Histoire du Canada (Garneau)/Tome II/Livre VII/Chapitre III

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Imprimerie N. Aubin (IIp. 492-553).

CHAPITRE III.




COMMISSION DES FRONTIÈRES.



1748-1755.


La paix d’Aix-la-Chapelle n’est qu’une trêve. — L’Angleterre profite de la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses possessions en Amérique. — M. de la Galissonnière, gouverneur du Canada. — Ses plans pour empêcher les Anglais de s’étendre, adoptés par la cour. — Prétentions de ces derniers. — Droit de découverte et de possession des Français. — Politique de M. de la Galissonnière, la meilleure quant aux limites. — Émigration des Acadiens ; part qu’y prend ce gouverneur. — Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans l’Ouest ; garnison au Détroit, fondation d’Ogdensburgh (1749). — Le marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière. — Projet que ce dernier propose à la cour pour peupler le Canada. — Appréciation de la politique île son prédécesseur par M. de la Jonquière ; le ministre lui enjoint de la suivre. — Le chevalier de la Corne et le major Lawrence s’avancent vers l’isthme de l’Acadie et s’y fortifient ; forts Beauséjour et Gaspareaux ; Lawrence et des Mines. — Lord Albemarle, ambassadeur britannique a Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750) ; réponse de M. de. Puyzieulx. — La France se plaint à son tour des hostilités des Anglais sur mer. — Établissement des Acadiens dans l’île St.-Jean ; leur triste situation. — Fondation d’Halifiix (1749). — Une commission est nommée pour régler la question des limites : MM. de la Galissonnière et de Silhouette pour la France : MM. Shirley et Mildmay pour la Grande-Bretagne. — Convention préliminaire ; tout restera dans le Statu quo jusqu’au jugement définitif. — Conférences à Paris ; l’Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le golfe jusqu’à Québec ; la France maintient que l’Acadie suivant ses anciennes limites, se borne au territoire qui est à l’est d’une ligne tirée dans la péninsule de l’entrée de la baie de Fondy au cap Canseau. — Notes raisonnée à l’appui de ces prétentions diverses. — Les deux parties ne se cèdent rien. — Affaire de l’Ohio ; intrigues des Anglais parmi les naturels de cette contrée et des Français dans les cinq cantons. — Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en France. — Les deux nations envoyent des troupes sur l’Ohio et s’y fortifient. — Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de faire la traite du castor au Sault-St.-Louis ; difficulté que cela lui suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de la part qu’il prend lui et son secrétaire au commerce et de son népotisme. — Il dédaigne de se justifier. — Il tombe malade et meurt à Québec en 1752. — Son origine, sa vie, son caractère. — Le marquis Duquesne lui succède. — Affaire de l’Ohio continuée. — Le colonel Washington marche pour attaquer le fort Duquesne. — Mort de Jumonville. — Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754). — Plan des Anglais pour l’invasion du Canada ; assemblée des gouverneurs coloniaux à Albany. — Le général Braddock est envoyé par la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes. — Le baron Dieskau débarque à Québec avec 4 bataillons [1755]. — Négociations des deux cours aux sujet de l’Ohio. — Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755 ; réponse du cabinet de Londres. — Nouvelles propositions des ministres français ; l’Angleterre élève ses demandes. — Prise du Lys et de l’Alcide par l’amiral Boscawen. — La France déclare la guerre a l’Angleterre.


La paix d’Aix-la-Chapelle ne fut qu’une trêve ; à peine les hostilités cessèrent-elles un moment en Amérique. Les colonies anglaises avaient suivi avec le plus vif intérêt surtout la lutte sur l’Océan, et elles avaient vu détruire avec une joie indicible les derniers débris de la flotte française dans le combat de Belle-Isle, où elle brilla d’un dernier éclat. En effet la marine de la France détruite, qu’allaient devenir ses possessions d’outre-mer, ce grand, ce beau système colonial, œuvre de génie, qui lui assurait une si vaste portion de l’Amérique, et qui lui coûtait moins peut-être que les caprices des maîtresses de ses souverains.

Profitant de cette circonstance heureuse pour elles, les colonies américaines voulurent reculer leurs frontières au loin. Il se forma une société composée d’hommes influens de la Grande-Bretagne et des colonies, pour occuper la vallée de l’Ohio, dans laquelle elle obtint en 1749 une concession de 600,000 âcres de terre. Ce n’était pas la première fois que l’on enviait cette fertile et délicieuse contrée. Dès 1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait proposé d’y acheter des Indigènes un territoire, et de former une association pour y faire la traite ; mais le cabinet de Versailles s’y étant opposé, le projet avait été abandonné[1]. Dans le même temps les journaux de Londres annonçaient de nouveaux établissemens, et il était question de porter jusqu’au fleuve St.-Laurent ceux que l’on devait former du côté de l’Acadie, et l’on ne donnait aucunes bornes à d’autres que l’on projetait du côté de la baie d’Hudson[2]. L’agitation qui régnait à cet égard ne faisait que confirmer les Français dans leurs appréhensions d’un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins ; elles étaient d’autant plus vives ces craintes qu’ils se voyaient moins de moyens pour résister.

M. de la Galissonnière les partageait entièrement. C’était un homme de mer distingué, et qui devait plus tard se rendre célèbre par sa victoire devant l’île de Minorque sur l’amiral Byng. Il était actif, éclairé, et il donnait à l’étude des sciences le temps que ne demandaient pas ses fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il donna une forte impulsion à l’administration et de bons conseils à la cour qui, s’ils avaient été suivis, eussent peut-être conservé à la France cette belle colonie. En prenant les rênes du gouvernement, il travailla à se procurer des renseignemens exacts sur les pays qu’il avait à administrer ; il s’étudia à en connaître le sol, le climat, les productions, la population, le commerce et les ressources. Persuadé que la paix ne pourrait tarder à se faire, il avait dès la première année porté son attention sur la question des frontières qu’il n’était pas possible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtemps ses regards sur la vaste étendue des limites des possessions françaises ; il en étudia minutieusement les points forts et faibles ; il sonda les projets de ses voisins, et il finit par se convaincre que l’isthme qui joint la péninsule acadienne au continent, à l’est, et les Apalaches à l’ouest, étaient les deux seuls boulevards de l’Amérique française ; que si l’on perdait l’un, les Anglais débordaient jusqu’au St.-Laurent et séparaient le Canada de la mer ; que si l’on abandonnait l’autre, ils se répandaient jusqu’aux grands lacs et à la vallée du Mississipi, isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l’alliance des Indiens et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce résultat était inévitable d’après le développement qu’avaient pris leurs établissemens, et d’après le génie ambitieux qu’on leur connaissait. Le passé était là pour donner sa sanction à la justesse de ce jugement.

On a beaucoup blâmé la France de la position qu’elle osa prendre dans cette circonstance ; elle a été même accusée par les siens d’ambition et de vivacité. Voltaire va jusqu’à dire qu’une pareille dispute, élevée entre de simples commerçans, aurait été apaisée en deux heures par des arbitres ; mais qu’entre des couronnes il suffit de l’ambition et de l’humeur d’un simple commissaire pour bouleverser vingt états, comme si la possession d’un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre empires comme la France, comme si l’avenir de ces magnifiques contrées, couvertes aujourd’hui de millions d’habitans, avait à peine mérité l’attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au moins sur ses gardes.

Le mouvement que l’on se donnait en Angleterre et dans ses colonies, l’éclat des préparatifs que l’on faisait, et l’importance des projets qu’ils annonçaient, tout cela était de nature à exciter l’attention du Canada et de la cour. Ce fut dans le premier pays comme le plus intéressé, où l’inquiétude était la plus sérieuse.

Jusqu’alors le cabinet de St.-James s’était abstenu de formuler ses prétentions d’une manière définie et précise ; il ne les avait fait connaître que par son action négative pour ainsi parler, c’est-à-dire qu’il n’en avançait directement aucune lui-même, mais il contestait celles des Français comme on l’a vu lorsque ceux-ci voulurent s’établir à Niagara et à la Pointe à la Chevelure et continuer leur séjour au milieu des Abénaquis après le traité d’Utrecht ; et encore, dans ce dernier cas, tandis qu’il déclarait à ces Sauvages que tout le pays appartenait à la Grande-Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’au golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur cette prétention qu’il devait cependant faire valoir plus tard[3]. Du côté de l’ouest son silence avait été encore plus expressif, ou plutôt il avait reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la formation d’une compagnie de l’Ohio en 1716. Mais aujourd’hui les choses sont changées. La traité d’Utrecht lui donne l’Acadie ; il annonce que cette province s’étend d’une part depuis la rivière Kénébec jusqu’à la mer, et de l’autre depuis la baie de Fondy jusqu’au St.-Laurent.[4] Il maintient que le territoire entre la rivière Kénébec et celle de Penobscot en se prolongeant en arrière jusqu’à Québec et au St.-Laurent, lui avait toujours appartenu, et que les véritables bornes de la Nouvelle-Ecosse ou de l’Acadie, suivant ses anciennes limites, sont 1°. une ligne droite tirée de l’embouchure de la rivière Penobscot au fleuve St.-Laurent ; 2°. ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu’à l’Océan au sud-ouest du Cap Breton ; 3°. l’Océan de ce point à l’embouchure du Penobscot. Il va plus loin ; il dit même que le fleuve St.-Laurent est la borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des deux peuples.

Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule acadienne avait plus de trois fois l’étendue de la Nouvelle-Ecosse, et commandaient le golfe et l’embouchure du St.-Laurent. C’était la porte du Canada, et la seule par où l’on pouvait y entrer de l’Océan en hiver, c’est-à-dire pendant 5 mois de l’année.

Le territoire que l’Angleterre disputait aux Français au-delà des Apalaches était encore beaucoup plus précieux pour l’avenir. Le bassin de l’Ohio seul jusqu’à sa décharge dans le Mississipi, n’a pas moins de deux cents lieues de longueur ; mais ce n’en était là qu’une faible partie ; l’étendue réclamée n’était pas définie ; elle n’avait et ne pouvait avoir à proprement dire aucune limite, c’était un droit occulte, qui devait entraîner avec lui la possession des immenses contrées représentées sur les cartes entre les lacs Ontario, Érié, Huron et Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, et qui forment maintenant les États de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l’Ohio du Kentucky, de l’Indiana, de l’Illinois et les territoires qui sont de chaque côté du lac Michigan, et entre les lacs Érié et Huron et le fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Louisiane par de longues distances, et complètement mutilé. Des murs de Québec et de Montréal on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive droite du St.-Laurent. De pareils sacrifices équivalaient, dans notre opinion, à une cession tacite de la Nouvelle-France.

En présence de ces prétentions annoncées à la possession de pays découverts par les Français, et formant partie intégrante des territoires occupés par eux depuis un siècle et demi qu’avait à faire M. de la Galissonnière, sinon de maintenir les droits de sa patrie ? Certainement ce n’était pas à lui à les abandonner. Tous les mouvemens qu’il ordonna sur nos frontières lui auraient donc été dictés par la nécessité de sa situation, s’il n’avait pas été convaincu d’ailleurs lui même de leur à propos. Mais il y a plus. L’article 9 du traité d’Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient remises dans le même état qu’elles étaient avant la guerre, et la Grande-Bretagne avait envoyé deux otages à Versailles pour répondre de la remise de Louisbourg dans l’île du Cap-Breton. Or la France avait toujours occupé le pays jusqu’à l’isthme de la péninsule acadienne. L’érection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement après le traité d’Utrecht étaient des actes publics, éclatans, de cette occupation dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence que la cour de Londres avait gardé jusqu’après le traité qui venait de mettre fin à la guerre ; car ce ne fut qu’alors que le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, le colonel Mascarène, voulût forcer les habitans de la rivière St.-Jean à prêter serment de fidélité à l’Angleterre et s’approprier leur pays.[5]

Après ce que l’on vient de dire, M. de la Galissonnière n’ayant point de discrétion à exercer, devait prendre des mesures pour la conservation des droits de son pays, et c’est ce qu’il fit ; il y envoya des troupes et il donna ses ordres pour repousser même par la force les Anglais s’ils tentaient de sortir de la péninsule et de s’étendre sur le continent ; et il écrivit à M. Mascarène à la fois pour se plaindre de sa conduite à l’égard des habitans de St.-Jean, et pour l’engager à faire cesser les hostilités qui avaient continué contre les Abénaquis, quoique ceux-ci eussent mis bas les armes dès que le traité d’Aix-la-Chapelle avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une suite de lettres assez vives que s’écrivirent mutuellement le marquis de la Jonquière et M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier le comte de la Galissonnière, et le second M. Mascarène, en 1749.

Cependant jusque là le gouvernement français était manifestement dans son droit. Mais M. de la Galissonnière avait formé un projet qu’il communiqua à la cour et qu’il réussit à lui faire adopter, qui ne pouvait être en aucune manière justifiable. Ce projet était d’engager les Acadiens à abandonner en masse la péninsule pour venir s’établir sur la rive septentrionale de la baie de Fondy. Le but en ceci était d’abord de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la population française sous le même drapeau. L’exécution d’un semblable dessein en tout temps aurait été chose difficile, mais dans l’état actuel des relations entre la France et l’Angleterre, elle avait le caractère d’un acte déloyal ; c’était prêcher la désertion aux sujets d’une puissance amie ; car quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le serment du test, et se donnassent pour des neutres, ils n’en étaient pas moins aux yeux des signataires du traité d’Utrecht des sujets britanniques. Néanmoins la cour affecta à ce projet une somme assez considérable, et les missionnaires français répandus parmi les Acadiens, blessés dans leurs sentimens religieux par la soumission à un gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par leur sujétion à un joug étranger, se prêtèrent volontiers aux vœux de leur ancienne patrie, en quoi ils furent aussi trop bien secondés par les Acadiens eux-mêmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie ne pouvait s’établir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les hommes, la religion et la nationalité, secondaient donc les vues de M. de la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal et l’abbé de Laloutre à Beaubassin sont ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, et qui firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner leur fortune qui consistait dans leurs fermes, et, ce qui devait être encore plus sensible pour eux, la terre qui les avait vu naître et où reposaient les cendres de leurs pères. Cette émigration commença en 1748.

Tandis que le gouverneur travaillait ainsi dans l’est à élever une barrière dans l’isthme de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne mettait pas moins d’activité à leur fermer l’entrée de la vallée de l’Ohio dans l’ouest. Visitée par la Salle en 1679, cette vallée fut comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l’établissement de la Louisiane, et elle avait toujours été fréquentée depuis pour passer de cette province en Canada. Les traitans anglais commençant à s’y montrer, M. de la Galissonnière y envoya en 1748 M. Céleron de Bienville avec 300 hommes pour en expulser tous les traitans de cette nation qui pourraient s’y trouver, et pour en prendre possession d’une manière solennelle, en plantant des poteaux et en enterrant des plaques de plomb aux armes de France en différens endroits, après en avoir dressé procès verbal en présence des tribus du pays, lesquelles ne virent pas ces formalités s’accomplir sans inquiétude et sans mécontentement. Les plus hardies ne cachèrent même pas leurs sentimens à cet égard. M. Céleron[6] écrivit aussi au gouverneur de la Pennsylvanie pour l’informer de sa mission et le prier de donner des ordres pour qu’à l’avenir les habitans de la province n’allassent pas commercer au delà des monts Apalaches, où il avait l’expresse injonction de les arrêter et de confisquer leurs marchandises s’ils y faisaient la traite. En même temps M. de la Galissonnière était en correspondance active avec les gouverneurs de la Nouvelle-Écosse, de Boston et de New-York, MM. Mascarène, Shirley et Clinton ; il envoyait une garnison au Détroit, il faisait relever le fort de la baie des Puans, démantelé par M. de Ligneris lors de son expédition contre les Outagamis, il faisait bâtir un autre fort au milieu des Sioux, un en pierre à Toronto et celui de la Présentation, aujourd’hui Ogdensburgh, sur la rive droite du St.-Laurent entre Montréal et Frontenac, afin d’être plus à portée des Iroquois qu’il voulait gagner entièrement à la France. La milice n’avait pas échappé non plus à son attention, et dès son arrivée dans le pays, il avait envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue paroisse par paroisse, et pour en lever des rôles exacts ; elle pouvait former alors une force de 12,000 hommes.

C’est au milieu de ces importantes occupations, et des efforts qu’il faisait pour donner quelqu’espèce de solidité aux frontières du Canada, qu’il vit arriver à la fin du mois d’août 1749, le marquis de la Jonquière, qui venait pour le relever en vertu de sa première commission. Cet amiral avait été nommé gouverneur du Canada au temps de l’expédition du duc d’Anville, mais ayant ensuite été fait prisonnier au combat naval du Cap-Finistère, il n’avait recouvré la liberté qu’à la paix. M. de la Galissonnière lui communiqua tous les renseignemens qu’il avait pu recueillir sur le Canada ; il lui dévoila ses plans et ses vues ; il lui fit part enfin avec une noble et patriotique franchise de tout ce qu’il croyait nécessaire pour la sûreté et la conservation de ce pays, auquel, de retour en France, il ne cessa point de s’intéresser avec le même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère en arrivant à Paris d’y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le haut du St.-Laurent et du Mississipi. À la fin de 1750, il lui adressa encore un long mémoire dans lequel il prédit que si le Canada ne prenait pas l’Acadie au commencement de la première guerre qui éclaterait, cette dernière province ferait tomber Louisbourg. Il recommandait de détruire Oswégo, d’empêcher les Anglais, dont il développa les desseins, de s’établir sur l’Ohio, même par la force ; et déclara que tout devait être fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour établir solidement les environs du fort St.-Frédéric et les postes de Niagara, du Détroit et des Illinois[7]

Ces plans de M. de la Galissonnière parurent très hardis à son successeur, qui attendait peut-être peu de chose de l’énergie du gouvernement, et qui en conséquence ne crut pas devoir les suivre tous, particulièrement ceux qui avaient rapport à l’Acadie, de peur de porter ombrage à l’Angleterre, vu surtout que des commissaires venaient d’être nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations. Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et l’ordre lui fit transmis de garder les pays dont la France avait toujours été en possession. Le chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontière, fut chargé de choisir un endroit en deçà de la péninsule pour s’y fortifier et recevoir les Acadiens.[8] Il choisit d’abord Chédiac sur le golfe St.-Laurent ; mais il l’abandonna ensuite parcequ’il était trop éloigné, et il vint prendre position à Chipodi entre la baie Verte et la baie de Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Écosse, prétendant que son gouvernement embrassait non seulement la péninsule, mais encore l’isthme et la côte septentrionale de la baie de Fondy avec St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes pour en déloger les Français et les Sauvages. Il ordonna en même temps d’intercepter les vaisseaux qui leur apportaient des vivres de Québec, à eux et aux Acadiens réfugiés. À son approche les habitans de Beaubassin, encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village et se retirèrent derrière la rivière qui se jette dans la baie de Chignectou, avec leurs femmes et leurs enfans et ce qu’ils purent emporter de leurs effets. C’était un spectacle noble et cruel tout à la fois. Jamais on n’avait vu encore des colons montrer un pareil dévouement à une métropole regrettée. Le chevalier de la Corne s’avança avec des forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de cette rivière, déclarant au major Lawrence qu’il avait ordre de lui en défendre le passage jusqu’à ce que la question des limites fût décidée. Alors le commandant anglais se retira à Beaubassin, sur les ruines fumantes duquel il éleva un fort qui reçut son nom ; il en fit aussi bâtir un autre aux Mines. Les Français firent construire de leur côté le fort de Beauséjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la baie Verte sur le golfe St.-Laurent ; on fortifia également la rivière St.-Jean, et l’on resta ainsi en position l’arme au bras en attendant le résultat des conférences des commissaires à Paris.

