Histoire socialiste/La Commune/06

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Chapitre V.

Histoire socialiste
La Commune, chapitre VI.

Chapitre VII.



DEVANT L’INCONNU


À l’issue de cette grandiose manifestation, dans la soirée, à 9 heures, les chargés d’affaires du peuple se réunissaient pour la première fois. Une impatience les aiguillonnait de se mettre immédiatement à l’œuvre, qu’ils pressentaient écrasante.

Après avoir erré dans le dédale de l’Hôtel de Ville, des sous-sols jusques aux combles, occupé, encombré par les gardes nationaux en armes, par le Comité central, ses services et ses dépendances, ils finissaient par échouer dans la salle de l’ancienne Commission municipale de l’Empire, dont un serrurier requis forçait les portes, et où, tant bien que mal, ils s’assemblaient dans la poussière et l’obscurité. Nul local, en effet, n’avait été préparé pour les recevoir. Le Comité central, soit qu’il ne s’attendît pas à une entrée en scène si brusque, soit qu’il estimât son rôle terminé, soit encore qu’il nourrit déjà des projets équivoques de reprise, s’était désintéressé pleinement de l’installation de ses successeurs. Lui-même, il semblait s’effacer, se dérober avec l’arrière-pensée de laisser les nouveaux venus seuls en butte aux difficultés, aux responsabilités, à l’inconnu formidable et troublant de la situation.

L’émotion qu’à ces débuts ressentirent les hommes de la Commune, le narrateur la ressent à son tour. À cette heure, les minutes valaient des siècles. Les manœuvres préparatoires pouvaient être, devaient être d’une importance exceptionnelle, décisive, non pas, hélas ! en vue d’une victoire impossible, mais pour l’orientation générale à imprimer au mouvement, le caractère spécifique, original à lui conférer, ce qui en ferait, non pas une quatrième ou cinquième révolution bourgeoise, mais la première en date des révolutions prolétaires.

Cherchons donc à voir clair et à dire au mieux ce qui fut.

Certes, la tâche n’est pas aisée. Le Journal Officiel de la Commune ne reproduit en ces jours que des décrets, une proclamation, le discours de Beslay, président d’âge ; documents ternes et inanimés, qui laissent transparaître à peine les réalités sous-jacentes. Dans les feuilles du temps, rien de plus, sauf un procès-verbal de la première séance du 29 mars, procès-verbal frelaté, publié par Paris-Journal, du fait de l’indiscrétion de Régère, semble-t-il, et le lendemain reproduit par la presse entière. Joignez-y les notes personnelles, fragmentaires de Lefrançais, de Malon, de Beslay, d’Arthur Arnould, de J.-B. Clément, inévitablement frappées au sceau de leurs conceptions et préoccupations particulières dans les récits qu’ils ont écrits de l’insurrection, et il faut tirer la barre.

C’est que la Commune qui, au départ, avait renoncé à la publicité, tint ferme sa gageure pendant toute la première partie de sa carrière. De la publicité, elle n’abusa du reste jamais, même quand elle eût décidé, vers la mi-avril, d’insérer à son Officiel un compte rendu analytique de ses débats. À ce moment encore, le compte rendu, écourté et émondé, donne l’accessoire, le banal, mais ne livre rien ou peu du drame intérieur, dans la crainte de mettre l’ennemi versaillais et ses alliés de Paris, la presse thiériste et radicale, au courant d’une situation qu’il y avait intérêt vital à céler.

Une chose nous aidera cependant : les procès-verbaux originaux de la Commune elle-même, arrachés aux flammes de l’incendie de l’Hôtel de Ville, le 23 mai, par un ami d’Amouroux, dernier secrétaire de la Commune, et aujourd’hui conservés à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris[1]. L’aide serait surtout précieuse si les rédacteurs des comptes rendus avaient été, en ces premiers jours, soucieux d’exactitude et de précision. Malheureusement, ce service, comme d’autres, ne devait se régulariser que plus tard. Rigault, Ferré, qui assumèrent la charge au début, suivaient pour leur compte trop passionnément les débats, où ils étaient eux-mêmes partie prenante et agissante, pour s’être montrés des scribes bien appliqués et consciencieux. Des notes sommaires, informes, souvent hiéroglyphiques, une translation trouée de lacunes, fourmillant d’abréviations, c’est ce qu’ils nous ont légué. Telles quelles, ces notes valent mieux cependant que le reste. En les éclairant à la lumière de la documentation antérieure, en les éprouvant et les complétant par cet intermédiaire, elles permettent de reconstituer, approximativement du moins, la physionomie vraie de ces premières séances, où la Commune décida de sa voie, tendit à écarter les obstacles les plus proches qui s’opposaient à sa marche et chercha à lier la population de Paris à son œuvre et à son combat.

Comme ces notes ont un autre mérite, celui de l’inédit ; que si certains des historiens de la Commune, Lissagaray, par exemple, les ont eues en main, parcourues, aucun, en réalité, ne s’en est servi et ne les a, eu tout cas, même partiellement, publiées dans leur texte exact, nous croyons que le meilleur, avant commentaires, est de donner ici les procès-verbaux des trois premières séances (28 et 29 mars) ; les deux premiers écrits de la main même de Ferré, le troisième de la main de Ferré et de Rigault, apparemment. Peut-être cette publication fragmentaire montrera-t-elle, en outre, l’intérêt de la publication intégrale d’un manuscrit qui est, après tout, essentiel, et sans lequel une histoire consciencieuse de la Commune ne peut même pas être entreprise.

Voici donc ce document :

Séance du mardi 28 mars 1871


Présidence d’âge du citoyen Beslay.

Secrétaires, les deux plus jeunes délégués : Th. Ferré, Raoul Rigault.

