Histoire des doctrines économiques/2-10-2

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II

LES FORMES ACTUELLES DU PROBLÈME DE LA POPULATION

Le problème de la population a particulièrement intéressé les contemporains, frappés qu’ils étaient d’un déclin général de la natalité et de ce que l’on commençait à appeler la « dépopulation de la France », et inclinés par cela, même à douter de la légitimité des inquiétudes que Malthus avait eues d’une croissance indéfinie de l’humanité. Mais ceci nous amène à revenir quelque peu eh arrière, pour discuter deux explications d’apparence scientifique qui ont été proposées.

La thèse physiologique de Malthus prise à part, celle d’une croissance illimitée et toujours aussi rapide de la population, a été d’abord l’objet de fort vives attaques. Le premier adversaire que Malthus ait rencontré sur ce terrain, est un auteur dramatique anglais, Doubleday, (1790-1870), qui écrivit, en 1841, The true law of population shown to be connected with the food of the people[1]. La théorie de Doubleday, c’est que la fécondité augmente naturellement avec une alimentation plus maigre (ou avec la déplétion), qu’elle diminue au contraire avec une alimentation plus substantielle (ou avec la réplétion) ; d’où cette conséquence, qu’un peuple riche et civilisé aurait une tendance naturelle à une stérilité relative.

Doubleday, qui, faute de traducteur, a été peu connu en France et que les Anglais ont laissé dans l’oubli parce qu’il s’attaquait — très courtoisement d’ailleurs et presque sans le dire — à la gloire de Malthus, vaut mieux, à tout prendre, que le mépris dans lequel il est tombé.

Si le principe de Malthus est vrai, se dit-il, et si la population a une tendance irrésistible à se presser à la limite des subsistances, comment se fait-il que les funestes conséquences de cette loi naturelle n’aient pas été ressenties partout et toujours ? Eh bien, non : l’expérience historique et l’analyse intérieure des groupes sociaux révèlent une loi toute différente. C’est que, dans chaque espèce de tous les règnes végétal, animal ou humain, les dangers qui menacent une espèce, provoquent un effort correspondant pour la préservation de la vie : l’espèce en devient donc plus fertile ou plus féconde, et ainsi, puisque le danger qui agit le plus en cet ordre de faits, est le danger provenant du manque d’aliments, il en résulte que l’état dépléthorique est favorable à l’accroissement, et que l’état pléthorique est funeste au contraire à la fécondité. D’où cette conséquence, que dans toute société les classes aisées et bien nourries vont en s’éteignant — c’est-à-dire qu’elles ne se renouvellent pas par elles-mêmes — et que les classes pauvres sont au contraire une pépinière féconde de vies humaines ; de là encore cette conséquence, que le mouvement général de toute société est commandé par l’importance proportionnelle de ces deux mouvements intérieurs en sens contraire[2].

Doubleday apporte un assez grand nombre d’exemples : les uns tirés de l’ensemble d’une population, tels que lui en fournissent la prolificité de L’Irlande misérable, la stérilité de la Grèce ancienne sous la paix romaine, et l’essor remarquablement rapide de toutes les populations après les famines et les grandes épidémies[3] ; les autres, tirés de l’étude particulière d’un groupe social déterminé comme les pairs et baronnets d’Angleterre, les bourgeois de Berne et de Newcastle, etc., les patriciens et les sénateurs de Rome suivant la remarque de Tacite, etc.[4]. Doubleday explique encore par là que dans les deux derniers siècles de la République et sous les Césars Rome ait vu les ingénus diminuer de nombre absolu, tandis que les esclaves et les affranchis se multipliaient d’une manière exclusive. Trop souvent cependant on doit critiquer dans Doubleday la confusion entre le taux de la natalité et la densité de la population, car ce sont là deux faits bien distincts : ainsi tous ses raisonnements sur la France, sur la Russie et les autres pays vus dans leur-ensemble ne jettent aucune lumière sur la question.