En ce temps là lord Abemarle était ambassadeur auprès de la cour de France. Par ordre du cabinet de Londres ; il écrivit le 20 mars 1750 au marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empiétemens des Français en Acadie. Ce dernier répondit le 31 du même mois, que Chipodi était sur le territoire du Canada comme St.-Jean, et que la France en avait toujours été en possession ; que les habitans ayant été menacés par les Anglais, M. de la Jonquière, n’ayant encore reçu aucun ordre de sa cour, avait cru devoir envoyer des forces pour les protéger. Le 7 juillet, le même ambassadeur représenta encore au marquis de Puyzieulx, que les Français avaient pris possession de toute cette partie de la Nouvelle-Écosse depuis la rivière Chignectou jusqu’à celle de St.-Jean ; qu’ils avaient brûlé Beaubassin, en avaient organisé les habitans en compagnies après leur avoir donné des armes ; que le chevalier de la Corne s’était ainsi formé un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats, et que cet officier et le P. Laloutre avaient fait, tantôt des promesses, tantôt des menaces d’un massacre général, aux habitans de l’Acadie pour les persuader d’abandonner leur pays. Il protesta ensuite que le gouverneur Cornwallis n’avait jamais fait ni eu dessein de faire d’établissement hors des limites de la péninsule, et il terminait par demander que la conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, que ses troupes se retirassent, et que les dommages qu’elles avaient faits fussent réparés. Sur ces accusations graves, l’ordre fut donné d’écrire sans délai pour demander au gouverneur du Canada, des informations précises sur ce qui s’y était passé. « S’il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se fussent rendus coupables des excès qui font l’objet de ces plaintes, ils mériteraient punition et le roi en ferait un exemple. » Au mois de septembre un mémoire en réponse aux plaintes de l’Angleterre fut remis à lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du major Lawrence et du chevalier de la Corne et de leur entrevue, relation qui est en substance à peu près semblable à ce qu’on a rapporté plus haut. Le 5 janvier 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se plaindre ; il représenta que les vaisseaux de guerre britanniques avaient pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires français, surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui étaient stationnées le long de la baie de Fondy. La cour de Londres ne donna, dit le duc de Choiseul, aucune satisfaction. Alors le marquis de la Jonquière se crut en droit d’user de représailles, et il fit arrêter à l’Île-Royale trois ou quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.

Cependant plus de 3000 Acadiens avaient déjà émigré de l’Acadie dans l’île St.-Jean ; dont l’établissement avait été abandonné depuis l’insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie de Fondy. Le manque de récolte et les casualités de la guerre laissèrent tous ces malheureux en proie à une disette qui régna sans discontinuation jusqu’à la chute du Canada. L’immigration d’ailleurs des Acadiens ne cessait presque point. L’arrivée à Chibouctou d’environ 3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d’Halifax en 1749, semblait les avoir confirmés dans leur détermination ; ils se dirigeaient sur Québec, sur Madawaska, et sur tous les lieux qu’on voulait bien leur indiquer, pourvu qu’ils ne fussent pas sous la domination de l’Angleterre. Celle-ci dont cette fuite extraordinaire accusait la modération et la justice, en éprouva un profond ressentiment, dont les Acadiens qui étaient restés dans la péninsule se ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre. Tels étaient les événemens insignifians en apparence, qui fournirent des prétextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes.

Tant de difficultés avaient induit les deux cours à nommer sans délai la commission à laquelle faisait allusion le traité d’Aix-la-Chapelle, et qui fut saisie de la question des limites. C’est la France qui avait pris l’initiative. Le bruit des préparatifs que l’on faisait en Angleterre, et les débats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet d’un plan proposé par M. Obbs touchant la traite de la baie d’Hudson, dans lequel il paraissait vouloir étendre les frontières très avant dans le Canada, avaient éveillé ses craintes ; la cour de Versailles fit remettre par son chargé d’affaires, M. Durand, à celle de Londres, au mois de juin 1749, un mémoire dans lequel elle exposait ses droits aux territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour régler à l’amiable les limites des colonies respectives. Cette proposition fut acceptée[9] dans le mois de juillet suivant, et les commissaires nommés, savoir : MM. Shirley et Mildmay de la part de l’Angleterre, et le comte de la Galissonnière et M. de Silhouette de la part de la France, s’assemblèrent à Paris. M. Shirley comme M. de la Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. Outre les limites de l’Acadie, ces commissaires avaient encore d’autres intérêts à régler concernant les îles Caraïbes, de Ste.-Lucie, la Dominique, St.-Vincent et Tabago, dont les deux nations se disputaient la propriété.

Une des principales conventions qui accompagnèrent la création de cette commission, fut que rien ne serait innové dans les pays sur le sort desquels elle devait prononcer[10]. Les mouvemens du chevalier de la Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu’ils avaient ordonnée dans l’isthme de l’Acadie, tout cela fut regardé par les deux cours comme des violations des conventions dont on vient de parler ; elles s’étaient demandées réciproquement des explications, des éclaircissemens, qu’elles s’étaient fournis avec empressement, en protestant chaque fois de leur désir sincère de conserver la paix, et en s’assurant qu’elles allaient envoyer des ordres à leurs gouverneurs respectifs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espèce d’hostilités

Par l’article 12 du traité d’Utrecht, la France avait cédé à l’Angleterre la Nouvelle-Écosse ou Acadie, suivant ses anciennes limites, comme aussi la ville de Port-Royal. Or la difficulté entre les deux nations était de déterminer ces limites qui ne l’avaient jamais été.

Dans le mémoire que les commissaires britanniques remirent à ceux du roi de France le 21 septembre 1750, ils réclamèrent comme les véritables bornes de l’Acadie « Sur l’ouest du côté de la Nouvelle-Angleterre, par la rivière de Penobscot, autrement dite Pentagoët ; c’est-à-dire en commençant par son embouchure, et de là en tirant une ligne droite du côté du nord jusqu’à la rivière St.-Laurent, ou la grande rivière du Canada : au nord par la dite rivière St.-Laurent, le long du bord du sud jusqu’au cap Rosiers, situé à son entrée ; à l’est par le grand golfe de St.-Laurent, depuis le dit cap Rosiers du côté du sud-est, par les îles de Bocalaos ou Cap-Breton laissant ces îles à la droite, et le golfe de St.-Laurent et Terre-neuve avec les îles y appartenantes, à la gauche, jusqu’au cap ou promontoire nommé Cap-Breton ; et au sud par le grand océan Atlantique, en tirant du côté du sud-ouest depuis le dit Cap-Breton par cap Sable, y comprenant l’île du même nom, à l’entour du fond de la baie de Fondy qui monte du côté de l’est dans le pays jusqu’à l’embouchure de la dite rivière de Penobscot ou Pentagoët »[11].

Et ils ajoutèrent : « D’autant qu’à diverses fois, pendant la possession de la dite Acadie par la couronne de France, on a de sa part tâché d’étendre ses limites du côté de l’ouest jusqu’à la rivière de Kinibeki prétendant que les terres ou territoires situés entre les dites rivières de Penobscot et Kinibeki, faisaient partie de la dite Acadie, et comme tels y appartenaient, lesquelles dites terres ou territoires appartenaient pour lors et appartiennent présentement à la couronne de la Grande-Bretagne : or les susdits commissaires déclarent que toutes les terres et territoires situés entre les dites rivières de Penobscot et Kinibeki, et qui sont bornés du côté du nord par la dite rivière St.-Laurent, appartiennent à la couronne de la Grande-Bretagne, tant par ancien droit qu’en vertu du dit traité d’Utrecht ».

Dans le mémoire que les commissaires français remirent le même jour aux commissaires britanniques, en échange de celui qu’ils en en avaient reçu, il était déclaré « l°. Qu’Annapolis n’était pas comprise dans les anciennes limites de l’Acadie ; ce qui était conforme d’ailleurs aux plus anciennes descriptions du pays, et par conséquent l’ancienne Acadie ne renfermait qu’une partie de la péninsule de ce nom. 2°. Que l’île de Canseau se trouvant située dans une des embouchures du golfe St.-Laurent, l’Angleterre pouvait se rappeler les plaintes portées depuis longtemps de la part du roi, concernant l’invasion violente de cette île en 1718 dans le sein de la paix, par le sieur Smart, capitaine de l’Ecureuil, navire de guerre anglais ; sur lesquelles plaintes il y avait eu des commissaires nommés, et rien de décidé ; mais il était à observer, que quelque temps après la cour d’Angleterre avait accordé des indemnités pour les effets enlevés par le dit navire. 3°. Que les limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre n’avaient dû subir aucun changement, et devaient être aujourd’hui telles qu’elles étaient avant le traité d’Utrecht, qui n’avait rien changé à cet égard ».

