Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P2-01

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2. LA RÉSISTANCE.



DEUXIÈME PARTIE
LA RÉSISTANCE
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CHAPITRE PREMIER


LA POLITIQUE DE CASIMIR PERIER


L’homme de la résistance. — Il fallait un verrou pour fermer la porte au nez du peuple. — Le procès des 19. — Les élections : la nouvelle Chambre et son président. — Le discours du trône refait par les saint-simoniens. — Obsèques de l’ancien évêque Grégoire. — Les décorés de juillet refusent le serment au roi. — Agitation républicaine. — L’hérédité de la pairie est abolie ; les saint-simoniens demandent qu’on abolisse toute hérédité.


Au banquier Laffitte, qui s’est ruiné pour assurer à la bourgeoisie le profit exclusif d’une révolution faite par le peuple, succède le banquier Casimir Perier, résolu à ne servir que la haute bourgeoisie et à mater la boutique en même temps que le peuple. Il ne donnera pas sa fortune à cette entreprise, mais il y laissera la vie.

Ce n’est pas un parvenu, comme l’autre, qui, s’étant élevé d’échelon en échelon jusqu’à la plus haute fortune, admettait que chacun pût en faire autant, avait la notion du mouvement et du développement continu. Casimir Perier représentait une dynastie d’industriels en possession de la richesse avant la Révolution, et à qui la Révolution avait donné le pouvoir politique. Il représentait la classe pourvue, et pensait que la Révolution n’avait pas eu d’autre but que de substituer la classe des chefs industriels à la classe des chefs militaires et religieux dans le gouvernement des masses.

Tout cela d’instinct, car son esprit ne s’embarrassait pas de théories. Il n’était certainement pas plus intelligent que le ministre auquel il succédait, et à plus forte raison que les Thiers, les Guizot, les Broglie. Mais il avait la passion furieuse de l’ordre par l’autorité, une passion qui tenait sans cesse ses nerfs en mouvement. Il n’était pas parvenu au commandement, il était né de gens qui exerçaient le commandement et le lui avaient transmis. Il ne pouvait gouverner l’État autrement qu’il gouvernait sa maison de banque, en maître indiscuté. Il apporta ses habitudes dans la politique, tolérant avec peine des égaux qui ne fussent pas nés dans le commandement, s’imposant à eux par son caractère impérieux, s’exaspérant de la moindre résistance jusqu’à la convulsion, jusqu’à la rage.

« Les bras fourrés des doctrinaires, dit Sainte-Beuve, ne sont guère solides quand il s’agit de résister à une attaque de fait. » Il fallait un « verrou » pour fixer la porte ébranlée de l’ordre bourgeois. « La force physique des maniaques est plus grande, comme on sait, que celle des gens sensés et prudents. On mit la main par bonheur sur un maniaque énergique ; on le poussa, il fit son office. »

Cette « figure sombre », dit Henri Heine, se plaça hardiment « entre les peuples et le soleil de juillet ». Il accepta d’être « l’Atlas qui porte sur ses épaules la Bourse et tout l’échafaudage des puissances européennes. » Pour Victor Hugo, c’est « un homme qui engourdira la plaie, mais ne la fermera pas ; un palliatif, non la guérison ; un ministère au laudanum ». Le poète se trompait. La plaie ne fut pas fermée, certes, mais ce n’est pas le laudanum qu’il employa. Il tailla en pleine chair, à coups furieux de bistouri, assurant ainsi à sa classe dix-huit ans de règne, sinon de tranquillité.

Il n’avait pas voulu la révolution. À ceux qui le pressaient d’y adhérer alors que la bataille était encore indécise, il répondait, songeant aux offres de ministère que lui avait faites Charles X : « Vous me faites perdre une position superbe. » Dès qu’il se fut résigné au fait accompli, il nia la révolution, s’employa à l’anéantir, tendit ses forces vers cet unique but : « Le malheur du temps, disait-il à Barrot, qui le rapporte dans ses Mémoires, est qu’il y a beaucoup d’hommes qui, comme vous, monsieur Odilon Barrot, s’imaginent qu’il y a eu une révolution en France. Non, monsieur, il n’y a pas eu une révolution en France. Non, monsieur, il n’y a pas eu de révolution ; il n’y a eu qu’un simple changement dans la personne du chef de l’État. »

Ses violences, redoutées de tous, s’exerçaient indifféremment sur ses amis et sur ses adversaires, en des crises où s’épuisaient ses forces. Président de la Chambre, il disait insolemment à ses questeurs qui, pour justifier une mesure d’ordre prise par eux, alléguaient qu’ils avaient la police de la Chambre : « Dites la police des corridors. »

On attribue à Royer-Collard ce mot, qui peint bien le désir ardent de réaction dont les doctrinaires étaient alors animés : « Un Casimir Perier eut un grand bonheur ; il vint au moment où ses défauts les plus saillants se transformaient en précieuses qualités : il était ignorant et brutal ; ces deux vertus ont sauvé la France. » La France de Royer-Collard tenait sinon sur un canapé, du moins dans quelques salons.

« Plus soucieux d’assurer la paix de la rue, la sécurité du commerce, le fonctionnement régulier de la machine administrative, que de restaurer dans les âmes l’ordre moral si gravement troublé, » nous dit M. Thureau-Dangin, il répondait mieux ainsi « au premier besoin du moment » et servait comme elle l’entendait

Ce n’est pas une Chambre, c’est un chenil.
(D’après une gravure de la Bibliothèque nationale.)


une bourgeoisie plus occupée d’intérêts que de principes, plus accessible à la peur qu’à la foi. » Ce trait dit tout sur la valeur morale de l’homme et de la classe qu’il représentait au pouvoir.

