Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P1-09

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1. LA RÉVOLUTION BOURGEOISE.



CHAPITRE IX


L’EUROPE EN 1830


Les cléricaux belges et la lutte pour la nationalité. — Louis-Philippe se sert des réfugiés espagnols contre Ferdinand VII, puis les sacrifie. — Causes de l’inertie relative de l’Allemagne. — Essais de révolution en Italie : Rome, îlot de barbarie. — L’agitation démocratique abolit en Suisse les constitutions cantonales rétrogrades. — Le soulèvement de la Pologne et sa répercussion en France. — Le chauvinisme agressif des démocrates français. — Laffitte est joué par le roi et remplacé par Casimir Perier.


Quelle était la situation de l’Europe, remaniée par les traités de 1815, au moment où éclata la révolution de juillet ? Les idées libérales y étaient proscrites et les nations, dépecées et asservies, en sourd travail de révolte contre le despotisme. Nous avons vu avec quelle sympathie cette révolution fut saluée en Angleterre. Le mouvement des esprits y fut tel que les élections qui eurent lieu à ce moment ramenèrent les whighs au pouvoir. Ce fut le premier ébranlement du système de 1815. Mais l’Angleterre n’a jamais fait de son libéralisme un article d’exportation. Elle le propose en exemple aux autres peuples, mais ne le leur apporte pas au bout de ses baïonnettes. Elle se prononça donc dès le premier moment pour le principe de la non-intervention.

Ce principe, d’ailleurs, tout au moins pour la Belgique soulevée à l’écho du canon des trois glorieuses, lui permit de parler assez haut pour empêcher les puissances du Nord de rétablir par la force le gouvernement des Pays-Bas à Bruxelles, de même qu’il devait plus tard lui permettre d’empêcher l’annexion de la Belgique à la France, car la possession d’Anvers par celle-ci, disait pittoresquement un de ses hommes d’État, eût été un pistolet chargé au cœur de l’Angleterre.

— Pourquoi ne faites-vous pas pour nous ce que vous avez fait pour la Grèce ? demandait à Palmerston un envoyé du gouvernement insurrectionnel de Pologne.

— Avec vous, répondit le ministre libéral, c’est autre chose ; la Grèce a lutté pendant cinq ans… notre commerce souffrait beaucoup des corsaires.

La révolution belge porta une atteinte plus sérieuse aux principes et aux faits établis quinze ans auparavant par la Sainte-Alliance. Cette révolution était inévitable. L’œuvre artificielle des vainqueurs de 1815 n’était pas viable. La Belgique, plus industrieuse et plus peuplée que la Hollande, ne pouvait supporter longtemps un statut politique qui la faisait contribuer à toutes les charges et limitait au minimum ses avantages dans l’association. Aux États-Généraux, les Hollandais avaient la majorité, les députés d’Anvers et de Gand étant avec eux. Les Belges avaient supporté cette situation tant qu’ils avaient été désunis.

Et ils avaient été désunis tant que les catholiques avaient eu la direction du mouvement de résistance aux empiétements des Hollandais et réduit le conflit aux proportions d’une lutte confessionnelle. Bien pis, par leur intransigeance cléricale, ils faisaient des Hollandais les champions des idées de tolérance et de liberté relative et donnaient à la revendication nationale belge une allure rétrograde et absolutiste qui paralysait les efforts des meilleurs patriotes.

Le premier incident de la lutte pour la nationalité s’était, en effet, tout d’abord produit sur le terrain le plus défavorable. La constitution octroyée en 1815 par le roi des Pays-Bas posait le principe de la liberté de la presse et des religions. À l’instigation de l’archevêque de Malines, les évêques de Belgique prétendirent interdire aux catholiques de jurer fidélité à une constitution dont les articles étaient « opposés à l’esprit et aux maximes de la religion catholique ». Dans le Jugement doctrinal, on mettait les catholiques en demeure de refuser les emplois publics ou de se révolter. « L’Église catholique, y était-il dit, qui a toujours repoussé de son sein l’erreur et l’hérésie, ne pourrait regarder comme ses vrais enfants ceux qui oseraient jurer de maintenir ce qu’elle n’a jamais cessé de condamner. » Donc, « jurer de maintenir l’observation d’une loi qui rend tous les sujets du roi, de quelque croyance religieuse qu’ils soient, habiles à posséder toutes les dignités et emplois, ce serait justifier d’avance les mesures prises pour confier les intérêts de notre sainte religion dans les provinces catholiques à des fonctionnaires protestants. »

