Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 40

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
- Lettre 39 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 41


LETTRE 40

miss Byron, à miss Selby.

vous savez, ma chère, combien d’affaires importantes dépendoient de la conduite et de la décision du jeune chevalier. Milord L étoit en écosse, où il avoit marié deux de ses trois sœurs, pour éclaircir son bien, et dépendre moins, soit de la justice, soit de la générosité de sir Thomas Grandisson. Miss Charlotte étoit dans une dépendance absolue de l’amitié de son frère. La malheureuse Oldham avoit déjà reçu de tristes preuves du changement de sa fortune, et ne pouvoit douter que les deux sœurs, avec tant de sujet d’aversion, n’animassent contr’elle un frère dont elle avoit contribué à diminuer la fortune par les profusions de leur père. Les deux intendans trembloient à l’approche de leur nouveau maître, dans le doute qu’il voulût signer des comptes informes, auxquels le délire continuel de leur père ne lui avoit pas permis de mettre la dernière main. Miss Orban, sa mère, et ses deux tantes, quoique trompées dans leurs principales espérances, avoient quelques prétentions, qu’elles étoient embarrassées à faire valoir sans honte. Milord W oncle maternel de sir Charles, n’avoit actuellement aucun intérêt à démêler avec le fils de sa sœur ; mais n’ayant point de plus proche héritier, il ne pouvoit éviter des communications dont la crainte empoisonnoit déjà ses plaisirs. Outre qu’il avoit mal vécu avec le père, et que cette ancienne disposition s’étendoit jusqu’au fils, il étoit gouverné depuis la mort de sa femme par une maîtresse qui n’avoit ni la naissance ni l’esprit et l’éducation de Madame Oldham ; et cette femme, qui ne devoit qu’à son adresse l’ascendant qu’elle avoit sur lui, n’en usoit pas pour lui faire souhaiter le retour et l’affection de son neveu. Enfin le traité de mariage qui avoit été commencé par sir Thomas demandoit aussi quelque considération pour être renoué, ou tout-à-fait rompu. Telle étoit la situation des affaires de cette famille, lorsque sir Charles reçut le courier de ses sœurs. Il ne leur fit point de réponse ; mais partant aussi-tôt pour Calais, il fit le voyage avec tant de diligence, qu’il entra dans Londres deux jours après la mort de son père. Ses sœurs, qui ne recevoient point de ses nouvelles, conclurent qu’il arriveroit aussi-tôt qu’une lettre, et l’attendoient d’heure en heure. Jugez, ma chère, qu’elle devoit être leur agitation à l’approche d’un frère qu’elles n’avoient pas vu depuis huit ou neuf ans, de qui toute leur fortune dépendoit, aux yeux duquel un père les avoit représentées coupables, et qui avoit été lui-même invariablement fidelle à tous ses dev oirs. Au moment qu’il parut dans sa chaise de poste, toutes les portes furent ouvertes. Il descendit, il entra, et ses deux sœurs allèrent au-devant de lui. Son air noble que les circonstances rendoient plus grave et plus majestueux, les frappa d’autant de respect que de tendresse et d’admiration. ô mon frère ! S’écria miss Caroline, en s’avançant les bras ouverts. Mais, comme arrêtée par un mêlange de crainte, puis-je dire mon frère, ajouta-t-elle ? Et dans son trouble elle parut prête à s’évanouir. Il se hâta de l’embrasser, pour la soutenir entre ses bras. Miss Charlotte, également frappée de l’émotion de sa sœur et de la présence de son frère, rentra promptement dans la chambre d’où elle venoit de sortir, et n’eut que la force de se jeter dans un fauteuil. Sir Charles la suivit en tenant les bras passés autour de miss Caroline, et la rassurant par les plus tendres expressions. Ses regards empressés en s’avançant vers Charlotte, sa main qu’il lui tendit pour l’inviter à la confiance, eurent bientôt le pouvoir de la fortifier. Elle se leva, elle jeta les deux bras autour de son cou ; et lui, pressant ses deux sœurs contre son sein, recevez, leur dit-il, votre frère, votre ami ; reposez-vous sur sa plus tendre et sa plus constante affection. Elles m’ont dit que ce langage et le ton dont il fut prononcé, avoient eu l’effet d’un baume pour calmer leur agitation. Lorsque chacun se fut assis, sir Charles qui s’étoit placé vis-à-vis d’elles, les regarda plusieurs fois, l’une après l’autre, comme s’il n’eût pu se rassasier du plaisir de les voir. Ensuite les prenant toutes deux par une main, que de charmes ! Leur dit-il. Avec quelle admiration je regarde mes sœurs ! Il faut que les qualités de l’ame répondent à cette figure. Quel plaisir, quel orgueil je vais prendre dans mes deux sœurs ! Chère Charlotte, dit alors miss Caroline, en prenant l’autre main de sa sœur, ne trouvez-vous pas dans les traits de mon frère, tout ce qu’on nous a dit de sa bonté ? De quoi me