Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XIII/Chapitre 37

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XXXVII. Malgré les calamités qu’elle éprouve, la colonie de S. Domingue devient le plus bel établiſſement du Nouveau-Monde.

C’eſt durant la longue & ſanglante guerre ouverte pour la ſucceſſion d’Eſpagne, que s’étoit opéré ce commencement de bien. Il ſembloit devoir faire de rapides progrès, avec la tranquilité que la paix d’Utrecht rendit aux nations. Une de ces calamités que les hommes ne peuvent prévoir, recula de ſi belles eſpérances. Tous les cacaoyers de la colonie périrent en 1715. Dogeron avoit planté les premiers en 1665. Ils s’étoient multipliés avec le tems, ſur-tout dans les gorges des montagnes du côté de l’oueſt. On voyoit des habitations où il y en avoit juſqu’à vingt mille ; de ſorte que quoique le cacao ne ſe vendît que 5 ſols la livre, il étoit devenu une ſource abondante de richeſſes.

Des cultures importantes compenſoient cette perte avec uſure, lorſqu’un ſpectacle des plus affligeans conſterna la colonie entière. Un aſſez grand nombre de ſes habitans, qui avoient conſacré vingt ans d’un travail continuel ſous un ciel brûlant, à ſe préparer une vieilleſſe heureuſe dans la métropole, y étoient paſſés avec une fortune ſuffiſante pour payer leurs dettes & pour acquérir des terres. Leurs denrées leur furent payées en billets de banque, qui périrent dans leurs mains. Ce coup accablant les força à retourner pauvres dans une iſle d’où ils étoient ſortis riches, & les réduiſit à demander, dans un âge avancé, de l’occupation aux mêmes gens qui avoient été autrefois à leur ſervice. La vue de tant d’infortunés inſpira un grand éloignement pour la compagnie des Indes qu’on rendoit reſponſable de ces calamités. Cette averſion, née de la compaſſion ſeule, ne tarda pas à ſe changer en une haine profonde ; & ce ne fut pas ſans de grands motifs.

Depuis leur établiſſement, les colonies Françoiſes recevoient leurs eſclaves des mains du monopole, & en recevoient par conséquent fort peu & à un prix exorbitant. Réduit, en 1713, à l’impoſſibilité de continuer ſes opérations languiſſantes, le privilège aſſocia lui-même à ſon commerce les négocians particuliers, ſous la condition qu’ils lui paieroient quinze livres pour chaque noir qu’ils porteroient aux iſles du Vent, & trente pour ceux qu’ils introduiroient à Saint-Domingue. Cette nouvelle combinaiſon fut ſuivie d’une telle activité, que le gouvernement commença enfin à ſe détacher de l’excluſif, en conférant, en 1716, la traite de Guinée aux ports de Rouen, de Bordeaux, de Nantes & de la Rochelle. Il devoit leur en coûter deux piſtoles pour chaque eſclave qui arriveroit en Amérique : mais les denrées qui proviendroient de la vente de ces malheureux étoient déchargées de la moitié des droits auxquels les autres productions étoient aſſervies.

On commençoit à ſentir le bien qu’alloit produire cette liberté, toute imparfaite qu’elle étoit, puiſqu’elle ſe bornoit à quatre rades ; lorſque Saint-Domingue fut encore condamné à recevoir ſes cultivateurs de la compagnie des Indes, qui n’étoit même obligée de lui en fournir que deux mille chaque année. En vérité, on ne ſait ce qui doit le plus étonner dans le cours des événemens relatifs au Nouveau-Monde, ou de la rage des premiers conquérans qui le dévaſtèrent, ou de la ſtupidité des gouvernemens qui, par une ſuite de réglemens inſensés, ſemblent s’être proposé, ou d’en perpétuer la misère, ou de l’y replonger lorſqu’il ſe promettoit d’en ſortir.

Ce fut en 1722 qu’arrivèrent dans la colonie les agens d’un corps odieux. Les édifices qui ſervoient à leurs opérations, furent réduits en cendres. Les vaiſſeaux qui leur arrivoient d’Afrique, ou ne furent pas reçus dans les ports, ou n’eurent pas la liberté d’y faire leurs ventes. Le gouverneur général qui voulut s’oppoſer à une licence excitée par l’abus de l’autorité, vit mépriſer des ordres qui n’étoient pas ſoutenus de la force ; il fut même arrêté. Toutes les parties de l’iſle retentiſſoient de cris séditieux & du bruit des armes. On ne ſait où ces excès auroient été pouſſés, ſi le gouvernement n’avoit eu la modération de céder. Pour cette fois, les peuples ne furent point châtiés du délire de celui qui les gouvernoit ; & le duc d’Orléans montra bien, dans cette circonſtance, qu’il n’étoit point un homme ordinaire, en s’avouant lui-même coupable d’une rébellion qu’il avoit excitée par une inſtitution vicieuſe, & qui auroit été sévèrement punie ſous un adminiſtrateur moins éclairé ou moins modéré. Après deux ans de troubles & de confuſion, les inconvéniens qu’entraîne l’anarchie, ramenèrent les eſprits à la paix ; & la tranquilité ſe trouva rétablie, ſans les remèdes violens de la rigueur.

Depuis cette époque, jamais colonie ne mit ſi bien le tems à profit que Saint-Domingue. Ses pas vers la proſpérité furent prompts & ſoutenus. Les deux guerres malheureuſes qui troublèrent ſes mers, ne firent qu’en comprimer le reſſort. Sa force s’en accrut ; ſon action en devint plus rapide. La plaie ſe referme bientôt, lorſque la conſtitution du corps n’eſt pas altérée. Beaucoup de maladies ne ſont dans l’état & dans l’animal que des eſpèces de remèdes qui diſſipent les humeurs vicieuſes, & reſtituent une vigueur nouvelle à un tempérament robuſte. Les indiſpoſitions funeſtes à l’un & à l’autre, ce ſont celles qui, étant lentes, les tiennent dans un mal-aiſe habituel & les conduiſent imperceptiblement au tombeau. Mais après que celles qui ſont vives ont causé une criſe violente, le délire ceſſe, la foibleſſe ſe paſſe ; & il s’établit, avec le recouvrement de la force, un mouvement uniforme & régulier qui promet à la machine une longue durée. Ainſi la guerre ſemble renforcer & ſoutenir le caractère national chez pluſieurs peuples de l’Europe, que la proſpérité du commerce & les jouiſſances du luxe pourroient énerver & corrompre. Les pertes énormes qui ſuivent preſque également la victoire & les défaites, laiſſent place à l’induſtrie & raniment le travail. Les nations refleuriſſent, pourvu que le gouvernement veuille ſeconder leur pente, plutôt que de diriger leur marche. Ce principe eſt ſur-tout applicable à la France, qui ne demande pour proſpérer, qu’un champ ouvert à l’activité de ſes habitans. Par-tout où la nature leur laiſſe une libre carrière, ils réuſſiſſent à lui donner tout ſon eſſor. Saint-Domingue a ſinguliérement éprouvé tout ce que peut un ſol heureux, une poſition avantageuſe, entre les mains des François.