Évidemment, il avait l’honnêteté du doit et de l’avoir. Né riche, doué d’une grande activité qu’il n’avait pas exclusivement tournée vers les choses de la politique, secondé par tous ses proches dans de communes entreprises de banque et d’industrie, mines d’Anzin, fonderies de Chaillot, raffineries, tissages, etc. il n’avait pas eu besoin du pouvoir pour faire sa fortune par les moyens alors ouvertement reprochés à Thiers.

Mais, si elle prit sa santé et sa vie, qu’il eut d’ailleurs dépensées avec la même fougue dans les luttes de la banque et du négoce, la politique ne desservit pas ses intérêts : on put, sans le calomnier, mettre au nombre des motifs qui le portèrent à s’opposer à l’annexion de la Belgique, la crainte de la concurrence que les charbonnages de ce pays feraient aux mines d’Anzin.

De telles attaques, lancées par la presse républicaine, qui poussait imprudemment à l’annexion, le mettaient dans un état d’exaspération qu’il était incapable de maîtriser, même à la tribune. Les écarts où le poussait un tel caractère, tout entier dominé par les impulsions du tempérament, lui faisaient souvent commettre des maladresses et des injustices, dans lesquelles ses amis hésitaient à le suivre : « Je me moque bien de mes amis quand j’ai raison, s’écriait-il alors ; c’est quand j’ai tort qu’ils doivent me soutenir. » La politique est encore aujourd’hui dominée par de tels principes, et les partis ont leur raison d’État qui passe avant la raison et la justice. Il appartient au socialisme d’y introduire d’autres mœurs, en donnant au peuple une éducation civique et morale qui fasse cesser toute contradiction entre les règles de la vie privée et celles de la vie publique.

Loyal, Casimir Perier l’était à la manière de quiconque a la force pour soi, en est orgueilleux et peut dédaigner la ruse et le mensonge, ces armes du faible. Il lui était facile, d’ailleurs, de conserver sa réputation de loyauté, sa situation et son caractère le tenant très au-dessus des agents d’exécution, qui prenaient la responsabilité en même temps que la charge des besognes avilissantes et se payaient de leurs mains. Tel ce Gisquet, un des commis de sa banque, devenu raffineur et homme de Bourse, qui entreprit pour son propre compte une opération de fourniture de fusils anglais au gouvernement français. Ces fusils avaient été payés fort cher et étaient absolument défectueux. Les hommes d’affaires qui avaient soumissionné cette fourniture et avaient été évincés firent tapage. Armand Marrast s’empara de l’affaire dans la Tribune du 9 juillet. Poursuivi, il fut condamné, la preuve de la diffamation contre les particuliers n’étant pas admise devant les tribunaux. Cependant, Gisquet avait reçu à l’origine un mandat du gouvernement pour cet achat de fusils. Mais il s’était transformé de mandataire en fournisseur, et sa « commission » était devenu un « honnête bénéfice ». Trois mois après ce scandale, le 14 octobre 1831, il était nommé préfet de police.

Casimir Perier aima-t-il la cause qu’il servait, ou seulement le pouvoir ? C’est un mystère de conscience que nul, et parfois l’intéressé lui-même, ne peut approfondir. Mais dire qu’un homme est l’homme d’une classe, en fût-il un des représentants les plus intéressés, c’est lui reconnaître en somme un caractère de grandeur qu’on doit refuser à l’égoïste pur et simple, confiné dans la gestion de ses intérêts propres. Or, il est certain que Casimir Perier fit à sa classe, à son parti, le sacrifice de son repos, et même de sa vie. Et il le fit délibérément, car les inquiétudes que lui donnait sa santé balancèrent quelque temps son amour du pouvoir. « Avant un an, vous le verrez, j’aurai succombé, » disait-il au général de Ségur le matin du 13 mars. Il ne se trompait que de quelques semaines.

Pouvait-il confondre le dévouement à sa classe, à son parti, avec l’amour de son pays ? Oui, certainement. Il avait toujours combattu le parti légitimiste et clérical, et ses folles tentatives de retour au passé. D’autre part, le « mouvement » se composait de libéraux incapables de contenir les forces révolutionnaires qu’ils avaient déchaînées. Et ces forces révolutionnaires, assez puissantes pour agiter le pays, étaient incapables, par la pensée autant que par le nombre, de le gouverner.

Comment, à défaut des motifs profonds que nous lui connaissons, Casimir Perier eût-il eu foi dans la démocratie lorsque les démocrates les plus illustres, Lafayette et Béranger, considéraient encore Louis-Philippe comme la meilleure des Républiques ! Il faut ajouter qu’en dépit d’Armand Carrel et sous l’impulsion du petit groupe babouviste, les républicains ne se réclamaient pas seulement de 93 : ils mêlaient les réformes sociales à leurs aspirations de terrorisme.

Ce qui rendait Carrel soucieux et hostile devait à plus forte raison avoir toute la haine de Casimir Perier. Comment, enfin, eût-il traité en hommes libres dans l’État les hommes asservis qui peinaient dans ses mines et ses manufactures !

Sauf le baron Louis et l’amiral de Rigny, nommés aux Finances et à la Marine, le ministère Casimir Perier se composa des mêmes hommes que celui de Laffitte. Sébastiani conservait les Affaires étrangères, et Soult la Guerre ; Barthe passait de l’Instruction publique à la Justice, d’Argout de la Marine au Commerce, et Montalivet, cédant l’Intérieur à Casimir Perier, prenait l’Instruction publique. C’étaient les mêmes ministres, mais c’était un tout autre ministère. Le fait sera fréquent, dans notre histoire parlementaire, de ministres changeant de direction en même temps que de directeur. Ceux du 13 mars avaient fait du mouvement, ou plutôt de l’inertie, avec Laffitte, en trahissant à la fois Laffitte et le mouvement de tout leur pouvoir. Ils firent de la résistance, et cette fois de tout leur cœur, avec Casimir Perier.

