Histoire des doctrines économiques/2-10-1

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CHAPITRE X

L’ÉCLECTISME LIBÉRAL

I

LES AUTEURS DE LA FIN DU XIXe SIÈCLE

En France les doctrines allemandes, plus ou moins imbues d’historisme et de socialisme d’État, ne sont pas parvenues à dominer. Non seulement les théories des lois économiques naturelles et permanentes ont conservé leur prestige : mais avec elles se sont aussi conservées les doctrines libre-échàngistes que les premiers disciples de Jean-Baptiste Say, puis Frédéric Bastiat, avaient soutenues. Les plus importantes revues d’économie politique sont restées fidèles à ces traditionnelles convictions. Si les idées de protection ont repris une notable avance au cours de ces dernières années, c’est dans le monde des affaires et de la politique, beaucoup plus que dans les sphères de la théorie et de l’enseignement[1], quoique l’opportunité pratique de certaines concessions ait été ressentie à peu près partout.

On comprendra combien nous devons être sobre d’appréciations en touchant aux économistes de la seconde moitié du XIXe siècle et surtout aux contemporains : nous croirions cependant être trop incomplet, si nous ne faisions pas sommairement connaître les principaux d’entre eux.

Le Genevois Cherbuliez, s’il appartient déjà à cette période, au moins pour la dernière partie de sa carrière, est encore un classique qui marche dans les traces de Ricardo[2]. En outre de diverses publications de circonstance, parues en 1848 et 1849 et dirigées contre le socialisme, on lui doit un Précis de la science économique et de ses principales applications (1862). C’est un libéral, sans grande originalité, de l’école utilitaire de Bentham, assez profond et assez abstrait pour avoir été du petit nombre des économistes de langue française qui ont traité de la difficile question de la valeur internationale[3].

Nous citerons rapidement M. Courcelle-Seneuil, qui avait professé longtemps l’économie politique au Chili et qui a laissé beaucoup de travaux estimés sur les questions de crédit et de banque, ainsi qu’un Traité théorique et pratique de l’économie politique (1859), un des ouvrages qui distinguent avec le plus de clarté et d’énergie la science et l’art en économie politique[4].

Nous citerons M. de Molinari (né en 1819), très longtemps directeur de la revue mensuelle le Journal des économistes, que MM. Horace Say (fils de Jean-Baptiste Say), Garnier et Guillaumin avaient fondée en 1841. M. de Molinari est un malthusien doctrinaire, ardent partisan des théories libre-échangistes et par moments aussi avocat d’un évolutionnisme moral à travers lequel les principes de la loi naturelle sont exposés à se voir enlever beaucoup trop, et cela au profit d’une théorie des finalités momentanées et contingentes, véritable morale utilitaire[5].

Nous citerons encore M. Léon Say, petit-fils de Jean-Baptiste et fils d’Horace, qui a laissé peu de travaux d’ordre didactique, qui a cependant traduit et vulgarisé l’excellente Théorie des changes étrangers de l’Anglais Goschen, et qui s’est illustré surtout par son œuvre financière[6]. Ami et conseiller de M. Thiers au moment de l’émission des deux grands emprunts de 1871 et 1872, sept fois ministre des finances entre 1872 et 1882, il a pris une part importante à la plus colossale opération de change que l’on ait jamais observée — le paiement de l’indemnité de guerre des cinq milliards.

Nous citerons enfin M. Yves Guyot, ancien député et ancien ministre des travaux publics, auteur de bonnes publications contre les collectivistes, notamment d’une défense de la propriété contre Lafargue[7] et du solide traité la Science économique[8]. Plus cyniquement que personne, M. Yves Guyot a formulé le système de la « morale de la concurrence », d’après lequel la loi de l’intérêt personnel, pratiquée sous un régime absolu de concurrence et de liberté, suffirait beaucoup mieux que toute morale métaphysique ou théologique à révéler et à faire observer les règles du juste et de l’injuste dans les rapports des hommes entre eux[9].

Tous ces auteurs appartiennent délibérément à l’école libre-échangiste, sans aucun tempérament.

M. Paul Leroy-Beaulieu a plus d’originalité et d’indépendance. C’est un esprit modéré et libéral, éclectique plutôt que doctrinaire, observateur très attentif des faits plutôt que constructeur de systèmes brillants et nouveaux. Il est l’adversaire clairvoyant et énergique du socialisme sous toutes ses formes. Écrivain d’une fécondité inépuisable et d’une vaste érudition économique, il a publié de fort nombreux ouvrages que nous ne pourrons tous citer.

L’Essai sur la répartition des richesses et la tendance à une moindre inégalité des conditions a été justement un des plus remarqués[10]. L’intérêt particulier que ce volume présente ici pour nous, ne tient pas seulement à la nature des questions tout actuelles et vivement passionnantes qu’il agite ; ce livre est en même temps, parmi les premiers ouvrages de M. Leroy-Beaulieu, celui qui aborde de plus près des problèmes de pure théorie. D’après lui, la répartition était, de toutes les parties de l’économie politique, celle qui était restée le plus en retard ; et il est convaincu, d’un autre côté, que les richesses, sous le régime actuel du libre travail, vont à une moindre inégalité. Pour la France, cette thèse est d’une incontestable exactitude. M. Leroy-Beaulieu l’appuyait sur des observations fort judicieuses, que les années n’ont fait depuis lors que confirmer. En ce qui concerne les salaires, il maintient une certaine influence du rapport entre les capitaux et la population ; mais il s’attache surtout à montrer l’action qu’exerce la productivité du travail ouvrier, quand cette productivité est modifiée, soit par des conditions naturelles locales, soit par des progrès techniques d’un ordre quelconque. Il faut enfin tenir compte de l’avantage que les lois ou les mœurs donnent à l’une des parties contractantes dans la discussion du contrat de travail. En tout cas, le rapport nécessaire entre la productivité du travail et le salaire de l’ouvrier suffirait pour opposer un obstacle insurmontable à tous les projets d’unification des salaires et de législation internationale du travail[11].