Mais la moindre natalité des classes les plus riches d’une population nous paraît bien un fait incontestable et tout à fait actuel, lorsque l’on compare, à Paris par exemple ou à Berlin, les quartiers riches et les quartiers pauvres d’une même ville. Cette vérité ressort lors même que l’on tient compte, d’une part, de ce que la proportion des célibataires est plus élevée dans les quartiers riches, par suite des exigences de la domesticité ; d’autre part, de ce que cette population riche, recensée au printemps, c’est-à-dire dans une saison de l’année où elle habite la capitale, et allant ensuite en province, ne devrait figurer à cet égard dans la population urbaine qu’au prorata de ses jours moyens de présence dans la ville. Quoi qu’il en soit de ces très légères corrections, le phénomène d’une natalité moindre explique seul l’extinction des anciennes familles nobles et bourgeoises. L’Observation en a été faite bien souvent. Carey s’est longuement étendu sur ce phénomène[5]. Roscher a produit de nombreux faits à l’appui de la même opinion[6]. Adam Smith lui-même s’était déjà exprimé ainsi : « La stérilité, qui est si fréquente chez les femmes du grand monde, est extrêmement rare parmi celles d’une condition inférieure. Dans le beau sexe, le luxe qui enflamme peut-être la passion pour les jouissances, semble toujours affaiblir et souvent détruire les facultés de la génération[7]. » L’universalité de ce phénomène, dans tous les temps et tous les lieux, ne permet pas non plus de l’attribuer, comme on le fait ordinairement, à des pratiques néo-malthusiennes plus répandues qu’elles ne seraient nulle part ailleurs. On peut d’autant moins se livrer à ces conjectures que ce phénomène de l’extinction de la famille est spécial aux milieux dans lesquels le souci des traditions, des titres et du nom fait désirer le plus vivement une progéniture qui les continue.

Sur tous ces points là il faut reconnaître, après Doubleday, que Malthus était incomplet, en ne se préoccupant que de l’accroissement général d’une population et en ne pénétrant pas dans l’analyse des mouvements relatifs qui s’accomplissent au sein de cette masse.

Ce n’est pas tout. Plus optimiste et plus chrétien que Malthus, Doubleday voit dans la loi qu’il proclame une manifestation de la sagesse du Créateur, qui, par des voies naturelles et régulières, a voulu que les peuples pussent lutter contre les épreuves, se relever après les fléaux, être préservés de l’influence corruptrice de la richesse et présenter enfin, dans leur composition intérieure, un mouvement sans cesse ascendant de familles qui grandissent, qui jouissent des biens de ce monde et qui bientôt disparaissent en les abandonnant alors à d’autres familles, élevées à leur tour par le travail et les vertus domestiques[8]. Il est impossible de méconnaître ici les vues remarquablement profondes de Doubleday, qui dans le renouvellement incessant des aristocraties et des fortunes reconnaît et admire une loi providentielle due à l’éternelle sagesse du Créateur[9].

Que l’effet naturel de la richesse et du bien-être soit de diminuer la natalité — et cela, par conséquent, indépendamment de toute volonté — voilà une thèse qui, complètement insoupçonnée de Malthus, a recueilli après lui des adhérents de plus en plus nombreux. Mais, parmi les causes étrangères à la volonté, quelle serait cette cause purement physiologique qui produirait ce résultat ? Est-il vrai que ce soit, comme le voulait Doubleday, un effet de la déplétion et de la réplétion ?

Pas tout à fait, répond-on d’ordinaire, et c’est ici qu’intervient la théorie de Spencer, beaucoup plus répandue maintenant que les autres et devenue pour ainsi dire dominante.

Suivant nombre d’auteurs, en effet, l’activité génésique est en raison inverse de l’activité cérébrale, d’où il suit que l’instruction est directement contraire à la population. Cette loi, dit-on, aurait été formulée déjà par Darwin et par Spencer ; mise spécialement en lumière par Patrick Geddes[10], elle est professée par M. Charles Gide[11] et chaudement soutenue par M. Nitti[12]. Ce dernier s’exprime en ces termes : « La vraie règle est celle que Doubleday a entrevue, que Darwin a perfectionnée et que Spencer a formulée, à savoir que la genèse est en raison inverse de l’individualisation. De même que l’homme, étant l’être dont l’individualité est la plus forte, est le moins fécond, ainsi les sociétés qui atteignent le développement le plus élevé sont les moins fécondes, tout cela d’une manière spontanée, en vertu de causes à la fois biologiques et psychiques, mais non volontaires[13]. »

On reproduit en ce sens l’argument déjà connu de l’extinction des familles riches ou aisées ; on ajoute que beaucoup de grands hommes — Pitt, Fox et Wellington en Angleterre, Napoléon en France, par exemple — n’ont pas eu d’enfants, ce qui démontrerait la stérilité du génie ; enfin on invoque le phénomène du déclin actuel de la natalité, très marqué en France et de plus en plus sensible, quoique faible encore, dans les autres pays civilisés.

