gardé longtemps. Elle a toujours eu de l’esprit, et ses discours faisaient souvent sourire ma grand’mère à travers ses larmes. On craignit d’abord qu’elle ne se laissât tyranniser ; mais elle était trop têtue naturellement pour avoir besoin qu’on lui fît la leçon. Elle me résista on ne peut mieux, et quand je voulus jouer des mains et des griffes, elle me répondit des pieds et des dents. Elle a gardé souvenir d’une formidable bataille à laquelle nous nous défiâmes un jour. Il paraît que nous avions une querelle sérieuse à vider, et comme nous ne voulions céder ni l’une ni l’autre, nous convînmes de nous battre du mieux qu’il nous serait possible.

L’affaire fut assez chaude et il y eut des marques de part et d’autre.

Je ne sais qui fut la plus forte, mais le dîner étant servi sur ces entrefaites, il nous fallait comparaître et nous craignions également d’être grondées. Nous étions seules dans la chambre de ma mère. Nous nous hâtâmes de nous laver la figure pour effacer quelques petites gouttes de sang ; nous nous arrangeâmes les cheveux l’une à l’autre, et nous eûmes même de l’obligeance mutuelle dans ce commun danger. Enfin, nous descendîmes l’escalier en nous demandant l’une à l’autre s’il n’y paraissait plus. La rancune s’était effacée, et Ursule me proposa de nous réconcilier et de nous embrasser, ce que nous fîmes de bon cœur, comme deux vieux soldats après une affaire d’honneur. Je ne sais pas si ce fut la dernière entre nous ; mais il est certain que, soit dans la paix, soit dans la guerre, nous vécûmes dès lors sur le pied de l’égalité, et que nous nous aimions tant que nous ne pouvions vivre un instant séparées. Ursule mangeait à notre table, comme elle y a toujours mangé depuis. Elle couchait dans notre chambre et souvent avec moi dans le grand lit. Ma mère l’aimait beaucoup, et quand elle avait la migraine, elle était soulagée par les petites mains fraîches qu’Ursule passait sur son front, bien longtemps et bien doucement.

J’étais un peu jalouse de ces soins qu’elle lui rendait, mais, soit animation au jeu, soit un reste de disposition fébrile, j’avais toujours les mains brûlantes, et j’empirais la migraine.

Nous restâmes deux ou trois ans à Nohant sans que ma grand’mère songeât à retourner à Paris, sans que ma mère pût se décider à ce qu’on désirait d’elle. Ma grand’mère voulait que mon éducation lui fût entièrement confiée et que je ne la quittasse plus. Ma mère ne pouvait abandonner Caroline, qui était en pension, à la vérité, mais qui bientôt devait avoir besoin qu’elle s’en occupât d’une manière suivie, et elle ne pouvait se résoudre à se séparer définitivement de l’une ou de l’autre de ses filles. Mon oncle de Beaumont vint passer un été à Nohant pour aider ma mère à prendre cette résolution qu’il jugeait nécessaire au bonheur de ma grand’mère et au mien, car, tous comptes faits, et même ma grand’mère augmentant le plus possible l’existence à laquelle ma mère pouvait prétendre, il ne restait à celle-ci que 2,500 francs de rente, et ce n’était pas de quoi donner une brillante éducation à ses deux enfans. Ma grand’mère s’attachait à moi chaque jour davantage, non pas à cause de mon petit caractère, qui était encore passablement quinteux à cette époque, mais à cause de ma ressemblance frappante avec mon père. Ma voix, mes traits, mes manières, mes goûts, tout en moi lui rappelait son fils enfant, à tel point qu’elle se faisait quelquefois en me regardant jouer, une sorte d’illusion, et que souvent elle m’appelait Maurice, et disait mon fils, en parlant de moi.

Elle tenait beaucoup à développer mon intelligence, dont elle se faisait une haute idée, je ne sais pourquoi. Je comprenais tout ce qu’elle me disait et m’enseignait, mais elle le disait si clairement et si bien, que ce n’était pas merveille. J’annonçais aussi des dispositions musicales qui n’ont jamais été suffisamment développées, mais qui la charmaient, parce qu’elles lui rappelaient l’enfance de mon père, et elle recommençait la jeunesse de sa maternité en me donnant des leçons.

J’ai souvent entendu ma mère soulever devant moi ce problème : « Mon enfant sera-t-elle plus heureuse ici qu’avec moi ? Je ne sais rien, c’est vrai, et je n’aurai pas le moyen de lui en faire apprendre bien long. L’héritage de son père peut être amoindri, si sa grand’mère se désaffectionne en ne la voyant pas sans cesse. Mais l’argent et les talens font-ils le bonheur ? » Je comprenais déjà ce raisonnement, et quand elle parlait de mon avenir avec mon oncle de Beaumont, qui la pressait vivement de céder, j’écoutais de toutes mes oreilles sans en avoir l’air. Il en résulta pour moi un grand mépris pour l’argent, avant que je susse ce que ce pouvait être, et une sorte de terreur vague de la richesse dont j’étais menacée. Cette richesse n’était pas grand’chose car, au net, ce devait être un jour environ 12,000 francs de rente.

Mais relativement, c’était beaucoup, et cela me faisait grand’peine, étant lié à l’idée de me séparer de ma mère. Aussi, dès que j’étais seule avec elle, je la couvrais de caresses, en la suppliant de ne pas me donner pour de l’argent à ma grand’mère. J’aimais pourtant cette bonne maman si douce, qui ne me parlait que pour me dire des choses tendres ; mais cela ne pouvait se comparer à l’amour passionné que je commençais à ressentir pour ma mère, et qui a dominé ma vie jusqu’à une époque où des circonstances plus fortes que moi m’ont fait hésiter entre ces deux mères, jalouses l’une de l’autre à propos de moi, comme elles l’avaient été à propos de mon père.

Oui, je dois l’avouer, un temps est venu où, placée dans une situation anormale entre deux affections qui, de leur nature, ne se combattent point, j’ai été tour à tour victime de la sensibilité de ces deux femmes, et de la mienne propre, trop peu ménagée par elles. Je raconterai ces choses comme elles se sont accomplies, mais dans leur ordre ; et je veux tâcher de commencer par le commencement. Jusqu’à l’âge de quatre ans, c’est-à-dire jusqu’au voyage en Espagne, j’avais chéri ma mère instinctivement et sans le savoir. Ainsi que je l’ai dit, je ne m’étais rendu compte d’aucune affection, et j’avais vécu comme vivent les petits enfans et comme vivent les peuples primitifs, par l’imagination. La vie du sentiment s’était éveillée en moi à la naissance de mon petit frère aveugle, en voyant souffrir ma mère. Son désespoir à la mort de mon père m’avait développée davantage dans ce sens, et je commençai à me sentir subjuguée par cette affection, quand l’idée d’une séparation vint me surprendre au milieu de mon âge d’or.

Je dis mon âge d’or, parce que c’était, à cette époque-là, le mot favori d’Ursulette. Je ne sais où elle l’avait entendu dire, mais elle me le répétait quand elle raisonnait avec moi ; car elle prenait déjà part à mes peines, et, par son caractère plus encore que par les cinq ou six mois qu’elle avait de plus que moi, elle comprenait mieux le monde réel. En me voyant pleurer à l’idée de rester sans ma mère avec ma bonne maman, elle me disait : « C’est pourtant gentil d’avoir une grande maison et un grand jardin comme ça pour se promener, et des voitures, et des robes, et des bonnes choses à manger tous les jours.

Qu’est-ce qui donne tout ça ? C’est le richement. Il ne faut donc pas que tu pleures, car tu auras, avec ta bonne maman, toujours de l’âge d’or et toujours du richement. Et quand je vas voir maman à La Châtre, elle dit que je suis devenue difficile à Nohant, et que je fais la dame. Et moi je lui dis : Je suis dans mon âge d’or, et je prends du richement pendant que j’en ai. » Les raisonnemens d’Ursule ne me consolèrent pas. Un jour sa tante, Mlle Julie, la femme de chambre de ma grand’mère, qui me voulait du bien et qui raisonnait à son point de vue, me dit : Voulez-vous donc retourner dans votre petit grenier, manger des haricots ? Cette parole me révolta, et les haricots et le petit grenier me parurent l’idéal du bonheur et de la dignité. Mais j’anticipe un peu. J’avais peut-être déjà sept ou huit ans quand cette question de la richesse me fut ainsi posée. Avant de dire le résultat du combat que ma mère soutenait et se livrait à elle-même à propos de moi, je dois esquisser les deux ou trois années que nous passâmes à Nohant après la mort de mon père. Je ne pourrai pas le faire avec ordre, ce sera un tableau général et un peu confus, comme mes souvenirs.

D’abord, je dois dire comment vivaient ensemble ma mère et ma grand’mère, ces deux femmes aussi différentes par leur organisation qu’elles l’étaient par leur éducation et leurs habitudes. C’était vraiment les deux types extrêmes de notre sexe : l’une, blanche, blonde, grave, calme et digne dans ses manières, une véritable Saxonne de noble race, aux grands airs pleins d’aisance et de bonté protectrice, l’autre, brune, pâle, ardente, gauche et timide devant les gens du beau monde, mais toujours prête à éclater quand l’orage grondait trop fort au dedans, une nature d’Espagnole jalouse, passionnée, colère et faible, méchante et bonne en même temps. Ce n’était pas sans une mortelle répugnance que ces deux êtres, si opposés par nature et par situation, s’étaient acceptés l’un l’autre, et pendant la vie de mon père, elles s’étaient trop disputé son cœur pour ne pas se haïr un peu. Après sa mort la douleur les rapprocha, et l’effort qu’elles avaient fait pour s’aimer porta ses fruits. Ma grand’mère ne pouvait comprendre les vives passions et les violens instincts ; mais elle était sensible aux grâces, à l’intelligence et aux élans sincères du cœur. Ma mère avait tout cela, et ma grand’mère l’observait souvent avec une sorte de curiosité, se demandant pourquoi mon père l’avait tant aimée. Elle découvrit bientôt à Nohant ce qu’il y avait de puissance et d’attrait dans cette nature inculte. Ma mère était une grande artiste manquée, faute de développement. Je ne sais à quoi elle eût été propre spécialement, mais elle avait pour tous les arts et pour tous les métiers une aptitude merveilleuse. Elle ne savait rien, elle n’avait rien appris. Ma grand’mère lui reprocha son orthographe barbare et lui dit qu’il ne tiendrait qu’à elle de la corriger. Elle se mit non à apprendre la grammaire, il n’était plus temps, mais à lire avec attention, et, peu après, elle écrivait presque correctement et dans un style si naïf et si joli, que ma grand’mère, qui s’y connaissait, admirait ses lettres. Elle ne connaissait pas seulement les notes, mais elle avait une voix ravissante, d’une légèreté et d’une fraîcheur incomparables, et ma grand’mère se plaisait à l’entendre chanter, toute grande musicienne qu’elle était. Elle remarquait le goût et la méthode naturelle de son chant. Puis, à Nohant, ne sachant comment remplir de longues journées, ma mère se mit à dessiner, elle qui n’avait jamais touché un crayon. Elle le fit d’instinct, comme tout ce qu’elle faisait, et après avoir copié très adroitement plusieurs gravures, elle se mit à faire des portraits à la plume et à la gouache, qui étaient ressemblans et dont la naïveté avait toujours du charme et de la grâce. Elle brodait un peu gros, mais avec une rapidité si incroyable, qu’elle fit à ma grand’mère, en peu de jours, une robe de percale brodée tout entière, du haut en bas, comme on en portait alors. Elle faisait toutes nos robes et tous nos chapeaux, ce qui n’était pas merveille, puisqu’elle avait été longtemps modiste ; mais c’était inventé et exécuté avec une promptitude, un goût et une fraîcheur incomparables. Ce qu’elle avait entrepris le matin, il fallait que ce fût prêt pour le lendemain, eût-elle dû y passer la nuit : et elle portait dans les moindres choses une ardeur et une puissance d’attention qui paraissaient merveilleuses à ma grand’mère, un peu nonchalante d’esprit et maladroite de ses mains, comme l’étaient alors les grandes dames. Ma mère savonnait, elle repassait, elle raccommodait toutes nos nippes elle-même, avec plus de prestesse et d’habileté que la meilleure ouvrière de profession. Jamais je ne lui ai vu faire d’ouvrages inutiles ou dispendieux comme ceux que font les dames riches. Elle ne faisait ni petites bourses, ni petits écrans, ni aucun de ces brinborions qui coûtent plus cher quand on les fait soi-même, qu’on ne les paierait tout faits chez un marchand ; mais pour une maison qui avait besoin d’économie, elle valait dix ouvrières à elle seule ; et puis, elle était toujours prête à entreprendre toutes choses. Ma grand’mère avait-elle cassé sa boîte à ouvrage, ma mère s’enfermait une journée dans sa chambre, et, à dîner, elle lui apportait une boîte en cartonnage, coupée, collée, doublée et confectionnée par elle de tous points. Et il se trouvait que c’était un petit chef-d’œuvre de goût.

Il en était de tout ainsi. Si le clavecin était dérangé, sans connaître ni le mécanisme ni la tablature, elle remettait des cordes, elle recollait des touches, elle rétablissait l’accord. Elle osait tout et réussissait à tout : elle eût fait des souliers, des meubles, des serrures, s’il l’avait fallu. Ma grand’mère disait que c’était une fée, et il y avait quelque chose de cela. Aucun travail, aucune entreprise ne lui semblait ni trop poétique ni trop vulgaire, ni trop pénible, ni trop fastidieuse ; seulement elle avait horreur des choses qui ne servent à rien, et disait tout bas que c’étaient des amusemens de vieille comtesse.