Le programme du nouveau ministère, lu à la Chambre le 18 mars, peut se résumer ainsi : guerre à la démocratie et à tout effort vers la liberté ; paix avec l’Europe monarchique, alliance avec l’absolutisme pour réprimer toute agitation libérale. La révolution de Juillet n’existe pas, elle est non avenue ; on ne peut donc se fonder sur elle pour justifier la marche en avant. La monarchie continue, et ce n’est pas des barricades que la branche cadette des Bourbons tient la couronne, mais de l’abdication du chef de la branche ainée. M. Thureau-Dangin est forcé d’avouer que Casimir Perier soutint cette thèse aux « dépens de la logique ». Cet aveu lui coûte d’autant moins qu’à présent la branche cadette est, par la disparition de la branche aînée, en possession théorique de son droit à la couronne, heureusement illusoire. Mais il s’agissait bien de logique, pour Casimir Perier. Il était question avant tout d’en finir avec la révolution, de faire oublier au peuple qu’il venait de renverser un trône.

Nous avons parlé des poursuites ordonnées par le ministère Laffitte contre les jeunes gens accusés d’avoir excité la garde nationale à l’émeute lors du procès des ministres de Charles X. Cette affaire vint devant le jury de la Seine dans les premiers jours d’avril. Les accusés, au nombre de dix-neuf, appartenaient presque tous à la société des Amis du Peuple, dont les réunions avaient été dissoutes, nous savons comment, mais qui continuait d’exister et de faire une ardente propagande républicaine dans les départements.

Les principaux accusés étaient Cavaignac, Guinard et Trélat, tous trois jeunes, ardents, fortement convaincus. Leurs avocats appartenaient également à l’opinion républicaine : Dupont (de Bussac), doctrinaire, radical, d’une éloquence vigoureuse et mordante ; Marie, grave et pénétrant ; Michel (de Bourges), dont ce procès marque le début d’une carrière retentissante, qui fait succéder à des emportements passionnés une dialectique serrée et pressante, et tient ainsi son auditoire par toutes les fibres. Cet auditoire est d’ailleurs acquis aux accusés, à leur cause. Il les soutient de ses applaudissements à leurs moindres répliques.

Ce n’est pas un procès qui se juge, c’est une manifestation républicaine, c’est une séance de la société des Amis du Peuple qui se déroule dans le prétoire. Ce ne sont pas des accusés qui se défendent, mais des orateurs qui développent leur thèse devant l’attention bienveillante du jury. Les juges eux-mêmes, s’ils ne vont pas jusqu’à l’approbation, marquent du moins leur respect pour une doctrine qui peut être celle du gouvernement de demain. Sait-on jamais ce qui sortira des barricades ?

Et puis, ces accusés ne sont pas les premiers venus. Ils sont de la même classe sociale que les juges. Le président leur dit avec émotion qu’ils ne sont « pas nés pour l’humiliation de ces bancs ». Il s’excuse presque de les y faire asseoir. Quoique jeune, Trélat est déjà couvert de la double auréole du savoir et de la bonté. Qui donc le contredirait lorsqu’il dit la misère du peuple ? Ne sait-on pas qu’il en parle autrement qu’en théoricien ! Il l’a vue de près, il consacre tous ses efforts à la soulager. Et quand il dénonce l’impuissance des secours individuels en face de l’immense détresse ouvrière, et la faillite des promesses faites aux ouvriers pour les engager à poser le fusil et à reprendre l’outil, qui donc pourrait le démentir ? « Nous voulons, dit-il aux jurés, la plus longue existence et la plus heureuse pour le plus grand nombre possible d’hommes. » Et posant la question sociale il ajoute : « Savez-vous qu’au temps actuel une portion de la société n’est en lutte avec l’autre que parce qu’elle a faim ? »

Cavaignac, l’esprit sans cesse tendu, le corps raidi dans une attitude d’inflexibilité, vit des souvenirs de la Convention et dans le culte de son père le conventionnel. Il se défend dédaigneusement d’avoir voulu renverser le gouvernement par la force. On n’attaque pas un gouvernement qui est en train de se suicider. « Nous ne conspirons pas, dit-il, nous nous tenons prêts… Nous avons fait notre devoir envers la France, et elle nous trouvera toutes les fois qu’elle aura besoin de nous. »

Les témoins cités par la défense achevèrent d’intimider le ministère public et de méduser les juges. Lorsque Lafayette parut à la barre, l’auditoire tout entier se leva devant le vieux républicain qui venait se porter caution pour ses amis et prononcer leur éloge. Ce fut une débâcle pour l’accusation. Le président lui-même passait à l’ennemi, cachait à peine son désir de l’acquittement sous cette exhortation aux jurés : « Comme juges, si vous apercevez des coupables, vous sévirez ; mais si vous ne remarquez dans la cause que l’inexpérience et un enthousiasme irréfléchi, comme pères, vous saurez absoudre. »

Les dix-neuf accusés furent acquittés, aux acclamations de l’auditoire, qui fit à Trélat et à ses amis une escorte triomphale à travers les rues de Paris. De nombreux lampions parurent aux fenêtres. Le lendemain, on put croire que Paris soulevé allait relever les barricades et proclamer la République. Mais le peuple trouva en face de lui la garde nationale. Casimir Perier la renforça d’infanterie et de cavalerie. Les manifestants se dispersèrent après avoir évalué les forces de la bourgeoisie et leur propre faiblesse.

Le 5 juillet eurent lieu les élections, la Chambre ayant été dissoute le 31 mai. Casimir Perier, en ministre à poigne qu’il était, traça en ces termes à ses fonctionnaires leur devoir électoral : « Je vous dirai sans détour l’intention du gouvernement : il ne sera pas neutre dans les élections ; il ne veut pas que l’administration le soit plus que lui. » Les électeurs censitaires n’avaient aucune raison pour résister à une pression ainsi organisée. La majorité fut donc ministérielle.