suis-je effrayée ? J’avoue, répondit Charlotte, que le cœur m’a manqué aussi. Je ne puis dire pourquoi. Mais nous avons tremblé… oui, monsieur, nous avons tremblé… ô mon frère ! Nous n’avons jamais eu dessein de manquer au devoir. Elles versoient toutes deux un torrent de larmes. Aimez votre frère, leur dit-il ; aimez-moi toutes deux, comme je ferai mes efforts pour mériter votre affection. Les filles de ma mère ne peuvent s’être écartées du devoir. Des méprises apparemment, de fâcheux mal-entendus, chacun de nous n’a-t-il pas ses jours et ses ombres ? Jetons un voile respectueux… il ne put achever. Il pressa successivement de ses lèvres les deux mains qu’il tenoit encore ; et s’étant levé, il marcha vers la fenêtre en tirant son mouchoir. Quelles idées purent lui causer cette émotion ? C’étoit sans doute la malheureuse conduite de son père, et l’image de sa mort récente. Il n’est pas surprenant qu’un tel fils ne pût se défendre dans cet instant, d’une infinité de tristes réflexions. Ensuite revenant vers ses sœurs, il leur demanda la permission de se retirer pour quelques momens. Un père, leur dit-il en détournant le visage, exige ce tribut. Il attacha les yeux, d’un air attendri, sur les portraits de son père et de sa mère, qui se trouvoient devant lui ; et sans ajouter un seul mot, il quitta ses deux sœurs avec une profonde révérence. Une demi-heure après, il reparut dans un autre habillement ; et les ayant saluées d’un air de tendresse, qui acheva de bannir toutes leurs craintes, il fit recommencer l’heureux règne de la confiance et de l’union fraternelles. M Grandisson se présenta aussi. Je crois avoir observé dans une autre lettre, que, prenant quelquefois un ton conforme à sa conduite, il s’étoit promis de rire beaucoup du caractère sérieux qu’on attribue à son cousin, et qu’il se vantoit même de l’initier aux plaisirs de Londres, et d’en faire un homme de goût. Mais il fut si surpris de l’air de dignité qu’il vit répandu dans toute sa personne, et si charmé néanmoins de l’agrément et de la facilité de ses manières, qu’il ne put s’empêcher de dire ensuite aux deux sœurs : quel homme que votre frère ! De quelle satisfaction mon oncle s’est-il privé ! Il entretint sir Charles des circonstances de la maladie et de la mort de son père. Il s’emporta contre Madame Oldham, en se faisant un triomphe de la conduite qu’il avoit tenue avec elle ; et rappelant tout ce qu’il avoit à lui reprocher dans l’état où elle avoit vécu, il ne manqua point de relever l’obstination qu’elle avoit eue à demeurer au château jusqu’au dernier moment de la vie de sir Thomas, et la présomption qui lui avoit fait exiger que son sceau fût mis par-tout avec celui de la famille. Sir Charles prêta l’oreille à ce récit, sans aucune marque d’approbation ni de blâme. Il demanda si l’on avoit trouvé un testament ; M Grandisson répondit qu’on avoit cherché par-tout, sans en avoir pu trouver. Ce que je pense à faire, dit alors sir Charles, c’est de placer les vénérables restes avec les cendres de ma mère. Mon père, je le sais, a toujours eu cette intention. Je ferai faire, à la mémoire de tous deux, un tombeau moins somptueux qu’élégant, avec une inscription modeste, qui contiendra plutôt une instruction pour les vivans que l’éloge des morts. Les funérailles seront décentes, mais sans ostentation ; et ce qui ne sera point employé à des formalités plus éclatantes, servira secrétement à soulager les misérables de la paroisse, ou quelques pauvres fermiers de mon père, qui sont chargés d’une nombreuse famille, et qui employent honnêtement leur travail et leur industrie à la soutenir. Ces sentimens parurent étranges à M Grandisson. Il fit souvenir sir Charles du goût que son père avoit toujours eu pour la magnificence. Mais les deux sœurs trouvèrent une vénérable noblesse dans les idées de leur frère, et se firent honneur d’y applaudir. La cérémonie fut faite avec un air égal de décence et de piété. Après avoir rempli ce premier devoir au château de Grandisson, sépulture de leurs ancêtres, sir Charles se rendit d’abord à Londres avec ses sœurs, pour commencer, en leur présence, à lever le scellé dans la maison de Saint-James-Square. Ils n’y trouvèrent d’important que les meubles et un grand nombre de papiers qu’il mit en peu de jours dans un ordre admirable, où ils n’avoient pas été depuis long-tems. De là ils se transportèrent à leur terre d’Effex. Sir Charles dit à ses sœurs qu’on ne pouvoit se dispenser de faire avertir Madame Oldham, qui s’étoit logée dans une ferme voisine, et que sa présence étoit nécessaire pour la levée des sceaux, puisqu’elle y avoit mis aussi le sien. Les deux demoiselles prièrent leur frère de ne pas les obliger de la voir. Il y consentit, en leur disant qu’il auroit souhaité de