C’était donc une organisation magnifique. Elle avait tant d’esprit naturel que, quand elle n’était pas paralysée par sa timidité, qui était extrême avec certaines gens, elle en était étincelante. Jamais je n’ai entendu railler et critiquer comme elle savait le faire, et il ne faisait pas bon de lui avoir déplu. Quand elle était bien à son aise, c’était le langage incisif, comique et pittoresque de l’enfant de Paris, auquel rien ne peut être comparé chez aucun peuple du monde ; et, au milieu de tout cela, il y avait des éclairs de poésie, des choses senties et dites comme on ne les dit plus quand on s’en rend compte et qu’on sait les dire.

Elle n’avait aucune vanité de son intelligence et ne s’en doutait même pas. Elle était sûre de sa beauté sans en être fière, et disait naïvement qu’elle n’avait jamais été jalouse de celle des autres, se trouvant assez bien partagée de ce côté-là. Mais ce qui la tourmentait par rapport à mon père, c’était la supériorité d’intelligence et d’éducation qu’elle supposait aux femmes du monde. Cela prouve combien elle était modeste naturellement, car les dix-neuf vingtièmes des femmes que j’ai connues dans toutes les positions sociales étaient de véritables idiotes auprès d’elle. J’en ai vu qui la regardaient par-dessus l’épaule, et qui, en la voyant réservée et craintive, s’imaginaient qu’elle avait honte de sa sottise et de sa nullité. Mais qu’elles eussent essayé de piquer l’épiderme, le volcan eût fait irruption et les eût lancées un peu loin.

Avec tout cela, il faut bien le dire, c’était la personne la plus difficile à manier qu’il y eût au monde. J’en étais venue à bout dans ses dernières années, mais ce n’était pas sans peine et sans souffrance. Elle était irascible au dernier point, et pour la calmer, il fallait feindre d’être irrité. La douceur et la patience l’exaspéraient, le silence la rendait folle, et c’est pour l’avoir trop respectée que je l’ai trouvée longtemps injuste avec moi. Il ne me fut jamais possible de m’emporter avec elle. Ses colères m’affligeaient sans trop m’offenser ; je voyais en elle un enfant terrible qui se dévorait lui-même, et je souffrais trop du mal qu’elle croyait me faire. Mais je pris sur moi-même de lui parler avec une certaine sévérité, et son âme, qui avait été si tendre pour moi dans mon enfance, se laissa enfin vaincre et persuader. J’ai bien souffert pour en arriver là. Mais ce n’est pas encore ici le moment de le dire.

Il faut pourtant la peindre tout entière, cette femme qui n’a pas été connue ; et l’on ne comprendrait pas le mélange de sympathie et de répulsion, de confiance et d’effroi qu’elle inspira toujours à ma grand’mère (et à moi longtemps), si je ne disais toutes les forces et toutes les faiblesses de son âme. Elle était pleine de contrastes, c’est pour cela qu’elle a été beaucoup aimée et beaucoup haïe ; c’est pour cela, qu’elle a beaucoup aimé et beaucoup haï elle-même. À certains égards, j’ai beaucoup d’elle, mais en moins bon et en moins rude ; je suis une empreinte très affaiblie par la nature ou très modifiée par l’éducation. Je ne suis capable ni de ses rancunes ni de ses éclats, mais, quand du mauvais mouvement je reviens au bon, je n’ai pas le même mérite, parce que mon dépit n’a jamais été de la fureur et mon éloignement jamais de la haine. Pour passer ainsi d’une passion extrême à une autre, pour adorer ce qu’on vient de maudire et caresser ce qu’on a brisé, il faut une rare puissance. J’ai vu cent fois ma mère outrager jusqu’au sang, et puis tout à coup reconnaître qu’elle allait trop loin, fondre en larmes et relever jusqu’à l’adoration ce qu’elle avait injustement foulé aux pieds.

Avare pour elle-même, elle était prodigue pour les autres. Elle lésinait sur des riens, et puis, tout à coup, elle craignait d’avoir mal agi, et donnait trop. Elle avait d’admirables naïvetés lorsqu’elle était en train de médire de ses ennemis. Si Pierret, pour user vite son dépit, ou tout bonnement parce qu’il voyait par ses yeux, enchérissait sur ses malédictions, elle changeait tout à coup. — « Pas du tout, Pierret disait-elle, vous déraisonnez : vous ne vous apercevez pas que je suis en colère, que je dis des choses qui ne sont pas justes, et que dans un instant je serai désolée d’avoir dites. » Cela est arrivé bien souvent à propos de moi ; elle éclatait en reproches terribles, et, j’ose le dire, fort peu mérités. Pierret ou quelque autre voulait-il qu’elle eût raison : — « Vous en avez menti, s’écriait-elle : ma fille est excellente, je ne connais rien de meilleur qu’elle, et vous aurez beau faire, je l’aimerai plus que vous. »

Elle était rusée comme un renard, et tout à coup naïve comme un enfant. Elle mentait sans le savoir de la meilleure foi du monde. Son imagination et l’ardeur de son sang l’emportant toujours, elle vous accusait des plus incroyables méfaits. Et puis tout à coup, elle s’arrêtait et disait :

« Mais ce n’est pas vrai ce que je dis là. Non, il n’y a pas un mot de vrai. Je l’ai rêvé ! »



TROISIÈME PARTIE.





CHAPITRE PREMIER.

Ma mère. — Une rivière dans une chambre. — Ma grand’mère et ma mère. — Deschartres. — La médecine de Deschartres. — Écriture hiéroglyphique. — Premières lectures. — Contes de fées, mythologie. — La nymphe et la bacchante. — Mon grand-oncle. — Le chanoine de Consuelo. — Différence de la vérité et de la réalité dans les arts. — La fête de ma grand’mère. — Premières études et impressions musicales.


J’ai tracé avec vérité, je crois, le caractère de ma mère. Je ne puis passer outre dans le récit de ma vie, sans me rendre compte, autant qu’il est en moi, de l’influence que ce caractère exerça sur le mien.

On pense bien qu’il m’a fallu du temps pour apprécier une nature si singulière et si remplie de contradictions ; d’autant plus qu’au sortir de mon enfance, nous avons peu vécu ensemble. Dans la première période de ma vie, je ne connus d’elle que son amour pour moi, amour immense, et que, plus tard, elle avouait avoir combattu en elle pour se résigner à notre séparation ; mais cet amour n’était pas de la même nature que le mien. Il était plus tendre chez moi, plus passionné chez elle, et déjà elle me corrigeait vertement pour de petits méfaits que sa préoccupation avait laissés passer longtemps impunément, et dont, par conséquent, je ne me sentais pas coupable.

J’ai toujours été d’une déférence extrême avec elle, et elle disait toujours qu’il n’y avait pas au monde une personne plus douce et plus aimable que moi. Cela n’était vrai que pour elle. Je ne suis pas meilleure qu’une autre, mais j’étais véritablement bonne avec elle, et je lui obéissais sans pourtant la craindre, quelque rude qu’elle fût. Enfant insupportable avec les autres, j’étais soumise avec elle, parce que j’avais du plaisir à l’être. Elle était alors pour moi un oracle. C’était elle qui m’avait donné les premières notions de la vie, et elle me les avait données conformes aux besoins intellectuels que m’avait créés la nature. Mais, par distraction et par oubli, les enfans font souvent ce qu’on leur a défendu et ce qu’ils n’ont point résolu de faire. Elle me grondait et me frappait alors comme si ma désobéissance eût été volontaire, et je l’aimais tant que j’étais véritablement au désespoir de lui avoir déplu. Il ne me vint jamais à l’esprit dans ce temps-là qu’elle pût être injuste. Jamais je n’eus ni rancune ni aigreur contre elle. Quand elle s’apercevait qu’elle avait été trop loin, elle me prenait dans ses bras, elle pleurait, elle m’accablait de caresses. Elle me disait même qu’elle avait eu tort, elle craignait de m’avoir fait du mal, et moi j’étais si heureuse de retrouver sa tendresse que je lui demandais pardon des coups qu’elle m’avait administrés.

Comment sommes-nous faits ? Si ma grand’mère eût déployé avec moi la centième partie de cette rudesse irréfléchie, je serais entrée en pleine révolte. Je la craignais pourtant beaucoup plus, et un mot d’elle me faisait pâlir ; mais je ne lui eusse pas pardonné la moindre injustice, et toutes celles de ma mère passaient inaperçues et augmentaient mon amour.

Un jour, entre autres, je jouais dans sa chambre avec Ursule et Hippolyte, tandis qu’elle dessinait. Elle était tellement absorbée par son travail, qu’elle ne nous entendait pas faire notre vacarme accoutumé. Nous avions trouvé un jeu qui passionnait nos imaginations.

Il s’agissait de passer la rivière. La rivière était dessinée sur le carreau avec de la craie, et faisait mille détours dans cette grande chambre. En de certains endroits elle était fort profonde ; il fallait trouver l’endroit guéable et ne pas se tromper. Hippolyte s’était déjà noyé plusieurs fois. Nous l’aidions à se retirer des grandes eaux où il tombait toujours, car il faisait le rôle du maladroit ou de l’homme ivre, et il nageait à sec sur le carreau en se débattant et en se lamentant. Pour les enfans, ces jeux-là sont tout un drame, toute une fiction scénique, parfois tout un roman, tout un poème, tout un voyage, qu’ils miment et rêvent durant des heures entières, et dont l’illusion les gagne et les saisit véritablement. Pour mon compte, il ne me fallait pas cinq minutes pour m’y plonger de si bonne foi que je perdais la notion de la réalité, et croyais voir les arbres, les eaux, les rochers, une vaste campagne, et le ciel tantôt clair, tantôt chargé de nuages qui allaient crever et augmenter le danger de passer la rivière. Dans quel vaste espace les enfans croient agir, quand ils vont ainsi de la table au lit, et de la cheminée à la porte !

Nous arrivâmes, Ursule et moi, au bord de notre rivière, dans un endroit où l’herbe était fine et le sable doux ; elle le tâta d’abord, et puis elle m’appela en me disant : « Vous pouvez vous y risquer, vous n’en aurez guère plus haut que les genoux. » Les enfans s’appellent vous dans ces sortes de mimodrames. Ils ne croiraient pas jouer une scène s’ils se tutoyaient comme à l’ordinaire. Ils représentent toujours certains personnages qui expriment des caractères, et ils suivent très bien la première donnée. Ils ont même des dialogues très vrais et que des acteurs de profession seraient bien embarrassés d’improviser sur la scène avec tant d’à-propos et de fécondité.

Sur l’invitation d’Ursule, je lui observai que, puisque l’eau était basse, nous pouvions bien passer sans nous mouiller. Il ne s’agissait que de relever un peu nos jupes et d’ôter nos chaussures. « Mais, dit-elle, si nous rencontrons des écrevisses, elles nous mangeront les pieds. — C’est égal, lui dis-je, il ne faut pas mouiller nos souliers ; nous devons les ménager, car nous avons encore bien du chemin à faire. » À peine fus-je déchaussée, que le froid du carreau me fit l’effet de l’eau véritable, et nous voilà, Ursule et moi, pataugeant dans le ruisseau. Pour ajouter à l’illusion générale, Hippolyte imagina de prendre le pot à l’eau et de le verser par terre, imitant ainsi un torrent et une cascade. Cela nous sembla délirant d’invention. Nos rires et nos cris attirèrent enfin l’attention de ma mère. Elle nous regarda et nous vit tous les trois, pieds et jambes nus, barbotant dans un cloaque, car le carreau avait déteint et notre fleuve était fort peu limpide. Alors elle se fâcha tout de bon, surtout contre moi qui étais déjà enrhumée ; elle me prit par le bras, m’appliqua une correction manuelle assez accentuée, et, m’ayant rechaussée elle-même, en me grondant beaucoup, elle chassa Hippolyte de sa chambre et nous mit en pénitence, Ursule et moi, chacune dans un coin. Tel fut le dénoûment imprévu et dramatique de notre représentation, et la toile tomba sur des larmes et des cris véritables.

Eh bien ! je me rappellerai toujours ce dénoûment comme une des plus pénibles commotions que j’aie ressenties. Ma mère me surprenait au plus fort de mon hallucination, et ces sortes de réveils me causaient toujours un ébranlement moral très douloureux. Les coups ne me faisaient pourtant pas grande impression ; j’en recevais souvent, et je savais parfaitement que ma mère en me frappant, me faisait fort peu de mal. De quelque façon qu’elle me secouât et fît de moi un petit paquet qu’on pousse et qu’on jette sur un lit ou sur un fauteuil, ses mains adroites et souples ne me meurtrissaient pas, et j’avais cette confiance malicieuse qu’ont tous les enfans, que la colère de leurs parens est prudente, et qu’on a plus peur de les blesser qu’ils n’ont peur de l’être. Cette fois, comme les autres, ma mère me voyant désespérée de son courroux me fit mille caresses pour me consoler.

Elle aurait eu tort peut-être avec certains enfans orgueilleux et vindicatifs ; mais elle avait raison avec moi qui n’ai jamais connu la rancune, et qui trouve encore qu’on se punit soi-même en ne pardonnant pas à ceux qu’on aime.

Pour en revenir aux rapports qui s’établirent entre ma mère et ma grand’mère, après la mort de mon père, je dois dire que l’espèce d’antipathie naturelle qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre, ne fut jamais qu’à demi vaincue, ou plutôt elle fut vaincue entièrement par intervalles, suivis de réactions assez vives. De loin, elles se haïssaient toujours, et ne pouvaient s’empêcher de dire du mal l’une de l’autre. De près, elles ne pouvaient s’empêcher de se plaire ensemble, car chacune avait en elle un charme puissant tout opposé à celui de l’autre.

Cela venait du fond de justice et de droiture qu’elles avaient toutes deux, et de leur grande intelligence qui ne leur permettait pas de méconnaître ce qu’elles avaient d’excellent. Les préjugés de ma grand’mère n’étaient pas en elle-même, ils étaient dans son entourage.

