Histoire du célèbre Pépé/12

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CHAPITRE XII PÉPÉ EST ENLEVÉ

Pépé avait environ quinze années. Il était grand et devenait très fort. Quoique ses formes fussent extrêmement fines, ses muscles étaient apparents et marqués. La régularité de ses traits s’accentuait. Déjà un léger duvet paraissait au coin de ses lèvres.

— Quel beau gars ! s’écriait Alcindor.

— Oui, disait Mme Alcindor. C’est dommage qu’il soit du métier, je le donnerais à Colette.

— Oui, mais il est du métier, et, tu sais, Colette n’épousera jamais qu’un homme qui aura une profession bourgeoise. Je ne veux pas qu’on traite ma fille de « saltimbanque » et j’entends, sur mes vieux jours, oublier que je l’ai été… si je puis.

— Tu ne le voudrais pas.

— C’est possible… Mais je veux que Colette épouse un bourgeois.

— Pépé va tout de même faire un fier homme, répétait Mme Alcindor.

— Dis-moi, tu n’as pas revu ce garnement qui est venu demander si Pépé était avec nous et si c’était bien un enfant trouvé ?

— Non, il n’est pas revenu.

— Alors, nous ne savons pas ce qu’il voulait.

— II était peut-être de la police.

Le « garnement », comme l’appelait Alcindor, qui était venu demander des renseignements sur Pépé, et auquel on en avait donné, n’appartenait pas à la police, au contraire. Il avait assisté à une représentation de Pépé, et, depuis, il le guettait. Lorsque Pépé, par une belle journée, allait se promener jusqu’au bord de la Seine, il y avait des yeux qui le suivaient sans qu’il s’en aperçût.

Ces yeux appartenaient à Jambe-de-Cerf et à Queue-de-Merle.

Après leur arrestation dans la Cour des Comptes, ces deux bandits, ainsi que Doxie et Marie, avaient subi une longue prévention. La police recherchait dans ce temps-là les auteurs de plusieurs crimes et elle était assez disposée à les leur attribuer. Cependant il fut impossible de les convaincre d’autres forfaits que de vols accomplis dans différentes conditions, et ils ne furent pas assez sévèrement jugés. Jambe-de-Cerf attrapa six ans de réclusion, Queue-de-Merle quatre ans et les deux femmes chacune deux ans, ainsi que Mme Alcindor l’avait lu un jour dans le journal.

Quatre ans de prison la réclusion, c’était dur à « tirer », c’était la maison centrale avec sa discipline inflexible, c’était la cellule étroite avec l’isolement absolu durant six longues années. Quand un voleur est condamné à moins d’une année de prison, on le met dans une maison de correction où il jouit d’un régime relativement doux ; il y vit en commun, il peut parler à ses codétenus, il conserve son nom ; mais quand un voleur est condamné à plus d’une année de prison, on l’envoie dans une maison centrale et, dès qu’il y entre, il ne doit plus parler à personne, il perd son nom et n’a plus qu’un numéro qui correspond à celui sous lequel il est inscrit sur le registre des prisonniers ; il doit travailler constamment et ne peut apporter d’adoucissement à sa peine ; quand vient l’heure de la récréation, il se promène dans la cour, à la queue, derrière son camarade, et il tourne pendant une heure autour de la cour, au pas, muet.

Doxie et Marie furent envoyées à Clairvaux et Queue-de-Merle à Belle-Isle-en-Mer. Jambe-de-Cerf demeura à Paris, aux Madelonnettes, et pendant six ans il ne vit que son gardien et n’ouvrit pas là bouche, Pendant leur longue captivité, ils eurent le temps de maudire Pépé.

— Sans lui, se répétaient-ils, nous n’aurions pas été découverts. S’il nous tombe jamais sous la patte, il verra !…….

Sortis de prison, ces bandits s’étaient retrouvés, Des Pincettes les rejoignit, et ils reprirent leurs habitudes de vol ; Ils s’étaient construit une hutte en plâtras et en planches, couverte en boîtes à sardines, dans un terrain vague, au fond de Levallois-Perret, à quelques pas de la Seine, à trois cents mètres de la maison de l’hivernage. À côté de leur hutte, ils avaient creusé une sorte de silo, dissimulé dans les herbes, dans lequel ils cachaient les objets qu’ils volaient, en attendant de pouvoir les vendre. Doxie faisait leur cuisine.

