Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XIX/Chapitre 2

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Texte établi par chez Jean Léonard Pellet, Jean Léonard Pellet (10p. 17_Ch2-156_Ch3).

II. Gouvernement.

La société vient naturellement de la population, & le gouvernement tient à l’état social. En considérant le peu de besoins que la nature donne à l’homme, en proportion des ressources qu’elle lui présente ; le peu de secours & de biens qu’il trouve dans l’état civil, en comparaison des peines & des maux qu’il y entaſſe ; ſon inſtinct commun à tous les êtres vivans, pour l’indépendance & la liberté ; une multitude de raiſons priſes de ſa conſtitution phyſique : on a voulu douter ſi la ſociabilité étoit auſſi naturelle à l’eſpèce humaine qu’on le penſe ordinairement.

On a comparé les hommes iſolés à des reſſorts épars. Si dans l’état de nature, ſans légiſlation, ſans gouvernement, ſans chefs, ſans magiſtrats, ſans tribunaux, ſans loix, un de ces reſſorts en choquoit un autre, ou celui-ci briſoit le premier, ou il en étoit brisé, ou ils ſe briſoient tous deux. Mais lorſqu’en les raſſemblant & les ordonnant on en eut formé ces énormes machines qu’on appelle ſociétés, où, bandés les uns contre les autres, ils agiſſent & réagiſſent avec toute la violence de leur énergie particulière, on créa artificiellement un véritable état de guerre, & d’une guerre variée par une multitude innombrable d’intérêts & d’opinions. Ce fut bien un autre déſordre, lorſque deux, trois, quatre ou cinq de ces terribles machines vinrent à ſe heurter en même tems. C’eſt alors qu’on vit dans la durée de quelques heures, plus de reſſorts brisés, mis en pièces, qu’il n’y en auroit eu pendant la durée de vingt ſiècles, avant ou ſans cette ſublime inſtitution. C’eſt ainſi qu’on fait la ſatyre des premiers fondateurs des nations, par la ſuppoſition d’un état ſauvage, idéal & chimérique. Jamais les hommes ne furent iſolés, comme on les montre ici. Ils portèrent en eux un germe de ſociabilité qui tendoit ſans ceſſe à ſe développer. Ils auroient voulu ſe séparer, qu’ils ne l’auroient pu ; ils l’auroient pu, qu’ils ne l’auroient pas dû, les vices de leur aſſociation ſe compenſant par de plus grands avantages.

La foibleſſe & la langueur de l’enfance de l’homme ; la nudité de ſon corps ſans poil & ſans plume ; la perfectibilité de ſon eſprit, ſuite néceſſaire de la durée de ſa vie ; l’amour maternel qui croît avec les ſoins & les peines, qui, après avoir porté ſon fruit neuf mois dans les entrailles, l’allaite & le porte des années entières dans ſes bras ; l’attachement réciproque, né de cette habitude entre deux êtres qui ſe ſoulagent & ſe careſſent ; la multiplication des ſignes communicatifs dans une organiſation, qui joint aux accens de la voix, communs à tant d’animaux, le langage des doigts & des geſtes particuliers à l’eſpèce humaine ; les événemens naturels qui peuvent rapprocher de cent façons, & réunir des individus errans & libres ; les accidens & les beſoins imprévus qui les forcent à ſe rencontrer pour la chaſſe, la pêche, ou même pour leur défenſe ; enfin l’exemple de tant d’eſpèces qui vivent en troupes, telles que les amphibies & les monſtres marins, les vols de grue & d’autres animaux, les inſectes même qu’on trouve en bandes & en eſſaims : tous ces faits & ces raiſonnemens ſemblent prouver que l’homme tend de ſa nature à la ſociabilité, & qu’il y a arrive d’autant plus promptement, qu’il ne ſauroit beaucoup peupler ſous la Zone-Torride, ſans ſe former en hordes errantes ou sédentaires, ni ſe répandre ſous les autres Zones, ſans s’aſſocier à ſes ſemblables, pour la proie & le butin qu’exige le beſoin de ſe nourrir & de ſe vêtir.

De la néceſſité de s’aſſocier, dérive celle d’avoir des loix relatives à cet état : c’eſt-à-dire, de former, par la combinaiſon de tous les inſtincts communs & particuliers, une combinaiſon générale, qui maintienne la maſſe & la pluralité des individus. Car ſi la nature pouſſe l’homme vers l’homme, c’eſt ſans doute par une ſuite de cette attraction univerſelle, qui tend à la reproduction & à la conſervation. Tous les penchans que l’homme porte dans la ſociété, tous les plis qu’il y prend, devroient être ſubordonnés à cette première impulſion. Vivre & peupler étant la deſtination de toutes les eſpèces vivantes, il ſemble que la ſociabilité, ſi c’eſt une des premières facultés de l’homme, devroit concourir à cette double fin de la nature, & que l’inſtinct qui le conduit à l’état ſocial, devroit diriger néceſſairement toutes les loix morales & politiques, au réſultat d’une exiſtence plus longue & plus heureuſe pour la pluralité des hommes. Cependant, à ne conſidérer que l’effet, on diroit que toutes les ſociétés n’ont pour principe ou pour ſuprême loi, que la sûreté de la puiſſance dominante. D’où vient ce contraſte ſingulier, entre la fin & les moyens, entre les loix de la nature & celles de la politique ?

C’eſt une queſtion à laquelle il eſt difficile de répondre ſolidement, ſans ſe former des notions juſtes de la nature, de la ſucceſſion des différens gouvernemens ; & l’hiſtoire ne nous eſt preſque d’aucun ſecours ſur ce grand objet. Tous les fondemens de la ſociété actuelle ſe perdent dans les ruines de quelque cataſtrophe ou révolution phyſique. Par-tout, on voit les hommes chaſſés par les incendies de la terre ou par les feux de la guerre, par les débordemens des eaux ou par des inſectes dévorans, par la diſette ou par la famine, ſe réunir dans un coin du monde inhabité ; ou ſe diſperſer, ſe répandre dans des lieux déjà peuplés. Toujours la police commence par le brigandage, & l’ordre par l’anarchie. Mais pour parvenir à quelque réſultat qui ſatiſfaſſe la raiſon, il faut négliger ces ſecouſſes momentanées, & conſidérer les nations dans un état ſtationnaire & tranquille, qui laiſſe un libre cours à la production des phénomènes.

On a dit qu’il y avoit deux mondes, le phyſique & le moral. Plus on aura d’étendue dans l’eſprit & d’expérience, plus on ſera convaincu qu’il n’y en a qu’un, le phyſique qui mène tout, lorſqu’il n’eſt pas contrarié par des cauſes fortuites, ſans leſquelles on eût conſtamment remarqué le même enchaînement dans les événemens moraux les plus ſurprenans, tels que l’origine des idées religieuſes, les progrès de l’eſprit humain, les découvertes des vérités, la naiſſance & la ſucceſſion des erreurs, le commencement & la fin des préjugés, la formation des ſociétés & l’ordre périodique des différens gouvernemens.

Tous les peuples policés ont été ſauvages ; & tous les peuples ſauvages, abandonnés à leur impulſion naturelle, étoient deſtinés à devenir policés. La famille fut la première ſociété ; & le premier gouvernement fut le gouvernement patriarchal, fondé ſur l’amour, l’obéiſſance, & le reſpect. La famille s’étend & ſe diviſe. Des intérêts opposés, ſuſcitent la guerre entre des frères qui ſe méconnoiſſent. Un peuple fond les armes à la main ſur un autre. Le vaincu devient l’eſclave du vainqueur, qui ſe partage ſes campagnes, ſes enfans, ſes femmes. La contrée eſt gouvernée par un chef, par ſes lieutenans & par ſes ſoldats, qui repréſentent la partie libre de la nation, tandis que tout le reſte eſt ſoumis aux atrocités, aux humiliations de la ſervitude. Dans cette anarchie, mêlée de jalouſie & de férocité, la paix eſt bientôt troublée. Ces hommes inquiets marchent les uns contre les autres ; ils s’exterminent. Avec le tems, il ne reſte qu’un monarque ou un deſpote. Sous le monarque, il eſt une ombre de juſtice ; la légiſlation fait quelques pas ; des idées de propriété ſe développent ; le nom d’eſclave eſt changé en celui de ſujet. Sous la ſuprême volonté du deſpote, ce n’eſt que terreur, baſſeſſe, flatterie, ſtupidité, ſuperſtition. Cette ſituation intolérable ceſſe, ou par l’aſſaſſinat du tyran, ou par la diſſolution de l’empire ; & la démocratie s’élève ſur ce cadavre. Alors, pour la première fois, le nom ſacré de patrie ſe fait entendre. Alors l’homme courbé relève ſa tête, & ſe montre dans toute ſa dignité. Alors les faſtes ſe rempliſſent de faits héroïques. Alors, il y a des pères, des mères, des enfans, des amis, des concitoyens, des vertus publiques & domeſtiques, Alors les loix règnent, le génie prend ſon eſſor, les ſciences naiſſent, les travaux utiles ne ſont plus avilis.

Malheureuſement cet état de bonheur n’eſt que momentané. Par-tout les révolutions, dans le gouvernement, ſe ſuccèdent avec une rapidité qu’on a peine à ſuivre. Il y a peu de contrées qui ne les aient toutes eſſuyées, & il n’en eſt aucune qui, avec le tems, n’achève ce mouvement périodique. Toutes ſuivront plus ou moins ſouvent, un cercle réglé de malheurs & de proſpérités, de liberté & d’eſclavage, de mœurs & de corruption, de lumière & d’ignorance, de grandeur & de foibleſſe ; toutes parcourront tous les points de ce funeſte horizon. La loi de la nature, qui veut que toutes les ſociétés gravitent vers le deſpotiſme & la diſſolution, que les empires naiſſent & meurent, ne ſera ſuſpendue pour aucune. Tandis que ſemblables à l’aiguille, qui marque la direction conſtante des vents, elles avancent ou rétrogradent, voyons comment l’Europe eſt arrivée à l’état de police où nous la voyons.

Un homme d’un profond génie & d’un caractère implacable, quoiqu’il ſoit appelé dans l’hiſtoire le plus doux des humains, affranchit les Hébreux de l’eſclavage, par des prodiges, & ſe ſert de l’autorité du ciel, au nom duquel il les opère, pour étouffer en eux tout ſentiment de commisération. Les peuples ſont impitoyablement exterminés. Les hommes, les femmes, les enfans, les nouveaux nés, ceux qui ſont encore dans le ſein de leur mère, les animaux même ſont maſſacrés. Les fautes de la nation qu’il conduit, ſont cruellement châtiées. Le moindre ſigne de révolte, le plus léger murmure enfonce le glaive dans la gorge du coupable, ou entr’ouvre des gouffres ſous ſes pieds, Ce n’eſt jamais lui, c’eſt toujours Dieu qui ſe venge. Il plonge le peuple dans la misère, en le dépouillant du peu d’or qu’il poſſède. Il laiſſe en mourant des chefs animés de ſon eſprit. Il avoit préparé par la terreur & par la ſtupidité, le gouvernement théocratique, auquel ſuccéda le gouvernement monarchique ; ſi l’on peut donner ce nom à une conſtitution, ſous laquelle des rois tyrans de leurs ſujets, ſont les eſclaves du ſacerdoce. Cette ſingulière nation garde ſon caractère primitif ſous les viciſſitudes de ſa deſtinée. Le Juif vaincu, ſubjugué, diſpersé, haï, méprisé, reſte Juif. Avec ſes annales ſous ſon bras, il promène la Paleſtine dans tous les climats. Quelle que ſoit la région qu’il habite, il vit dans l’attente d’un libérateur, & meurt les regards attachés sur son ancien temple.

La Grèce vit ses états fondés par des brigands, qui détruisirent quelques monstres & beaucoup d’hommes, afin d’être rois, C’est-là que pendant une assez courte durée, du moins à dater des tems héroïques, & dans une enceinte assez étroite, on a le spectacle présent de toutes les espèces de gouvernemens, de l’aristocratie, de la démocratie, de la monarchie, du despotisme, & d’une anarchie que l’approche de l’ennemi commun suspend, sans l’éteindre. C’est-là que la menace imminente de la servitude fait éclore & perpétue le patriotisme, qui amène à sa suite la naissance de tous les grands talens ; des modèles sublimes de tous les vices & de toutes les vertus ; une multitude d’écoles de la sagesse au milieu de la débauche ; & des exemples dans tous les beaux arts, que l’art imitera dans tous les siècles & n’égalera jamais. Le Grec fut un peuple frivole, plaisant, menteur & ingrat. Le Grec fut le seul peuple original qu’on ait vu & qu’on verra peut-être sur la terre.

Rome fut, dit-on, cimentée des débris échappés aux flammes de Troie, ou ne fut qu’une caverne de bandits de la Grèce & de l’Italie : mais de cette écume du genre humain ſortit un peuple de héros, fléau de toutes les nations, vautour de lui-même ; un peuple plus étonnant qu’admirable ; grand par ſes qualités ; digne d’exécration, par l’uſage qu’il en fit au tems de la république ; le peuple le plus lâche, le plus corrompu ſous ſes empereurs ; un peuple, dont un des hommes les plus vertueux de ſon ſiècle diſoit : Si les rois ſont des bêtes féroces, qui dévorent les nations, quelle bête eſt-ce donc que le peuple Romain qui dévore les rois ?

La guerre, qui, des grands peuples de l’Europe, n’avoit fait que l’empire des Romains, fit redevenir barbares ces Romains ſi nombreux. Le caractère & les mœurs des conquérans, paſſant preſque toujours dans l’âme des vaincus, ceux qui s’étoient éclairés à la lumière de Rome ſavante, retombèrent dans les ténèbres des Scythes ſtupides & féroces. Durant des ſiècles d’ignorance, la force faiſant toujours la loi, & le haſard, ou la faim, ayant ouvert aux forces du Nord, les portes du Midi, le flux & le reflux continuel des émigrations, empêchèrent les loix de ſe fixer nulle part. Comme une foule de petits peuples avoit détruit une grande nation, pluſieurs chefs ou tyrans dépecèrent en fiefs chaque vaſte monarchie. Le peuple, qui n’a rien gagné dans le gouvernement d’un ſeul homme ou de pluſieurs, fut toujours écrasé, mutilé, foulé par ces démembremens de l’anarchie féodale. C’étoient de petites guerres continuelles entre des bourgs voiſins, au lieu de nos grandes & ſuperbes guerres de nation à nation.

Cependant, une fermentation continuelle conduiſoit les nations à prendre une forme, une conſiſtance. Les rois voulurent s’élever ſur les ruines de ces hommes ou de ces corps puiſſans, qui perpétuoient les troubles ; & ils employèrent, pour y réuſſir, le ſecours du peuple. On le mania, on le façonna, on le polit, & on lui donna des loix plus raiſonnées qu’il n’en avoit eues.

La ſervitude avoit abattu ſa vigueur naturelle ; la propriété lui rendit du reſſort, & le commerce, qui ſuivit la découverte du Nouveau-Monde, augmenta toutes ſes facultés, en répandant une émulation univerſelle.

À ce mouvement général, s’en joignit un autre. Les monarques n’avoient pu agrandir leur pouvoir, ſans diminuer celui du clergé, ſans favoriſer ou préparer le diſcrédit des opinions religieuſes. Les novateurs qui osèrent attaquer l’égliſe, furent appuyés du trône. Dès-lors l’eſprit humain prit des forces, en s’exerçant contre les fantômes de l’imagination ; & rentré dans le chemin de la nature & de la raiſon, il découvrit les véritables principes du gouvernement. Luſtrer & Colomb étoient nés, l’Univers en trembla, toute l’Europe fut agitée : mais cet orage épura ſon horizon pour des ſiècles. L’un de ces hommes ranima tous les eſprits, l’autre tous les bras. Depuis qu’ils ont ouvert les routes de l’induſtrie & de la liberté, la plupart des nations de l’Europe travaillent, avec quelque ſuccès, à corriger ou à perfectionner la légiſlation, d’où dépend la félicité des hommes : mais cet eſprit de lumière n’eſt pas arrivé juſqu’au Turc.

Les Turcs ne furent connus en Aſie qu’au commencement du treizième ſiècle, tems où les Tartares, dont ils étoient une tribu, firent des incurſions fréquentes ſur les terres de l’empire d’Orient, comme en avoient fait autrefois les Goths dans les provinces d’Occident. C’eſt en 1300, qu’Ottoman fut déclaré ſultan par ſa nation, qui vivant juſqu’alors de butin ou vendant ſes ſervices à quelque prince d’Aſie, n’avoit point encore ſongé à former un empire indépendant. Ottoman devint chef, parmi ces barbares, comme un ſauvage diſtingué par ſa bravoure, le devient parmi ſes égaux : car les Turcs n’étoient alors qu’une horde fixée à côté de peuples demi-civilisés.

Sous ce prince & ſes ſucceſſeurs, la puiſſance Ottomane faiſoit tous les jours de nouveaux progrès. Rien ne lui réſiſtoit. Des princes élevés dans des camps & nés capitaines ; des armées accoutumées à la victoire par des guerres continuelles & mieux diſciplinées que les Chrétiens, réparoient les vices d’un mauvais gouvernement.

Conſtantinople, priſe en 1453 par Mahomet, devint la capitale de leur empire ; & les princes de l’Europe, plongés dans l’ignorance & la barbarie, n’auroient opposé qu’une digue impuiſſante à ce torrent débordé, ſi les premiers ſucceſſeurs de Mahomet, à la tête d’une nation qui conſervoit encore les mœurs, le génie & la diſcipline de ſes fondateurs, n’euſſent été obligés d’interrompre leurs expéditions en Pologne, en Hongrie, ou ſur les domaines de la république de Veniſe, pour ſe porter tantôt en Aſie, tantôt en Afrique, ou contre des ſujets rebelles, ou contre des voiſins inquiets. Leur fortune commença à décheoir, auſſi-tôt qu’ils divisèrent leurs forces. Des ſuccès moins rapides & moins brillans firent perdre à leurs armées cette confiance qui étoit l’âme de leurs exploits. Le reſte de l’empire écrasé ſous le deſpotiſme le plus rigoureux n’étoit rien. Les conquêtes ne lui avoient donné aucune force réelle, parce qu’on n’avoit pas ſu les mettre à profit par de ſages réglemens. Détruiſant pour conſerver, les vainqueurs n’avoient rien acquis. Ils ne régnoient que dans des provinces dévaſtées, & ſur les débris des puiſſances qu’ils avoient ruinées.

Tandis qu’une proſpérité trompeuſe préparoit la décadence de l’empire Ottoman, une révolution contraire s’opéroit dans la Chrétienté. Les eſprits commençoient à s’éclairer. Des principes moins inſensés s’introduiſoient dans la Pologne. Le gouvernement féodal, ſource féconde de tant de maux & qui duroit depuis ſi long-tems, faiſoit place dans pluſieurs états à un gouvernement plus régulier. Dans d’autres, il ſe dénaturoit peu-à-peu, ou par des loix, ou par des coutumes nouvelles auxquelles des circonſtances heureuſes le forçoient de ſe prêter. Enfin, il ſe forma dans le voiſinage des Turcs, une puiſſance capable de leur réſiſter. Je veux parler de l’avènement de Ferdinand au trône de Hongrie. Ce prince, maître des poſſeſſions de la maiſon d’Autriche en Allemagne, étoit encore aſſuré par ſa couronne impériale, de puiſſans ſecours contre l’ennemi commun.

Un gouvernement militaire tend au deſpotiſme ; & réciproquement dans tout gouvernement deſpotique, le ſoldat diſpoſe tôt ou tard de l’autorité ſouveraine. Le prince affranchi de toute loi qui reſtreigne ſon pouvoir, ne manque pas d’en abuſer, & ne commande bientôt qu’à des eſclaves qui ne prennent aucun intérêt à ſon ſort. Celui qui écraſe ne trouve point de défenſeur, parce qu’il n’en mérite point. Sa grandeur manque de baſe. Il craint, par la raiſon même qu’il s’eſt fait craindre. L’uſage de la milice contre ſes ſujets, apprend à cette milice même ce qu’elle peut contre lui. Elle eſſaie ſes forces ; elle ſe mutine ; elle ſe révolte. L’impuiſſance du prince la rend inſolente. Son eſprit devient celui de la sédition ; & c’eſt alors qu’elle décide, & du maître & de ſes miniſtres.

Soliman, inſtruit par les troubles intérieurs qui avoient agité l’empire ſous les règnes de Bajazet II & de Selim II, des dangers dont lui & ſes ſucceſſeurs étoient menacés, n’imagina rien de mieux qu’une loi qui ôtoit aux princes de ſa maiſon, & le commandement des armées, & le gouvernement des provinces. Ce fut en enſeveliſſant dans l’obſcure oiſiveté d’un sérail ceux à qui leur naiſſance donnoit quelque prétention à l’empire, qu’il ſe promit d’ôter aux janiſſaires tout prétexte de sédition. Il ſe trompa. Cette mauvaiſe politique ne fit qu’accroître le mal, d’un mal peut-être encore plus grand. Ses ſucceſſeurs, corrompus par une molle éducation, portèrent en imbéciles le glaive qui avoit fondé, qui avoit étendu l’empire. Des princes ignorans, qui n’avoient fréquenté que des femmes & conversé qu’avec des eunuques, ſe trouvèrent revêtus d’une autorité ſans bornes, dont l’abus le plus inouï combla la haine & la misère de leurs ſujets, & les précipita dans la dépendance abſolue du janiſſaire devenu plus avare & plus indocile que jamais. Si le haſard conduiſit quelquefois au trône un ſouverain digne de l’occuper, il en fut chaſſé par des miniſtres, ennemis d’un maître qui pouvoit reſtreindre leur autorité & éclairer leur conduite.