Elle avait beaucoup de faiblesse pour certaines personnes, et ménageait en elles des opinions qu’au fond de son âme elle ne partageait pas. Ainsi, devant ses vieilles amies, elle abandonnait ma mère absente à leurs anathèmes, et semblait vouloir se justifier de l’avoir accueillie dans son intimité et de la traiter comme sa fille.

Et puis, quand elle se retrouvait avec elle, elle oubliait le mal qu’elle venait d’en dire et lui montrait une confiance et une sympathie dont j’ai été mille fois témoin, et qui n’étaient pas feintes ; car ma grand’mère était la personne la plus sincère et la plus loyale que j’aie jamais connue. Mais, toute grave et toute froide qu’elle paraissait, elle était impressionnable ; elle avait besoin d’être aimée, et les moindres attentions la trouvaient sensible et reconnaissante. Combien de fois je lui ai entendu dire, en parlant de ma mère : « Elle a de la grandeur dans le caractère ; elle est charmante ; elle a un maintien parfait ; elle est généreuse et donnerait sa chemise aux pauvres ; elle est libérale comme une grande dame et simple comme un enfant ! » Mais, dans d’autres momens, se rappelant toutes ses jalousies maternelles et les sentant survivre à l’objet qui les avait causées, elle disait : « C’est un démon, c’est une folle ; elle n’a jamais été aimée de mon fils. Elle le dominait, elle le rendait malheureux. Elle ne le regrette pas. » Et mille autres plaintes qui n’étaient pas fondées, mais qui la soulageaient d’une secrète et incurable amertume.

Ma mère agissait absolument de même. Quand le temps était au beau entre elles, elle disait : « C’est une femme supérieure, elle est encore belle comme un ange ; elle sait tout ; elle est si douce et si bien élevée qu’il n’y a jamais moyen de se fâcher avec elle ; et si elle vous dit quelquefois une parole qui pique, au moment où la colère vous prend, elle vous en dit une autre qui vous donne envie de l’embrasser.

Si elle pouvait se débarrasser de ses vieilles comtesses, elle serait adorable. » Mais quand l’orage grondait dans l’âme impétueuse de ma mère, c’était toute autre chose. La vieille belle-mère était une prude et une hypocrite ; elle était sèche et sans pitié ; elle était encroûtée dans ses idées de l’ancien régime, etc. Et alors, malheur aux vieilles amies qui avaient causé une altercation domestique par leurs propos et leurs réflexions ! Les vieilles comtesses, c’étaient les bêtes de l’Apocalypse pour ma pauvre mère, et elle les habillait de la tête aux pieds avec une verve et une causticité qui faisaient rire ma grand’mère elle-même, malgré qu’elle en eût.

Deschartres, il faut bien le dire, était le principal obstacle à leur complet rapprochement. Il ne put jamais prendre son parti là-dessus, et il ne laissait pas tomber la moindre occasion de raviver les anciennes douleurs. C’était sa destinée. Il a toujours été rude et désobligeant pour les êtres qu’il chérissait ; comment ne l’eût-il pas été pour ceux qu’il haïssait ? Il ne pardonnait pas à ma mère de l’avoir emporté sur lui dans l’influence à laquelle il prétendait sur l’esprit et le cœur de son cher Maurice. Il la contredisait et essayait de la molester à tout propos, et puis il s’en repentait et s’efforçait de réparer ses grossièretés par des prévenances gauches et ridicules. Il semblait parfois qu’il fût amoureux d’elle. Eh ! qui sait s’il ne l’était pas ? Le cœur humain est si bizarre et les hommes austères si inflammables ! Mais il eût dévoré quiconque le lui eût dit.

Il avait la prétention d’être supérieur à toutes les faiblesses humaines. D’ailleurs ma mère recevait mal ses avances, et lui faisait expier ses torts par de si cruelles railleries, que l’ancienne haine lui revenait toujours, augmentée de tout le dépit des nouvelles luttes.

Quand on paraissait au mieux ensemble, et que Deschartres faisait peut-être tous ses efforts pour se rendre moins maussade, il essayait d’être taquin et gentil, et Dieu sait comme il s’y entendait, le pauvre homme ! Alors ma mère se moquait de lui avec tant de malice et d’esprit, qu’il perdait la tête, devenait brutal, blessant, et que ma grand’mère était obligée de lui donner tort et de le faire taire.

Ils jouaient aux cartes tous les soirs, tous les trois, et Deschartres, qui avait la prétention d’être supérieur dans tous les jeux, et qui les jouait tous fort mal, perdait toujours. Je me souviens qu’un soir, exaspéré d’être gagné obstinément par ma mère qui ne calculait rien, mais qui, par instinct et par inspiration, était toujours heureuse, il entra dans une fureur épouvantable, et lui dit en jetant ses cartes sur la table : « On devrait vous les jeter au nez pour vous apprendre à gagner en jouant si mal ! » Ma mère se leva tout en colère et allait répondre, lorsque ma bonne maman dit avec son grand air calme et sa voix douce : — Deschartres, si vous faisiez une pareille chose, je vous assure que je vous donnerais un grand soufflet.

Cette menace d’un soufflet, faite d’un ton si paisible, et d’un grand soufflet, venant de cette belle main à demi paralysée, si faible qu’elle pouvait à peine soutenir ses cartes, était la chose la plus comique qui se puisse imaginer. Aussi ma mère partit d’un rire inextinguible, et se rassit, incapable de rien ajouter à la stupéfaction et à la mortification du pauvre pédagogue.

Mais cette anecdote eut lieu bien longtemps après la mort de mon père.

Il se passa de longues années avant qu’on n’entendît dans cette maison en deuil d’autres rires que ceux des enfans.

Pendant ces années, une vie calme et réglée, un bien-être physique que je n’avais jamais connu, un air pur que j’avais rarement respiré à pleins poumons, me fit peu à peu une santé robuste, et l’excitation nerveuse cessant, mon humeur devint égale et mon caractère enjoué. On s’aperçut que je n’étais pas un enfant plus méchant qu’un autre, et la plupart du temps, il est certain que les enfans ne sont acariâtres et fantasques que parce qu’ils souffrent sans pouvoir ou sans vouloir le dire.

Pour ma part, j’avais été si dégoûtée par les remèdes, et à cette époque, on en faisait un tel abus, que j’avais pris l’habitude de ne jamais me plaindre de mes petites indispositions, et je me souviens d’avoir été souvent près de m’évanouir au milieu de mes jeux, et d’avoir lutté avec un stoïcisme que je n’aurais peut-être pas aujourd’hui. C’est que quand j’étais remise à la science de Deschartres, je devenais réellement la victime de son système qui était de donner de l’émétique à tout propos. Il était habile chirurgien, mais il n’entendait rien à la médecine, et appliquait ce maudit émétique à tous les maux. C’était sa panacée universelle.

J’étais et j’ai toujours été d’un tempérament très bilieux ; mais si j’avais eu toute la bile dont Deschartres prétendait me débarrasser, je n’aurais jamais pu vivre. Etais-je pâle, avais-je mal à la tête ?

C’était la bile ; et vite l’émétique, qui produisait chez moi d’affreuses convulsions sans vomissemens et qui me brisait pour plusieurs jours. De son côté, ma mère croyait aux vers. C’était encore une préoccupation de la médecine dans ce temps-là. Tous les enfans avaient des vers, et on les bourrait de vermifuges, affreuses médecines noires qui leur causaient des nausées et leur ôtaient l’appétit ; alors, pour rendre l’appétit, on appliquait la rhubarbe ; et puis, avais-je une piqûre de cousin, ma mère croyait voir reparaître la gale, et le soufre était de nouveau mêlé à tous mes alimens. Enfin c’était une droguerie perpétuelle, et il faut que la génération à laquelle j’appartiens ait été bien fortement constituée, pour résister à tous les soins qu’on a pris pour la conserver.

C’est vers l’âge de cinq ans que j’appris à écrire. Ma mère me faisait faire de grandes pages de bâtons et de jambages. Mais comme elle écrivait elle-même comme un chat, j’aurais barbouillé bien du papier avant de savoir signer mon nom, si je n’eusse pris le parti de chercher moi-même un moyen d’exprimer ma pensée par des signes quelconques. Je me sentais fort ennuyée de copier tous les jours un alphabet et de tracer des pleins et des déliés en caractères d’affiche. J’étais impatiente d’écrire des phrases, et, dans nos récréations qui étaient longues, comme on peut croire, je m’exerçais à écrire des lettres à Ursule, à Hippolyte et à ma mère. Mais je ne les montrais pas, dans la crainte qu’on ne me défendît de me gâter la main à cet exercice. Je vins bientôt à bout de me faire une orthographe à mon usage. Elle était très simplifiée et chargée d’hiéroglyphes. Ma grand’mère surprit une de ces lettres et la trouva fort drôle. Elle prétendit que c’était merveille de voir comme j’avais réussi à exprimer mes petites idées avec ces moyens barbares, et elle conseilla à ma mère de me laisser griffonner seule tant que je voudrais. Elle disait avec raison qu’on perd beaucoup de temps à vouloir donner une belle écriture aux enfans, et que pendant ce temps-là ils ne songent point à quoi sert l’écriture. Je fus donc livrée à mes propres recherches, et quand les pages du devoir étaient finies, je revenais à mon système naturel. Longtemps j’écrivis en lettres d’imprimerie, comme celles que je voyais dans les livres, et je ne me rappelle pas comment j’arrivai à employer l’écriture de tout le monde ; mais, ce que je me rappelle, c’est que je fis comme ma mère, qui apprenait l’orthographe en faisant attention à la manière dont les mots imprimés étaient composés. Je comptais les lettres et je ne sais par quel instinct j’appris de moi-même les règles principales.

Lorsque, plus tard, Deschartres m’enseigna la grammaire, ce fut l’affaire de deux ou trois mois, car chaque leçon n’était que la confirmation de ce que j’avais observé et appliqué déjà.

À sept ou huit ans, je mettais donc l’orthographe, non pas correctement, cela ne m’est jamais arrivé, mais aussi bien que la majorité des Français qui l’ont apprise.

Ce fut en apprenant seule à écrire que je parvins à comprendre ce que je lisais. C’est ce travail qui me força à m’en rendre compte, car j’avais su lire avant de pouvoir comprendre la plupart des mots et de saisir le sens des phrases. Chaque jour cette révélation aggrandit son petit cadre et j’en vins à pouvoir lire seule un conte de fées.

Quel plaisir ce fut pour moi, qui les avais tant aimés et à qui ma pauvre mère n’en faisait plus, depuis que le chagrin pesait sur elle !

Je trouvai à Nohant les contes de Mme D’Aulnoy et de Perrault, dans une vieille édition qui a fait mes délices pendant cinq ou six années.

Ah ! quelles heures m’ont fait passer l’Oiseau Bleu, le Petit Poucet, Peau d’Ane, Bellebelle ou le Chevalier Fortuné, Serpentin vert, Babiole et la Souris bien-faisante ! Je ne les ai jamais relus depuis ; mais je pourrais tous les raconter d’un bout à l’autre, et je ne crois pas que rien puisse être comparé, dans la suite de notre vie intellectuelle, à ces premières jouissances de l’imagination.

Je commençais aussi à lire, moi-même mon Abrégé de mythologie grecque, et j’y prenais grand plaisir, car cela ressemble aux contes de fées par certains côtés. Mais il y en avait d’autres qui me plaisaient moins : dans tous ces mystères, les symboles sont sanglans au milieu de leur poésie, et j’aimais mieux les dénoûmens heureux de mes contes. Pourtant les nymphes, les zéphirs, l’écho, toutes ces personnifications des rians mystères de la nature, tournaient mon cerveau vers la poésie, et je n’étais pas encore assez esprit fort pour ne pas espérer parfois de surprendre les napées et les dryades dans les bois et dans les prairies.

Il y avait dans notre chambre un papier de tenture qui m’occupait beaucoup. Le fond était vert foncé, uni, très épais, verni, et tendu sur toile. Cette manière d’isoler les papiers de la muraille assurait aux souris un libre parcours, et il se passait, le soir, derrière ce papier, des scènes de l’autre monde, des courses échevelées, des grattemens furtifs et de petits cris fort mystérieux. Mais ce n’était pas là ce qui m’occupait le plus : C’était la bordure et les ornemens qui entouraient les panneaux. Cette bordure était large d’un pied et représentait une guirlande de feuilles de vigne s’ouvrant par intervalles pour encadrer une suite de médaillons où l’on voyait rire, boire et danser, des silènes et des bacchantes. Au-dessus de chaque porte, il y avait un médaillon plus grand que les autres, représentant une figurine, et ces figurines me paraissaient incomparables. Elles n’étaient pas semblables, celle que je voyais le matin en m’éveillant était une nymphe ou une Flore dansante, vêtue de bleu pâle, couronnée de roses, et agitant dans ses mains une guirlande de fleurs ; celle-là me plaisait énormément. Mon premier regard, le matin, était pour elle.

Elle semblait me rire et m’inviter à me lever pour aller courir et folâtrer en sa compagnie. Celle qui lui faisait vis-à-vis et que je voyais le jour, de ma table de travail, et le soir, en faisant mes prières avant d’aller me coucher, était d’une expression toute différente. Elle ne riait ni ne dansait. C’était une bacchante grave.

Sa tunique était verte, sa couronne était de pampres, et son bras étendu s’appuyait sur un thyrse. Ces deux figures représentaient peut-être le printemps et l’automne. Quoi qu’il en soit, ces deux personnages, d’un pied de haut environ, me causaient une vive impression. Ils étaient peut-être aussi pacifiques et aussi insignifians l’un que l’autre ; mais, dans mon cerveau, ils offraient le contraste bien tranché de la gaîté et de la tristesse, de la bienveillance et de la sévérité.

Je regardais la bacchante avec étonnement ; j’avais lu l’histoire d’Orphée déchiré par ces cruelles, et le soir, quand la lumière vacillante éclairait le bras étendu et le thyrse, je croyais voir la tête du divin chantre au bout d’un javelot.