La Colonisation chez les peuples modernes, le Traité de la science des finances, excellent mélange de principes et d’exemples, dans lequel nos procédés actuels de gaspillage financier sont justement critiqués ; le Précis d’économie politique, très court, mais non moins substantiel ; l’État moderne et ses fonctions, œuvre d’actualité où M. Leroy-Beaulieu, tout en combattant très énergiquement le socialisme d’État sous quelque forme et par quelque fissure qu’il pénètre dans nos lois, ne reste pas cependant dans les formules trop étroites d’Adam Smith ou de Bastiat sur le rôle du souverain ; le Collectivisme ou examen critique du nouveau socialisme, travail de ferme et solide polémique dirigé contre Émile de Laveleye, Schæffle, Karl Marx et Henri George ; tous ces ouvrages, non moins que la direction du journal hebdomadaire l’Économiste français, préparaient M. Leroy-Beaulieu à son vaste Traité théorique et pratique d’économie politique, qui restera comme une œuvre durable et qui se recommande beaucoup moins par une exposition de systèmes dans lesquels il n’est pas si facile d’être neuf qu’il n’est dangereux d’être invraisemblable et bizarre, que par une analyse profondément fouillée des mille et mille phénomènes économiques les plus récents de la société contemporaine.

Ce n’est pas cependant que M. Leroy-Beaulieu n’y éclaircisse point d’une manière fort heureuse certains problèmes de pure théorie, tels que ceux de la satiabilité de nos besoins et de la substitution progressive de nos désirs. De moins en moins sans doute on veut d’une chose à mesure qu’on en a davantage ; mais la satisfaction d’un besoin déterminé a pour effet de susciter le besoin et la demande d’objets de nature très différente et d’aider d’autres industries qui les produisent. Une psychologie économique sagement conduite est donc une préparation nécessaire à l’étude de la « loi de compensation », par laquelle seule on peut résoudre la fameuse question des machines[12]. Personne non plus n’a exposé avec plus de force dans l’expression, avec plus de justesse dans les idées et plus d’opportunité dans le choix du moment, l’utilité sociale des grandes fortunes et les avantages généraux dont la constitution des grands profits industriels est ordinairement accompagnée[13]. Ajoutons enfin une heureuse réhabilitation de l’expression « valeur d’usage » et de la distinction qu’Adam Smith, après Aristote, avait voulu faire entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, sans qu’il faille confondre, comme Adam Smith l’avait fait, cette valeur d’usage avec la simple utilité, ou qu’il faille, comme la plupart de ses successeurs, cesser de la nommer[14]. Il est parfaitement vrai, en effet, que dans l’évaluation de mes immeubles au point de vue de l’assurance contre l’incendie et au point de vue du paiement de l’indemnité pour sinistres, je fais justement constater une valeur d’usage qui n’a aucun rapport avec la valeur d’échange, ni avec le, prix. Ce contraste est frappant, entre autres cas, pour les bâtiments d’un domaine rural, lesquels ont facilement une valeur d’usage quintuple de leur valeur d’échange : il l’est également pour des objets auxquels nous tenons par un-intérêt d’affection, comme des portraits de famille ; nous donnerions beaucoup pour ne pas en être privés, mais souvent nous ne trouverions personne qui voulût donner quelque chose pour les avoir, si peu que ce fût.

Nous aimons surtout à reconnaître chez M. Paul Leroy-Baulieu l’hommage intelligent qu’il rend au droit naturel et sa défense énergique de la propriété, sur le double fondement du droit naturel et de l’utilité sociale[15].

Dans sa conception du rôle de l’État, M. Leroy-Beaulieu avait été précédé par M. Alfred Jourdan, doyen de la Faculté de Droit d’Aix et auteur du Rôle de l’État dans l’ordre économique (1882). Avec l’un et l’autre de ces deux auteurs, l’école libérale contemporaine prenait très sagement position contre les sophismes et les menaces des diverses sortes de socialisme. M. Jourdan, toutefois, faisait de la liberté des échanges internationaux une règle essentielle de droit naturel[16], ce qui n’aurait pas dû moins faire que de l’exposera des difficultés pour ainsi dire insurmontables, quand il se serait agi de justifier et d’imposer le rôle de l’État gardien et défenseur de la nationalité, en matière de service militaire par exemple.

Nous serions injuste si dans cette liste, forcément trop rapide, nous ne faisions pas une place à M. Maurice Block (1816-1901), dont nous avons cité si souvent les Progrès de la science économique depuis Adam Smith. La profonde justesse des vues y rivalise ordinairement avec l’inépuisable abondance des matériaux[17].

Chez M. Henri Baudrillart (1821-1892), le souci des questions morales apparaît dans le Manuel d’économie politique (1857) et dans les Rapports de la morale et de l’économie politique (1860), non pas que l’économie politique soit une branche de la morale ou qu’elle en soit subalterne, mais en ce sens que les leçons d’art économique qui se dégagent de la science, appuient généralement, pour le bien des individus et des peuples, les devoirs déjà révélés et imposés par la morale naturelle et religieuse. Son Histoire du luxe public et privé depuis l’antiquité jusqu’à nos jours (1878-1880) est le fruit de patientes recherches. Il n’en est que plus regrettable que sa belle étude historique, morale et descriptive des Populations agricoles de la France soit restée inachevée.

M. Colson, professeur à l’École supérieure des ponts et chaussées, se plaçait plus spécialement au point de vue de son enseignement et des ingénieurs qu’il avait à former : peu de théorie ; quelques rapides aperçus de droit élémentaire ; beaucoup de descriptions économiques et d’applications, particulièrement dans les parties les plus développées de son vaste ouvrage, je veux dire les finances et les travaux publics.