Assesseurs : Emile Brelay, Loiseau-Pinson.

Ouverture de la séance à trois heures du soir.

Arnould demande la nomination d’une Commission d’enquête pour statuer sur la validité des élections. Prendre la liste de 1869 pour base.

Cournet, comme motion d’ordre, demande l’appel nominal.

Mortier, appuyé par Grousset, demande que la présidence d’honneur soit donnée à Blanqui.

Clément (du XVe) appuie la motion.

On demande l’appel nominal de toutes parts.

Le Président fait l’appel :

ler arrondissement : Adam, pr. ; Méline, pr. ; Rochat, pr. ; Barré, pr. — IIe arrondissement : Brelay, pr. ; Loiseau, pr. ; Tirard, abs. (présent après l’heure) ; Chéron, abs. — IIIe arrondissement : Demay, pr. ; Arnault, pr ; Pindy, pr. ; Murat, abs. ; Dupont, pr. — IVe arrondissement : Arnould, pr. ; Clémence, abs. : Lefrançais, pr. ; Gérardin, abs. ; Amouroux, abs. (en mission pour le Comité central). — Ve arrondissement : Régère, abs. ; Jourde, pr. ; Tridon, pr. ; Ledroit, abs. ; Blanchet, abs. — VIe arrondissement : Leroy, abs. ; Goupil, abs. ; Robinet, abs. ; Beslay, pr. ; Varlin, pr. — VIIe arrondissement : Parizel, pr. ; Lefèvre, abs. ; Urbain, pr. — VIIIe arrondissement : Rigault, pr. ; Vaillant, abs. : Arnould, pr. ; Allix, abs. — IXe arrondissement : Ranc, pr. ; Ul. Parent, pr. ; Desmarets, abs. ; Ferré, abs. ; Nast, abs. — Xe arrondissement ; Gambon, abs. ; F. Pyat, abs. ; H. Fortuné, pr. ; Champy, pr. ; Babick, abs. (présent après l’heure) ; Rastoul, abs. — XIe arrondissement : Mortier, pr. ; Delescluze, pr. ; Assi, abs. ; Protot, pr. ; Eudes, pr. ; Avrial, abs. ; Veidure, pr. — XIIe arrondissement : Varlin, pr. ; Géresme, abs. ; Fruneau, abs. ; Theisz, pr. — XIIIe arrondissement : Léo Melliet, pr. ; Duval, pr. ; Chardon, pr. ; Frankel, pr. — XIVe arrondissement : Billioray, abs. ; Martelel, abs. ; Decamps, abs. — XVe arrondissement : Clément, pr. ; J. Vallès, pr. ; Langevin, pr. — XVIe arrondissement : Marmottan, abs. ; Bouleiller, abs. — XVIIe arrondissement : Varlin, pr. ; Clément, pr. ; Ch. Gérardin, pr. ; Malon, pr. ; Chalain, pr. — XVIIIe arrondissement : Theisz, pr. ; Blanqui, abs. ; Th. Ferré, pr. ; Dereure, pr. ; Clément, pr. ; Vermorel, abs. ; Paschal Grousset, pr. — XIXe arrondissement : Oudet, pr. ; Pujet, abs. ; Cournet, pr. ; Delescluze, pr. ; Ostyn, pr. ; Miot, abs. — XXe arrondissement : Blanqui, abs. ; Bergeret, abs. ; Fiourens, abs. ; Ranvier, abs.

H. Fortuné. — Assemblée révolutionnaire. Demande qu’on passe à l’ordre du jour.

Parizel demande qu’on discute immédiatement.

Lefrançais. — Question de dignité. Que la Garde nationale et le Comité central ont bien mérité de Paris et de la République.

À l’unanimité.

Oudel. — Commission. Pouvoir militaire. Il était urgent. Première question. Il y a deux motions d’ordre.

Eudes. — Affiches concernant la direction militaire.

Pindy demande la convocation de la Commune, la convocation de tous les membres pour demain.

Ul. Parent appuie. Demande aussi la convocation pour demain. Avis à l’Officiel.

Arnold, membre du Comité central. — Sentinelle vigilante. Affiches. Insertion. Proclamation au nom de la Commune.

Arnould. — Situation grave. Nous sommes la majorité. Acte quelconque. Il le faut.

Demay. — Constitution d’abord. Division du travail.

Raoul Rigault. — Avant discussion qui a le droit de prendre part aux délibérations avant tout.

Delescluze. — Simple observation. Demande les pouvoirs du Comité central.

Lefrançais. — Vaines formalités. Nous existons, nous avons été proclamés. Population de Paris avertie.

Oudet. — Initiative du Comité central.

Le Président résume la discussion (Bruit).

Léo Melliet. — Ainsi que Lefrançais, nous existons. Élection. Déclarons nous constituer.

Le Président. — Avant de procéder.

Cournet. — Nommer une Commission pour une proclamation.

Le Président met aux voix : 3 ou 5.

Première proposition admise.

Membres nommés : Lefrançais, moins 2 voix ; Ranc, moins 2 voix ; Grousset, contre 15 ; Delescluze, non admis, 12 contre ; Jules Vallès, moins 8 voix.

Commission : Lefrançais, Ranc, Jules Vallès.

J.-B. Clément. — Proclamation d’accord avec le Comité central. Réaction dans le cas contraire.

Jourde. — Si le Comité ne s’est pas présenté, c’est qu’il ne savait pas qu’il y était autorisé. Jeter par dessus bord.

Grousset. — Avertir le Comité central de la constitution.

Arnould. — Qu’on le convoque.

Le Président. — Aux voix. Adopté. La même Commission est chargée de convoquer.