Mon petit lit était adossé à la muraille, de manière à ce que je ne visse pas de là cette figure qui me tourmentait. Comme personne ne se doutait de ma prévention contre elle, l’hiver étant venu, ma mère changea mon lit de place pour le rapprocher de la cheminée, et de là je tournai le dos à ma nymphe bien aimée pour ne voir que la ménade redoutable. Je ne me vantai pas de ma faiblesse, je commençais à avoir honte de cela ; mais, comme il me semblait que cette diablesse me regardait obstinément et me menaçait de son bras immobile, je mis ma tête sous les couvertures pour ne pas la voir en m’endormant. Ce fut inutile. Au milieu de la nuit, elle se détacha du médaillon, glissa le long de la porte, devint aussi grande qu’une personne naturelle, comme disent les enfans, et marchant à la porte d’en face, elle essaya d’arracher la jolie nymphe de son médaillon. Celle-ci poussait des cris déchirans ; mais la bacchante ne s’en souciait pas ; elle tourmenta et déchira le papier, jusqu’à ce que la nymphe s’en détachât et s’enfuît au milieu de la chambre. L’autre l’y poursuivit, et la pauvre nymphe échevelée s’étant précipitée sur mon lit pour se cacher sous mes rideaux, la bacchante furieuse vint vers moi, et nous perça toutes deux mille fois de son thyrse, qui était devenu une lance acérée, et dont chaque coup était pour moi une blessure dont je sentais la douleur.

Je criai, je me débattis : ma mère vint à mon secours. Mais tandis qu’elle se levait, bien que je fusse assez éveillée pour le constater, j’étais encore assez endormie pour voir la bacchante. Le réel et le chimérique étaient simultanément devant mes yeux, et je vis distinctement la bacchante s’atténuer, s’éloigner à mesure que ma mère approchait d’elle, devenir petite comme elle l’était dans son médaillon, grimper le long de la porte comme eût fait une souris, et se replacer dans son cadre de feuilles de vigne, où elle reprit sa pose accoutumée et son air grave.

Je me rendormis, et je vis cette folle qui faisait encore des siennes.

Elle courait tout le long de la bordure, appelant toutes les silènes et toutes les autres bacchantes, qui étaient attablées ou occupées à se divertir dans les médaillons, et elle les forçait à danser avec elle et à casser tous les meubles de la chambre.

Peu à peu le rêve devint très confus, et j’y pris une sorte de plaisir. Le matin, à mon réveil, je vis la bacchante au lieu de la nymphe vis-à-vis de moi, et comme je ne me rendais plus compte de la nouvelle place que mon lit occupait dans la chambre, je crus un instant qu’en retournant à leurs médaillons, les deux petites personnes s’étaient trompées et avaient changé de porte ; mais cette hallucination se dissipa aux premiers rayons du soleil, et je n’y pensai plus de la journée.

Le soir, mes préoccupations revinrent et il en fut ainsi pendant fort longtemps. Tant que durait le jour, il m’était impossible de prendre au sérieux ces deux figurines coloriées sur le papier ; mais les premières ombres de la nuit troublaient mon cerveau, et je n’osais plus rester seule dans la chambre. Je ne le disais pas, car ma grand’mère raillait la poltronnerie, et je craignais qu’on ne lui racontât ma sottise. Mais j’avais presque huit ans que je ne pouvais pas encore regarder tranquillement la bacchante avant de m’endormir.

On ne s’imagine pas tout ce que les enfans portent de bizarrerie contenue et d’émotions cachées dans leur petite cervelle.

Le séjour à Nohant de mon grand-oncle, l’abbé de Beaumont, fut pour mes deux mères une grande consolation, une sorte de retour à la vie.

C’était un caractère enjoué, un peu insouciant comme le sont les vieux garçons, un esprit remarquable, plein de ressources et de fécondité, un caractère à la fois égoïste et généreux. La nature l’avait fait sensible et ardent. Le célibat l’avait rendu personnel ; mais sa personnalité était si aimable, si gracieuse et si séduisante, qu’on était forcé de lui savoir gré de ne pas partager vos peines au point de n’avoir pas la force d’essayer de vous en distraire. C’était le plus beau vieillard que j’aie vu de ma vie. Il avait la peau blanche et fine, l’œil doux et les traits réguliers et nobles de ma grand’mère ; mais il avait encore plus de pureté dans les lignes, et sa physionomie était plus animée. À cette époque, il portait encore des ailes de pigeon bien poudrées et la queue à la prussienne. Il était toujours en culottes de satin noir, en souliers à boucles, et, quand il mettait par dessus son habit sa grande douillette de soie violette piquée et ouatée, il avait l’air solennel d’un portrait de famille.

Il aimait ses aises, et son intérieur était d’un vieux luxe comfortable. Sa table était raffinée comme son appétit. Il était despote et impérieux en paroles ; doux, libéral et faible par le fait.

J’ai souvent pensé à lui, en esquissant le portrait d’un certain chanoine qui a été fort goûté dans le roman de Consuelo : comme lui bâtard d’un grand personnage, il était friand, impatient, railleur, amoureux des beaux-arts, magnifique, candide et malin, en même temps irascible et débonnaire. J’ai beaucoup chargé la ressemblance pour les besoins du roman, et c’est ici le cas de dire que les portraits tracés de cette sorte ne sont plus des portraits. C’est pourquoi lorsqu’ils paraissent blessans à ceux qui croient s’y reconnaître, c’est une injustice commise envers l’auteur et envers soi-même. Un portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure de fantaisie. L’homme est si peu logique, si rempli de contrastes ou de disparates dans la réalité, que la peinture d’un homme réel serait impossible et tout-à-fait insoutenable dans un ouvrage d’art. Le roman entier serait forcé de se plier aux exigences de ce caractère, et ce ne serait plus un roman. Cela n’aurait ni exposition, ni intrigue, ni nœud, ni dénouement, cela irait tout de travers comme la vie et n’intéresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman une sorte d’idéal de la vie[52].

C’est donc une bêtise de croire qu’un auteur ait voulu faire aimer ou haïr telle ou telle personne, en donnant à ses personnages quelques traits saisis sur la nature. La moindre différence en fait un être de convention, et je soutiens qu’en littérature on ne peut faire d’une figure réelle une peinture vraisemblable, sans se jeter dans d’énormes différences et sans dépasser extrêmement, en bien ou en mal, les défauts et les qualités de l’être humain qui a pu servir de premier type à l’imagination. C’est absolument comme le jeu des acteurs, qui ne paraît vrai sur la scène qu’à la condition de dépasser ou d’atténuer beaucoup la réalité. Caricature ou idéalisation, ce n’est plus le modèle primitif, et ce modèle a peu de jugement s’il croit se reconnaître, s’il prend du dépit ou de la vanité en voyant ce que l’art et la fantaisie ont pu faire de lui.

Lavater disait (ce ne sont pas ses expressions, mais c’est sa pensée) : « On oppose à mon système un argument que je nie. On dit qu’un scélérat ressemble parfois à un honnête homme et réciproquement. Je réponds que si on se trompe à cette ressemblance, c’est qu’on ne sait pas observer, c’est qu’on ne sait pas voir. Il peut exister certainement entre l’honnête homme et le scélérat, une ressemblance vulgaire, apparente. Il n’y a peut-être même qu’une petite ligne, un léger pli, un rien qui constitue la dissemblance. Mais ce rien est tout. » Ce que Lavater disait à propos des différences dans la réalité physique, est encore plus vrai quand on l’applique à la vérité relative dans les arts. La musique n’est pas de l’harmonie imitative, du moins l’harmonie imitative n’est pas de la musique. La couleur en peinture n’est qu’une interprétation, et la reproduction exacte des tons réels n’est pas de la couleur. Les personnages de roman ne sont donc pas des figures ayant un modèle existant. Il faut avoir connu mille personnes pour en peindre une seule. Si on n’en avait étudié qu’une seule et qu’on voulût en faire un type exact, elle ne ressemblerait à rien et ne semblerait pas possible.

J’ai fait cette digression pour n’y pas revenir plus tard. Elle n’est même pas nécessaire au rapprochement qu’on pourrait faire entre mon oncle de Beaumont et mon chanoine de Consuelo ; car j’ai peint un chanoine chaste, et mon grand-oncle se piquait de tout le contraire.

Il avait eu de très belles aventures, et il eût été bien fâché de n’en point avoir. Il y avait mille autres différences que je n’ai pas besoin d’indiquer, ne fût-ce que celle de la gouvernante de mon roman, qui n’a pas le moindre trait de la gouvernante de mon grand-oncle.

Celle-ci était dévouée, sincère, excellente. Elle lui a fermé les yeux, et elle a hérité de lui, ce qui lui était bien dû : et pourtant mon oncle lui parlait quelquefois comme le chanoine parle à Dame Brigitte dans mon roman. Il n’y a donc rien de moins réel que ce qui paraît le plus vrai dans un ouvrage d’art.

Mon grand-oncle n’avait, à l’égard des femmes, aucune espèce de préjugés. Pourvu qu’elles fussent belles et bonnes, il ne leur demandait compte ni de leur naissance ni de leur passé. Aussi avait-il entièrement accepté ma mère, et il lui témoigna toute sa vie une affection paternelle. Il la jugeait bien et la traitait comme un enfant de bon cœur et de mauvaise tête, la grondant, la consolant, la défendant avec énergie quand on était injuste envers elle ; la réprimant avec sévérité quand elle était injuste envers les autres. Il fut toujours un médiateur équitable, un conciliateur persuasif entre elle et ma grand’mère. Il la préservait des boutades de Deschartres, en donnant tort ouvertement à celui-ci, sans que jamais il pût se fâcher ni se révolter contre le protectorat ferme et enjoué du grand-oncle.

La légèreté de cet aimable vieillard était donc un bienfait au milieu de nos amertumes domestiques, et j’ai souvent remarqué que tout est bon dans les personnes qui sont bonnes, même leurs défauts apparens.

On s’imagine d’avance qu’on en souffrira, et puis il arrive peu à peu qu’on en profite, et que ce qu’elles ont en plus ou en moins dans un certain sens corrige ce que nous avons en moins ou en plus dans le sens contraire. Elles rendent l’équilibre à notre vie, et nous nous apercevons que les tendances que nous leur avons reprochées étaient très nécessaires pour combattre l’abus ou l’excès des nôtres.

La sérénité et l’enjouement du grand-oncle parurent donc un peu choquans dans les premiers jours. Il regrettait pourtant très sincèrement son cher Maurice, mais il voulait distraire ces deux femmes désolées, et il y parvint. Bientôt on ressuscita un peu avec lui. Il avait tant d’esprit, tant d’activité dans les idées, tant de grâce à raconter, à railler, à amuser les autres en s’amusant lui-même, qu’il était impossible d’y résister. Il imagina de nous faire jouer la comédie pour la fête de ma grand’mère, et cette surprise lui fut ménagée de longue main. La grande pièce qui servait d’antichambre à la chambre de ma mère, et dans laquelle ma grand’mère, qui ne montait presque jamais l’escalier, ne risquait guère de surprendre les apprêts, fut convertie en salle de spectacle. On dressa des planches sur des tonneaux, les acteurs, qui étaient Hippolyte, Ursule et moi, n’ayant pas la taille assez élevée pour toucher au plafond, malgré cet exhaussement du sol. C’était une espèce de théâtre de marionnettes, mais il était charmant. Mon grand-oncle découpa, colla et peignit lui-même les décors ; il fit la pièce et nous enseigna nos rôles, nos couplets et nos gestes. Il se chargea de l’emploi de souffleur. Deschartres, avec son flageolet, fit office d’orchestre. On s’assura que je n’avais pas oublié le bolero espagnol, quoique depuis près de trois ans on ne me l’eût pas fait danser. Je fus donc chargée à moi seule de la partie du ballet, et le tout réussit à merveille. La pièce n’était ni longue ni compliquée. C’était un à-propos des plus naïfs, et le dénouement était la présentation d’un bouquet à Marie. Hippolyte, comme le plus âgé et le plus savant, avait les plus longues tirades, mais quand l’auteur vit que la meilleure mémoire de nous trois était celle d’Ursule, et qu’elle avait un singulier plaisir à dégoiser son rôle avec aplomb, il allongea ses répliques et montra notre babillarde drolette sous son véritable aspect. C’est ce qu’il y eut de meilleur dans la pièce. Elle y conservait son surnom de Caquet Bon-Bec, et y adressait à la bonne maman un compliment de longue haleine et des couplets qui ne finissaient pas.

Je ne dansai pas mon boléro avec moins d’assurance. La timidité et la gaucherie ne m’étaient pas encore venues, et je me souviens que Deschartres m’impatientant, parce que, soit émotion, soit incapacité, il ne jouait ni juste ni dans le rhythme, je terminai le ballet par une improvisation d’entrechats et de pirouettes qui fit rire ma grand’mère aux éclats. C’était tout ce que l’on voulait, car il y avait environ trois ans que la pauvre femme n’avait souri. Mais, tout-à-coup, comme effrayée d’elle-même, elle fondit en larmes, et l’on se hâta de me prendre par les pieds au milieu de mon délire chorégraphique, de me faire passer par-dessus la rampe et de m’apporter sur ses genoux pour y recevoir mille baisers arrosés de pleurs.

Vers la même époque, ma grand’mère commença à m’enseigner la musique.