Nous ne nous arrêtons pas sur la stérilité individuelle de quelques hommes de génie : des exemples en trop petit nombre, combattus par d’autres exemples contraires tels que ceux de Charlemagne, de saint Louis, de Dante, de Racine et de Ferdinand de Lesseps, ne sont pas des arguments scientifiques.

En tout cas, les explications physiologiques de Doubleday et de Spencer — quoique nous tenions pour exacte la loi de Doubleday — sont notoirement insuffisantes pour l’ensemble d’une nation. Les effets d’une moindre natalité des classes riches et d’une extinction rapide des familles nobles et bourgeoises ont été certainement exagérés dans leur portée générale ; car leur influence est nulle ou presque nulle sur un pays pris en masse, à raison de la très faible proportion que ces familles y représentent sur l’ensemble de tous ses habitants. La mollesse de la vie a bien une action naturellement déprimante : mais, outre que cette mollesse n’est point un phénomène universel, il est certain que pour la France le déclin de la natalité se constate dans des régions où les habitudes moyennes de l’existence n’ont pas subi de changement appréciable. Quant à la diffusion de l’instruction primaire — beaucoup moindre qu’on affecte de le croire, car l’on trouve au moins autant d’illettrés qu’il y a vingt ans, et même un peu plus parmi les jeunes gens qui entrent à la caserne — elle ne nous a aucunement transformés en hommes de génie, ni même en intellectuels, déshabitués des efforts musculaires et de la vie du travail[14]. Il faut donc chercher ailleurs la raison de la coïncidence entre la récente stérilité de la France, d’une part, et d’autre part son état économique et social contemporain. Ce n’est pas tout, et il faut regarder aussi hors de nos frontières.

Nous arrivons ainsi au phénomène de la diminution de la natalité chez tous les peuples civilisés, avec ce caractère essentiel que le déclin, en France, remonte à une date beaucoup plus ancienne et qu’il est beaucoup plus marqué. En France, le coefficient de natalité (ou nombre de naissances par mille habitants et par an) était par année moyenne :

De 1806 à 1815 de 31,3
De 1816 à 1830 de 31,2
…………………
De 1871 à 1880 de 25,4
…………………
De 1904 à 1906 de 20,7
et en 1907 il tombe à 19,7.

Pendant ce temps les naissances illégitimes sont en augmentation assez sensible : mais l’on constate d’autre part un léger accroissement du chiffre des mariages, quoiqu’il faille, sur ce dernier point, se défier de l’illusion que peut donner la polygamie successive introduite dans nos lois et bientôt, hélas ! dans nos mœurs par le divorce.

Un déclin analogue est observé — quoique tout récemment peut-on dire — dans les autres nations de l’Europe. Toutes cependant sont encore beaucoup plus fécondes que la France, et la plupart le sont aussi, même à l’heure actuelle, sensiblement plus que la France ne l’était il y a un siècle.

Entre les deux périodes 1877-1879 et 1904-1906, le coefficient de natalité a passé :

En Hongrie de 44,0 à 36,3
En Allemagne de 39,3 à 34,0
En Autriche de 38,8 à 34,8
En Italie de 37,0 à 32,3
En Hollande de 36,4 à 30,9
En Angleterre 35,4 à 27,4
En Belgique de 31,8 à 26,3
En Suisse de 31,3 à 27,5
En Suède de 30,3 à 25.7[15].

Quelle peut-être l’explication de ce phénomène général, qui a fait dire à M. Paul Leroy-Beaulieu que « la décroissance de la natalité est une loi de la civilisation » ? Et surtout quelle est la part qui doit y être faite à l’action libre d’une volonté moralement responsable ?