Quoique le grand-ſeigneur poſſède de varies domaines, quoique la ſituation de ſes états doive l’intéreſſer aux querelles des princes Chrétiens, il n’entre preſque pour rien dans le ſyſtême général de l’Europe. C’eſt l’effet de l’ignorance du miniſtère de la Porte, de ſes préjugés, de l’immobilité de ſes principes, des autres vices qui découlent du deſpotiſme & qui perpétueront ſa mauvaiſe politique : car le grand épouvantail du tyran, c’eſt la nouveauté. Il croit que tout eſt bien ; & en effet, rien ne s’avance plus rapidement à la perfection que le deſpotiſme. Le meilleur des princes laiſſe toujours beaucoup de bien à faire à ſes ſucceſſeurs ; un premier deſpote ne laiſſe preſque jamais de mal à faire à un ſecond. D’ailleurs, comment un grand-ſeigneur abruti dans les voluptés d’un sérail ſoupçonneroit-il que l’adminiſtration de ſes états eſt déteſtable ? comment n’admireroit-il pas la merveilleuſe juſteſſe des reſſorts, l’harmonie prodigieuſe des principes & des moyens qui tous concourent au but unique, au but par excellence, ſa puiſſance la plus illimitée, & la ſervitude la plus profonde de ſes ſujets. Le ſort de tant de prédéceſſeurs ou poignardés ou étranglés, n’en inſtruit aucun.

Jamais les ſultans n’ont changé de principes. Le cimeterre eſt toujours, à Conſtantinople, l’interprète de l’alcoran. Si le sérail ne voit pas le grand-ſeigneur entrer & ſortir, comme le tyran de Maroc, une tête à la main & dégouttant de ſang, une nombreuſe cohorte de ſatellites ſe charge d’exécuter ces meurtres féroces. Le peuple égorgé par ſon maître, égorge auſſi ſon bourreau : mais ſatiſfait de cette vengeance momentanée, il ne ſonge point à la sûreté de l’avenir, au bonheur de ſa poſtérité. C’eſt trop de ſoins pour des Orientaux, que de veiller à la sûreté publique, par des loix pénibles à concevoir, à diſcuter, à conſerver. Si leur tyran pouſſe trop loin les vexations & les cruautés, on demande la tête du vizir, on fait tomber celle du deſpote, & tout eſt à ſa place. Cette remontrance, qui devroit être le privilège de la nation entière, n’eſt que celle des janiſſaires. Les hommes même les plus puiſſans de l’empire, n’ont pas la première idée du droit des nations. Comme en Turquie la sûreté perſonnelle eſt le partage d’un état abject, les familles principales tirent vanité du danger qui les menace de la part du gouvernement. Un pacha vous dira qu’un homme comme lui n’eſt pas fait pour terminer paiſiblement ſa carrière dans un lit, comme un homme obſcur. On voit ſouvent des veuves ſe glorifier de ce que leurs maris, qu’on vient d’étrangler, leur ont été enlevés par un genre de mort convenable.

C’eſt à ce point d’extravagance que l’homme eſt amené, lorſque la tyrannie eſt conſacrée par des idées religieuſes ; & il faut que tôt ou tard elle le ſoit. Quand l’homme ceſſe de s’honorer de ſes chaînes aux yeux de la divinité, il les regarde avec mépris & il ne tarde pas à les briſer. Si l’apothéoſe des tyrans de Rome n’eût pas été une momerie, Tibère n’eut pas été étouffé, les meurtres commis par Néron n’auroient pas été vengés. L’oppreſſion autorisée par le ciel inſpire un tel mépris pour la vie, que l’eſclave va juſqu’à tirer vanité de ſa propre baſſeſſe. Il eſt fier d’être devenu aux yeux de ſon maître un être aſſez important, pour qu’on ne dédaigne pas de le faire mourir. Quelle différence de l’homme à l’homme ! le Romain ſe tuera dans la crainte de devoir la vie à ſon égal ; le Muſulman ſe glorifiera d’un arrêt de mort prononcé par ſon maître. L’imagination qui meſure la diſtance de la terre au firmament ne meſure pas celle-ci. Mais ce qui achève de la confondre, c’eſt que l’aſſaſſinat d’un deſpote auſſi profondément révéré, loin d’exciter l’horreur, ne fait pas la moindre ſenſation. Celui qui lui auroit, il n’y a qu’un moment, préſenté ſa tête avec joie, regarde froidement la ſienne abattue par le cimeterre. Il ſemble vous dire par ſon indifférence : que m’importe que ce tyran ſoit mort ou vivant, l’honneur d’être étranglé ne ſauroit me manquer ſous ſon ſucceſſeur ?

Les Ruſſes & les Danois n’ont pas les mêmes préjugés, quoique ſoumis à un pouvoir également arbitraire. Parce que ces deux nations jouiſſent d’une adminiſtration plus ſupportable, de quelques réglemens écrits ; elles oſent penſer ou dire que leur gouvernement eſt limité : mais quel homme éclairé ont-elles perſuadé ? Dès que le prince inſtitue les loix & les abolit, les étend & les reſtreint, en permet ou ſuſpend l’exercice à ſon gré ; dès que l’intérêt de ſes paſſions eſt la ſeule règle de ſa conduite ; dès qu’il devient un être unique & central où tout aboutit ; dès qu’il crée le juſte & l’injuſte ; dès que ſon caprice devient loi, & que ſa faveur eſt la meſure de l’eſtime publique : ſi ce n’eſt pas là le deſpotiſme, qu’on nous diſe quelle eſpèce de gouvernement ce pourroit être ?

Dans cet état de dégradation, que ſont les hommes ? Leurs regards contraints n’oſent ſe lever vers la voûte des cieux. Ils manquent également, & de lumière pour voir leurs chaînes, & d’âme pour en ſentir la honte. Éteint dans les entraves de la ſervitude, leur eſprit n’a pas aſſez d’énergie pour ſaiſir les droits inséparables de leur être. On pourroit douter ſi ces eſclaves ne ſont pas auſſi coupables que leurs tyrans ; & ſi la liberté a plus à ſe plaindre de ceux qui ont l’inſolence de l’envahir, que de l’imbécillité de ceux qui ne la ſavent pas défendre.

Cependant, vous entendrez dire que le gouvernement le plus heureux, ſeroit celui d’un deſpote juſte, ferme, éclairé. Quelle extravagance ! ne peut-il pas arriver que la volonté de ce maître abſolu, ſoit en contradiction avec la volonté de ſes ſujets ? Alors, malgré toute ſa juſtice & toutes ſes lumières, n’auroit-il pas tort de les dépouiller de leurs droits, même pour leur avantage ? Eſt-il jamais permis à un homme, quel qu’il ſoit, de traiter ſes commettans comme un troupeau de bêtes ? On force celles-ci à quitter un mauvais pâturage, pour paſſer dans un plus gras : mais ne ſeroit-ce pas une tyrannie, d’employer la même violence avec une ſociété d’hommes ? S’ils diſent, nous ſommes bien ici ; s’ils diſent même d’accord, nous y ſommes mal, mais nous voulons y reſter ; il faut tâcher de les éclairer, de les détromper, de les amener à des vues ſaines, par la voie de la perſuaſion, mais jamais par celle de la force. Le meilleur des princes, qui auroit fait le bien contre la volonté générale, ſeroit criminel, par la ſeule raiſon qu’il auroit outrepaſſé ſes droits. Il ſeroit criminel pour le préſent & pour l’avenir : car, s’il eſt éclairé & juſte, ſon ſucceſſeur, ſans être héritier de ſa raiſon & de ſa vertu, héritera sûrement de ſon autorité, dont la nation ſera la victime. Un premier deſpote juſte, ferme, éclairé, eſt un grand mal ; un ſecond deſpote juſte, ferme, éclairé, ſeroit un plus grand mal ; un troiſième qui leur ſuccéderoit avec ces grandes qualités ſeroit le plus terrible fléau dont une nation pourroit être frappée. On ſort de l’eſclavage où l’on eſt précipité par la violence ; on ne ſort point de celui où l’on a été conduit par le tems & par la juſtice. Si le ſommeil d’un peuple eſt l’avant-coureur de la perte de ſa liberté ; quel ſommeil plus doux, plus profond & plus perfide que celui qui a duré trois règnes, pendant leſquels on a été bercé par les mains de la bonté ?

Peuples, ne permettez donc pas à vos prétendus maîtres de faire, même le bien, contre votre volonté générale. Songez que la condition de celui qui vous gouverne n’eſt pas autre que celle de ce cacique à qui l’on demandoit s’il avoit des eſclaves, & qui répondit : des eſclaves ! je n’en connois qu’un dans ma contrée, & cet eſclave-là, c’eſt moi.

Il eſt d’autant plus important de prévenir l’établiſſement du pouvoir arbitraire & les calamités qui en ſont la ſuite infaillible, que le remède à de ſi grands maux eſt impoſſible au deſpote lui-même. Occupât-il le trône un demi-ſiècle ? Son adminiſtration fût-elle tout-à-fait tranquille ; eût-il les lumières les plus étendues ; quand ſon zèle pour le bonheur des peuples ne ſe ralentiroit pas un ſeul inſtant, rien ne ſeroit encore fait. L’affranchiſſement, ou ce qui eſt le même ſous un autre nom, la civiliſation d’un empire eſt un ouvrage long & difficile. Avant qu’une nation ait été confirmée par l’habitude dans un attachement durable pour ce nouvel ordre de choſes, un prince peut par ineptie, par indolence, par préjugé, par jalouſie, par prédilection pour les anciens uſages, par eſprit de tyrannie, anéantir ou laiſſer tomber tout le bien opéré pendant deux ou trois règnes. Auſſi tous les monumens atteſtent-ils que la civiliſation des états a plus été l’ouvrage des circonſtances que de la ſageſſe des ſouverains. Les nations ont toutes oſcillé de la barbarie à l’état policé, de l’état policé à la barbarie, juſqu’à ce que des cauſes imprévues les aient amené à un aplomb qu’elles ne gardent jamais parfaitement.

Ces cauſes concourent-elles avec les efforts qu’on fait aujourd’hui pour civiliſer la Ruſſie ? Qu’il nous ſoit permis d’en douter.

D’abord, le climat de cette région eſt-il bien favorable à la civiliſation & à la population, qui tantôt en eſt la cauſe & tantôt l’effet ? La rigueur du froid n’y exige-t-elle pas la conſervation des grandes forêts & par conséquent de grands eſpaces déſerts ? Une longueur exceſſive des hivers ſuſpendant les travaux ſept ou huit mois de l’année, la nation, durant ce tems d’engourdiſſement, ne ſe livre-t-elle pas au jeu, au vin, à la débauche, à l’uſage immodéré des liqueurs fortes ? Peut-on introduire de bonnes mœurs malgré le climat ? Eſt-il poſſible que des peuples barbares ſe civiliſent ſans avoir des mœurs ?

L’immenſe étendue de l’empire, qui embraſſe tous les climats depuis le plus froid juſqu’au plus chaud, n’oppoſe-t-elle pas un puiſſant obſtacle au légiſlateur ? Un même code pourroit-il convenir à tant de régions diverſes ; & la néceſſité de pluſieurs codes n’eſt-elle pas la même choſe que l’impoſſibilité d’un ſeul ? Conçoit-on le moyen d’aſſujettir à une même règle des peuples qui, ne s’entendent pas, qui parlent dix-ſept à dix-huit langues différentes, & qui gardent de tems immémorial des coutumes & des ſuperſtitions auxquelles ils ſont plus attachés qu’à leur vie même ?

L’autorité s’affoibliſſant à meſure que les ſujets s’éloignent du centre de la domination, ſe fait-on obéir à mille lieues de l’endroit d’où partent les ordres ? Si l’on me répond que la choſe eſt poſſible par l’action des agens du gouvernement, je répliquerai par le mot d’un de ces préposés indiſcrets, qui révéla ce qui ſe paſſoit au fond de l’âme de tous les autres : Dieu eſt bien haut ; l’empereur eſt bien loin ; & je ſuis le maître ici.

L’empire ſe trouvant partagé en deux claſſes d’hommes, celle des maîtres & celle des eſclaves, comment rapprocher des intérêts ſi opposés ? Jamais les tyrans ne conſentiront librement à l’extinction de la ſervitude, & pour les amener à cet ordre de choſes, il faudra les ruiner ou les exterminer. Mais cet obſtacle ſurmonté, comment élever de l’abrutiſſement de l’eſclavage au ſentiment & à la dignité de la liberté, des peuples qui y ſont tellement étrangers, qu’ils deviennent impotens ou féroces, quand on briſe leurs fers. Ces difficultés donneront, ſans doute, l’idée de créer un tiers-état : mais par quels moyens ? Ces moyens fuſſent-ils trouvés ; combien il faudroit de ſiècles pour en obtenir un effet ſenſible !

En attendant la formation de ce tiers-état, qu’on pourroit accélérer peut-être par des colons appelés des contrées libres de l’Europe, il faudroit une sûreté entière pour les perſonnes & les propriétés. Or ſe trouve-t-elle dans un pays où les tribunaux ſont occupés par les ſeuls ſeigneurs ; où ces eſpèces de magiſtrats ſe favoriſent tous réciproquement ; où il n’y a contre eux & contre leurs créatures aucune pourſuite dont l’indigène & l’étranger puiſſent ſe promettre la réparation des torts qu’on leur a faits ; où la vénalité diſpoſe des jugemens dans toutes ſortes de conteſtations. Nous demanderons s’il peut y avoir de civiliſation ſans juſtice, & comment on établira la juſtice dans un pareil empire.

Les villes y ſont éparſes ſur un terrein immenſe. Il n’y a point de chemin, & ceux qu’on y pourroit conſtruire ſeroient bientôt dégradés par le climat. Auſſi la déſolation eſt-elle univerſelle, lorſqu’un hiver humide arrête toute communication. Parcourez toutes les contrées de la terre ; & par-tout où vous ne trouverez aucune facilité de commerce d’une cité à un bourg, d’un bourg à un village, d’un village à un hameau, prononcez que les peuples ſont barbares, & vous ne vous tromperez que du plus au moins. Dans cet état de choſes, le plus grand bonheur qui pût arriver à une contrée énormément étendue, ne ſeroit-ce pas d’être démembrée par quelque grande révolution, & d’être partagée en pluſieurs petites ſouverainetés contiguës, d’où l’ordre introduit dans quelques-unes, ſe répandroit dans les autres ? S’il eſt très-difficile de bien gouverner un grand empire civilisé, ne l’eſt-il pas davantage de civiliſer un grand empire barbare ?

La tolérance, il eſt vrai, ſubſiſte à Péterſbourg, & y ſubſiſte preſque ſans limites. Le judaïſme en eſt ſeul exclu. On a jugé ſes ſectateurs trop adroits ou trop faux dans le commerce, pour livrer à leurs pièges un peuple qui n’étoit pas aſſez exercé pour s’en garantir. Cette tolérance dans la capitale, ſeroit un grand acheminement à la civiliſation, ſi dans le reſte de l’empire les peuples ne croupiſſoient pas dans les plus groſſières ſuperſtitions ; ſi ces ſuperſtitions n’étoient pas fomentées par un clergé nombreux, plongé dans la crapule & dans l’ignorance, ſans en être moins reſpecté. Comment civiliſe-t-on un état ſans l’intervention des prêtres, qui ſont néceſſairement nuiſibles s’ils ne ſont utiles ?

La haute opinion qu’à l’exemple des Chinois, les Ruſſes ont d’eux-mêmes, eſt un nouvel obſtacle à la réformation. Ils ſe regardent de bonne foi comme le peuple le plus ſensé de la terre, & ſont confirmés dans ce ſol orgueil par ceux d’entre eux qui ont viſité le reſte de l’Europe. Ces voyageurs rapportent ou feignent de rapporter dans leur patrie le préjugé de ſa ſupériorité, & ne l’enrichiſſent que des vices qu’ils ont ramaſſés dans les diverſes régions où le haſard les a conduits. Auſſi un obſervateur étranger qui avoit parcouru la plus grande partie de l’empire, diſoit-il, que le Ruſſe étoit pourri avant d’avoir été mûr.

On pourroit s’étendre davantage ſur les difficultés que la nature & les habitudes oppoſent opiniâtrement à la civiliſation de la Ruſſie. Examinons les moyens imaginés pour y parvenir.

Il eſt impoſſible d’en douter, Catherine a très-bien ſenti que la liberté étoit l’unique ſource du bonheur public. Cependant a-t-elle véritablement abdiqué l’autorité deſpotique ? En liſant avec attention ſes inſtructions aux députés de l’empire, chargés en apparence de la confection des loix, y reconnoît-on quelque ehoſe de plus que le déſir de changer les dénominations, d’être appelée monarque au lieu d’autocratice, d’appeler ſes peuples ſujets au lieu d’eſclaves ? Les Ruſſes, tout aveugles qu’ils ſont, prendront-ils longtems le nom pour la choſe, & leur caractère ſera-t-il élevé par cette comédie à cette grande énergie qu’on s’étoit proposé de lui donner ?

Un ſouverain, quel que ſoit ſon génie, fait ſeul rarement des changemens de quelque importance, & plus rarement encore leur donne-t-il de la ſtabilité. Il lui faut des ſecours, & la Ruſſie n’en offre que pour les combats. Le ſoldat y eſt dur, ſobre, infatigable. L’eſclavage qui lui a inſpiré le mépris de la vie, s’eſt réuni à la ſuperſtition qui lui a inſpiré le mépris de la mort. Il eſt perſuadé que quelques forfaits qu’il ait commis, ſon âme s’élèvera au ciel, d’un champ de bataille. Mais les gens de guerre, s’ils défendent des provinces, ne les civiliſent pas. On cherche autour de Catherine des hommes d’état, & l’on n’en trouve point. Ce qu’elle a fait ſeule peut étonner ; mais quand elle ne ſera plus, qui la remplacera ?

Cette princeſſe fait élever dans des maiſons qu’elle a fondées, de jeunes enfans des deux ſexes avec le ſentiment de la liberté. Il en ſortira ſans doute une race différente de la race préſente. Mais ces établiſſemens ont-ils une baſe ſolide ? Se ſoutiennent-ils par eux-mêmes ou par les ſecours qu’on ne ceſſe de leur prodiguer ? Si le règne préſent les a vus naître, le règne ſuivant ne les verra-t-il pas tomber ? Sont-ils bien agréables aux grands qui en voient la deſtination ? Le climat qui diſpoſe de tout, ne prévaudra-t-il pas à la longue ſur les bons principes ? La corruption épargnera-t-elle cette tendre jeuneſſe perdue dans l’immenſité de l’empire, & aſſaillie de tous les côtés par l’exemple des mauvaiſes mœurs ?

On voit dans la capitale des académies de tous les genres, & des étrangers qui les rempliſſent. Ne ſeroient-ce pas d’inutiles & ruineux établiſſemens dans une région où les ſavans ne ſont pas entendus, où il n’y a peint d’occupation pour les artiſtes. Pour que les talens & les connoiſſances puſſent proſpérer, il faudroit qu’enfans du ſol, ils fuſſent l’effet d’une population ſurabondante. Quand cette population parviendra-t-elle à ce degré d’accroiſſement dans un pays où l’eſclave pour ſe conſoler de la misère de ſa condition, doit à la vérité produire le plus qu’il peut d’enfans, mais ſe ſoucier peu de les conſerver ?

Tous ceux qui ſont reçus, qui ſont élevés dans l’hôpital récemment fondé des enfans-trouvés, ſortent pour toujours de la ſervitude. Leurs deſcendans ne reprendront pas des fers ; & de même qu’en Eſpagne, il y a de vieux & de nouveaux chrétiens, il y aura en Ruſſie les vieux & les nouveaux libres. Mais le produit de cette innovation n’en peut être proportionné qu’à la durée ; & peut-on compter ſur quelque établiſſement durable là où la ſucceſſion à l’empire n’eſt point encore inviolablement aſſurée, & où l’inconſtance naturelle aux peuples eſclaves, amène de fréquentes & ſubites révolutions ? Si les auteurs de ces complots n’y font pas corps comme en Turquie ; s’ils ſont iſolés, une ſourde fermentation & une haîne commune les raſſemblent.

Il fut créé durant la dernière guerre une caiſſe de dépôt à l’uſage de tous les membres de l’empire, même des eſclaves. Par cette idée d’une politique ſaine & profonde, le gouvernement eut des fonds dont on avoit un beſoin preſſant, & il mit autant qu’il étoit poſſible les ſerfs à l’abri des vexations de leurs tyrans. Il eſt dans la nature des choſes que la confiance accordée à ce papier-monnoie s’altère & tombe. Un deſpote ne doit pas obtenir du crédit ; & ſi quelques événemens ſinguliers lui en ont procuré, c’eſt une néceſſité que les événemens qui ſuivent le lui faſſent perdre.