Malgré ses doigts à moitié paralysés et sa voix cassée, elle chantait encore admirablement, et les deux ou trois accords qu’elle pouvait faire pour s’accompagner étaient d’une harmonie si heureuse et si large que, quand elle s’enfermait dans sa chambre pour relire quelque vieil opéra à la dérobée, et qu’elle me permettait de rester auprès d’elle, j’étais dans une véritable extase. Je m’asseyais par terre sous le vieux clavecin où Brillant, son chien favori, me permettait de partager un coin de tapis, et j’aurais passé là ma vie entière, tant cette voix chevrotante et le son criard de cette épinette me charmaient. C’est qu’en dépit des infirmités de cette voix et de cet instrument, c’était de la belle musique, admirablement comprise et sentie. J’ai bien entendu chanter depuis, et avec des moyens magnifiques. Mais si j’ai entendu quelque chose de plus, je puis dire que ce n’a jamais été quelque chose de mieux. Elle avait su beaucoup de musique des maîtres, et elle avait connu Gluck et Piccini pour lesquels elle était restée impartiale, disant que chacun avait son mérite, et qu’il ne fallait pas comparer, mais apprécier les individualités. Elle savait encore par cœur des fragmens de Léo, de Hasse et de Durante que je n’ai jamais entendu chanter qu’à elle, et que je ne saurais même désigner, mais que je reconnaîtrais si je les entendais de nouveau. C’était des idées simples et grandes, des formes classiques et calmes. Même dans les choses qui avaient été le plus de mode dans sa jeunesse, elle distinguait parfaitement le côté faible, et n’aimait pas ce que nous appelons aujourd’hui le rococo. Son goût était franc, sévère et grave.

Elle m’enseigna les principes, et si clairement, que cela ne me parut pas la mer à boire. Plus tard, quand j’eus des maîtres, je n’y compris plus rien, et je me dégoûtai de cette étude à laquelle je ne me crus pas propre. Mais depuis, j’ai bien senti que c’était la faute des maîtres plus que la mienne, et que si ma grand’mère s’en fût toujours mêlée exclusivement, j’aurais été musicienne, car j’étais bien organisée pour l’être, et je comprends le beau qui, dans cet art, m’impressionne et me transporte plus que dans tous les autres.

CHAPITRE DEUXIEME.



CHAPITRE DEUXIÈME

Mme de Genlis, les Battuécas. — Les rois et les reines des contes de fées. — L’écran vert. — La grotte et la cascade. — Le vieux château. — Première séparation d’avec ma mère. — Catherine. — Effroi que me causait l’âge et l’air imposant de ma grand’mère. — Voyage à Paris. — La grande berline. — L’appartement de ma grand’mère à Paris. — Mes promenades avec ma mère. — La coiffure à la chinoise. — Ma sœur. — Premier chagrin violent. — La poupée noire. — Maladie et visions dans le délire.


Ma petite cervelle était toujours pleine de poésie, et mes lectures me tenaient en haleine sous ce rapport. Berquin, ce vieux ami des enfans qu’on a, je crois trop vanté, ne me passionna jamais. Quelquefois ma mère nous lisait tout haut des fragmens de roman de Mme de Genlis, cette bonne dame qu’on a trop oubliée, et qui avait un talent réel. Qu’importent aujourd’hui ses préjugés, sa demi-morale souvent fausse et son caractère personnel, qui ne semble pas avoir eu de parti pris entre l’ancien monde et le nouveau ? Relativement au cadre qui a pesé sur elle, elle a peint aussi largement que possible. Son véritable naturel a dû être excellent, et il y a certain roman d’elle qui ouvre vers l’avenir des perspectives très larges. Son imagination est restée fraîche sous les glaces de l’âge, et, dans les détails, elle est véritablement artiste et poète.

Il existe d’elle un roman publié sous la Restauration, un des derniers, je crois, qu’elle ait écrit, et dont je n’ai jamais entendu parler depuis cette époque. J’avais quinze ou seize ans quand je le lus, et je ne saurais dire s’il eut du succès. Je ne me le rappelle pas bien, mais il m’a vivement impressionnée, et il a produit son effet sur toute ma vie. Ce roman est intitulé les Battuécas, et il est éminemment socialiste. Les Battuécas sont une petite tribu qui a existé, en réalité ou en imagination, dans une vallée espagnole cernée de montagnes inaccessibles. À la suite de je ne sais quel événement, cette tribu s’est renfermée volontairement en un lieu où la nature lui offre toutes les ressources imaginables, et où, depuis plusieurs siècles, elle se perpétue sans avoir aucun contact avec la civilisation extérieure. C’est une petite république champêtre, gouvernée par des lois d’un idéal naïf. On y est forcément vertueux ; c’est l’âge d’or avec tout son bonheur et toute sa poésie. Un jeune homme, dont je ne sais plus le nom et qui vivait là dans toute la candeur des mœurs primitives, découvre un jour, par hasard, le sentier perdu qui mène au monde moderne. Il se hasarde, il quitte sa douce retraite, le voilà lancé dans notre civilisation, avec la simplicité et la droiture de la logique naturelle. Il voit des palais, des armées, des théâtres, des œuvres d’art, une cour, des femmes du monde, des savans, des hommes célèbres ; et son étonnement, son admiration tiennent du délire. Mais il voit aussi des mendians, des orphelins abandonnés, des plaies étalées à la porte des églises, des hommes qui meurent de faim à la porte des riches. Il s’étonne encore plus. Un jour, il prend un pain sur l’étalage d’un boulanger pour le donner à une pauvre femme qui pleure avec son enfant pâle et mourant dans les bras. On le traite de voleur, on le menace ; ses amis le grondent et tâchent de lui expliquer ce que c’est que la propriété. Il ne comprend pas. Une belle dame le séduit, mais elle a des fleurs artificielles dans les cheveux, des fleurs qu’il a crues vraies et qui l’étonnent, parce qu’elles sont sans parfum. Quand on lui explique que ce ne sont pas des fleurs, il s’effraie, il a peur de cette femme qui lui a semblé si belle, il craint qu’elle ne soit artificielle aussi.

Je ne sais plus combien de déceptions lui viennent quand il voit le mensonge, le charlatanisme, la convention, l’injustice partout. C’est le Candide ou le Huron de Voltaire, mais c’est conçu plus naïvement, c’est une œuvre chaste, sincère, sans amertume, et dont les détails ont une poésie infinie. Je crois que le jeune Battuécas retourne à sa vallée, et recouvre sa vertu sans retrouver son bonheur, car il a bu à la coupe empoisonnée du siècle. Je ne voudrais pas relire ce livre, je craindrais de ne plus le trouver aussi charmant qu’il m’a semblé.

Autant qu’il m’en souvient, la conclusion de Mme de Genlis n’est pas hardie : elle ne veut pas donner tort à la société, et, à plusieurs égards, elle a raison d’accepter l’humanité telle qu’elle est devenue par les lois mêmes du progrès. Mais il me semble qu’en général, les argumens qu’elle place dans la bouche de l’espèce de mentor dont elle fait accompagner son héros à travers l’examen du monde moderne, sont assez faibles ; je les lisais sans plaisir et sans conviction, et l’on pense bien pourtant qu’à seize ans, sortant du cloître, et encore soumise à la loi catholique, je n’avais pas de parti pris contre la société officielle. Les naïfs raisonnemens du Battuécas me charmaient, au contraire, et, chose bizarre, c’est peut-être à Mme de Genlis, l’institutrice et l’amie de Louis-Philippe, que je dois mes premiers instincts socialistes et démocratiques.

Mais je me trompe : je les dois à la singularité de ma position, à ma naissance à cheval, pour ainsi dire sur deux classes, à mon amour pour ma mère, contrarié et brisé par des préjugés qui m’ont fait souffrir avant que je pusse les comprendre. Je les dois aussi à mon éducation, qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous les contrastes que ma propre vie m’a présentés dès l’âge le plus tendre. J’ai donc été démocrate, non-seulement par le sang que ma mère a mis dans mes veines, mais par les luttes que ce sang du peuple a soulevées dans mon cœur et dans mon existence ; et si les livres ont fait de l’effet sur moi, c’est que leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer les miennes.

Pourtant, les princesses et les rois des contes de fées firent longtemps mes délices. C’est que, dans mes rêves d’enfant, ces personnages étaient le type de l’aménité, de la bienfaisance et de la beauté. J’aimais leur luxe et leurs parures ; mais tout cela leur venait des fées, et ces rois-là n’ont rien de commun avec les rois véritables. Ils sont traités d’ailleurs fort cavalièrement par les génies quand ils se conduisent mal, et, à cet égard, ils sont soumis à une justice plus sévère que celle des peuples.

Les fées et les génies ? où étaient-ils, ces êtres qui pouvaient tout, et qui, d’un coup de baguette, vous faisaient entrer dans un monde de merveilles ! Ma mère ne voulut jamais me dire qu’ils n’existaient pas, et je lui en sais maintenant un gré infini. Ma grand’mère n’y eût pas été par quatre chemins, si j’avais osé lui faire les mêmes questions.

Toute pleine de Jean-Jacques et de Voltaire, elle eût démoli sans remords et sans pitié tout l’édifice enchanté de mon imagination. Ma mère procédait autrement. Elle ne m’affirmait rien, elle ne niait rien non plus. La raison venait bien assez vite à son gré, et déjà je pensais bien par moi-même que mes chimères ne se réaliseraient pas ; mais si la porte de l’espérance n’était plus toute grande ouverte comme dans les premiers jours, elle n’était pas encore fermée à clef.

Il m’était permis de fureter autour et de tâcher d’y trouver une petite fente pour regarder au travers. Enfin je pouvais encore rêver toute éveillée, et je ne m’en faisais pas faute.

Je me souviens que dans les soirs d’hiver, ma mère nous lisait tantôt du Berquin, tantôt les veillées du château de Mme de Genlis, et tantôt d’autres fragmens de livres à notre portée, mais dont je ne me souviens plus. J’écoutais d’abord attentivement. J’étais assise aux pieds de ma mère devant le feu, et il y avait entre le feu et moi, un vieux écran à pieds, garni de taffetas vert. Je voyais un peu le feu à travers ce taffetas usé, et il y produisait de petites étoiles dont j’augmentais le rayonnement en clignotant. Alors peu à peu je perdais le sens des phrases que lisait ma mère. Sa voix me jetait dans une sorte d’assoupissement moral, où il m’était impossible de suivre une idée. Des images se dessinaient devant moi et venaient se fixer sur l’écran vert. C’étaient des bois, des rivières, des villes d’une architecture bizarre et gigantesque comme j’en vois encore souvent en songe ; des palais enchantés avec des jardins comme il n’y en a pas, avec des milliers d’oiseaux d’azur, d’or et de pourpre qui voltigeaient sur les fleurs, et qui se laissaient prendre comme les roses se laissent cueillir. Il y avait des roses vertes, noires, violettes, des roses bleues surtout. Il paraît que la rose bleue a été longtemps le rêve de Balzac. Elle était aussi le mien dans mon enfance, car les enfans, comme les poètes, sont amoureux de ce qui n’existe pas. Je voyais aussi des bosquets illuminés, des jets d’eau, des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts de fruits d’or et de pierreries ; enfin, tout le monde fantastique de mes contes devenait sensible, évident, et je m’y perdais avec délices.

Je fermais les yeux et je le voyais encore ; mais quand je les rouvrais, ce n’était que sur l’écran que je pouvais le retrouver. Je ne sais quel travail de mon cerveau avait fixé là cette vision plutôt qu’ailleurs ; mais il est certain que j’ai contemplé sur cet écran vert des merveilles inouïes.

Un jour ces apparitions devinrent si complètes, que j’en fus comme effrayée, et que je demandai à ma mère si elle ne les voyait pas. Je prétendais qu’il y avait de grandes montagnes bleues sur l’écran, et elle me secoua sur ses genoux en chantant pour me ramener à moi-même.

Je ne sais si ce fut pour donner un aliment à mon imagination trop excitée qu’elle imagina elle-même une création puérile, mais ravissante pour moi, et qui a fait longtemps mes délices. Voici ce que c’était.

Il y a dans notre enclos un petit bois planté de charmilles, d’érables, de frênes, de tilleuls et de lilas. Ma mère choisit un endroit où une allée tournante conduit à une sorte d’impasse. Elle pratiqua, avec l’aide d’Hippolyte, de ma bonne, d’Ursule et de moi, un petit sentier dans le fourré, qui était alors fort épais. Ce sentier fut bordé de violettes, de primevères et de pervenches, qui, depuis ce temps-là, ont tellement prospéré qu’elles ont envahi presque tout le bois. L’impasse devint donc un petit nid où un banc fut établi sous les lilas et les aubépines ; et l’on allait étudier et répéter là ses leçons pendant le beau temps. Ma mère y portait son ouvrage, et nous y portions nos jeux, surtout nos pierres et nos briques pour construire des maisons, et nous donnions à ces édifices, Ursule et moi, des noms pompeux : c’était le château de la Fée, c’était le palais de la Belle au bois dormant, etc. Voyant que nous ne venions pas à bout de réaliser nos rêves dans ces constructions grossières, ma mère quitta un jour son ouvrage et se mit de la partie. Otez-moi, nous dit-elle, vos vilaines pierres à chaux et vos briques cassées ; allez me chercher des pierres bien couvertes de mousse, des cailloux roses, verts, des coquillages, et que tout cela soit joli, ou bien je ne m’en mêle pas.

Voilà notre imagination allumée. Il s’agit de ne rien rapporter qui ne soit joli, et nous nous mettons à la recherche de ces trésors que jusque-là nous avions foulés aux pieds sans les connaître. Que de discussions avec Ursule pour savoir si cette mousse est assez veloutée, si ces pierres ont une forme heureuse, si ces cailloux sont assez brillans ! D’abord tout nous avait paru bon, mais bientôt la comparaison s’établit, les différences nous frappèrent, et, peu à peu, rien ne nous paraissait plus digne de notre construction nouvelle. Il fallut que la bonne nous conduisît à la rivière pour y trouver ces beaux cailloux d’émeraude, de lapis et de corail qui brillent sous les eaux basses et courantes. Mais, à mesure qu’ils sèchent hors de leur lit, ils perdent leurs vives couleurs, et c’était une déception continuelle. Nous les replongions cent fois dans l’eau pour en ranimer l’éclat. Il y a, dans nos terrains des quartz superbes et une quantité d’ammonites et des pétrifications antédiluviennes d’une grande beauté et d’une grande variété. Nous n’avions jamais fait attention à tout cela, et le moindre objet nous devenait une surprise, une découverte et une conquête.

