Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XVI/Chapitre 6

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VI. Étendue, ſol & climat de la Louyſiane.

La Louyſiane eſt une vaſte contrée, bornée au midi par la mer, au levant par la Floride & la Caroline, au couchant par le nouveau Mexique, au nord par le Canada & par des terres inconnues qui doivent s’étendre juſqu’à la baie d’Hudſon. Il n’eſt pas poſſible de fixer ſa longueur avec préciſion : mais ſa largeur commune eſt de deux cens lieues.

Le climat varie beaucoup dans un ſi grand eſpace. À la baſſe Louyſiane, les brouillards ſont trop communs au printemps & durant l’automne ; l’hiver eſt pluvieux, & accompagné de loin en loin de foibles gelées ; la plupart des jours d’été ſont gâtés par de violens orages. Sur ce vaſte eſpace, les chaleurs ne ſont nulle part telles qu’on devroit les attendre de ſa latitude. Les épaiſſes forêts qui empêchent les rayons du ſoleil d’échauffer ce ſol ; des rivières innombrables qui y entretiennent une humidité habituelle ; les vents qui, par une longue continuité de terres, arrivent du Nord : toutes ces raiſons expliquent aux yeux des phyſiciens ce phénomène étonnant pour le vulgaire.

Quoique les maladies ne ſoient pas communes dans la haute Louyſiane, elles ſont peut-être plus rares dans la baſſe. Ce n’eſt toutefois qu’une langue de terre de deux ou trois lieues de largeur, remplie d’inſectes, d’eaux ſtagnantes, de matières végétales qui croupiſſent dans une atmoſphère humide & chaude, principe conſtant de la diſſolution des corps. Sous ce ciel, où tous les êtres morts ſubiſſent généralement une putréfaction rapide, l’homme jouit d’une ſanté plus affermie que dans les régions que tout porteroit à croire plus ſalubres. À l’exception du tétanos qui emporte avant le douzième jour la moitié des enfans noirs, & un grand nombre d’enfans blancs, on ne connoît guère d’autres infirmités dans cette contrée que des affections vaporeuſes, & des obſtructions qu’on pourroit même regarder comme une ſuite du genre de vie qu’on y mène. D’où peut venir cette ſalubrité dans l’air ? peut-être des fréquens tonnerres qui ſe font entendre ſur ce ſol étroit ? peut-être des vents qui y règnent preſque continuellement ? peut-être des feux qu’il y faut allumer ſans ceſſe pour réduire en cendres les nombreux roſeaux qui s’oppoſent à la culture ?

Antérieurement à tous les eſſais, on devoit croire cette région ſuſceptible d’une grande fécondité. Elle étoit remplie de fruits ſauvages. Une multitude prodigieuſe d’oiſeaux & de bêtes fauves y trouvoient une ſubſiſtance abondante. Ses prairies formées par la nature ſeule, étoient couvertes de chevreuils & de biſons. Les arbres étoient remarquables par leur groſſeur, par leur élévation ; & il n’y manquoit que les bois de teinture, qui ne croiſſent qu’entre les tropiques. D’heureuſes expériences ont depuis confirmé ces augures favorables.

On n’a pas encore découvert la ſource du fleuve qui coupe du Nord au Sud ce pays immenſe. Les voyageurs les plus déterminés ne l’ont guère remonté que deux cens lieues au-deſſus du ſaut Saint-Antoine, qui en barre le cours par une caſcade aſſez haute, vers les quarante-ſix degrés de latitude. De-là juſqu’à la mer, c’eſt-à-dire, dans un retrait de ſept cens lieues, la navigation n’eſt pas interrompue. Le Miſſiſſipi arrive ſans obſtacle à l’Océan, après avoir été groſſi par la rivière des Illinois, par le Miſſouri, par l’Ohio, par cent rivières moins conſidérables. Tout concourt à démontrer que le fleuve a lui-même beaucoup étendu ſon lit, formé en partie d’un terrein aſſez nouveau, puiſqu’on n’y trouve pas une ſeule pierre. La mer rejettant cette quantité prodigieuſe de vaſe, de feuilles, de troncs & de branches d’arbre que le Miſſiſſipi roule continuellement avec ſes ondes, il s’aſſemble & ſe lie de tous ces matériaux pouſſés & repouſſés, une maſſe ferme & ſolide qui prolonge toujours ce vaſte continent. Le fleuve n’a pas des époques bien déterminées pour augmenter ou pour décroître. Cependant, il eſt communément plus majeſtueux depuis le mois de janvier juſqu’à celui de juin, que dans le reſte de l’année. Profondément encaiſſé dans ſa partie ſupérieure, il ne ſe déborde guère qu’à ſoixante lieues du côté de l’Eſt, & à cent du côté de l’Oueſt, c’eſt-à-dire, dans les terres baſſes, & que nous croyons nouvelles. Ces terres vaſeuſes, comme celles qui n’ont pas acquis toute leur conſiſtance, produiſent une quantité prodigieuſe de gros roſeaux qui, embarraſſant les corps étrangers que charrie le fleuve, manquent rarement de les arrêter. L’amas de tous ces débris, dont les intervalles ſe remplirent ſucceſſivement de limon, compoſe avec le tems des bords plus élevés que les parties latérales, qui forment des deux côtés un plan incliné. Il arrive de-là que les eaux une fois ſorties de leur cours naturel n’y rentrent jamais, & qu’elles ſont réduites à s’écouler vers l’Océan, ou à former de petits lacs.

