Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre IX/Chapitre 18

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XVIII. État du gouvernement de Fernambuc.

La province qui ſuit celle de Maragnan & qui porte le nom de Fernambuc, a été formée de quatre propriétés particulières.

Le Fernambuc propre, donné, en 1527, à Edouard Coelho, fut réuni, comme conquête, à la couronne, après qu’en 1654 on en eut chaſſé les Hollandois.

L’hiſtorien de Barros obtint de Jean III le diſtrict de Paraïba, mais il négligea de le peupler. Des gens ſans aveu s’y tranſportèrent, en 1560, & furent aſſervis, en 1597, par les François qui furent bientôt réduits à l’évacuer. Philippe III fit élever ſur ce domaine royal une ville qui porte aujourd’hui le nom de Notre-Dame-de-Nèves.

Emmanuel Jordan ſe fit céder, en 1654, la propriété de Rio-Grande, canton entièrement négligé juſqu’à cette époque. Le naufrage de cet homme actif, à l’entrée du port, fit rentrer dans les mains du gouvernement des terres que quelques particuliers ne tardèrent pas à exploiter.

On ignore à qui & en quel tems Tamaraca avoit été accordé : mais il redevint une poſſeſſion nationale peu après l’élévation de la maiſon de Bragance au trône.

Ce beau gouvernement eſt actuellement enveloppé par la rivière Saint-François & par divers rameaux des Cordelières. Ses côtes offrent un peu de coton. Aucune contrée de ces régions n’offre autant & d’auſſi bon ſucre que ſes plaines bien arrosées. Ses montagnes ſont remplies de bêtes à corne qui lui fourniſſent une grande quantité de cuirs. Il fournit ſeul le bois du Bréſil.

L’arbre qui le donne n’eſt pas bien connu des botaniſtes. On croit cependant qu’il a quelque analogie avec le bréſillet des Antilles, avec le tara du Pérou. Ceux qui l’ont décrit aſſurent qu’il eſt élevé, très-branchu, & couvert d’une écorce brune, chargée d’épines. Ses feuilles ſont composées d’une côte commune, qui ſupporte quatre ou ſix côtes particulières, garnies de deux rangs de folioles vertes, luiſantes & ſemblables aux feuilles de bouis. Les feuilles, diſposées en épis, vers les extrémités des rameaux, ſont petites, & plus odorantes que celles du muguet : elles ont un calice à cinq diviſions, dix étamines & cinq pétales, dont quatre ſont jaunes, la cinquième eſt d’un beau rouge. Leur piſtil devient une gouſſe oblongue, aplatie, hériſſée de pointes & remplie de quelques ſemences rouges.

L’aubier de cet arbre eſt ſi épais, que le bois ſe trouve réduit à peu de choſe, lorſqu’on l’en a dépouillé. Ce bois eſt très-propre aux ouvrages de tour & prend bien le poli : mais ſon principal uſage eſt dans la teinture rouge, où il tient lieu d’une double quantité de bois de Campêche. Les terreins les plus arides, les rochers les plus eſcarpés ſont les lieux ou il ſe plaît davantage.

Le commerce de ce bois eſt en monopole ; & c’eſt pour la maiſon de la reine. Les premiers entrepreneurs s’étoient obligés d’en recevoir annuellement dans les magaſins du gouvernement où il eſt déposé, à ſon arrivée du Bréſil, trente mille quintaux, à 30 livres le quintal. Des expériences ſuivies ayant démontré que la conſommation de l’Europe ne s’élevoit pas à cette quantité, il fallut la réduire à vingt mille quintaux, mais on en fit payer le quintal 40 livres. Tel eſt le contrat actuel, qui eſt dans les mains de deux négocians Anglois établis en Portugal. Ils donnent 800 000 liv. pour le bois qu’on leur fournit ; le vendent dans Liſbonne même 1 000 000 liv. font des frais pour 128 000 liv. & gagnent par conséquent 72 000 liv.

On compte dans le Fernambuc dix-neuf mille ſix cens ſoixante-cinq blancs ; trente-neuf mille cent trente-deux nègres ou muâtres, & trente-trois mille ſept cens vingt-huit Indiens. Il y a quatre rades ſuffiſantes pour les petits bâtimens. Celle du récif, qui ſert de port à Olinde, en peut recevoir de plus conſidérables : mais ils n’y ſont ni commodément, ni en sûreté.

À ſoixante lieues de ſes côtes, mais dans ſa dépendance, eſt l’iſle Fernando de Noronha. Les Portugais, qui s’y étoient d’abord établis ne tardèrent pas à l’abandonner. La cour de Liſbonne ſoupçonnant, dans la ſuite, que la compagnie Françoiſe des Indes Orientales avoit le projet de l’occuper, y fit bâtir, en 1738, ſept forts très-bien entendus. Ils ſont munis d’une artillerie redoutable & défendus par une garniſon de troupes réglées, qui eſt changée tous les ſix mois. Il n’y a d’habitans que quelques bannis, un petit nombre de métis très-pauvres, & les Indiens employés aux travaux publics. Quoique la terre ſoit bonne & profonde, aucune culture n’y a proſpéré, parce que les pluies ſe font attendre trois & quatre ans. Depuis le mois de décembre juſqu’à celui d’avril, tout vit de tortues : elles diſparoiſſent enſuite, & l’on n’a de reſſources que les ſubſiſtances envoyées du continent. L’iſle a deux rades foraines, où les vaiſſeaux de tous les rangs ſont en sûreté, lorſque les vents de Nord & ceux d’Oueſt ne ſoufflent pas.