Il y avait à la maison un âne, le meilleur âne que j’aie jamais connu.

Je ne sais s’il avait été malicieux dans sa jeunesse, comme tous ses pareils, mais il était vieux, très vieux ; il n’avait plus ni rancunes ni caprices ; il marchait d’un pas grave et mesuré ; respecté pour son grand âge et ses bons services, il ne recevait jamais ni corrections, ni reproches, et s’il était le plus irréprochable des ânes, on peut dire aussi qu’il en était le plus heureux et le plus estimé. On nous mettait, Ursule et moi, chacune dans une de ses bannes, et nous voyagions ainsi sur ses flancs sans qu’il eût jamais la pensée de se débarrasser de nous. Au retour de la promenade, l’âne rentrait dans sa liberté habituelle, car il ne connaissait ni corde, ni ratelier.

Toujours errant dans les cours, dans le village ou dans la prairie du jardin, il était absolument livré à lui-même, ne commettant jamais de méfaits, et usant discrètement de toutes choses. Il lui prenait souvent fantaisie d’entrer dans la maison, dans la salle à manger, et même dans l’appartement de ma grand’mère qui le trouva un jour installé dans son cabinet de toilette, le nez sur une boîte de poudre d’iris, qu’il respirait d’un air sérieux et recueilli. Il avait même appris à ouvrir les portes qui ne fermaient qu’au loquet, d’après l’ancien système du pays ; et, comme il connaissait parfaitement tout le rez-de-chaussée, il cherchait toujours ma grand’mère dont il savait bien qu’il recevrait quelque friandise. Il lui était indifférent de faire rire ; supérieur aux sarcasmes, il avait des airs de philosophe qui n’appartenaient qu’à lui. Sa seule faiblesse était le désœuvrement et l’ennui de la solitude qui en est la conséquence. Une nuit, ayant trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule, souleva le loquet de deux ou trois pièces, et arriva à la porte de la chambre à coucher de ma grand’mère ; mais trouvant là un verrou, il se mit à gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne comprenant rien à ce bruit, et croyant qu’un voleur essayait de crocheter sa porte, ma grand’mère sonna sa femme de chambre qui accourut sans lumière, vint à la porte, et tomba sur l’âne en jetant les hauts cris.

Mais ceci est une digression. Je reviens à nos promenades. L’âne fut mis par nous en réquisition et il rapportait chaque jour dans ses paniers une provision de pierres pour notre édifice. Ma mère choisissait les plus belles ou les plus bizarres, et quand les matériaux furent rassemblés, elle commença à bâtir devant nous avec ses petites mains fortes et diligentes, non pas une maison, non pas un château, mais une grotte en rocaille.

Une grotte ! nous n’avions aucune idée de cela. La nôtre n’atteignit guères que quatre ou cinq pieds de haut, et deux ou trois de profondeur. Mais la dimension n’est rien pour les enfans, ils ont la faculté de voir en grand, et comme l’ouvrage dura quelques jours, pendant quelques jours nous crûmes que notre rocaille allait s’élever jusqu’aux nues. Quand elle fut terminée, elle avait acquis dans notre cervelle les proportions que nous avions rêvées, et j’ai besoin de me rappeler qu’en montant sur ses premières assises je pouvais en atteindre le sommet ; j’ai besoin de voir le petit emplacement qu’elle occupait, et qui existe encore, pour ne pas me persuader, encore aujourd’hui, que c’était une caverne de montagne.

C’était du moins très joli ; je ne pourrai jamais me persuader le contraire : Ce n’étaient que cailloux choisis, mariant leurs vives couleurs ; pierres couvertes de mousses fines et soyeuses, coquillages superbes, festons de lierre au-dessus et gazons tout autour. Mais cela ne suffisait pas ; il fallait une source et une cascade, car une grotte sans eau vive est un corps sans âme. Or, il n’y avait pas le moindre filet d’eau dans le petit bois. Mais ma mère ne s’arrêtait pas pour si peu. Une grande terrine à fond d’émail vert, qui servait aux savonnages, fut enterrée jusqu’aux bords dans l’intérieur de la grotte, bordée de plantes et de fleurs qui cachaient la poterie, et remplie d’une eau limpide que nous avions grand soin de renouveler tous les jours. Mais la cascade ! nous la demandions avec ardeur.

« Demain vous aurez la cascade, dit ma mère ; mais vous n’irez pas voir la grotte avant que je vous fasse appeler, car il faut que la fée s’en mêle, et votre curiosité pourrait la contrarier. »

Nous observâmes religieusement cette prescription, et à l’heure dite, ma mère vint nous chercher. Elle nous amena par le sentier en face de la grotte, nous défendit de regarder derrière, et, me mettant une petite baguette dans la main, elle frappa trois fois dans les siennes, me recommandant de frapper en même temps de ma baguette le centre de la grotte, qui présentait alors un orifice garni d’un tuyau de sureau. Au troisième coup de baguette, l’eau, se précipitant dans le tuyau, fit irruption si abondamment, que nous fûmes inondées, Ursule et moi, à notre grande satisfaction, et en poussant des cris de joie délirante. Puis, la cascade tombant de deux pieds de haut dans le bassin formé par la terrine, offrit une nappe d’eau cristalline, qui dura deux ou trois minutes et s’arrêta… lorsque toute l’eau du vase que ma bonne, cachée derrière la grotte, versait dans le tuyau de sureau fut épuisée, et que, débordant de la terrine, l’onde pure eût copieusement arrosé les fleurs plantées sur ses bords. L’illusion fut donc de courte durée, mais elle avait été complète, délicieuse, et je ne crois pas avoir éprouvé plus de surprise et d’admiration quand j’ai vu par la suite les grandes cataractes des Alpes et des Pyrénées.

Quand la grotte eut atteint son dernier degré de perfection, comme ma grand’mère ne l’avait pas encore vue, nous allâmes solennellement la prier de nous honorer de sa visite dans le petit bois, et nous disposâmes tout pour lui donner la surprise de la cascade. Nous nous imaginions qu’elle serait ravie ; mais, soit qu’elle trouvât la chose trop puérile, soit qu’elle fût mal disposée pour ma mère, ce jour-là, au lieu d’admirer notre chef-d’œuvre, elle se moqua de nous, et la terrine servant de bassin (nous avions pourtant mis des petits poissons dedans pour lui faire fête !) nous attira plus de railleries que d’éloges. Pour mon compte j’en fus consternée, car rien au monde ne me paraissait plus beau que notre grotte enchantée, et je souffrais réellement quand on s’efforçait de m’ôter une illusion.

Les promenades à âne nous mettaient toujours en grande joie ; nous allions à la messe tous les dimanches sur ce patriarche des roussins, et nous portions notre déjeuner pour le manger après la messe, dans le vieux château de Saint-Chartier qui touche à l’église. Ce château était gardé par une vieille femme qui nous recevait dans les vastes salles abandonnées du vieux manoir, et ma mère prenait plaisir à y passer une partie de la journée.

Ce qui me frappait le plus, c’était l’apparence fantastique de la vieille femme, qui était pourtant une véritable paysanne, mais qui ne tenait aucun compte du dimanche et filait sa quenouille, ce jour-là, avec autant d’activité que dans la semaine, bien que l’observation du chômage soit une des plus rigoureuses habitudes du paysan de la Vallée-Noire. Cette vieille avait-elle servi quelque seigneur de village, voltairien et philosophe ? Je ne sais. J’ai oublié son nom, mais non l’aspect imposant du château tel qu’il a été encore pendant plusieurs années après cette époque. C’était un redoutable manoir, bien entier et très habitable, quoique dégarni de meubles. Il y avait des salles immenses, des cheminées colossales et des oubliettes que je me rappelle parfaitement.

Ce château est célèbre dans l’histoire du pays. Il était le plus fort de la province, et longtemps il servit de résidence aux princes du bas Berry. Il a été assiégé par Philippe-Auguste en personne, et plus tard, il fut encore occupé par les Anglais, et repris sur eux à l’époque des guerres de Charles VII. C’est un grand carré flanqué de quatre tours énormes. Le propriétaire, lassé de l’entretenir, voulut l’abattre pour vendre les matériaux. On réussit à enlever la charpente et à effondrer toutes les cloisons et murailles intérieures ; mais on ne put entamer les tours bâties en ciment romain, et les cheminées furent impossibles à déraciner. Elles sont encore debout, élevant leurs longs tuyaux à 40 pieds dans les airs, sans que jamais, depuis trente ans, la tempête ou la gelée en ait détaché une seule brique. En somme, c’est une ruine magnifique et qui bravera le temps et les hommes pendant bien des siècles encore. La base est de construction romaine, le corps de l’édifice est des premiers temps de la féodalité.

C’était un voyage alors que d’aller à Saint-Chartier. Les chemins étaient impraticables pendant neuf mois de l’année. Il fallait aller par les sentiers des prairies, ou se risquer avec le pauvre âne qui resta plus d’une fois planté dans la glaise avec son fardeau.

Aujourd’hui, une route superbe, bordée de beaux arbres, nous y mène en un quart d’heure ; mais le château me faisait une bien plus vive impression, alors qu’il fallait plus de peine pour y arriver.

Enfin, les arrangemens de famille furent terminés, et ma mère signa l’engagement de me laisser à ma grand’mère, qui voulait absolument se charger de mon éducation. J’avais montré une si vive répugnance pour cette convention qu’on ne m’en parla plus, du moment qu’elle fut adoptée. On s’entendit pour me détacher peu à peu de ma mère sans que je pusse m’en apercevoir ; et, pour commencer, elle partit seule pour Paris, impatiente qu’elle était de revoir Caroline.

Comme je devais aller à Paris quinze jours après avec ma grand’mère, et que je voyais même déjà préparer la voiture et faire les paquets, je n’eus pas trop d’effroi ni de chagrin. On me disait qu’à Paris je demeurerais tout près de ma petite maman et que je la verrais tous les jours. Pourtant, j’éprouvai une sorte de terreur quand je me trouvai sans elle dans cette maison qui recommença à me paraître grande comme dans les premiers jours que j’y avais passés. Il fallut aussi me séparer de ma bonne, que j’aimais tendrement et qui allait se marier.

C’était une paysanne que ma mère avait prise en remplacement de l’Espagnole Cécilia, après la mort de mon père. Cette excellente femme vit toujours et vient me voir souvent pour m’apporter des fruits de son cormier, arbre assez rare dans notre pays, et qui y atteint pourtant des proportions énormes. Le cormier de Catherine fait son orgueil et sa gloire, et elle en parle comme ferait le gardien cicerone d’un monument splendide. Elle a eu une nombreuse famille, et des malheurs par conséquent. J’ai eu souvent l’occasion de lui rendre service. C’est un bonheur de pouvoir assister la vieillesse de l’être qui a soigné notre enfance. Il n’y avait rien de plus doux et de plus patient au monde que Catherine. Elle tolérait, elle admirait même naïvement toutes mes sottises. Elle m’a horriblement gâtée, et je ne m’en plains pas, car je ne devais pas l’être longtemps par mes bonnes, et j’eus bientôt à expier la tolérance et la tendresse dont je n’avais pas assez senti le prix.

Elle me quitta en pleurant, bien que ce fût pour un mari excellent, d’une belle figure, d’une grande probité, intelligent, et riche par dessus le marché ; société bien préférable à celle d’une enfant pleureuse et fantasque ; mais le bon cœur de cette fille ne calculait pas, et ses larmes me donnèrent la première notion de l’absence.

Pourquoi pleures-tu ? lui disais-je ; nous nous reverrons bien ! — Oui, me disait-elle ; mais je m’en vas à une grande demi-lieue d’ici, et je ne vous reverrai pas tous les jours.

Cela me fit faire des réflexions, et je commençai à me tourmenter de l’absence de ma mère. Je ne fus pourtant alors que quinze jours séparée d’elle, mais ces quinze jours sont plus distincts dans ma mémoire que les trois années qui venaient de s’écouler, et même peut-être que les trois années qui suivirent, et qu’elle passa encore avec moi. Tant il est vrai que la douleur seule marque dans l’enfance le sentiment de la vie !

Pourtant, il ne se passa rien de remarquable durant ces quinze jours.

Ma grand’mère, s’apercevant de ma mélancolie, s’efforçait de me distraire par le travail. Elle me donnait mes leçons, et se montrait beaucoup plus indulgente que ma mère pour mon écriture et pour la récitation de mes fables. Plus de réprimandes, plus de punitions. Elle en avait toujours été fort sobre, et, voulant se faire aimer, elle me donnait plus d’éloges, d’encouragemens et de bonbons que de coutume.