Cette déclaration n’ayant pas paru assez précise aux commissaires anglais, on leur dit, le 16 novembre, que « l’ancienne Acadie commençait à l’extrémité de la baie française, depuis le cap Ste.-Marie, ou le cap Fourchu ; qu’elle s’étendait le long des côtes, et qu’elle se terminait au Cap Canseau ».

Ainsi tandis que d’une part, la Grande-Bretagne réclamait tout le territoire situé entre le fleuve et le golf St.-Laurent, l’Atlantique et une ligne tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant la parallèle du nord, la France de l’autre, ne lui laissait pas même la péninsule acadienne entière ; elle en réclamait le côté situé sur la baie de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément par le traité. Si l’on jette un moment les yeux sur une carte géographique, l’on verra que les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la Nouvelle-Écosse actuelle, les contrées que demandait l’Angleterre forment aujourd’hui la plus grande partie de l’État du Maine, tout le Nouveau-Brunswick et une portion considérable du Bas-Canada. Après l’énoncé de ces prétentions et s’être suffisamment pressenti, l’on dut conserver peu d’espoir d’un ajustement amical. Aucune des parties ne paraissait disposée à rien céder, et en effet l’on ne voit point qu’aucun compromis ait été offert. Cependant les deux parties contendantes procédèrent à énumérer les titres sur lesquels elles appuyaient leurs réclamations. Cela fut l’objet de deux autres mémoires très volumineux, le premier par les commissaires de Sa Majesté britannique en date du 11 janvier 1751, le second par les commissaires de Sa Majesté très chrétienne en date du 4 octobre suivant, en réponse à celui qu’on vient de mentionner et à un autre du 21 septembre précédent. L’on fouilla dans l’histoire de l’Acadie et du Canada jusqu’à leur origine, l’on cita une foule de documens, l’on apporta de nombreuses preuves de part et d’autre ; chacun défendit sa cause avec adresse et habileté, mais on ne put se convaincre ; chaque cabinet resta à peu près dans la position qu’il avait prise d’abord, et il ne résulta de la commission des limites que trois volumes in quarto de mémoires, pièces justificatives, etc., pour embrouiller les questions qu’elle était chargée de régler, sans retarder un moment la guerre lorsque la Grande-Bretagne fut prête.

Les commissaires britanniques commencèrent leurs observations par dire qu’ils étaient heureux de pouvoir appuyer leur demande, non seulement de plusieurs déclarations et actes d’État, mais de la possession uniforme de la France pendant plusieurs années avant et après le traité de Breda ; qu’ils n’allégueraient aucun fait qui ne fût authentique, ni aucune preuve qui ne fut concluante. Alors ils entrèrent en matière, développant ces preuves les unes après les autres. Le premier document qu’ils citèrent fut la commission de M. de Charnisé, nommé en 1647 gouverneur « des pays, territoires, côtes et confins de l’Acadie, à commencer dès le bord de la grande rivière St.-Laurent, tant du long de la côte de la mer et des îles adjacentes, qu’en dedans de la terre ferme, et en icelle étendue, tant et si avant que faire se pourra jusqu’aux Virgines » ou possessions anglaises. Ils passèrent ensuite à une lettre du comte d’Estrades, ambassadeur de Louis xiv, dans laquelle il se plaignait (1662) que la France jouissait paisiblement de l’Acadie, lorsqu’Olivier Cromwell envoya faire une descente avec quatre vaisseaux dans la rivière St.-Jean, lesquels prirent après cela les forts de l’Acadie, nommant Pentagoët la première place de cette province au sud ; et à une autre lettre où (1664) il parle de restitution de l’Acadie depuis Pentagoët jusqu’au Cap-Breton. Le traité de Breda (1667) fut ensuite invoqué comme l’argument le plus convaincant. Le roi d’Angleterre, conformément à l’article x de ce traité, avait signé un acte de cession de tout le pays de l’Acadie dont Sa Majesté très-chrétienne avait autrefois joui, dans lequel les noms des forts et habitations de Pentagoët, St.-Jean, Port-Royal, Hève et Cap de Sable, avaient été insérés à la demande de M. de Ruvigny. Ils indiquèrent encore un mémoire de MM. de Barillon et de Bonrepaus de 1687, dans lequel il était dit que Pentagoët est situé en Acadie ; une lettre de M. de Villebon, gouverneur de cette province de 1698 ; les propositions que fit l’ambassadeur de France en 1700, portant ces mots « que les limites de la Nouvelle-France du côté de l’Acadie s’étendent jusqu’à la rivière Kénébec ; » enfin la commission de M. de Subercase nommé en 1710 gouverneur de l’Acadie, du Cap-Breton, îles et terres adjacentes depuis le cap des Rosiers du fleuve St.-Laurent, jusqu’à l’ouverture de la rivière Kénébec.

Après avoir ainsi exposé longuement toutes leurs preuves, qu’ils déclarèrent n’être pas de nature à pouvoir être contestées, et qu’elles démontraient que la couronne de France, lorsqu’elle avait été en possession de l’Acadie, avait toujours demandé et possédé comme tel tout le territoire renfermé dans les limites énoncées dans leur mémoire du 21 septembre, MM. Shirley et Mildmay dirent qu’ils pourraient tranquillement s’en tenir à la demande de sa Majesté ; mais qu’afin de mettre cette demande sous un jour encore plus clair, ils allaient expliquer ce qu’on entendait par Nouvelle-Écosse, et pourquoi ce nom avait été inséré dans le traité. Alors ils citent les documens dans lesquels sont désignées les limites du pays portant ce nom. Le premier, sont les lettres patentes par lesquelles Jacques i céda, en 1621, au chevalier Guillaume Alexander toutes les terres réclamées par l’Angleterre aujourd’hui comme formant l’Acadie, et auxquelles fut donné alors pour la première fois le nom de Nouvelle-Écosse. Les autres sont une commission du roi de France à Etienne de la Tour de 1651 ; un ordre d’Olivier Cromwell de 1656 ; le traité d’Utrecht dans lequel le pays en question est appelé Nouvelle-Écosse autrement dite l’Acadie ; et ils maintiennent que ces faits sont une pleine réponse à l’assertion des commissaires de sa Majesté très-chrétienne, que la Nouvelle-Écosse est un mot en l’air ; et pour preuve que les noms Acadie et Nouvelle-Écosse veulent dire la même chose, ils ajoutent, que comme dans la négociation qui précéda le traité d’Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne demandait ce pays par le nom de la Nouvelle-Écosse ; et la cour de France dans ses écrits, l’appelait par celui de l’Acadie, quoiqu’elles entendissent toutes les deux le même territoire ; et comme de fait, il avait quelquefois appelé par l’un, puis par l’autre de ces noms, et souvent par les deux simultanément, il fut convenu, pour prévenir toutes difficultés, d’insérer dans le traité les deux appellations de Nouvelle-Écosse et d’Acadie ; et que c’est ainsi que le territoire, qui avait toujours été désigné par l’un ou l’autre de ces noms, avait été cédé à la Grande-Bretagne.

Voilà pour ce qui regardait l’Acadie. Quant au territoire situé entre les rivières Penobscot et Kénébec borné au nord par le St.-Laurent, ils déclarèrent que la cour de Londres avait toujours maintenu ses droits sur ce pays comme faisant partie de la Nouvelle-Angleterre ; ce que prouvaient un grand nombre de titres, et notamment une lettre du comte d’Estrades, qui dit que Pentagoët est la première place de l’Acadie du côté de la province anglaise. La réfutation du mémoire de M. Durand, chargé d’affaires de France à Londres, occupa ensuite les commissaires britanniques. Dans cette nouvelle tâche ils répétèrent, en y ajoutant quelques aperçus nouveaux, les argumens dont ils avaient déjà fait usage, et qu’il est inutile de revoir ici ; puis ils terminèrent leurs observations par inviter les commissaires de la cour de Versailles à exposer particulièrement les limites qu’ils regardaient comme les véritables bornes de l’Acadie ou Nouvelle-Écosse, et de produire leurs raisons à l’appui.

MM. de la Galissonnière et de Silhouette ne répondirent que le 4 octobre suivant par un mémoire extrêmement volumineux, précédé d’une introduction, et divisé en 20 articles. Dans cette pièce, ils commencent par citer textuellement les articles xii et xiii du traité d’Utrecht, et observent, qu’on n’a point vu depuis près de quarante ans qui se sont écoulés depuis la signature de ce traité, que la cour britannique, malgré plus d’une circonstance favorable, ait formé des prétentions pareilles à celles qu’elle élève aujourd’hui, quoique ç’eût été naturellement le temps de faire valoir les réclamations qui auraient été fondées en droit et en raison.

Ne pourrait-on pas soupçonner sans injustice, poursuivent-ils, que l’on a formé quelque nouveau projet en Angleterre, qui ne tend à rien moins qu’à préparer les moyens d’envahir le Canada en entier, à la première occasion favorable ?

Rien en effet ne serait plus facile, si l’on cédait, comme le proposent les commissaires de Sa Majesté britannique, l’un des côtés de l’embouchure du fleuve St.-Laurent et toute la rive méridionale de ce fleuve jusque vis-à-vis de Québec.