Le pape blâma ces excès de zèle qui tendaient à susciter une aléatoire révolution des Belges catholiques contre les Hollandais protestants et à détruire l’œuvre des puissances conservatrices. D’accord avec Rome, le gouvernement hollandais fit condamner à la déportation l’archevêque de Malines, qui avait d’ailleurs prudemment gagné le large, et tout rentra pour un temps dans le calme. En 1827, même, un concordat ayant été passé entre le roi Guillaume et le pape Léon XII, les catholiques belges parurent se rallier au gouvernement.

Mais si la Belgique était catholique, elle n’était pas cléricale avec la même unanimité. Les Belges libéraux, qui devaient leur éducation politique à la Révolution française et qui souffraient autant et plus que leurs compatriotes de la domination orangiste, n’avaient aucun motif de désarmer. Réduits à leurs seules forces, ayant en face d’eux un élément catholique prêt à se rallier au pouvoir moyennant de sérieuses concessions faites à l’esprit clérical et conservateur, ils ne pouvaient rien.

C’est de la France que vint le secours. Ce fut une idée française qui permit à la Belgique de s’unifier. « Dans le parti catholique, nous dit M. Seignobos, quelques-uns des chefs politiques venaient d’adopter une nouvelle doctrine inspirée surtout par la lecture de Lamennais. » Ce fut le jeune comte Félix de Mérode qui leur porta la nouvelle doctrine. Il était, comme nous l’avons vu plus haut, un des membres les plus actifs du petit groupe qui devait fonder l’Avenir en 1830. « Au lieu de rejeter la liberté condamnée par le Jugement doctrinal des évêques en 1815, ils la réclamaient comme favorable au triomphe de la vérité catholique. Ces catholiques libéraux ne furent peut-être pas très nombreux, mais ils prirent la direction du parti et décidèrent l’action commune avec les libéraux. » Dès lors il y eut une expression de la nationalité belge, et en 1828 les deux partis unifiés sous le titre de l’Union entrèrent résolument en lutte contre l’hégémonie hollandaise.

Le 25 août 1830, à l’issue d’une représentation de la Muette de Portici où s’étaient exaltés leurs sentiments patriotiques, les Bruxellois se soulevaient en criant : Imitons les Parisiens ! Ce ne fut d’abord qu’une émeute aux chances incertaines, ravivée et surexcitée par les alternatives d’hésitation et d’énergie du gouvernement hollandais. L’agitation parisienne, les encouragements qu’elle donna aux Belges autant que son exemple attisèrent cette flamme vacillante et, malgré la résistance de la haute bourgeoisie qui se fût contentée de l’autonomie administrative, l’incendie révolutionnaire délivra tout le pays de la domination étrangère.

II y eut dans le même moment une tentative d’agitation en Espagne, où les troupes de la Restauration, sept ans auparavant, avaient rétabli le pouvoir absolu de Ferdinand VII. Elle fut noyée dans le sang des libéraux victimes de la duplicité de Louis-Philippe. Fidèle à son principe absolutiste et aux liens de famille, Ferdinand VII avait refusé de reconnaître le roi des barricades de juillet, et même publié un manifeste qui mortifia profondément celui-ci.

Pour se venger de ce « coquin » bon à « pendre », Louis-Philippe mit à profit l’entente étroite qui existait entre les libéraux français et leurs coreligionnaires espagnols réfugiés en France. Les ministres, Guizot et Montalivet notamment, entrèrent dans leurs plans, leur fournirent des armes et de l’argent. Les préparatifs d’une expédition furent faits ouvertement à Bayonne, où s’étaient concentrés les réfugiés espagnols. Bien entendu, et c’est ce que voulait le cauteleux LouisPhilippe, le roi d’Espagne fut vite au courant de ce qui se tramait. À la révolution dans son propre pays, il préféra la royauté illégitime en France et se déclara prêt à la reconnaître. Faisant subitement volte-face, le gouvernement français retira son appui aux réfugiés, arrêta les envois d’armes et de munitions qui leur étaient destinés. Trop avancés pour reculer, travaillés par des divisions, victimes d’un point d’honneur endolori par ces divisions, ils passèrent la frontière et furent massacrés par les troupes royales. Les prisonniers furent fusillés à Irun aux cris de : Vive le roi absolu !