Tout cela eût dû me sembler fort doux, car ma mère était rigide et sans miséricorde pour mes langueurs et mes distractions. Eh bien, le cœur de l’enfant est un petit monde déjà aussi bizarre et aussi inconséquent que celui de l’homme. Je trouvais ma grand’mère plus sévère et plus effrayante dans sa douceur que ma mère dans ses emportemens ; jusque-là, je l’avais aimée, et je m’étais montrée confiante et caressante avec elle. De ce moment, et cela dura bien longtemps après, je me sentis froide et réservée en sa présence ; ses caresses me gênaient et me donnaient envie de pleurer, parce qu’elles me rappelaient les étreintes plus passionnées de ma petite mère. Et puis ce n’était pas, avec elle, une vie de tous les instans, une familiarité, une expansion continuelles. Il fallait du respect, et cela me semblait glacial. La terreur que ma mère me causait parfois n’était qu’un instant douloureux à passer. L’instant d’après j’étais sur ses genoux, sur son sein, je la tutoyais, tandis qu’avec la bonne maman c’étaient des caresses de cérémonie, pour ainsi dire. Elle m’embrassait solennellement et comme par récompense de ma bonne conduite ; elle ne me traitait pas assez comme un enfant, tant elle souhaitait me donner de la tenue et me faire perdre l’invincible laisser-aller de ma nature, que ma mère n’avait jamais réprimé avec persistance. Il ne fallait plus se rouler par terre, rire bruyamment, parler berrichon. Il fallait se tenir droite, porter des gants, faire silence ; ou chuchoter bien bas dans un coin, avec Ursulette. À chaque élan de mon organisation on opposait une petite répression bien douce, mais assidue. On ne me grondait pas, mais on me disait vous, et c’était tout dire. Ma fille, vous vous tenez comme une bossue ; ma fille, vous marchez comme une paysanne ; ma fille, vous avez encore perdu vos gants ! ma fille, vous êtes trop grande pour faire de pareilles choses. Trop grande ! j’avais sept ans, et on ne m’avait jamais dit que j’étais trop grande. Cela me faisait une peur affreuse d’être devenue tout-à-coup si grande depuis le départ de ma mère. Et puis, il fallait apprendre toute sorte d’usages qui me paraissaient ridicules. Il fallait faire la révérence aux personnes qui venaient en visite. Il ne fallait plus mettre le pied à la cuisine et ne plus tutoyer les domestiques, afin qu’ils perdissent l’habitude de me tutoyer. Il ne fallait pas même lui dire vous. Il fallait lui parler à la troisième personne : Ma bonne maman veut-elle me permettre d’aller au jardin ? Elle avait certainement raison, l’excellente femme, de vouloir me frapper d’un grand respect moral pour sa personne et pour le code des grandes habitudes de civilisation qu’elle voulait m’imposer. Elle prenait possession de moi, elle avait affaire à un enfant quinteux et difficile à manier ; elle avait vu ma mère s’y prendre énergiquement, et elle pensait qu’au lieu de calmer ces accès d’irritation maladive, ma mère, excitant trop ma sensibilité, me soumettait sans me corriger.

C’est bien probable. L’enfant, trop secoué dans son système nerveux, revient d’autant plus vite à son débordement d’impétuosité, qu’on l’a plus ébranlé en le matant tout d’un coup. Ma grand’mère savait bien qu’en me subjuguant par une continuité d’observations calmes, elle me plierait à une obéissance instinctive, sans combats, sans larmes, et qui m’ôterait jusqu’à l’idée de la résistance. Ce fut, en effet, l’affaire de quelques jours. Je n’avais jamais eu la pensée d’entrer en révolte contre elle, mais je ne m’étais guère retenue de me révolter contre les autres en sa présence. Dès qu’elle se fut emparée de moi, je sentis qu’en faisant des sottises sous ses yeux, j’encourais son blâme, et ce blâme exprimé si poliment, mais si froidement, me donnait froid jusque dans la moëlle des os. Je faisais une telle violence à mes instincts, que j’éprouvais des frissons convulsifs dont elle s’inquiétait sans les comprendre. Elle avait atteint son but qui était, avant tout, de me rendre disciplinable, et elle s’étonnait d’y être parvenue aussi vite. « Voyez donc, disait-elle, comme elle est douce et gentille ! » Et elle s’applaudissait d’avoir eu si peu de peine à me transformer avec un système tout opposé à celui de ma pauvre mère, tour à tour esclave et tyran.

Mais ma chère bonne maman eut bientôt à s’étonner davantage. Elle voulait être respectée religieusement, et, en même temps, être aimée avec passion. Elle se rappelait l’enfance de son fils, et se flattait de la recommencer avec moi. Hélas ! cela ne dépendait ni de moi ni d’elle-même. Elle ne tenait pas assez de compte du degré de génération qui nous séparait et de la distance énorme de nos âges. La nature ne se trompe pas, et malgré les bontés infinies, les bienfaits sans bornes de ma grand’mère dans mon éducation, je n’hésite pas à le dire, une aïeule âgée et infirme ne peut pas être une mère, et la gouverne absolue d’un jeune enfant par une vieille femme, est quelque chose qui contrarie la nature à chaque instant. Dieu sait ce qu’il fait en arrêtant à un certain âge la puissance de la maternité. Il faut au petit être qui commence la vie un être jeune et encore dans la plénitude de la vie. La solennité des manières de ma grand’mère me contristait l’âme. Sa chambre, sombre et parfumée, me donnait la migraine et des bâillemens spasmodiques. Elle craignait le chaud, le froid, un vent coulis, un rayon de soleil. Il me semblait qu’elle m’enfermait avec elle dans une grande boîte, quand elle me disait : Amusez-vous tranquillement. Elle me donnait des gravures à regarder, et je ne les voyais pas, j’avais le vertige. Un chien qui aboyait au dehors, un oiseau qui chantait dans le jardin me faisaient tressaillir ; j’aurais voulu être le chien ou l’oiseau. Et, quand j’étais au jardin avec elle, bien qu’elle n’exerçât sur moi aucune contrainte, j’étais enchaînée à ses côtés par le sentiment des égards qu’elle avait déjà su m’inspirer. Elle marchait avec peine ; je me tenais tout près pour lui ramasser sa tabatière ou son gant qu’elle laissait souvent tomber et qu’elle ne pouvait pas se baisser pour ramasser ; car je n’ai jamais vu de corps plus languissant et plus débile, et comme elle était néanmoins grasse, fraîche, et point malade, cette incapacité de mouvement m’impatientait intérieurement au dernier point. J’avais vu cent fois ma mère brisée par des migraines violentes, étendue sur son lit comme une morte, les joues pâles et les dents serrées. Cela me mettait au désespoir, mais la nonchalance paralytique de ma grand’mère était quelque chose que je ne pouvais pas m’expliquer et qui parfois me semblait volontaire.

Il y avait bien un peu de cela dans le principe. C’était la faute de sa première éducation ; elle avait trop vécu dans une boîte, elle aussi, et son sang avait perdu l’énergie nécessaire à la circulation.

Quand on voulait la saigner, on ne pouvait pas lui en tirer une goutte, tant il était inerte dans ses veines. J’avais une peur effrayante de devenir comme elle, et quand elle m’ordonnait de n’être à ses côtés ni agitée ni bruyante, il me semblait qu’elle me commandât d’être morte.

Enfin, tous mes instincts se révoltaient contre cette différence d’organisation, et je n’ai aimé véritablement ma grand’mère que lorsque j’ai su raisonner. Jusque-là, je m’en confesse, j’ai eu une sorte de vénération morale, jointe à un éloignement physique invincible. Elle s’aperçut bien de ma froideur, la pauvre femme, et voulut la vaincre par des reproches, qui ne servirent qu’à l’augmenter, en constatant à mes propres yeux un sentiment dont je ne me rendais pas compte. Elle en a bien souffert, et moi peut-être encore plus, sans pouvoir m’en défendre. Et puis une grande réaction s’est faite en moi quand mon esprit s’est développé, et elle a reconnu qu’elle s’était trompée en me jugeant ingrate et obstinée.

Nous partîmes pour Paris au commencement, de, je crois, l’hiver de 1810 à 1811 ; car Napoléon était entré en vainqueur à Vienne, et il avait épousé Marie-Louise, pendant mon premier séjour à Nohant. Je me rappelle les deux endroits du jardin où j’entendis ces deux nouvelles occuper ma famille. Je dis adieu à Ursule : la pauvre enfant était désolée, mais je devais la retrouver au retour, et d’ailleurs j’étais si heureuse d’aller voir ma mère, que j’étais presque insensible à tout le reste. J’avais fait la première expérience d’une séparation, et je commençais à avoir la notion du temps. J’avais compté les jours et les heures qui s’étaient écoulés pour moi loin de l’unique objet de mon amour. J’aimais Hippolyte aussi malgré ses taquineries ; lui aussi pleurait de rester seul, pour la première fois, dans cette grande maison. Je le plaignais ; j’aurais voulu qu’on l’emmenât ; mais, en somme, je n’avais de larmes pour personne, je n’avais que ma mère en tête, et ma grand’mère, qui passait sa vie à m’étudier, disait tout bas à Deschartres (les enfans entendent tout) : « Cette petite n’est pas si sensible que je l’aurais cru. » On mettait, dans ce temps-là, trois grandes journées pour aller à Paris, quelquefois quatre. Et pourtant ma grand’mère voyageait en poste. Mais elle ne pouvait passer la nuit en voiture, et quand elle avait fait, dans sa grande berline, vingt-cinq lieues par jour, elle était brisée. Cette voiture de voyage était une véritable maison roulante. On sait de combien de paquets, de détails et de commodités de tout genre les vieilles gens et surtout les personnes raffinées se chargeaient et s’incommodaient en voyage. Les innombrables poches de ce véhicule étaient remplies de provisions de bouche, de friandises, de parfums, de jeux de cartes, de livres, d’itinéraires, d’argent, que sais-je ? On eût dit que nous nous embarquions pour un mois. Ma grand’mère et sa femme de chambre, empaquetées de couvre-pieds et d’oreillers, étaient étendues au fond ; j’occupais la banquette de devant, et quoique j’y eusse toutes mes aises, j’avais de la peine à contenir ma pétulance dans un si petit espace, et à ne pas donner de coups de pied à mon vis-à-vis. J’étais devenue très turbulente dans la vie de Nohant, aussi commençais-je à jouir d’une santé parfaite ; mais je ne devais pas tarder à me sentir moins vivante et plus souffreteuse dans l’air de Paris, qui m’a toujours été contraire.

Le voyage ne m’ennuya pourtant pas. C’était la première fois que je n’étais pas accablée par le sommeil que le roulement des voitures provoque dans la première enfance, et cette succession d’objets nouveaux tenait mes yeux ouverts et mon esprit tendu.

Nous arrivâmes à Paris, rue Neuve-des-Mathurins, dans un joli appartement qui donnait sur les vastes jardins situés de l’autre côté de la rue, et que, de nos fenêtres, nous découvrions en entier ; l’appartement de ma grand’mère était meublé comme avant la Révolution.

C’était ce qu’elle avait sauvé du naufrage, et tout cela était encore très frais et très confortable. Sa chambre était tendue et meublée en damas bleu-de-ciel, il y avait des tapis partout, un feu d’enfer dans toutes les cheminées. Jamais je n’avais été si bien logée, et tout me semblait un sujet d’étonnement dans ces recherches d’un bien-être qui était beaucoup moindre à Nohant. Mais je n’avais pas besoin de tout cela : moi élevée dans la pauvre chambre boisée et carrelée de la rue Grange-Batelière, et je ne jouissais pas du tout de ces aises de la vie auxquelles ma grand’mère eût aimé à me voir plus sensible. Je ne vivais, je ne souriais que quand ma mère était auprès de moi. Elle y venait tous les jours, et ma passion augmentait à chaque nouvelle entrevue. Je la dévorais de caresses, et la pauvre femme voyant que cela faisait souffrir ma grand’mère était forcée de me contenir et de s’abstenir elle-même de trop vives expansions. On nous permettait de sortir ensemble, et il le fallait bien, quoique cela ne remplit pas le but qu’on s’était proposé de me détacher d’elle. Ma grand’mère n’allait jamais à pied, elle ne pouvait pas se passer de la présence de Mlle Julie, qui, elle-même, était gauche, distraite, myope, et qui m’eût perdue dans les rues ou laissée écraser par les voitures. Je n’aurais donc jamais marché, si ma mère ne m’eût emmenée tous les jours faire de longues courses avec elle, et quoique j’eusse de bien petites jambes, j’aurais été à pied au bout du monde pour avoir le plaisir de tenir sa main, de toucher sa robe et de regarder avec elle tout ce qu’elle me disait de regarder. Tout me paraissait beau à travers ses yeux. Les boulevards étaient un lieu enchanté. Les bains Chinois, avec leur affreuse rocaille et leurs stupides magots, étaient un palais de conte de fées : les chiens savans qui dansaient sur le boulevard, les boutiques de joujoux, les marchands d’estampes et les marchands d’oiseaux, c’était de quoi me rendre folle, et ma mère s’arrêtant devant tout ce qui m’occupait, y prenant plaisir avec moi, enfant qu’elle était elle-même, doublait mes joies en les partageant.

Ma grand’mère avait un esprit de discernement plus éclairé et d’une grande élévation naturelle. Elle voulait former mon goût, et portait sa critique judicieuse sur tous les objets qui me frappaient. Elle me disait : « Voilà une figure mal dessinée, un assemblage de couleurs qui choque la vue, une composition ou un langage, ou une musique, ou une toilette de mauvais goût. » Je ne pouvais comprendre cela qu’à la longue. Ma mère, moins difficile et plus naïve, était en communication plus directe d’impressions avec moi. Presque tous les produits de l’art ou de l’industrie lui plaisaient, pour peu qu’ils eussent des formes riantes et des couleurs fraîches, et ce qui ne lui plaisait pas, l’amusait encore. Elle avait la passion du nouveau, et il n’était point de mode nouvelle qui ne lui parût la plus belle qu’elle eût encore vue. Tout lui allait, rien ne pouvait la rendre laide ou disgracieuse, malgré les critiques de ma grand’mère, fidèle avec raison à ses longues tailles et à ses amples jupes du directoire.

Ma mère engouée de la mode du jour, se désolait de voir ma bonne maman m’habiller en petite vieille bonne femme. On me taillait des douillettes dans les douillettes un peu usées, mais encore fraîches, de ma grand’mère, de sorte que j’étais presque toujours vêtue de couleurs sombres et que mes tailles plates me descendaient sur les hanches. Cela paraissait affreux, alors qu’on devait avoir la ceinture sous les aisselles. C’était pourtant beaucoup mieux. Je commençais à avoir de très grands cheveux bruns qui flottaient sur mes épaules et frisaient naturellement pour peu qu’on me passât une éponge mouillée sur la tête. Ma mère tourmenta si bien ma bonne maman, qu’il fallut la laisser s’emparer de ma pauvre tête pour me coiffer à la chinoise.