Parmi les économistes libéraux partisans des théories des lois économiques naturelles, est-ce donc qu’un souffle largement chrétien n’a jamais pénétré ? Si l’économie politique est une science, c’est-à-dire si elle découvre et possède des vérités, ne s’est-on pas dit, même après Bastiat, que ces vérités doivent avoir leur place dans l’ordre divin et que les lois qui les coordonnent entre elles, doivent être quelqu’une des innombrables manifestations de l’éternelle Sagesse qui a disposé le monde et qui le gouverne ?

M. de Metz-Noblat a eu cette généreuse conception, avec son modeste volume des Lois économiques, « résumé d’un cours d’économie politique fait à la Faculté de Droit de Nancy[18] ». Lui-même présentait ainsi son but : « 1° montrer aux plus récalcitrants que l’économie politique est bien une science, en exposant dans toute sa rigueur la théorie des lois générales ; 2° désarmer lès hommes d’affaires et les politiques, en leur accordant de prime abord que, dans la pratique, des causes de plus d’une sorte viennent troubler les lois théoriques et en modifier les formules, tandis que des intérêts supérieurs aux intérêts économiques peuvent justifier, voire commander des dérogations artificielles au cours naturel et normal des choses ; 3° avant tout, enlever à l’économie politique le cachet antichrétien dont l’ont affublée les économistes, non pour lui concilier la faveur des catholiques, mais parce que c’est un devoir de dire la vérité[19]. » M. de Metz-Noblat n’a pas cependant l’optimisme de Bastiat, quoiqu’il ait la même foi en la Providence ; il n’a pas non plus là même aversion pour Malthus et Ricardo, dont il accepte bien les lois essentielles sur la population et la rente. Ce qui le garde sur tous ces points contre les entraînements généreux de Bastiat, c’est sa conviction que l’humanité tombée, souffrant d’autre chose que d’un manque de liberté, ne peut pas remonter au bonheur et trouver l’harmonie de tous les intérêts en remontant seulement à la liberté[20].

M. Claudio Jannet (1844-1894), professeur à la Faculté catholique de Droit de Paris, que nous rencontrerons encore tout à l’heure avec l’école de la réforme sociale a laissé une œuvre économique de la plus haute importance, le Capital, la spéculation et la finance au XIXe siècle, vaste étude descriptive, morale et économique des phénomènes et des procédés nouveaux que le développement du commerce, la facilité des communications ; et la vulgarisation des valeurs mobilières ont partout amenés après eux. Il abordait ce travail avec un esprit vraiment éclairé et tout à fait moderne et avec un sens économique des plus judicieux et des plus droits. Son Socialisme d’État (1890) est un recueil intéressant de publications diverses sur les principaux problèmes que les aspirations socialistes ont fait naître, tels que ceux des caisses obligatoires de retraites et d’assurances. M. Claudio Jannet fut un des adversaires les plus déclarés du socialisme chrétien : convaincu que « le socialisme va être la grande hérésie du XXe siècle », comme il se plaisait à le répéter, il ne craignait pas de démasquer et de combattre en face quiconque fournissait des armes à l’erreur ou en facilitait les approches, soit par des peintures dénaturées des faits sociaux, soit par des travestissements imprudents de la vieille morale catholique. Nous pouvons rapprocher de M. Claudio Jannet M. Hubert-Valleroux, président de la Société d’économie sociale de Paris et auteur d’un excellent traité sur le Contrat de travail, où se trouvent nécessairement abordées toutes les questions ouvrières qui passionnent en ce moment l’opinion[21].

M. Charles Périn (1815-1902), professeur d’économie politique à l’Université catholique de Louvain, avait cherché à faire entrer les économistes chrétiens dans une voie toute spiritualiste, bien plus éloignée des sentiers battus[22]. La thèse que la Richesse dans les sociétés chrétiennes (1861) avait dû prouver, c’est que « pour l’ordre matériel comme pour l’ordre moral, rien de grand et de vraiment utile ne peut se faire et ne s’est jamais fait que par le renoncement… Le principe du renoncement est la condition générale de tous les progrès, parce qu’il est la condition première de l’union de l’homme à Dieu…, le principe générateur et conservateur de toute civilisation[23]. » C’est dire que l’ouvrage est une œuvre de haute philosophie, et même de philosophie mystique par plus d’une de ses pages.

Toutefois la démonstration est-elle complète ? Ou bien l’énoncé de la question n’aurait-il point, je ne voudrais pas dire une erreur, mais au moins un sous-entendu sur lequel il faudrait d’abord s’expliquer ?

Il nous semble, quant à nous, qu’une économie politique fondée sur le principe du renoncement ne tient pas un compte suffisant du principe économique et de son application spéciale à la richesse. La production des biens terrestres, en effet, ne se conçoit pas sans une activité intelligente et volontaire qui s’adonne à leur recherche. En soi, sans doute, cette activité n’est qu’une vertu naturelle, heureusement servie par les dons de l’esprit : mais, quelle qu’elle soit, elle ne saurait être aucunement remplacée par une vertu, même surnaturelle, de renoncement. En vain M. Charles Périn considère-t-il celle-ci comme la première et la plus essentielle des forces économiques : il n’en faut pas moins qu’une prudence toute humaine accompagne ou précède ce renoncement ; car il ne pourrait se substituer à elle sans l’éteindre ; bien plus, dans certains cas que M. Périn n’a point dégagés, il risque de la décourager en l’empêchant de voir le but auquel elle doit tendre[24]. Peut-être est-ce à cause d’un affaiblissement de cette vertu tout humaine de prudence, que la prospérité économique et l’essor commercial de la Hollande et de l’Angleterre, après le XVIe siècle, ont contrasté avec le déclin dans lequel tombaient alors des nations Catholiques du midi de l’Europe, où cependant l’esprit de renoncement ne devait point avoir disparu, mais où cette prudence appliquée à l’acquisition et à là conservation des richesses n’avait point gardé la clairvoyance et l’énergie des périodes antérieures.