Mais la minorité, d’ailleurs mêlée, avait à sa tête des hommes remuants : l’opposition modérée se groupait autour d’Odilon Barrot, et les libéraux proprement dits autour de Mauguin, du général Lamarque et d’Arago. La première bataille se livra sur la présidence de l’assemblée. L’opposition présentait Laffitte. Ce choix était habile. Son concurrent ministériel, Girod (de l’Ain), ne l’emporta que d’une voix. Casimir Perier, qui avait posé la question de confiance sur la nomination de son candidat, alla aussitôt porter sa démission au roi. La majorité s’accrocha aux basques de l’irascible ministre, qui consentit à rester.

Qu’était donc ce Girod, dont le maigre succès avait failli causer une crise ministérielle ? Par une sorte de bravade, Casimir Perier l’avait tiré de l’obscurité pour l’opposer à Laffitte, dont la popularité était grande, même parmi les députés ministériels. Était-ce donc uniquement pour éprouver son pouvoir sur la Chambre nouvelle que le ministre s’était arrêté à un tel choix ? Non, Casimir Perier connaissait son homme : il voulait à la tête de la Chambre un bon instrument ; il l’avait trouvé.

Henri Heine, parlant de ce président imposé par le ministre, dit qu’il était « le dévouement même », et note qu’il eut « l’art de bien servir les intérêts du roi par l’abréviation ou la prolongation des séances ». Le portrait qu’en trace le critique n’est pas flatté, mais combien expressif au physique et au moral : « C’est un homme ramassé, qui a l’air d’un Brunswickois vendant des têtes de pipes dans les foires, ou bien encore d’un ami de la maison qui apporte des croquignolles aux enfants et caresse les chiens. »

Louis-Philippe avait lu le discours de la couronne, le 23 juillet, devant les Chambres assemblées. Les débats de l’adresse s’engagèrent à la Chambre et l’opposition y déploya toutes ses ressources, accumulant les amendements. Ce qu’était le discours, le caractère de Casimir Perier qui l’avait rédigé peut en donner une idée. Le pouvoir trouve que tout est pour le mieux. S’il y a du chômage, la faute en est à ceux qui agitent le pays. Les armements sont lourds, mais une politique pacifique pourra permettre une jour de les réduire.

Ce discours fut refait dans le Globe. Supposant un monarque éclairé par la pensée de Saint-Simon, le rédacteur fait parler le roi ainsi : « Mes relations avec les souverains étrangers vont changer de caractère ; je vais réclamer d’eux que toutes les formes mystérieuses des chancelleries soient abandonnées… L’Angleterre et la France continueront à exercer sur tous les peuples une surveillance émancipatrice, et à les pousser tous dans la voie pacifique. »

Le rédacteur saint-simonien, sous le couvert de ce discours supposé, trace le plan d’un accord entre l’Angleterre, la Prusse et la France pour interposer cette « irrésistible influence là où il y a des glaives tirés, là où d’autres glaives s’aiguisent ». À la « voix pacifique mais ferme » de cette coalition libérale, « l’Italie respirera, l’héroïque Pologne recueillera le fruit de sa sublime résistance ; l’Europe sera en paix, et le tsar épanchera le flot de ses soldats vers l’Orient qu’il brûle de conquérir et que nous lui donnons mission de civiliser. » On sait comment l’autocrate russe s’est acquitté, depuis, de la « mission » que lui confiaient imprudemment les disciples de Saint-Simon, et la Chine n’est pas près d’oublier les atroces noyades de Blago-vetchenk, non plus que le monde comment il s’est fait battre sur terre et sur mer par un peuple d’ « idolâtres » subitement surgi en pleine civilisation.

Le Globe poursuit sa fiction d’un roi converti au saint-simonisme. « Le but de la législation, lui fait-il dire, ne doit pas être de punir un coupable ou de venger la société, mais d’améliorer, par une initiation quelquefois rigoureuse, un malheureux que la société a laissé sans éducation, sans guide, sans patronage. Mon ministre de la Justice vous proposera l’abolition de la peine de mort, de la marque, de l’exposition, des bagnes et de la contrainte par corps. »

Le roi est censé proposer ensuite, comme remède à la crise économique, une « organisation industrielle au sein de laquelle les efforts isolés et rivaux aujourd’hui seront reliés et combinés de manière à maintenir toujours l’équilibre entre la production et la consommation, c’est-à-dire entre les forces créatrices du travail et les besoins des travailleurs ».

En attendant que soit élaboré le plan d’une « vaste institution de crédit », le ministre du commerce « présentera un projet de loi relatif à la réforme du Code hypothécaire et à la mobilisation du sol, qui aura pour effet de faire disparaître le caractère féodal dont les lois qui régissent la propriété sont encore empreintes ». Ce programme économique est aussi vague que général. Il annonce bien que les ministres « proposeront des mesures propres à améliorer le sort du travailleur emprunteur relativement au prêteur, celui du locataire et du fermier relativement au propriétaire » ; il promet bien un projet « qui sera de nature à produire une baisse de l’intérêt en matière de crédit public et de crédit privé ». Mais, pour le public non initié à la doctrine, un tel langage ne dit rien. Le saint-simonisme, nous le verrons plus loin, ne pouvait dire davantage sans s’écarter de ses principes économiques qui reposaient sur la substitution de la propriété industrielle mobilière à la propriété agraire et féodale, et sur l’organisation hiérarchique, par les chefs d’industrie, du monde du travail.

