Histoire du célèbre Pépé/11

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CHAPITRE XI PEINTRE EN DÉCORS


Le soir, après la représentation, au souper de la troupe, on but à la santé de Pépé, à son succès, à son avenir.

Lui, il avait senti une émotion inconnue, une sorte d’ivresse.

En traversant le cirque, presque dans la lumière du cintre, au-dessus du lustre, si vivement, si légèrement, il avait eu la sensation de l’oiseau fendant l’espace.

De se voir tant applaudi et complimenté lui donnait l’orgueil de l’acteur.

— Tu as été très beau, mais lui dit Mme Alcindor.

— Vous le direz à Mlle Colette, murmura Pépé en se penchant à l’oreille de Mme Alcindor.

— Est-il drôle, ce petit, pensa Mme Alcindor ; on dirait qu’il aime Colette, ma parole d’honneur.

Le lendemain, l’enivrement de la veille recommença.

La représentation avait fait du bruit ; Léotard seul s’était, jusque-là, livré au même exercice ; de voir un enfant accomplir cette volée des trapèzes à de plus grandes longueurs entre les trapèzes que celles que Léotard franchissait, fit parler tout le monde et courir tout Paris. Les journalistes vinrent à la foire au pain d’épice exprès pour lui. On imprima qu’il était admirable.

Grandes dames, bourgeois et menu peuple voulaient applaudir le superbe enfant. Le cirque Alcindor regorgea de monde. Il dut faire deux représentations chaque soir. Pépé rapporta un argent fou.

— Tu sais, Pépé, dit Alcindor, à partir d’aujourd’hui, tu as des appointements. Je te donne trois cents francs par mois que je placerai à ton nom.

Mais Pépé, qui ne manquait de rien, était insensible à cette question d’argent.

Il jouissait de sa gloire naissante, et il délaissait sa peinture pour ne songer qu’à lui, dans son beau costume de soie et d’or, passant au-dessus de mille têtes, comme s’il eût eu des ailes.

Tout l’été il subit cet enivrement, mais en se fatiguant à la longue de faire exactement la même chose à chaque représentation ; il ne se dissimulait pas que son métier était mécanique, autant comme gymnaste que comme compère de Moutonnet.

Le public ne se lassait pas de le voir et de l’admirer. Avant que Paris entier, que la France, que la Terre l’eût vu, il pouvait devenir vieux. Il paraissait destiné à faire sa vie entière le petit Léotard.

La monotonie de ses exercices le ramena vers la peinture. Le pinceau à la main, il produisait des tableaux qui éveillaient son esprit, qui l’entretenaient dans une sphère d’activité incessante, activité qu’il préférait aux assouplissements journaliers auxquels Gig le soumettait et à la répétition quotidienne de sa voltige d’un trapèze à l’autre.

Mme Alcindor lui achetait des tubes de couleur tant qu’il en voulait, et il en usait largement. On n’avait plus à s’inquiéter de lui et il était maître de ses loisirs. Désormais classé parmi les gymnastes, il resterait gymnaste. Alcindor le laissait monter à cheval, mais c’était pour sa satisfaction personnelle. Quand Pépé n’était plus artiste de cirque ou cavalier, il revenait à sa palette, à ce qui occupait moins son corps et plus son intelligence.

— Que je voudrais donc savoir lire, se disait-il. Que de choses curieuses il doit y avoir dans les livres !

Et il peignait des lettres qu’il savait désigner à peine et qui ne lui disaient rien lorsqu’elles étaient assemblées.

Il faisait des portraits ou croyait en faire. Mametta posait devant lui sous les angles les plus différents. Gig passait derrière le peintre et se moquait de lui.

— C’est joliment réussi, Pépé, ce que tu fais, lui disait-il. Si tu n’étais pas plus fort au trapèze qu’en peinture, tu serais joli garçon.

Pourtant celui qui eût examiné avec attention les progrès de Pépé, la série de ses efforts isolés, aurait peut-être dit :

— Il y a là un peintre.

Mme Alcindor était la seule à s’apercevoir du goût qui se développait chez son jeune pensionnaire, et elle employait son talent quand il y avait besoin d’un nouveau décor ou de rafraîchir un décor ancien.

Pépé avait douze ans lorsqu’elle lui confia un décor entier et compliqué.