Les vrais facteurs de la richesse sont le travail et l’épargne : le travail, qui est rendu plus fécond parles capitaux déjà formés, et l’épargne, qui aide à en former d’autres pour l’avenir. Or, il est impossible de croire que l’épargne économique soit la même chose que le renoncement : car, l’épargne ne peut venir qu’après le travail ; elle en suppose les produits ; elle les suppose aussi plus abondants que la consommation ne les exige, tandis que le renoncement se conçoit et se pratique fort bien sans travail de production économique et par conséquent sans produits de ce travail.

Ainsi le renoncement individuel, élevé au niveau d’une vertu, ne peut être un élément de richesse ou de progrès économique qu’à la double condition de ne pas détourner des formes économiques du travail et d’être accompagné ou corrigé par un esprit au moins collectif de capitalisation. Et cette double condition est-elle le corollaire obligé ou naturel du renoncement ? Pas le moins du monde : car le travail peut coexister ou ne pas coexister avec lui, et le renoncement peut fort bien être un renoncement à l’épargne. Précisément les grands ordres monastiques — les Bénédictins, notamment, et les nombreuses communautés qui fleurirent dans les premiers siècles du moyen âge — ne furent des agents actifs de progrès matériels et de capitalisation économique, que parce que les moines qui en faisaient partie, associaient au renoncement individuel le souci du développement, même matériel, de leur institution. C’est alors — mais alors seulement — que l’abstention de consommer laisse intacte la puissance de produire, tout en accroissant d’autant la puissance d’épargner. À un autre point de vue aussi, ces institutions pouvaient avoir, toutes choses égales d’ailleurs, d’autant plus de facilités pour épargner, qu’elles ne se recrutaient que d’adultes, c’est-à-dire de membres tous susceptibles d’être immédiatement des producteurs, et qu’elles échappaient de cette manière aux consommations improductives qui sont, dans les ménages, une nécessité du renouvellement des familles et de l’éducation des nouvelles générations. Combien l’épargne et la capitalisation seraient-elles en effet plus faciles dans un milieu qui ne se verrait naître que des enfants de vingt ans, sans avoir à élever, non seulement ceux qui arriveront à cet âge et qui produiront, mais aussi ceux-là même qui, emportés prématurément par la mort, n’y arriveront pas ! Les communautés religieuses, il est vrai — et nous nous hâtons de le dire — reversent en aumônes et en bienfaits de tout genre, sur toute la société qui les entoure, les avantages économiques qu’elles tirent comme malgré elles de ce mode essentiel de recrutement : pourtant, il n’en appartient pas moins à un économiste de noter et de signaler cette différence.

Mais, envisagé sous d’autres aspects, M. Charles Périn ne se sépare pas autant qu’on pourrait le croire, des économistes classiques ; Il admet par exemple la rente et les lois ricardiennes de la rente, et il le fait même sans isoler cette rente d’avec le loyer des capitaux fixes incorporés — confusion qui dès avant lui avait été répudiée à très juste raison. — Il admet aussi le principe de population de Malthus, qui lui fournit une preuve de la nécessité du célibat religieux. Enfin, il combat très franchement et très heureusement la démocratie chrétienne (ou socialisme chrétien), dans laquelle il voit fort bien un danger non moins qu’une erreur[25].

L’Allemagne avait eu de son côté toute une pléiade d’économistes libéraux, tels que Prince-Smith (1809-1874), qui fonda en 1846 l’Union libre-échangiste de Berlin ; Schulze-Delitsch (1808-1879) dont le nom s’est conservé par la fondation de ses banques ouvrières et qui par elles rivalise avec Raiffeisen, le fondateur des caisses rurales ; puis Michaelis, Wirth, Braun, etc., les uns plus actifs à faire triompher les doctrines libérales dans le régime du travail et du commerce extérieur, les autres, comme Schulze-Delitsch en particulier, consacrés davantage au relèvement de la classe ouvrière par un usage intelligent et raisonné de l’association libre et des sociétés de coopération. Citons encore Soetbeer, si connu par ses travaux historiques et statistiques sur l’or et l’argent comme métaux monétaires.

Dans l’ensemble, ce qui a caractérisé partout les tendances, de l’économie politique, au cours de la dernière génération, c’est, d’une part, une attention plus grande donnée à la succession des institutions et des phénomènes ; d’autre part, une plus vive sollicitude pour les intérêts et les souffrances des classes adonnées aux travaux manuels. Exagérées, ces deux tendances ont abouti ailleurs, la première à l’historisme, et la seconde au socialisme : maintenues au contraire dans de justes limites, elles ont l’amené la science vers l’esprit dont Turgot, Adam Smith et Jean-Baptiste Say avaient voulu l’imprégner ; elles l’ont dépouillée des abus d’une rigidité toute mathématique ; elles l’ont rajeunie, en la dégageant des spéculations uniformes et un peu tristes dans lesquelles Malthus, Ricardo et Stuart Mill s’étaient plu à l’enfermer ; enfin et surtout, elles ont fait germer les semences que la science et l’art économiques portent en eux-mêmes pour l’amélioration des conditions sociales et pour le bien-être du plus grand nombre.

Comme l’a dit avec raison le grand économiste anglais Marshall, « les nouvelles théories ont complété les anciennes ; elles les ont étendues, développées, et parfois corrigées ; elles leur ont donné souvent un autre aspect, en insistant d’une façon différente sur les divers points : mais elles les ont très rarement renversées[26]. » Si Ricardo et Stuart Mill, parmi les grands économistes, ont été les deux qui ont le plus souffert de ces tendances nouvelles, c’est parce qu’ils avaient recouru plus exclusivement que tous les autres à la méthode déductive.

Aussi bien le goût des études d’histoire est-il un des traits caractéristiques de notre XIXe siècle. Il a ramené les esprits à une appréciation plus juste d’un passé mieux connu ; il a préparé cette tardive réhabilitation du moyen âge, à laquelle Victor Hugo et Montalembert avaient ouvert la route ; et transporté dans l’économie politique, il a fait éclore des œuvres durables, au premier rang desquelles nous plaçons les travaux déjà cités de M. le vicomte d’Avenel[27].