Il est juste d’ajouter que seul le mérite donnait accès aux divers degrés de cette hiérarchie industrielle. Le « message » saint-simonien ne l’oubliait pas, et il l’affirmait en ces termes :

« Les privilèges héréditaires, monuments des temps d’esclavage, doivent disparaître. Mes ministres vous proposeront l’abolition de l’hérédité de la pairie, qui préparera les esprits à la suppression graduelle de toutes transmissions héréditaires des avantages sociaux. » La question de la suppression de l’héritage est ainsi très adroitement introduite. Si la puissance politique ne doit pas être transmise héréditairement, de quel droit la puissance économique, la propriété qui en est le fondement, le serait-elle ?

Puis, précisant, le roi saint-simonien qui ne craint pas d’augmenter le budget, car il est « persuadé que le gouvernement le plus économe n’est pas celui qui dépense le moins, mais celui qui dépense le mieux », projette de se procurer des ressources nouvelles « par un impôt progressif sur les successions et par la suppression de l’hérédité en ligne collatérale ». Des quatre-vingts millions ainsi recueillis annuellement par l’État, le « discours de la couronne » propose d’en consacrer quarante « à fonder par toute la France de vastes écoles » pour les enfants de « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », celle « qui joue le rôle le plus important dans la création de la richesse sociale » et qui « doit être retirée de l’état d’abaissement où elle est plongée » : dans ces écoles, ils « recevront une éducation morale, scientifique et industrielle, conforme à leurs degrés divers de capacité. Une autre somme de quarante millions sera consacrée à doter des banques qui leur fourniront des capitaux au sortir de ces écoles ».

Ce discours dont n’approchent point encore les discours-programmes ministériels d’aujourd’hui, déclarait bien prématurément — mais n’est-ce pas le privilège et le devoir des novateurs ! — que la France voulait « le travail », et ne voulait « plus d’immobilité, de privilèges héréditaires », ni « d’oisifs » et qu’elle avait « soif de développement industriel et scientifique », et « soif d’association ». C’était appeler « l’ère nouvelle » en l’annonçant, en l’installant dans les esprits.

Le rédacteur terminait en plaçant son œuvre sous la protection de Dieu. « Car disait-il, nous n’aurons tous qu’une seule volonté, une seule pensée, un seul but ; nous aurons alors une religion, Dieu sera avec nous. » Nous verrons plus loin jusqu’où le sentiment religieux, exaspéré par le mysticisme d’Enfantin, entraîna les saint-simoniens, comment il compromit leur œuvre sociale et finalement la ruina.

Tandis que le véritable discours de la couronne se contentait d’admirer la patience des ouvriers victimes de la crise, tandis que les républicains rendaient le pouvoir responsable de cette crise et tentaient d’agiter les faubourgs, un appel aux ouvriers en chômage était lancé par affiches placardées dans les divers quartiers de Paris, sous un titre qui devait être célèbre dix-sept ans plus tard : « Exploitation de l’atelier national. » Les auteurs de ce placard, A. Crebassol et J. Rosier, invitaient en ces termes les ouvriers à se faire inscrire, 37, rue Poissonnière :

« On parle beaucoup des besoins du peuple, de sa misère, et rien d’utile n’a été fait pour le soulager. Voici l’heure d’y songer : que les heureux du siècle nous secondent ! Et vous, ouvriers, que le besoin assiège, venez à nous ; ce n’est point une aumône, c’est du travail qui vous attend. Cent métiers de différents genres seront ouverts à votre activité ; nous ne vous demandons que la preuve d’une vie irréprochable. »

Par quel moyen les signataires de cette affiche entendaient-ils tenir la promesse téméraire par laquelle ils appelaient les sans-travail, dont deux mille cinq cents se firent inscrire en trois jours ? Par une souscription publique sollicitée en ces termes dans un « premier bulletin » qui fut envoyé à domicile aux banquiers, agents de change, notaires, hauts fonctionnaires, capitalistes de Paris :

« Riches de toute la France, hauts fonctionnaires si généreusement rétribués… refuserez-vous une parcelle de votre superflu, quand peut-être il y va du repos de la France, de notre existence à tous ?… Ne voulant demander un peu de superflu qu’aux hommes en position de le donner, nous dresserons une statistique des diverses administrations, dont nos bulletins feront successivement connaître le nombre d’employés, ainsi que les appointemens de chacun d’eux. Déjà, parmi ces employés des diverses administrations, beaucoup se sont empressés de nous envoyer leurs souscriptions ; leurs noms seront signalés à la reconnaissance nationale, ainsi que le nom de tous les hommes qui se seront ralliés à nous. À cet effet, chacun de nos bulletins contiendra la liste des souscripteurs inscrits depuis la publication du précédent bulletin, et en regard les noms des hommes qui nous auront répondu par un refus formel… On parle beaucoup des sacrifices à faire pour le peuple ; le peuple ici reconnaîtra ses vrais amis. »

Ce document fut imputé aux saint-simoniens par quelques journaux. Michel Chevalier protesta au nom « du collège de la religion saint-simonienne » et sa protestation fut d’autant plus indignée, quoique très modérée de ton, que précisément le Globe, dans son numéro du 19 juillet, s’était écrié, parlant de l’entreprise de Crébassol et Rozier : « Pourquoi dresser des listes de proscription ?… Et du reste, quels sont les titres à la confiance publique de ces directeurs improvisés ? »

Vue d’une baraque. — Prise du pont de la Révolution.
(D’après un document de la Bibliothèque nationale.)


Un examen sommaire du « bulletin » adressé aux « riches de toute la France », le rend suspect à plus d’un titre. Puisque ces « directeurs improvisés » ont déjà reçu des adhésions, que ne les publient-ils dans leur premier bulletin ? Ils sont profondément inconnus des ouvriers, des républicains, des saint-simoniens dont on les prétend des « néophytes ». Les menaces qu’ils adressent aux riches ont une forte odeur de chantage. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre et cette entreprise, qui eût dû relever de la police correctionnelle, tomba dans l’indifférence générale après avoir ajouté une déception aux misères des ouvriers sans travail.

