Histoire du prince Soly/II/10

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(volume 25p. 187-190).


CHAPITRE X.


De quelle façon Prenany fut reconnu pour roi de Solinie.


Les sénateurs en sortant du conseil achetèrent à frais communs chez un fameux Apoticaire, la poudre laxative destinée pour le prince, & l’on prit bien garde qu’il ne se fît point de quiproquo. On alla ensuite tirer Prenany de la chambre où il étoit enfermé on le conduisit avec grand respect dans l’endroit où l’on devoit dîner & Bengib qui l’attendoit depuis long-temps le suivit sans être vu de personne.

Avant que de se mettre à table on proposa à Prenany la partie de chasse que l’on avoit projeté de faire dans la plaine : il l’accepta volontiers. Chacun des sénateurs envoya aussi-tôt chercher son habit de campagne, & emprunter un arc & des flèches à ses amis. Le dîner fut très-sérieux, parce que chacun étoit entièrement occupé de la grande affaire qui intéressoit si fort tout l’empire. Prenany s’ennuyoit beaucoup, malgré les honneurs que l’on lui rendait. Les respects satisfont la vanité, mais ne divertissent point : il auroit mieux aimé être encore à Azinie qu’avec ces graves personnages. Cependant tout se termina au gré des convives ; & à la dernière rasade que l’on but à la santé du jeune étranger, ou lui donna en même temps de quoi le purger, s’il eût été malade.

Dès que l’on sut sorti de table, les sénateurs, à pied avec Prenany, gagnèrent la plaine. Le jeune prince étoit étonné de l’habillement & de la manière de chasser de ses compagnons. Ils avoient chacun un habit de couleur brune, pour montrer qu’ils conservoient leur gravité jusques dans leurs plaisirs ; des cheveux majestueusement répandus leur offusquoient le visage, enfin leur figure auroit été capable de faire enfuir tout le gibier du monde, & ils étoient tous attroupés autour de lui, sans songer à tenir leurs flèches prêtes.

Prenany leur en dit son sentiment, & les assura que s’ils continuoient à marcher ainsi, certainement ils ne prendroient rien. Oh ! dit un des sénateurs, homme très-subtil, si nous trouvons ce que nous cherchons, nous aurons faitune assez bonne chasse. Prenany n’entendoit pas ce qu’il vouloir dire, & ne s’en souciant guère, il avançoit toujours avec eux.

Chacun des chasseurs considéroit avec attention le visage du jeune étranger, pour connoître si la poudre alloit bientôt opérer. On vit avec joie qu’il fit une petite grimace, en disant : Je voudrois bien qu’il y eût ici quelque arbre ou quelque buisson. Pourquoi cela ? dit quelqu’un qui vouloit savoir si la mine qu’avoit faite le prince n’étoit pas trompeuse. Pour peu de chose, dit le prince. Cependant sa colique s’étant un peu passée, il continua son chemin ; mais peu de temps après, une tranchée plus forte l’obligea de s’arrêter. Je vous prie, dit-il, de m’excuser ; allez toujours devant, je vous rejoindrai. Ne vous gênez point, lui répondirent les chasseurs, nous vous attendrons. Sans plus long compliment, Prenany jeta son arc à terre, & se prépara à soulager le mal qui le pressoir. Avant qu’il eût eu le temps de se baisser, deux des sénateurs les plus recommandables passèrent derrière lui, sans faire semblant de rien, jetèrent un coup-d’œil sur ce qu’il leur montroit, & ce que Brunel, avant lui, avoir montré à la reine Marphise. Ils reconnurent cette tulipe désirée, & s’écrièrent aussi-tôt de toutes leurs forces : C’est lui-même ; revenez, sénateurs, & rendez—lui vos premiers hommages. Aussi-tôt tous les chasseurs s’étant retournés, coururent se jeter aux pieds du prince étonné. Vous êtes notre roi, lui dirent-ils, protégez vos fidèles sujets, & ceux qui vous ont rendu leurs premiers respects. O jour heureux ! qui nous rend une tête si chère. Venez au palais de vos aïeux prendre la couronne & le sceptre que vous donne votre naissance. Le jeune prince sur si surpris de cet événement imprévu, que sa colique se passa : on dit même qu’il en fut constipé pendant plus de vingt-quatre heures. Les sénateurs expliquèrent à Prenany la manière dont ils s’étoient assurés qu’il étoit le fils de leur roi, & la ruse qu’ils avoient employée pour le découvrir. Le prince approuva leur prudence, loua leur esprit, & les assura qu’il remettroit entre les mains de gens d’une capacité aussi profonde la meilleure partie du gouvernement.