L’Angleterre nous a suivis ou précédés dans la même voie, en nous donnant les ouvrages de Thorold Rogers et d’Ashley[28], toutes réserves faites d’ailleurs sur des formules fâcheusement empruntées par eux à l’historisme. Les descriptions des mécanismes sociaux tels qu’il en fonctionne actuellement, n’ont pas été davantage jugées indignes d’étude et d’attention : et c’est ainsi que Bagehot (1826-1877) s’est illustré en initiant le public à la connaissance des procédés et des transformations du marché financier de Londres, par son livre fameux Lombard street ou la Rue des Lombards[29].

Les traditions de l’économie classique étaient alors continuées par Fawcett (1833-1884), professeur à l’Université de Cambridge[30], par Alfred Marshall[31], qui lui succéda dans la même chaire, et par Sidgwick[32]. Ce que M. Marshall apporte de nouveau — au moins les idées sur lesquelles il jette heureusement le plus de lumières — c’est, d’une part, la complexité de nos mobiles d’action et le concours de l’influence éthique mêlée aux calculs de l’intérêt (ce qui sera, du reste, repris par l’école historique allemande) ; d’une autre, le caractère plutôt approximatif que rigoureusement limité des définitions et des formules économiques[33].

C’était aussi le temps où l’Angleterre, pays d’origine du benthamisme et du ricardisme, voyait elle-même un esprit nouveau pénétrer graduellement dans ses chaires et ses écoles. L’idée de la société et des devoirs qui en unissent les membres entre eux, commençait à tenir une plus grande place. Un des initiateurs de ce mouvement avait été Thomas Carlyle (1795-1881), dont les œuvres imagées, souvent pleines d’âpres déclamations et de violentes apostrophes contre le « mammonisme », avaient contribué à faire éclore le « socialisme chrétien » de Maurice Kingsley et de Ludlow[34]. Mais d’autres ont été plus scientifiques. De ce nombre est Arnold Toynbee (1852-1883), professeur d’économie politique au collège de Cambridge[35]. C’est le culte voué à sa mémoire qui a inspiré le nom de Toynbee-Halls, donné aux salles de réunion où le public ouvrier de Londres vient entendre des conférences économiques et morales et s’élever par la fréquentation de jeunes gens d’une culture supérieure. Les Universités populaires de Paris ont essayé de reproduire quelques traits des Toynbee-Halls ; elles ont d’ailleurs incliné sans délai vers la libre-pensée et le socialisme, pour devenir, la plupart du temps, des foyers de propagande antireligieuse et antisociale.

Bref, le côté spéculatif de l’économie politique tendait généralement à être laissé dans l’ombre. C’était l’économie sociale qui prenait le pas sur l’économie politique. Nous ne nous en plaignons nullement, s’il doit en résulter une amélioration pacifique et progressive de la condition des classes inférieures : nous craignons cependant que beaucoup des hommes actuellement adonnés aux études d’économie sociale ne tranchent trop tôt, avec des considérations de sentiment et comme par intuition, certains des problèmes les plus délicats de la science. Il est regrettable qu’ils les ignorent, et l’on ne sait pas même toujours bien si ce n’est pas par orgueil plus encore que par paresse qu’ils se sont décidés à les ignorer.

Pour beaucoup, les considérations politiques et les ambitions électorales exercent une fâcheuse influence et modifient profondément les opinions. On voudrait bien être libéral en économie, non moins qu’économe des finances publiques : mais on n’ose pas combattre augmentation des dépenses publiques et des emprunts de l’État, si c’est en faveur des classes ouvrières que les dépenses publiques augmentent et que le Trésor aspire à être le réservoir unique de l’épargne populaire libre ou contrainte : or, il en est bien ainsi en ce qui touche les projets de loi sur les retraites ouvrières. On n’ose pas défendre davantage les vrais principes en matière d’impôts, lorsque c’est contre les passions populaires et les convoitises socialistes qu’il faudrait lutter pour combattre les formules progressives de taxation et les procédés inquisitoriaux et vexatoires qui menacent de déprécier toujours davantage la propriété foncière et de faire émigrer beaucoup de capitaux à l’étranger. Sur toutes ces questions, que les luttes de partis obscurcissent si aisément, il y a trop peu d’hommes qui gardent, comme M. Leroy-Beaulieu dans l’Économiste français, la franchise de combattre les utopies et les illusions[36].

La liberté du travail — et j’entends la liberté individuelle — est particulièrement en danger. On préconise les ententes collectives discutées et conclues par les syndicats professionnels ; on ne craint pas de demander que les conditions en soient obligatoires pour les minorités dissidentes et même pour les non-syndiqués ; on fait appel au principe de la grève obligatoire. Mais parmi les partisans de ces formules nouvelles, peut-il y en avoir qui se réclament encore des principes profondément individualistes que la Révolution a proclamés et qu’elle avait empruntés pour une large part aux physiocrates ? Il ne devrait pas y en avoir et il y en a cependant ; il n’y a même, ce nous semble, que de ces hommes-là. Nous constatons le non-sens : nous ne nous chargeons point de l’expliquer autrement que par la politique et par l’ambition[37].

Nous n’insistons pas davantage : ce ne serait pas seulement entrer trop tôt dans la discussion des formules du socialisme, ce serait aussi nous égarer à en discuter les procédés.

En attendant, un changement profond s’opérait et continue toujours de s’opérer dans la manière dont les besoins économiques sont satisfaits. Autrefois la vie économique était individuelle pour la totalité : maintenant elle est sociale pour une large part, et cette part tend à s’élargir toujours davantage.

Comment cela ?