Comme causes d’ordre physiologique, on conçoit :

1° Un affaiblissement de l’instinct de reproduction : mais les progrès de la débauche et la multiplication des crimes dits passionnels ne permettent pas que l’on s’arrête à cette conjecture ;

2° L’infécondité involontaire et naturelle, qui apparaît plus soutenable. Nous venons cependant de nous en expliquer en ce qui concerne les lois de Spencer et de Doubleday, qui, capables — la seconde au moins — d’influer sur le renouvellement des aristocraties, sont cependant insuffisantes pour expliquer le déclin général de la natalité dans la masse d’une nation. M. Paul Leroy-Beaulieu également, tout en admettant « une part de vérité » dans la loi de Spencer, ne lui attribue, pas une portée pratique aussi vaste qu’il faudrait le supposer ici[16].

Ces deux explications une fois écartées, il s’agit de savoir si, les faits ont vraiment renversé la thèse économique de Malthus. Il nous effrayait avec le danger d’un repeuplement contre lequel des moyens répressifs ou préventifs étaient nécessaires : et c’est au contraire à très juste titre que nous nous effrayons maintenant du danger d’une dépopulation. Y a-t-il là un démenti que l’histoire ait donné à Malthus ?

Eh bien, nous ne le pensons pas : car celui-ci raisonnait dans l’hypothèse d’une société qui obéirait à la loi de la moralité conjugale, tandis que notre société contemporaine, ainsi que nous l’établirons tout à l’heure, s’en est au contraire affranchie[17].

Selon M. Cauderlier, l’équilibre nécessaire et naturel des vies humaines et des ressources est obtenu directement et immédiatement par l’action que le sentiment de ce rapport exerce sur les mariages et les naissances. Les mouvements de la population sont, ainsi ramenés à une « cause unique qui agit en tout temps et en tout lieu[18] »… « Il n’y a point de place pour la volonté de l’homme », dit-il, et, celle-ci peut seulement « agir indirectement sur la population, en agissant directement sur les deux termes ressources et besoins, c’est-à-dire en augmentant ou diminuant les ressources et en diminuant ou augmentant les besoins[19]. » Ici, besoin est pris comme synonyme d’un désir quelconque de la volonté, même se portant vers les jouissances les plus superflues ou les plus futiles.

M. Paul Leroy-Beaulieu et l’immense majorité des économistes contemporains considèrent le phénomène de cette moindre natalité comme un effet tout naturel de l’aisance et du développement des idées et des mœurs démocratiques[20]. À ce phénomène, M. Arsène Dumont a donné un nom qui demeure : il a inventé le néologisme « la capillarité sociale[21] ». La capillarité sociale, c’est le désir de l’ascension, et elle tient au contraste de l’égalité politique, qui permet de tout espérer, avec l’inégalité économique, que l’on aspire à faire cesser.

Reste seulement à savoir par quels procédés cette capillarité sociale va se manifester et agir. À notre connaissance, aucun économiste libéral ne s’en est expliqué ; aucun non plus n’a voulu se prononcer sur le caractère licite ou immoral des procédés effectifs qui seraient employés. Sous l’empire des « idées démocratiques », du « développement de l’aisance et du bien-être » — si nous employons ici les termes mêmes de M. Paul Leroy-Beaulieu — on veut avoir moins d’enfants pour avoir soi-même moins de peines et pour faire ou laisser après soi des enfants plus riches. Soit : mais comment s’y prend-on ? Par la continence dans le mariage ? Par l’onanisme et les fraudes conjugales contre la loi naturelle ? Par l’avortement même ? Telles sont les questions qui ne sont nulle part envisagées, pas plus que la question de la moralité intrinsèque de ces actes très divers. Quant à nous, nous restons convaincu que la continence n’existe pas, que les fraudes sont le moyen usuel et que les avortements sont eux-mêmes fort nombreux[22]. Le déclin de l’esprit religieux est pour une part immense dans ce suicide national.

Par tout ce qui précède, on explique ainsi fort bien que le mal soit infiniment plus grand en France que dans d’autres pays aussi riches, aussi instruits et non moins civilisés que le nôtre ; on explique fort bien que des milieux intellectuels, mais très moraux et très religieux, comme la bourgeoisie lyonnaise, donnent des exemples persistants de fécondité, en luttant contre la loi de Doubleday par tout ce qui constitue la santé morale des sociétés[23] ; on explique fort bien aussi que la France rurale présente, d’une région à une autre, des coefficients de natalité qui varient du simple au triple ; nous expliquerions fort bien, enfin, que telles et telles communes, que nous pouvons citer dans la région lyonnaise, aient vu, en l’espace de quatre-vingts ans, leur coefficient de natalité tomber de 40 et 45 ‰ à 15 et 18 ‰, tandis que le genre de vie et l’alimentation moyenne n’y subissaient que des changements insignifiants, si l’on voulait invoquer la loi de Doubleday, et tandis que le niveau intellectuel moyen n’y montrait aucune hausse appréciable, si l’on voulait invoquer celle de Spencer.

