Histoire du prince Soly/II/11

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(volume 25p. 191-196).


CHAPITRE XI.


Comment le nouveau roi retrouva sa chère princesse Fêlée.


LE nouveau roi & son sénat étoient près de retourner à Solinie, lorsqu’ils virent paroître les prêtres du soleil, qui marchoient vers la montagne où se devoit faire le sacrifice des deux captives. Ils étoient au nombre de quarante avec leurs cheveux accommodés par les perruquiers les plus habiles à les hérisser ; ils avoient chacun un habit de moire jaune & argent ; au milieu d’eux étoit un char bleu & or attelé de huit chevaux plus blancs que la neige. Dans ce char étoient les deux femmes destinées au sacrifice couvertes d’un grand voile de gaze d’or.

Tandis que ce cortège s’avançoit lentement, le roi s’informe plus particulièrement quelles étoient les victimes & parut attendri de leur sort. Vous ne devez pas, dit un des sénateurs, les plaindre jusqu’à présent ; on leur a procuré dans leur prison toutes les commodités & tous les agrémens possibles ; ce n’est que l’attente du trépas qui en fait toute l’horreur & elles ne savent pas encore qu’elles doivent mourir. On leur fait croire que l’on les conduit sur une montagne peu éloignée d’ici pour une cérémonie après laquelle on doit leur donner la liberté, & on leur donne la mort sans qu’elles s’y attendent. Il n’importe, dit le prince, je veux leur parler c’est bien la moindre chose, puisque je suis roi, que je voye les filles que l’on tue dans mon royaume.

Aussi-tôt le prince s’approcha du chariot. Les sénateurs instruisirent les prêtres que l’étranger étoit véritablement leur roi. Ils se jetèrent tous à ses genoux, & se préparoient à lui faire une belle harangue mais le prince, poussé par un secret pressentiment, ne les écouta pas & leva avec précipitation le voile qui couvroit les victimes.

Quels furent les mouvemens de son cœur quand il reconnut sa chère Fêlée ! Ah, dieux ! s’écria t-il, ma chère princesse dans quels périls je vous retrouve ! Que je suis heureux de vous conserver une vie qui m’est plus chère que la mienne ! Un jour plus tard, je vous perdois pour jamais, & vous étiez immolée au soleil.

À la vue du prince, Fêlée s’étoit évanouie à son ordinaire. Quoi ! dit la gouvernante on alloit nous immoler ? Oui vraiment, dit le prince ; mais je suis roi, & je l’empêcherai bien. Aussitôt la gouvenante, en poussant sa jeune maîtresse, avec le coude : Revenez donc à vous, lui dit-elle. Savez-vous où l’on nous conduisoit ? On alloit nous tuer ; mais Prenany est le roi de cet empire & nous sauvera la vie.

Fêlée revint à cette agitation & tournant tendrement les yeux vers le prince : Que je suis heureuse ! lui dit-elle ; en apprenant que j’allois perdre la vie, je retrouve celui qui doit en faire tout le bonheur. Que les périls sont charmans, quand on ne les connoît que par une issue aussi agréable ! Le roi ordonna aux prêtres de ne plus songer à faire ce sacrifice. Le grand prêtre Abdumnella assura le monarque que c’étoit malgré lui que l’on faisoit cette cérémonie ; & pour lui rendre compte de ses sentimens, il lui parla de cette manière.

Peu de temps après la mort du roi votre père, nous entendîmes sa voix dans le temple pendant une nuit fort obscure. Mon fils n’est point mort, nous dit-il ; je n’ai point trouvé son ombre aux enfers ; ainsi vous devez espérer de ravoir ce prince : mais il faut fléchir le soleil afin qu’il vous le rende. S’il vient des femmes sur ce rivage, immolez en deux à ce dieu sur la montagne qui lui est consacrée ; mais prenez une jeune & une vieille, afin qu’il ait de quoi choisir.

Le lendemain que cette voix se fut sait entendre, il aborda dans ces lieux une troupe de femmes armées. Nos citoyens ont employé l’artifice pour se saisir des deux victimes destinées au soleil ; nous les avons choisies, suivant l’ordre que le roi nous avoit donné… Vous avez fort mal rencontré, dit la gouvernante en interrompant brusquement le grand-prêtre : la princesse est jeune, à la vérité, mais apprenez que je ne suis point vieille, & qu’il ne faut point donner aux gens cette qualité, pour les immoler. Laissez achever le grand-prêtre, dit le roi ; c’est parce que vous êtes encore jeune que le soleil n’a point voulu que vous fussiez sa victime : vous pouvez vous vanter à présent de n’être point vieille au gré du soleil.

Nous prîmes donc ces deux victimes, continua le grand—prêtre, & elles furent destinées à la mort, lorsque le grand dieu qui nous éclaire termineroit son cours : mais il y a quelques jours que je vis entrer dans ma chambre, pendant l’obscurité & tandis que j’étois dans mon lit, une jeune personne dont je ne pus distinguer les traits ; elle me donna une bague mystérieuse, & me dit de la faire tenir à la jeune captive qu’on destinoit au sacrifice. Qu’elle sorte, me dit l’inconnue, & qu’elle évité la mort qui lui est préparée. En tournant la pierre de cette bague en dedans de sa main personne ne pourra la voir mais ne mets pas cet anneau à ton doigt, il n’en pourroit plus sortir.

Je pris cette bague, continua Abdumnella ; je la serrai soigneusement sous mon chevet, & la jeune personne qui me l’avoit donnée disparut. Mais apparemment qu’elle laissa la porte de ma chambre entr’ouverte & qu’il vint quelque vent coulis ; le lendemain je me trouvai avec un petit rhume qui m’empêcha d’aller porter moi-même cette bague à la jeune prisonnière. Je lui écrivis un billet, par lequel je lui marquois l’usage qu’elle devoit en faire & je lui envoyai cette lettre avec l’anneau par un de mes esclaves. Depuis ce temps je n’ai pas revu ce domestique & je n’ai pu savoir ce qu’il étoit devenu. Cependant, par un bonheur inespéré, tout a réussi au gré de mes désirs, & cette jeune héroïne dont nous ignorions le rang & la naissance a été heureusement préservée du trépas.

Le jeune roi loua fort la prudence du grand-prêtre de ne point sortir quand il étoit enrhumé, & la princesse le félicita sur ce que son indisposition avoit cessé. En fût-il crevé, dit moitié haut la gouvernante, il garde la chambre quand il faut nous secourir & se porte bien quand il s’agit de nous conduire sur cette funeste montagne où nous devions périr.

On entendit alors la voix de Bengib, qui avoit toujours suivi le prince sans être vu. Puisque cette affaire a si bien tourné dit-il, il faut me pardonner la faute que j’ai faite de mettre à mon doigt cette bague, Sans cela, le roi que vous venez de reconnoître auroit péri dans les eaux du lac ; c’est moi qui l’en ai tiré. Le roi confirma aux prêtres & aux sénateurs la vérité de ce que disoit l’esclave, & Abdumnella l’ayant assuré qu’il lui pardonnoit, il alloit se montrer, lorsque l’on vit sortir d’entre les rochers qui terminoient la plaine, une nombreuse armée d’Amazones qui s’avançoient. C’étoit la reine d’Amazonie dont la flotte avoit pris terre entre ces montagnes, qui venoit à la tête de ses meilleures troupes délivrer la princesse Fêlée. À cette vue les prêtres & les sénateurs laissèrent là le char & les vidimes &, sans s’embarrasser de leur nouveau roi, s’enfuirent de toute leur force vers la ville en criant qu’ils alloient chercher du secours.