Le mouvement de juillet eut sa répercussion en Allemagne, nous l’avons déjà vu. Mais l’attitude des libéraux et des républicains français, leur incessante revendication de tous les pays germaniques situés sur la rive gauche du Rhin furent habilement exploités par les princes de la Confédération, qui surent exciter le patriotisme allemand en rappelant les invasions napoléoniennes. Plusieurs d’entre eux promirent une constitution, et ils eurent la paix.

Il n’en fut pas de même en Italie, où la domination étrangère la plus récente, celle qui durait encore, était naturellement la plus détestée. La révolution de 1830 y fut le signal d’un mouvement de conspirations et d’émeutes qui s’étendit à toute la péninsule. Là, il y avait unité absolue dans la pensée directrice, le patriotisme et le libéralisme enveloppaient d’une haine commune les Autrichiens, le pape et les Bourbons de Naples et de Parme. Le refus que fit le duc de Modène de reconnaître Louis-Philippe passionna l’Italie. Partout on criait : Imitons les Français ! et bientôt l’insurrection éclata à Modène, à Pérouse, à Ancône, à Bologne, et tenta de gagner la Lombardie.

On sait que les traités de 1815 avaient divisé l’Italie du Nord en une poussière de duchés et de principautés, sauf la Lombardie et la Vénétie placées sous la domination autrichienne, et le Piémont gouverné par la maison de Savoie. C’était en réalité l’Autriche maîtresse de toute cette région de la péninsule. L’absolutisme y était tatillon, bigot et féroce, opposant une résistance à la fois bureaucratique et militaire à tout essor de la pensée et de l’action. Du fait que cette région était morcelée en tant de souverainetés nominales, il fallait dix passeports pour faire un voyage de cinquante lieues. Le douanier et le policier étaient les rouages grinçants et nombreux de cette lourde machine de despotisme. Les prisons d’Autriche, de Lombardie, des duchés, étaient peuplées de libéraux et de patriotes. Certaines de ces prisons, le Spielberg notamment, ont acquis à cette époque une sinistre renommée qui dure encore.

Même régime à Naples et en Sicile ; mais l’indolence de ces populations méridionales, leur faible activité économique et leur longue habitude du despotisme le leur rendaient plus tolérable sous une monarchie qu’ils s’étaient accoutumés à considérer comme nationale. Les mouvements libéraux y furent isolés et sans grande conséquence, sinon pour leurs auteurs, qui furent traités avec rigueur.

La papauté, rentrée dans son ponvoir temporel à la chute de Napoléon, aggravait, s’il est possible, le régime imposé à l’Italie du Nord. Pie VIII avait poussé de toutes ses forces les ministres de Charles X à promulguer les funestes ordonnances de Juillet. Mais il sut s’incliner devant le fait accompli et tandis que le tzar, le roi d’Espagne et le duc de Modène refusaient de reconnaître la monarchie imposée par les révolutionnaires français, il se félicitait, dans un bref daté du 29 septembre 1830, des « sentiments dont son très-cher fils en Jésus-Christ, le nouveau roi Louis-Philippe, se disait animé pour les évêques et tout le reste du clergé ».

Mais s’il acceptait la situation pour la France, et les intérêts de l’Église dans notre pays lui en faisaient une obligation à peine d’isoler le clergé du reste de la nation, il était bien résolu à tout faire pour qu’elle ne s’étendit pas au domaine de Saint-Pierre et aux légations qu’y avaient adjointes les traités de 1815. Dans les États du pape proprement dits, il n’y eut pas de mouvement et l’insurrection se limita aux légations. Selon Sismondi, tous les Romains portaient la tonsure, la livrée ou la guenille. Un peuple réduit à ce degré de parasitisme est fermé à tous les grands courants par lesquels l’homme manifeste sa dignité et aspire à de plus hauts destins. Rome prélevait sa dîme sur l’univers catholique, aussi les impôts y étaient-ils légers, et, nous dit M. Bolton-King dans son Histoire de l’Unité Italienne, « quand les prix des aliments étaient élevés, les communes étaient forcées, l’opinion publique consentante, à acheter des approvisionnements et à les vendre à un prix de bon marché artificiel. Et, pour maintenir à Rome des prix bas, le blé pouvait être affranchi des droits communaux, mais seulement lorsqu’il devait être dirigé sur la capitale ».