Telles ſont les difficultés qui nous ont paru s’oppoſer à la civiliſation de l’empire Ruſſe. Si Catherine II parvient à les ſurmonter, nous aurons fait de ſon courage & de ſon génie le plus magnifique éloge, & peut-être la meilleure des apologies, ſi elle ſuccomboit dans ce grand projet.

Entre la Ruſſie & le Danemarck, eſt la Suède. Voici ſon hiſtoire ; & démêlez-y, ſi vous pouvez, ſa conſtitution.

Une nation pauvre, eſt preſque néceſſairement belliqueuſe ; parce que ſa pauvreté même, dont le fardeau l’importune ſans ceſſe, lui inſpire tôt ou tard le déſir de s’en délivrer ; & ce déſir devient, avec le tems, l’eſprit général de la nation, & le reſſort du gouvernement.

Pour que le gouvernement d’un tel pays paſſe rapidement de l’état d’une monarchie tempérée à l’état du deſpotiſme le plus illimité, il ne lui faut qu’une ſuite de ſouverains heureux à la guerre. Le maître, fier de ſes triomphes, ſe croit tout permis, ne connoît plus de loi que ſa volonté ; & ſes ſoldats, qu’il a conduits tant de fois à la victoire, prêts à le ſervir envers & contre tous, deviennent, par leur attachement, la terreur de leurs concitoyens. Les peuples, de leur côté, n’oſent refuſer leurs bras à des chaînes qui leur ſont préſentées par celui qui joint à l’autorité de ſon rang, celle qu’il tient de l’admiration & de la reconnoiſſance.

Le joug imposé par le monarque victorieux des ennemis de l’état, pèſe ſans doute : mais on n’oſe le ſecouer. Il s’appeſantit même ſous des ſucceſſeurs qui n’ont pas le même droit à la patience de leurs ſujets. Il ne faut alors qu’un grand revers, pour abandonner le deſpote à la merci de ſon peuple. Alors, ce peuple indigné de ſa longue ſouffrance, ne manque guère de profiter de l’occaſion, pour rentrer dans les droits. Mais comme il n’a ni vues, ni projets, il paſſe en un clin d’œil, de l’eſclavage à l’anarchie. Au milieu de ce tumulte général, on n’entend qu’un cri ; c’eſt liberté, Mais comment s’aſſurer de ce bien précieux ? On l’ignore ; & voilà la nation divisée en diverſes factions, mues par différents intérêts.

Entre ces factions, s’il en eſt une qui déſeſpère de prévaloir ſur les autres, elle ſe détache, elle oublie le bien général ; & plus jalouſe de nuire à ſes rivales que de ſervir la patrie, elle ſe range autour du ſouverain. À l’inſtant il n’y a plus que deux partis dans l’état, diſtingués par deux noms, qui, quels qu’ils ſoient, ne ſignifient jamais que royaliſtes & anti-royaliſtes. C’eſt le moment des grandes ſecouſſes ; c’eſt le moment des complots.

Quel eſt alors le rôle des puiſſances voiſines ? Tel qu’il a été dans tous les tems & dans toutes les contrées ; c’eſt de ſemer des ombrages entre les peuples & leur chef ; c’eſt de ſuggérer aux ſujets tous les moyens d’avilir, d’abaiſſer, d’anéantir la ſouveraineté ; c’eſt de corrompre ceux même qui ſont raſſemblés autour du trône ; c’eſt de faire adopter quelque forme d’adminiſtration également nuiſible à tout le corps national, qu’elle appauvrit ſous prétexte de travailler à ſa liberté, & au ſouverain, dont elle anéantit toutes les prérogatives.

Alors le monarque trouve autant d’autorités oppoſées à la ſienne, qu’il y a d’ordres différens dans l’état. Alors ſa volonté n’eſt rien, ſans le concours de ces différentes volontés. Alors il faut qu’il aſſemble, qu’il propoſe, qu’on délibère ſur les choſes de la moindre importance. Alors on lui donne des tuteurs comme à un pupille imbécile ; & ces tuteurs ſont des hommes, ſur la malveillance deſquels il peut compter.

Mais quel eſt alors l’état de la nation ? Qu’a produit l’influence des puiſſances voiſines ? Elle a tout confondu, tout bouleversé, tout ſéduit par ſon argent & par ſes menées. Il n’y a plus qu’un parti ; c’eſt le parti de l’étranger. Il n’y a plus que des factionnaires hypocrites. Le royaliſme eſt une hypocriſie ; l’anti-royaliſme eſt une autre hypocriſie. Ce ſont deux maſques divers de l’ambition & de la cupidité. La nation n’eſt plus qu’un amas d’âmes ſcélérates & vénales.

Ce qui doit arriver alors n’eſt pas difficile à deviner. Il faut que les puiſſances étrangères qui ont corrompu la nation ſoient trompées dans leurs eſpérances. Elles ne ſe ſont pas aperçues qu’elles en faiſoient trop ; que peut-être même elles faiſoient tout le contraire de ce qu’une politique plus profonde leur auroit dicté ; qu’elles coupoient le nerf national, tandis que leurs efforts ne faiſoient que tenir courbé le nerf de la ſouveraineté, & que ce nerf venant un jour à ſe détendre avec toute l’impétuoſité de ſon reſſort, il ne ſe trouveroit aucun obſtacle capable de l’arrêter ; qu’il ne falloit qu’un homme & un inſtant pour produire cet effet inattendu.

Il eſt venu, cet inſtant ; il s’eſt montré, cet homme ; & tous ces lâches de la création des puiſſances ennemies ſe ſont proſternés devant lui. Il a dit à ces hommes qui ſe croyoient tout : Vous n’êtes rien ; & ils ont dit, nous ne ſommes rien. Il leur a dit : Je ſuis le maître ; & ils ont dit unanimement, vous êtes le maître. Il leur a dit : Voilà les conditions ſous leſquelles je veux vous ſoumettre ; & ils ont dit, nous les acceptons. À peine s’eſt-il élevé une voix qui ait réclamé. Quelle ſera la ſuite de cette révolution ? On l’ignore. Si le maître veut uſer des circonſtances, jamais la Suède n’aura été gouvernée par un deſpote plus abſolu. S’il eſt ſage ; s’il conçoit que la ſouveraineté illimitée ne peut avoir des ſujets, parce qu’elle ne peut avoir des propriétaires ; qu’on ne commande qu’à ceux qui ont quelque choſe, & que l’autorité ceſſe ſur ceux qui ne poſſèdent rien, la nation reprendra peut-être ſon premier eſprit. Quels que ſoient ſes projets & ſon caractère, la Suède ne ſera jamais plus malheureuſe qu’elle l’étoit.

La Pologne, qui, n’ayant qu’un peuple eſclave au-dedans, mérite de ne trouver au-dehors que des oppreſſeurs, conſerve pourtant l’ombre & le nom de liberté. Elle eſt encore aujourd’hui ce qu’étoient tous les états de l’Europe il y a dix ſiècles, ſoumiſe à de grands ariſtocrates, qui nomment un roi pour en faire l’inſtrument de leurs volontés. Chaque noble y tient de ſon fief, qu’il conſerve par ſon épée comme ſes aieux l’acquirent, une autorité perſonnelle & héréditaire ſur ſes vaſſaux. Le gouvernement féodal y domine dans toute la force de ſon inſtitution primitive. C’eſt un empire composé d’autant d’états qu’il y a des terres. Ce n’eſt point à la pluralité, mais par l’unanimité des ſuffrages qu’on y fait les loix, qu’on y prend les réſolutions. Sur de fauſſes idées de droit & de perfection, on a ſupposé qu’une loi n’étoit juſte qu’autant qu’elle étoit adoptée d’un conſentement unanime, parce qu’on a cru, ſans doute, que tous verroient le bien, & tous le voudroient : deux choſes impoſſibles dans une aſſemblée nationale. Mais peut-on même prêter des intentions ſi pures à une poignée de tyrans ? Car cette conſtitution qui s’honore du nom de république & qui le profane, qu’eſt-elle autre choſe qu’une ligue de petits deſpotes contre le peuple ? Là, tout le monde a de la force pour empêcher, & perſonne pour agir. Là, le vœu de chacun peut s’oppoſer au vœu général ; & là ſeulement, un ſot, un méchant, un inſensé eſt sûr de prévaloir ſur une nation entière.

Dans cette anarchie, s’établit une lutte perpétuelle entre les grands & le monarque, Les premiers tourmentent le chef de l’état par leur avidité, leur ambition & leurs défiances ; ils l’irritent contre la liberté ; ils le réduiſent à l’intrigue. De ſon côté, le prince diviſe pour commander, séduit pour ſe défendre, oppoſe la ruſe à la ruſe pour ſe maintenir. Les factions s’aigriſſent, la diſcorde met par-tout le trouble, & les provinces ſont livrées au fer, au feu, à la dévaſtation. Si la confédération triomphe, celui qui devoit conduire la nation eſt renversé du trône, ou réduit à la plus honteuſe dépendance. Si elle ſuccombe, le ſouverain ne règne que ſur des cadavres. Quoi qu’il arrive, le ſort de la multitude n’éprouve aucune révolution heureuſe. Ceux de ces malheureux qui ont échappé à la famine & au carnage, continuent à porter les fers qui les écrâſoient.

Parcourez ces vaſtes régions : qu’y verrez-vous ? La dignité royale avec le nom de république ; le faſte du trône avec l’impuiſſance de ſe faire obéir ; l’amour outré de l’indépendance avec toutes les baſſeſſes de la ſervitude ; la liberté avec la cupidité ; les loix avec l’anarchie ; le luxe le plus outré avec la plus grande indigence ; un ſol fertile avec des campagnes en friche ; le goût pour tous les arts ſans aucun art. Voilà les contraſtes étonnans que vous offrira la Pologne.

Vous la trouverez exposée à tous les périls. Le plus foible de ſes ennemis peut impunément, & ſans précaution, entrer ſur ſon territoire, y lever des contributions, détruire ſes villes, ravager ſes campagnes, maſſacrer ſes habitans ou les enlever. Sans troupes, ſans fortereſſes, ſans artillerie, ſans munitions, ſans argent, ſans généraux, ſans connoiſſances des principes militaires : quelle réſiſtance pourroit-elle ſonger à faire ? Avec une population ſuffiſante, aſſez de génie & de reſſources pour jouer un rôle, la Pologne eſt devenue l’opprobre & le jouet des nations.

Si des voiſins inquiets & entreprenans n’avoient pas envahi juſqu’ici ſes poſſeſſions ; s’ils s’étoient contentés de la dévaſter, de lui dicter des ordres, de lui donner des rois : c’eſt qu’ils étoient dans une défiance continuelle les uns des autres. Des circonſtances particulières les ont réunis. Il étoit réſervé à nos jours de voir cet état déchiré par trois puiſſances rivales qui ſe ſont approprié les provinces qui étoient le plus à leur bienséance, ſans qu’aucun trône de l’Europe s’agitât pour traverſer cette invaſion. C’eſt dans la sécurité de la paix, c’eſt ſans droits, ſans prétexte, ſans griefs, ſans une ombre de juſtice, que la révolution a été opérée par le terrible principe de la force qui eſt malheureuſement le meilleur argument des rois. Que Poniatouſki ſe ſeroit montré grand ſi, voyant les apprêts de déchirement, il ſe fût préſenté au milieu de la diète, y eût abdiqué les marques de ſa dignité, & dit fièrement à ſa nobleſſe aſſemblée : « C’eſt votre choix qui m’a fait roi. Vous en repentez-vous ? je ceſſe de l’être. La couronne que vous aviez miſe ſur ma tête, faites-la paſſer ſur celui que vous en jugerez plus digne que moi ; nommez-le, & je me retire. Mais ſi vous perſiſtez dans vos premiers ſermens, combattons enſemble pour ſauver la patrie, ou périſſons avec elle ». J’en atteſte les puiſſances copartageantes, ſi cette généreuſe démarche n’eut pas ſauvé la Pologne de ſa ruine, & ſon prince de la honte d’en avoir été le dernier ſouverain. Le ſort en a décidé autrement. Faſſe le ciel que le crime de l’ambition tourne au profit de l’humanité ; & que par un ſage retour aux bons principes d’une politique ſaine, les uſurpateurs briſent les chaînes de la patrie la plus laborieuſe de leurs nouveaux ſujets ! Ces peuples, devenus moins malheureux, ſeront plus intelligens, plus actifs, plus affectionnés & plus fidèles.

Dans une monarchie, toutes les forces, toutes les volontés ſont au pouvoir d’un ſeul homme ; dans le gouvernement Germanique, chaque membre eſt un corps. C’eſt, peut-être, la nation qui reſſemble le plus à ce qu’elle fut autrefois. Les anciens Germains, divisés en peuplades par d’immenſes forêts, n’avoient pas beſoin d’une légiſlation bien raffinée. Mais à meſure que leurs deſcendans ſe ſont multipliés & rapprochés, l’art a maintenu dans cette région ce qu’avoit établi la nature : la séparation des peuples, & leur réunion politique. Les petits états qui compoſent cette république fédérative, y conſervent l’image des premières familles. Le gouvernement particulier n’eſt pas toujours paternel, ou les pères des nations n’y ſont pas toujours doux & humains : mais enfin la raiſon & la liberté qui réuniſſent les chefs y tempèrent la sévérité de leur caractère & la rigueur de leur autorité. Un prince, en Allemagne, ne peut pas être un tyran avec autant d’impunité que dans les grandes monarchies.

Les Allemands, plus guerriers encore que belliqueux, parce qu’ils poſſèdent plus l’art de la guerre qu’ils n’en ont la paſſion, n’ont été conquis qu’une fois, & ce fut Charlemagne qui put les vaincre, mais non pas les ſoumettre. Ils obéirent à l’homme, dont l’eſprit ſupérieur à ſon ſiècle ſut dompter, ou éclairer la barbarie : mais ils ſecouèrent le joug de ſes ſucceſſeurs. Cependant ils conſervèrent à leur chef le titre d’empereur : mais ce n’étoit qu’un nom, puiſque la réalité de la puiſſance réſidoit preſque entière dans les ſeigneurs qui poſſédoient les terres. Le peuple qui, malheureuſement, a toujours été par-tout aſſervi, dépouillé, tenu dans la misère par l’ignorance, & dans l’ignorance par la misère, n’avoit aucune part au bienfait de la légiétation. De ce renverſement de l’équilibre ſocial, qui tend, non à l’égalité des conditions & des fortunes, mais à la plus grande répartition des biens, ſe forma le gouvernement féodal, dont le caractère eſt l’anarchie. Chaque ſeigneur vécut dans une entière indépendance, & chaque peuple ſous la tyrannie la plus abſolue. C’étoit l’effet inévitable d’un gouvernement où la monarchie étoit élective. Dans les états où elle étoit héréditaire, les peuples avoient du moins une digue, un recours permanent contre l’oppreſſion. L’autorité royale ne pouvoit s’étendre ſans adoucir, pour quelque tems, le ſort des vaſſaux, en affoibliſſant le pouvoir des ſeigneurs.

Mais en Allemagne, comme les grands profitoient de chaque interrègne pour envahir & pour reſtreindre les droits de la puiſſance impériale, le gouvernement ne put que dégénérer. La force décida de tout, entre ceux qui portoient l’épée. Les terres & les hommes ne furent que des inſtrumens ou des ſujets de guerre entre les propriétaires. Les crimes furent les armes de l’injuſtice. La rapine, le meurtre & l’incendie paſſèrent non-ſeulement en uſage, mais en droit. La ſuperſtition, qui avoit conſacré la tyrannie, fut obligée d’y mettre un frein, L’égliſe, qui donnoit un aſyle à tous les brigands, établit une trêve entre eux. On ſe mit ſous la protection des ſaints, pour ſe ſouſtraire à la fureur des nobles. Les cendres des morts pouvoient ſeules en impoſer à la férocité : tant le tombeau fait peur, même aux âmes ſanguinaires.

Quand les eſprits, toujours effarouchés, furent diſposés au calme par la frayeur, la politique, qui ſe ſert également de la raiſon & des paſſions, des ténèbres & des lumières pour gouverner les hommes, haſarda quelque amélioration dans le gouvernement. D’un côté, l’on affranchit pluſieurs habitans dans les campagnes ; de l’autre, on accorda des exemptions aux villes. Il y eut par-tout plus d’hommes libres. Les empereurs, qui, pour être choiſis même par des princes ignorans & féroces, devoient montrer des talens & des vertus, préparèrent les voies à la réforme de la légiſlation.

Maximilien profita de tous les germes de bonheur que le tems & les événemens avoient amenés dans ſon ſiècle. Il abattit l’anarchie des grands. En France, en Eſpagne, on les avoit ſoumis aux rois ; en Allemagne, un empereur les ſoumit aux loix. Sous le nom de paix publique, tout prince peut être cité en juſtice. À la vérité, ces loix établies entre des lions ne ſauvent point les agneaux. Le peuple eſt toujours à la merci de ſes maîtres, qui ne ſe ſont obligés que les uns envers les autres. Mais comme on ne peut ni violer la paix publique, ni faire la guerre ſans encourir les peines d’un tribunal toujours ouvert, & appuyé de toutes les forces de l’empire, les peuples ſont moins ſujets à ces irruptions ſubites, à ces hoſtilités imprévues, qui, troublant la propriété des ſouverains, menaçoient continuellement la vie & la sûreté des ſujets.

Pourquoi l’Europe entière ne ſeroit-elle pas un jour ſoumiſe à la même forme de gouvernement ? Pourquoi n’y auroit-il pas le banc de l’Europe, comme il y a le banc de l’empire ? Pourquoi les princes compoſant un pareil tribunal, dont l’autorité ſeroit conſentie par tous, & maintenue par l’univerſalité contre un ſeul rebelle, le beau rêve de l’abbé de Saint-Pierre ne ſe réaliſeroit-il pas ? Pourquoi les plaintes des ſujets contre leurs ſouverains n’y ſeroient-elles pas portées, ainſi que les plaintes d’un ſouverain contre un autre ? C’eſt alors que la ſageſſe régneroit ſur la terre.

En attendant cette paix perpétuelle, ſi déſirée & ſi éloignée, la guerre, qui faiſoit le droit, a été ſoumiſe à des conditions qui tempèrent le carnage. Les cris de l’humanité ont percé juſque dans l’effuſion du ſang. C’eſt à l’Allemagne que l’Europe doit les progrès de la légiſlation dans tous les états ; des règles & des procédés dans la vengeance des nations ; une certaine équité dans l’abus de la force ; la modération au ſein de la victoire ; un frein à l’ambition de tous les potentats ; enfin, de nouveaux obſtacles à la guerre, & de nouvelles facilités à la paix.

Cette heureuſe conſtitution de l’empire Germanique s’eſt perfectionnée avec la raiſon depuis le règne de Maximilien. Cependant les Allemands eux-mêmes ſe plaignent, de ce que formant un corps de nation, ayant le même nom, parlant la même langue, vivant ſous un même chef, jouiſſant des mêmes droits, étant liés par le même intérêt, leur empire ne jouit ni de la tranquilité, ni de la force, ni de la conſidération qu’il devroit avoir.

Les cauſes de ce malheur ſe préſentent d’elles-mêmes. La première eſt l’obſcurité des loix. Les écrits ſur le droit public de l’Allemagne ſont ſans nombre ; & il n’y a que peu d’Allemands qui connoiſſent la conſtitution de leur patrie. Les membres de l’empire ſe font tous repréſenter dans l’aſſemblée nationale, au lieu qu’ils y ſiègeoient autrefois eux-mêmes. L’eſprit militaire, qui eſt devenu général, a banni toute application des affaires, tout ſentiment généreux de patriotiſme, tout amour de ſes concitoyens. Il n’y a pas de prince qui n’ait monté la magnificence de ſa cour ſur un ton plus grand que ſes moyens & qui ne ſe permette les vexations les plus criantes pour ſoutenir ce faſte inſensé. Après tout, rien ne contribue à la décadence de l’empire, autant que l’agrandiſſement démeſuré de quelques-uns de ſes membres. Ces ſouverains, devenus trop puiſſans, détachent leur intérêt particulier de l’intérêt général. Cette déſunion mutuelle des états fait que dans les dangers communs, chaque province reſte abandonnée à elle-même. Elle eſt obligée de plier ſous la loi du plus fort, quel qu’il ſoit ; & la conſtitution Allemande dégénère inſenſiblement en eſclavage ou en tyrannie.

La Grande-Bretagne étoit peu connue, avant que les Romains y euſſent porté leurs armes. Après que ces conquérans ſuperbes l’eurent abandonnée, ainſi que les autres provinces éloignées de leur domination, pour défendre le centre de l’empire contre les barbares, elle devint la proie des peuples de la mer Baltique. Les naturels du pays furent maſſacrés ; & ſur leurs cadavres s’élevèrent pluſieurs ſouverainetés, qui, avec le tems, n’en formèrent qu’une. Les principes qui conduiſoient les Anglo-Saxons, ne ſont pas venus juſqu’à nous. Ce qu’on n’ignore pas, c’eſt que, comme toutes les nations du Nord, ils avoient un roi & un corps de nobleſſe.