pouvoir s’en exempter lui-même ; mais que tous les devoirs devoient être remplis. Cette pauvre dame fut appelée, et ne vint au château qu’en tremblant. Je suis sûre, ma chère Lucie, que le récit où je vais entrer ne peut vous déplaire. Mon attention s’est soutenue plus que jamais pour toutes ces circonstances, à mesure qu’elles sortoient de la bouche de miss Charlotte Grandisson, dont la mémoire étoit aidée par celle de sa sœur. Vous savez que j’aime ces scénes touchantes, où la représentation des paroles et des mouvemens, forme un tableau vif et naturel. Sir Charles, ne s’attendant point à voir arriver si-tôt Madame Oldham, étoit dans ses écuries avec son écuyer, occupé à visiter les chevaux de son père qui étoient en grand nombre, et des plus beaux du royaume. Par la méprise d’un valet de chambre, la pauvre femme fut conduite à l’appartement des deux sœurs. Comment donc ? Dit miss Caroline au valet, nous ne devions pas la voir. Mille pardons ! Répondit-elle humblement ; et faisant une profonde révérence, elle alloit se retirer. Mais elle fut arrêtée par les discours de miss Charlotte, qui lui dit : c’est mon frère qui vous a fait appeler. Comptez, madame, que nous n’y avons aucune part. Mon frère assure que vous devez assister à la levée des sceaux, parce que vous avez jugé à propos d’y mettre aussi le vôtre. Votre présence ne lui fera pas plus de plaisir qu’à nous. Cependant, préparez-vous à le voir. Vous ne paroissez pas trop en état. Je n’en suis pas surprise. Je vous ai dit plusieurs fois, Lucie, que miss Charlotte se reproche d’avoir été trop vive, et qu’elle croit devoir à l’exemple de son frère plusieurs changemens avantageux qu’elle reconnoît dans son propre caractère. En état ? Répondit la pauvre femme ; hélas ! Très-peu en effet ; moins que vous ne le pouvez croire. Permettez, mesdemoiselles, que je me recommande à votre générosité ; et je ne crains pas de dire à votre pitié. J’implore l’une et l’autre. En vérité, mon sort est à plaindre. Il est tel que vous le méritez, lui dit miss Charlotte. Je suis sûre, lui dit miss Caroline, que les plus grandes peines sont pour nous. Elle m’a confessé qu’elle avoit alors son amant dans la tête, comme dans le cœur. Si je pouvois sortir sans voir sir Charles, reprit Madame Oldham, je lui en serois obligée comme d’une faveur. Je ne me sens point la force de soutenir sa vue. Je renonce volontiers à voir lever le scellé. C’est de votre pitié, mesdemoiselles, et de la sienne, que je veux tout attendre. Cruelles filles ! Leur donnerai-je ce nom, chère Lucie ? Oui, en vérité. Elles ne lui proposèrent pas de s’asseoir, quoiqu’elles vissent l’excès de sa terreur, et qu’elle eût la modestie de demeurer debout devant elles. Dans quelle humiliation la conscience ne jette-t-elle pas une ame coupable, lorsque ses reproches sont accompagnés du poids de l’infortune ? Mais la vertu ne devroit-elle pas s’appaiser, en voyant reconnoître au pécheur, par la contenance, par son langage et sa conduite, que la main de Dieu s’est appe santie sur lui ? Cependant il en coûte peut-être à ceux qui souffrent… voyons ; c’est à moi d’examiner si j’ai pardonné du fond du cœur à sir Hargrave Pollexfen. Je ferai quelque jour cet examen. Vous avez donc pris le deuil, madame ? Dirai-je que ce fut miss Caroline qui lui fit cette question, et qui ajouta : et le grand deuil même ; vos titres sont apparemment dans le lieu de votre demeure ? Je vous ai dit, ma chère, que bien des gens donnoient à Madame Oldham le nom de miladi Grandisson ; et que sa naissance, son éducation, son esprit, quoique trop foibles pour soutenir sa vertu contre la nécessité et la tentation, auroient pu la faire aspirer à ce titre. Elle répondit modestement : mon deuil est réel, mesdemoiselles ; mais je vous assure que je n’ai jamais pris un titre auquel je n’ai jamais eu la moindre pensée de me procurer des droits. Le public, répliqua miss Charlotte, vous fait donc une grande injustice. Alors la triste Oldham remit aux deux sœurs les clefs du garde-meuble, de l’office et des caves, que personne n’avoit pensé à lui redemander lorsqu’elle avoit quitté le château, et leur demanda pardon, encore une fois, de s’être présentée devant elles sans y être attendue. Elles firent prendre les clefs par une de leurs femmes. J’entends mon frère, dit Caroline. Vous allez savoir, madame, ajouta C harlotte, ce que vous devez attendre de sa part. La pauvre femme pâlit et trembla. Qu’il devoit se passer de choses dans son cœur ! Sir Charles entra. Les deux sœurs étoient au fond de la chambre, et Madame Oldham proche de la porte. Il la salua fort civilement. Je suppose, lui dit-il, que j’ai l’honneur de saluer Madame Oldham ? Prenez la peine de vous asseoir, madame. Je vous ai fait appeler pour assister