L’opposition avait donné de toutes ses forces dans la discussion de l’adresse, et sa critique porta surtout sur la question étrangère. Elle avait là un terrain très vaste, où elle se mouvait d’autant plus à l’aise qu’elle échappait à toute responsabilité. Elle put reprocher au pouvoir de n’avoir pas annexé la Belgique à la France, de n’être pas intervenu en faveur de la Pologne, de s’être associé aux puissances pour protéger le pape contre les patriotes italiens, et, pour prix de tant de sacrifices, de n’avoir recueilli que l’hostilité de l’Angleterre et le mépris du tsar, dont l’ambassadeur s’était abstenu d’assister à la lecture du discours de la couronne.

Thiers, Guizot, Sébastiani, et deux nouveaux venus : Duvergier de Hauranne et de Rémusat, secondèrent Casimir Perier de toute leur énergie. Finalement l’adresse fut votée par 282 voix contre 73. Le ministère avait sa majorité. Casimir Perier. pouvait dès lors organiser la résistance en toute sécurité. Jusque-là, il avait eu des alternatives d’énergie et de laisser aller vis-à-vis des mouvements populaires, sans cependant se départir de sa rigueur, lorsque les intérêts de la bourgeoisie et de son roi étaient en jeu. Dorénavant, il allait faire de la réaction ouvertement, et sans discontinuité.

Lors des obsèques de l’ancien évêque constitutionnel Grégoire, à l’occasion desquelles on put croire un moment que l’intolérance cléricale allait susciter un mouvement analogue à celui qui, trois mois auparavant, avait amené le pillage de l’archevêché, le ministre laissa faire. Il n’y avait d’ailleurs aucun danger, mais tout profit pour le gouvernement, à tolérer une manifestation contre l’incorrigible archevêque. Casimir Perier avait pris des mesures pour que cette manifestation fût exclusivement dirigée contre les sentiments légitimistes de monseigneur de Quelen.

Grégoire, fort assagi par son passage au Sénat impérial, n’en était plus à considérer les rois comme étant dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique. Il avait adhéré à la monarchie de juillet, tout en demandant, dans une brochure publiée en 1830, que le roi populaire sût se contenter d’une liste civile modeste, dont la Chambre fixerait le montant chaque année. Demeuré fort attaché à la religion qu’il avait tenté naguère d’accorder avec la société civile issue de la Révolution, Grégoire avait demandé et reçu les derniers sacrements, et le lendemain de sa mort, survenue le 28 mai, son corps avait été porté dans l’église de l’Abbaye-aux-Bois.

Sur l’ordre de l’archevêque, le clergé de la paroisse se retira. Grande émotion dans Paris. Les jeunes gens des écoles veulent faire à l’ancien évêque jureur les obsèques que lui refuse son curé. Ils tendent de noir l’église du village, exposent sur un catafalque les insignes épiscopaux du mort, font célébrer l’office par trois prêtres amenés de Paris, et, escortés de vingt mille manifestants, ils traînent à bras le corbillard jusqu’au cimetière Montparnasse où se fait l’inhumation.

Thibaudeau, ancien conventionnel, prit la parole, et remercia la révolution de juillet d’avoir associé la Convention nationale au trône, et le gouvernement « d’avoir ouvert aux conventionnels, pour leur défense, cette tribune de la mort ». Il justifia la sentence de mort prononcée par le défunt et par lui-même contre Louis XVI, en s’écriant à l’adresse des hommes qui venaient de faire la Révolution : « Que leur a-t-il manqué pour être ce que, par un haineux abus de la langue, ils ont appelé régicide ? Que Charles X fût fait prisonnier et que le peuple le leur livrât. » Vingt ans plus tard, Thibaudeau associait de nouveau à sa manière la Révolution au trône et entrait des premiers dans le Sénat du second Empire.

Quelques jours plus tôt, Casimir Perier s’était montré moins tolérant pour une autre manifestation. Les républicains, désireux de tirer bon parti de l’acquittement des dix-neuf, entretenaient l’agitation dans Paris, se mêlant à tous les mouvements populaires et au besoin les suscitant. Ils étaient parfois peu soucieux de conserver à leur action démocratique toute sa pureté, et non seulement laissaient se mêler à leurs rangs des bonapartistes qui acclamaient Napoléon II, mais encore participaient aux manifestations napoléoniennes.

Une commune hostilité contre un gouvernement résolu à ne pas entrer en guerre avec les puissances, et qui décevait à la fois les rêves de conquête caressés par les uns et les espérances de libération des peuples formées par les autres, les réunit dans une manifestation faite le 5 mai autour de la colonne Vendôme pour commémorer l’anniversaire de la mort de Napoléon. Le gouvernement ayant fait enlever les couronnes déposées par les bonapartistes, la foule s’ameuta et tandis que les uns acclamaient la République, les autres distribuaient des portraits du fils de Napoléon, dont on entretenait soigneusement la légende dans le peuple. Casimir Perier dispersa ces attroupements avec vigueur.

Par une sorte de bravade qui était dans son caractère, le nouveau ministre entreprit de transformer en manifestation de loyalisme la distribution des récompenses nationales votées par la Chambre aux combattants des trois journées. Il soumit donc à la signature du roi une ordonnance créant une médaille commémorative, qui serait remise aux titulaires dans une grande cérémonie, aux Invalides, les nouveaux décorés prêteraient serment entre les mains de Louis-Philippe. Le dessein de Casimir Perier était très clair : il tendait à établir que la révolution n’avait été faite que pour asseoir sur le trône un Bourbon dont les sentiments fussent plus conformes au sentiment national. Fidèle à la doctrine de la quasi légitimité, le ministre, intervertissant audacieusement les situations, ne donnait pas au roi l’investiture révolutionnaire ; il faisait récompenser les fidèles sujets qui avaient ouvert, par des moyens un peu vifs, la succession au trône, occupé par la famille du nouveau roi huit siècles durant.