Quand on ne conſidère que la largeur & la profondeur du Miſſiſſipi, on eſt porté à croire que la navigation y eſt très-facile. Cependant elle eſt lente, même en deſcendant, parce qu’il y auroit du danger à la continuer pendant la nuit dans des tems obſcurs ; & qu’au lieu de ces légers canots d’écorce qui ſont d’un uſage ſi commode dans le reſte de l’Amérique, il faut employer des pirogues plus ſolides, & par conséquent plus lourdes, plus difficiles à manier. Sans ces précautions, on ſeroit ſans ceſſe exposé à heurter contre les branches ou contre les racines des arbres entraînés en foule par le fleuve, & ſouvent arrêtés ſous l’eau. Les difficultés augmentent encore quand il s’agit de remonter.

À une aſſez grande diſtance des terres, il faut, avant que d’entrer dans le Miſſiſſipi, ſe débarraſſer des bois flottans qui ſont deſcendus de la Louyſiane. La côte eſt ſi plate, qu’on l’aperçoit à peine de deux lieues, & qu’il n’eſt pas facile d’y aborder. Les embouchures du fleuve ſont multipliées : elles changent d’un moment à l’autre, & la plupart n’ont que fort peu d’eau. Lorſque les navires ont heureuſement franchi tant d’obſtacles, ils naviguent aſſez paiſiblement dix ou douze lieues, à travers un pays noyé où l’œil n’aperçoit que des joncs & quelques arbuſtes. Ils trouvent alors ſur les deux rives des forêts épaiſſes qu’ils franchiſent en deux ou trois jours, à moins que des calmes, aſſez ordinaires durant l’été, n’arrêtent leur marche. Il faut enſuite ſe faire touer ou attendre un nouveau vent pour paſſer le détroit à l’Anglois, & arriver à la Nouvelle-Orléans. Le reſte de la navigation ſur un fleuve ſi rapide, ſi rempli de courans, ſe fait avec des bateaux à rame & à voile, qui ſont forcés d’aller de pointe en pointe, & qui, partis dès l’aurore, ont beaucoup avancé, quand, à l’entrée de la nuit, ils ſe trouvent avoir fait cinq ou ſix lieues. Les Européens qui y ſont embarqués ſe font ſuivre par terre de chaſſeurs ſauvages qui fourniſſent à leur ſubſiſtance pendant un eſpace d’environ trois mois & demi que dure la navigation d’une extrémité de la colonie à l’autre.

Ces difficultés locales ſont les plus grandes que la France ait eu à ſurmonter dans la formation de ſes établiſſemens à la Louyſiane.

Les Anglois fixés à l’eſt ont toujours été ſi occupés de leurs cultures, qu’ils n’ont jamais ſongé qu’à les étendre, qu’à les perfectionner. L’eſprit de conquête ou de ravage ne les a pas détournés de leurs travaux. Euſſent-ils eu du penchant à la jalouſie, les François ne ſe conduiſoient pas de manière à la provoquer.

Les Eſpagnols, pour leur malheur, furent plus entreprenans du côté de l’Oueſt. L’envie d’éloigner du nouveau Mexique un voiſin actif, leur fit former, en 1720, le projet de pouſſer une peuplade conſidérable fort au-delà des limites dans leſquelles ils s’étoient juſqu’alors renfermés. La nombreuſe caravane qui devoit la compoſer, partit de Santa-ſe. Elle dirigea ſa marche vers les Oſages qu’on vouloit armer contre leurs éternels ennemis, les Miſſouris, dont on avoit réſolu d’occuper la place. Les Eſpagnols s’égarèrent. Ils arrivèrent précisément chez la nation dont ils méditaient la ruine ; & ſe croyant où ils avoient voulu ſe rendre, ils expliquèrent ſans détour le ſujet qui les amenoit.

Le chef des Miſſouris, inſtruit par cette mépriſe ſingulière du danger que lui & les ſiens avoient couru, diſſimula ſon reſſentiment. Il promit de concourir avec joie au ſuccès de l’entrepriſe qui lui étoit proposée, & ne demanda que quarante-huit heures pour raſſembler ſes guerriers. Lorſqu’ils ſe virent armés au nombre de deux mille, ils fondirent ſur les Eſpagnols qu’on avoit amusés par des jeux, & les égorgèrent dans le ſommeil. Tout fut maſſacré, hommes, femmes, enfans. L’aumônier ſeul échappa au carnage ; & encore ne dut-il ſa conſervation qu’à la ſingularité de ſes vêtemens. Cette cataſtrophe ayant raſſuré la Louyſiane du côté qui paroiſſoit le plus menacé, la colonie ne pouvoit plus être troublée que par les naturels du pays. Quoique plus nombreux alors que de nos jours, ils n’étoient pas fort redoutables.