Histoire socialiste/La Troisième République/09

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Chapitre VIII.

Histoire socialiste
La Troisième République

Chapitre X.


CHAPITRE IX
La loi Rivet. — Premières vacances de l’Assemblée. — Renouvellement des Conseils généraux. — Nouvelle victoire républicaine. — Quatre exécutions. — Revirement de l’opinion en France.


Les vacances parlementaires, si elles ne donnèrent pas le spectacle d’une grande agitation, ne virent cependant pas les partis politiques chômer. Les luttes très chaudes qui venaient, pour ainsi dire sans interruption, de se dérouler dans l’Assemblée Nationale, depuis sa première réunion à Bordeaux, allaient se poursuivre dans le pays qui devait renouveler ses Conseils généraux. Il était impossible, par ce seul fait, qu’il pût se produire la moindre trêve ; aussi bien était-il fatal que même, sans préoccupations électorales immédiates, chaque parti s’attachât à compléter ses victoires ou à en préparer par une propagande incessante. La presse républicaine, malgré les procès subis, les difficultés d’ordre financier, se développait peu à peu et menait ardente campagne quoique sur des programmes généralement modérés : quant à la presse conservatrice, qui trouvait à s’alimenter largement, malgré les déceptions, les embarras que lui valait l’intransigeance du comte de Chambord, elle avait pris des allures tout à fait triomphales, à toute occasion elle montait au Capitole pour célébrer les vertus du parti de la conservation sociale, lui attribuant tous les mérites du rétablissement et du maintien de l’ordre, du succès de l’emprunt et de l’évacuation par les troupes allemandes de quelques départements. Puis, elle ne cessait d’agiter le spectre évoquant la Révolution du 4 Septembre et celle du 18 Mars, menaçant le pays, si l’on n’y prenait garde, d’une prochaine revanche des vaincus, dont plus de trente mille étaient encore enfermés dans les geôles versaillaises.
portrait de blanqui
(D’après un document de l’époque.

Les curés terrorisaient littéralement les campagnes, où ils étaient les maîtres. Mais les excès de langage, les écarts de plume des orateurs et des écrivains des partis réactionnaires, loin de profiter à leur pitoyable cause, devaient la desservir ! On s’en aperçut bientôt, tout de suite même, lors des élections cantonales.

Les électeurs étaient convoqués pour le 8 octobre et il y avait 2.860 conseillers généraux à élire. Ces élections ont toujours eu et conservent, peut-être aujourd’hui moins qu’autrefois, un double caractère politique et local, celui-ci avant généralement joué un rôle prépondérant. Situation de fortune, caractère personnel de l’homme, ces deux facteurs déterminant, plus fréquemment que le programme et le mérite, la popularité.

Pour la première fois, depuis la Révolution du 4 septembre, le suffrage universel allait se prononcer sur ce terrain particulier et les résultats en étaient attendus avec une certaine impatience.

Les candidats de tous les partis étaient en présence dans la grande majorité des cantons. Les monarchistes, après le manifeste du comte de Chambord, s’étaient de nouveaux divisés, orléanistes contre légitimistes purs ; les bonapartistes eux-mêmes, non découragés par leurs retentissants échecs en juillet, rentraient en ligne, le prince Jérôme Napoléon en tête, s’attaquant à la Corse, terre classique, et pour cause, du bonapartisme.

Quel rôle allait jouer la politique dans le renouvellement de ces Assemblées départementales auxquelles toute manifestation politique est précisément interdite ? Il paraissait impossible qu’elle n’y fut pas mêlée directement. Ne fallait-il pas que le pays, dans cette consultation, exprimât son sentiment sur des questions importantes, vitales, telles que la forme du gouvernement, encore en suspens, malgré le rôle de ce fœtus de constitution, la loi Rivet ; que le pouvoir constituant ou la dissolution de l’Assemblée, etc.. ?