Rome, on le voit, était demeurée, avec les papes, dans la tradition impériale. Il faut bien se garder, en effet, de confondre ces variantes de la sportule naguère distribuée à la plèbe romaine, faible part des dépouilles de l’univers conquis par l’épée, avec les mesures économiques temporaires, telle la loi du maximum adoptée par la Convention parmi les mesures de salut public nécessitées par la guerre intérieure et extérieure. La cour de Rome vivant des libéralités des fidèles du monde entier, tous les Romains, prélats, valets ou mendiants, devaient avoir leur part. Ceux qui étaient au dernier degré de cette échelle de mendicité ne recevaient que des miettes, et, nous apprend M. Bolton-King, « un juge irlandais qui avait beaucoup voyagé déclarait que les sujets du pape étaient le seul peuple d’Europe qui fut plus misérable que ses compatriotes ».

L’activité économique était nulle, et par conséquent nulle aussi l’activité intellectuelle. Le même pouvoir qui interdisait l’étude de Dante dans les écoles, d’ailleurs peu fréquentées, déclarait « illégal » l’usage du gaz d’éclairage. Il n’y avait pas d’enseignement primaire pour les filles, et un monsignor disait au marquis d’Azegho, le grand patriote italien : « Un peuple ignorant est plus facile à gouverner. » À la loterie divine, où peu sont élus, le gouvernement papal ajoutait la loterie temporelle, vendant l’espérance sous toutes les formes à ses misérables sujets. Et donnant le pas aux biens périssables sur ceux de l’éternité, sans doute parce qu’il savait ce que valent ceux-ci, le pape les privilégiait aux dépens de la messe et des grâces spirituelles qui y sont attachées : les magasins et les cafés étaient bien obligés de fermer le dimanche, mais les loteries restaient ouvertes. En revanche, on privait des secours d’un médecin quiconque refusait les sacrements, et la religion, sinon l’humanité, se rattrapait ainsi.

Les lois chargées de régler des rapports de civilisation aussi sommaire n’en étaient pas plus simples pour cela, au contraire. Indépendamment de l’arbitraire qui est dans tout gouvernement de droit divin, — et peut-il en être qui le soit plus complètement que le gouvernement direct et personnel du prêtre ? — les lois furent jusqu’en 1831 « un composé monstrueux d’édits de toutes les époques, surannés et sans corrélation ». Et pour les appliquer il y avait « cinquante juridictions diverses à côté des tribunaux privés des barons et des corporations religieuses. » Le valet d’un prélat avait-il commis un assassinat ? Il relevait d’un tribunal ecclésiastique et participait aux immunités relatives de la caste sacerdotale, dont il dépendait. Les formes de cette justice, pour laquelle « avoir assisté à la réunion d’une société secrète était considéré comme une trahison, punissable de la mort et de la confiscation des biens », étaient bien celles que des militaires français, subjugués par la congrégation, appliquèrent en 1894 au capitaine Dreyfus. Pour les cas de trahison, « les inculpés étaient condamnés sans savoir quels étaient leurs accusateurs, et même après 1831, l’audition contradictoire resta interdite ». Dix ans après encore, en 1841, l’inquisiteur général de Pesaro enjoignait par édit à tout le peuple de « dénoncer les hérétiques, les juifs, les sorciers, tous ceux qui font obstacle au Saint-Office ou composent des satires contre le pape ou le clergé ».

De tels sentiments n’étaient pas pour adoucir les mœurs ; aussi les condamnés politiques qui avaient échappé à la sentence capitale étaient-ils enfermés avec les criminels et même, plus maltraités que ceux-ci, « enchaînés pour leur vie entière aux murs de leur cellule ». Un tel peuple était trop en arrière de la civilisation moyenne de l’Europe pour être sérieusement impressionné par le mouvement dont Paris avait donné le signal. D’autres chocs devaient le faire sortir de sa torpeur quelques années plus tard ; et Grégoire XVI eut beau interdire l’introduction des chemins de fer dans ses États, les idées nouvelles y pénétrèrent quand même, avec toutes leurs conséquences politiques et sociales.

