Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XI/Chapitre 5

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V. Situation actuelle de Tripoli.

L’état de Tripoli, borné d’un côté par l’Égypte & de l’autre par Tunis, a deux cens trente lieues de côtes. Quoiqu’elles ne ſoient pas extrêmement fécondes, on y décupleroit aisément la population, parce que l’abondance de poiſſons pourroit ſuppléer à la médiocrité des récoltes, & les récoltes elles-mêmes devenir meilleures par plus de travail. L’intérieur du pays n’eſt qu’un déſert. On n’y voit que de loin en loin quelques familles Maures, quelques familles Arabes, fixées dans le peu d’endroits où elles ont trouvé aſſez de terre pour en obtenir une modique ſubſiſtance. À trente journées de la capitale, eſt le misérable & tributaire royaume de Fezen, dont les habitans ſont noirs. Le peu de communication que les deux contrées ont entre elles ne peut s’entretenir qu’à travers des ſables mouvans & arides, où l’on ne trouve que très-rarement de l’eau. La république peut avoir un revenu de 2 000 000 livres, fondé ſur les palmiers, ſur les puits de la campagne, ſur les douanes & ſur la monnoie.

Les caravanes de Gadême & de Tombut portoient autrefois beaucoup d’or à Tripoli : depuis quelque tems, elles ſont moins riches & moins régulières. Celle de Maroc continue à s’y rendre en allant à la Mecque & en revenant de ce lieu révéré par les Muſulmans : mais comme le nombre des pèlerins a ſenſiblement diminué, ce paſſage n’eſt plus ſi utile. Par toutes ces raiſons, le commerce qu’on faiſoit par terre eſt réduit à rien ou à peu de choſe.

Celui de mer eſt un peu plus conſidérable. Les navigateurs Levantins vont prendre quelquefois leur chargement dans quelques-unes des mauvaiſes rades répandues ſur cette côte immenſe : mais la plupart font leurs ventes & leurs achats dans le port de la capitale, beaucoup meilleur que tous les autres, & où ſe trouvent réunies les marchandiſes du pays & les marchandiſes étrangères. Quoique ces opérations ne ſoient pas très-importantes, les liaiſons de la république avec l’Europe ſont encore moindres.

Il n’y a que les Toſcans & les Vénitiens qui aient des relations ſuivies avec Tripoli. Cependant les marchandiſes des uns ne ſont pas annuellement vendue au-delà de 140 000 l. & celles des autres, n’arrivent pas à 200 000 l. Les premiers ſont reſtés aſſujettis à toutes les formalités des douanes ; les ſeconds s’en ſont affranchis en donnant tous les ans 55 500 liv. au fiſc. Ce marché a été dédaigné par les François, quoique leur maître n’ait pas diſcontinué d’y entretenir un agent.

De tous les états Barbareſques, Tripoli fut long-tems celui dont les bâtimens corſaires étoient les plus nombreux & les mieux armés. Ils partoient de la capitale qui porte le même nom que le royaume.

Cette ville, que de magnifiques ruines & un bel aqueduc très-bien conſervé ont fait ſoupçonner être l’antique Orca & qui doit être au moins une colonie Grecque ou Romaine, eſt ſituée ſur le bord de la mer, dans une plaine qui ne produit que des dattes, & où l’on ne trouve ni ſources ni rivières. Ce fut un des premiers poſtes qu’occupèrent les Arabes entrés par l’Égypte dans la Lybie. Les Eſpagnols le prirent en 1510 ; & dix-huit ans après, Charles-Quint le donna aux chevaliers de Malthe qui ne le conſervèrent que juſqu’en 1551. Il a depuis été bombardé deux fois par les François, ſans que ces châtimens aient rien fait perdre aux pirates de leur audace. Les troubles civils qui bouleversèrent ſans ceſſe cette malheureuſe contrée ont fait ſeuls décliner d’abord & tomber enſuite ſes forces de mer.