Cependant, M. Gambetta qui était devenu le chef de la fraction la plus avancée du parti républicain à l’Assemblée, à laquelle il donnait le mot d’ordre, ayant pris sur elle, depuis sa rentrée, une influence considérable, s’attacha à préconiser toute abstention en matière de politique générale, pour s’attacher exclusivement à l’étude des questions administratives. Voici un passage caractéristique d’une lettre par lui adressée, en vue de sa publication, à un conseiller général républicain de l’Allier, le docteur Cornil : « Tout d’abord (il supposait qu’il était lui-même Conseiller général), je m’interdirais sévèrement toute ingérence sur le terrain de la politique générale. Nommé comme républicain, je ne croirais par devoir altérer la nature et la compétence du Conseil. Plus que jamais, je chercherais à séparer l’Administration de la politique. Je me garderais de confondre les attributions et de transformer les Conseils généraux en assemblées législatives au petit pied, je ne réclamerais donc pas la dissolution de l’Assemblée de Versailles. ni la proclamation de la République, ni toute autre mesure de politique générale. Je concentrerais tous mes efforts sur le terrain de l’Administration et des intérêts locaux ». Puis, il demandait aux républicains peu nombreux non soumis au renouvellement, aux candidats qui affrontaient la lutte, de s’imposer dans le coin du pays par leur travail et leurs capacités : « Donnez, écrivait-il, dans les Conseils généraux, l’exemple du travail ; démontrez votre compétence dans le maniement des affaires publiques, répandez vos idées, vos principes et le pays saura bien vous appeler à les mettre en pratique ».

Cette tactique, qui était peut-être excessive, décelait l’homme masqué sous des apparences fougueuses, sous un langage véhément, qui allait, avant peu, modérer son programme, s’orienter vers le centre du parti républicain et déterminer une crise, puis une rupture, avec manifestations parfois violentes, avec l’extrême-gauche, dont momentanément il était le chef incontesté. Malgré ses conseils de prudence, sur un grand nombre de points, sollicités, provoqués par l’attitude insolente des comités de droite, les républicains, ceux de la veille bien entendu, ne purent s’empêcher de parler nettement à leurs électeurs.

Les résultats furent favorables aux républicains de toutes les nuances, presque partout coalisés du reste, les modérés restant les plus favorisés, ainsi qu’il fallait s’y attendre — un tiers des élus seulement appartenait à la réaction, à la fraction orléaniste plus particulièrement, car, légitimistes et bonapartistes éprouvèrent de nombreux et retentissants échecs. Quoique moins caractéristique en apparence, c’était une nouvelle et importante victoire républicaine ; elle démontrait que le pays rural, peu à peu, revenait de son erreur de février, se ralliait à la République. On ne compta même pas comme une revanche de la droite l’élection des présidents des Conseils généraux, pour un tiers seulement renouvelés ; sur 86, 12 seulement étaient radicaux, 18 républicains et 56 conservateurs.

Le renouvellement des Conseils généraux, la victoire républicaine qui venait de se souligner, loin d’apaiser les polémiques ne pouvait que les alimenter. La bataille contre la réaction s’intensifiait sans cesse ; toutefois il y eut parfait accord dans les rangs républicains ; il n’en pouvait être autrement, du reste. La majeure partie des hommes qui le représentaient étaient ou des ralliés ou des républicains fort modérés, soucieux de conservation sociale avec une forme de gouvernement moins dangereuse pour le pays et pour les intérêts économiques de leur classe qu’un empire ou une monarchie, conservant quand même presque tout l’ensemble des vieilles institutions et lois. Une faible minorité envisageait une République plus républicaine, comportant des réformes assez caractérisées en matière politique, financière, économique, ouvrière, sans toutefois aborder le problème social. M. Gambetta, qui provisoirement orientait, dirigeait cette fraction la plus avancée devait, quelques années plus tard, résumer, en un de ces mots types qu’il excellait à trouver, toute sa pensée : « Il n’y a pas de question sociale, il n’y a que des problèmes sociaux ».

Les divisions s’annonçaient déjà plus qu’elles ne se marquaient, durant les vacances parlementaires, dans des réunions prudentes, dans l’attitude de quelques journaux, dans certains grands centres : Lyon, Marseille, Toulouse, etc.

Ce n’était pas encore le rassemblement après la défaite des forces décimées, éparses, fortement démoralisées, de ce qui avait été l’embryon d’un parti socialiste, c’en était le prélude bien vague, mais donnant déjà courage et espoir à ceux qui rêvaient une réorganisation et une rentrée en ligne. Des communications s’établissaient entre socialistes échappés au désastre, jeunes hommes émus aux récits de la bataille communaliste, au spectacle des misères prolétariennes, des cupidités patronales, de l’incapacité des dirigeants, et proscrits disséminés un peu partout en Europe.

Ce que n’aurait pu faire la propagande, si difficile à cette époque, la pitié, l’indignation allaient l’accomplir, surtout parmi ceux que leur cœur allait rapprocher du socialisme plus que le raisonnement.