On vivait autrefois beaucoup sur son fonds et de son fonds lui-même. Même dans la vie urbaine et pour la partie de la vie rurale que les produits du sol ne suffisaient pas à alimenter ou à pourvoir, on se contentait de recourir, comme simples particuliers, à des échanges que la recherche directe et personnelle des intérêts privés suffisait aussi à provoquer. On ne dépendait guère de l’État ou collectivité que dans l’ordre politique — armée, magistrature, police ; — ou bien si de grandes institutions étaient nécessaires à côté de lui, par exemple, pour renseignement et l’assistance, l’Église y pourvoyait par les œuvres qui avaient jailli de son esprit en dehors de toute idée de lucre, telles que les monastères, les Universités et les fondations innombrables de la charité privée. En un mot, tout le monde vivait beaucoup par ses propres moyens, dans des conditions qui ne sont pas sans analogie avec l’existence actuelle des ménages de la campagne en dehors des agglomérations villageoises, ménages qui ont à s’abreuver, à s’éclairer, à se transporter par leurs propres moyens et qui ne pratiquent guère, en fait de contrats, que ceux de vente et d’achat de produits et ceux de louage de services et de travaux. Les classes élevées de la société étaient jadis elles-mêmes sous ce régime : dans les voyages, par exemple, on se mouvait soi-même, ne dépendant d’autrui que pour l’hospitalité à en recevoir.

Mais les grandes inventions ont introduit progressivement un genre de vie infiniment plus complexe. Leur application exige, en effet, les combinaisons des efforts les plus variés et d’innombrables contrats de tout genre, sans lesquels les découvertes de la science demeureraient le plus souvent stériles et sans lesquels, par conséquent, nos besoins ne pourraient trouver, même avec ces découvertes, que peu de satisfaction. Ainsi l’éclairage, les transports de marchandises, les voyages, les communications de la pensée impliquent, avec tous nos moyens actuels, de puissantes organisations qui excluent toute comparaison entre les modes anciens et les modes nouveaux de l’existence économique. Nous dépendons infiniment plus les uns des autres. Nous ne pourrions plus vivre, à ce qu’il nous semble, si des milliers de contrats, pour la constitution ou le fonctionnement de quelque outillage colossal, n’avaient pas été passés avant nous et en dehors de nous.

Voilà en quel sens la vie économique, de domestique ou individuelle qu’elle était autrefois, est devenue maintenant une vie sociale ; et à ce propos l’on peut remarquer que les économistes sont généralement restés trop étrangers à l’observation et à l’étude de cette révolution, au cours de laquelle un si grand nombre de besoins ont passé de la phase des satisfactions privées à un régime de satisfactions collectives.

Le cadre des anciennes associations est donc devenu d’une insuffisance manifeste. On a bien gardé les sociétés de personnes, mais il a fallu tout au moins créer et multiplier les sociétés de capitaux. Et alors se présentait aussi une option nécessaire entre deux systèmes opposés : d’une part, les grandes Compagnies anonymes ; de l’autre, l’étatisation sous ses diverses formes, y compris par conséquent la municipalisation.

Autrefois l’État seul était assez fort pour le peu qu’il pouvait y avoir de travaux de ce genre a exécuter ou à assurer : tels jadis les canaux d’irrigation des Maures en Andalousie ou dans les plaines de Valence ; mais alors, les cas où cette nécessité se présentait, étaient trop peu nombreux pour que l’initiative individuelle en fût compromise. C’est ce domaine qui s’est depuis lors infiniment agrandi. Routes et chemins de fer, tramways, gaz et éclairage électrique, distribution d’eau dans les ménages et de force dans les ateliers, postes, télégraphes, téléphones, tout cela et bien d’autres choses encore soulèvent le même problème.

Est-ce donc encore par la liberté qu’il doit être résolu le plus généralement, et par conséquent par la recherche de l’intérêt privé au sein d’associations toujours facultatives ? C’est pour cette solution que nous tenons, mais non sans reconnaître que les circonstances ont donné au socialisme tout à la fois des arguments pour ses discussions et des procédés pour son avènement.