— Est-ce que nous ne retrouverons jamais ce coquin de Pépé, se disaient-ils presque chaque soir.

Un jour, l’affiche du cirque Alcindor éveilla leur attention.

Voyant le nom de Pépé imprimé en gros caractères sur les murs, à l’occasion de la fête de Neuilly, ils se dirent que ce Pépé pouvait parfaitement être celui qu’ils cherchaient, car le nom de Pépé n’était pas commun.

— Tiens, dit Marie, voilà une occasion de nous mener à la fête à Neuilly et de nous payer le cirque.

Ils y allèrent, et quand Pépé parut :

— C’est lui, je le reconnais, dit Marie,

Et leurs regards se braquèrent sur la main de Pépé.

— Je vois les P-P, dit Marie.

— Non ; je ne les vois pas, dit Queue-de-Merle.

— Regarde bien, dit Jambe-de-Cerf, je les vois, moi.

— Moi aussi, dit Des Pincettes.

— Moi pas, fit Doxie.

— C’est qu’il passe si rapidement devant notre nez !…

Ils étaient sortis de la représentation sans être absolument fixés, mais, profitant du voisinage, Des Pincettes avait été questionner l’homme qui demeurait à la garde de la maison de l’hivernage.

— C’est bien lui, va, dit-il en revenant dans leur hutte.

— Alors… Vengeance ! dit Jambe-de-Cerf.

— Oh ! oui, vengeance ! dit Doxie.

— Quand il passera par là…

Un soir, par une belle gelée et un clair de lune qui argentait la campagne, Pépé passa « par là ». Il allait faire une promenade au bord de la Seine en compagnie de son vieil ami Moutonnet.

Comme il arrivait à quelques pas de la butte, Moutonnet grogna.

— Qu’est-ce ? fit Pépé.

Une femme couchée sur le sol était devant lui.

— La charité, mon bon monsieur, dit-elle d’une voix nasillarde.

Moutonnet grogna plus fort.

— Tais-toi, Moutonnet, dit Pépé ; il ne faut pas être méchant pour les malheureux, et tu es plus doux d’ordinaire.

Il mit la main à sa poche pour y chercher des sous.

— La charité mon bon monsieur, dit une autre femme survenant.

Moutonnet grognait de plus en plus, et se tenait entre les jambes de son ancien compère.

— Reste donc tranquille, Moutonnet, dit Pépé.

Mais le brave caniche ne voulait pas se taire ; il grinçait des dents, furieusement.

— La charité, mon bon monsieur, dit un homme l’échine basse, en s’approchant de Pépé la main tendue.

— Ah ! çà, vous êtes donc une troupe, dit Pépé. Je n’aurai jamais assez de sous…

— La charité, mon bon monsieur ? dit un nouveau mendiant.

— Encore ! exclama Pépé.

— La charité, mon bon monsieur, dit un troisième homme en mettant sous le nez de Pépé ses deux mains ouvertes.

— Tais-toi, Moutonnet, dit Pépé, tais-toi donc !

Il tendit des sous au mendiant le plus rapproché de lui.

Au lieu de recevoir les sous, ce mendiant saisit vivement la main de Pépé et aussitôt les autres mendiants lui tombèrent dessus, malgré le brave Moutonnet qui mordait leurs mollets.

En une seconde, Pépé, malgré sa résistance et sa force, fut enlevé et conduit dans la hutte.

— Allume, fit une voix que Pépé crut reconnaître.

Moutonnet, en voyant enlever son ami, avait fui rapidement du côté de la maison de l’hivernage.

Quand une lampe à pétrole sale et fumeuse eut été allumée, tous les cinq, hommes et femmes, maîtrisant Pépé qui se débattait, lui lièrent solidement les mains et les pieds.

Ensuite, ils se placèrent en pleine lumière.

— Nous vois-tu bien ? demanda une femme.

Pépé les reconnaissait.

— Oui, je vous vois, dit-il.

— Tu nous vois bien ? dit une femme. Moi, je suis Doxie que tu as fait arrêter et qui a tiré deux ans de prison à cause, de toi. Tiens, canaille !

Et elle lui donna un coup de soulier sur la tête.

— Moi, dit l’autre femme, je suis Marie que tu as dénoncée et qui a fait deux ans de prison à cause de toi. Voilà, brigand !

Et elle lui envoya un coup de pied dans le menton.

— Moi, je suis Jambe-de-Cerf, qui suis resté six ans dans une cellule à cause de toi. Tiens, tiens.