Guillaume ſubjugua le midi de l’iſle, qu’on nommoit dès-lors Angleterre, & y établit un gouvernement féodal, mais très-différent de celui qu’on voyoit dans le reſte de l’Europe. Ailleurs, ce n’étoit qu’un labyrinthe ſans iſſue, qu’une anarchie continuelle, que le droit du plus fort. Ce terrible vainqueur lui donna une marche reſpectable, régulière & ſuivie, en ſe réſervant excluſivement le droit de la chaſſe & de la guerre, le pouvoir d’impoſer des taxes, l’avantage d’une cour de juſtice, où les cauſes civiles, où les cauſes criminelles de tous les ordres de l’état, étoient jugées en dernier reſſort, par lui & par les grands officiers de ſa couronne, qu’il choiſiſſoit & qu’il deſtituoit à ſa volonté.

Tant que le tyran vécut, les peuples aſſujettis & les étrangers, dont il s’étoit ſervi pour les ſubjuguer, ſe ſoumirent comme de concert & ſans murmurer trop ouvertement, à un joug ſi dur. Dans la ſuite, les uns & les autres, accoutumés à une autorité plus tempérée, voulurent recouvrer quelques-uns de leurs premiers droits. Le deſpotiſme étoit ſi bien affermi, qu’il eût été impoſſible de l’ébranler, ſans le plus grand concert. Auſſi ſe forma-t-il une ligue où tous les citoyens, ſans diſtinction de noble & de roturier, d’habitans de la ville & de la campagne, unirent leurs reſſentimens & leurs intérêts. Cette confédération univerſelle adoucit un peu le ſort de la nation ſous les deux premiers Henri : mais ce ne fut que durant le règne de Jean-ſans-Terre, qu’elle recouvra véritablement ſa liberté. À ce monarque inquiet, cruel, mal-habile & diſſipateur, fut heureuſement arrachée, les armes à la main, cette fameuſe charte qui aboliſſoit les loix féodales les plus onéreuſes, & aſſuroit aux vaſſaux, vis-à-vis de leurs ſeigneurs, les mêmes droits qu’aux ſeigneurs vis-à-vis des rois ; qui mettoit toutes les perſonnes, toutes les propriétés ſous la protection des pairs & des jurés ; qui même en faveur des ſerfs, diminuoit l’oppreſſion de la ſervitude.

Cet arrangement ſuſpendit pour un peu de tems les jalouſies des barons & des princes, ſans en étouffer entièrement le germe. Les guerres recommencèrent, & le peuple profita de l’opinion qu’il avoit donnée de ſes forces & de ſon courage durant ces troubles, pour ſe faire admettre dans le parlement ſous Edouard I. Ses députés n’eurent d’abord, à la vérité, dans cette aſſemblée, que le droit de repréſentation : mais ce ſuccès devoit amener d’antres avantages ; & en effet, les communes ne tardèrent pas à décider des ſubſides, & à faire partie de la légiſlation. Bientôt même, elles acquirent la prérogative d’accuſer & de faire condamner ceux des miniſtres, qui avoient abusé de l’autorité qu’on leur avoit confiée.

La nation avoit réduit peu-à-peu le pouvoir des chefs de l’état à ce qu’il devoit être, lorſqu’elle fut engagée dans des guerres longues & opiniâtres contre la France ; lorſque les prétentions des maiſons d’York & de Lancaſtre, firent de l’Angleterre entière un théâtre de carnage & de déſolation. Durant ces terribles criſes, le bruit ſeul des armes ſe fit entendre. Les loix ſe turent. Elles ne recouvrèrent pas même la moindre partie de leur force, après la fin des orages. La tyrannie ſe fit ſentir avec tant d’atrocités, que les citoyens des divers ordres abandonnèrent toute idée de liberté générale, pour s’occuper uniquement de leur sûreté perſonnelle. Ce deſpotiſme cruel dura plus d’un ſiècle. Éliſabeth même, dont à beaucoup d’égards l’adminiſtration pourroit ſervir de modèle, ſe conduiſit toujours par des principes entièrement arbitraires.

Jacques I parut rappeler aux peuples des droits qui ſembloient oubliés. Moins ſage que ſes prédéceſſeurs, qui s’étoient contentés de jouir en ſecret, & pour ainſi dire, ſous les voiles du myſtère, d’un pouvoir illimité, ce prince, trompé par le mot de monarchie, confirmé dans ſon illuſion par ſes courtiſans & par ſon clergé, manifeſta ſes prétentions avec une aveugle ſimplicité, dont il n’y avoit point d’exemple. La doctrine d’une obéiſſance paſſive, émanée du haut du trône & enſeignée dans les temples, répandit une alarme univerſelle. À cette époque, la liberté, cette idole des âmes fortes, qui les rend féroces dans l’état ſauvage & fières dans l’état civil, la liberté qui avoit régné dans le cœur des Anglois, lors même qu’ils ne connoiſſoient qu’imparfaitement ſes avantages, enflamma tous les eſprits. Ce ne fut cependant, ſous ce premier des Stuarts, qu’une lutte continuelle entre les prérogatives de la couronne & les privilèges des citoyens. L’oppoſition prit un autre caractère ſous l’opiniâtre ſucceſſeur de ce foible deſpote. Les armes devinrent le ſeul arbitre de ces grands intérêts ; & la nation montra qu’en combattant autrefois pour le choix de ſes tyrans, elle s’étoit préparée à les abattre un jour, à les punir & à les chaſſer. Pour mettre fin aux défiances & aux vengeances qui, tant que les Stuarts auroient régné, ſe ſeroient éternisées entre le trône & les peuples, elle choiſit dans une race étrangère un prince qui dût accepter enfin ce pacte ſocial, que tous les rois héréditaires affectent de méconnoître. Guillaume III reçut des conditions avec le ſceptre, & ſe contenta d’une autorité établie ſur la même baſe que les droits de la nation. Depuis qu’un titre parlementaire eſt le ſeul fondement de la royauté, les conventions n’ont pas été violées.

Le gouvernement placé entre la monarchie abſolue, qui eſt une tyrannie ; la démocratie, qui penche à l’anarchie ; & l’ariſtocratie, qui, flottant de l’une à l’autre, tombe dans les écueils de toutes les deux : le gouvernement mixte des Anglois, ſaiſiſſant les avantages de ces trois pouvoirs, qui s’obſervent, ſe tempèrent, s’entr’aident & ſe répriment, va de lui-même au bien national. Par leur action, par leur réaction, ſes différens reſſorts forment un équilibre d’où nait la liberté. Cette conſtitution qui, ſans exemple dans l’antiquité, devroit ſervir de modèle à tous les peuples auxquels leur poſition géographique la permettroit, durera long-tems ; parce qu’à ſon origine, ouvrage des troubles, des mœurs & des opinions paſſagères, elle eſt devenue celui de la raiſon & de l’expérience.

La première ſingularité heureuſe de la Grande-Bretagne eſt d’avoir un roi. La plupart des états républicains, connus dans l’hiſtoire, avoient anciennement des chefs annuels. Ce changement continuel de magiſtrats, étoit une ſource inépuiſable d’intrigues & de déſordres ; il entretenoit les eſprits dans une convulſion continuelle. En créant un très-grand citoyen, l’Angleterre a empêché qu’il ne s’en élevât pluſieurs. Par ce trait de ſageſſe, on a prévenu les diſſenſions qui, dans toutes les aſſociations populaires, ont amené la ruine de la liberté & la jouiſſance réelle de ce premier des biens, avant qu’il eût été perdu.

L’autorité royale n’eſt pas ſeulement à vie, elle eſt encore héréditaire. Rien, au premier coup-d’œil, n’eſt ſi avantageux pour une nation que le droit d’élire ſes maîtres. On croit voir dans cette brillante prérogative, un germe inépuiſable de talens & de vertus. Il en ſeroit, en effet, ainſi, ſi la couronne devoit tomber ſur le citoyen le plus digne de la porter : mais c’eſt une chimère démentie par les expériences de tous les peuples & de tous les âges. Un trône a toujours paru à l’ambition d’un trop grand prix, pour être l’apanage du ſeul mérite. Ceux qui y aſpiroient ont eu conſtamment recours à l’intrigue, à la corruption, à la force. Leur rivalité a allumé à chaque vacance, une guerre civile, le plus grand des fléaux politiques ; & celui qui a obtenu la préférence ſur ſes concurrens, n’a été, durant le cours de ſon règne, que le tyran des peuples ou l’eſclave de ceux auxquels il devoit ſon élévation. On doit donc louer les Bretons d’avoir écarté loin d’eux ces calamités, en fixant les rênes du gouvernement dans une famille qui avoit mérité ou obtenu leur confiance.

Il convenoit d’aſſurer au chef de l’état un revenu ſuffiſant pour ſoutenir la dignité de ſon rang. Auſſi, à ſon avènement au trône, lui accorde-t-on pour ſa vie entière, un ſubſide annuel, digne d’un grand roi & digne d’une nation riche. Mais cette conceſſion ne doit être faite, qu’après un examen rigoureux des affaires publiques ; qu’après que les abus, qui avoient pu s’introduire ſous le règne précédent, ont été réformés ; qu’après que la conſtitution a été ramenée à ſes vrais principes. Par cet arrangement, l’Angleterre eſt arrivée à un avantage que tous les gouvernemens libres avoient cherché à ſe procurer, c’eſt-à-dire, à une réformation périodique.

Le genre d’autorité qu’il falloit aſſigner au monarque pour le bien des peuples, n’étoit pas ſi facile à régler. Toutes les hiſtoires atteſtent que par-tout où le pouvoir exécutif a été partagé, des jalouſies, des haines interminables ont agité les eſprits, & qu’une lutte ſanglante a toujours abouti à la ruine des loix, à l’établiſſement du plus fort. Cette conſidération détermina les Anglois à conférer au roi ſeul cette eſpèce de puiſſance, qui n’eſt rien lorſqu’elle eſt divisée ; parce qu’il n’y a plus alors, ni cet accord, ni ce ſecret, ni cette célérité, qui peuvent ſeuls lui donner de l’énergie.

De cette grande prérogative ſuit néceſſairement la diſpoſition des forces de la république. L’abus en eût été difficile dans les ſiècles où on n’aſſembloit que rarement & pour quelques mois des milices qui n’avoient pas le tems de perdre l’attachement qu’elles devoient à leur patrie. Mais depuis que tous les princes de l’Europe ont contracté la ruineuſe habitude d’avoir ſur pied, même en tems de paix, des troupes mercenaires, & que la sûreté de la Grande-Bretagne a exigé qu’elle ſe conformât à ce funeſte uſage, le danger eſt devenu plus grand, & il a fallu multiplier les précautions. Il n’y a que la nation qui puiſſe aſſembler des armées ; elle ne les forme jamais que pour un an, & les impôts établis pour les ſoudoyer ne doivent avoir que la même durée. De ſorte que ſi ce moyen de défenſe que les circonſtances ont fait juger néceſſaire, menaçoit la liberté, il ne faudroit jamais attendre long-tems pour mettre fin aux inquiétudes.

Un plus grand appui encore pour la liberté Angloiſe, c’eſt le partage du pouvoir légiſlatif. Par-tout où le monarque n’a beſoin que de ſa volonté pour établir des loix, que de ſa volonté pour les abolir, il n’y a point de gouvernement ; le prince eſt deſpote, & le peuple eſclave. Diviſez la puiſſance légiſlative, & une conſtitution bien ordonnée ne s’altérera que rarement & pour peu de tems. Dans la crainte d’être ſoupçonnée d’ignorance ou de corruption, aucune des parties ne ſe permettra des ouvertures dangereuſes ; & ſi quelqu’une l’oſoit, elle s’aviliroit ſans utilité. Dans cet ordre de choſes, le plus grand inconvénient qui puiſſe arriver, c’eſt qu’une bonne loi ſoit rejetée ou qu’elle ne ſoit pas adoptée auſſi-tôt que le plus grand bien l’auroit exigé.

La portion du pouvoir légiſlatif qu’a recouvré le peuple, lui eſt aſſurée par la diſpoſition qu’il a excluſivement des taxes. Tout état a des beſoins habituels ; il a des beſoins extraordinaires. On ne ſauroit pourvoir aux uns & aux autres autrement que par des impôts, & dans la Grande-Bretagne, le monarque n’en peut exiger aucun. Son rôle ſe réduit à s’adreſſer aux communes, qui ordonnent ce qu’elles jugent le plus convenable à l’intérêt national ; & qui après avoir réglé les tributs, ſe font rendre compte de l’emploi qui en a été fait.

Ce n’eſt pas la multitude qui exerce les prérogatives inappréciables que ſon courage & ſa persévérance lui ont procurées. Cet ordre de choſes, qui peut convenir à de foibles aſſociations, auroit tout bouleversé néceſſairement dans un grand état. Des agens, choiſis par le peuple même, & dont le ſort eſt lié au ſien, réfléchiſſent, parlent & agiſſent pour lui. Cependant, comme il étoit poſſible que par indolence, par foibleſſe ou par corruption, ces repréſentans ne manquâſſent au plus auguſte, au plus important des miniſtères, on a trouvé dans le droit d’élection le remède à un ſi grand mal. Auſſi-tôt que le tems de la commiſſion expire, les électeurs ſe raſſemblent. De nouveau ils accordent leur confiance à ceux qui s’en ſont montrés dignes, & rejettent honteuſement ceux qui l’ont trahie. Comme un pareil diſcernement n’eſt pas au-deſſus des hommes du commun, parce qu’il porte ſur des faits ordinairement fort ſimples, on coupe court à des déſordres, qui ne tiroient pas leur ſource des vices du gouvernement, mais des diſpoſitions particulières de ceux qui en dirigeoient les opérations.

Cependant il pouvoit réſulter du partage de pouvoir entre le roi & le peuple une lutte continuelle qui, avec le tems, auroit amené ou une république, ou la ſervitude. Pour prévenir cet inconvénient, on a établi un corps intermédiaire qui doit également redouter les deux révolutions. C’eſt l’ordre de la nobleſſe, deſtiné à ſe jeter du côté qui pourroit devenir foible, & à maintenir toujours l’équilibre. La conſtitution, il eſt vrai, ne lui a pas donné le même degré d’autorité qu’aux communes : mais l’éclat d’une dignité héréditaire, l’avantage de ſiéger pour ſon propre compte & ſans élection, quelques autres droits honorifiques, remplacent, autant qu’il ſe pouvoit, ce qui lui manque du côté des forces réelles.

Mais enfin ſi, malgré tant de précautions, il arrivoit qu’un monarque ambitieux & entreprenant voulût régner ſans ſon parlement, ou le forcer de ſouſcrire à ſes volontés arbitraires, quelle reſſource reſteroit-il à la nation ? la réſiſtance.

C’étoit ſur un ſyſtême d’obéiſſance paſſive, de droit divin, de pouvoir indeſtructible que s’appuyoit autrefois l’autorité royale. Ces abſurdes & funeſtes préjugés avoient ſubjugué l’Europe entière, lorſqu’en 1688 les Anglois précipitèrent du trône un prince ſuperſtitieux, persécuteur & deſpote. Alors on comprit que les peuples n’appartenoient pas à leurs chefs ; alors la néceſſité d’un gouvernement juſte parmi les hommes paſſa pour inconteſtable ; alors furent posés les fondemens des ſociétés ; alors le droit d’une défenſe légitime, ce dernier moyen des nations que l’on opprime, fut mis à l’abri de tout doute. À cette époque mémorable, la doctrine de la réſiſtance qui n’avoit été juſque-là qu’une voie de fait, opposée à des voies de fait, fut avouée en Angleterre par la loi elle-même.

Mais comment rendre utile & fécond ce grand principe ? Un citoyen iſolé, abandonné à ſa force individuelle, oſera-t-il jamais lutter contre la puiſſance toujours redoutable de ceux qui gouvernent. Ne doit-il pas être néceſſairement écrasé par leurs intrigues ou par leur violence ? Il en ſeroit ſans doute ainſi, ſans la liberté indéfinie de la preſſe. Par cet heureux expédient, les actions des dépoſitaires de l’autorité deviennent publiques. On eſt rapidement inſtruit des vexations ou des outrages qu’ils ſe ſont permis contre l’homme le plus obſcur. Sa cauſe devient celle de tous ; & les oppreſſeurs ſont punis, ou les torts ſeulement réparés, ſelon la nature du délit ou la diſpoſition des peuples.

Ce tableau tracé, ſans art, de la conſtitution Britannique, doit avoir convaincu tous les bons eſprits qu’il n’y en eut jamais d’auſſi bien ordonnée ſur le globe. On ſera affermi dans ce jugement, ſi l’on fait attention que les affaires les plus importantes ont toujours été publiquement traitées dans le sénat de la nation, ſans qu’il en ſoit jamais réſulté de vrai malheur. Les autres puiſſances croient avoir beſoin de couvrir leurs opérations des voiles du myſtère. Le ſecret leur paroît eſſentiel à leur conſervation, ou à leur proſpérité. Elles cherchent à dérober leur ſituation, leurs projets, leurs alliances à leurs ennemis, à leurs rivaux, à leurs amis même. La qualité d’impénétrables eſt la plus grande louange qu’on croie pouvoir y donner aux hommes d’état. En Angleterre, la marche intérieure, la marche extérieure du gouvernement ſont à découvert. Tout y eſt exposé au grand jour. Qu’il eſt noble & sûr d’admettre l’univers à ſes délibérations ? Qu’il eſt honnête & utile d’y admettre tous les citoyens ? Jamais on n’a dit à l’Europe d’une manière plus énergique : Nous ne te craignons pas. Jamais avec plus de confiance & de juſtice on n’a dit à ſa nation : Jugez-nous, & Voyez ſi nous ſommes de fidèles dépoſitaires de vos intérêts, de votre gloire & de votre bonheur. L’empire eſt aſſez fortement conſtitué pour réſiſter aux ſecouſſes inséparables de cet uſage, & pour donner cet avantage à des voiſins peu favorablement diſposés.

Mais ce gouvernement eſt-il parfait ? Non, parce qu’il n’y a rien & qu’il ne peut rien y avoir de parfait dans le monde. Dans un objet auſſi compliqué, comment tout prévoir ? comment obvier à tout ? Peut-être pour que le chef de la nation fût auſſi dépendant de la volonté du peuple qu’il convient à la sûreté, à la liberté & au bonheur de celui-ci, faudroit-il que ce chef n’eût aucune propriété hors de ſon royaume ; ſans quoi le bien d’une contrée & le bien de l’autre venant à ſe croiſer, les intérêts de la ſouveraineté précaire ſeront ſouvent ſacrifiés à l’intérêt de la ſouveraineté héréditaire ; ſans quoi les ennemis auront deux grands moyens d’inquiéter la nation, tantôt en intimidant le roi de la Grande-Bretagne par des menaces adreſſées à l’électeur d’Hanovre, tantôt en engageant celui-là dans des guerres funeſtes qu’ils prolongeront à leur diſcrétion, tantôt en réduiſant celui-ci à les terminer par des paix honteuſes. La nation aura-t-elle la lâcheté d’abandonner ſon roi dans des querelles qui lui ſeront étrangères ? Si elle s’en mêle, ne ſera-ce pas à ſes dépens, au prix de ſon argent & de ſes hommes ? Qui ſait ſi le péril du ſouverain étranger ne le rendra pas vil & même traître au ſouverain national ? En pareil cas qu’auroit donc à faire de mieux la nation Britannique que de dire à ſon roi : Ceſſe d’être notre ſouverain, ou ceſſe d’être électeur ; abdique les états que tu tiens de tes aïeux, ſi tu veux garder ceux que tu tiens de nous.

Une conſtitution où le pouvoir légiſlatif & le pouvoir exécutif ſont séparés, porte en elle-même le germe d’une diviſion perpétuelle. Il eſt impoſſible que la paix règne entre des corps politiques opposés. Il faut que la prérogative cherche à s’étendre & preſſe la liberté. Il faut que la liberté cherche à s’étendre & preſſe la prérogative.

Quelque admiration que l’on ait pour un gouvernement, s’il ne peut ſe conſerver que par les mêmes moyens qu’il s’eſt établi ; ſi ſon hiſtoire à venir doit être la même que par le paſſé, des révoltes, des guerres civiles, des peuples écrasés, des rois égorgés ou chaſſés, un état d’alarmes & de troubles continuels : qui eſt-ce qui en voudroit à ce prix ? Si la paix au-dedans & au-dehors eſt l’objet de toute adminiſtration, que penſer d’un ordre de choſes incompatible avec la paix ?

Ne ſeroit-il pas à ſouhaiter que le nombre des repréſentans fut proportionné à la valeur des propriétés, la juſte meſure du patriotiſme ? N’eſt-il pas abſurde qu’un pauvre hameau, qu’un malheureux village en députe autant & plus à l’aſſemblée des communes que la ville ou la contrée la plus opulente ? Quel intérêt ces hommes peuvent-ils prendre à la félicité publique qu’ils ne partagent preſque point ? Quelle facilité de mauvais miniſtres ne doivent-ils pas trouver dans leur indigence pour les corrompre & obtenir, à prix d’argent, la pluralité des voix dont ils ont beſoin ? O honte ! l’homme riche achète les ſuffrages de ſes commettans pour obtenir l’honneur de les repréſenter ; la cour achète les ſuffrages des repréſentans pour gouverner plus deſpotiquement. Une nation ſage ne travailleroit-elle pas à prévenir l’une & l’autre corruption ? N’eſt-il pas étonnant que cela ne ſe ſoit pas fait, le jour qu’un repréſentant eut l’impudence de faire attendre ſes commettans dans ſon antichambre, & de leur dire enſuite : Je ne ſais ce que vous voulez, mais je n’en ferai qu’à ma tête ; je vous ai achetés fort cher, & j’ai bien réſolu de vous vendre le plus cher que je pourrai : le jour même où le miniſtre ſe vanta d’avoir dans ſon portefeuille le tarif de toutes les probités de l’Angleterre ?