  1. Le Cours d’économie politique de M. Cauwès, professeur à la Faculté de Droit de Paris (voir 3e édition, t. II, pp. 480 et s.), est un des rares ouvrages généraux de doctrine connus nettement dans un sens protectionniste.
  2. Cherbuliez (1797-1869) occupa à Genève la chaire de droit public qui avait été confiée à Rossi, se fixa ensuite à Paris, fut naturalisé Français et retourna en Suisse pour professer l’économie politique au Polytechnicon de Zurich.
  3. Voyez supra, p. 397. — Nous avions cité dans nos Éléments d’économie politique (2e édition, p. 507) l’explication de la rente absolue que donnait Cherbuliez (Précis de la science économique, t. I, p. 489).
  4. Courcelle-Seneuil (1813-1893), originaire de la Dordogne, fut journaliste, puis industriel en Limousin avant 1848. La République l’improvisa alors Directeur général de l’Enregistrement, poste qu’il occupa peu de temps. Ses sentiments politiques l’amenèrent ensuite à quitter la France, et ce fut dans ces conditions qu’il accepta de professer l’économie politique à l’École de Droit de Santiago du Chili. De retour en France en 1858, il fut nommé conseiller d’État en 1879.
  5. Voyez surtout en ce sens la Morale économique (1888) et la Viriculture (1897).
  6. Léon Say (1826-1896), député ou sénateur depuis 1871 jusqu’à sa mort, ambassadeur à Londres en 1880, président du Sénat de 1880 à 1882.
  7. La Propriété, origine et évolution, thèse communiste, par Paul Lafargue ; Réfutation, par Yves Guyot (1895).
  8. La Science économique, 3e édition entièrement refondue, 1907.
  9. La Morale de la concurrence, publiée dans la Nouvelle revue, n° du 1er janvier 1896. — « Où trouver un ressort moral ?… demande M. Yves Guyot. La religion ! vous disent les uns. Et laquelle ? Le brahmanisme, le christianisme ou l’islam ? Laquelle a donc supprimé les crimes de l’humanité ?… La métaphysique ? Nos philosophes plus ou moins éclectiques n’auraient pas tant, parlé du devoir, si sa conception avait été évidente… Au lieu de croire qu’on peut forger le ressort moral avec des mots vides, des conceptions subjectives, je soutiens qu’il a pris place dans la civilisation moderne depuis un siècle et demi à peu près… La conception libre-échangiste produit un surcroît d’énergie, d’action pour l’individu, de bienveillance, de confiance et de solidarité à l’égard de l’humanité tout entière. Elle inspire la pratique des vertus morales lès plus hautes, même de celles qui paraissent le plus inaccessibles… Dans les civilisations basées sur la science, sur la production et l’échange, le grand ressort moral est la concurrence économique » (Op. cit.). Mais la libre concurrence ne se conçoit qu’en matière industrielle et commerciale : par conséquent, quand même on admettrait qu’elle suffît à inspirer dans les affaires la probité la plus rigide, on ne voit aucunement comment son influence commanderait les devoirs des parents, des enfants et généralement toutes les vertus domestiques, sans parler des devoirs envers soi et de beaucoup d’autres encore. — C’est le benthamisme parvenu à sa dernière et plus brutale expression, « Dans une société individualiste, dit ailleurs M. Yves Guyot, l’homme n’est plus un moyen, mais son propre but à lui… En dépit des apparences contraires, le grand effort du XIXe siècle est de substituer la civilisation scientifique et productive à là civilisation sacerdotale et militaire… Le progrès est en raison directe de l’action de l’homme sur les choses, et en raison inverse de l’action coercitive de l’homme sur l’homme » (Critérium du progrès, dans le Journal des Économistes, n° du 15 décembre 1899, pp. 331-332). Mais si l’individu est son propre but à lui, comment obtiendra-t-on autre chose que le déchaînement de l’égoïsme ? Et pourtant M. Yves Guyot ne veut pas même d’une conception théologique et métaphysique du devoir !
  10. 1re édition, 1881.
  11. Comparez, dans l’Ouvrier américain de M. Levasseur, 1898, t. I, les causes des salaires élevés, en Amérique. Elles y sont, d’après lui : 1° la productivité du travail ; 2° le standard of life élevé que cette productivité lui a permis de se faire. C’est le désir de conserver ce salaire et ce standard of life, qui rend l’ouvrier américain protectionniste.
  12. Traité théorique et pratique d’économie politique, 2e éd., 1896, t. III, p. 44.
  13. Op. cit., t. IV, pp. 282 et s. (Voyez tout le chapitre : « La fonction sociale de la fortune » ) ; et t. II, pp. 194 et s.
  14. « La valeur d’usage est l’importance qu’une personne attache à la possession d’un objet déterminé, et elle représente la quantité d’autres objets qu’elle serait disposée à abandonner pour l’acquisition de l’objet précis qu’elle a en vue : elle est absolument subjective. La valeur en échange est la faculté qu’a réellement un objet de s’échanger contre une certaine quantité d’autres objets : elle comporte le concours d’au moins deux volontés et renferme en général un élément objectif » (Op. cit., 2e éd., t. III, p. 24).
  15. « Il ne faut pas confondre, dit-il, ces deux idées distinctes : la garantie de la loi et la création par la loi… La loi ne crée aucun droit ; elle sanctionne et définit les droits existants ; ceux-ci naissent spontanément. La loi n’est jamais antérieure à un droit ; elle lui est toujours postérieure, de même que l’a grammaire, le dictionnaire et la syntaxe sont postérieurs au langage » (Traité théorique et pratique, t. I, pp. 546-547). — Et ailleurs : « La propriété, dit-il, est un fait instinctif antérieur à là réflexion, comme tout ce qui est essentiel à l’homme, comme le langage, comme la constitution des sociétés, comme l’établissement de la famille et de la patrie… Ce sont les lois de la matière, aussi bien que les lois de l’esprit humain, qui imposent la propriété comme le mode le seul efficace et lé seul praticable de l’exploitation du globe… La propriété ne confère pas au propriétaire la plénitude du résultat utile de la chose sur laquelle elle porte ; elle ne lui en attribue qu’une partie et en général une faible partie. Dans les fruits de tout bien approprié, il y a une part sociale qui dépasse de beaucoup celle qui échoit définitivement au propriétaire. Dans les pays les mieux cultivés, le propriétaire ne perçoit guère comme fermage absolument net que le quart, le cinquième ou le sixième du produit brut, le reste s’en allant en salaires, en engrais, en instruments de travail, en frais de toutes sortes, en impôts, en réparations, en assurances… Et qui oserait soutenir que toutes les installations faites par les propriétaires fonciers, tous les capitaux incorporés au sol depuis que la terre est propriété privée, tout le surcroît d’attention et d’efforts qui résultent de l’organisation propriétaire, n’aient pas augmenté la production agricole d’un sixième ?… Donc, non seulement le régime de la propriété privée n’est pas onéreux aux consommateurs non propriétaires, mais il leur est considérablement profitable » (Op. cit., t. I, pp. 538, 540, 566-569). — Nous recommandons tout particulièrement la discussion de l’unearned increment contre Stuart Mill (Op. cit., t. I, pp. 731 et s.) et Thorold Rogers (Ibid., pp. 760 et s.).