Mais le traité d’Utrecht, disent-ils, ne peut autoriser d’aussi vastes prétentions, et c’est pour cela que le cabinet de Londres est obligé de chercher des preuves étrangères à l’état de la question. Afin de mettre les choses dans leur véritable jour, ils vont faire l’historique de la fondation de la Nouvelle-France, et s’étendre dans de longs détails sur ce que l’on entend par Acadie et Nouvelle-Écosse, et sur l’inexactitude des inductions que les commissaires anglais ont tirées des anciens traités touchant les contrées qui ont porté les noms Acadie, Etchemins ou[12] Norembègue, Gaspésie, etc. En effet tout le raisonnement de ces commissaires s’appuie, dans leur opinion, sur la commission du gouverneur M. de Charnisé, sur les lettres du comte d’Estrades, sur le traité de Breda, et les lettres et commissions des gouverneurs Villebon et Subercase, sur les lettres patentes d’érection de la Nouvelle-Écosse, la commission de la Tour, un ordre de Cromwell et enfin sur le traité d’Utrecht. Quant à la commission de Charnisé, disent-ils, il y eut abus de mots et de confiance, il surprit l’ignorance du gouvernement, car il se fit donner sous le nom d’Acadie, l’administration des pays connus avant et après lui sous ceux d’Etchemins, Acadie et Gaspésie. Que de plus pour faire voir la confusion qui régnait alors au sujet de la situation des pays en Amérique, et que le témoignage du comte d’Estrades, invoqué à plusieurs reprises par les commissaires britanniques, ne peut être d’aucun poids, il suffit de mentionner qu’il étendait les limites de l’Acadie de manière à embrasser la Nouvelle-York. Venant ensuite au traité de Breda, MM. de la Galissonnière et de Silhouette maintiennent que l’Angleterre n’a pas cédé, mais restitué l’Acadie par ce traité, et que si elle avait prétendu à la paix d’Utrecht tout ce qu’elle avait restitué à la France par le traité de Breda, elle n’aurait pas manqué, au lieu de ces expressions, selon ses anciennes limites, d’insérer ces termes, selon le traité de Breda ; ce qui en aurait assuré l’exacte ressemblance. Mais même alors ce traité ne remplirait pas à beaucoup près l’étendue de ses demandes, puisque le gouvernement de M. Denis, qui s’étendait depuis le cap Canseau jusqu’au cap des Rosiers, près de l’embouchure du fleuve St.-Laurent, n’a point fait partie de la restitution stipulée par le traité de Breda, et que les Anglais prétendent aujourd’hui que non seulement cette partie de la Nouvelle-France, mais encore la continuation de ses côtes et de la rive méridionale du fleuve St.-Laurent, jusqu’à Québec, doit leur appartenir en vertu du traité d’Utrecht.

Quant au mémoire d’un ambassadeur de France de 1686, qui dit que les côtes de l’Acadie s’étendent de l’île Percée jusqu’à la rivière St.-George ; à la lettre de M. Villebon qui porte les bornes de son gouvernement de l’Acadie jusqu’à la rivière Kénébec, etc., etc., on répond que toutes ces pièces sont postérieures au traitée de Breda, qu’alors l’abus de donner le nom d’Acadie à la baie Française était assez fréquent, mais qu’elles ne peuvent s’appliquer aux anciennes limites. Ainsi rien de fixe au sujet de la définition des limites de l’Acadie dans les actes publics cités par les commissaires anglais. Au contraire toutes ces preuves sont différentes ou contradictoires.

Les raisons que l’on tire des lettres patentes d’érection de la Nouvelle-Écosse, sont dans leur opinion, encore plus faciles à détruire. La France n’a point fait à l’Angleterre une double cession ; l’une de la Nouvelle-Écosse, l’autre de l’Acadie, mais purement et simplement la cession d’un seul et même pays, qui depuis le traité d’Utrecht s’appelle la Nouvelle-Écosse, et qui auparavant ne renfermait que l’Acadie suivant ses anciennes limites.

La France, en effet, n’a jamais possédé aucune colonie en Amérique sous le nom de la Nouvelle-Écosse, dénomination qui n’existait pas, au moins pour elle. Vouloir imposer à son gré des dénominations aux possessions des autres puissances, prétendre que ces noms nouveaux ne sont point de vains noms, qu’ils ont quelque réalité, bâtir sur cette illusion des droits et un système de propriété, ce serait aller contre toutes les notions reçues, contre toutes les lois et tous les usages des nations. Comment peut-on prétendre que ce que les Français possédaient sous le nom d’Acadie et de Nouvelle-France, ait pu former une colonie étrangère sous le nom de Nouvelle-Écosse.

Au reste les ordres de Cromwell ne pourraient affecter les limites des possessions françaises, et la Nouvelle-Écosse du traité d’Utrecht est exactement définie par ce traité même, c’est l’Acadie, « suivant ses anciennes limites », avec « ses appartenances et ses dépendances ».

Les commissaires français remarquent encore que les commissaires anglais pour déterminer des limites anciennes, ont eu recours à des cartes modernes ; mais la plupart même des cartes modernes, et toutes les anciennes, restreignent l’Acadie dans la péninsule, ou dans une partie seulement de la péninsule, et ils citent à leur appui une foule d’autorités.

On insiste particulièrement, continuent M. de la Galissonnière et son collègue, sur le traité d’Utrecht, parce que c’est incontestablement ce traité qui, dans cette occasion fait la loi des deux puissances ; c’est par où l’on a terminé ce mémoire. C’est le seul titre en vertu duquel l’Angleterre possède l’Acadie ; et de tous les titres c’est un des plus décisifs contre les prétentions de la Grande-Bretagne.

Ce traité exclut formellement Port-Royal de l’Acadie.

Il décrit la situation des côtes de cette province du nord-est au sud-ouest, ce qui les borne à Canseau d’un part, et de l’autre à la hauteur de la baie Française.

Il exclut toute prétention des Anglais dans le golfe St.-Laurent, excepté sur l’île de Terre-neuve et les îles adjacentes.

En un mot il cède aux Anglais toute l’Acadie, mais il ne leur cède, ni le pays des Etchemins, ni la baie Française, excepté Port-Royal, ni la grande baie du St.-Laurent, ni la partie méridionale du Canada.

Ensuite ils procèdent à établir quelles étaient les anciennes limites de l’Acadie. Il semble, disent-ils, que la véritable et ancienne Acadie ne peut être que cette partie de l’Amérique à laquelle le nom en a été donné exclusivement à toute autre.

S’il y a un pays en Amérique qui ait été connu sous la dénomination d’Acadie, et qui jamais n’en ait eu d’autre, ce pays est nécessairement distinct et différent de ceux qui ont eu, qui ont conservé, et qui conservent encore des dénominations différentes.

Ce principe paraît si clair et si évident par lui-même qu’on ne suppose point qu’il puisse être contesté ; et c’est d’après ce principe qu’on déterminera l’étendue de l’ancienne Acadie. Ils déployent alors une foule de titres et d’actes publics pour prouver que ce que l’Angleterre réclame portait anciennement les noms de Etchemins ou Norembègue, baie Française, Acadie, Grande Baie du St.-Laurent, Gaspésie, etc, et que dans un mémoire adressé au roi en 1685, l’intendant du Canada, M. de Meules, disait que les terres du Canada commencent au Cap-Breton ; Ils ajoutent à ces preuves les témoignages de nombreux auteurs, et entre autres des géographes Halley, Salmon, Homan, etc. ; des historiens Jean de Laët, Denis, Champlain et Lescarbot, dont le concours forme un corps de preuves, suivant eux, qu’il est impossible de contredire, et en présence desquelles c’est sans doute par une pareille inadvertance que les commissaires anglais ont avancé au paragraphe lxxvi, que la rivière St.-Laurent est la borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des Français et celles des Anglais ; et qu’elle a toujours été appuyée comme telle par la France même, jusqu’au traité d’Utrecht. Halley écrit (1718) que l’Acadie est la partie du sud-est de la Nouvelle-Écosse, Salmon (1739) dit la même chose. M. Denis, gouverneur d’une partie du Canada, mentionne positivement dans sa description des côtes de l’Amérique septentrionale, que l’Acadie commence au sortir de la baie Française ou de Fondy, à l’Île-Longue, et qu’elle finit à Canseau. Il appelle la côte des Etchemins celle qui va de la rivière St.-Jean au sud, et la baie Française la côte qui va de cette rivière à l’Île-Longue en faisant le tour de la baie de Fondy. Champlain assigne les mêmes limites à l’Acadie, quoique d’une manière moins précise. Lescarbot met Port-Royal dans la Nouvelle-France ou Canada, nom tant célébré en Europe, dit-il, et qui est proprement l’appellation de l’une et de l’autre rive de cette grande rivière.