La Suisse reçut, elle aussi, le choc révolutionnaire et suivit l’impulsion générale qui remettait le monde en marche vers la liberté. Elle constituait alors une fédération d’États, fondée sur le pacte fédéral de 1815. Chaque canton, étant souverain, réglait à sa guise les questions religieuses et d’enseignement, mais, nous dit M. Seignobos, « même dans les cantons de tolérance religieuse, c’était le clergé qui tenait l’état-civil ». Car la tolérance religieuse n’était pas un fruit de l’émancipation des esprits, comme en France, mais le résultat de l’impossibilité où les protestants étaient de réduire la minorité catholique à l’unité religieuse dans les cantons protestants et réciproquement, ces minorités étant trop nombreuses et trop actives des deux parts. La majorité tolérait le culte de la minorité, parce que celle-ci ne se fût pas laissé convertir, parce qu’il eût coûté trop cher à celle-là d’essayer de la force. Pas de tolérance, donc, dans les cantons où la minorité était incapable de se

(D’après une estampe de la Bibliothèque nationale).



faire respecter. Pas de culte protestant dans le canton du Valais, et pas de culte catholique dans le canton de Vaud. Comment la liberté politique existerait-elle où manque la liberté religieuse ? Les cantons pauvres de la haute montagne avaient conservé leurs formes démocratiques ; mais, dès 1815, les riches bourgeoisies des grands cantons possédaient tous les privilèges civiques. Cependant, en 1829, un mouvement d’opinion se manifesta, que la révolution de Paris accrut et encouragea. Un pétitionnement fut organisé à Zurich, sur l’initiative d’un professeur allemand réfugié, Zuell, rédacteur du Républicain suisse. Au pétitionnement en faveur de la revision de la constitution succédèrent des manifestations dans tous les cantons régis par une constitution aristocratique. Le parti radical, groupé autour de Zuell, réclama par le Mémorial de Kussnach la souveraineté du peuple, le suffrage universel et l’élection directe des représentants. Les gouvernements cantonaux eurent la sagesse de ne point attendre que l’agitation devint révolutionnaire ; ils cédèrent l’un après l’autre, et les constitutions aristocratiques furent revisées.

La partie de la Pologne que les traités de 1815 avaient replacée sous la domination de la Russie avait reçu une constitution de l’empereur Alexandre. Cette constitution lui donnait une certaine autonomie administrative et militaire. Le grand-duc Constantin, frère du tzar, était placé à la tête du gouvernement polonais. Son caractère fantasque, ses irrégularités d’humeur, sa brutalité le firent promptement détester. L’insurrection qui éclata à Varsovie le 29 novembre 1830 ne surprit donc personne.

Le moment où se produisit ce soulèvement national ne pouvait qu’exalter les sentiments des libéraux et des révolutionnaires français pour la Pologne. Il est hors de doute, en effet, que l’insurrection du 29 novembre empêcha le tzar Nicolas de prendre l’initiative d’un mouvement des puissances du Nord contre la révolution qui venait de triompher à Paris et à Bruxelles. Pour décider ses alliés de Prusse et d’Autriche, encore hésitants, la Russie procédait à une concentration militaire. Elle devait servir à écraser l’insurrection polonaise.

L’occasion était unique de faire triompher à la fois les principes du libéralisme et de la nationalité dans toute l’Europe. Louis-Philippe le pouvait sans péril pour la France, au contraire. La Belgique indépendante, la Pologne reconstituée, l’Italie libérée, l’Espagne dotée d’une constitution, les princes allemands forcés de la consentir à leurs sujets, l’Angleterre libérale attachée plus que jamais au principe de la non-intervention, c’était l’Europe entrant en sécurité dans la voie du progrès pacifique.

Mais, il eût fallu qu’en Pologne la révolution fût véritablement nationale. Or, il y avait dans ce pays, où les prêtres dominaient les esprits, trois éléments irréductibles. Les nobles et les habitants des villes étaient patriotes ; mais la république des premiers était une république aristocratique reposant sur le servage des paysans. Les seconds étaient libéraux, fortement travaillés par l’esprit démocratique. Pour les paysans, c’était une masse corvéable ; beaucoup d’entre eux n’étaient Polonais que nominalement et seul le lien religieux les rattachait à leurs maîtres et à leur nationalité. Il n’y avait que l’aristocratie qui fût en état de fournir des chefs militaires au mouvement. Livrée à ses propres forces, ainsi divisées, contre la puissante discipline russe, la Pologne devait succomber.

