Histoire socialiste/La Troisième République/08

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Chapitre VII.

Histoire socialiste
La Troisième République

Chapitre IX.


CHAPITRE VIII

Le premier emprunt de Guerre. — Les capitaux sur l’autel de la Patrie. — La proposition Rivet. — Contre Paris. — Une proposition d’amnistie. — Le drapeau blanc.


Il avait fallu s’occuper de la question financière qui se présentait, impérieuse entre toutes, puisque la libération du territoire en dépendait. Puis, il fallait liquider les dépenses de la guerre, dont nous avons déjà donné un tableau édifiant : faire face à l’œuvre de réorganisation qui ne pouvait se négliger, surtout au point de vue militaire. Le 6 juin, le gouvernement avait déposé un projet de loi tendant à l’autoriser à émettre un emprunt de 2 milliards 500 millions, pour ainsi dire aussitôt réduit à 2 milliards ; le 20, à l’unanimité de 547 voix, était votée la loi réglant les conditions de cet emprunt qui fut émis le 27 du même mois, en 5 %, au taux de 82 fr. 50. Il eût un succès considérable, puisque le total des souscriptions s’éleva à 1 milliards 897 millions. On a écrit, répété, ce qui est exact, que ce succès fut une manifestation éclatante affirmant la vitalité et le crédit de notre pays à peine sorti, mais non encore rétabli, d’une crise très grave ; mais, dès cette époque à laquelle, parmi les puissances étrangères, chez nos vainqueurs eux-mêmes, étaient connues, appréciées les grandes ressources de la France, ses énormes disponibilités, la solidité de sa richesse, malgré la déplorable, criminelle gestion de l’Empire, on s’accorda à trouver vraiment trop bas, par suite trop onéreux, le taux d’émission. Certains, à la vérité, invoquèrent que M. Thiers n’avait osé risquer un taux plus élevé, de crainte d’un échec partiel. Il n’était pas à redouter. A l’exception de quelques centaines de souscripteurs qui, généreusement, portèrent leurs capitaux sur « l’autel de la Patrie », la grande majorité fut surtout séduite par l’écart de 17 fr. 50 entre le taux d’émission et le pair ; — il y avait une belle marge pour les primes rémunératrices. Le véritable patriotisme eut d’abord consisté en la ruée de tout le pays contre les armées d’invasion ; en la mobilisation de tous les capitaux pour fournir au Gouvernement de la Défense nationale les moyens de lutte qui lui firent défaut : il avait fallu trouver à Londres (l’emprunt Morgan le démontre) d’insuffisants millions à des conditions usuraires. En réalité, les centaines de millions qui s’étaient terrés au moment de défendre le pays ne reparurent que pour assurer la paix, dont le prix le plus douloureux était, sans contredit, le démembrement de la frontière de l’Est.

Le succès de ce premier emprunt, le paiement en cinq termes, du 1er juin au 31 juillet, de la somme de 500 millions de francs, inaugurèrent l’œuvre de libération du territoire, car des négociations s’engagèrent pour obtenir du Gouvernement allemand l’anticipation des paiements, par suite, l’évacuation anticipée des départements occupés.

L’inscription au Grand-Livre de la Dette publique des milliards constituant l’indemnité réclamée par le vainqueur, la liquidation de toutes les dépenses passées, les dépenses qui s’imposaient et allaient s’augmenter dans des proportions considérables, devaient, naturellement, entraîner une formidable aggravation des impôts, déjà très lourds avant la guerre. Ce fut l’occasion de grands débats à l’Assemblée Nationale, dont la conclusion fût que rien ne serait changé au système fiscal et que la majeure partie des chargez nouvelles serait demandée au pays par la voie des impôts indirects, ceux qui pèsent le plus lourdement sur la masse populaire. Ce n’étaient pas une Assemblée et un Gouvernement ultra-conservateurs des privilèges de la classe possédante qui pouvaient la frapper directement.

Avant de se séparer pour aller se reposer de ses fatigues et de ses émotions, d’aller revoir les électeurs pour les catéchiser, l’Assemblée Nationale devait étudier et trancher une grave question. Il ne s’agissait de rien moins que d’assurer plus de stabilité et une durée nettement limitée aux pouvoirs de M. Thiers. M. Rivet, un ami du chef du Pouvoir exécutif, avait déposé, le 13 août, une proposition dont l’économie générale était la suivante : Les pouvoirs conférés à M. Thiers seront, par lui, exercés sous le titre de Président de la République ; ils devaient être prorogés pour trois ans, mais si l’Assemblée jugeait à propos de se dissoudre, les pouvoirs de M. Thiers ne pourraient se prolonger que jusqu’à la constitution d’une Assemblée nouvelle, à qui il appartiendrait de statuera l’égard du Pouvoir exécutif.