Arnold et Pindy soulèvent une discussion à propos des intentions du Comité central.

1. Brunnel.   2. Dombrowski.   3. Cluseret.
4. Wroblinski.   5. Bergeret.   6. Pindre.
7. Lullier.   8. Le Cecilia.   9. Assi.
10. Flourens.   11. Gaillard père.   12. Rossel.
(Documents de l’époque).



Lefrançais demande les attributions de la Commission auprès du Comité central.

Jules Vallès demande la rédaction de l’affiche. Ensuite, la communication à faire au Comité central.

R. Rigault. — Aviser le Comité central d’avoir à se rendre auprès de la Commune.

Le Président. — Commission est chargée de partir.

Paschal Groussel. — Article premier : les séances de la Commission ne sont pas publiques. Il n’est pas publié de compte rendu des séances, mais seulement un procès-verbal de ses actes. — Paschal Groussel, Mercure, Mortier, Ranvier.

Arnould. — Nous ne sommes pas un Conseil d’une petite commune.

P. Grousset. — Conseil de guerre plutôt que communal. Nous n’avons pas à faire connaître nos décisions à l’Assemblée, à nos ennemis.

Jourde combat le précédent orateur.

Arnould, Theisz parlent pour la publicité. Toujours il faut être responsable.

Parizel. — En faveur dignité de nos séances. Enthousiasme du peuple. À Lyon, si la Commune a péri, c’est par son défaut de communication avec le peuple. Demande des sténographes.

Grousset appuie de nouveau sa proposition.

Oudet parle encore des maires. S’emparer des légions d’arrondissement.

Ranc. — Renvoi à demain. Voté à l’unanimité.

Lefrançais rend compte de la mission auprès du Comité central.

Loiseau-Pinson. — Proposition à soumettre immédiatement. La peine de mort est abolie en toute matière, que la Commune demande énergiquement, pour prouver à la France entière et au monde entier que les républicains sont humains et non sanguinaires, prêts à relever l’échafaud comme on les en accuse.

R. Rigault. — Tenir compte des lois précédentes. Électeurs inscrits. Octobre. Lois de 1849 ou 1870.

Clément (XVe). — Plus de parlementarisme. Avis que le résultat du vote soit validé. Par le salut public.

Ranc. — Mode du Comité central. Il a pris un engagement, il faut le tenir.

Allix. — J’étais le maire en remplacement de Denormandie.

Jourde place la question.

Demay. — Liste de 1869 ou 1871.

Clémence. — Maintien de la note du Comité.

P. Grousset. — Nomination d’une Commission pour valider les pouvoirs.

Arnould. — Commission sous l’empire de la loi de 1849. Respectons.

R. Rigault. — Je me rallie. Nomination d’une Commission selon la loi de 1849.

Le Président. — Nomination d’une Commission pour les questions électorales.

Ul. Parent. — Motion d’ordre. Travail de la Commission de rédaction d’affiche.

Ranc appuie.

Jourde. — Proposition. Il y a incompatibilité entre le mandat de délégué à la Commune et de représentant à l’Assemblée nationale.

Loiseau-Pinson, Theisz parlent sur cette question.

H. Fortuné. — Pour l’incompatibilité.

J. Vallès appuie.

Tirard. — Avant de m’expliquer. Résolution prise. Accepté le mandat ; il était défini. Il ne s’agit que d’un Conseil municipal ; mes électeurs m’ont envoyé pour cela. Conseil de guerre, lois abolies ; je n’ai pas le droit de rester ici. En ce qui concerne la proposition : vous voulez imposer de résilier l’un des deux mandats. C’était avant (Il donne sa démission).

Oudet demande la mise en accusation du gouvernement.

Delescluze. — Paroles tendent à infliger un blâme contre les représentants ayant siégé à Bordeaux. Explication pour laquelle il n’avait pas donné sa démission à Versailles. Double but. Voisinage insolent, Commune de Paris. Je suis prêt à donner ma démission et de représentant et de membre de la Commune.

P. Grousset. — Tirard a dit qu’on savait bien comment on entrait à l’Hôtel de Ville, mais co… texte manquant

R. Rigault. — Motion. A été à donner au bureau de ce qu’on n’a pas décrété d’accusation.

Gérardin. — L’Assemblée et la Commune ont des principes différents. Que Tirard se déclare.

Babick. — Motion d’ordre pour la nomination d’une Commission.

Lefrançais demande non l’acceptation de la démission mais bien l’invalidation de l’élection.

Oudet demande la parole sur un fait personnel. Il demande la nomination d’une Commission d’enquête sur la conduite de tous les maires de Paris.

Il est décidé que cinq membres formeront la Commission électorale. Elle est composée des citoyens Arnould, Gérardin (XVIIe), Protot, Theisz et Parizel.

Parizel demande l’urgence pour la proposition suivante ; occupation des portes de Passy et d’Auteuil par les gardes nationaux fidèles à la Commune.

Duval revient sur la question de l’incompatibilité.

Cournet déclare renoncer à son mandat de représentant à Versailles.

La proposition Parizel est adoptée.

Les délégués du Comité central demandent l’heure de la nouvelle séance pour que le Comité central vienne déposer ses pouvoirs.

Ordre du jour de la prochaine séance fixée à mercredi, 1 heure : 1° Nomination d’un bureau définitif ; 2° Nomination des Commissions devant administrer Paris ; 3° Discussion de la proclamation à adresser à la population parisienne ; 4° Réception du Comité central ; 5° Rapport des Commissions, s’il y a lieu ; 6° Question Murat.

La séance est levée à minuit par le président, aux cris de « Vive la République ! Vive la Commune ! »

Certifié sincère et véritable :
Th. Ferré.