Louis Blanc reconnaît que la France ne pouvait intervenir directement en faveur de la Pologne, et M. Thureau-Dangin tire argument de cet aveu pour innocenter Louis-Philippe de son inertie et justifier la cruelle et égoïste politique qui profita de l’insurrection par laquelle fut empêchée une action des puissances du Nord contre nous. L’écrivain orléaniste avoue de son côté que la révolution polonaise a empêché cette action, lorsqu’il écrit que « M. de Metternich gémissait de son côté sur ce que « la déplorable révolution polonaise avait empêché que l’entente, si nécessaire entre les trois cours, eût pu s’établir dans un un sens vraiment utile. » Le passage guillemetté est extrait des Mémoires de Metternich.

Cette entente des trois cours et son but étaient si peu un mystère que Victor Hugo écrivait, au moment même où se préparait l’insurrection polonaise : « Au printemps il y aura une fonte de Russes. « Comment donc M. Thureau-Dangin peut-il sembler croire que l’agression méditée aurait eu pour cause non la révolution de juillet elle-même, mais l’attitude que prendrait le gouvernement issu de cette révolution ? Comment peut-il, parlant des déclarations de Laffitte sur la non-intervention que nous avons mentionnées plus haut, dire que ces « déclarations insuffisamment limitées… pouvaient inquiéter les puissances ? » N’avoue-t-il pas lui-même que Louis-Philippe faisait atténuer les discours de son ministre par des notes que sa diplomatie transmettait aux cours du Nord et où étaient affirmée ses sympathies conservatrices autant que ses sentiments pacifiques à outrance ? Il n’ignore pas, puisqu’il la mentionne, la dépêche de Metternich de novembre 1830 relative à la non-intervention et qui est suffisamment expressive : « Péril pour péril, dit le ministre autrichien, nous préférons la guerre à la révolution. »

La Russie empêtrée en Pologne, l’Autriche aux prises avec l’Italie, l’Angleterre forcément retirée de la Sainte-Alliance, la France n’avait plus devant elle que la Prusse, qui n’eût certainement pas remué un doigt si les libéraux et les républicains français avaient consenti à cesser de revendiquer la rive gauche du Rhin et d’alarmer ainsi en l’unifiant le patriotisme allemand suscité par le mouvement de 1813. C’était là notre point faible. Cette revendication obstinée de provinces allemandes de race, de mœurs, de langue et de sentiments, était aussi folle qu’injuste, attentatoire au principe des nationalités basé, depuis la proclamation des droits de l’homme, sur la volonté des peuples et non sur les limites territoriales de tel ou tel grand moment historique.

M. Thureau-Dangin connaît ce point faible et il joue de tous ses avantages en énumérant complaisamment les articles d’Armand Carrel dans le National et les exaltations du chauvinisme de Louis Blanc dans son Histoire de Dix ans. Certes, celui-ci se fait une étrange illusion lorsque, dix ans après, faisant écho aux sentiments de cette époque, il avance que « les provinces rhénanes qui, sans parler notre langue, voulaient garder nos lois », désirèrent nous appartenir, par orgueil. Adopter le Code français, mieux approprié à l’état économique et social du temps et du milieu que les coutumes confuses du moyen âge, dont les autres législations d’Allemagne ne s’étaient pas encore débarrassées, cela ne voulait pas dire adopter la souveraineté française. Des affirmations comme celle de Louis Blanc, qui étaient monnaie courante en 1830 et le furent jusqu’en 1870, attiraient aux publicistes français des répliques comme celle de la Gazette d’État, de Berlin, pour qui les « frontières naturelles de la France étaient les Vosges et les Ardennes ».