à la levée des sceaux. De grâce, madame, asseyez-vous. Il la prit par la main, et la conduisit sur un fauteuil ; il s’assit entr’elle et ses sœurs. Elles avouent que cette politesse les surprit. Les chères personnes avoient oublié, dans ce moment, que la justice et la bonté doivent être inséparables dans une ame vertueuse. Rassurez-vous, madame, reprit leur généreux frère, en observant d’un œil de pitié l’embarras de Madame Oldham. Il se tourna aussi tôt vers ses sœurs, comme pour lui laisser le tems de se remettre. Un torrent de larmes la soulagea. Elle fit ses efforts pour étouffer quelques sanglots, qui ne laisserent pas de se faire entendre. Cette agitation attirant les regards des deux sœurs, il se leva et sous prétexte de leur faire quelques demandes, sur un tableau qui étoit de l’autre côté de la chambre, il les y conduisit toutes deux. Ensuite, retournant vers elle, il approcha son fauteuil aussi près qu’il pût du sien ; il la prit encore par la main : je n’ignore point, lui dit-il, votre triste histoire. Rassurez-vous, madame. Il lui laissa quelques momens pour rappeler ses esprits ; et reprenant : vous voyez en moi, madame, ajouta-t-il, un ami prêt à vous remercier de tous les bons offices que vous nous avez rendus, et prêt de même à jeter le voile sur tous les sujets de plainte. Elle ne put soutenir tant de bonté ; et dans son premier mouvement, elle voulut se jeter à ses pieds ; mais il la retint. Votre malheur, lui dit-il, est de n’avoir point assez veillé sur vous-même. Cependant j’ai su que l’amour y avoit eu beaucoup de part, et que vous méritiez celui qu’on a eu pour vous. C’est le désordre de votre fortune qui vous a jetée dans notre famille. Vous avez fort bien gouverné cette terre, pendant le séjour que vous y avez fait ; j’en ai des preuves d’une main dont tout le monde doit respecter ici le témoignage. Il y a beaucoup d’apparence que sir Thomas, dans ses lettres, avoit représenté Madame Oldham à son fils, comme une femme intelligente, à laquelle, il confioit le soin de ses affaires ; et que c’étoit uniquement sous ce jour qu’un fils si respectueux vouloit la considérer. Elle dit quelques mots des soins qu’elle avoit apportés… de ce qu’elle auroit voulu faire… si la… il l’interrompit : n’en parlons plus, madame. M Grandisson qui est d’un excellent naturel, mais un peu trop ardent, m’a dit qu’il vous a marqué de la rigueur. Il reconnoît que vous l’avez soufferte patiemment ; la patience est une vertu qui ne marche jamais seule. Je ne pense pas, comme lui, que vous ayez eu tort de vouloir participer au scellé. Il se trompe, vous le deviez ; et je suis porté à croire qu’une femme aussi prudente que vous, n’a pu s’oublier dans la forme. Pour bien juger de la conduite d’autrui, il faut être capable d’entrer dans sa situation, et de se mettre comme à sa place. ô mon frère ! S’écrièrent en même tems les deux sœurs, avec un mêlange d’embarras et d’admiration. Il les pria d’être tranquilles un moment. Tous, autant que nous sommes, ajouta-t-il, n’avons-nous pas besoin d’un peu d’indulgence ? Elles confessent aujourd’hui, que ne sachant pas trop bien si les accusations de leur pere n’avoient pas quelque part à cet avis, elles en furent mortifiées. Cependant quel moyen de s’en offenser, lorsqu’elles voyoient tant de patience et de douceur dans un frère beaucoup plus intéressé qu’elles à cette scène ? Il prit occasion de l’éloignement du dîner, pour demander du chocolat : et s’adressant à Madame Oldham, il lui dit civilement, qu’elle savoit sans doute, où toutes ces provisions étoient placées. Elle repondit qu’elle avoit remis les clefs. Miss Caroline les offrit à son frère, qui donna ses ordres à une femme de chambre, en priant Madame Oldham d’avoir la bonté de lui servir de guide. Les deux sœurs comprirent aisément que c’étoit un prétexte, pour donner quelques momens de relâche à cette malheureuse femme, et pour se procurer le tems de leur faire goûter la conduite qu’il vouloit tenir avec elle. Aussi-tôt qu’elle fut sortie, il leur parla dans ces termes : permettez, mes chères sœurs, que je vous prie de juger un peu favorablement de moi dans cette occasion. Je ne suis point capable de vous désobliger ; mais ce n’est pas sur le mérite de cette pauvre femme, que nous devons régler notre conduite. La mémoire de notre père y est intéressée. Nous devoit-il compte de ses actions ? Nous le devoit-elle des siennes ? Ils étoient indépendans tous deux. C’est nous mêmes qui devons à Madame Oldham de la justice pour ses droits, de la générosité pour notre propre honneur, et de la bonté même, en faveur d’un père à qui nous devons, avec la vie, tout ce qui passe pour des avantages distingués dans l’opinion des hommes. M Grandisson l’accuse d’avoir vêcu avec trop de