M. Rivet avait réclamé l’urgence sur sa proposition qui ne pouvait guère convenir à la Droite, parce qu’elle coupait court, pour la durée de l’Assemblée, sinon aux manœuvres, du moins aux espérances immédiates des préparateurs de restauration monarchique ; M. Adnet, un des plus médiocres, mais non des moins ardents parmi les réactionnaires, s’empressa de déposer une contre-proposition caractéristique : « L’Assemblée nationale confiante dans le patriotisme de M. Thiers, lui continue son concours et lui confirme les pouvoirs qu’elle lui a confiés à Bordeaux ».

L’urgence ayant été votée sur l’insistance pressante de M. Thiers, qui avait hâte de sortir de la situation toute provisoire et parfois intolérable dans laquelle il se trouvait et qui lui était une cause permanente de difficultés, de tracasseries, la proposition Rivet et la contre-proposition Adnet se trouvèrent portées dans les bureaux où la discussion fut d’une rare vivacité et traîna en longueurs, en négociations, pour se terminer par l’élection de quinze commissaires dont neuf étaient hostiles à la proposition Rivet et neuf seulement favorables.

Cette hostilité devait en partie disparaître, pour ce simple motif que l’Assemblée eut l’occasion, qui ne s’était pas encore si franchement offerte, de se proclamer Constituante, au mépris de tout droit, puisqu’elle n’avait été convoquée que pour décider de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix.

Après de copieux et vifs débats, la proposition Rivet fut votée, parce que le pouvoir constituant de l’Assemblée était reconnu, qu’il n’y avait pas pour le moment un successeur suffisamment désigné pour remplacer M. Thiers, dont l’influence directe sur l’Assemblée fut, du reste, diminuée, en ce sens qu’il ne montera plus à la tribune et qu’il sera réduit à communiquer avec les élus par voie de Message.

Seuls votèrent contre la proposition les légitimistes intransigeants et les républicains de l’extrême-gauche, parmi lesquels : Louis Blanc, Cazot, Corbon, Daumas, Gent, Greppo, Peyrat, Ordinaire, Rouvier, Edgard-Quinet qui, après le vote, déposa une proposition de dissolution signée de soixante de ses collègues, et Gambetta qui avait prononcé un grand discours, coupé, haché par des injures, des interpellations violentes ou grossières, telles qu’il ne put le terminer que par celle apostrophe qui déchaîna une tempête : « La dissolution, vous serez obligés de la subir, si vous n’avez ni le courage ni le patriotisme de l’affronter ! »

Le lendemain même du vote de la proposition, M. Thiera adressa son premier Message, un Message de remerciements, dans lequel il soulignait l’honneur que lui avait fait l’assemblée en lui décernant « la première magistrature de la République ». Ce passage fut accueilli avec une froideur suivie de murmures significatifs, par toutes les droites. Ainsi que l’écrivait M. A. Ranc : « la lune de miel n’avait pas duré un jour ».

Dès ce moment, la coalition, maladroitement conservatrice, sans cesser d’ourdir des conspirations monarchiques, allait entreprendre une lutte sans merci, tantôt sournoise, jésuitique, tantôt ouverte, sans ménagements, contre l’homme qui l’avait bernée, mais avait donné des gages si évidents, si farouches, à ce qui s’appelle la défense de l’ordre, à la conservation sociale. C’est ainsi que peut seulement s’expliquer l’appui que donnèrent à M. Thiers les gauches de l’Assemblée dans leurs campagnes pour leur établissement légal et définitif de la République. Une fixité qui n’allait pas être d’une durée aussi prolongée que le marquait la loi Rivet, donnée au pouvoir exécutif, son rôle suffisamment défini et relativement restreint, se posait la question du du Gouvernement et du Pouvoir parlementaire : Versailles ou Paris ? la ville de Louis XIV ou la ville de la Révolution ? la capitale grandiose et morose du Roi-Soleil ou la capitale de la Démocratie universelle ? Ce problème posé déchaîna encore bien des orages. Des hommes, cependant très modérés, tels que MM. Léon Say, préfet de la Seine, Duchâtel, un orléaniste rallié par raison, De Lasteyrie, joignirent leurs efforts aux républicains pour soutenir la cause de Paris, apaisé, incapable du reste, après la saignée pratiquée, avec l’état de siège, de tenter le moindre mouvement.