Le mal est donc presque tout entier dans la dépravation de la volonté. Des causes économiques ont pu contribuer à égarer cette volonté, mais il ne faut pas confondre avec la volonté ce qui lui est le motif de vouloir. Les causes déterminantes de ce vouloir sont aussi beaucoup plus morales qu’économiques et sociales.

C’est sans doute ce progrès du néo-matlhusianisme qui résout l’une des énigmes de la démographie contemporaine. Pourquoi, en France, la proportion des sexes va-t-elle en se modifiant parmi les naissances légitimes, tandis qu’elle demeure inchangée parmi les naissances illégitimes ?

Voici les faits. Prenons pour termes de comparaison, d’une part, la période 1881-1883 choisie au hasard, d’une autre, la période la dernière connue 1904-1906. Contre 1.000 filles, la période 1881-1883 donnait en naissances légitimes la moyenne de 1.050 garçons[24] ; en naissances naturelles, la moyenne de 1.032 garçons. Il y avait donc — et c’est, du reste le fait normal — une supériorité beaucoup plus grande de garçons parmi les naissances légitimes. Étant donnée l’influence du jeune âge de la femme sur le sexe de l’enfant, on l’expliquait tout naturellement en faisant observer que la jeune fille séduite l’est d’ordinaire avant l’âge où elle se serait mariée, et que souvent, à la campagne surtout, elle n’a plus d’autre enfant naturel, soit qu’elle reste condamnée au célibat, soit que, se mariant, elle n’en ait plus ensuite que de légitimes.

Or, dans la dernière période 1904-1906, la supériorité des garçons a diminué très sensiblement parmi les naissances légitimes (1.040 garçons contre 1.000 filles, au lieu de 1.050), tandis que dans les naissances naturelles on trouve le même chiffre de garçons qu’auparavant, sinon même augmenté — 1.034 garçons au lieu de 1.032 seulement. — La raison en paraît être que les ménages néo-malthusiens ont au début du mariage l’unique ou les deux uniques enfants qu’ils veulent se procurer avant de se condamner à la stérilité volontaire et criminelle[25]. Même une anticipation générale de l’âge moyen du mariage — ce qui n’a pas lieu[26] — n’expliquerait pas ce changement, si les familles demeuraient fidèles à la loi de la vie et que les femmes vivant moralement dans l’état de mariage continuassent à enfanter aussi longtemps que la nature le leur permettrait.

On commence en France à s’alarmer sérieusement de cette situation. Quelques-uns cependant s’en réjouissent, à la pensée que les biens actuellement constitués se partageront entre moins de possesseurs, et que la génération présente portera moins lourdement le fardeau de l’éducation de la génération qui la suivra. Un philosophe de grand renom, M. Fouillée, en est encore par exemple à se préoccuper d’une « multiplication excessive de l’espèce », et il pense que certaines entraves légales au mariage ne seraient point inutiles pour cela[27]. Au moins M. Leroy-Beaulieu, longtemps trop réservé sur les causes du phénomène, a-t-il toujours été plus judicieux sur ses conséquences. Après avoir conclu, comme d’une chose « surabondamment prouvée », que « la prolificité diminue graduellement dans les peuples civilisés chez lesquels ont pénétré l’instruction, l’aisance et l’ambition démocratique », il ajoutait que cette diminution est même inquiétante », et que « l’on peut se demander si les peuples civilisés occidentaux ne pourront, pas un jour se trouver dans une situation difficile, à ce point de vue, relativement à certains peuples primitifs[28] ».