Cette ordonnance fit grand bruit. Les libéraux de gauche et surtout les républicains protestèrent, s’agitèrent, pétitionnèrent. On organisa des réunions où l’origine purement révolutionnaire de la jeune monarchie était affirmée avec véhémence. De nombreux titulaires de la médaille en arborèrent le ruban bleu à leur boutonnière, en protestation contre l’humiliante investiture à laquelle on voulait les astreindre. Poursuivis devant les tribunaux pour port illégal de décoration, ils furent acquittés.

On organise alors des banquets en leur honneur. La société des Amis du Peuple se multiplie, tient réunions sur réunions, dont les assistants se répandent ensuite par les rues, mettant la garde nationale sur les dents. Le 9 mai, à l’issue d’une de ces réunions, quinze cents manifestants se forment en colonne et défilent sur le boulevard au chant de la Marseillaise. Ils vont ainsi jusqu’à la place Vendôme, où la garde nationale les cerne facilement, mais est impuissante à les disperser. C’est alors que l’autorité militaire a cette lumineuse idée de noyer la manifestation sous le ridicule en dirigeant sur elle le jet de plusieurs pompes à incendie.

L’idée et l’exécution de ce haut fait ont été longtemps attribuées au maréchal Lobau. Le marquis de Flers, dans son Roi Louis-Philippe, les restitue à un autre. Dans une note qu’il date le soir même de Saint-Cloud, il rapporte que le roi lui a parlé des « pompes du général Jacqueminot », et il raconte l’affaire en ces termes :

« Un Russe, que le général Pozzo di Borgo m’a présenté ce soir, m’a dit qu’il avait assisté aux sommations qui avaient été faites à l’attroupement sur la place Vendôme, entre quatre et cinq heures, et ensuite au jeu de pompes qui l’ont dispersé. Il paraît, d’après ce qu’il m’a dit, que ce nouveau moyen de répression a été d’un grand effet. »

Le pouvoir n’allait pas tarder d’employer des armes moins inoffensives. Mais si, à cette occasion, il eut pour lui les rieurs, il ne tira aucun profit de cette victoire ; puisque l’ordonnance qui avait causé tout ce bruit fut inexécutée, et les croix de juillet distribuées sans cérémonie et sans prestation de serment. L’agitation, cependant, ne cessait pas, entretenue par le parti républicain, point encore résigné à l’escamotage de l’année précédente et qui répandait à profusion des placards et des brochures sur l’impossibilité de la « monarchie républicaine » et contre l’obéissance passive des soldats.

Les anniversaires des journées révolutionnaires étaient préparés d’avance, et célébrés par des manifestations publiques où l’on s’essayait à les faire revivre plus qu’à les commémorer. C’est ainsi que, le 14 juillet, le peuple fut invité à planter un arbre de la liberté sur la place de la Bastille. La garde nationale intervint pour dissoudre le rassemblement. Le commissaire chargé de procéder aux sommations fut assailli par un jeune homme armé d’un pistolet. Les gardes nationaux criblèrent l’agresseur de coups de baïonnette et dispersèrent brutalement la foule, qui s’enfuit aux cris de : À bas la garde nationale ! Quelques jours plus tard, l’anniversaire des trois journées étaient l’occasion de nouvelles manifestations, également réprimées par la boutique en armes.

Mais si la boutique s’armait volontiers contre les républicains, elle n’en avait pas moins ses exigences envers le pouvoir. Cette révolution était la sienne, et elle n’entendait pas plus se la laisser confisquer par le roi qu’elle avait fait qu’en partager les profits avec le peuple. Elle l’avait montré lors de l’affaire des croix de juillet, où elle consentit bien à maintenir l’ordre dans la rue, mais où son attitude contraignit le ministère à dispenser les décorés du serment.

Elle le montra de nouveau en l’obligeant à proposer l’abrogation de l’article 23 de la charte qui maintenait l’hérédité de la pairie. C’était déjà bien assez pour elle que le trône fût héréditaire, sans que les membres de la haute assemblée le fussent aussi. Casimir Perier se résigna de mauvaise grâce à déposer le projet de loi qui abrogeait cet article, emprunté par la Restauration à la constitution anglaise. À vrai dire, l’hérédité de la pairie avait un sens dans celle-ci, il n’en avait aucun dans la nôtre. Les révolutions anglaises avaient été de successifs compromis entre l’aristocratie terrienne et la bourgeoisie grandissante, tandis que cette révolution-ci avait été faite directement contre notre aristocratie au profit d’une bourgeoisie résolue à exercer seule le pouvoir.

Parmi les députés qui se prononcèrent pour le maintien de l’hérédité, Thiers, Guizot, Royer-Collard figurèrent au premier rang. Dans son Histoire de Dix ans, Louis Blanc démontre aux Rémusat et aux Odilon Barrot, aux Salverte et aux Lafayette, qu’ils commettent une inconséquence en touchant au principe de l’hérédité. Si l’on détruit celle de la pairie, que devient celle du trône ? « Quoi ! leur dit-il, vous ne comprenez pas que la royauté a besoin, pour vivre, d’avoir autour d’elle une classe qui ait le même intérêt, ou si vous voulez, le même privilège à défendre ?… Sachez-le bien, la République est au bout de votre système. »

Elle n’était pas au bout, mais au fond même. Louis Blanc raisonne comme si la logique devait gouverner les actions des classes au pouvoir ou en lutte pour le pouvoir, alors qu’elles sont obligées de s’accommoder de toutes les contradictions que leur imposent les faits, contradictions d’ailleurs apparentes. Ce n’était pas en vain qu’un principe nouveau, le principe d’égalité, avait été proclamé quarante ans auparavant. La force des choses contraignait la bourgeoisie triomphante à lui rendre hommage : l’hérédité du pouvoir politique ne dût-elle avoir pour bénéficiaires que des fils de la bourgeoisie, cette bourgeoisie ne pouvait l’accepter. L’hérédité du pouvoir économique, moins apparente, lui suffirait ; elle choquait moins le sentiment commun, tout en lui assurant la réalité du pouvoir politique.