Et il lui donna deux grands coups de poing.

— Moi, je suis Queue-de-Merle auquel tu as fait tirer quatre ans de prison. V’lan !

Et il lui donna sur la jambe un fort coup d’un bâton qu’il tenait à la main.

— Moi, je suis Des Pincettes, dit le dernier homme, et ce n’est pas ta faute si je n’ai pas été arrêté. Attrape !

Et il lui envoya un coup de pied dans l’estomac.

Pépé supportait ces coups sans dire un mot, les dents serrées, les poings fermés.

— Si j’avais seulement les mains libres… pensait-il.

Mais on l’avait surpris, enlevé par trahison, et il était solidement garrotté.

— Il faut le tuer, dit Doxie.

— Pas sans l’avoir fait souffrir, dit Queue-de-Merle.

— Comment pouvons-nous le faire souffrir ? demanda Des Pincettes. Qu’est-ce qui lui fera mal ?.

— J’ai une idée, dit Jambe-de-Cerf. Vous avez lu comme moi les histoires des chauffeurs, n’est-ce pas, ces bandes qui parcouraient le pays en dévalisant les maisons isolées ? Pour faire avouer aux gens où ils cachaient leur argent, ils leur chauffaient les pieds et ils réussissaient toujours, tellement c’est un douloureux supplice.

— Il faut brûler les pieds de Pépé, dit Doxie.

Et elle brisa de ses mains les planches d’une caisse pour activer le feu qui flamba dans un coin.

Tandis qu’ils s’occupaient du foyer et que Jambe-de-Cerf disposait deux morceaux de bois destinés à maintenir les jambes du pauvre Pépé devant le feu, ce dernier par un mou­vement insensible se rapprochait d’une hache qu’il voyait dans un coin.

— Tu vas la payer cher, ta dénonciation, disait Queue-de-Merle en activant le feu.

Pépé ne répondait rien. Il continuait sa manœuvre.

— Qu’est-ce qu’il fait ? Il bouge ? fit Marie.

— Laisse-le faire, dit Jambe-de-Cerf, il n’ira pas loin.

Ils ne pensaient pas à la hache.

Pépé l’atteignit et son œil jeta un éclair de triomphe.

— Vite, vite, soufflons sur le feu ! disaient Doxie et Marie, semblables à deux horribles sorcières.

— Vite, vite, activons le feu ! disaient d’une voix les trois hommes.

Et Pépé appuyait fortement la corde dont ses poignets étaient liés contre le tranchant de la hache et imprimait à la corde un léger va-et-vient.

— Jette encore ce bois au feu, dit Jambe-de-Cerf. Que le feu soit clair.

Tout à coup, Pépé sentit la corde se desserrer. Il en avait coupé un tour, le reste n’était plus rien. Il dégagea vivement ses mains, saisit la hache et, leste comme il était, malgré l’entrave de ses pieds, il se mit debout, le corps appuyé contre la paroi de la hutte.

— Le premier qui bouge, s’écria-t-il, je le tue.

Et, profitant du mou­vement de stupeur de ces bandits, il abaissa vivement sa hache au risque de se blesser et trancha les nœuds qui liaient ses jambes.

Se sentant libre, il se sentit fort.

— Nous allons voir, à présent, à qui va être la victoire, dit-il.

— Oui, nous allons voir ça, dit Jambe-de-Cerf en tirant de sa poche un revolver.

Mais avant, qu’il ait eu le temps de le braquer sur Pépé, celui-ci bondissait sur lui et d’un coup de hache abattait sa main.

— Oh ! fit Jambe-de-Cerf en tombant à terre si malheureu­sement qu’une partie de son corps fut brûlé par le feu et qu’il se jeta de côté en poussant un nouveau cri de douleur.

— Il a blessé Jambe-de-Cerf ! Il va voir ! s’écria Doxie en ramassant le revolver, tandis que les autres s’avançaient vers Pépé avec, des couteaux et Des Pincettes avec une barre de fer.

En cet instant la porte s’ouvrit, et Alcindor, Gig, Rig, Pig et des domestiques, le revolver au poing, se précipitèrent dans la hutte.

C’était Moutonnet qui les amenait.

L’intelligent caniche était parti chercher ses amis aussitôt qu’il avait vu enlever son ancien compère.

Il était arrivé à la maison de l’hivernage fort affairé, aboyant et grondant.