Nous avons vu précédemment que les conseils de guerre accomplissaient avec une rigueur implacable la mission qui leur avait été confiée. Des condamnations impitoyables, des condamnations à mort avaient été prononcées. Pour la Commune de Paris, trois condamnations : Théophile Ferré, Rossel, le sergent Bourgeois ; pour la Commune de Marseille, Gaston Crémieux.

Allait-on exécuter ces quatre hommes, tous jeunes, alors que l’ordre était rétabli, alors que tant de sang avait été versé ? Quel usage allait faire la Commission des grâces des redoutables pouvoirs qui lui avaient été conférés ? Les vainqueurs allaient-ils enfin entrer, par une manifestation évidente, par un acte d’humanité, dans celle voie de l’apaisement dont ils avaient si pompeusement et si fréquemment parlé à la tribune, encore à la veille même de la prorogation de l’Assemblée.

Sans doute la figure de Ferré était-elle, surtout après les séances du conseil de guerre aux cours desquelles avait été produit le fameux faux : « flambez finances ! » peu de nature à émouvoir l’opinion encore sous le coup des légendes versaillaises ; mais il y avait Rossel, l’officier du génie échappé de Metz après la monstrueuse capitulation ; il avait essayé de soulever l’année contre Bazaine ; il avait intelligemment servi la défense nationale au camp de Nevers ; son rôle durant la Commune avait été divers, peu politique, surtout militaire ; le sergent Bourgeois avait suivi le mouvement révolutionnaire, il est vrai, violé les lois militaires, mais il y avait tant de royalistes et de bonapartistes à Versailles qu’il avait cru défendre la République aux côtés des républicains parisiens ; enfin. Gaston Crémieux, avocat payait sa participation au mouvement de Marseille, dont la durée avait été si brève, la répression si rapide, si aisée.

Allait-on les fusiller, ces quatre jeune hommes ? Un courant d’opinion publique se dessina, très fort, en leur faveur. De tous côtés leur grâce était réclamée. Ce fut un mouvement unanime pour ainsi dire, dans la presse républicaine, même dans les journaux qui ne cessaient de flétrir le mouvement du 18 Mars. La République française, que venaient de fonder M. Gambetta et ses amis, disait : « Quelqu’un, hier, nous demandait : « Ceux pour qui vous invoquez la pitié ne sont-ils pas coupables ? » Cette question ne nous embarrasse pas car c’est au nom de l’intérêt social, c’est au nom de la paix, c’est pour tranquilliser le présent, c’est pour assurer l’avenir que nous demandons une commutation de peine pour tous les condamnes à mort, pour tous sans exception. Il ne s’agit pas de savoir si celui-ci est plus coupable que celui-là, mais s’il est bon, après tant de sang versé, d’ouvrir l’ère des exécutions. Nous estimons que non, et nous avons le ferme espoir que le Gouvernement, que la Commission de l’Assemblée résisteront aux excitations mauvaises de ceux qui se font les pourvoyeurs du bourreau. »

« Pourvoyeurs du Bourreau ». C’était bien le titre flétrissant que méritèrent les journalistes qui, à côté des cris de pitié, des appels à la clémence, poussaient leurs clameurs haineuses, leurs excitations féroces. Ils furent les seuls écoutés, hélas ! Pas plus la Commission des grâces que M. Thiers ne se laissèrent fléchir ; le 28 novembre, à Satory, Rossel, Ferré et Bourgeois tombèrent foudroyés par les balles du peloton d’exécution ; le surlendemain, à Marseille, Gaston Crémieux subissait le même sort. Tous les quatre moururent en braves, sans forfanterie, et leur attitude fière aggrava le mouvement de stupeur et d’indignation provoqué par ces exécutions auxquelles nul ne pouvait croire. C’est en ces termes que la République française jugea cette nouvelle tuerie :

« Les supplications des mères, le cri de l’opinion publique, les adjurations de la presse, les avertissements de la raison politique, tout a été inutile, tout est venu se briser contre une immuable résolution. Six mois après la défaite de l’insurrection, de longues semaines après les condamnations des accusés, on exécute des jugements de mort. On a cru obéir à la raison d’État, et on a fermé l’oreille à la voix de l’humanité. Pour notre pays éprouvé par tant de désastres, nous ne savons pas de plus affreux malheurs. »

La presse républicaine tout entière désapprouva, blâma hautement les exécutions. Dès la rentrée de l’Assemblée Nationale, sous la pression de tous les conservateurs, le Gouvernement devait demander l’autorisation de poursuivre les journaux qui avaient violemment attaqué la Commission des grâces. L’opinion répondit énergiquement à cette attitude irritante : les jurys partout acquittèrent les journaux poursuivis !