N’y a-t-il rien à objecter contre cet effort de trois pouvoirs, agiſſant perpétuellement l’un ſur l’autre, & tendant ſans ceſſe à un équilibre qu’ils n’obtiendront jamais ? Cette lutte ne reſſemble-t-elle pas un peu à une continuelle anarchie ? N’expoſe-t-elle pas à des troubles dans leſquels, d’un moment à l’autre, le ſang des citoyens peut être versé, ſans qu’on ſache ſi l’avantage reſtera du côté de la tyrannie ou du côté de la liberté. Tout bien conſidéré, une nation moins indépendante & plus tranquille ne ſeroit-elle pas plus heureuſe ?

Ces vices & d’autres encore n’entraîneront-ils pas un jour la décadence de cette adminiſtration ? Je l’ignore : mais je ſais que ce ſeroit un grand malheur pour les nations. Toutes lui doivent un ſort plus doux que celui dont elles jouiſſoient. L’exemple d’un peuple libre, riche, magnanime & heureux, au milieu de l’Europe, a frappé tous les eſprits. Les principes d’où découloient tant de biens, ont été ſaiſis, diſcutés, préſentés aux monarques & à leurs délégués, qui, pour éviter l’accuſation de tyrannie, ſe ſont vus contraints de les adopter avec plus ou moins de modification. Les anciennes maximes revivroient bientôt, s’il n’exiſtoit pas, pour ainſi dire au milieu de nous, un tribunal perpétuel qui en démontrât la dépravation & l’abſurdité.

Cependant, ſi les jouiſſances du luxe venoient à pervertir entièrement les mœurs nationales ; ſi l’amour des plaiſirs amolliſſoit le courage des chefs & des officiers dans les flottes & dans les armées ; ſi l’ivreſſe des ſuccès momentanés ; ſi les vaines idées d’une fauſſe grandeur expoſoient la nation à des entrepriſes plus vaſtes que ſes forces ; ſi elle ſe trompoit dans le choix de ſes ennemis ou de ſes alliés ; ſi elle perdoit ſes colonies à force de les étendre ou de les gêner ; ſi l’amour du patriotiſme ne s’exaltoit pas chez elle juſqu’à l’amour de l’humanité : elle ſeroit tôt ou tard aſſervie elle-même, & retomberoit dans ce néant des choſes & des hommes, d’où elle n’eſt ſortie qu’a travers des torrens de ſang, & par les calamités de deux ſiècles de fanatiſme & de guerre. Ce peuple reſſembleroit à tant d’autres qu’il mépriſe, & l’Europe ne pourroit montrer à l’univers une nation dont elle osât s’honorer. Le deſpotiſme, qui s’appeſantit univerſellement ſur les âmes affaiſſées & dégradées, léveroit ſeul la tête au milieu de la ruine des arts, des mœurs, de la raiſon & de la liberté.

L’hiſtoire des Provinces-Unies offre de grandes ſingularités. Le déſeſpoir forma leur union. L’Europe, preſqu’entière, favoriſa leur établiſſement. Elles avoient à peine triomphé des longs & puiſſans efforts de la cour de Madrid, pour les remettre ſous le joug, qu’elles meſurèrent leurs efforts avec ceux des Bretons, & qu’elles déconcertèrent les projets de la France. Elles donnèrent enſuite un roi à l’Angleterre, & dépouillèrent l’Eſpagne des poſſeſſions qu’elle avoit en Italie & dans les Pays-Bas, pour les donner à l’Autriche. Depuis cette époque, la république s’eſt dégoûtée d’une politique militaire. Elle ne s’occupe plus que de ſa conſervation, mais peut-être avec trop peu d’énergie, de précaution & de vertu.

Son gouvernement, quoique tracé d’avance ſur un plan réfléchi, n’eſt pas moins défectueux que ceux qui ſont l’ouvrage du haſard. Un de ſes principaux vices, c’eſt que la ſouveraineté y eſt trop diſpersée.

C’eſt une erreur de croire que l’autorité réſide dans les états généraux fixés à la Haye. Dans la vérité, le pouvoir des membres, qui compoſent cette aſſemblée, ſe réduit à décider dans les matières de forme ou de police, & à entretenir les affaires dans leur cours ordinaire. S’agit-il de guerre, de paix, d’alliances, d’impoſitions nouvelles, d’un objet de quelque importance, chacun des députés doit demander des ordres à ſa province, qui, elle-même eſt obligée d’obtenir le contentement des villes. Il réſulte d’un ordre de choſes ſi compliqué que les réſolutions qui exigeroient le plus de ſecret & de célérité, ſont néceſſairement lentes & publiques.

Il ſemble que, dans l’union contractée par cette foule de petits états indépendans les uns des autres & liés ſeulement par un intérêt commun, chacun auroit dû avoir une influence proportionnée à ſon étendue, à ſa population, à ſes richeſſes. Cette heureuſe baſe, qu’une raiſon éclairée auroit dû poſer, n’eſt pas celle de la confédération. La province, qui porte au-delà de la moitié des charges publiques, n’a pas plus de voix que celle qui ne contribue que d’un centième ; & dans cette province, une ville pauvre, déſerte & inconnue a légalement le même pouvoir que cette cité unique, dont l’activité & l’induſtrie ſont un ſujet d’étonnement & de jalouſie pour toutes les nations.

L’unanimité des villes & des provinces, requiſe pour toutes les réſolutions, même les moins importantes, n’eſt pas d’une politique plus judicieuſe. Si ſes membres les plus conſidérables de la république ſe déterminent à ſe paſſer de l’adhéſion des plus foibles, c’eſt un attentat manifeſte contre les principes de l’union ; s’ils mettent un grand intérêt à obtenir leur ſuffrage, ils n’y parviennent que par des complaiſances ou des ſacrifices. Auquel des deux expédiens qu’on ſe ſoit arrêté, lorſque les eſprits étoient partagés, l’harmonie des ce-états a été ordinairement troublée, & l’a été ſouvent d’une manière violente & durable.

Les imperfections d’une conſtitution pareille n’échappèrent point vraiſemblablement au prince d’Orange, fondateur de la république. Si ce grand homme permit qu’elles ſerviſſent de baſe au gouvernement qu’on établiſſoit, ce fut ſans doute dans l’eſpérance qu’elles rendroient un ſtadhouder néceſſaire, & qu’on le prendroit toujours dans ſa famille. Cette vue d’une ambition profonde n’a pas été ſuivie d’un ſuccès conſtant ; & deux fois on a aboli une magiſtrature ſingulière qui, à la diſpoſition abſolue des forces de terre & de mer, réuniſſoient beaucoup d’autres prérogatives très-importantes.

À ces époques, remarquables dans l’hiſtoire d’un état unique, dans les annales de l’ancien & du Nouveau-Monde, ſont arrivés de grands changemens. Les auteurs de la révolution ſe ſont hardiment partagé tous les pouvoirs. Une tyrannie intolérable s’eſt par-tout établie avec plus ou moins d’audace. Sous prétexte que les aſſemblées générales étoient tumultueuſes, fatigantes & dangereuſes, la multitude n’a plus été appelée à l’élection des dépoſitaires de l’autorité publique. Les bourgmeſtres ont choiſi leurs échevins & ſe ſont emparés des finances dont ils n’ont rendu compte qu’à leurs égaux & à leurs cliens. Les sénateurs ſe ſont arrogé le droit de compléter leurs corps. La magiſtrature s’eſt reſſerrée dans quelques familles, qui ſe ſont attribué un droit preſqu’excluſif de députation aux états généraux. Chaque province, chaque ville eſt tombée à la diſcrétion d’un petit nombre de citoyens qui, partageant les droits & la dépouille du peuple, ont eu l’art d’éluder ſes plaintes, ou de prévenir la fureur de ſon mécontentement. Le gouvernement eſt devenu preſque ariſtocratique. Si l’on ſe fut borné à réformer ce que la conſtitution avoit de défectueux, la maiſon d’Orange pouvoit craindre de n’être plus rappelée au degré de ſplendeur dont on l’avoit fait deſcendre. Une conduite moins déſintéreſſée a fait déſirer le rétabliſſement du ſtadhoudérat, & on l’a rendu héréditaire, même aux femmes.

Mais cette dignité doit-elle devenir avec le tems un inſtrument d’oppreſſion ? Des hommes très-éclairés n’en voient pas la poſſibilité. Rome, diſent-ils, eſt toujours citée pour exemple à tous nos états libres, qui n’ont rien de commun avec elle. Si le dictateur devint l’oppreſſeur de cette république, c’eſt qu’elle avoit opprimé toutes les nations ; c’eſt que ſa puiſſance devoit périr par le glaive qui l’avoit fondée ; c’eſt qu’une nation composée de ſoldats, ne pouvoit échapper au deſpotiſme du gouvernement militaire. Elle tomba ſous le joug, qui le croiroit ! parce qu’elle ne payoit point d’impôts. Les peuples conquis étoient ſeuls tributaires du fiſc. Les revenus publics devant être les mêmes après qu’avant la révolution, la propriété ne paroiſſoit pas être attaquée ; & le citoyen crut qu’il ſeroit aſſez libre, tant qu’il ſeroit le maître de ſes biens.

La Hollande, au contraire, gardera ſa liberté, parce qu’elle eſt ſujette à des impôts très-conſidérables. Elle ne peut conſerver ſon pays qu’à grands frais. Le ſentiment de ſon indépendance lui donne ſeul une induſtrie proportionnée au poids de ces contributions, & la patience d’en ſoutenir le fardeau. S’il falloit ajouter aux dépenſes énormes de l’état, celles qu’exige le faſte d’une cour ; ſi le prince employoit à ſoudoyer les ſuppôts de la tyrannie, ce qu’il doit aux fondemens d’une terre bâtie ſur la mer, il pouſſeroit bientôt les peuples au déſeſpoir.

L’habitant Hollandois, placé ſur ſes toits, & découvrant au loin la mer s’élevant au-deſſus du niveau des ſortes de dix-huit à vingt pieds, qui la voit s’avancer en mugiſſant contre ces digues qu’il a élevées, rêve, & ſe dit ſecrètement en lui-même : tôt ou tard, cette bête féroce ſera la plus forte. Il prend en dédain un domicile auſſi précaire, & ſa maiſon en bois ou en pierre à Amſterdam, n’eſt plus ſa maiſon ; c’eſt ſon vaiſſeau qui eſt ſon aſyle, & peu-à-peu il prend une indifférence & des mœurs conformes à cette idée. L’eau eſt pour lui, ce qu’eſt le voiſinage des volcans pour d’autres peuples.

Si à ces cauſes phyſiques de l’affoibliſſement de l’eſprit patriotique, ſe joignoit la perte de la liberté, les Hollandois ne quitteroient-ils pas un pays qui ne peut être cultivé que par des hommes libres ? Ce peuple négociant porteroit ailleurs ſon eſprit de commerce avec ſon argent. Ses iſles de l’Aſie, ſes comptoirs d’Afrique, ſes colonies du Nouveau-Monde, tous les ports de l’Europe, lui ouvriroient un aſyle. Quel ſtadhouder, quel prince révéré chez un tel peuple, voudroit, oſeroit en être le tyran ?

Un ambitieux inſensé, un guerrier féroce, ſi l’on veut. Mais parmi ceux qui ſont préposés au gouvernement des nations, cette eſpèce d’hommes eſt-elle donc ſi rare ? Tout ſemble conſpirer pour donner ſur ce point important les plus vives inquiétudes à la république. À l’exception de quelques officiers, il n’y a ſur ſes flottes que peu de nationaux. Ses armées ſont composées, recrutées & commandées par des étrangers dévoués à un chef qui ne les armera jamais aſſez tôt à leur gré contre des peuples auxquels nul lien ne les attache. Les fortereſſes de l’état ſont toutes ſoumiſes à des généraux qui ne reconnoiſſent de loix que celles du prince. On ne ceſſe d’élever aux places les plus importantes, des courtiſans perdus de réputation, écrasés de dettes, dénués de toute vertu, & intéreſſés au renverſement de l’ordre établi. C’eſt la protection qui a placé, c’eſt la protection qui maintient dans les colonies, des commandans ſans pudeur & ſans talent, que la reconnoiſſance, que la cupidité inclinent à l’aſſerviſſement de ces contrées éloignées.

Contre tant de dangers, que pourront l’aſſoupiſſement, la ſoif de la richeſſe, le goût des commodités qui commence à s’introduire, l’eſprit de commerce, des condeſcendances perpétuelles pour une autorité héréditaire ? Selon toutes les probabilités, ne faut-il pas qu’inſenſiblement, ſans effuſion de ſang, ſans violence, les Provinces-Unies tombent ſous la monarchie ? Comme le déſir de n’être contrarié dans aucune de ſes volontés, ou le deſpotiſme, eſt au fond de toutes les âmes plus eu moins exalté, il naîtra, & peut-être bientôt, quelque ſtadhouder, qui, ſans calculer les ſuites funeſtes de ſon entrepriſe, jettera la nation dans les chaînes. C’eſt aux Hollandois à peſer ces obſervations.

L’empire Romain crouloit de toutes parts, lorſque les Germains entrèrent dans les Gaules ſous la direction d’un chef de leur choix, dont ils étoient moins les ſujets que les compagnons. Ce n’étoit pas une armée qui bornât ſon ambition à s’emparer de quelques places fortes ; ce fut l’irruption d’un peuple qui cherchoit des établiſſemens. Comme on n’attaquoit que des eſclaves mécontens de leur ſort, que des maîtres amollis par les délices d’une longue paix, la réſiſtance ne fut pas opiniâtre. Les conquérans s’approprièrent les terres qui leur convenoient, & ſe séparèrent peu de tems après pour jouir doucement de leur fortune.

Le partage ne fut pas l’ouvrage d’un haſard aveugle. C’étoit l’aſſemblée générale qui régloit les poſſeſſions, c’étoit ſous ſon autorité qu’on en jouiſſoit. Elles ne furent d’abord accordées que pour une année. Ce terme ſe prolongea peu-à-peu, & s’étendit enfin à toute la vie. On alla même plus loin, lorſque les reſſorts du gouvernement furent relâchés entièrement ; & ſous les foibles deſcendans de Charlemagne, l’hérédité s’établit aſſez généralement. Cette uſurpation fut conſacrée par une convention ſolemnelle à l’élévation de Hugues-Capet au trône ; & alors, le plus deſtructeur de tous les droits, le droit féodal régna dans toute ſa force.

La France ne fut plus alors qu’un aſſemblage de petites ſouverainetés, placées à côté les unes des autres, mais ſans aucun lien. Dans cette anarchie, les ſeigneurs entièrement indépendans du chef apparent de la nation, opprimoient à leur gré leurs ſujets ou leurs eſclaves. Si le monarque vouloit s’intéreſſer pour ces malheureux, on lui faiſoit la guerre. Si ces malheureux eux-mêmes, oſoient quelquefois réclamer les droits de l’humanité, ce n’étoit que pour voir s’appeſantir les fers qui les écraſoient.

Cependant l’extinction de quelques maiſons puiſſantes, des traités ou des conquêtes ajoutoient ſucceſſivement au domaine royal des territoires plus ou moins étendus. Cette acquiſition de pluſieurs provinces forma à la couronne une maſſe de puiſſance qui lui donna de l’activité. Une lutte perpétuelle entre les rois & la nobleſſe, une alternative de prépondérance entre le pouvoir d’un ſeul & celui de pluſieurs : cette ſorte de confuſion dura, preſque ſans intervalle, juſque vers le milieu du quinzième ſiècle.

Alors changea le caractère des François, par une ſuite d’événemens qui avoient changé la forme du gouvernement. La guerre, que les Anglois, unis ou ſoumis aux Normands, n’avoient ceſſé de faire à ce royaume depuis deux ou trois cens ans, y répandit l’alarme, & fit de grands ravages. Les victoires de l’ennemi, la tyrannie des grands : tout fit déſirer à la nation que le prince devint aſſez puiſſant pour chaſſer les étrangers & ſoumettre les ſeigneurs. Pendant que des rois ſages & belliqueux travailloient à ce grand ouvrage, il naquit une nouvelle génération. Chacun, après le danger, ſe crut aſſez riche des droits qui étoient reſtés à ſon père. On ne remonta pas juſqu’à l’origine du pouvoir des rois, qui dérivoit de la nation ; & Louis XI ſe trouva, ſans de grands efforts, plus puiſſant que ſes prédéceſſeurs.

Avant lui, l’hiſtoire de France offre une complication d’états, tantôt divisés & tantôt unis. Depuis ce prince, c’eſt l’hiſtoire d’une grande monarchie. L’autorité de pluſieurs tyrans eſt concentrée dans une même main. Le peuple n’en eſt pas plus libre : mais c’eſt une autre police. La paix eſt plus sûre au-dedans, & la guerre plus vigoureuſe au-dehors.

Les guerres civiles qui mènent les peuples libres à l’eſclavage, & les peuples eſclaves à la liberté, n’ont fait en France qu’abaiſſer les grands, ſans relever le peuple. Les miniſtres qui ſeront toujours les hommes du prince, tant que la nation n’influera pas dans le gouvernement, ont tous vendu leurs concitoyens à leur maître ; & comme le peuple qui n’avoit rien, ne pouvoit rien perdre à cet aſſerviſſement, les rois y ont trouvé d’autant plus de facilité, qu’il a toujours été coloré d’un prétexte de police ou même de ſoulagement. L’antipathie que produit une exceſſive inégalité des conditions & des fortunes, a favorisé tous les projets qui devoient agrandir l’autorité royale. Les princes ont eu la politique d’occuper la nation, tantôt de guerres au-dehors, tantôt de diſputes religieuſes au-dedans ; de laiſſer diviſer les eſprits par les opinions, & les cœurs par les intérêts, de ſemer & d’entretenir des rivalités entre les divers ordres de l’état ; de careſſer tour-à-tour chaque ambition, par une apparence de faveur, & de conſoler l’envie naturelle du peuple par l’humiliation de toutes. La multitude, pauvre, dédaignée, en voyant ſucceſſivement abattre tous les corps puiſſans, a du-moins aimé dans le monarque l’ennemi de ſes ennemis.

La nation déchue par ſon inadvertance du privilège de ſe gouverner, n’a pas cependant encore ſubi tous les outrages du deſpotiſme. C’eſt que la perte de ſa liberté n’eſt pas l’ouvrage d’une révolution orageuſe & ſubite, mais de la lime de pluſieurs ſiècles. Le caractère national, qui a toujours influé dans l’eſprit des princes & des cours, ne fût-ce que par les femmes, a formé comme un balancement de puiſſance, qui, tempérant par les mœurs l’action de la force & la réaction des volontés, a prévenu ces éclats, ces violences, d’où réſulte ou la tyrannie monarchique, ou la liberté populaire.

L’inconséquence naturelle à l’eſprit d’une nation gaie & vive comme les enfans, a heureuſement prévalu ſur les ſyſtêmes de quelques miniſtres deſpotes. Les rois ont trop aimé les plaiſirs, & en ont trop bien connu la ſource, pour ne pas dépoſer ſouvent ce ſceptre de fer qui auroit effrayé la ſociété, & diſſipé les frivoles amuſemens dont ils étoient idolâtres. L’intrigue qui les a toujours aſſiégés depuis qu’ils ont appelé les grands à la cour, n’a point ceſſé de renverſer les gens en place avec leurs projets. Comme le gouvernement s’eſt altéré d’une manière inſenſible, les ſujets ont conſervé une ſorte de dignité dans laquelle le monarque même ſembloit reſpecter la ſource ou l’effet de la ſienne propre. Il s’eſt trouvé longtems le ſuprême légiſlateur, ſans vouloir ou pouvoir abuſer de toute ſa puiſſance. Arrêté par le ſeul nom des loix fondamentales de ſa nation, il a craint ſouvent d’en choquer les maximes. Il a ſenti qu’on avoit des droits à lui oppoſer. En un mot, il n’y a point eu de tyran, lors même qu’il n’y avoit plus de liberté.

Tels, & plus abſolus encore, ont été les gouvernemens d’Eſpagne & de Portugal, de Naples & de Piémont ; toutes les petites principautés d’Italie. Les peuples du Midi, ſoit pareſſe d’eſprit ou foibleſſe de corps, ſemblent être nés pour le deſpotiſme. L’Eſpagne avec beaucoup d’orgueil ; l’Italie, malgré tous les dons du génie, ont perdu tous les droits, toutes les traces de la liberté. Par-tout où la monarchie eſt illimitée, on ne peut aſſigner la forme du gouvernement, puiſqu’elle varie, non-ſeulement avec le caractère de chaque ſouverain, mais à chaque âge du même prince. Ces états ont des loix écrites, ont des uſages & des corps privilégiés : mais quand le légiſlateur peut bouleverſer les loix & les tribunaux ; quand ſon autorité n’a plus d’autre baſe que la force, & qu’il invoque Dieu pour ſe faire craindre, au lieu de l’imiter pour ſe faire aimer ; quand le droit originel de la ſociété, le droit inaliénable de la propriété des citoyens, les conventions nationales, les engagemens du prince ſont en vain réclamés ; enfin quand le gouvernement eſt arbitraire, il n’y a plus d’état : ce n’eſt plus que la terre d’un ſeul homme.