Deuxième séance. — Mercredi 29 mars 1871


Le citoyen Beslay ouvre la séance.

On remplace les deux assesseurs absents, Demay et Robinet.

Le secrétaire Th. Ferré donne lecture du procès-verbal.

Arnould. — Parce que le Comité central avait déclaré que la loi de 1849 servirait de base.

Cournet parle du décret relatif à la déclaration concernant le Comité central. Patrie au lieu de Paris.

Lefrançais. — C’est parce que Tirard ne reconnaît pas les pouvoirs de la Commune.

On demande la constitution de la Commune.

Suit la liste des présents et absents que nous jugeons inutile de reproduire. Dans celle liste figurent, comme absents, la plupart des démissionnaires d’hier et de demain : Adam, Méline, Rochat, Barré, Brelay, Tirard, Chéron, Desmarets, Ferry, Nast, Fruneau, Marmottan.

Le Président. — Lecture d’une lettre de démission Ch. Rochat.

Tridon demande que des ordres soient donnés aux délégués pour empêcher que les maires et les adjoints, pour exciter à la guerre civile, ne fassent des affiches sur papier blanc.

Régère. — Arrêté déclarant qu’on ne reconnaît qu’un seul pouvoir et qu’on ne mette pas d’autres affiches.

R. Rigault. — Ordonnez-moi de faire saisir toutes ces affiches et de concert avec Duval.

Bergeret. — J’agis. 200 hommes ont été lancés de la place Vendôme.

Châtain. — La liberté pour tous, pourvu que ce ne soit pas sur papier blanc.

H. Fortuné. — Affiches.

Clément proteste contre toutes les couleurs. — Appels à la guerre civile.

Chalain soutient son texte manquant

Duval. — Arrestation des individus qui signent ces affiches.

Arnould. — Qui attaque la République et la Commune et c’est texte manquant

Léo Melliet. — Mesures contre le Figaro, le Gaulois.

Parizel. — Décrétant que est factieux qui ne reconnaît pas.

PROCÈS-VERBAL DE SÉANCE DE LA COMMUNE.
Document du Musée Carnavalet.



Bouleiller. — Employés privés de leur solde. — Gouvernement de Versailles.

Le Président. — Nomination du Bureau (discussion) un président, deux vice-présidents et deux secrétaires.

Vallès. — Président changé tous les jours. Pas d’assesseurs.

Léo Melliet demande un président de semaine.

Arnould. — De même.

Le Président. — Mandat non renouvelable chaque semaine. Un président, deux assesseurs, deux secrétaires. Met aux voix cette proposition sans renouvellement.

F. Grousset. — Secrétariat en dehors d’elle sous la surveillance du bureau.

Delescluze la soutient.

R. Rigault. — Proposition, présidence d’honneur du citoyen Blanqui.

Delescluze. — Habitude monarchique. Pas de présidence d’honneur.

R. Rigault. — Défi à l’Assemblée.

Cournet. — Quelque chose de plus fort.

Rastoul. — Différentes propositions.

Beslay donne lecture d’un discours : Paix et Liberté. L’on nous a dit que nous frappions la Liberté ; si nous l’avons frappée, c’est comme le clou que l’on enfonce plus profondément, Vieux. Mais de près ou de loin il sera avec nous.

(On demande le scrutin secret. Secrétaires. Suspension. Bruit. Motions d’ordre.

Arnould, Rigault, Melliet. — Mains levées.

Un délégué. — Question d’alimentation. Blés d’Amérique pour semence. Devons-nous exécuter les décrets ou les modifier ?

R. Rigault. — Sortie des blés de semence, j’ai autorisé. En ce qui concerne la boucherie, j’ai attendu.

Oudet. — Accablé de demandes à cet égard.

Ordre du jour demandé :

Le président. — (Proteste contre le vote secret Antoine Arnaud). Lecture d’Eudes.

Assesseurs : Tridon, Vaillant, Arnaud, Rigault. Plus de voix après le président.

On vote :

Lefrançais, président ; Ranc, Vaillant, assesseurs ; Ant. Arnaud, Ul. Parent, secrétaires.

Rigault fait une proposition annexée. Adopté.

Communication des membres du Conseil de la 17e légion.

Il est décidé qu’une commission va chercher les membres du Comité central.

Entre temps, discussion sur la formation d’une Commission exécutive. Elle sera composée de 7 membres. Elle sera permanente. Elle recevra les députations qui demandent à faire des communications.

Entrée du Comité central.

Arnold. — Redevient le conseil de famille général.

Boursier. — Organiser la garde nationale.

P. Grousset fait la proposition d’une Fédération.

Viard. — Le Comité ne s’immiscera jamais dans les actes directs de la Commune. Non.

Clémence. — Que le Comité sera chargé, d’accord avec la Commune, de réorganiser la garde nationale.

Bergeret. — Provisoirement, le Comité siégera à côté de l’État-Major.

Lavalette complète ce qui a été dit.

Fortuné Henry. — Chargé d’une mission près de la 14e légion. A remercié.

Jourde. — Le Comité central de l’artillerie de la Seine vient faire acte d’adhésion à la Commune et explique quelle sera son organisation future.

Une proposition est faite par Arnould et autres pour des sous-commissions : 1° Travail et échange (Commerce) : 2° Relations extérieures ; 3° Administration municipale ; 4° Enseignement ; 5° Finances ; 6° Commission militaire, police, justice, services publics, statistique et subsistance.

Duval demande discussion sur le séquestre à mettre sur les fonds versés par la famille Bonaparte dans les Compagnies d’assurances. Protot, Beslay prennent part à la discussion.

Jourde demande : 1° Finances ; 2° Militaires ; .3° Justice et police et sûreté générale.