C’était bien la plus affreuse coiffure qu’on pût imaginer, et elle a été certainement inventée pour les figures qui n’ont pas de front. On vous rebroussait les cheveux en les peignant à contre-sens jusqu’à ce qu’ils eussent pris une attitude perpendiculaire, et alors, on entortillait le fouet juste au milieu du crâne, de manière à faire de la tête une boule allongée surmontée d’une petite boule de cheveux. On ressemblait à une brioche ou à une gourde de pèlerin. Ajoutez à cette laideur le supplice d’avoir les cheveux plantés ainsi à contrepoil ; il fallait huit jours d’atroces douleurs et d’insomnie avant qu’ils eussent pris ce pli forcé, et on les serrait si bien avec un cordon, pour les y contraindre, qu’on avait la peau du front tirée et le coin des yeux relevé comme des figures d’éventail chinois.

Je me soumis aveuglément à ce supplice, quoiqu’il me fût alors absolument indifférent d’être laide ou belle, de suivre la mode ou de protester contre ses aberrations. Ma mère le voulait, je lui plaisais ainsi ; je souffris avec un courage stoïque. Ma bonne maman me trouvait affreuse ainsi, elle était désespérée. Mais elle ne jugea point à propos de se quereller pour si peu de chose, ma mère l’aidant, d’ailleurs, autant qu’elle pouvait s’y plier, à me calmer dans mon exaltation pour elle.

Cela fut facile, en apparence, dans les commencemens, ma mère me faisant sortir tous les jours, et dînant ou passant la soirée très souvent avec moi. Je n’étais guère séparée d’elle que pendant le temps de mon sommeil. Mais une circonstance où ma chère bonne maman eut véritablement tort à mes yeux, vint bientôt ranimer ma préférence pour ma mère.

Caroline ne m’avait point vue depuis mon départ pour l’Espagne, et il paraît que ma grand’mère avait fait une condition essentielle à ma mère, de briser à jamais tout rapport entre ma sœur et moi. Pourquoi cette aversion pour un enfant plein de candeur, élevé rigidement, et qui a été toute la vie un modèle d’austérité ? Je l’ignore, et ne peux m’en rendre compte même aujourd’hui. Du moment que la mère était admise et acceptée, pourquoi la fille était-elle honnie et repoussée ?

Il y avait là un préjugé, une injustice inexplicables de la part d’une personne qui savait pourtant s’élever au-dessus des préjugés de son monde, quand elle échappait à des influences indignes de son esprit et de son cœur. Caroline était née longtemps avant que mon père eût connu ma mère, mon père l’avait traitée et aimée comme sa fille. Elle avait été la compagne raisonnable et complaisante de mes premiers jeux. C’était une jolie et douce enfant, et qui n’a jamais eu qu’un défaut pour moi, celui d’être trop absolue dans ses idées d’ordre et de dévotion. Je ne vois pas ce qu’on pouvait craindre pour moi de son contact, et ce qui eût pu me faire rougir jamais devant le monde de la reconnaître pour ma sœur, à moins que ce ne fût une souillure de n’être point noble de naissance, de sortir probablement de la classe du peuple, car je n’ai jamais su quel rang le père de Caroline occupait dans la société, et il est à présumer qu’il était de la même condition honnête et obscure que ma mère. Mais n’étais-je pas, moi aussi, la fille de Sophie Delaborde, la petite fille du marchand d’oiseaux, l’arrière-petite-fille de la mère Cloquard ? Comment pouvait-on se flatter de me faire oublier que je sortais du peuple, et de me persuader que l’enfant porté dans le même sein que moi, était d’une nature inférieure à la mienne, par ce seul fait qu’il n’avait point l’honneur de compter le roi de Pologne et le maréchal de Saxe parmi ses ancêtres paternels ? Quelle folie, ou plutôt quel inconcevable enfantillage ! Et quand une personne d’un âge mûr et d’un grand esprit commet un enfantillage devant un enfant, combien de temps, d’efforts et de perfections ne faut-il pas pour en effacer en lui l’impression ?

Ma grand’mère fit ce prodige, car cette impression, pour n’être jamais effacée en moi, n’en fut pas moins vaincue par les trésors de tendresse que son âme me prodigua. Mais s’il n’y avait pas eu quelque raison profonde à la peine qu’elle eut à se faire aimer de moi, je serais un monstre. Je suis donc forcée de dire en quoi elle pécha au début, et, maintenant que je connais la vie et l’obstination des classes nobiliaires, sa faute me paraît n’être point sienne, mais peser tout entière sur le milieu où elle avait toujours vécu, et dont, malgré son noble cœur et sa haute raison, elle ne put jamais se dégager entièrement.

Elle avait donc exigé que ma sœur me devînt étrangère, et comme je l’avais quittée à l’âge de quatre ans, il m’eût été facile de l’oublier. Je crois même que c’eût été déjà fait, si ma mère ne m’en eût pas parlé souvent depuis, et, quant à l’affection, n’ayant pu se développer encore bien vivement chez moi avant le voyage en Espagne, elle ne se fût peut-être pas beaucoup réveillée sans les efforts qu’on fit pour la briser violemment, et sans une petite scène de famille qui me fit une impression terrible.

Caroline avait environ douze ans, elle était en pension, et chaque fois qu’elle venait voir notre mère, elle la suppliait de m’amener chez ma grand’mère pour me voir, ou de me faire venir chez elle. Ma mère éludait sa prière, et lui donnait je ne sais quelles raisons, ne pouvant et ne voulant pas lui faire comprendre l’incompréhensible exclusion qui pesait sur elle. La pauvre petite n’y comprenant rien, en effet, ne pouvant plus tenir à son impatience de m’embrasser, et n’écoutant que son cœur, profita d’un soir où notre petite mère dînait chez mon oncle de Beaumont, persuada à la portière de ma mère de l’accompagner, et, arriva chez nous, bien joyeuse et bien empressée. Elle avait pourtant un peu peur de cette grand’mère qu’elle n’avait jamais vue ; mais peut-être croyait-elle qu’elle dînait aussi chez l’oncle, ou peut-être était-elle décidée à tout braver pour me voir.

Il était sept ou huit heures, je jouais mélancoliquement toute seule sur le tapis du salon, lorsque j’entends un peu de mouvement dans la pièce voisine, et une nouvelle bonne qu’on m’avait donnée vient entr’ouvrir la porte et m’appeler tout doucement. Ma grand’mère avait l’air de sommeiller sur son fauteuil ; mais elle avait le sommeil léger. Au moment où je gagnais la porte sur la pointe du pied, sans savoir ce qu’on voulait de moi, ma bonne maman se retourne et me dit d’un ton sévère : « Où allez-vous si mystérieusement, ma fille ? — Je n’en sais rien maman, c’est ma bonne qui m’appelle. — Entrez, Rose, que voulez-vous ? Pour quoi appelez-vous ma fille comme en cachette de moi ? » La bonne s’embarrasse, hésite, et finit par dire : « Eh bien, madame, c’est Mlle Caroline qui est là. » Ce nom si pur et si doux fit un effet extraordinaire sur ma grand’mère. Elle crut à une résistance ouverte de la part de ma mère, ou à une résolution de la tromper, que l’enfant ou la bonne avait trahie par maladresse. Elle parla durement et sèchement, ce qui certes lui arriva bien rarement dans sa vie : « Que cette petite s’en aille tout de suite, dit-elle, et qu’elle ne se présente plus jamais ici.

Elle sait très bien qu’elle ne doit point voir ma fille. Ma fille ne la connaît plus, et moi je ne la connais pas. Et quant à vous, Rose, si jamais vous cherchez à l’introduire chez moi, je vous chasse. » Rose épouvantée disparut. J’étais troublée et effrayée, presque affligée et repentante d’avoir été pour ma grand’mère un sujet de colère, car je sentais bien que cette émotion ne lui était pas naturelle et devait la faire beaucoup souffrir. Mon étonnement de la voir ainsi m’empêchait de penser à Caroline, dont le souvenir était bien vague en moi ; mais, tout-à-coup, à la suite de chuchottemens échangés derrière la porte, j’entends un sanglot étouffé, mais déchirant, un cri parti du fond de l’âme, qui pénètre au fond de la mienne et réveille la voix du sang. C’est Caroline qui pleure et qui s’en va consternée, brisée, humiliée, blessée dans son juste orgueil d’elle-même et dans son naïf amour pour moi. Aussitôt l’image de ma sœur se ranime dans ma mémoire, je crois la voir telle qu’elle était dans la rue Grange-Batelière et à Chaillot, grande, belle, menue, douce, modeste et obligeante, se faisant l’esclave de mes caprices, me chantant des chansons pour m’endormir ou me racontant de belles histoires de fées. Je fonds en larmes et m’élance vers la porte ; mais il est trop tard, elle est partie ! Ma bonne pleure aussi et me reçoit dans ses bras en me conjurant de cacher à ma grand’mère un chagrin qui l’irrite contre elle. Ma grand’mère me rappelle et veut me prendre sur ses genoux pour me calmer et me raisonner. Je résiste, je fuis ses caresses et je me jette par terre dans un coin en criant : « Je veux retourner avec ma mère : je ne veux pas rester ici. » Mlle Julie arrive à son tour et veut me faire entendre raison. Elle me parle de ma grand’mère que je rends malade, à ce qu’elle assure, et que je refuse de regarder. « Vous faites de la peine à votre bonne maman qui vous aime, qui vous chérit, qui ne vit que pour vous. » Mais je n’écoute rien, je redemande ma mère et ma sœur avec des cris de désespoir. J’étais si malade et si suffoquée, qu’il ne fallut point songer à me faire dire bonsoir à ma bonne maman. On me mena coucher, et toute la nuit je ne fis que gémir et soupirer dans mon sommeil.

Sans doute ma grand’mère passa une mauvaise nuit. Aussi j’ai si bien compris depuis combien elle était bonne et tendre, que je suis bien certaine maintenant de la peine qu’elle éprouvait quand elle se croyait forcée de faire de la peine aux autres. Mais sa dignité lui défendait de le faire paraître, et c’était par des soins et des gâteries détournées qu’elle essayait de le faire oublier.

À mon réveil, je trouvai sur mon lit une poupée que j’avais beaucoup désirée la veille, pour l’avoir vue avec ma mère dans un magasin de jouets, et dont j’avais fait une description pompeuse à ma bonne maman, en rentrant pour dîner. C’était une petite négresse qui avait l’air de rire aux éclats, et qui montrait ses dents blanches et ses yeux brillans au milieu de sa figure noire. Elle était ronde et bien faite ; elle avait une robe de crêpe rose bordée d’une frange d’argent.

Cela m’avait paru bizarre, fantastique, admirable ; et, le matin, avant que je fusse éveillée, la pauvre bonne maman avait envoyé chercher la poupée négrillonne pour satisfaire mon caprice et me distraire de mon chagrin. En effet, le premier mouvement fut un vif plaisir ; je pris la petite créature dans mes bras, son joli rire provoqua le mien, et je l’embrassai comme une mère embrasse son nouveau-né. Mais, tout en la regardant et en la berçant sur mon cœur, mes souvenirs de la veille se ranimèrent. Je pensai à ma mère, à ma sœur, à la dureté de ma grand’mère, et je jetai la poupée loin de moi. Mais comme elle riait toujours, la pauvre négresse, je la repris, je la caressai encore, et je l’arrosai de mes larmes, m’abandonnant à l’illusion d’un amour maternel qu’excitait plus vivement en moi le sentiment contristé de l’amour filial. Puis, tout-à-coup, j’eus un vertige ; je laissai tomber la poupée par terre, et j’eus d’affreux vomissemens de bile qui effrayèrent beaucoup mes bonnes.

Je ne sais plus ce qui se passa pendant plusieurs jours ; j’eus la rougeole avec une fièvre violente. Je devais l’avoir probablement, mais l’émotion et le chagrin l’avaient hâtée ou rendue plus intense.

Je fus assez dangereusement malade, et une nuit, j’eus une vision qui me tourmenta beaucoup. On avait laissé une lampe brûler dans la chambre où j’étais ; mes deux bonnes dormaient, et j’avais les yeux ouverts et la tête en feu. Il me semble pourtant que mes idées étaient très nettes, et qu’en regardant fixement cette lampe, je me rendais fort bien compte de ce que c’était. Il s’était formé un grand champignon sur la mèche, et la fumée noire qui s’en exhalait dessinait son ombre tremblotante sur le plafond. Tout-à-coup ce lumignon prit une forme distincte, celle d’un petit homme qui dansait au milieu de la flamme. Il s’en détacha peu à peu et se mit à tourner autour avec rapidité, et à mesure qu’il tournait, il grandissait toujours, il arrivait à la taille d’un homme véritable, jusqu’à ce qu’enfin ce fût un géant dont les pas rapides frappaient la terre avec bruit, tandis que sa folle chevelure balayait circulairement le plafond avec la légèreté d’une chauve-souris.

Je fis des cris épouvantables, et l’on vint à moi pour me rassurer ; mais cette apparition revint trois ou quatre fois de suite et dura jusqu’au jour. C’est la seule fois que je me rappelle avoir eu le délire. Si je l’ai eu depuis, je ne m’en suis pas rendu compte, ou je ne m’en souviens pas.

FIN DU TOME QUATRIÈME.

Typographie L. Schnauss.

Errata aux Tomes I à IV.

Tome I page 1 ligne 4 lisez a laissés au lieu de en laissés.

» II » 30 » 1 » à sa mère au lieu de à ma mère.

» » » 52 » 14 » armes au lieu de larmes.

» III » 47 » 12 manque après « femme » le mot « impose. » »

» » 64 » 21 manque après « semaines » le mot « sans. » »

» » 95 » 16 lisez Gare au lieu de Care.

» » » 105 » 6 » frappée au lieu de frappé.

» » » 106 » 18 manque après « est » le mot « à. » »

» » 109 » 15 lisez mots au lieu de mois.

» » » 112 » 7 » dérobe au lieu de déroses.

»