Dans ces ſortes de pays, il ne ſe formera point des hommes d’état. Loin que ce ſoit un devoir de s’inſtruire des affaires publiques, c’eſt un crime, un danger d’être éclairé ſur l’adminiſtration. Là, comme dans le miniſtère de l’égliſe, la vocation s’appelle grâce ; on l’obtient par des prières. La faveur de la cour, le choix du prince, ſuppléent aux talens. Ce n’eſt pas qu’ils ne ſoient utiles ; on en a beſoin quelquefois pour ſervir, jamais pour commander. Auſſi dans ces contrées, le peuple finit par ſe laiſſer gouverner, pourvu qu’on le laiſſe dormir. Une ſeule légiſlation mérite d’être obſervée dans ces belles régions de l’Europe ; c’eſt le gouvernement de Veniſe. Cet état préſente trois grands phénomènes ; ſa fondation première ; fa puiſſance au tems des croiſades, & ſon adminiſtration actuelle.

Une ville, grande, magnifique, riche ; inexpugnable, ſans enceinte & ſans fortereſſes, domine ſur ſoixante-douze iſles. Ce ne ſont pas des rochers & des montagnes élevés par le tems au ſein d’une vaſte mer : c’eſt plutôt une plaine morcelée & coupée en lagunes par les ſtagnations d’un petit golfe, ſur la pente d’un terrein bas. Ces iſles, séparées par des canaux, ſont jointes aujourd’hui par des ponts. Les ravages de la mer les ont formées, les ravages de la guerre les ont peuplées vers le milieu du cinquième ſiècle. Les habitans de l’Italie fuyant devant Attila, cherchèrent un aſyle dans l’élément des tempêtes.

Les lagunes Vénitiennes ne compoſoient dans les premiers tems, ni la même ville, ni la même république. Unies par un intérêt commun de commerce, ou plutôt par le beſoin de ſe défendre ; elles étoient du reſte divisées en autant de gouvememens que d’iſles ſoumiſes chacune à ſon tribun.

De la pluralité des chefs naquit la diviſion des eſprits, & la deſtruction du bien public. Ces peuples élurent donc pour ne faire qu’un corps, un prince qui, ſous le nom de duc ou de doge, jouit long-tems de tous les droits de la ſouveraineté, dont il ne lui reſte aujourd’hui que les marques. Les doges furent élus par le peuple juſqu’en 1173. À cette époque les nobles s’approprièrent le droit excluſif de nommer le chef de la république ; ils s’emparèrent de l’autorité, & formèrent une ariſtocratie.

Ceux des écrivains politiques qui ont donné la préférence à cette eſpèce de gouvernement, ont dit avec une apparence de raiſon, que toutes les ſociétés, de quelle manière qu’elles ſe ſoient formées, ont été ainſi régies. Si dans les états démocratiques, le peuple vouloit régler lui-même ſon adminiſtration, il tomberoit néceſſairement dans le délire, & le ſoin de ſa conſervation le force de ſe livrer à un sénat plus ou moins nombreux. Si dans les monarchies, les rois prétendoient tout voir, tout faire eux-mêmes, rien ne ſe verroit, rien ne ſe feroit ; & il a fallu recourir à des conſeils, pour préſerver les empires d’une ſtagnation plus funeſte peut-être qu’une activité mal dirigée. Tout ramène donc à l’autorité de pluſieurs & d’un petit nombre ; tout ſe conduit ariſtocratiquement.

Mais dans cet ordre de choſes, le commandement n’eſt pas fixe dans une claſſe de citoyens, & l’obéiſſance dans les autres ; mais la carrière de l’honneur & des emplois n’eſt pas fermée à quiconque a les talens néceſſaires pour y parvenir ; mais les nobles ne ſont pas tout & le peuple rien. Subſtituez l’ariſtocratie, & vous ne trouverez que l’eſclavage & le deſpotiſme.

Dans l’origine, Veniſe tempéra autant qu’il étoit poſſible, les vices de cet odieux & injuſte gouvernement. On y diſtribua, on y balança les branches du pouvoir avec une harmonie remarquable. Des loix ſages & sévères furent portées pour réprimer, pour épouvanter l’ambition des nobles. Les grands régnèrent ſans bruit, avec une ſorte d’égalité, comme les étoiles brillent au firmament dans le ſilence de la nuit. Ils durent ſe conformer extérieurement aux uſages de tous les ordres de la république, pour que la diſtinction entre les patriciens & les plébéiens devînt moins choquante. L’eſpoir même de partager, avec le tems, la ſouveraineté fut conſervé à ceux qui en étoient exclus, ſi par leurs ſervices & leur induſtrie ils acquéroient un jour de la conſidération & des richeſſes.

C’étoit le ſeul gouvernement régulier qui fût alors en Europe. Un pareil avantage éleva les Vénitiens à une grande opulence, les mit en état de ſoudoyer des armées, & leur donna des lumières qui en firent un peuple politique avant tous les autres. Ils régnèrent ſur les mers ; ils eurent une prépondérance marquée dans le continent ; ils formèrent ou diſſipèrent des ligues, ſuivant qu’il convenoit à leurs intérêts.

Lorſque la découverte du Nouveau-Monde & du paſſage aux Indes par le cap de Bonne-Eſpérance eut ruiné le commerce de la république, elle ſe vit privée de tout ce qui lui avoit donné de la grandeur, de la force, du courage. À ces illuſions qui conſoloient en quelque ſorte ſes ſujets de la perte de la liberté, fut ſubſtituée la séduction des voluptés, des plaiſirs & de la molleſſe. Les grands ſe corrompirent comme le peuple, les femmes comme les hommes, les prêtres comme les laïcs ; & la licence ne connut plus de bornes. Veniſe devint le pays de la terre où il y avoit le moins de vices & de vertus factices.

À meſure qu’on énervoit les bras, les eſprits, les cœurs au-dedans ; c’étoit une néceſſité qu’on montrât moins de vigueur, moins d’action au-dehors. Auſſi la république tomba-t-elle dans une circonſpection puſillanime. Elle prit, elle renforça le caractère national de toute l’Italie ombrageuſe & défiante. Avec la moitié des tréſors & des veilles que lui a coûté depuis deux ſiècles ſa neutralité, elle ſe ſeroit peut-être à jamais délivrée des dangers dont à force de précautions elle s’environne.

Au milieu de tant de ſoins pour ſa sûreté, la république ne paroît pas tranquille. Son inquiétude ſe manifeſte par les principes de ſon gouvernement toujours plus sévères ; par une horreur extrême de tout ce qui a quelque élévation ; par l’éloignement qu’elle montre pour la raiſon, dont l’uſage lui paroît un crime ; par les voiles myſtérieux & ſombres dont elle couvre ſes opérations ; par la précaution qu’elle prend conſtamment de ne placer que des chefs étrangers à la tête de ſes foibles troupes, & de leur donner des ſurveillans ; par la défenſe qu’elle fait indiſtinctement à tous ceux qui lui ſont ſoumis d’aller ſe former aux combats ſur le théâtre de la guerre ; par l’eſpionnage, les raffinemens d’une politique inſidieuſe, mille autres moyens qui décèlent des craintes & des alarmes continuelles. Sa plus grande confiance paroît être dans un inquiſiteur qui rode perpétuellement entre les individus, la hache levée ſur le cou de quiconque pourroit par ſes actions ou par ſes diſcours troubler l’ordre public.

Cependant tout n’eſt pas blâmable à Veniſe. L’impôt qui fournit au fiſc vingt-cinq millions, n’a ni augmenté ni diminué depuis 1707. Tout eſt combiné pour dérober au citoyen l’idée de ſon eſclavage, & le rendre tranquille & gai. Le culte eſt tourné vers les cérémonies. Point de grandes fêtes ſans ſpectacle & ſans muſique. Ne parlez en public ni de politique ni de religion ; & dites, faites à Veniſe tout ce qu’il vous plaira. Un orateur chrétien prêchant devant les chefs de la république, crut devoir ouvrir ſon diſcours par un éloge du gouvernement : auſſi-tôt un ſatellite le fait deſcendre de ſa chaire ; & le tribunal des inquiſiteurs d’état devant lequel il eſt appelé le lendemain, lui dit : Qu’avons-nous beſoin de ton panégyrique ? ſois plus réſervé. On ſavoit là qu’on ne tarde pas à cenſurer l’adminiſtration par-tout où il eſt permis de l’exalter. Les inquiſiteurs d’état ne reſtent en fonction que dix-huit mois. Ils ſont choiſis parmi les perſonnages les plus modérés, & la moindre injuſtice eſt ſuivie de leur dépoſition. Ils tutoient tout le monde ; ils tutoieroient le doge. Quand on eſt appelé devant eux, il faut comparoître ſans délai. Un ſecrétaire d’état ne fut point excusé par la néceſſité de finir ſes dépêches. Il eſt vrai qu’ils inſtruiſent les procès portes fermées : mais ces épouvantails de l’étranger ſont les vrais protecteurs du peuple & le contrepoids à la tyrannie des ariſtocrates. Il y a environ ſix ans qu’on mit en délibération dans le conſeil, ſi l’on n’aboliroit pas ce redoutable tribunal. À l’inſtant les citoyens les plus opulens méditèrent leur retraite ; & un roi voiſin annonça que Veniſe n’auroit pas dix ans d’exiſtence après la ſuppreſſion de cette magiſtrature. En effet, ſans la terreur qu’elle inſpire, les citoyens ſeroient ſans ceſſe exposés aux vexations d’une foule de patriciens qui languiſſent dans l’indigence. Après de violens débats, l’inquiſition fut confirmée à la pluralité des voix, & les quatre moteurs de la délibération ne furent punis que par des fonctions honorables qui les éloignèrent de la république.

Pendant le carnaval, les moines & les prêtres vont au ſpectacle & ſe maſquent. On n’ignore pas qu’un eccléſiaſtique avili ne peut rien. Un patricien qui ſe fait moine ou prêtre, n’eſt plus qu’un citoyen commun. On entretient l’horreur des exécutions par leur rareté. Le peuple eſt perſuadé que les diables voltigent au-deſſus du gibet pour ſe ſaiſir de l’âme du ſupplicié. Un capucin s’aviſa de dire que de cent noyés aucun ne ſeroit ſauvé, que de cent pendus aucun ne ſeroit damné. Comme il importe aux Vénitiens qu’on ne craigne pas d’être noyé, & qu’on craigne d’être pendu, le prédicateur eut ordre d’enſeigner le contraire, malgré l’autorité de S. Auguſtin.

Si les armées navales des Vénitiens ne ſont commandées que par un patricien, c’eſt depuis que le célèbre Moroſini, amiral de leur flotte à l’expédition du Péloponnèſe, les avertit qu’il avoit été le maître de les affamer. Si les troupes de terre ne peuvent avoir qu’un étranger pour général ; c’eſt par la juſte crainte qu’un citoyen n’abusât de l’amour du ſoldat pour devenir le tyran de ſa patrie.

Il y a une multitude de magiſtrats préposés à différentes affaires, ce qui doit en accélérer l’expédition. Le doge peut ſolliciter des grâces & les obtenir : mais il n’en accorde aucune. Il y a des conſervateurs des loix auxquels les réglemens nouveaux, proposés au conſeil par le sénat, ſont renvoyés. Ils en font l’examen, & le conſeil décide ſur leur rapport. Ainſi le conſeil repréſente la république ; le sénat le légiſlateur ſubordonné au conſeil ; & l’inquiſiteur d’état eſt une eſpèce de tribun, protecteur du peuple.

Un inquiſiteur n’eſt pas, ce me ſemble, un perſonnage fort redoutable, ſi on peut le châtier lorſqu’il eſt inſolent. Cherchez en France un huiſſier qui oſe porter une aſſignation à un magiſtrat d’un ordre ſupérieur ; vous ne le trouverez pas. À Veniſe, on procède juridiquement contre un patricien, contre un inquiſiteur. On fait vendre ſes biens ; on ſe ſaiſit de ſa perſonne ; on le conduit en priſon.

Le miniſtère Vénitien a dans toutes les cours des agens obſcurs qui l’inſtruiſent du caractère des hommes en faveur & des moyens de les séduire : il ſe ſoutient par la fineſſe. Une autre république tire ſa force de ſon courage : c’eſt la Suiſſe.

Les Suiſſes, connus dans l’antiquité ſous le nom d’Helvétiens, ne devoient être ſubjugués, ainſi que les Gaulois & les Bretons, que par Céſar, le plus grand des Romains, s’il eût plus aimé Rome. Ils furent unis à la Germanie, comme province Romaine, ſous l’empire d’Honorius. Les révolutions faciles & fréquentes, dans un pays tel que les Alpes, divisèrent des peuplades, séparées par de grands lacs ou de grandes montagnes, en différentes ſeigneuries. La plus conſidérable, occupée par la maiſon d’Autriche, s’empara à la longue de toutes les autres. La conquête entraîna la ſervitude ; l’oppreſſion amena la révolte ; & de l’excès de la tyrannie, ſortit la liberté.

Treize cantons de payſans robuſtes, qui gardent preſque tous les rois de l’Europe, & n’en craignent aucun ; qui ſont mieux inſtruits de leurs vrais intérêts qu’aucune autre nation ; qui forment le peuple le plus ſensé de notre politique moderne : ces treize cantons compoſent entre eux, non pas une république comme les ſept provinces de la Hollande, ni une ſimple confédération comme le corps Germanique ; mais plutôt une ligue, une aſſociation naturelle d’autant d’états indépendans. Chaque canton a ſa ſouveraineté, ſes alliances, ſes traités à part. La diète générale ne peut faire des loix, ni des réglemens pour aucun.

Les trois plus anciens ſe trouvent liés directement avec chacun des autres. C’eſt par cette liaiſon de convenance, non de conſtitution, que ſi l’un des treize cantons ſe trouvoit attaqué, tous marcheroient à ſon ſecours. Mais il n’y a point d’alliance commune entre tous & chacun d’eux. Ainſi les branches d’un arbre ſe trouvent liées entre elles, ſans tenir immédiatement au tronc commun.

Cependant l’union des Suiſſes fut inaltérable juſqu’au commencement du ſeizième ſiècle. Alors la religion, ce lien de paix & de charité, vint les diviſer. La réformation fendit en deux le corps Helvétique. L’état fut ſcié par l’Égliſe. Toutes les affaires publiques ſe traitent dans les diètes particulières des deux communions, Catholique & Proteſtante. Les diètes générales ne s’aſſemblent que pour conſerver une apparence d’union. Malgré ce germe de diſſenſion, la Suiſſe a joui de la paix, bien plus qu’aucune contrée de l’Europe.

Sous le gouvernement Autrichien, l’oppreſſion & les levées de la milice, empêchèrent la population de fleurir. Après la révolution, les hommes ſe multiplièrent trop, en raiſon de la ſtérilité des rochers. Le corps Helvétique ne pouvoit groſſir, ſans crever ; à moins qu’il ne fît des excurſions au-dehors. Les habitans de ſes montagnes devoient, comme les fleuves qui en deſcendent, s’épancher dans les plaines qui bordent les Alpes. Ces peuples ſe ſeroient détruits eux-mêmes, s’ils fuſſent reſtés iſolés. Mais l’ignorance des arts, le manque de matières pour les fabriques, le défaut d’argent pour attirer chez eux les denrées, ne leur ouvroient aucune iſſue pour l’aiſance & l’induſtrie. Au lieu de devenir conquérans, comme tant de circonſtances réunies ſembloient les y porter, ils tirèrent de leur population même un moyen de ſubſiſtance & de richeſſes, une ſource & une matière de commerce.

Le duc de Milan, maître d’un pays riche, qui étoit ouvert à l’invaſion & difficile à défendre, avoit beſoin de ſoldats. Les Suiſſes, comme les voiſins les plus forts, devoient être ſes ennemis, s’ils n’étoient ſes alliés, ou plutôt ſes gardiens. Il s’établit donc entre ce peuple & le Milanès une ſorte de trafic, où la force devint l’échange de la richeſſe. La nation engagea ſucceſſivement des troupes à la France, à l’empereur, au pape, au duc de Savoie, à tous les potentats d’Italie. Elle vendit ſon ſang à des puiſſances éloignées, aux nations les plus ennemies, à la Hollande, à l’Eſpagne, au Portugal ; comme ſi ſes montagnes n’étoient qu’une minière d’armes & de ſoldats, ouverte à quiconque voudroit acheter des inſtrumens de guerre.

Chaque canton traite avec la puiſſance qui lui offre les meilleures capitulations. Il eſt libre aux ſujets du pays d’aller faire la guerre au loin, chez quelque nation alliée. Le Hollandois eſt par état un citoyen du monde ; le Suiſſe eſt par état un deſtructeur de l’Europe. Plus on cultive, plus on conſomme de denrées, plus la Hollande gagne ; plus il y a de batailles & de carnage, & plus la Suiſſe proſpère.

C’eſt de la guerre, ce fléau inséparable du genre-humain, ſauvage ou policé, que les républiques du corps Helvétique ſont forcées de vivre & de ſubſiſter. C’eſt par-là qu’elles tiennent au-dedans le nombre des habitans en proportion avec l’étendue & le rapport de leurs terres, ſans forcer aucun des reſſorts du gouvernement, ſans gêner l’inclination d’aucun individu. C’eſt par ce commerce de troupes avec les puiſſances belligérantes, que la Suiſſe s’eſt préſervée de la néceſſité des émigrations ſubites qui font les invaſions, & de la tentation des conquêtes qui eût causé la ruine de la liberté de ces républiques, comme elle perdit toutes les républiques de la Grèce.

Autant que la prévoyance humaine peut lire dans l’avenir, la ſituation de ce peuple doit être plus permanente que celle de tous les autres, ſi des variétés dans le culte ne deviennent pour lui un inſtrument fatal de diſcorde. Du haut de ſes ſtériles montagnes, il voit gémir ſous l’oppreſſion de la tyrannie, des nations entières que la nature a placées dans les contrées les plus abondantes ; tandis qu’il jouit en paix de ſon travail, de ſa frugalité, de ſa modération, de toutes les vertus qui accompagnent la liberté. Si l’habitude pouvoit émouſſer ſa ſenſibilité pour un ſort ſi doux, il y ſeroit ſans ceſſe ramené par cette foule de voyageurs qui vont chercher dans ſon ſein le ſpectacle d’une félicité qu’on ne voit pas ailleurs. Sans doute que l’amour des richeſſes a un peu altéré cette aimable ſimplicité de mœurs, dans ceux des cantons où les arts & le commerce ont fait des progrès aſſez conſidérables : mais les traits de leur caractère primitif ne ſont pas entièrement effacés ; & il leur reſte toujours une ſorte de bonheur inconnue aux autres hommes. Peut-on craindre qu’une nation puiſſe ſe laſſer d’une pareille exiſtence ? Le poids des impôts ne ſauroit corrompre les avantages de cette deſtinée. Ces fléaux du genre-humain ſont ignorés dans la plupart des cantons, & ne ſont rien ou preſque rien dans les autres. Seulement en quelques endroits s’eſt introduit un abus bien dangereux. Des adminiſtrateurs, connus ſous le nom de baillis, ſe permettent d’ordonner arbitrairement des amendes dans leur juriſdiction, & de les détourner à leur utilité particulière. Ce délire des loix féodales ne peut durer ; & l’on perdra bientôt juſqu’à la trace d’un uſage odieux, qui, avec le tems, altéreroit la félicité publique.

Le génie de la nation ne la troublera jamais. Ses penchans la portent à l’ordre, à la tranquilité, à l’harmonie. Ce qui pourroit s’y trouver de caractères inquiets & dangereux, amis des factions & des orages, vont chercher dans les guerres étrangères des alimens à leur inquiétude.

Il n’eſt pas poſſible que les divers cantons cherchent à ſe ſubjuguer réciproquement. Ceux où la démocratie eſt établie ſont évidemment trop foibles pour concevoir un projet ſi déraiſonnable ; & dans les autres, les patriciens & les plébéiens ne réuniront jamais leurs vœux & leurs forces pour un agrandiſſement, dont les ſuites pourroient devenir funeſte à l’un des ordres.

La tranquilité du corps Helvétique eſt encore moins menacée par ſes voiſins que par ſes citoyens. Comme dans les démêlés des couronnes, les Suiſſes obſervent une neutralité très-impartiale ; comme ils ne ſe rendent garans d’aucun engagement, on ne leur connoît point d’ennemis. Une puiſſance crût-elle avoir à ſe plaindre d’eux, elle étoufferoit ſon reſſentiment dans la crainte bien fondée d’échouer dans des projets de vengeance contre un pays tout militaire & qui compte autant de ſoldats que d’hommes. Fût-on même aſſuré de le conquérir, il ne ſeroit pas encore attaqué ; parce que la politique la plus aveugle & la plus violente n’égorge pas un peuple pour n’occuper que des rochers. Tels ſont les motifs qui peuvent faire croire à la ſtabilité de la république des Suiſſes.