Il faut un remède à cette décadence de notre nation et bientôt peut-être à ce suicide de l’humanité — de l’humanité, au moins, dans sa partie la plus instruite et la plus riche. — Mais si le mal, comme nous croyons, est d’ordre moral, nous ne croyons pas que le remède puisse être d’un autre ordre. Ni la naturalisation presque forcée des étrangers, ni les progrès de l’hygiène et de sa législation, ni les primes fiscales aux familles nombreuses, ni l’élargissement de la quotité disponible et de la liberté testamentaire, ni enfin l’amour théorique d’une patrie à ne pas laisser disparaître ne seront des moyens ou des mobiles d’une suffisante efficacité. Il faut pouvoir atteindre la volonté par la morale, et il faut savoir reconnaître que la morale, à son tour, bien loin de pouvoir être fondée sur le sentiment de l’intérêt individuel et présent, ne peut reposer que sur le culte du devoir et de Dieu. Comme nous le disions ailleurs, « une régénération de la morale publique ou privée ne peut être qu’une illusion ou un rêve, si l’on n’accepte pas une morale dont l’impératif ne puisse pas être éludé, dont l’empire s’étende aux actes les plus secrets de la vie et aux fonctions les plus intimes de la pensée et dont les inévitables sanctions menacent de s’imposer au-delà du terme de cette vie passagère[29]. »




