Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XIII/Chapitre 36

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

XXXVI. Le miniſtère forme une compagnie pour la partie du Sud de S. Domingue.

Cependant la colonie qui, même en ſe dépeuplant d’Européens, avoit fait au milieu des ravages qui précédèrent la paix de Riſwich, quelques progrès au Nord & à l’Oueſt, n’étoit rien au Sud. Cette partie ne comptoit pas cent habitans tous logés ſous des huttes, & tous misérables. Le gouvernement n’imagina pas de meilleur moyen pour tirer quelque avantage dm ſi grand terrein, que d’en accorder en 1698 pour un demi-ſiècle, la propriété à une compagnie qui prit le nom de Saint-Louis.

Elle s’engagea ſous peine de voir ſon octroi annulé, à former une caiſſe de douze cens mille livres ; à tranſporter, dans les cinq premières années, ſur l’étendue de ſa conceſſion, quinze cens blancs & deux mille cinq cens noirs ; cent des premiers, deux cens des ſeconds, chacune des années ſuivantes. On la chargeoit de diſtribuer des terres à tous ceux qui en demanderoient. Chacun ſelon ſes beſoins & ſes talens, devoit obtenir des eſclaves payables en trois ans, les hommes à raiſon de ſix cens francs, les femmes pour quatre cens cinquante livres. Le même crédit étoit accordé pour les marchandiſes.

À ces conditions, le privilège aſſuroit à la nouvelle ſociété le droit d’acheter & de vendre excluſivement dans tout le territoire qui lui avoit été abandonné, mais ſeulement aux prix établis dans les autres quartiers de l’iſle. Encore cette dépendance onéreuſe au colon étoit-elle adoucie par la liberté qui lui reſtoit de prendre où il voudroit toutes les choſes dont on le laiſſeroit manquer, & de payer avec ſes denrées ce qu’il auroit acheté.

Le monopole ſe détruit par ſon avidité même. C’eſt un torrent qui ſe perd dans les gouffres qu’il creuſe. La compagnie de Saint-Louis eſt une preuve de fait ajoutée à cent autres, pour confirmer le vice & l’abus des ſociétés excluſives. Elle fut ruinée par les infidélités, par les profuſions de ſes agens, ſans que le territoire confié à ſes ſoins profitât de tant de pertes. Ce qui s’y trouva de culture, de population, lorſqu’elle remit en 1720 ſes droits au gouvernement, étoit pour la plus grande partie l’ouvrage des interlopes.