Les commissaires français terminent toutes leurs observations en disant qu’on est en droit de conclure, que la prétention de l’Angleterre sur les anciennes limites de l’Acadie, est fondée sur de fausses notions des premiers établissemens des deux nations en Amérique, sur le préjugé insoutenable que la France n’a anciennement possédé l’Acadie qu’en vertu des cessions et des dons qui lui auraient été faits par l’Angleterre ; sur l’illusion qui fait supposer antérieurement au traité d’Utrecht une colonie française existante en Amérique sous le nom de Nouvelle-Écosse ; sur la confusion des anciennes limites de l’Acadie, avec le dernier état de cette province ; sur la fausse application de quelques titres qui prouvent ce qui n’est pas contesté, et qui ne prouvent rien de ce qu’il fallait prouver ; sur l’idée d’assimiler ce qui ne se ressemble point, une cession et une restitution ; enfin sur une interprétation du traité d’Utrecht dont on ne s’était pas avisé depuis quarante ans que ce traité a été conclu ; interprétation purement arbitraire, et contredite par des pièces authentiques et par celles-mêmes que l’Angleterre produit : en un mot, le système des commissaires de Sa Majesté britannique ne se concilie ni avec les anciens titres, ni avec la lettre, non plus qu’avec l’esprit du traité d’Utrecht.

Ainsi furent attaquées et défendues les prétentions avancées par les deux cours relativement aux limites de l’Acadie. Ces prétentions étaient des plus opposées, et la France qui avait demandé le renvoi aux commissaires, dut s’apercevoir que la Grande-Bretagne ne voulait pas la paix, et que ce n’était que par temporisation qu’elle avait agréé la nomination d’une commission. En demandant la rive droite du St.-Laurent de la mer à Québec et même jusqu’à la source de ce fleuve, c’était la guerre ; elle savait bien aussi que la France ferait les plus grands sacrifices pour l’éviter, et c’est pourquoi elle fit des propositions que la cour de Versailles ne pouvait adopter sans se déshonorer. Le cabinet de Londres ne céda rien de son ultimatum, et la commission qui négociait depuis trois ans à Paris, continua encore deux ans ses controverses tantôt animées tantôt languissantes sans en venir à aucun résultat.

Cependant si les mouvemens qui menaçaient la paix avaient cessé du côté de l’Acadie pendant les négociations des commissaires, il n’en était pas ainsi dans la vallée de l’Ohio ; et tandis que l’on croyait que la guerre, s’il y en avait une, surgirait de la question des limites de la première province, elle était commencée, contre les prévisions de l’Europe, par les Virginiens au milieu des forêts qui séparaient le Canada et la Louisiane.

M. de la Jonquière gouvernait la Nouvelle-France. Il suivait, d’après les ordres de sa cour, le plan que M. de la Galissonnière avait tracé, qui était d’empêcher les Anglais de pénétrer sur le territoire de l’Ohio. Malgré les sommations qui leur avaient été faites de la part de la France, la Pennsylvanie et le Maryland continuaient de donner des passeports à leurs traitans pour aller au delà des Apalaches, où ils excitaient les Indiens contre les Français, et leur distribuaient des armes, des munitions et des présens. Trois y furent arrêtés en 1750 et envoyés en France comme prisonniers. Par représailles les Anglais saisirent un pareil nombre de Français et les emmenèrent au sud des Apalaches. Cependant la fermentation qui allait croissante parmi les Indigènes agités par toutes ces intrigues, obligeait le Canada, ou du moins lui fournissait le prétexte de faire marcher des troupes afin de les contenir.

Tandis que ces barbares étaient ainsi en proie aux inspirations haineuses des Américains, les cinq cantons prêtaient l’oreille à celles des Français, qui s’étaient encore rapprochés d’eux en s’établissant à la Présentation ainsi que nous l’avons rapporté ailleurs. L’abbé Piquet, que M. Hocquart appelle l’Apôtre des Iroquois et les Anglais le Jésuite de l’Ouest, jouissait d’une grande influence sur ces tribus. M. de la Joncaire, celui qui avait établi le poste de Niagara, fut chargé d’aller résider au milieu d’elles. Le but des Anglais était d’engager les naturels de l’Ohio à en chasser les Français, et celui de ces derniers d’engager les Iroquois à garder la neutralité en cas de guerre, car ils ne pouvaient prétendre leur faire prendre les armes contre leurs anciens alliés.

Ainsi tout ce qui se passait en Amérique et en Europe entre les deux couronnes, ne laissait que peu d’espérance d’une heureuse issue de leurs difficultés. Il se publiait déjà des écrits en Angleterre dans lesquels on disait qu’il fallait s’emparer des colonies de la France avant qu’elle eût relevé sa marine. Dès ce temps-là (1751), et sur ses représentations, M. de la Jonquière recevait quantité de munitions de guerre, une augmentation des compagnies de marine, des recrues pour remplacer les vieux soldats, etc. Il faisait renforcer la garnison du Détroit, et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond qui commandait dans les régions des lacs, et qui écrivait que les nations méridionales se déclaraient pour les Anglais et que tout était dans le plus grand désordre.

Cependant M. de la Jonquière touchait au terme de sa carrière, qu’il acheva au milieu de pitoyables querelles avec les Jésuites. Il paraît que depuis quelques années ces pères faisaient secrètement la traite dans leur mission du Sault-St.-Louis, sous le nom de deux demoiselles Desauniers, et qu’ils envoyaient leur castor à Albany, par contrebande. Cet exemple était imité par d’autres ; et le directeur de la compagnie des Indes se plaignait de cette violation des lois, contraire à son privilège, depuis longtemps sans succès. À la fin M. de la Jonquière, pressé d’intervenir, voulut y mettre ordre et fit défendre aux demoiselles Desauniers de continuer leur trafic. Celles-ci refusèrent d’obéir ; les Jésuites montrèrent leur concession qui leur donnait le droit de faire la traite ; ils soulevèrent les Sauvages. Le P. Tournois était le plus animé dans cette dispute. Le gouverneur, sur l’ordre du roi, le fit passer en France avec les deux entremetteuses, les demoiselles Desauniers[13].

Mais il ne fut pas longtemps sans éprouver le ressentiment de l’ordre puissant qu’il avait offensé. On écrivit contre lui aux ministres, on l’accusa de s’être emparé du commerce des pays d’en haut, chose qu’il pouvait faire, la cour en ayant donné le droit aux gouverneurs, mais qu’il n’était pas convenable sans doute d’exercer ; on dit aussi qu’il faisait tyranniser les marchands par son secrétaire auquel il avait donné le commerce exclusif de l’eau-de-vie pour les Indiens ; que les meilleurs postes étaient pour ceux qui entraient en société avec lui ou avec ses favoris, etc. Les trafiquans qui n’auraient pas osé prendre l’initiative, firent écho à ces accusations. Tant de plaintes lui attirèrent les reproches de la cour. Dans sa réponse il en méprisa assez le sujet et il eut assez d’orgueil pour n’en pas parler, tandis qu’il fit un pompeux détail de ses services, et qu’il parut insinuer que l’État lui était encore redevable, malgré les honneurs et les richesses dont il en avait été comblé. Il terminait sa lettre par demander son rappel ; mais intérieurement accablé de chagrin, ses blessures se rouvrirent et il expira à Québec le 17 mai 1752, âgé de 67 ans. Il fut enterré dans l’église des Récollets à côté de MM. de Frontenac et de Vaudreuil, deux de ses prédécesseurs.

Il était né dans la terre de la Jonquière en Languedoc en 1686, d’une famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la guerre de la succession, avait assisté à la réduction des Cévennes, et à la défense de Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait aussi accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, et pris part au combat de l’amiral de Court contre l’amiral Matthews en 1744. C’était un homme grand, bien fait, d’un air imposant, et d’un courage intrépide ; mais il était, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un défaut qu’on pardonne rarement à un homme public, l’avarice. Il avait amassé des sommes immenses dans ses voyages ; il pouvait mépriser le commerce en Canada, et il ne le fit pas ; c’est ce qui empoisonna les dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de France pour les enrichir, et n’ayant pu faire nommer l’un d’eux, un capitaine De Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda une seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie. Quoiqu’il fût riche de plusieurs millions, le marquis de la Jonquière se refusa pour ainsi dire le nécessaire jusqu’à sa mort. On rapporte que dans sa dernière maladie des bougies ayant été placées près de son lit, il les fit ôter et remplacer par des chandelles de suif, disant « qu’elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien ». Malgré ce défaut, la France perdit beaucoup en le perdant ; c’était un de ses marins les plus habiles, et qui était doué de cette constance indomptable à la guerre d’autant plus précieuse pour la France, qu’elle luttait alors avec des forces inégales sur l’Océan. Le baron de Longueuil administra pour la seconde fois par intérim, la colonie jusqu’à l’arrivée du marquis Duquesne de Menneville en août 1752. Ce nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonnière, était capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis xiv. Ses ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prédécesseurs, c’est-à-dire d’empêcher les Anglais et de passer les Apalaches et de sortir de la péninsule acadienne, où ils avaient déjà 15 à 16 cents hommes de troupes.[14]