faste. Est-ce elle qu’il faut en accuser ? Et nous, si nous n’oublions pas de qui nous tenons le jour, aurions-nous bonne grâce d’en accuser personne ? Le goût de mon père pour la magnificence n’étoit que trop connu. Il aimoit cette maison. Ses nobles inclinations le suivoient par-tout. J’ai plusieurs de ses lettres, dans lesquelles il me vante l’économie de Madame Oldham. N’étoit-il pas libre de faire l’usage qu’il vouloit de sa fortune ? Elle n’est à nous que depuis sa mort. Il pouvoit la diminuer beaucoup plus. Cette économie de Madame Oldham, est le seul côté sur lequel notre attention doive tomber ; et nous trouvons qu’il est en sa faveur. S’il a manqué quelque chose à la bonté de mon père pour ses filles, elles peuvent se réjouir d’avoir mérité de lui ce qu’il auroit été plus heureux qu’elles en eussent obtenu ; et devant reconnoître que les pères ont une juste autorité sur leurs enfans, c’est une gloire pour elles d’y avoir été soumises. Il pouvoit donner à Madame Oldham un titre qui nous auroit fait un devoir de la respecter. Mes sœurs ont reçu de la nature une ame noble. Elles sont filles de la plus généreuse et de la plus indulgente de toutes les mères. M Grandisson a poussé trop loin la rigueur ; car je suis persuadé qu’elle n’est pas venue de vous ; mais il n’a pas eu, sans doute, d’autre vue que celle de nous servir. D’un autre côté, ne pouvant me dispenser de voir cette malheureuse femme, j’ai voulu juger de sa conduite, avant que de la recommander à votre bonté. N’est-elle pas assez humiliée ? Je la plains du fond du cœur. Elle aimoit mon père. Je ne doute point qu’elle ne le pleure en secret, quoiqu’elle n’ose avouer, ni faire valoir son amour. Qui nous empêche de la considérer seulement comme une gouvernante qu’il avoit établie dans cette terre ? Il est digne de nous, de faire penser au public que nous ne la regardons point sous un autre jour. à l’égard des preuves vivantes, malheureux innocens ! Je regrette que ce qui fait les délices des autres mères, ne puisse être ici qu’un sujet de honte : mais gardons-nous de publier des fautes qui supposent deux coupables. Que dirai-je de plus ? Il seroit douloureux pour moi d’avoir quelque chose de plus à dire ; et peut-être n’en ai-je déjà dit que trop. Les circonstances sont d’une nature qui ne me permet point de leur donner toute leur force. Chères sœurs, je vous demande en grâce de me laisser le ménagement de cette affaire. Loin la pensée de l’exiger comme un droit ! Je me détesterois moi-même, si j’étois capable d’exercer à la rigueur aucun de ceux dont la mort de mon père m’a pu mettre en possession : mais vous m’obligerez beaucoup, par la complaisance que je vous demande. Elles ne répondirent que par des larmes. Tant d’images touchantes les avoient attendries jusqu’à leur ôter l’usage de la voix. Cependant, le retour de Madame Oldham, qui vint leur offrir elle-même le chocolat, donna occasion à quelques nouveaux traits de sévérité. Elles le reçurent avec un simple mouvement de tête, et sans une politesse ; tandis que sir Charles, affligé de cette dureté, s’empressa de prendre lui-même une tasse, qu’il offrit à Madame Oldham, et qu’il la força de recevoir. Après le déjeûner, il lui proposa de commencer la visite des appartemens, montons, s’il vous plaît, lui dit-il, je vais faire ouvrir les portes, et mes sœurs prendront la peine de nous accompagner. Les deux demoiselles se levèrent pour le suivre. Vous jugez bien qu’en passant devant la pauvre Oldham, elles furent saluées d’une profonde révérence. Il me semble que je les vois marcher, tête levée, aussi majestueusement que nos duchesses dans une procession du couronnement. Miss Grandisson ne dissimule pas qu’elle trouva de l’excès dans les civilités de son frère. En montant avec sa sœur qu’elle tenoit sous le bras, elle ne pût s’empêcher de lui dire, que la politesse étoit une chose charmante ; ni Miss Caroline de répondre, qu’elle n’y comprenoit rien. Elles ne croyoient point que leur frère pût les entendre ; mais en marchant devant elle il avoit prêté l’oreille ; et tandis que Madame Oldham étoit encore éloignée il se tourna vers elles, pour leur dire à voix basse : ne faites pas trop peu, mes sœurs, et je vous promets de ne rien faire de trop. Elle est femme de condition. Elle sent son infortune. Souvenez-vous qu’elle n’a aucune dépendance de vous, et qu’elle n’en a jamais eu. Les deux charmantes sœurs rougirent, et se regardèrent mutuellement avec quelque confusion. Mon dessein n’est pas de vous chagriner, ajouta-t-il, d’un ton plus tendre ; mais permettez-moi, lorsqu’il en est tems encore, de vous faire souvenir que vous avez l’occasion de montrer des sentimens dignes de vous. Lorsqu’on fut à la porte de l’appartement où sir Thomas étoit mort, et