Lorsque Louis Blanc demande si ceux qui voulaient abolir l’hérédité de la pairie avaient « compris qu’au nom des mêmes principes on leur demanderait l’abolition de l’hérédité dans l’ordre social », il fait œuvre de logicien pur. Il est certain que cette logique est irréfutable et qu’il n’y a aucun argument valable (contre la transmission des fonctions publiques, qui ne soit applicable dans un pays où la richesse donne exclusivement droit aux plus hautes fonctions, et où l’on n’est député que lorsqu’on est riche ».

Mais il oublie que jusque là le principe de l’hérédité des biens n’a encore reçu aucune atteinte sérieuse, tandis que celui de l’hérédité politique a été profondément ruiné dans l’esprit public par deux révolutions. Il oublie que la soupape de sûreté de la classe en possession du pouvoir consiste en ce qu’elle n’est pas une classe de sang, mais de richesse. On naît noble ou roturier et l’on demeure tel ; dans le régime des classes de sang, des castes. Tandis que, dans le régime bourgeois, c’est une sauvegarde pour les possesseurs de la richesse et du pouvoir que de montrer la richesse et le pouvoir non comme le privilège d’une classe fermée, mais comme la récompense promise aux efforts des plus laborieux et des plus intelligents. La richesse est héréditaire ; mais on peut dissiper son héritage, et il peut être recueilli et mis en valeur par un prolétaire laborieux et intelligent, à qui cette richesse acquise par son effort donnera participation au pouvoir politique. C’est la doctrine qui est encore enseignée aux enfants de l’école primaire dans les divers manuels d’éducation civique, tout au moins en ce qui concerne la conquête individuelle du pouvoir économique.

Il nous faut rapprocher l’argumentation de Louis Blanc de celle des saint-simoniens, qui intervinrent dans cette discussion. Les partisans de l’hérédité avaient menacé la Chambre des applications du principe à la propriété elle-même, en faisant allusion à la prédication saint-simonienne. Laurent répondit le 9 octobre, dans une conférence faite à la salle de la rue Taitbout, en appelant la création d’un parti qui classerait les hommes « sur la part que chacun prendra à la production et à la distribution du bien-être universel, sur la mise et le lot de chacun dans les travaux et les bénéfices de l’association, sur la valeur réelle, le mérite, les services des individus ». Ce parti rallierait à lui « les travailleurs de toutes les opinions et de toutes les croyances pour ne plus former qu’une seule et grande division dans l’État, celle qui met d’un côté les classes nombreuses qui produisent tout et ne possèdent rien, et de l’autre la minorité qui ne produit rien et qui jouit de tout. »

Laurent ajoutait : « Ce parti est venu : c’est nous qui en proclamons l’existence, c’est nous qui avons déployé le drapeau. » Il semble, à entendre ce langage, que la politique de classe du prolétariat soit affirmée. Mais on ne doit pas oublier que, dans la doctrine saint-simonienne, on ne rompt avec l’hérédité politique et propriétaire, que pour marcher « majestueusement à la hiérarchie des capacités, à la noblesse intellectuelle, à l’aristocratie des talents et des vertus », en conservant à la tête du prolétariat libéré de la faim et de ses servitudes les plus abjectes le groupe de banquiers, d’industriels, de savants et d’artistes qui doivent bénéficier des avantages de la société fondée sur le travail dans la mesure des services qu’ils lui rendent. L’orateur saint-simonien dépassait donc la doctrine lorsque, précisant son appel à l’organisation de classe du prolétariat, il s’écriait :

« Oui, le moment est venu de rallier les travailleurs. Les anciens préjugés et de vieilles haines divisent ; le moment est venu de donner une discipline, une organisation, une forme régulière et légale aux réclamations des classes pauvres qui font de l’insurrection royaliste ou de l’émeute républicaine selon que leur ignorance et leur misère se produisent à Paris ou en Vendée. » Et passant à la question qui préoccupe si vivement les députés de la France, » il déclare que « l’anathème lancé par la glorieuse génération de 1789 obtiendra une sanction toujours croissante dans l’esprit des peuples ».

L’aristocratie ne se fait pas au scrutin ; on a beau tenter de « refaire une aristocratie de naissance », le « colosse féodal » a été « vaincu dans une bataille de quarante années », et « le patronage héréditaire a cessé depuis longtemps de convenir à la France », la société n’ayant « plus de raison d’obéir à d’anciens chefs qui ont perdu leurs titres et leurs droits au commandement ». Pourquoi faut-il qu’un si bel élan de pensée ait dévié quelques mois plus tard dans le mysticisme dont Laurent, dans le même discours, essaie de discriminer la doctrine, attaquée sur ce chef à la tribune de la Chambre par l’orateur libéral qui réclamait l’abolition de l’hérédité, de la pairie, tout en se défendant de toute solidarité avec les saint-simoniens !

Après une discussion longue et passionnée, la Chambre des députés vota cette abolition. Quelques jours plus tard, la Chambre des pairs sanctionnait. Treize membres quittèrent cette assemblée, et l’affaire ne fit pas autrement de bruit.