  1. « La vraie loi de population et démonstration de son rapport avec l’alimentation » — 2e éd., Londres, 1843. Nous citons sur cette deuxième édition.
  2. Doubleday, op. cit., pp. 5-6 ; item, pp. 2, 243 et s.
  3. Ibid., pp. 26, 28, 210 et s., etc. — Hume, dans ses Essais (Population des nations anciennes, éd. Guillaumin, pp. 159 et s.), était embarrassé par ce phénomène de la de population de la Grèce. — Sur le redoublement de la fécondité après les grandes calamités, voyez Levasseur, Population française, 1. IV, ch. i, t. III, pp. 17-18 (M. Levasseur reconnaît l’existence de cette loi démographique) ; — Item, Quetelet, Physique sociale, 1re éd., t. I, p. 95.
  4. Op.cit., pp. 31 et s. — Tacite, Annales, 1. XI, ch. xxv.
  5. Carey, Principes de la science sociale, trad, franc., t. II, pp. 303-311.
  6. Roscher, Nationalœkonomik des Handels und Gewerbfieisses, p. 71, cité par P. Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d’économie politique, 2e édition, t. IV, p. 545.
  7. Richesse des nations, 1. I, ch. viii, t. I, p. 109. — Nous avons traité cette question avec quelques détails dans deux articles sur le Renouvellement des aristocraties (voyez Revue catholique des institutions et du droit, nos d’avril et de mai 1899). Toutefois l’étude attentive de Doubleday a accentué depuis lors nos convictions sur la loi naturelle et providentielle de ce déclin et de ce renouvellement. — Voyez les citations que nous avons faites plus haut de Sismondi (supra, p. 355 et s.).
  8. Op. cit., ch. x ; — pp. 8, 242 et s. ; — pp. 250 et s.
  9. « On se demandait toujours, dit-il, pourquoi une si large part des biens de la terre serait donnée à une classe et refusée aux classes qui sont en dessous d’elle. Ce phénomène semblait un injuste monopole. Il y avait donc, dans la supposition commune, une classe peu nombreuse qui, à moins que des violences extraordinaires et redoutables ne vinssent changer l’ordre de succession et dépouiller l’héritier, faisait passer d’immenses possessions à ses descendants. Il est difficile d’échapper à cette objection, si l’on a une fois admis l’opinion commune sur le progrès de la population. L’objection s’évanouit, au contraire, avec notre théorie… Alors, en effet, en regardant la société et ses progrès, on voit que toute croissance est par en bas et tout déclin par en haut. Les détenteurs de la richesse ne peuvent pas longtemps maintenir une postérité à qui la transmettre. Les vieilles familles, comme l’a si bien dit Thomas Brawne, ne durent pas trois chênes. Ainsi, dans une incessante évolution, les descendants des pauvres héritent continuellement des biens des riches… Bien qu’il y ait une inégalité individuelle, au moins n’y en a-t-il pas d’autres. À la longue, la descendance des pauvres est investie des biens accumulés par les riches ; et elle, à son tour, manquant plus tard d’héritiers, les cédera aux enfants de ceux qui ne sont pas encore riches. Distribution empreinte d’une admirable équité, qui, au milieu des inégalités que nous apercevons, est bien faite pour inspirer l’admiration profonde de tous les esprits réfléchis ! (Op. cit., pp. 258-259).
  10. Patrick Geddes, Evolution of sex.
  11. « La fécondité des espèces semble varier en raison du développement des individus… par suite d’un antagonisme entre l’activité génésique et l’activité cérébrale » (Gide, Principes d’économie politique, 5e édition, pp. 545-546).
  12. Nitti, économiste italien contemporain, très marqué de socialisme, directeur de la Riforma sociale.
  13. La Population et le système social, traduction française, 1897, pp. 232 et s.
  14. Certains départements pauvres comme le Gers n’ont que de très faibles coefficients de natalité (13 oo/oo) et beaucoup moins de naissances que le quartier de l’Élysée à Paris. — Quetelet (Physique sociale, t. I, p. 49) citait un mémoire de Giron de Buzareignes établissant que la proportion des naissances masculines serait moindre dans les classes non adonnées aux travaux musculaires et particulièrement dans les milieux urbains. Même si l’on tenait ce fait pour exact, il pourrait s’expliquer par une précocité plus grande des mariages, au moins pour les jeunes filles, dans les classes riches et dans les villes : car on admet assez volontiers que le jeune âge de la femme et surtout l’infériorité relative de cet âge ont une certaine influence sur le sexe des enfants et multiplient les naissances féminines. Mais nous reviendrons plus loin sur cette question de la proportion des sexes.
  15. Voyez Économiste français, n° du 27 juin 1908, p. 957.
  16. « On ne peut pas contester qu’il y ait une part de vérité dans la thèse dogmatique et philosophique que soutient Herbert Spencer, à savoir qu’il y a une opposition générale entre le phénomène de la procréation et celui qu’il appelle l’individuation, c’est-à-dire le développement poussé au plus haut degré des facultés intellectuelles » (Traité théorique et pratique d’économie politique, t. IV, p. 543).
  17. Suivant M. Levasseur (Population française, 1. IV, ch. i, t. III, pp. 24-26), la population a deux tendances différentes, l’une à croître, l’autre à produire de la richesse ; mais on ne peut pas affirmer laquelle sera la plus active et si, par conséquent, ce sera la richesse ou bien la population qui se développera le plus.
  18. Cauderlier, les Lois de la population et leur application à la Belgique, 1900, — et analyse de cet ouvrage, par M. Cauderlier, dans le Journal des Economistes, décembre 1900, pp. 380 et s.
  19. Cauderlier, les Causes de la dépopulation de la France, 1901, p. 17. — Item, les Lois de la population en France, 1902, p. 19. — M. Cauderlier, dans ses Lois de la population et leur application à la Belgique, accumule des erreurs de tout genre lorsqu’il écrit que « la faible natalité de la France y est due aux conditions dans lesquelles elle se trouve. Les besoins de la vie y ont rapidement augmenté et sont naturellement très difficiles à satisfaire dans un pays écrasé d’impôts et qui a éprouvé, ces dernières années, un grand nombre de catastrophes financières » dont Panama (Op. cit., p. 197). Ces assertions sont contredites par l’histoire économique et fiscale de la France depuis le Consulat et par le phénomène constant de l’immigration étrangère : car, en France, au moins jusque autour de 1890 ou 1895, les impôts ont crû moins que la richesse générale ; et l’immigration constante des Italiens, des Belges, etc., prouve que la vie n’est pas plus difficile à gagner chez nous que dans les pays respectifs de ces émigrants.
  20. Leroy-Beaulieu, Traité d’économie politique, 2e éd., t. IV., pp. 593 et s. — Voir aussi de lui : Économiste français, 1er septembre 1895, et Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1897 ; — Molinari, la Viriculture ; — Colson, Cours d’économie politique, t. I.
  21. A. Dumont, Dépopulation et civilisation, 1890, et Natalité et démocratie, Paris, Schleicher, s. d. (publié en 1898).
  22. La Liberté (de Paris) du 16 juillet 1908 reproduit cette opinion, qu’elle a recueillie de M. Garraud, professeur de droit criminel à l’Université de Lyon : « Les avortements se comptent par milliers : j’ai établi, par des documents médicaux, puisés à meilleure source, qu’il se commettait à Lyon seulement (où l’on compte environ 8, 000 naissances) à peu près 10.000 avortements ».
  23. Cet exemple, cité par Levasseur (Population française, 1. IV, ch. v, t. III, p. 169), est parfaitement exact. M. Levasseur en avait recueilli la constatation certaine et facile à un des banquets annuels de la Société d’économie politique de Lyon, auquel nous assistions. M. Levasseur était du reste à peu près le seul qui avoua l’influence directe de la religion.
  24. Cette proportion de 1.050 contre 1.000 doit même avoir été beaucoup dépassée autrefois. Ainsi à Londres, entre 1618 et 1662, au témoignage de William Petty, on avait baptisé 139.782 garçons contre seulement 130.866 filles, ce qui donne la proportion de 1.068 contre 1.000. Et Petty ajoute : « Les comptes rendus des campagnes s’accordent assez bien avec ceux de Londres sur ce sujet » (Petty, Observations naturelles et politiques sur les bulletins de mortalité du capitaine John Graunt, ch. viii, dans ses Œuvres économiques, tr. fr., t. II, p. 412). Ailleurs, Petty pose en principe la proportion normale de 14 hommes pour 13 femmes (Ibid., p. 414).
  25. Voici, pour plus de détails, les moyennes quinquennales de la proportion des sexes parmi les naissances légitimes au cours des vingt-cinq dernières années :
    1882-1886 1.051
    1887-1891 1.047
    1892-1896 1.044
    1897-1901 1.042
    1902-1906 1.039
    Mais dans les naissances naturelles, les écarts d’une année à l’autre sont plus considérables en proportions, ce qui est tout naturel étant donnée la loi des grands nombres de Quetelet. Il faut même observer que les changements de proportions ne sont pas toujours la même année dans le même sens, selon que l’on y observe les naissances légitimes et les naissances hors mariage.
    