qu’il habitoit ordinairement, Madame Oldham pâlit tout d’un coup, et demanda d’être dispensée d’y entrer. Elle pleura fort amèrement. Je me flatte, monsieur, dit-elle à sir Charles, que vous trouverez tout en bon ordre ; il n’est point de questions auxquelles je ne sois prête à répondre : mais permettez-moi de vous attendre dans une chambre voisine : il y consentit. Malheureuse femme ! Dit-il à ses sœurs. Quelle situation, de ne pouvoir faire éclater devant nous, une tendresse qui est la gloire de son sexe, et de toute l’espece humaine ! Dans un cabinet de la chambre de lit, il trouva une fort belle cassette avec une étiquette de la main de sir Thomas, qui portoit, bijoux de ma femme . La clef y étoit attachée à l’une des anses, avec un cordon d’or. Il leur demanda si le partage des diamans de sa mère n’étoit pas déjà fait entr’elles ? Miss Caroline répondit que leur père en avoit parlé plusieurs fois, mais que n’aimant point à les voir fort parées, il l’avoit toujours remis au tems de leur mariage. Prenez ce qui vous appartient, leur dit sir Charles, en mettant la cassette entre leurs mains. Il est inutile que j’assiste à l’ouverture. Je suis sûr qu’entre deux sœurs qui s’aiment si tendrement, il ne peut naître aucune dispute. La cassette est pesante, j’espère que vous y trouverez plus que des diamans. Pendant qu’il faisoit l’inventaire de quantité de papiers, les demoiselles se retirèrent pour faire celui des bijoux. Avec les diamans de leur mère, qui étoient renfermés dans un écrin fort précieux, elles trouvèrent trois bourses, dont l’une contenoit cinq cens guinées, avec cette inscription : épargnes de ma jeunesse ; et cent-vingt autres pièces d’or dans deux papiers, qui portoient les noms de deux tantes, dont miladi Grandisson avoit reçu ce présent. La seconde bourse contenoit la valeur de quatre cens guinées, en différentes monnoies d’or, qui lui étoient venues des libéralités de sa mère. La troisieme portoit un assez long titre, qui la destinoit à son fils, avec un éloge fort tendre de ses grandes qualités, et des vœux pour la confirmation des espérances qu’il avoit données dans son premier âge. Les deux sœurs portèrent aussi-tôt cette bourse à leur frère. Il la prit. Il lut l’inscription, en détournant un peu le visage : excellente mère ! Leur dit-il, après l’avoir lue. Elle parle encore, toute morte qu’elle est. Puisse le ciel exaucer les vœux de sa tendresse ! Ensuite, ouvrant la bourse, il y trouva cinq grandes médailles du couronnement de différens princes, trois bagues de diamant, une riche tabatière d’or ; et, ce qui fut plus précieux pour lui que tout le reste, un portrait, qui étoit celui de sa mère mêm e, monté en or et garni de diamans. La ressemblance en étoit admirable, et les deux sœurs m’ont promis d’engager sir Charles à me le montrer. Il le prit avidement : et l’ayant considéré quelque tems en silence, il le baisa avec un sentiment si tendre, qu’il fut accompagné de quelques larmes. Il sortit un moment, pour se remettre d’une si vive émotion ; mais étant rentré avec un visage ouvert, ses sœurs lui rendirent compte de ce qu’elles avoient trouvé dans les deux autres bourses, et lui offrirent l’or, en se contentant d’accepter les diamans et les bijoux. Il prit les trois bourses ; et les vidant sur une table, il mêla tout ce qu’elles contenoient. Elles peuvent être d’une valeur inégale, dit-il à ses sœurs ; en les mêlant ainsi, le partage vous sera plus aisé. Ce portrait ajouta-t-il, en le mettant dans son sein, est plus précieux pour moi que tout l’or et les diamans qui vous restent. Je demande grâce, chère Lucie, pour tous ces détails ; mais quand je ne l’obtiendrois point, il me seroit impossible de faire autrement. Je trouve un délicieux plaisir à peindre les objets qui me plaisent. De grâce, ne me l’ ôtez point. Peut-être le paîrai-je bien cher. J’ai plus d’admiration pour cet homme-là, que je ne puis l’exprimer. Il est samedi soir, et point de sir Charles Grandisson. De tout mon cœur. Lorsque sir Charles et ses sœurs eurent achevé de visiter l’appartement de leur père, ils suivirent Madame Oldham dans le sien. Charmante demeure assurément : telle fut la première observation de Miss Charlotte. Comment put-elle… ne savoit-elle pas quelle avoit été la situation de cette femme, et qu’elle avoit été maîtresse absolue dans la maison ? Son frère la regarda d’un air sérieux. Madame Oldham commença par leur montrer les meubles et quelques bons tableaux, qui étoient les débris, leur dit-elle, de l’ancienne fortune de son mari ; mais qu’elle avoit sauvés par accommodement avec les créanciers. Ce lieu, continua-t-elle, en leur montrant un cabinet, renferme tout ce que je possède au monde. M Grandisson a jugé à propos d’y mettre son sceau. Je le priai