Il y a dans le ton belliqueux des libéraux et des républicains de 1830 la preuve que, selon l’expression de M. Thureau-Dangin, la France était « mal guérie des ivresses napoléoniennes », puisque les tenants de la liberté permettaient aux Français une « ambition sans limites » et que, ajoute Louis Blanc, « tout pouvoir digne de les gouverner allait évidemment par eux gouverner le monde ». Dépassant même en pensée l’effort de la Convention, l’auteur de l’Histoire de Dix ans s’écrie : « Les événements appelaient notre patronage à Constantinople et nous donnaient, avec l’empire des sultans raffermi, le moyen de sauver la Pologne. L’uniforme de nos soldats, brillant sur le sommet des Alpes, suffisait pour l’indépendance de l’Italie. Nous pouvions offrir aux Belges, pour prix d’une fraternelle union, la substitution du drapeau tricolore à l’odieux drapeau de la maison d’Orange, et nos marchés, non moins opulents que ceux des colonies hollandaises. En nous déclarant avec énergie pour dom Pedro, nous forcions les Anglais à contracter avec dom Miguel une alliance exécrable, et nous sapions à Lisbonne leur domination déshonorée. Nous emparer moralement de l’Espagne était facile, car nous n’avions pour cela qu’à pousser contre deux fonctions monarchiques, ardentes à s’entre-détruire, les réfugiés espagnols invoquant le magique souvenir des Cortès de 1820. »

Tandis que pour Louis Blanc « il suffisait que le drapeau tricolore fût déployé et vînt rappeler aux vieux soldats que la dernière amorce de Waterloo n’était pas encore brûlée », le National demandait la « revision immédiate » des traités de 1815, et déclarait que « la patrie n’est pas heureuse quand elle n’est pas suffisamment glorieuse. » La Tribune, de son côté, dans son numéro du 3 décembre, exige que l’on fortifie Paris. Dans le numéro de l’avant-veille, elle a pressé le ministère de mettre « une armée formidable entre les frontières et Paris ». En novembre, elle s’est vantée d’avoir osé « ressusciter, avec le mot patriote, les idées patriotiques ». Elle a exprimé ce regret : « L’élan prodigieux du peuple n’a pu, au bout de trois mois, nous procurer une armée ». « Nous voulons bien, dit-elle, ne pas qualifier encore le parti qui nous est opposé ; ceux qui appellent démagogues les amis de la dignité nationale pourraient donner à penser qu’ils appellent amis de l’ordre les amis de l’invasion. »

Contraindre la Prusse à reprendre son rang dans la Sainte-Alliance, y jeter l’Angleterre malgré son gouvernement libéral, voilà l’admirable politique que, par l’intervention en Portugal et la conquête du Rhin, les chefs de la démocratie conseillaient ouvertement. On ne pouvait mieux seconder la politique rétrograde de Louis-Philippe, ni la mieux identifier avec l’intérêt de la France.

Il faut insister sur cette attitude de la presse républicaine de 1830, qu’elle gardera pendant tout le régime de Louis-Philippe. Elle nous montre comment, sous l’impression des guerres napoléoniennes, le sentiment du droit des nationalités s’était fondu avec le sentiment de la liberté, puis avait disparu dans le haïssable sentiment de ce que la France devait à sa gloire. C’est là l’origine d’une tradition qui ne se conservera que trop bien dans le radicalisme français. C’est cette tradition qui frappera de paralysie partielle le parti républicain en 1898 lorsque le parti clérical s’affublera du masque patriotique, c’est elle qui fournira au nationalisme dirigé par les conservateurs son contingent de républicains abusés et dévoyés.

Les gouvernements de la Sainte-Alliance tenaient la France pour responsable de l’agitation qui s’était ainsi étendue à toute l’Europe. À défaut de tout autre encouragement, il est certain que son exemple eût suffi à les y entraîner. « Dès le premier jour, note M. Thureau-Dangin, M. de Metternich avait pressenti que la révolution éclatée en France aurait son contre-coup en Italie, et ses regards s’étaient tournés avec anxiété de ce côté. » Entre la politique que M. Thureau-Dangin approuve sans réserves, et celle qu’il reproche à Armand Carrel, à Lafayette et à Louis Blanc d’avoir préconisée, entre la paix à tout prix et la guerre au monde entier, entre la complicité avec l’absolutisme aux répressions féroces et l’intervention armée dans les affaires de tous les peuples, il y avait une troisième solution, vers laquelle penchait le cœur des libéraux, Laffitte en tête. Mais celui-ci avait le cœur aussi faible que l’esprit léger. Il n’était pas de force à tenir tête au rusé et tenace Louis-Philippe, et celui-ci se servit des velléités de son ministre pour se faire un mérite auprès des cours de les avoir contrecarrées et rentrer ainsi en grâce auprès d’elles.