Alcindor, voulant introduire un nouveau numéro dans ses programmes, avait acheté un cerf au Jardin des Plantes et le dressait à se laisser chasser par une meute inoffensive tandis que des sonneurs de trompe en veste rouge excitaient quelques chasseurs dont les chevaux faisaient le tour de la piste à la poursuite du cerf. Finalement, on devait apporter au milieu du cirque une peau de cerf remplie de viande achetée chez le boucher et donner aux spectateurs le spectacle d’une curée aux flambeaux.

Pour jouer cette chasse, il fallait un décor spécial. Une grande toile devait figurer, sous l’orchestre, la lisière de la forêt. Des arbres, des haies devaient couper l’arène.

— Peux-tu faire ça ? demanda Mme Alcindor à Pépé.

— Sûrement, je puis le faire, répondit Pépé avec aplomb.

Mme Alcindor acheta de la toile, on cloua cette toile sur les murs du manège ; on fit découper du bois en forme d’arbre et coller dessus de la toile, et Pépé commença son ouvrage.

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Il en eut pour l’hiver. Le temps qui n’était pas pris par ses exercices, il l’employa à étaler ses couleurs. Il obtint des forêts, des arbres, des haies, et le procédé qu’il employa lui donna des effets prodigieux, assez semblables à celui des vieilles tapisseries, mais avec des tons invraisemblables.

Ayant à faire un chêne, il avait cherché la feuille du chêne et peint son arbre feuille par feuille ; pour un tilleul de même, et de même pour un bouleau. Il avait copié l’herbe et l’arbrisseau. Il eût procédé par des découpages que l’effet eût été à peu près identique ; mais il fallait tenir compte des verts, et pour que le vert ne se confondît pas avec le vert, que le chêne, le bouleau, le tilleul et les herbes ne fussent pas d’une couleur uniforme, Pépé avait composé pour chaque essence d’arbre ou de plante un vert différent, vert qui n’avait généralement rien de commun avec la nature.

Ces verts appliqués contre d’autres verts faisaient un si curieux mélange que l’œil se trouvait fatigué et accroché. La forêt papillotait, elle n’avait pas de perspective, pas de profondeur et l’œil s’y perdait. L’effet obtenu était insensé et saisissant.

Une fois en place, aux lumières, les feuilles avaient l’air de bouger, tant elles miroitaient. Ce décor faisait plus d’effet que les autres. Il eut auprès des forains un succès prodigieux et plusieurs d’entre eux demandèrent à Alcindor l’autorisation de commander des toiles à Pépé.

— Tant que vous voudrez, dit Alcindor ; mais vous le paierez largement.

— Plus cher que n’importe lequel de nos décorateurs, s’il réussit nos décors comme le vôtre.

— Tu sais, petit, profite de l’occasion pour gagner de l’argent, dit Mme Alcindor. Du reste, je ferai mon prix avec eux, moi, et on placera ce que tu gagneras comme nous plaçons tes gages.

Pépé exécuta différents décors, notamment pour Delille et pour Cocherie ; mais, à la fin de la saison, il eut une commande d’une importance capitale, qu’il s’engagea à faire en deux hivers, à la maison de l’hivernage.

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Le premier tableau faisait voir Totor, le grand Totor… (p. 187).

Le dompteur Totor, le rival de Bidel, qui venait d’augmenter sa ménagerie, voulait avoir une série de toiles le représentant, lui et les ancêtres qu’il prétendait avoir, au milieu des animaux subjugués par leur puissance.

— Vous comprenez, dit-il, qu’il faut faire comprendre au public que les Totor ont dompté les animaux les plus féroces de père en fils.

— J’ai compris, dit Pépé.

Ah ! ce fut une commande difficile à exécuter ! Pépé dut s’acheter des gravures, des modèles et s’entourer de documents. Deux hivers il travailla sans désemparer, mais, après deux hivers, il présenta au Totor, son contemporain, une série de tableaux qui le ravirent.

Le premier tableau faisait voir le grand Totor, le premier des Totor présentant au Pharaon des crocodiles apprivoisés. Dans un superbe temple égyptien, le Pharaon était sur son trône. Ce trône était tout en or, ainsi que son manteau. Il était revêtu d’une robe rouge.

Devant lui était le grand Totor drapé dans une peau de lion, une cravache à la main, entouré de crocodiles debout sur leur queue, et faisant les beaux en se grattant le nez, signe, évident de leur soumission.

De l’Égypte, on sautait à Louis XIV et à Napoléon Ier. Le deuxième tableau représentait ces deux souverains galonnés sur toutes les coutures, réunis en même temps et pour la même circonstance, se laissant présenter des lions que le trisaïeul de Totor tenait par la patte.