de m’en laisser tirer cinquante guinées, parce que j’avois fort peu d’argent sur moi. Il refusa d’y consentir. Son refus m’a jetée dans quelque embarras ; mais c’est à votre bonté, monsieur, que j’ai recours aujourd’hui. Les deux sœurs avouent de bonne foi, qu’elles s’endurcissoient à la vue de tout ce qui s’offroit à leurs yeux ; et qu’elles se dirent l’une et l’autre qu’il ne devoit pas être question d’indulgence pour une femme qui ne paroissoit pas s’y attendre elle-même. Qu’il y a de gloire dans la bonté, ma chère, soit qu’on la considère en elle-même, ou dans ses influences ! Ces deux aimables sœurs étoient bien éloignées, avant le retour de leur frère, d’être ce qu’elles sont aujourd’hui ; elles ne se lassent point elles-mêmes de le répéter. Comptez, madame, lui répondit sir Charles, qu’on vous rendra justice. M Grandisson s’est un peu livré à son ardeur naturelle, mais il s’y est cru obligé dans une affaire de confiance. Vous pouvez avoir dans ce cabinet des lettres, des papiers qui n’ont aucun rapport à nous : je lève le scellé, et je vous laisse le soin de nous montrer ce qui doit être mis dans l’inventaire. Je ne veux rien voir de plus : elle offrit de tout exposer à la vue des deux demoiselles. Oui, dit Miss Caroline ; et dans ce premier mouvement, elle s’avançoit avec sa sœur. Mais sir Charles les prit toutes deux par la main, et les fit sortir avec lui, répétant à Madame Oldham qu’elle pouvoit tout arranger à son gré, et qu’ils alloient l’attendre dans l’appartement voisin. Vous êtes extrêmement généreux, lui dit Miss Charlotte : je souhaiterois du moins de l’être, répondit-il. Les cabinets des femmes ne doivent-ils pas être sacrés ? D’ailleurs, souvenez-vous de qui cette femme étoit la gouvernante. Quelques momens après, Madame Oldham vint, les larmes aux yeux, prier les demoiselles et leur frère de retourner dans le cabinet. Ils y trouvèrent sur la table et sur les chaises quantité de papiers, de linge, de dentelles, qu’elle y avoit déployés. Ces papiers, monsieur, vous appartiennent, dit-elle à sir Charles. J’avois ordre de les garder soigneusement. Pauvre femme ! Elle n’osa nommer celui dont elle tenoit cet ordre. Sir Charles lui demanda si ce n’étoit pas un testament : je ne le crois pas, lui répondit-elle : on m’a dit qu’ils regardoient les terres d’Irlande. Hélas ! Ajouta-t-elle, en s’essuyant les yeux ; je n’ai que trop de raison de croire que le tems a manqué pour un testament. Je suppose, Madame Oldham, lui dit assez malignement Miss Charlotte, que vous avez pressé pour en obtenir un. Elle convint qu’elle en avoit parlé plusieurs fois, et Miss Caroline dit qu’elle n’en doutoit point. Sir Charles, interrompant ces amères observations, déclara qu’un testament lui paroissoit une des plus prudentes actions de la vie, et que, dans cette idée, il ne marchoit jamais sans le sien. C’est ici, monsieur, lui dit Madame Oldham, en ouvrant un tiroir, qu’est mon argent, mes billets, et tout ce que j’ai pu ramasser, par des voies, monsieur, le ciel m’en est témoin, qui ne me laissent craindre aucun reproche. Puis-je demander, interrompit Miss Caroline, à quelle somme cela monte ? Sir Charles se hâta de répondre : qu’importe, ma sœur, Madame Oldham assure que tout est honnêtement acquis. Les deux sœurs se dirent l’une à l’autre, comme elles me l’ont confessé ; oh ! Nous n’en doutons pas. N’êtes-vous pas sur prise, Lucie, de l’obstination de leur haîne ? Je crains que mon oncle ne croie ici son opinion bien justifiée, lorsqu’il assure qu’une des choses les plus difficiles du monde, est de ramener à la raison une femme qui s’en écarte. Je suppose, répondit Madame Oldham, que le tout peut monter à douze cens livres sterlings. Elle regarda aussi-tôt les deux demoiselles, comme si cet aveu lui eût fait craindre leur censure. Douze cens ! Dit Miss Charlotte. Hélas, ma sœur, que nous aurions été contentes, si nous avions eu quelquefois autant de schelings à partager entre nous ! Sir Charles, que toutes ces réflexions chagrinoient, répondit qu’à l’ âge où elles avoient été jusqu’alors, et dans la maison de leur père, elles n’avoient pas eu besoin de grosses sommes ; mais qu’étant arrivées au tems de l’indépendance, il comptoit que leur fortune ne seroit pas bornée à douze cens livres sterlings. Elles le remercièrent par une profonde révérence, mais sans être moins persuadées que les épargnes de Madame Oldham étoient excessives. Devoient-elles oublier, chère Lucie, que cette pauvre femme avoit deux enfans, pour ne rien dire d’un troisième ? Tremblante, comme les deux sœurs l’avouent, elle continua de montrer un autre tiroir, qui contenoit, leur dit-elle, quelques présens. Mais elle ne les redemandoit pas, ajouta-t-elle elle ne les avoit jamais désirés, elle ne les