— Qu’est-ce que Moutonnet peut avoir ? demanda Margarita. Lui qui aboyé si peu d’ordinaire, qui est si calme, il a l’air inquiet.

— Une fantaisie de chien, dit Alcindor.

Moutonnet regardait sa maîtresse, il aboyait en la regardant, allait jusqu’à la porte regardait si on le suivait, et il revenait aboyer de nouveau pour de nouveau se diriger vers la porte.

— Je vous jure que Moutonnet a quelque chose, dit Margarita.

Moutonnet grondait, la prenait par sa jupe et la tirait du côté de la porte.

— Alcindor, il y a quelque chose, répéta Margarita ; regarde Moutonnet.

— Est-ce qu’il n’est pas sorti, il y a un moment, avec Pépé ?

— Oui ; Pépé l’avait emmené.

— Il n’est pas rentré, Pépé ? demanda Alcindor.

— Je ne sais pas, dit Margarita.’

Elle envoya un palefrenier voir si Pépé était de retour.

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— Il n’est pas à la maison, revint dire le palefrenier.

— Oh ! oh ! dit Margarita, Pépé n’est pas rentré et le chien est revenu sans lui… Il est arrivé quelque malheur à Pépé.

— Vite, vite, s’écria Alcindor.

Et il appela.

— Hé Gig ! Hé Rig ! Hé Pig !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Venez vite. Un accident a dû arriver à Pépé. Moutonnet vient nous chercher.

En cinq minutes, toute la maison fut prête.

Moutonnet remuait la queue et continuait son manège vers la porte de la cour.

— Un instant, dit Gig. Sur ces rives-ci, ce n’est peut-être pas un accident dont Pépé est victime ; il a peut-être fait une mauvaise rencontre. Prenons, à tout hasard, nos revolvers.

La maison de l’hivernage étant isolée, on y avait toujours des armes chargées ; ils s’armèrent et suivirent le brave caniche qui les mena d’abord à l’endroit où on avait enlevé son maître.

Là, Moutonnet eut un moment d’hésitation. Le nez à terre, il flairait et tournait sur lui-même.

— Est-ce que Pépé est par ici ? dit Gig en cherchant autour de lui.

Mais Moutonnet partit en aboyant dans la direction de la hutte.

— Hé ! fit Alcindor, il nous mène vers cette habitation qui est, je crois, fort mal fréquentée. Tenons nos armes.

Ils entourèrent la hutte et entendirent la voix de Pépé.

Alors, d’un coup ils entrèrent.

Les bandits ne firent pas les bravaches. Autant ils étaient féroces se croyant les plus forts, autant ils se firent humbles se voyant pris.

— À genoux ! leur cria Alcindor.

Ils tombèrent à genoux en disant :

— Par grâce, ne nous faites pas de mal.

— Le premier qui bronche, dit Pépé, je lui brûle la cervelle.

Il prit le revolver de Pig.

— Tendez vos mains, dit-il. Tiens, Pig, toi qui sais faire les nœuds marins, je te prie de prendre cette corde que je vois là et de ficeler derrière leur dos les mains de ces bandits, hommes et femmes.

— C’est vous qui êtes des bandits ! cria Doxie.

— Je vais vous ficeler comme il faut, dit Pig ; jamais andouille de Vire ne l’aura mieux été.

— Et vous êtes sûrs d’aller finir vos précieux, jours dans une colonie, dit Alcindor, ce qui sera un excellent débarras pour Paris.

Leurs mains liées derrière le dos, on plaça les bandits entre les artistes et Rig se chargea de conduire, en le soutenant, Jambe-de-Cerf horriblement mutilé et brûlé.

Arrivés dans la maison de l’hivernage, comme on craignait qu’ils ne missent le feu, on les parqua dans un coin du jardin et les garçons d’écurie furent chargés de monter la garde autour d’eux, la nuit entière.

Au petit jour, on les chargea dans un fourgon et on les con­duisit à la préfecture de police, d’où on les fit immédiatement emprisonner au Dépôt.

— Tu peux dormir tranquille, Pépé, dit, en rentrant, Alcin­dor, ils ne reparaîtront plus, cette fois ; tu n’as plus à Paris que des amis.

— Sans oublier Moutonnet, dit Margarita. Brave Moutonnet, va, c’est peut-être à lui que Pépé doit la vie. On devrait donner des médailles de sauvetage aux braves bêtes comme celle-là.

— Aussi, dit Pépé en embrassant le caniche, je reste tou­jours son compère.

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