Il nous reſte à parler du gouvernement eccléſiaſtique. Si la fondation du chriſtianiſme préſente à l’eſprit un tableau qui l’étonne, l’hiſtoire des révolutions du gouvernement de l’égliſe n’eſt pas moins ſurprenante. Quelle énorme diſtance de Pierre, pauvre pêcheur ſur les bords du lac de Génézareth & ſerviteur des ſerviteurs de Dieu, à quelques-uns de ſes orgueilleux ſucceſſeurs, le front ceint d’un triple diadème, maîtres de Rome, d’une grande partie de l’Italie, & ſe diſant les rois des rois de la terre ! Prenons les choſes à leur origine ; ſuivons rapidement les progrès de la ſplendeur & de la corruption de l’égliſe ; voyons ce que ſon gouvernement eſt devenu dans l’intervalle de dix-huit ſiècles ; & que les ſouverains préſens & à venir s’inſtruiſent de ce qu’ils doivent attendre du ſacerdoce, dont l’unique principe eſt de ſubordonner l’autorité des magiſtrats à l’autorité divine, dont il eſt le dépoſitaire.

Dans une bourgade obſcure de la Judée, au fond de l’atelier d’un pauvre charpentier, s’élevoit un homme d’un caractère auſtère. L’hypocriſie des prêtres de ſon tems révoltoit ſa candeur. Il avoit reconnu la vanité des cérémonies légales & le vice des expiations. À l’âge de trente ans, ce vertueux perſonnage quitte les inſtrumens de ſon métier, & ſe met à prêcher ſes opinions. La populace des bourgs & des campagnes s’attroupe autour de lui, l’écoute & le ſuit. Il s’aſſocie un petit nombre de coopérateurs ignorans, puſillanimes, & tirés des conditions abjectes. Il erre quelque tems autour de la capitale. Il oſe enfin s’y montrer. Un des ſiens le trahit ; un autre le renie. Il eſt pris, accusé de blaſphême & ſupplicié entre deux voleurs. Après ſa mort, les diſciples paroiſſent ſur les places publiques, dans les grandes villes, à Antioche, à Alexandrie, à Rome. Ils annoncent aux barbares & aux peuples policés, dans Athènes, à Corinthe, la réſurrection de leur maître. Par-tout on croit à une doctrine qui révolte la raiſon. Par-tout des hommes corrompus embraſſent une morale auſtère dans ſes principes, inſociable dans ſes conſeils. La persécution s’élève. Les prédicateurs & leurs prosélytes ſont empriſonnés, flagellés, égorgés. Plus on verſe de ſang, plus la ſecte s’étend. En moins de trois ſiècles, les temples de l’idolâtrie ſont renversé ou déſerts ; & malgré les haines, les héréſies, les ſchiſmes & les querelles ſanglantes qui ont déchiré le chriſtianiſme depuis ſon origine juſqu’à nos derniers tems, il ne reſte preſque d’autres autels élevés qu’à l’homme Dieu mort ſur une croix.

Il n’étoit pas difficile de démontrer aux païens l’abſurdité de leur culte ; & dans toutes les diſputes en général, dans celles de religion en particulier, ſi l’on parvient à prouver à ſon adverſaire qu’il ſe trompe, il en conclut auſſi-tôt que vous avez raiſon. La providence, qui tend à ſes fins par toutes ſortes de moyens, voulut que cette mauvaiſe logique conduisît les hommes dans la voie du ſalut. Le fondateur du chriſtianiſme ne s’arrogea aucune autorité, ni ſur les aſſociés de ſa miſſion, ni ſur ſes ſectateurs, ni ſur ſes concitoyens. Il reſpecta l’autorité de Céſar. En ſauvant la vie à la femme adultère, il ſe garda bien d’attaquer la loi qui la condamnoit à mort. Il renvoie deux frères, divisés ſur le partage d’une ſucceſſion, au tribunal civil. Persécuté, il ſouffre la persécution. Au milieu des intolérans, il recommande la tolérance. Vous ne ferez point, dit-il à ſes diſciples, deſcendre le feu du ciel ſur la tête de l’incrédule ; vous ſecouerez la pouſſière de vos ſandales & vous vous éloignerez. Attaché ſur la croix, la tête couronnée d’épines, le côté percé d’une lance, il dit à Dieu ſon père : Pardonne-leur, ſeigneur ; car ils ne ſavent ce qu’ils font. Inſtruire les nations & les baptiſer ; voilà l’objet de la miſſion des apôtres. Employer la perſuaſion, s’interdire, la violence, aller comme Dieu avoit envoyé ſon fils : voilà les moyens. Dans aucun tems, le ſacerdoce ne s’eſt conformé à ces maximes ; & la religion n’en a pas moins proſpéré.

À meſure que la doctrine nouvelle fait des progrès, il s’inſtitue entre ſes miniſtres une ſorte d’hiérarchie, des évêques, des prêtres, des acolytes, des ſacriſtains ou portiers. L’objet de l’adminiſtration eſt déterminé. Il embraſſe le dogme, la diſcipline & les mœurs. Conférer les ordres ſacrés fut le premier acte de la juriſdiction de l’égliſe. Lier, délier, ou aſſigner aux fautes une expiation ſpirituelle & volontaire, ce fut le ſecond. Excommunier le pêcheur rebelle ou hérétique, ce fut le troiſième ; & le quatrième, commun à toute aſſociation, d’inſtituer des réglemens de diſcipline. Ces réglemens, ſecrets d’abord, principalement ſur l’adminiſtration des ſacremens, deviennent publics. Il y eut des aſſemblées ou conciles. Les évêques ſont les repréſentans des apôtres ; le reſte du clergé leur eſt ſubordonné. Rien ne ſe décide ſans l’intervention des fidèles. C’eſt une véritable démocratie. Dans les affaires civiles, on s’en rapportoit à l’arbitrage des évêques. On blâmoit les chrétiens d’avoir des procès ; on les blâmoit encore davantage de ſe traduire devant le magiſtrat. Il eſt probable que les biens étoient en commun, & que l’évêque en diſpoſoit à ſon gré.

Juſqu’ici tout ſe paſſe ſans l’intervention de la puiſſance séculière. Mais ſous Aurélien, les chrétiens demandent main forte à l’empereur contre Paul de Samozate ; Conſtantin exile Arius & condamne au feu ſes écrits ; Théodoſe sévit centre Neſtorius ; & ces innovations fixent l’époque d’un ſecond état de la juriſdiction eccléſiaſtique ; un écart de ſa ſimplicité primitive ; un mélange de puiſſance ſpirituelle & d’autorité coactive. Les fidèles, en nombre prodigieux dès le ſecond ſiècle, ſont diſtribués en différentes égliſes, ſoumiſes à la même adminiſtration. Entre ces égliſes, il y en avoit de plus ou moins importantes ; l’autorité séculière ſe mêle de l’élection des évêques, & la confuſion des deux puiſſances s’accroît. Il y en avoit de pauvres & de riches ; & voilà la première origine de l’ambition des paſteurs. Dans chacun, il y avoit des fidèles indigens ; les évêques furent les dépoſitaires des aumônes : & voilà la ſource la plus ancienne de la corruption de l’égliſe.

Que les progrès de l’autorité eccléſiaſtique depuis la fin du troiſième ſiècle ſont rapides ! On plaide devant les évêques. Ils ſont arbitres en matières civiles. La ſentence arbitrale de l’évêque eſt ſans appel, & ſon exécution renvoyée aux magiſtrats. Le procès d’un clerc ne peut être porté hors de la province. La diſtinction du crime civil & du crime eccléſiaſtique, & avec cette diſtinction celle du privilège clérical naiſſent. L’appel au ſouverain eſt permis, s’il arrive que la ſentence de l’évêque ſoit infirmée au tribunal du magiſtrat. Long-tems avant ces conceſſions, les évêques ont obtenu l’inſpection ſur la police & les mœurs ; ils connoiſſent de la proſtitution, des enfans-trouvés, des curatelles, des inſensés, des mineurs ; ils viſitent les priſons ; ils preſſent les élargiſſemens ; ils défèrent au ſouverain la négligence des juges ; ils s’immiſcent de l’emploi des deniers publics, de la conſtruction & réparation des grandes routes & d’autres édifices. Et c’eſt ainſi que, ſous prétexte de s’entr’aider, les deux autorités ſe mêloient & préparoient les diſſenſions qui devoient un jour s’élever entre elles. Tel fut dans les premiers ſiècles, dans les beaux jours de l’égliſe, le troiſième état de ſon gouvernement, moitié civil, moitié ecclésiastique, auquel on ne ſait plus quel nom donner. Eſt-ce par la foibleſſe des empereurs ? eſt-ce par leur crainte ? eſt-ce par l’intrigue ? eſt-ce par la ſainteté des mœurs, que les chefs du chriſtianiſme ſe concilièrent tant & de ſi importantes prérogatives ? Alors la terreur religieuſe avoit peuplé les déſerts de ſolitaires. On en comptoit plus de ſoixante-ſeize mille. C’étoit une pépinière de diacres, de prêtres & d’évêques.

Conſtantin a tranſféré le ſiège de l’empire à Bizance. Rome n’en eſt plus la capitale. Les barbares, qui l’ont priſe, repriſe & pillée, ſe convertiſſent. La deſtinée du chriſtianiſme vainqueur des dieux du capitole étoit de s’emparer des deſtructeurs du trône des Céſars : mais en changeant de religion, ces chefs de horde ne changèrent pas de mœurs. Les étranges chrétiens, s’écrie l’hiſtorien de l’égliſe, que Clovis & ſes ſucceſſeurs ! Malgré l’analogie du régime eccléſiaſtique avec le régime féodal, ce ſeroit une viſion que de faire de l’un le modèle de l’autre. Les études tombent ; les prêtres emploient le peu de lumières qu’ils ont conſervées, à forger des titres & à fabriquer des légendes. Le concert des deux puiſſances s’altère. La naiſſance & la richeſſe des évêques attachent les Romains qui n’ont & ne peuvent avoir que du mépris & de l’averſion pour de nouveaux maîtres, les uns païens, les autres hérétiques, tous féroces. Perſonne ne doute de la donation de Conſtantin, Charlemagne confirme celle de Pépin. La grandeur de l’évêque de Rome s’accroît ſous Louis-le-débonnaire & ſous Othon. Il s’attribue une ſouveraineté que les bienfaiteurs s’étoient réſervée. La preſcription fait ſon titre comme celui des autres potentats. L’égliſe étoit déjà infectée de maximes pernicieuſes ; & l’opinion que l’évêque de Rome pouvoit dépoſer les rois étoit générale. Originairement, la primauté de ce ſiège ſur les autres n’étoit fondée que ſur un jeu de mots : Tu es pierre, & ſur cette pierre, j’édifierai mon égliſe. Différentes cauſes concoururent dans la ſuite à cimenter cette prérogative. Le prince des apôtres avoit été le premier évêque de Rome. Rome étoit le centre de réunion de toutes les autres égliſes dont elle ſoulageoit l’indigence. Elle avoit été la capitale du monde ; & le nombre des chrétiens n’étoit nulle part auſſi grand. Le titre de pape étoit un titre commun à tous les évêques ſur leſquels celui de Rome n’obtint la ſupériorité qu’au bout de onze ſiècles. Alors le gouvernement eccléſiaſtique ne penche pas ſeulement vers la monarchie ; il a fait des pas vers la monarchie univerſelle. Sur la fin du huitième ſiècle paroiſſent les fameuſes décrétales d’Iſidore de Séville. Le pape s’annonce comme infaillible. Il s’affranchit de la ſoumiſſion aux conciles. Il tient dans ſa main deux glaives, l’un ſymbolique de la puiſſance ſpirituelle, l’autre de la puiſſance temporelle. Il n’y a plus de diſcipline. Les prêtres ſont les eſclaves du pape ; les rois ſont ſes vaſſaux. Il leur impoſe des tributs ; il anéantit les anciens juges ; il en crée de nouveaux. Il fait des primats. Le clerc eſt ſouſtrait à toute juriſdiction civile. Le décret du moine Gratien comble le mal causé par les décrétales. Le clergé s’occupe du ſoin d’accroître ſes revenus par toute voie. La poſſeſſion de ſes biens eſt déclarée immuable & ſacrée. On effraya par des menaces ſpirituelles & temporelles. La dixme fut imposée. On trafiqua des reliques ; on encouragea les pèlerinages. Ce fut la ruine des mœurs & le dernier coup porté à la diſcipline de l’égliſe. On expioit une vie criminelle par une vie vagabonde. On imagina les jugemens de Dieu, ou les déciſions par l’eau, par le feu, par le ſort des ſaints. Aux opinions ſuperſtitieuſes ſe joignit la folie de l’aſtrologie judiciaire. Tel fut l’état de l’égliſe d’occident, un deſpotiſme abſolu avec toutes ſes atrocités.

L’égliſe d’orient eut auſſi ſes calamités. L’empire Grec avoit été démembré par les Arabes muſulmans, les Scythes modernes, les Bulgares & les Ruſſes. Ces derniers n’étoient pas ſortis meilleurs des eaux du baptême. Le mahométiſme ravit au chriſtianiſme une partie de ſes ſectateurs, & jeta l’autre dans l’eſclavage. En occident, le barbare chriſtianisé avoit porté ſes mœurs dans l’égliſe. En orient, le Grec s’étoit dépravé par le commerce avec une race d’hommes toute ſemblable. Cependant les études parurent ſe réveiller ſous le ſavant & ſcélérat Photius. Tandis que ce clergé lutte contre les ténèbres, le nôtre devient chaſſeur & guerrier, & poſſède des ſeigneuries à la charge du ſervice militaire ; des évêques & des moines marchent ſous des drapeaux, maſſacrent & ſont maſſacrés. Les privilèges de leurs domaines les ont engagés dans les affaires publiques. Ils errent avec les cours ambulantes ; ils aſſiſtent aux aſſemblées nationales, devenues parlemens & conciles ; & voilà l’époque de l’entière confuſion des deux puiſſances. C’eſt alors que les évêques ſe prétendent nettement juges des ſouverains ; que Vamba eſt mis en pénitence, revêtu d’un froc & déposé ; que le droit de régner eſt conteſté à Louis-le-débonnaire ; que les papes s’immiſcent des querelles de nation à nation, non comme médiateurs, mais comme deſpotes ; qu’Adrien II défend à Charles-le-chauve d’envahir les états de Clotaire ſon neveu ; & que Grégoire IX écrit à S. Louis : Nous avons condamné Frédéric II, ſoi-diſant empereur ; nous l’avons déposé, & élu à ſa place le comte Robert, votre frère.

Mais ſi les clercs empiètent ſur les droits de la puiſſance temporelle, des ſeigneurs laïcs nomment & inſtallent des paſteurs ſans la participation des évêques, ; des bénéfices réguliers paſſent à des séculiers ; les cloîtres ſont mis au pillage. On ne rougit, ni de l’incontinence, ni de la ſimonie. Les évêchés ſont vendus. Les abbayes ſont achetées. Le prêtre a ſa femme ou ſa concubine. Les temples publics ſont abandonnés. Ce déſordre amène l’abus & le mépris des cenſures. Elles pleuvent ſur les rois, ſur leurs ſujets ; & le ſang coule dans toutes les contrées. L’égliſe & l’empire ſont dans l’anarchie. Les pèlerinages ſervent de prélude aux croiſades, ou à l’expiation des crimes par des aſſaſſinats. Des eccléſiaſtiques de tous les ordres ; des fidèles de toutes les conditions s’enrôlent. Des gens écrâsés de dettes ſont diſpensés de les payer. Des malfaiteurs échappent à la pourſuite des loix. Des moines pervers rompent la clôture de leur ſolitude. Des maris diſſolus quittent leurs femmes. Des courtiſanes vont exercer leur infâme métier au pied du sépulcre de leur dieu & proche de la tente de leur roi. Mais il eſt impoſſible de ſuffire à ces expéditions & aux ſuivantes ſans finance. On lève un impôt ; & de-là naît la prétention du pape ſur tous les biens de l’égliſe ; l’inſtitution d’une multitude d’ordres militaires ; l’alternative pour les vaincus de l’eſclavage ou du chriſtianiſme, de la mort ou du baptême ; & pour conſoler le lecteur de tant de maux, l’accroiſſement de la navigation & du commerce qui enrichirent Veniſe, Gênes, Piſe, Florence ; la décadence du gouvernement féodal par le dérangement de la fortune des ſeigneurs, & l’habitude de la mer qui peut-être prépara de loin la découverte du Nouveau-Monde. Mais je n’ai pas le courage de ſuivre plus loin la peinture des déſordres & l’accroiſſement exorbitant de l’autorité papale. Sous Innocent III il n’y a plus qu’un tribunal au monde : il eſt à Rome. Il n’y a plus qu’un maître : il eſt à Rome, d’où il règne ſur l’Europe par ſes légats. L’hiérarchie eccléſiaſtique s’étend d’un degré par la création des cardinaux. Il ne manquoit plus au deſpote que des janiſſaires : il en eut par la création d’une multitude d’ordres monaſtiques. Rome, autrefois la maîtreſſe du monde par les armes, l’eſt devenue par l’opinion. Eh pourquoi les papes, tout puiſſans ſur les eſprits, oublièrent-ils de conſerver aux foudres ſpirituelles leur terreur, en ne les lançant que contre les ſouverains ambitieux & injuſtes ? Qui ſait ſi ce tribunal tant déſiré, où les têtes couronnées puſſent être citées, n’auroit pas exiſté dans Rome ; & ſi la menace d’un père commun, appuyée d’une ſuperſtition générale, n’auroit pas amené la fin des guerres ?

La milice papale, laborieuſe & sévère dans ſon origine, les moines ſe corrompent. Les évêques excédés des entrepriſes des légats, des magiſtrats séculiers & des moines ſur leur juriſdiction, attentent de leur côté ſur la juriſdiction séculière, avec une audace dont il eſt difficile de ſe faire une idée. Si le clerc eût pu ſe réſoudre à faire élever des gibets, nous ſerions peut-être à préſent ſous un gouvernement tout-à-fait ſacerdotal. C’eſt la maxime que l’égliſe abhorre le ſang qui nous en a garantis. Il y avoit des écoles en France & en Italie. Celles de Paris étoient célèbres vers la fin du onzième ſiècle. Les collèges ſe multiplioient, & toutefois cet état de l’égliſe que nous avons expoé ſans fiel & ſans exagération, ſe perpétue dans tous les pays chrétiens depuis le neuvième juſqu’au quatorzième ſiècle, intervalle de quatre à cinq cens ans. Les empereurs ont perdu l’Italie. Les papes y ont acquis une grande puiſſance temporelle. Perſonne ne s’eſt encore élevé contre leur puiſſance ſpirituelle. Les intérêts de ce ſouverain ſont embraſſés par tous les Italiens. La dignité de l’épiſcopat reſte éclipsée par le cardinalat. Le clergé séculier eſt toujours dominé par le clergé régulier. Veniſe ſeule a connu & défendu ſes droits. L’irruption des Maures en Eſpagne y a jeté le çhriſtianiſme dans une abjection dont il s’eſt à peine relevé depuis deux cens ans ; & l’inquiſition l’y montre juſqu’à nos jours ſous l’aſpect le plus hideux : l’inquiſition, tribunal terrible, tribunal inſultant à l’eſprit de J. C., tribunal qui doit être déteſté, & des ſouverains, & des évêques, & des magiſtrats & des ſujets ; des ſouverains, qu’il oſe menacer & contre leſquels il a quelquefois cruellement sévi ; des évêques, dont il anéantit la juriſdiction ; des magiſtrats, dont il uſurpe l’autorité légitime ; des ſujets, qu’il tient dans une continuelle terreur, qu’il réduit au ſilence & qu’il condamne à la ſtupidité, par le péril de s’inſtruire, de lire, d’écrire & de parler ; tribunal qui n’a dû ſon inſtitution & qui ne doit ſa durée dans les contrées où il s’eſt maintenu, qu’à une politique ſacrilège & jalouſe d’éterniſer des préjugés & des prérogatives qui ne pourroient être diſcutés ſans s’évanouir.