Décret et non arrêt par Protot. À propos de la communication d’urgence relative aux employés d’octroi invités par Ferry à cesser leurs fonctions.

Décret voté à l’unanimité.

Commission exécutive. 58 votants : Eudes, 43 ; Tridon, 39 ; Vaillant, 38 ; Lefrançais, 29 ; Duval, 27 ; Félix Pyat, 24 ; Bergeret, 19 ; R. Rigault, 18 ; Mortier, 11 ; Jourde, 11 ; Protot, 10 ; Varlin, 10 ; Delescluze, 9 ; Cournet, 8 ; Grousset, 7 ; Ranc, 7 ; Melliet, 6 ; Parent, 6 ; Pindy, 6.

La Commission se retire pour aviser sur la question octroi, Ferry.

Commission des Finances. — Clément, Victor, Varlin, Jourde, Beslay, Régère.

Commission militaire. — Pindy, Eudes, Bergeret, Duval, Chardon, Flourens, Ranvier.

Commission de Justice. — Ranc, Protot, Léo Melliet, Vermorel, Ledroit, Babick.

Sûreté générale. — Raoul Rigault, Ferré, Assi, Cournet, Oudet, Chalain, Gérardin (XVIIe).

Subsistances. — Dereure, Champy, Ostyn, Clément, Parizel, Emile Clément, Henri Fortuné.

Travail et Echange. — Malon, Froenkel, Theisz, Dupont, Avrial, Loiseau-Pinson, Eug. Gérardin, Puget.

Relations extérieures. — Ranc, Paschal Grousset, Ul. Parent, Ant. Arnould, Ant. Arnaud, Delescluze, Ch. Gérardin.

Services publics. — Ostyn, Billioray, J.-B. Clément, Martelet, Mortier, Bastoul.

Deuxième séance.

Avant ouverture, à 10 heures, citoyens de l’Octroi viennent déclarer qu’ils adhèrent à la Commune. Ils sont réunis au café des Halles-Centrales.

Pindy, Oudet, Vaillant.

Divers membres réclament que l’Hôtel de Ville soit rendu libre, que les locaux soient affectés aux Commissions et que la situation soit nettoyée au point de vue de l’embarras des bataillons qui sont dans l’Hôtel de Ville. Le transfert du Comité à la place Vendôme coupera court à des difficultés délicates.

L’ordre du jour, débattu, est fixé.

Lecture du projet de constitution, par Lefrançais. — Trouvé trop long.

Question des loyers, question des échéances, question du Prussien.

Clément demande que la Commune ne s’impose pas comme gouvernement politique.

Oudet. — Mesures énergiques contre les agents de la réaction.

Parizel. — Que l’on fasse appel à la province.

Chalain. — Nous avons les forces. Restons sur une défensive énergique. Non pas nous imposer à la France, mais tout faire pour l’affranchir. Il faut dissoudre l’Assemblée de Versailles, si vous voulez conserver la République.

Champy parle dans le même sens.

Groussel donne lecture d’une proposition tendant à ce que l’Assemblée de Versailles soit dissoute. Ceux de ses membres qui tenteraient, à la promulgation du présent décret, de se réunir, sont mis hors la loi. La Commune de Paris assurera l’exécution des préliminaires de paix et se mettra en rapports diplomatiques avec elles.

Theisz combat la proposition. Sommer l’Assemblée de Versailles de s’éloigner — elle nous gêne au nom de notre autonomie — et sans sortir de nos attributions communales.

Vaillant croit qu’il faut faire la chose sans trop le déclarer, car il faut que l’Assemblée disparaisse ou la Révolution disparaîtra. Il faut affirmer la Révolution chez nous de façon à forcer la réaction à l’attaque, et alors nous serons forts.

Goupil propose de passer à la discussion de la proclamation.

Ledroit regrette qu’on ne fasse que parler et qu’on ne fasse point d’actes. Il ramène discussion sur question des loyers.

D’après un document de l’époque — Musée Carnavalet.



Clément demande que proclamation porte sur question loyers et échéances, et ensuite sur question du Prussien.

Protot demande que la Commission se réunisse et que, dans cette proclamation, il ne soit pas fait mention de la question de Versailles.

Tridon croit que la proclamation doit déclarer que l’Assemblée de Versailles nous a mis en état de légitime défense, et que nous devons dévoiler les manœuvres conspiratrices et jésuitiques à la province.

L’Assemblée nomme membres de la Commission : Grousset, Vaillant, Tridon, Protot.

Délégation du Comité central est introduite et remet une déclaration sur laquelle il devra être délibéré plus tard.

Le citoxen Félix Pyat revient sur demande qu’il a faite de savoir si nos débats peuvent être publiés et commentées les séances de la Commune.

Après discussion, on passe à l’ordre du jour et laisse à sagesse rédacteurs de journaux.

Le citoyen Clément (XVe) aborde question loyers.

Fortuné fait proposition décrets.

Vallès, au nom de Loiseau, en fait une autre.

Arnould, Oudel, J.-B. Clément, Melliet, Miot, proposition décret, Demay, Goupil.

Commission composée de Rigault, Goupil, Clément.

Rentrée de la Commission Grousset sur proclamation.

Après quelques observations et amendements de détail, la proclamation est adoptée. Sera signée : La Commune de Paris.

Le Comité central fait savoir à la Commune qu’il a l’intention d’aller siéger au Luxembourg.

Discussion, examen de nos rapports définitifs avec Comité central est remis au lendemain.

Commission loyers rentre et donne lecture de son projet de décret qui est adopté après un amendement portant sur résiliation des baux et un autre sur le paiement des logements en garni.