M. Léon Say fit la déclaration suivante ; elle ne pût, elle ne pouvait rassurer ceux à qui M. Thiers, quelques séances auparavant, avait demandé s’ils avaient peur de Paris, quand une armée de 120.000 hommes les protégeait : « Cette question, dit M. Léon Say, me cause beaucoup de tristesse. On fait à cette heure le procès de Paris ; la question est de savoir s’il sera condamné….. Vous ne pouvez faire que la discussion ne soit comprise par le pays. Eh bien ! messieurs, je vous le dis, le moment est opportun, allez siéger dans Paris, la sécurité pour l’Assemblée est assurée….. Est-ce que vous ne voyez pas délibérer à Paris un Conseil municipal qui contient dans son sein l’expression des opinions les plus extrêmes ? Ne montre-t-il pas aujourd’hui une grande sagesse ?….. Si vous aviez assisté aux séances, vous ne douteriez pas de ma parole ! Le jour où ce Conseil a été élu, est-ce que vous n’aviez dans l’esprit des craintes qui ne sont pas réalisées ? Je vous le dis en finissant messieurs, Paris vous appelle, vous demande pour vous conserver, pour vous défendre. Qu’est-ce qu’un Gouvernement fort ? Un Gouvernement qui croit en lui. Si vous enlevez la confiance à Paris, vous l’enlèverez aussi au reste de la France. Je suis toujours au milieu des Parisiens ; il y a un esprit de concorde ! Mettez-y un peu de votre côté et consacrez définitivement la réunion de Paris et de la France ! »

Quant à M. Duchâtel, son langage fut plus net, il le parût encore davantage car il tombait de la bouche du fils d’un ministre de la monarchie de juillet dont la tendresse pour Paris ne fut jamais le faible : « Le 18 Mars était le produit d’une époque troublée. Il ne doit pas intervenir dans le débat. J’ai l’absolue conviction qu’on aura bientôt la preuve que la population parisienne a été victime d’un affolement. Le siège, la crainte de la banqueroute et de l’abandon du Gouvernement l’ont rendue folle. Il y a à Paris, dites-vous, un élément révolutionnaire ? Nous ferons mieux de songer à ces industriels qui se tournent avec nous ? Si nous acceptions le projet nous serions inconséquents avec nous-mêmes, nous avons adopté une politique d’apaisement : en excepterions-nous Paris ? »

Tout à la fin de la discussion, M. Dufaure intervint au nom du Gouvernement et donna la pensée de M. Thiers. Acceptant le maintien de l’Assemblée à Versailles, il réclama le maintien des ministères à Paris. C’était une transaction misérable : à cette époque elle apparut comme un acte d’énergie ! Il en fut ainsi décidé par l’Assemblée qui, avant de se proroger, le 18 septembre, avait vu déposer par M. Henri Brisson un projet d’amnistie signé par quarante-quatre députés de l’extrême-gauche. Voici un extrait des considérants : ils donneront une idée de l’état d’esprit de la fraction la plus avancée de la gauche, à cette époque : « Est-il vraiment possible de juger trente-cinq mille prisonniers, et ne serait-il pas plus humain, plus politique, plus sage d’écouter enfin la voix de la clémence ? Ne parle-t-elle pas en faveur de cette fraction exaltée d’une population généreuse, mais surexcitée par l’Empire, égarée par les souffrances du siège et les déceptions du patriotisme, en proie à la misère, aux mauvais conseils, à la violence ? Au moment de nous séparer, ne ferons-nous pas entendre une parole de paix à ces trente mille familles que l’absence de leurs chefs réduit au désespoir ? Pour la plupart d’entre eux, le châtiment n’est-il pas suffisant déjà ? Ceux-là même qui conserveraient de mauvais sentiments ne sont-ils pas désormais impuissants à mal faire ? Est-il bon enfin de dépeupler plus longtemps les ateliers de Paris ? »

Tel était le langage tenu, tel était le jugement porté sur le mouvement qui, de l’aveu des moins suspects, avait sauvé la République des conjurations et des menaces de toute sorte, peu déguisées, se déroulant, qui s’étaient manifestées à Bordeaux d’abord, à Versailles ensuite ; avait affirmé le haut patriotisme de Paris et l’attachement, jusqu’à la mort, d’une vaillante minorité aux idées de transformation sociale.

Le 18 septembre, ceux que la France avait élus dans les circonstances les plus troublées, sous la pression d’événements et d’impressions bien faits pour déconcerter jusqu’à l’aberration, se séparaient. La saison des vendanges s’approchait : l’Assemblée allait cuver dans les départements le sang versé à flots ; laisser, comme nous l’avons vu, les Conseils de guerre la venger de ses terreurs, compléter son œuvre de haine. Les monarchistes partirent, la mort dans l’âme ; par son dernier manifeste, le comte de Chambord les avait désorganisés, désemparés en déclarant qu’il ne pouvait renoncer au drapeau d’Henri IV, c’est-à-dire au drapeau blanc. C’était l’avortement de toutes les combinaisons savamment ourdies.