Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre VIII/Chapitre 18

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XVIII. Meſures préliminaires priſes par la cour d’Eſpagne pour le gouvernement de ces miſſions.

Lorſqu’en 1768 les miſſions du Paraguay ſortirent des mains des Jéſuites, elles étoient arrivées à un point de civiliſation, le plus grand peut-être où on puiſſe conduire les nations nouvelles, & certainement fort ſupérieur à tout ce qui exiſtoit dans le reſte du nouvel hémiſphère. On y obſervoit les loix. Il y régnoit une police exacte. Les mœurs y étoient pures. Une heureuſe fraternité y uniſſoit les cœurs. Tous les arts de néceſſité y étoient perfectionnés, & on y en connoiſſoit quelques-uns d’agréables. L’abondance y étoit univerſelle, & rien ne manquoit dans les dépôts publics. Le nombre des bêtes à corne s’y élevoit à ſept cens ſoixante-neuf mille trois cens cinquante-trois ; celui des mulets ou des chevaux, à quatre-vingt-quatorze mille neuf cens quatre-vingt-trois ; celui des moutons, à deux cens vingt-un mille cinq cens trente-ſept ; ſans compter quelques autres animaux domeſtiques.

Les pouvoirs, concentrés juſqu’alors dans les mêmes mains, furent partagés. Un chef, auquel on donna trois lieutenans, fut chargé de gouverner la contrée. On confia ce qui étoit du reſſort de la religion à des moines de S. Dominique, de S. François & de la Merci.

C’eſt le ſeul changement qui ait été fait juſqu’ici aux diſpoſitions anciennes. La cour de Madrid a voulu examiner, ſans doute, ſi l’ordre établi devoit être maintenu ou réformé. On cherche à lui perſuader de retirer les Guaranis d’une région peu ſalubre & trop peu fertile, pour en peupler les bords inhabités de Rio-Plata, depuis Buenos-Aires juſqu’à l’Aſſomption. Si ce plan eſt adopté & que les peuples refuſent de quitter les tombeaux de leurs pères, ils ſeront réduits à ſe diſperſer ; s’ils ſe prêtent aux vues de l’Eſpagne, ils ceſſeront de former une nation. Quoi qu’il arrive, le plus bel édifice qui ait été élevé dans le Nouveau-Monde ſera renversé.

Mais voilà aſſez, & peut-être trop de détails, ſur les révolutions plus ou moins importantes qui ont agité l’Amérique Eſpagnole pendant trois ſiècles. Il eſt tems de remonter aux principes qui dirigèrent la fondation de ce grand empire ; & de tracer, ſans malignité comme ſans flatterie, les ſuites d’un ſyſtême dont l’antiquité n’avoit ni laiſſé, ni pu laiſſer de modèle. Nous commencerons par faire connoître les différentes eſpèces d’hommes qui ſe trouvent aujourd’hui réunis dans cette immenſe région.