Avant le ſchiſme de Henri VIII, l’Angleterre étoit ſoumiſe au pape, même pour le temporel. Londres a ſecoué le joug de Rome, mais on voit moins dans la réforme l’ouvrage de la raiſon que de la paſſion. L’Allemagne a opposé des excès à des excès ; & depuis Luſtrer, les Catholiques & les Schiſmatiques s’y ſont montrés également ivres, les uns de la tyrannie papale, les autres de l’indépendance. Le chriſtianiſme s’établit en Pologne avec toutes les prétentions de l’autorité papale. En France, on regardoit la puiſſance temporelle comme ſubordonnée à la puiſſance ſpirituelle. Au ſentiment des fauteurs des opinions ultramontaines, ce royaume, ainſi que tous ceux de la terre relevoit de l’égliſe de Rome ; les princes pouvoient être excommuniés, & les ſujets déliés du ſerment de fidélité. Mais le coloſſe papal y chanceloit, & dès le quatorzième ſiècle, il touchoit au moment de ſa chute. Alors les études ſe renouvellent. On s’applique aux langues anciennes. La première grammaire Hébraïque eſt publiée. Le collège royal eſt fondé. Vers le milieu du quinzième, l’art de l’imprimerie eſt inventé. Une multitude d’ouvrages en tout genre ſortent de la pouſſière des bibliothèques monaſtiques peur paſſer dans les mains des peuples. La langue vulgaire ſe perfectionne. On traduit. Le ſouverain & des particuliers forment d’amples collections de livres. Les conciles, les pères, l’écriture ſainte ſont lus. On s’occupe du droit canonique. On s’inſtruit de l’hiſtoire de l’égliſe. L’eſprit de critique nait. Les apocryphes ſont démaſqués ; les originaux reſtitués dans leur pureté. Les yeux des ſouverains & des eccléſiaſtiques s’ouvrent ; les diſputes de religion les éclairent. On recherche l’origine des immunités, des exemptions, des privilèges, & l’on s’en démontre la vanité. On remonte aux tems anciens, & l’on en compare la diſcipline avec les uſages modernes. L’ordre hyérarchique de l’égliſe ſe relève ; les deux puiſſances rentrent dans leurs limites. Les déciſions de l’égliſe reprennent leur vigueur ; & ſi la tyrannie papale n’a pas été étouffée en France, elle y gémit ſous des chaînes très-étroites. Notre clergé, en 1681, décida que la puiſſance temporelle étoit indépendante de la ſpirituelle, & que le pape étoit ſoumis aux canons de l’égliſe. Si la miſſion du prêtre eſt de droit divin ; s’il lui appartient de lier & de délier, peut-il ne pas excommunier l’impénitent & l’hérétique, ſouverain ou particulier ? Dans nos principes, c’eſt un pouvoir qu’on ne ſauroit lui refuſer : mais les hommes ſages voient à cette procédure violente de ſi fâcheuſes conséquences qu’ils ont déclaré qu’il n’y falloit preſque jamais recourir. L’excommunication entraîne-t-elle la dépoſition du ſouverain & délie-t-elle les ſujets du ſerment de fidélité ? Ce ſeroit un crime de lèze-majeſté de le penſer. D’où l’on voit que le gouvernement eccléſiaſtique, du moins en France, a paſſé de la tyrannie anarchique à une ſorte d’aristocratie tempérée.

Mais s’il m’étoit permis de m’expliquer ſur une matière auſſi importante, j’oſerois aſſurer que ni en Angleterre, ni dans les contrées hérétiques de l’Allemagne, des Provinces-Unies & du Nord, on n’eſt remonté aux véritables principes. Mieux connus, que de ſang & de troubles ils auroient épargné ; de ſang païen, de ſang hérétique, de ſang chrétien, depuis la première origine des cultes nationaux juſqu’à ce jour ; & combien ils en épargneroient dans l’avenir, ſi les maîtres de la terre étoient aſſez ſages & aſſez fermes pour s’y conformer.

L’état, ce me ſemble, n’eſt point fait pour la religion, mais la religion eſt faite pour l’état. Premier principe.

L’intérêt général eſt la règle de tout ce qui doit ſubſiſter dans l’état. Second principe.

Le peuple, ou l’autorité ſouveraine dépoſitaire de la ſienne, a ſeule le droit de juger de la conformité de quelque inſtitution que ce ſoit avec l’intérêt général. Troiſième principe.

Ces trois principes me paroiſſent d’une évidence inconteſtable, & les propoſitions qui ſuivent n’en ſont que des corollaires.

C’eſt donc à cette autorité & à cette autorité ſeule qu’il appartient d’examiner les dogmes & la diſcipline d’une religion ; les dogmes, pour s’aſſurer, ſi, contraires au ſens commun, ils n’expoſeroient point la tranquilité à des troubles d’autant plus dangereux que les idées d’un bonheur à venir s’y compliqueront avec le zèle pour la gloire de Dieu & la ſoumiſſion à des vérités qu’on regardera comme révélées ; la diſcipline, pour voir ſi elle ne choque pas les mœurs régnantes, n’éteint pas l’eſprit patriotique, n’affoiblit pas le courage, ne dégoûte point de l’induſtrie, du mariage & des affaires publiques, ne nuit pas à la population & à la ſociabilité, n’inſpire pas le fanatiſme & l’intolérance, ne sème point la diviſion entre les proches de la même famille, entre les familles de la même cité, entre les cités du même royaume, entre les différens royaumes de la terre, ne diminue point le reſpect dû au ſouverain & aux magiſtrats, & ne prêche ni des maximes d’une auſtérité qui attriſte, ni des conſeils qui mènent à la folie.

Cette autorité, & cette autorité ſeule, peut donc proſcrire le culte établi, en adopter un nouveau, ou même ſe paſſer de culte, ſi cela lui convient. La forme générale du gouvernement en étant toujours au premier inſtant de ſon adoption ; comment la religion pourroit-elle preſcrire par ſa durée ?

L’état a la ſuprématie en tout. La diſtinction d’une puiſſance temporelle & d’une puiſſance ſpirituelle eſt une abſurdité palpable ; & il ne peut & ne doit y avoir qu’une ſeule & unique juriſdiction, par-tout ou il ne convient qu’à l’utilité publique d’ordonner ou de défendre.

Pour quelque délit que ce ſoit, il n’y aura qu’un tribunal ; pour quelque coupable, qu’une priſon ; pour quelque action illicite, qu’une loi. Toute prétention contraire bleſſe l’égalité des citoyens ; toute poſſeſſion eſt une uſurpation du prétendant aux dépens de l’intérêt commun.

Point d’autre concile que l’aſſemblée des miniſtres du ſouverain. Quand les adminiſtrateurs de l’état ſont aſſemblés, l’égliſe eſt aſſemblée. Quand l’état a prononcé, l’égliſe n’a plus rien à dire.

Point d’autres canons que les édits des princes & les arrêts des cours de judicature.

Qu’eſt-ce qu’un délit commun & un délit privilégié, où il n’y a qu’une loi, une choſe publique, des citoyens ?

Les immunités & autres privilèges excluſifs ſont autant d’injuſtices commiſes envers les autres conditions de la ſociété qui en ſont privées.

Un évêque, un prêtre, un clerc peut s’expatrier, s’il lui plaît : mais alors il n’eſt plus rien. C’eſt à l’état à veiller à ſa conduite ; c’eſt à l’état à l’inſtaller & à le déplacer.

Si l’on entend par bénéfice autre choſe que le ſalaire que tout citoyen doit recueillir de ſon travail ; c’eſt un abus à réformer promptement. Celui qui ne fait rien n’a pas le droit de manger.

Et pourquoi, le prêtre ne pourroit-il pas acquérir, s’enrichir, jouir, vendre, acheter & teſter comme un autre citoyen ?

Qu’il ſoit chaſte, docile, humble, indigent même ; s’il n’aime pas les femmes ; s’il eſt d’un caractère abject, & s’il préfère du pain & de l’eau à toutes les commodités de la vie. Mais qu’il lui ſoit défendu d’en faire le vœu. Le vœu de chaſteté répugne à la nature & nuit à la population ; le vœu de pauvreté n’eſt que d’un inepte ou d’un pareſſeux ; le vœu d’obéiſſance à quelqu’autre puiſſance qu’à la dominante & à la loi, eſt d’un eſclave ou d’un rebelle.

S’il exiſtoit donc dans un recoin d’une contrée ſoixante mille citoyens enchaînés par ces vœux, qu’auroit à faire de mieux le ſouverain, que de s’y tranſporter avec un nombre ſuffiſant de ſatellites armés de fouets, & de leur dire ; ſortez, canaille fainéante, ſortez : aux champs, à l’agriculture, aux ateliers, à la milice ?

L’aumône eſt le devoir commun de tous ceux qui ont au-delà du beſoin abſolu.

Le ſoulagement des vieillards & des infirmes indigens, celui de l’état qu’ils ont ſervi.

Point d’autres apôtres que le légiſlateur & les magiſtrats.

Point d’autres livres ſacrés que ceux qu’ils auront reconnus pour tels.

Rien de droit divin que le bien de la république.

Je pourrois étendre ces conséquences à beaucoup d’autres objets : mais je m’arrête ici, proteſtant que ſi dans ce que j’ai dit, il y a quelque choſe de contraire au bon ordre d’une ſociété raiſonnable, & à la félicité des citoyens, je le rétracte ; quoique j’aie peine à me perſuader que les nations puiſſent s’éclairer & ne pas ſentir un jour la vérité de mes principes. Au reſte, je préviens mon lecteur, que je n’ai parlé que de la religion extérieure. Quant à l’intérieure, l’homme n’en doit compte qu’à Dieu. C’eſt un ſecret entre lui & celui qui l’a tiré du néant & qui peut l’y replonger.

Maintenant, ſi nous revenons ſur nos pas, nous trouverons que tous les gouvernemens ſont compris ſous quelqu’une des formes que nous avons décrites, & qui ſont diverſement modifiées, par la ſituation locale, la maſſe de la population, l’étendue du territoire, l’influence des opinions & des occupations, les relations extérieures & la viciſſitude des événemens qui agiſſent ſur l’organiſation des corps politiques, comme l’impreſſion des fluides environnans agit ſur les corps phyſiques.

Ne croyez pas, comme on le dit ſouvent, que les gouvernemens ſoient à-peu-près les mêmes, ſans autre différence que celle du caractère des hommes qui gouvernent. Cette maxime eſt peut-être vraie dans les gouvernemens abſolus, chez les nations qui n’ont pas en elles-mêmes le principe de leur volonté. Elles prennent le pli que le prince leur donne : élevées, fières & courageuſes ſous un monarque actif, amoureux de la gloire : indolentes & mornes ſous un roi ſuperſtitieux : pleines d’eſpérance ou de crainte, ſous un jeune prince : de foibleſſe & de corruption ſous un vieux deſpote ; ou plutôt alternativement confiantes & lâches, ſous les miniſtres que l’intrigue ſuſcite. Dans ces états, le gouvernement prend le caractère de l’adminiſtration : mais dans les états libres, l’adminiſtration prend le caractère du gouvernement.

Quoi qu’il en ſoit de la nature & du reſſort des conſtitutions qui gouvernent les hommes, l’art de la légiſlation étant celui qui demande le plus de perfection, eſt auſſi le plus digne d’occuper les meilleurs génies. La ſcience du gouvernement ne contient pas des vérités iſolés, ou plutôt elle n’a pas un ſeul principe qui ne tienne à toutes les branches d’adminiſtration. L’état eſt une machine très-compliquée, qu’on ne peut monter ni faire agir ſans en connoître toutes les pièces. On n’en ſauroit preſſer ou relâcher une ſeule, que toutes les autres n’en ſoient dérangées. Tout projet utile pour une claſſe de citoyens ou pour un moment de criſe, peut devenir funeſte à toute la nation, & nuiſible pour un long avenir. Détruiſez ou dénaturez un grand corps, ces mouvemens convulſifs, qu’on appelle coups d’état, agiteront la maſſe nationale, qui s’en reſſentira peut-être durant des ſiècles. Toutes les innovations doivent être inſenſibles, naître du beſoin, être inſpirées par une ſorte de cri public, ou du moins s’accorder avec le vœu général. Anéantir ou créer tout-à-coup, c’eſt empirer le mal & corrompre le bien. Agir ſans conſulter la volonté générale, ſans recueillir, pour ainſi dire, la pluralité des ſuffrages dans l’opinion publique ; c’eſt aliéner les cœurs & les eſprits, tout décréditer, même le bon & l’honnête.

L’Europe auroit à déſirer que les ſouverains, convaincus de la néceſſité de perfectionner la ſcience du gouvernement, vouluſſent imiter un établiſſement de la Chine. Dans cet empire, on diſtingue les miniſtres en deux claſſes, celle des penſeurs & celle des ſigneurs. Tandis que la dernière eſt occupée du détail & de l’expédition des affaires, la première n’a d’autre travail que de former des projets, ou d’examiner ceux qu’on lui préſente. Au ſentiment des admirateurs du gouvernement Chinois, c’eſt la ſource de tous les réglemens judicieux qui font régner dans ces régions la légiſlation la plus ſavante, par l’adminiſtration la plus ſage. Toute l’Aſie eſt ſous le deſpotiſme : mais en Turquie, en Perſe, c’eſt le deſpotiſme de l’opinion par la religion ; à la Chine, c’eſt le deſpotiſme des loix par la raiſon. Chez les Mahométans, on croit à l’autorité divine du prince : chez les Chinois, on croit à l’autorité naturelle de la loi raiſonnée. Mais dans ces empires, c’eſt la perſuaſion qui meut les volontés.

Dans l’heureux état de police & de lumière où l’Europe eſt parvenue, on ſent bien que cette conviction des eſprits, qui opère une obéiſſance libre, aisée & générale, ne peut venir que d’une certaine évidence de l’utilité des loix. Si les gouvernemens ne veulent pas ſoudoyer des penſeurs, qui peut-être deviendroient ſuſpects ou corrompus dès qu’ils ſeroient mercenaires ; qu’ils permettent du moins aux eſprits ſupérieurs de veiller en quelque ſorte ſur le bien public. Tout écrivain de génie eſt magiſtrat né de ſa patrie. Il doit l’éclairer, s’il le peut. Son droit c’eſt ſon talent. Citoyen obſcur ou diſtingué, quels que ſoient ſon rang ou ſa naiſſance, ſon eſprit toujours noble, prend ſes titres dans ſes lumières. Son tribunal, c’eſt la nation entière ; ſon juge eſt le public, non le deſpote qui ne l’entend pas, ou le miniſtre qui ne veut pas l’écouter.

Toutes ces vérités ont leurs limites, ſans doute ; mais il eſt toujours plus dangereux d’étouffer la liberté de penſer, que de l’abandonner à ſa pente, à ſa fougue. La raiſon & la vérité triomphent de l’audace des eſprits ardens, qui ne s’emportent que dans la contrainte, & ne s’irritent que de la persécution. Rois & miniſtres, aimez le peuple ; aimez les hommes, & vous ſerez heureux. Ne craignez alors ni les eſprits libres & chagrins, ni la révolte des méchans. Celle des cœurs eſt bien plus dangereuſe : car la vertu s’aigrit & s’indigne juſqu’à l’atrocité. Caton & Brutus étoient vertueux ; ils n’eurent à choiſir qu’entre deux grands attentats, le ſuicide ou la mort de Céſar.

Souvenez-vous que l’intérêt du gouvernement n’eſt que celui de la nation. Quiconque diviſe en deux cet intérêt ſi ſimple, le connoît mal, & ne peut qu’y préjudicier.

L’autorité diviſe ce grand intérêt, lorſque les volontés particulières ſont ſubſtituées à l’ordre établi. Les loix & les loix ſeules doivent régner. Cette règle univerſelle n’eſt pas un joug pour le citoyen, mais une force qui le protège, une vigilance qui aſſure ſa tranquilité. Il ſe croit libre ; & cette opinion qui fait ſon bonheur décide de ſa ſoumiſſion. Les fantaiſies arbitraires d’un adminiſtrateur inquiet & entreprenant viennent-elles renverſer cet heureux ſyſtême ; les peuples qui par habitude, par préjugé ou par amour-propre ſont aſſez généralement portés à regarder le gouvernement ſous lequel ils vivent comme le meilleur de tous, perdent une illuſion que rien ne peut remplacer.

L’autorité diviſe ce grand intérêt, lorſqu’elle persévère opiniâtrement dans une erreur où elle eſt tombée. Qu’un fol orgueil ne l’aveugle pas, & elle verra que des variations qui la ramèneront au vrai & au bon, loin d’affoiblir ſes reſſorts les fortifieront. Revenir d’une mépriſe dangereuſe, ce n’eſt pas ſe démentir, ce n’eſt pas étaler aux peuples l’inconſtance du gouvernement ; c’eſt leur en démontrer la ſageſſe & la droiture. Si leur reſpect devoit diminuer, ce ſeroit pour la puiſſance qui ne connoitroit jamais ſes torts ou les juſtifieroit toujours, & non pour celle qui les avoueroit & s’en corrigeroit.

L’autorité diviſe ce grand intérêt, lorſqu’elle ſacrifie à l’éclat terrible & paſſager des exploits guerrière, la tranquillité, l’aiſance & le ſang des peuples. Vainement cherche-t-on à juſtifier ces penchans deſtructeurs par des ſtatues & des inſcriptions. Ces monumens de l’arrogance & de la flatterie ſeront détruits un jour par le tems, ou renversés par la haine. Il n’y aura de mémoire, reſpectée que celle du prince qui aura préféré la paix qui devoit rendre ſes ſujets heureux, à des victoires qui n’euſſent été que pour lui ; qui aura regardé ſon empire comme ſa famille ; qui n’aura usé de ſon pouvoir que pour l’avantage de ceux qui le lui avoient confié. Son nom & ſon caractère ſeront généralement chéris. Les pères inſtruiront leur poſtérité du bonheur dont ils ont joui. Ces enfans le rediront à leurs neveux ; & ce délicieux ſouvenir conſervé d’âge en âge ſe perpétuera dans chaque foyer, & dans tous les ſiècles.

L’autorité diviſe ce grand intérêt, lorſque celui aux mains de qui la naiſſance ou l’élection ont mis les rênes du gouvernement, les laiſſe flotter au gré d’un haſard aveugle ; lorſqu’il préfère un lâche repos à la dignité, à l’importance des fonctions dont il a été chargé, Son inaction eſt un crime, eſt une infamie. L’indulgence qu’on auroit eue pour ſes fautes, on la refuſera juſtement à ſon indolence. Cette sévérité ſera d’autant plus légitime, que ſon caractère l’aura décidé à ſe laiſſer remplacer par les premiers ambitieux qui ſe ſeront offerts, & preſque néceſſairement par des hommes incapables. Eût-il eu le bonheur infiniment rare de faire un bon choix, il ſeroit encore impardonnable, parce qu’il n’eſt pas permis de ſe décharger de ſes devoirs ſur d’autres. Il mourra ſans avoir vécu. Son nom ſera oublié ; ou ſi l’on ſe ſouvient de lui, ce ſera comme de ces rois fainéans dont l’hiſtoire a dédaigné avec raiſon de compter les années.

L’autorité diviſe ce grand intérêt, lorſque les places qui décident du repos public ſont confiées à des intrigans vils & corrompus, lorſque la faveur obtient les récompenſes dues aux ſervices. Alors ſont brisés ces reſſorts puiſſans qui aſſurent la grandeur & la durée des empires. Toute émulation s’éteint. Les citoyens éclairés & laborieux ſe cachent ou ſe retirent. Les méchans, les audacieux ſe montrent inſolemment & proſpèrent. La préſomption, l’intérêt, les paſſions les plus déſordonnées mènent tout, décident de tout. On compte pour rien la juſtice. La vertu tombe dans l’aviliſſement ; & les bienséances, qui pourroient en quelque ſorte la remplacer, ſont regardées comme des préjugés antiques, comme des uſages ridicules. Le découragement au-dedans, l’opprobre au-dehors : voilà ce qui reſte à une nation autrefois puiſſante & reſpectée.

Un bon gouvernement peut quelquefois faire des mécontens : mais quand on fait beaucoup de malheureux ſans aucune ſorte de proſpérité publique, c’eſt alors que le gouvernement eſt vicieux de ſa nature.

Le genre-humain eſt ce qu’on veut qu’il ſoit ; c’eſt la manière dont on le gouverne, qui le décide au bien ou au mal.

Un état ne doit avoir qu’un objet ; & cet objet eſt la félicité publique. Chaque état a ſa manière d’aller à ce but ; & cette manière eſt ſon eſprit, ſon principe auquel tout eſt ſubordonné.

Un peuple ne ſauroit avoir d’induſtrie pour les arts, ni de courage pour la guerre, ſans confiance & ſans amour pour le gouvernement. Mais dès que la crainte a rompu tous les autres reſſorts de l’âme, une nation n’eſt plus rien, un prince eſt exposé à mille entrepriſes au-dehors, à mille dangers au-dedans. Méprisé de ſes voiſins, haï de ſes ſujets, il doit trembler jour & nuit ſur le ſort de ſon royaume & ſur ſa propre vie, C’eſt un bonheur pour une nation, que le commerce, les arts & les ſciences y fleuriſſent. C’eſt même un bonheur pour ceux qui la gouvernent, quand ils ne veulent pas la tyranniſer. Rien n’eſt ſi facile à conduire que des eſprits juſtes : mais rien ne hait autant qu’eux la violence & la ſervitude. Donnez des peuples éclairés aux monarques ; laiſſez les brutes aux deſpotes.

Le deſpotiſme s’élève avec des ſoldats, & ſe diſſout par eux. Dans ſa naiſſance, c’eſt un lion qui cache ſes griffes pour les laiſſer croître. Dans ſa force, c’eſt un frénétique qui déchire ſon corps avec ſes bras. Dans ſa vieilleſſe, c’eſt Saturne qui, après avoir dévoré ſes enfans, ſe voit honteuſement mutilé par ſa propre race.

Le gouvernement peut ſe diviſer en légiſlation & en politique. La légiſlation agit au-dedans, & la politique au-dehors.