La renonciation de la France à toute prétention sur la Belgique et à toute ingérence au Portugal suffisait à lui assurer la neutralité bienveillante de l’Angleterre ; la proclamation très nette du droit des nationalités rassurait la Prusse sur notre prétendue revendication de la rive gauche du Rhin et permettait au libéralisme allemand de prendre son mot d’ordre à Paris sans revêtir même les apparences d’une défection au sentiment patriotique ; une attitude défensive résolue et proclamant bien haut le dessein de ne pas plus laisser un soldat français mettre le pieds hors de nos frontières qu’à y laisser pénétrer un soldat étranger, eût donné une force immense aux insurrections nationales et libérales, tout en étant tout prétexte à l’absolutisme pour nouer une coalition européenne contre nous. De plus cette attitude l’eût paralysé dans la lutte contre les peuples en révolution. L’imprudence des républicains, et surtout le conservatisme de Louis-Philippe, ne permirent pas à la France de jouer ce grand rôle d’initiative par l’exemple, après avoir tenté vainement de le jouer par les armes. La réaction triompha partout, en Europe comme en France, et il devait appartenir au socialisme de reprendre la grande mission abandonnée par le parti républicain sous l’influence funeste de la gloire napoléonienne.

Ballotté par les événements, rendu impopulaire par la répression des émeutes, sans appui sérieux dans les Chambres, amusé et abusé par les caresses de Louis-Philippe, Laffitte n’avait plus que les apparences d’un pouvoir dont il n’avait rien su faire. Le roi avait pris enfin la résolution de le remplacer par Casimir Perier, et celui-ci, estimant le moment venu, avait accepté. « Je ne puis plus garder M. Laffitte, disait le roi à Dupin aîné, qui le rapporte dans ses Mémoires. Il ménage le parti qui cause tous mes embarras et auquel il est bien temps de résister. D’ailleurs, on me dit que le Trésor est à sec. » Précisément Casimir Perier venait de décider le baron Louis à accepter le portefeuille des finances, et cette acceptation avait même fait cesser les hésitations du chef de la résistance.

Les affaires personnelles de Laffitte étaient en aussi mauvais état que celles de la France, et cela augmentait son discrédit politique. Ceux-là mêmes au profit des intérêts politiques desquels il avait négligé les siens propres, accusaient l’imprudent financier. Dans un monde où l’argent était tout, la pire déchéance était d’en perdre dans une profession qui est d’en gagner. La mise en liquidation de sa maison de banque lui porta le dernier coup.

C’était le moment où l’Autriche venait d’annoncer au cabinet du Palais-Royal sa décision d’intervenir à Modène et dans les légations, et d’y anéantir les pouvoirs révolutionnaires qui s’étaient constitués. À cette note, le conseil avait répondu que l’entrée des troupes autrichiennes dans les États romains serait considéré comme une violation du principe de non-intervention que la France ne pourrait tolérer. Se croyant soutenu, ses collègues du ministère ayant été unanimement de son avis pour la rédaction de la note adressée à l’Autriche, Laffitte fut stupéfait en lisant le 8 mars dans le National la réponse du cabinet de Vienne, que le maréchal Sébastiani, son ministre des Affaires étrangères, instrument passif de la politique de Louis-Philippe, avait reçue le 4. Cette réponse, transmise par notre ambassadeur, le maréchal Maison, était hautaine et agressive. Thiers, qui était, on le sait, sous-secrétaire d’État à l’intérieur, fit comrprendre à Laffitte qu’un président du conseil qu’on jouait ainsi n’avait plus qu’à se retirer. Sébastiani, interrogé par celui-ci sur le silence qu’il avait gardé à son égard sur la dépêche de Vienne, ne lui donna, selon sa consigne et selon son caractère, que des explications embarrassées. Le roi, qu’il alla voir incontinent, le calma par d’amicales paroles, se garda bien de laisser percer la résolution arrêtée ; et, dit M. Thureau-Dangin, « le ministre le quitta plus rempli que jamais d’espérance, plus sûr d’avoir l’avenir à lui ».

Il allait donc falloir pousser dehors par les épaules l’inclairvoyant ministre. C’était le seul moyen d’apaiser Metternich et de lui permettre l’invasion des légations. Le 13 mars, le coup fut fait et Casimir Perier nommé président du conseil.