La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice canadienne fut organisée et exercée ; on augmenta les fortifications de Beauséjour ; on achemina des troupes sur l’Ohio, où M. Bigot voulait que l’on envoyât 2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs magasins d’entrepôt,[15] précautions qu’il jugeait nécessaires pour s’assurer la possession de cette contrée. Ces troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de M. Péan. Les Anglais en faisaient autant de leur coté. Les Indigènes sollicités par les deux partis ne savaient que faire ; ils étaient surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de l’artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forêts jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu’Isle et Machaux s’élevèrent successivement du lac Érié en gagnant la rivière Ohio. M. Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifié de se retirer par le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait alors des troupes sur les Apalaches. M. de Contrecœur qui avait remplacé M. de St.-Pierre, s’avança à son tour avec 5 où 6 cents hommes, faisant évacuer devant lui, et après sommation, un petit fort occupé par le capitaine Trent ; et rendu sur le bord de l’Ohio, il y éleva le fort Duquesne en 1754 (Pittsburg). En même temps l’ordre était donné à tous les commandans français dans ces contrées de s’assurer des Sauvages par des présens ; des détachemens de troupes étaient stationnés aux forts de Machault et de la Presque’Isle entre le fort Duquesne et le Détroit ; des vaissaux étaient mis sur les chantiers des lacs Érié et Ontario pour le service des transports, et le gouverneur de la Louisiane était informé de tout ce qui se passait, et recevait instruction d’engager les Indiens de son gouvernement à se joindre aux forces qui étaient sur l’Ohio. M. de Contrecœur apprenant qu’un corps considérable de troupes anglaises marchait à lui sous le commandement du colonel Washington, chargea M. de Jumonville d’aller à sa rencontre, et de le sommer de se retirer, attendu qu’il était sur le territoire français. Cet officier partit avec une escorte de 30 hommes ; il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes de peur de surprise, tout étant en confusion dans la contrée, où les Indigènes ne parlaient que de guerre ; il choisissait en conséquence ses campemens de nuit avec précaution. Le 17 mai (1754) au soir il s’était retiré dans un vallon profond et obscur, lorsque des Sauvages qui rôdaient le découvrirent et en informèrent le colonel Washington, qui arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la nuit pour le cerner, et le lendemain au point du jour il l’attaqua avec précipitation marchant comme à une surprise à la tête de son détachement. Jumonville fut tué avec neuf hommes de sa suite. Les Français prétendent que ce député fit signe qu’il était porteur d’une lettre de son commandant ; que le feu cessa et que ce ne fut qu’après que l’on eût commencé la lecture de la sommation que les assaillans se remirent à tirer. Washington affirme qu’il était à la tête de la marche, et qu’aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes sans appeler, ce qu’il aurait dû entendre s’ils l’avaient fait. Il est probable qu’il y a du vrai dans les deux versions ; l’attaque fut si précipitée qu’il dût s’ensuivre une confusion qui ne permit pas de rien démêler ; mais s’il n’y a pas eu d’assassinat, on se demandera toujours pourquoi Washington avec des forces si supérieures à celles de Jumonville, montra une si grande ardeur pour le surprendre au point du jour comme si c’eût été un ennemi fort à craindre ? Ce n’était point certainement avec 30 hommes qu’il était en état d’accepter le combat. Quoiqu’il en soit, cet événement n’amena pas la guerre, car déjà elle était résolue, mais il la précipita. Washington continua son chemin et alla construire le fort palissadé de la Nécessité sur la rivière Monongahéla qui se jette dans l’Ohio, où il attendait de nouvelles troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu’il fut attaqué lui-même. M. de Contrecœur en apprenant la mort tragique de Jumonville résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages[16] à M. de Villiers, frère de la victime, pour aller attaquer dans son nouveau fort, Washington, lequel voyant arriver les Français, sortit dans la plaine avec 400 hommes qu’il rangea en bataille, pour les recevoir ; mais ses soldats n’attendirent pas la première décharge des assaillans, ils se replièrent aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9 pièces de canon. Le feu fut très vif de part et d’autre ; mais les Canadiens combattaient avec tant d’ardeur qu’ils éteignirent le feu des batteries. La fusillade dura jusqu’au soir, que les assiégés capitulèrent afin d’éviter un assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les vainqueurs 73. Ceux-ci rasèrent le fort et se retirèrent. Tels sont les humbles exploits par lesquels le futur conquérant des libertés américaines commença sa carrière ; la guerre parut maintenant inévitable, quoique l’on parlât encore de paix. La victoire que M. de Villiers venait d’obtenir, fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel la puissance française et anglaise devait subir de si terribles échecs en Amérique.

Cependant que faisait la commission des frontières à Paris ? Tandis « que toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en mouvement pour exécuter le plan de l’invasion générale du Canada, formé et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient s’occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de conciliation ». Mais le duc de Choiseul et les autres membres du ministère français, ne pouvaient être encore les dupes de cette politique. Ils avaient remarqué la persistance des Anglais à vouloir pénétrer dans la vallée de l’Ohio, et c’est en conséquence de cette persistance et de l’agitation observée parmi les Indiens, qu’ils avaient eux-mêmes ordonné en 1742 et 3, d’y faire passer des forces et d’établir des forts formant chaîne du lac Érié à cette rivière, et en 1754 de rejeter le colonel Washington au-delà des Apalaches. La Grande-Bretagne ne laissait plus à ce qu’il semblait ses commissaires à Paris que pour conserver les apparences aux yeux de l’Europe et du gouvernement français, dont la décrépitude ne permettait guère que de faibles efforts pour résister à l’orage qui se formait. Le plus grand sujet d’anxiété pour le cabinet de Versailles, c’étaient les finances. Le trésor était vide. Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans cesse contre les dépenses du Canada. Lorsqu’il fallût faire des préparatifs de guerre, il éclata en plaintes ouvertes ; chaque vaisseau apportait des reproches amers à l’intendant sur l’excès des dépenses ; mais peu ou point de soldats pour défendre la colonie. Et pourtant la nouvelle de la mort de Jumonville et de la capitulation de Washington faisait la plus grande sensation en Europe. Le peuple français exclus alors par la nature de son gouvernement des affaires publiques, et qu’on berçait de l’espoir de la conservation de la paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la guerre. L’Angleterre avait formé ses plans d’invasion comme on l’a vu depuis longtemps ; et c’est en conséquence des ordres qu’elle avait envoyés l’année précédente (1753) aux gouverneurs de toutes ses colonies, afin de les exhorter à agir de concert pour leur commune et mutuelle défense, qu’ils s’assemblèrent en convention au nombre de 7, le 14 juin (1754), à Albany. Dans cette réunion, on signa un traité de paix avec les Iroquois, et l’on dressa un projet d’union fédérale pour que les avis, les trésors et les forces des diverses provinces fussent employés dans une juste proportion contre l’ennemi commun. Le gouvernement de la confédération dans laquelle entraient toutes les colonies devait être administré par un président nommé par la couronne, et par un grand conseil choisi par les diverses assemblées coloniales. Le président était investi de toute l’autorité exécutive, et le pouvoir législatif lui était déféré concurremment avec le conseil. Les pouvoirs de ce nouveau gouvernement devaient être de faire la paix et la guerre avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer des taxes sous l’approbation du roi, nommer les officiers civils et militaires, etc. Un si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les parties, mais pour des motifs différens ; par les colonies parcequ’il donnait trop d’autorité au président, et par la couronne parcequ’il en donnait trop aux représentans du peuple. Comme on l’a observé ailleurs, les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir les provinces anglaises ensemble, et à en accoutumer insensiblement les peuples à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur pour tous. Le projet de la convention des gouverneurs ayant été rejeté, il fut résolu, faute d’un pouvoir central suffisant, de faire la guerre avec les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes coloniales serviraient d’auxiliaires ; et en même temps les colons votèrent des hommes et des subsides, aidés du gouvernement impérial, qui fit mettre de grosses sommes à leur disposition, et nomma le colonel Braddock, officier qui avait servi avec distinction sous le duc de Cumberland qui l’aimait, pour leur général en chef. Les instructions qu’il reçut avant son départ pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan des opérations qui devaient être entreprises contre le Canada[17]. Une expédition devait mettre la vallée de l’Ohio sous la puissance britannique après en avoir chassé les Français. Les forts St.-Frédéric, sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Érié, et Beauséjour dans l’isthme de l’Acadie, devaient être aussi attaqués l’un après l’autre ou simultanément, selon les circonstances. Les colonies avaient ordre d’armer les milices et d’incorporer plusieurs régimens. Les troupes régulières rassemblées en Irlande, s’embarquèrent avec le général en chef dans le printemps de 1754, sur une escadre commandée par l’amiral Keppel, chargé de seconder sur mer les efforts que l’on allait bientôt faire sur terre. Le général Braddock tint en arrivant une conférence en Virginie avec tous les gouverneurs de province, et là il fut arrêté qu’il marcherait lui-même avec les troupes britanniques pour prendre le fort Duquesne ; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara avec les troupes provinciales ; qu’un autre corps, tiré des provinces du nord et commandé par le colonel Johnson, tomberait sur le fort St.-Frédéric, et que le colonel Monckton avec les milices du Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux. On ne songea plus qu’à surprendre le Canada en en hâtant l’invasion.

Cependant le gouvernement français n’était pas resté inactif en présence de tous ces préparatifs de l’Angleterre où, depuis longtemps, le langage des journaux et les discours prononcés dans les chambres, lui faisaient connaître l’opinion publique, puissante alors comme aujourd’hui sur le ministère de cette nation. Il rassembla une flotte à Brest sous le commandement du comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer 6 bataillons de vieilles troupes formant 3,000 hommes,[18] dont deux pour Louisbourg et quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp, qui s’était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait pour colonel d’infanterie M. de Rostaing, et pour aide-major le chevalier de Montreuil. Le marquis Duquesne demanda son rappel pour rentrer dans le service de la marine. Son départ ne causa aucun regret, quoiqu’il eût conduit assez heureusement les affaires publiques, et pourvu avec sagesse à tous les besoins de la colonie ; son caractère altier et hautain l’avait empêché de devenir populaire. Il eut pour successeur le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la Louisiane, qui débarqua à Québec au commencement de l’été, suivi quelques jours après de l’intendant Bigot, qui venait de donner à Paris des éclaircissemens sur la situation des finances du Canada, Le gouverneur, troisième fils de celui qui avait succédé à M. de Callières au commencement du siècle, fut reçu avec des démonstrations de joie par les Canadiens qui le désiraient, qui l’avaient fait demander au roi, et qui accoururent pour voir leur compatriote, espérant qu’il allait faire succéder aux temps malheureux qu’on avait passés jusqu’alors, ces jours fortunés que leur rappelait le gouvernement de son père.