Projet présenté par Fortuné, Dereure, sur l’abolition de la conscription. Adopté après discussion. »

Ces procès-verbaux, nous l’avons dit, sont heurtés, confus, incohérents, et de cette incohérence on pouvait être tenté de conclure avec apparence de logique à l’incohérence de la Commune. Certains l’ont fait. Le jugement est sommaire. On ne saurait oublier, en effet, que ces comptes rendus ne sont qu’une notation rapide, abrégée, écrite au courant de la plume par des hommes qui prenaient pari aux délibérations en même temps qu’ils les relataient. En soi, le premier procès-verbal, par exemple, est presque incompréhensible et, comme nous savons que Ferré le lut à la deuxième séance et qu’il fut approuvé, il est permis de supposer qu’en cours de route il le renforça par des explications orales. Il y a donc là schéma de procès-verbal plutôt que procès-verbal et, en conséquence, on jugerait inexactement de la tenue et de la fermeté du débat, si on négligeait de faire entrer en ligne ce correctif indispensable.

Les premières séances de la Commune ressemblèrent, au demeurant, à l’ordinaire des séances d’une assemblée nouvelle, quelle qu’elle soit, qui ne se glisse pas dans un moule tout fait, préparé pour la recevoir. La Commune ne succédait pas, elle inaugurait. Non seulement elle se trouvait en présence d’une situation exceptionnelle, presque sans analogue dans le passé ; mais, administrativement, elle n’avait devant elle que le néant et rien ne le démontre mieux que les procès-verbaux en question. Personne, même pour faire sa cuisine intérieure. Elle-même, elle seule, devait parer à cela comme au reste. Voilà la première réflexion que suggère la lecture des procès-verbaux que nous venons de reproduire, et elle n’est pas indifférente.

La seconde est celle-ci, c’est qu’il n’y avait pas, entre les personnalités ainsi fortuitement rapprochées, pénétration intime, concordance de vues, accord sur les procédés de combat et de salut. Les élus communaux, ceux qui devaient rester jusqu’au massacre à l’Hôtel de Ville, se connaissaient peu ou point les uns les autres, et, pis encore, ne parlaient pas le même langage et ne pouvaient pas se comprendre. Qu’ont-ils à cette heure qui les relie et qui les soude ? Un sentiment commun que nous avons déjà noté, sentiment d’aversion profonde pour l’Assemblée rurale, qui, de Versailles, menaçait la République, et encore une aspiration commune, aspiration vague vers un idéal de justice sociale, d’émancipation prolétarienne appelant les travailleurs à bénéficier à leur tour des droits conquis au siècle passé et jusqu’à ce jour monopolisés par la bourgeoisie. Le lien ne vaut pas ; il est trop lâche et trop précaire pour des hommes qui auraient dû ne former qu’un bloc, n’avoir qu’un cerveau et qu’une volonté. C’est une collaboration entière, absolue que les circonstances commandaient, une entente aussi parfaite que possible dans le conseil et dans l’acte. Il fallait être d’avis sur le but, mais aussi et autant sur la tactique. Avant tout, il s’agissait de trouver, de combiner les moyens qui permettraient à Paris de développer les conséquences de son mouvement insurrectionnel, soudainement victorieux par la défaillance volontaire ou involontaire de l’ennemi, et ces moyens arrêtés, convenus de les utiliser avec ensemble, concert et méthode. Or, à cet égard, les nouveaux élus, par le disparate de leurs origines, de leur éducation, de leur mentalité, étaient voués à un désaccord fatal. Divisés en deux ou trois clans : Jacobins, Blanquistes, Fédéralistes, il sont au départ et resteront jusqu’au terme presque étrangers les uns aux autres.

Pourtant, ils eurent aussitôt le champ libre. La présence de quelques éléments inassimilables, que la volonté bourgeoise des quartiers du centre avait introduits dans leurs rangs, aurait pu les gêner, les contrarier dans leurs desseins et leurs démarches. Ceux-ci s’éliminèrent d’eux-mêmes ; ils filèrent à l’anglaise, sauf Tirard qui crut devoir claquer les portes, sans doute parce qu’il en avait reçu consigne de Thiers, son augure et son patron. À la séance du 28, le député-maire du IIe marquait nettement, en un langage provocant, les raisons pour lesquelles il ne siégerait pas à la Commune et se solidarisait avec l’Assemblée versaillaise. Lefrançais, en riposte, réclama non l’acceptation de la démission, mais l’invalidation de l’élection. Démission, invalidation : pure querelle de mois. Ce qui importait, c’était la retraite même de Tirard, coupant définitivement les ponts, niant par sa manœuvre ultime le semblant de conciliation qui avait paru s’opérer entre les maires et le Comité central, signifiant par une sortie motivée que la haute bourgeoisie républicaine séparait sa cause de celle du peuple ouvrier, mais aussi, mais en revanche, laissait les élus de ce peuple maîtres absolus de diriger à leur volonté la lutte de Paris contre Versailles.

Le 30 mars, il ne siégeait plus à l’Hôtel de Ville un seul des représentants thiéristes pour qui avaient voté les boutiquiers et petits rentiers des Ier, IIe, VIe, IXe et XVIe arrondissements : Desmarets, Ferry, Nast, Brelay, Chéron, Robinet, Pruneau, Marmottan, Rochat, Barré, Adam, Méline. Ce dernier, dit-on, avait doctoralement déclaré à des députés dans la matinée du 28 mars : « Je viens de passer ma nuit à relire le Principe Fedératif, de Proudhon ; ces gens-là ont raison. Restez à Versailles ; nous resterons à l’Hôtel de Ville et nous ferons de grandes choses ». Il ne s’en comporta pas moins comme les camarades. Vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées qu’il avait oublié Proudhon, le Principe Fédratif, et rejoint jusqu’à Versailles inclusivement, le Parti de l’Ordre, qui devait le mener où l’on sait.