avoit portés qu’une fois ; et son dessein n’étoit pas d’en faire jamais usage. Elle vouloit ouvrir le tiroir. Non, madame, lui dit sir Charles, dispensez-vous de cette peine : les présens sont à vous. Tout l’argent qui est ici ne vous appartient pas moins. Je me garderai bien de retrancher quelque chose aux libéralités de mon père. N’étoit-il pas le maître de ses actions ? S’il avoit fait un testament, n’auroit-il pas confirmé tout ce qu’il a fait pour vous ? Apprenez-moi, vous, Madame Oldham, et vous chères sœurs, le moindre dessein, la plus légère intention qu’il ait eue en faveur de quelqu’un, et je l’exécuterai aussi ponctuellement que s’il m’en avoit fait une loi par ses dernières dispositions. Nous bornerons-nous aux devoirs de la justice ? La loi n’est pas faite pour l’homme de conscience et d’honneur. Bon dieu ! Cet homme, chère Lucie, me fera tourner la tête. Vous imagineriez-vous ce qui m’a fait arrêter ici ? J’ai quitté ma plume ; je me suis mise à rêver : j’ai pleuré de joie. Il me semble, Lucie, que c’est de la joie qu’il y ait au monde un jeune homme de ce caractère. D’où viendroit-elle d’ailleurs ? Et je vais reprendre maintenant avec des yeux qui ne sont pas encore trop secs. Ses sœurs avouent qu’elles furent confondues ; mais que le tems n’étoit pas encore arrivé, où elles devoient approuver, du fond du cœur, tout ce qu’elles lui voyoient faire. Madame Oldham fut touchée de sa bonté jusqu’aux larmes, et le repentir, sans doute, y avoit part aussi. Elle offrit aux demoiselles de leur montrer… des diamans, je suppose. Mais sir Charles lui dit en l’interrompant, que ses sœurs étoient des Grandisson, et lui retint le bras qu’elle étendoit vers le tiroir. Elle en ouvrit un autre, d’où elle tira quarante guinées encore, et quelqu’argent. Cette somme, lui dit-elle, appartient à vous : je l’ai reçue pendant la dernière maladie de sir Thomas. Il me reste quelqu’autre argent : mes comptes étoient presque finis, lorsque j’ai reçu ordre de quitter cette maison. Je les achèverai, pour les remettre entre vos mains. Il refusa de prendre alors ce qu’elle lui offroit. Vous aurez la bonté, lui dit-il, de faire entrer cet argent dans les comptes. Elle lui montra divers papiers, qui pouvoient regarder les affaires de la famille ; et, tandis qu’il s’occupoit à les visiter, ses sœurs passèrent avec elle dans une autre chambre, où elles trouvèrent deux grandes armoires d’ébene, qui contenoient ses habits, elles avouent qu’elles ne résistèrent point à la curiosité. Madame Oldham, empressée à leur obéir, avoit ouvert une des armoires, d’où elle avoit déjà tiré une robe, lorsque sir Charles entra. Il parut mé content, et prenant ses sœurs à l’écart, il leur demanda si ce qu’il lui voyoit faire étoit venu de son propre mouvement ? Il ajouta qu’il les prioit de dire que la proposition venoit d’elles-mêmes, pour ne pas lui donner occasion de penser qu’il y eût une femme au monde, qui pût prendre plaisir, dans ces circonstances, à faire admirer ses habits. Miss Charlotte, qui comprit le sens de cette réflexion, confessa aussi-tôt que Madame Oldham ne faisoit rien qu’à leur prière. Je me le persuade, reprit-il, et je juge qu’il en coûte beaucoup à sa complaisance. Vous êtes vives, chères sœurs. Peut-être échappe-t-il quelque chose à votre attention. Quel plaisir pouvez-vous espérer de cette curiosité ? Ne savez-vous pas ce que vous devez attendre ici de la magnificence et de la bonté d’une personne dont vous devez respecter la mémoire ? Elles baissèrent les yeux en rougissant, et Madame Oldham fut priée de fermer l’armoire. La satisfaction qu’elle en eût fit assez voir combien elle avoit été mortifiée du premier ordre. Ah ! Ma chère Lucie, il faut que vous me permettiez encore une fois de reprendre haleine. Je n’ai qu’une crainte : c’est que sir Charles Grandisson, avec toute la politesse qu’il a pour notre sexe, ne regarde les femmes, en général, que comme des créatures fort méprisables. S’il est dans cette idée, je voudrois en être sûre, non-seulement pour le trouver blâmable sur quelque point, mais pour me faire un plaisir de penser qu’il seroit convaincu de son erreur, s’il connoissoit ma grand-maman et ma tante. D’un autre côté, vous étonnez-vous que ses deux sœurs, dont les exemples d’un tel frere ont comme agrandi l’ame, ne parlent de lui qu’avec une espèce de transport ? Miss Charlotte n’a-t-elle pas raison de mépriser ses amans, lorsqu’elle les compare à lui ? Il est dimanche : nous apprenons que sir Charles est à Londres, et qu’il n’y est que d’hier au soir. Oh ! Là-dessus ses sœurs sont plus fâchées que moi. Quel prétexte aurois-je pour l’être ? Mais je dis de lui, comme miladi D ; il est si bon, qu’on souhaite d’être de ses amis. Et puis vous savez qu’il est monfrère.