Le troisième tableau se passait aux Indes. La grand’mère de Totor, vêtue de noir et légèrement noire elle-même, charmait des serpents monstrueux, qui s’apprêtaient à dévorer un des plus grands princes indiens, le Maharajah de Lahore.

Le quatrième tableau ramenait en France les spectateurs. Le père Totor, en présence du roi Louis-Philippe et du général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif de la République française, accompagnés de leurs officiers d’ordonnance dont on apercevait les coiffures curieuses, faisait sauter son ours blanc comme un vulgaire lapin.

Enfin, le cinquième et dernier tableau représentait le Totor actuel, le propriétaire de la ménagerie, offrant à déjeuner dans la cage de ses fauves au Président de la République. Ce dernier avait sorti pour la circonstance son habit noir et le grand-cordon de la Légion d’honneur, et le lion et sa lionne rangés en ligne et droits comme des soldats de la garde municipale de Paris, portaient la patte à leur front en faisant le salut militaire. La suite représentait une foule compacte d’animaux antédiluviens qui regardaient curieusement ce spectacle et voyaient le Président, assis en face de Totor, partager fraternellement avec lui le contenu d’un litre.

Quand l’œuvre entière de Pépé se trouva terminée et qu’elle fut exposée sur les parois du manège, Totor fut appelé à la contempler. Il arriva avec toute sa famille et tous ses employés.

Ce ne fut qu’un cri d’admiration.

Totor, le grand dompteur, le plus grand des dompteurs, prit Pépé à bras le corps et l’embrassa avec des larmes dans les yeux.

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Il était attendri. Il regardait l’un après l’antre ses ancêtres et s’écriait :

— Je les reconnais !

Ce qui lui était d’autant plus facile à affirmer qu’ils n’avaient jamais existé que dans son imagination.

— C’est merveilleux l s’écriait-on.

Et, franchement, il y avait de quoi s’émerveiller, il y avait l’effet, un effet prodigieux. Les peintures de Pépé tenaient de la fresque de Pompéï, des peintures byzantines, du vitrail, et du trompe-l’œil. C’était naïf, plein de fautes de dessin, mais jamais un peintre véritable n’aurait obtenu un succès aussi vif et n’aurait réussi si bien des tableaux pour l’objet de parade auxquels ils étaient destinés.

Pépé avait commencé par prodiguer l’or. Les fonds, la décoration, les vêtements étaient pleins d’or que Pépé avait pris en feuille et collé au vernis. Sur cet or, il avait bravement posé des lignes d’ombre et de la couleur. Le rouge, le bleu dominaient dans ses tableaux. Il mettait des couleurs par grandes plaques, crûment, et il faisait ses plis et ses ombres avec des traits noirs. Pour faire ses serpents, il avait acheté des peaux de boas qu’il avait fait coudre à la toile et qu’il raccordait ensuite avec de la couleur. Le résultat était inouï quand on était placé à distance.

— Tu es le plus grand artiste des temps modernes ! s’écria Totor en l’embrassant de nouveau.

Il avait été convenu que le travail de Pépé serait payé deux mille francs, ses frais remboursés ; il avait eu beaucoup de frais, ayant prodigué l’or et la couleur sans compter. Totor paya sans une observation, et comme les saltimbanques, grands bohèmes, sont habituellement généreux, il ajouta cinq cents francs au prix convenu.

Ce fut à la fête de Neuilly que, pour la première fois, l’œuvre de Pépé fut exposée devant la baraque des Totor. Elle causa un étonnement inénarrable. Sous la lumière du jour, avec les resplendissements du soleil sur les ors et sur les couleurs, on crut avoir sous les yeux une mosaïque de Venise. Des peintres venus à la fête s’extasièrent devant ces toiles autant qu’ils s’en amusèrent.

— Qu’est-ce qui a pu fabriquer ça ? se demandaient-ils. Ce ne peut être un peintre, ce ne peut être quelqu’un ayant reçu une leçon de dessin ou de peinture.

— Quel effet !

— C’est surprenant ! Il y a jusqu’à des peaux de serpent naturelles !

Ils s’informèrent et apprirent que l’auteur de ces tableaux était Pépé, le beau Pépé, le rival de Léotard, un des astres du cirque Alcindor.

— Allons le voir, dirent-ils.