Cet exode général des tenants de la République tricolore était un avertissement en même temps qu’un débarras. Il disait à ceux qui demeuraient, aux champions de la République rouge : « Serrez les rangs. Renoncez à vos théories et à vos thèses, à vos principes et à vos systèmes. Pas de métaphysique mais de l’action. La Commune ne peut pas être un parlement ; le sort a voulu qu’elle fut une barricade. Apprenez donc à tendre toutes vos énergies en vue de la lutte terrible, où la fatalité des événements vous entraîne ». L’avertissement était clair ; il était brutal : les procès-verbaux qu’on a pu lire plus haut sont là cependant pour nous enseigner qu’il ne fut pas entendu. Les tendances contradictoires qui s’étaient manifestées au premier échange de motions n’abdiquèrent pas, ne se combinèrent pas. Au contraire, la friction quotidienne alla multipliant plutôt les points douloureux et aggravant la mésintelligence et le conflit.

À cet instant du récit, il n’est pas sans intérêt de consulter sur l’opposition de ces tendances, ceux-là mêmes des membres de la Commune qui en ont écrit. Sans doute, ces tendances ne s’affirmeront nettes et précises et ne se concrèteront sous forme de partis que plus tard, dans quelques semaines. Pourtant, elles n’en existent pas moins déjà ; elles n’en agissent pas moins et vont, en cette période décisive des débuts, contribuer largement à paralyser l’ardeur combative d’une assemblée qui n’aurait dû avoir d’autre objectif que la lutte, d’autre étude que celle des moyens d’intensifier et de prolonger cette lutte. Le moment est donc opportun pour les marquer, les souligner en faisant appel au témoignage même des intéressés et en éclairant par ce témoignage les données qui déjà résultent des procès-verbaux qu’on vient de lire. Les membres de la minorité, particulièrement, se sont expliqués sur ce thème, tandis que se taisaient plutôt les membres de la majorité. Ne pouvant tout citer cependant, nous nous en tiendrons aux impressions d’Arthur Arnould, qui, plus que Lefrançais, Malon ou Beslay, bien qu’appartenant à la même nuance d’opinion, a réellement fait effort sincère pour analyser avec clarté et méthode les raisons qui, dès l’origine, groupèrent à l’écart l’un de l’autre, sinon l’un contre l’autre, le clan qui devait devenir la majorité et le clan qui devait s’appeler la minorité : les Révolutionnaires-Jacobins et les Socialistes-Fédéralistes.

« Les mots, dit Arthur Arnould[2] étaient compris de deux façons différentes par les divers membres de l’Assemblée. Pour les uns, la Commune de Paris exprimait, personnifiait la première application du principe anti-gouvernemental, la guerre aux vieilles conceptions de l’État unitaire, centralisateur, despotique. La Commune, pour ceux-là, représentait le triomphe du principe de l’autonomie, des groupements librement fédérés et du gouvernement le plus direct possible du peuple par le peuple. À leurs yeux, la Commune était la première étape d’une vaste Révolution sociale autant que politique qui devait faire table rase des anciens errements. C’était la négation absolue de l’idée de dictature ; c’était l’avènement du Peuple lui-même au pouvoir et, par conséquent, l’anéantissement de tout pouvoir en dehors et au-dessus du Peuple. Les hommes qui sentaient, qui pensaient, qui voulaient ainsi, formèrent ce qu’on appela plus tard le groupe socialiste ou minorité.

« Pour d’autres, la Commune de Paris était au contraire la continuation de l’ancienne Commune de Paris, de 1793. Elle représentait à leurs yeux la dictature au nom du Peuple, une concentration énorme du pouvoir entre quelques mains et la destruction des anciennes institutions par la substitution d’abord d’hommes nouveaux à la tête de ces institutions transformées momentanément en armes de guerre au service du Peuple contre les ennemis du Peuple.

« Parmi les hommes de ce groupement autoritaire, l’idée d’unité et de centralisme n’avait pas complètement disparu. S’ils acceptaient, s’ils inscrivaient sur leur drapeau le principe de l’autonomie communale et de la libre fédération des groupes, c’est que ce principe leur était imposé par la volonté de Paris… D’ailleurs, dominés par des habitudes d’esprit contractées pendant une longue existence de luttes, de revendications, dès qu’on arrivait à l’acte, ils retombaient dans la voie qu’ils avaient suivie longtemps et se laissaient aller, avec une bonne foi incontestable, à vouloir appliquer de vieux procédés à une idée nouvelle. Ils ne comprenaient pas, qu’en pareil cas, la forme emporte presque toujours le fond et qu’en voulant fonder la liberté par des moyens dictatoriaux ou arbitraires, on tue celle-là même qu’on veut sauver. La troupe, composé du reste d’éléments assez divers, forma la majorité et s’intitula « Révolutionnaire-Jacobin. »

Il est évident qu’Arthur Arnould, dans le crayon qu’il trace ainsi, a surtout en vue, quand il parle de minorité lui-même et peut-être Lefrançais, car il n’y eut guère à la Commune que ces deux hommes qui brûlassent d’une telle soif d’autonomie et aient été prêts ainsi à renoncer à la victoire plutôt que d’y atteindre par des procédés contradictoires à leurs principes. Varlin, Frœnkel, Avrial, Jourde, Vallès, Vermorel, et jusqu’à Theisz et Malon échappent à cette classification.