  26. L’âge moyen des mariages a subi plutôt des retards (voyez Paul Leroy-Beaulieu, Économiste français du 19 octobre 1895, p. 517, et Traité théorique et pratique d’économie politique, t. IV, p. 618.
  27. Fouillée, la Propriété sociale et la démocratie, 1904, pp. 81 et 91. — Voyez aussi la Viriculture de M. de Molinari.
  28. Leroy-Beaulieu, Traité d’économie politique, 2e édition, t. IV, p. 631. — Plus récemment, M. Paul Leroy-Beaulieu vient de flétrir avec une vigueur nouvelle ce fléau de la dépopulation, en se bornant, toutefois, à accuser l’amour du bien-être et « l’arrivisme » sous toutes ses formes, et sans examiner ni flétrir les procédés effectifs, et pratiques qui réalisent ces volontés. Il se contente de recommander d’une manière générale le retour aux croyances religieuses. « La civilisation démocratique — dit-il — sans le secours des vieilles traditions et des vieilles croyances, dépeuple : il faut avoir le courage de le dire, car il n’y a aucun doute à ce sujet. La France est la première nation parvenue à la conception démocratique de la vie nationale, de la vie sociale et de la vie individuelle ; c’est celle qui s’est le plus détachée des croyances anciennes ; celle qui a le plus tôt réalisé l’aisance, sinon le bien-être universel, et qui se passionne chaque jour davantage pour cette aisance et ce bien-être : de là vient qu’elle ne fait plus qu’un nombre limité, intentionnellement limité, d’enfants… Il n’est nullement téméraire de dire que tant que cette cause durera et qu’on ne s’efforcera pas de la combattre par des remèdes énergiques, quasi héroïques, cet affaiblissement de la natalité s’aggravera… La direction donnée à l’enseignement public, le mépris grossier que toutes les autorités manifestent pour les croyances et les mœurs traditionnelles, constituent pour la France un véritable suicide, un suicide qui n’a même pas pour circonstance atténuante d’être lent. Le premier remède à la dépopulation dont la France est menacée, ce serait de changer toute la direction de l’enseignement public et toute la mentalité gouvernementale. » (Paul Leroy-Beaulieu, Économiste français, n° du 5 septembre 1908, pp. 348-349.)
  29. Éléments d’économie politique, 2e édition, p. 623. — Nous recommandons particulièrement ici : des Cilleuls, la Population, 1902 ; — Bayard, la Peur de l’enfant, 1907. On trouvera peut-être que les constatations de ce dernier travail sont un peu crues, mais il le fallait et l’on ne pourra pas contester qu’elles ne soient très exactes.