  16. Jourdan, op. cit., ch. xiii, pp. 192 et s. — Le Cours analytique d’économie politique du même auteur se recommande par la clarté de l’exposition.
  17. 1re éd., 1890 ; — 2e éd., 1896.
  18. 1re édition, 1867 ; — 2e édition, avec préface de Claudio Jannet, 1880.
  19. Op. cit., 2e éd., pp. xliii-xliv. — Il est incontestable que l’économie politique mal comprise ou radicalement ignorée a été souvent calomniée par d’excellents catholiques, comme étant inconciliable avec la morale chrétienne et comme ayant engendré le socialisme. C’est le mot de Donoso Cortès disant au Parlement espagnol (30 janvier 1850) : « Le socialisme est fils de l’économie politique, comme le vipéreau de la vipère, lequel, à peiné né, dévore celle qui vient de lui donner la vie » (Œuvres, tr. fr, 1862, 1.1, p. 386). Cette thèse revient constamment sous la plume des catholiques sociaux. Nous estimons, quant à nous, que la question est mal posée. Démontrez, si vous pouvez, que l’économie politique est une prétendue science qui n’a découvert que des erreurs, et alors nous vous l’abandonnerons ; mais si elle est une science véritable, s’il faut tenir pour exactes des relations qu’elle découvre ou des propositions qu’elle formule, nous ne pouvons pas admettre l’antagonisme prétendu de la vérité scientifique et de la vérité religieuse, parce que la contradiction de deux vérités serait un monstre logique dont la simple hypothèse révolte le bon sens.
  20. « En y regardant de plus près, dit-il, les publicistes catholiques eussent reconnu que, loin d’être en contradiction avec l’esprit de l’Évangile, l’économie politique en prouve à sa manière l’origine divine. Elle montre, en effet, que les institutions et la discipline de l’Église sont parfaitement conformes aux principes établis par une science toute moderne (allusion au principe de population de Malthus) ; que, même sur les questions de l’ordre purement matériel, la religion a toujours donné aux fidèles les conseils et les préceptes les plus propres à assurer le bien public ; et qu’enfin, par la pratique des vertus chrétiennes, toutes les questions économiques intéressant l’humanité reçoivent, de fait, la solution la plus favorable aux faibles et aux malheureux » (Lois économiques, préface, p. xxxix).
  21. Contrat de travail, 1895. — Les aspirations de cette école se trouvent heureusement présentées, sous une forme élégante, bien éloignée de toute recherche scientifique, dans les ouvrages de M. le comte d’Haussonville, Misère et remèdes, 1886 ; Socialisme et charité, 1895 ; Salaires et misère de femmes, 1900 ; Assistance publique et bienfaisance privée, 1901.
  22. En outre de la Richesse dans les sociétés chrétiennes, il faut citer du même auteur les Lois de la société chrétienne, 1875 ; les Doctrines économiques depuis un siècle, 1880. — Nous n’avons pu nous inspirer de ce dernier ouvrage qui, ne donnant pas de références aux auteurs, nous semblait aussi rédigé surtout d’après des opinions préconçues.
  23. Richesse dans les sociétés chrétiennes, avant-propos ; — item, p. 175 et sommaire du ch. xii, 1. I.
  24. Voyez Schatz, l’Individualisme, p. 396.
  25. Voir en ce sens, parmi les œuvres de M. Périn, le Socialisme chrétien (1879), le Salaire d’après l’Encyclique (1891) et de nombreux passages de ses Premiers principes d’économie politique (1895), entre autres pp. 49, 130, etc., de ce dernier ouvrage.
  26. A. Marshall, Principes d’économie politique, tr. fr., t. I, 1907, p. 1.
  27. Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis l’an 1800 jusqu’à 1800, 1894 ; — La fortune privée à travers sept siècles, 1895.
  28. Ashley, English economic history and theory ; — Thorold Rogers, Histoire de l’agriculture et des prix ; Histoire du travail et des salaires en Angleterre depuis le XIIIe siècle ; Interprétation économique de l’histoire.
  29. Sur Bagehot, voyez Price, History of political economy in England, ch. vi.
  30. Free trade and protection, 1878 ; — Manual of political economy, 1883, etc.
  31. Principles of economics, 1890, etc. — La traduction, par M. Sauvaire Jourdan, est en cours de publication.
  32. Principles of political economy, 1883.
  33. Voyez par exemple la discussion sûr le point de savoir si la terre est un capital ou un agent naturel (Op. cit., pp. 291 et s.).
  34. Voyez plus bas, 1. IV, ch. v. — Carlyle, On Chartism, 1840 ; Past and present, 1843. — Sur Carlyle, voyez entre autres Werner Sombart, le Socialisme et le mouvement social au XIXe siècle, 1898, pp. 54 et s. ; — Verhaegen, Socialistes anglais, 1898, pp. 30 et s. ; — Métin, le Socialisme en Angleterre, 1897, pp. 71 et s.
  35. Voyez Toynbee, Lectures on the industrial revolution in England, 1884 ; — Price, History of political economy in England, ch. viii, pp. 183 et s. — Toynbee présente-t-il une valeur scientifique ? Voici comment le juge M. Cossa, dans son Histoire des doctrines économiques (tr. fr., pp. 353-354) : « Toynbee se déclare radical et socialiste : mais il demande la réalisation de la justice ; il exalte le self-help, la coopération, l’initiative industrielle, le respect de la propriété privée ; il répudie le matérialisme. Ces contradictions dans le domaine de l’art économique ne doivent pas nous surprendre chez un auteur qui appelle, dans une de ses leçons, l’œuvre de Ricardo une imposture intellectuelle, alors que dans une autre il déclare qu’elle a besoin seulement de quelques corrections et d’une forme plus rigoureusement scientifique. »
  36. M. Bourguin, par exemple, dans les Systèmes socialistes et l’évolution économique (1903), croit trop résoudre le problème de la liberté par une évolution qui commencerait à nous placer à mi-chemin entre la liberté et le socialisme.
  37. On peut voir sur ce point le Fédéralisme économique, de J. Paul-Boncour, Paris, 1900, avec préface de M. Waldeck-Rousseau (voyez particulièrement, pp. 47 et s., pp. ; 86 et s.). — Suivant l’auteur, l’individualisme proclamé en 1791 était seulement un procédé de destruction, mais non un principe : depuis lors aussi, il y a eu une double « dégénérescence », soit « provenant de la différence de régime entre le groupement ouvrier et les autres » (pp. 62 et s.), soit « provenant de l’évolution économique » (pp. 75 et s.). Mais la vraie liberté du travail implique, d’après M. Paul-Boncour, l’absorption de l’individu au sein de son groupe professionnel et l’anéantissement de son individualité économique : et tout cela était dans les principes de 1789, où personne ne l’y voyait, ni ne croyait l’y avoir mis, tout au contraire. Comprenne qui pourra !