La flotte anglaise qui portait le général Braddock et ses troupes, partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh en Virginie le 20 février. L’amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de Brest qu’à la fin d’avril, ou trois mois après Braddock, avec les renforts, munitions et matériel de guerre destinés pour le Canada. Ici il est nécessaire de noter les dates. Le gouvernement de Londres résolut de faire intercepter cette escadre, et l’amiral Boscawen, chargé de l’entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.

Dans le temps même où ces mouvemens avaient lieu, la diplomatie chercha à se ressaisir d’une affaire qui devait être évidemment décidée à coups de canon. Le 15 janvier (1752) l’ambassadeur français, M. le duc de Mirepoix, remit une note à la cour de Londres proposant de défendre toute hostilité entre les deux nations ; que les choses, quant au territoire de l’Ohio, fussent mises dans l’état où elles étaient avant la dernière guerre ; « que les prétentions respectives sur ce terrain, fussent à l’amiable déférées à la commission, et que pour dissiper toute impression d’inquiétude, Sa Majesté britannique voulût bien s’expliquer ouvertement sur la destination et les motifs de l’armement qui s’était fait en Irlande ».

Le cabinet de Londres répondit le 22 du même mois en demandant que la possession du territoire de l’Ohio, ainsi que de tous autres, fût, au préalable, remise dans le même état où elle était avant le traité d’Utrecht, ce qui était avancer de nouvelles prétentions et reculer du traité d’Aix-la-Chapelle au traité d’Utrecht ; et que pour ce qui était de l’armement, la défense de ses droits et de ses possessions, était le seul but de celui qui avait été envoyé en Amérique, et que ce n’était pas pour offenser quelque puissance que ce pût être, ni rien faire qui pût donner atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix remit une réplique le 6 février proposant, 1°. que les deux rois ordonnassent aux gouverneurs respectifs de s’abstenir de toute voie de fait et de toute nouvelle entreprise. 2°. Que les choses fussent remises dans l’état où elles étaient ou devaient être avant la dernière guerre dans toute l’étendue de l’Amérique septentrionale, conformément à l’article ix du traité d’Aix-la-Chapelle. 3°. Que conformément à l’article xviii du même traité, Sa Majesté britannique fit instruire la commission établie à Paris de ses prétentions, et des fondemens sur lesquels elles étaient appuyées.

Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit à prendre pour règle provisionnelle l’état où se trouvèrent les choses après le traité d’Utrecht, et que les deux nations évacueraient tout le pays situé entre l’Ohio et les Apalaches. C’était revenir sur ses pas et acquiescer à la proposition du ministère anglais du 22 janvier ; elle n’avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptées, d’autant plus que le cabinet de Londres venait d’assurer à M. de Mirepoix que les armemens faits en Irlande, et la flotte qui en était partie, avaient principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet, à l’aspect de la nouvelle attitude de la France, mit en avant de nouvelles prétentions comme s’il avait craint la paix, et le 7 mars il fit remettre un nouveau projet de convention par lequel il était stipulé, l°. Que l’on démolirait non seulement les forts situés entre les monts Apalaches et l’Ohio, mais que l’on détruirait encore tous les établissemens situés entre l’Ohio et la rivière Ouabache ou de St.-Jérome ; 2°. Que l’on raserait aussi les forts de Niagara et le fort Frédéric sur le lac Champlain ; et qu’à l’égard des lacs Ontario, Érié et Champlain, ils n’appartiendraient à personne, mais seraient également fréquentés par les sujets de l’une et l’autre couronne, qui y pourraient librement commercer ; 3°. Que l’on accorderait définitivement à l’Angleterre, non seulement la partie contentieuse de la presqu’île au nord de l’Acadie, mais encore un espace de vingt lieues du sud au nord, dans tout le pays qui s’étend depuis la rivière de Pentagoët jusqu’au golfe St.-Laurent ; 4°. Enfin, que toute la rive méridionale de la rivière St.-Laurent serait déclarée n’appartenir à personne et demeurerait inhabitée.

À ces conditions, Sa Majesté britannique voulait bien confier aux Commissaires des deux nations la décision du surplus de ses prétentions. C’était une véritable déclaration de guerre, car la cour de Versailles ne pouvait accepter ces conditions, qui équivalaient à la perte du Canada, et qui l’auraient déshonorée aux yeux du monde entier. Aussi les accueillit-elle par un refus absolu[19]. Les négociations se prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions, jusqu’au mois de juillet, chaque partie protestant qu’elle agissait avec candeur et confiance, et les ministres de la Grande-Bretagne, sur l’inquiétude causée par la destination de la flotte de l’amiral Boscawen, assurant ceux de la France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent positivement à l’ambassadeur français qu’il était faux que cet amiral eût des ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s’était embarqué sur un des vaisseaux de l’escadre de M. de la Motthe, avait de son côté ordre du roi de n’en venir à une guerre ouverte que quand les Anglais auraient effectivement commis des hostilités caractérisées[20].

Cependant l’amiral Boscawen, parti le 27 avril d’Angleterre, arrivait sur les bancs de Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près dans le même temps que la flotte française de M. de la Motthe, sans pouvoir la rencontrer ; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s’en étant séparés depuis plusieurs jours, tombèrent au milieu de l’escadre anglaise, qui enleva le Lys et l’Alcide, sur lesquels se trouvaient plusieurs officiers du génie, et huit compagnies de troupes formant partie des 3,000 hommes envoyés en Amérique. M. de Choiseul rapporte que M. Hocquart qui commandait l’Alcide, se trouvant à portée de la voix du Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais : Sommes-nous en paix ou en guerre ? On lui répondit nous n’entendons point ; on répéta la même question en Français, même réponse. M. Hocquart la fit lui-même ; le capitaine anglais répondit par deux fois la paix, la paix. D’autres questions s’échangeaient encore lorsque le Dunkerque lâcha sa bordée à demi-portée de pistolet ses canons tous chargés à deux boulets et mitrailles. Bientôt l’Alcide et le Lys furent cernés par les vaisseaux de Boscawen et forcés de se rendre après avoir perdu beaucoup de monde, et entre autres officiers, le colonel de Rostaing, "War, dit M. Haliburton, though not formally declared, was, by this event, actualiy commenced ; but by not complying with the usual ceremonies, the administration exposed themselves to the censures of several neutral powers of Europe, and fixed the imputation of fraud and freebooting on the beginning of the war". Immédiatement après, trois cents bâtimens marchands, qui, sur la foi de la paix, parcouraient les mers avec sécurité, furent enlevés comme l’eussent été par des forbans des navires sans défense. Cette perte fut immense pour la France, qui, forcée à une guerre maritime, se vit ainsi privée de l’expérience irréparable de cinq à six mille matelots.

La nouvelle de la prise du Lys et de l’Alcide arriva à Londres le 15 juillet. Le duc de Mirepoix eut immédiatement une entrevue avec les ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités à un mal-entendu, et qui lui dirent que cet événement ne devait point rompre la négociation. La France, accoutumée à compter avec l’Europe, se voyait ainsi par la faiblesse de son gouvernement, traitée comme une nation du second ou du troisième ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut déclarée à la Grande-Bretagne.


FIN DU SECOND VOLUME.
  1. Universal History, vol. 40.
  2. Mémoire, &c. par M. de Choiseul.
  3. Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau des colonies et plantations en 1713 et par conséquent avant le traité précité, un rapport dans lequel on disait « que le Cap-Breton avait toujours fait partie de l’Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait toute l’Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, le St.-Laurent et la mer ». Registres d’extraits des procès-verbaux du Board of colonies and plantations etc. déjà cités dans ce vol.
  4. Mémoire des Commissaires, &c., sur les limites de l’Acadie.
  5. Mémoire du duc de Choiseul, ministre de France. — Mémoire anonyme sur les affaires du Canada.
  6. Documens de Londres.
  7. Documens de Paris.
  8. Documens de Paris.
  9. Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749.
  10. Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations envoyées par les ministres d’Angleterre, dans les cours de l’Europe.
  11. Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très chrétienne et de ceux de Sa Majesté britannique sur les possessions et les droits respectifs des deux couronnes en Amérique.
  12. Commissions de Rasilli, Charnisé et la Tour.
  13. Un pareil ordre avait déjà été obtenu en 1745, mais il était resté sans exécution. Mémoire pour Messire François Bigot, etc. Mémoires sur les affaires du Canada de 1749 à 1760.
  14. Mémoire sur les affaires du Canada, etc.
  15. Lettre au ministre du 26 octobre 1752.
  16. Documens de Paris.
  17. Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre du colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au général Braddock le 25 mars 1754.
  18. Documens de Paris.
  19. Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada : « Quoiqu’il en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses droits et ses possessions contre des prétentions si excessives et si injustes ; et quelque soit son amour pour la paix, elle ne fera pour la conserver que les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignité de la couronne et la protection qu’elle doit à ses sujets » [Documens de Paris]. La cour était de bonne foi dans ces paroles.
  20. Documens de Paris.