Pareillement, quand il parle de la majorité, c’est à Delescluze, à Gambon, à Miot, à Félix Pyat, que l’auteur songe particulièrement, c’est-à-dire aux Jacobins authentiques. Son appréciation cadre bien moins exactement quand on la rapporte aux blanquistes : à Duval, à Eudes, à Ferré, qui n’étaient pas, qu’on sache, très empêtrés de théories, et moins encore, si on tente d’en faire application à des hommes tels que Tridon, Vaillant ou Arnaud qui, sans souci des idéologies, ne savaient que le but et s’efforçaient d’y tendre d’une volonté ferme. En gros, néanmoins, le parallèle, bien que trop géométrique peut-être, ne manque pas d’une certaine vérité. Par cela même du reste qu’il indique d’un trait ferme et sûr les deux tendances extrêmes, toutes deux nocives, les deux pôles entre lesquels oscilla le mouvement, il suggère une image assez fidèle de la situation d’ensemble et permet par tâtonnements et retouches de camper finalement personnages et groupes chacun à son plan.

Laissons maintenant parler les faits.

Le conflit des tendances se produisit dès l’abord à l’occasion de la publicité des séances. Arnould, Lefrançais, Jourde qui se joignit à eux, tenaient pour la publicité par raison de principe. Les deux premiers avaient défendu la thèse sous l’Empire pour les Assemblées d’alors : ils la soutenaient à l’avenant pour la Commune sans se demander si le corps dont ils dépendaient était bien, vu les circonstances, une Assemblée parlante comme une autre, et non pas plutôt un Comité exécutif dont les délibérations ne devaient revêtir publicité qu’en se faisant actes. Paschal Grousset présenta, en l’outrant, la thèse contraire.

En parlant de Conseil de guerre et de Conseil des Dix, il dramatisait lorsqu’il n’y avait qu’à constater ; il froissait les préjugés libérâtres, fournissait un aliment à la controverse. Aussi la question revint-elle incessamment devant la Commune qui, après l’avoir tranchée au début par la négative complète, aboutit ensuite à une publicité extrêmement mitigée, il est vrai.

Le conflit se marqua plus expressément encore, quand il s’agit pour la Commune de se définir elle-même, de faire connaître au dehors qui elle était, ce qu’elle comptait entreprendre et exécuter. Il n’était pas effectivement pour elle problème à solutionner plus délicat et plus grave. Comment se poserait-elle en face du gouvernement de Versailles ? Le reconnaîtrait-elle ? Le nierait-elle ? Et conséquemment se comporterait-elle simplement comme Assemblée municipale parisienne sans plus, agissant seulement pour Paris, dans l’intérieur des murs ou se comporterait-elle comme pouvoir central agissant, légiférant pour la France entière ? Option redoutable ! Toute l’orientation du mouvement en dépendait comme tout son sens et sa portée historiques en découleraient.

Deux textes, ici, deux esprits pour mieux dire s’opposèrent. La Commune — on l’a lu dans les procès-verbaux des 28 et 29 mars — avait d’abord confié à Lefrançais, Ranc et Vallès, le soin d’élaborer sa proclamation inaugurale.

Le projet qu’ils présentèrent se lit dans l’Étude sur le Mouvement communaliste que Lefrançais publia en exil dès 1871 [3]. Ce projet, indique le procès-verbal de la séance du 29 (après-midi) fut rejeté à cause de sa longueur. Il fut écarté aussi et surtout en raison de l’esprit de fédéralisme outré dans lequel il était conçu. Les rédacteurs, en effet, y circonscrivaient jalousement l’action de la Commune à Paris. C’est d’exemple, et d’exemple uniquement, que la nouvelle assemblée aurait prêché. Muré dans son enceinte, confit dans son autonomie propre, Paris ne s’emploiera pas positivement et directement à libérer les autres communes du pays. Il est prêt, et c’est tout, à faire un pacte d’alliance avec celles qui lui enverront leur adhésion. Lefrançais signale qu’une majorité considérable se prononça contre son texte. « On le jugea trop pâle. », dit-il. De fait, ses collaborateurs et lui, tout à leur pensée de l’instauration immédiate d’un régime d’autonomie illimitée, n’avaient même pas l’air de se douter, qu’à vingt kilomètres du siège de leurs séances, un ennemi implacable guettait et affilait son couteau.

La Commune donna son acquiescement à un second projet qui lui fut présenté par une nouvelle Commission composée de Paschal Grousset, Protot, Tridon et Vaillant, projet rédigé du point de vue centraliste et où l’inéluctabilité du combat contre Versailles, non plus pour la reconnaissance des libertés communales, mais pour la sauvegarde et le développement de la République ressortent des données d’une situation exposée dans sa réalité.



  1. Les procès-verbaux, venus en la possession de M. Mayer, ancien conseiller municipal de Paris, ont été cédés par son fils, G. Mayer, à la Bibliothèque Carnavalet, depuis Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, où on les trouve au fond de Réserve. Le bibliothécaire en chef, M. L. Poëte, a bien voulu les communiquer à l’auteur de la présente étude. Lissajaray avait déjà eu ces procès-verbaux en main et les avait feuilletés.
  2. Arthur Arnould. — Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris.
  3. G. Lefrançais. — Étude sur le Mouvement Communaliste à Paris, en 1871, pages 196 - 197. — Le titre seul de l’ouvrage en indique la tendance. « Communaliste », c’est ce côté très accessoire en somme du mouvement qui, pour l’auteur, prime tout le reste. Ce qui ne veut pas dire que le récit de Lefrançais ne soit pas des plus intéressants à consulter et des plus suggestifs. Ce qui ne veut pas dire non plus que l’auteur ne fut pas un socialiste. Socialiste, il l’était, et l’un des plus conscients de l’époque ; mais il avait avec cela la manie libérale ou libertaire. Il voulait pendant la liberté qui ne pouvait être qu’après.