Ils s’attendaient à trouver un homme et ils virent un jeune garçon de treize ans, fait au moule, élégant dans sa soie blanche, qui accomplissait son vol d’oiseau.

— On ne peut voir un travail aérien mieux exécuté, dirent-ils.

Ils firent la connaissance de Pépé. L’un d’eux se nommait Champion, un autre Baluchon, et tous deux étaient célèbres.

— C’est vous qui avez peint les tableaux de Totor ? lui deman­dèrent-ils.

— Oui, messieurs.

— Vous n’avez jamais appris à dessiner ? à peindre ?

Jamais, dit Pépé, qui leur raconta qu’il avait commencé à dessiner et à peindre de lui-même.

— Vous devriez prendre des leçons, dit Champion. Si vous voulez, nous vous aiderons. Il y a quelque chose en vous, un don qu’il ne faut pas négliger.

— Je n’ai pas songé à prendre des leçons, dit Pépé, mais j’en prendrais volontiers.

Les peintres en parlèrent à Alcindor.

— Oh ! il n’a pas le temps, dit le patron.

Et il ajouta à part lui :

— De quoi se mêlent-ils, ces gens-là. Ils pourraient jeter Pépé dans un art qui le détournerait de nous, et il a sa vie assurée dans le cirque Alcindor.

— Vous avez tort, dirent les peintres, de ne pas voir ce que produirait ce jeune garçon une fois qu’il aurait un peu de métier. Ce serait peut-être un grand peintre.

— C’est un grand gymnaste, dit Alcindor avec orgueil.

Pépé en y réfléchissant désirait prendre des leçons ; mais il craignait de contrarier son patron, et pour aucun bien du monde il n’eût voulu se fâcher avec lui, de peur de le quitter et de ne plus jamais voir Mlle Colette, qu’il trouvait de plus en plus rose et de plus en plus jolie quand, par hasard, Mme Alcindor le faisait passer avec elle par la pension de sa fille.

Que de choses cependant il sentait lui manquer ! Que de découvertes il devait pouvoir faire dans les livres ! Lorsqu’il peignait et qu’il entrait en rage contre lui-même parce qu’il ne parvenait pas à rendre ce qu’il avait dans la tête, il pensait qu’un professeur lui donnerait ce qui lui faisait défaut. Pour y suppléer, il acheta un cours de dessin et dans ce cours de dessin même il commença à apprendre à lire sur les légendes des dessins, aidé par Mme Alcindor, qui n’était pas fort instruite, mais qui savait lire, écrire et calculer, les trois sciences de l’ancienne école primaire.

En dehors des exercices continuels auxquels il soumettait son corps pour conserver l’élasticité de ses membres et pour ne rien perdre de ses talents de gymnaste, Pépé ne chômait pas de commandes. Le tableau du dompteur avait fait événement et tous les forains voulaient avoir leur parade ornée par les pinceaux du jeune décorateur.

Une somnambule lui demandait de la portraiturer les yeux bandés, dévoilant un avenir de gloire et d’amour à un jeune sous-lieutenant qui lui faisait l’honneur de la consulter.

Le célèbre Isaac Shylock, qui avait des cheveux qui traînaient à terre, grâce à sa pommade souveraine contre la chute des cheveux, lui commandait de lui faire sa figure sur fond or, « avant » avec un crâne complètement chauve ; « pendant » avec de rares cheveux ; « après » avec toute sa chevelure.

Mais le maître tableau qui allait occuper Pépé l’hiver entier devait être celui du prestidigitateur Delille qui faisait sortir toutes les fleurs d’une corne d’abondance, tous les vins d’une même bouteille, qui décapitait une femme et faisait parler sa tête placée sur un plat devant les spectateurs, qui avait le pouvoir de faire marcher les squelettes.

Les commandes affluaient de tous côtés, et Pépé était obligé de les refuser.

C’était une vogue et comme une rénovation des baraques de saltimbanques. Totor ayant renouvelé sa parade, les autres ne pouvaient demeurer au-dessous de lui. Leurs tableaux paraissaient ternes auprès des toiles éclatantes sorties des brosses de Pépé.

— J’ai pour plus de deux années de travail, dit ce dernier. Je ne prends plus rien.

Et il se mit à l’œuvre aussitôt qu’on rentra dans la maison de l’hivernage, de plus en plus passionné pour sa peinture, et quand, au bout de deux ans, il eut terminé ses commandes, il avait certainement fait de grands progrès dans l’art de la décoration et il attrapait d’une façon très remarquable la ressemblance des personnes.

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