Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P2-02

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2. LA RÉSISTANCE.



CHAPITRE II


LA REVOLUTION HORS DE FRANCE


Comment Casimir Perier entend le principe de la non-intervention. — Intrigues orléanistes en Belgique. — Le rôle de Talleyrand à la conférence de Londres. — L’expédition du maréchal Gérard en Belgique. — Démonstration navale devant Lisbonne. — L’insurrection polonaise : aristocrates, militaires et démocrates. — Défaite inévitable. — Les insurrections italiennes et l’occupation d’Ancône.


Dès les premiers moments l’attitude de Casimir Perier avait rassuré l’Europe conservatrice. Son prédécesseur avait bien proclamé à maintes reprises le principe de la non-intervention, mais c’était sur un tout autre ton que désormais ce principe allait être affirmé, par des actes et non plus par des paroles. Lorsque Laffitte faisait en termes généraux cette proclamation, les libéraux et les révolutionnaires, qui essayaient un peu partout en Europe de secouer le joug de l’absolutisme, entendaient que la France ne permettrait pas aux puissances de la Sainte-Alliance de se prêter un mutuel appui dans la répression des soulèvements populaires.

En Italie, surtout, les révolutionnaires des duchés et des légations interprétaient ainsi les déclarations du ministère du 2 novembre. Casimir Perier agit de manière à leur ôter rapidement toute illusion. Les cours européennes, de leur côté, eurent tout de suite le sentiment que le nouveau cabinet était résolu à calmer l’effervescence révolutionnaire de la France et à l’empêcher de déborder au dehors. « Pour la première fois, dit M. Thureau-Dangin, on se sentit sûr d’échapper à la guerre. » Car, pour Casimir Perier, la guerre « serait la coalition au dehors et la révolution au dedans. »

Cette attitude excite l’indignation de Louis Blanc, qui s’étonne qu’après « la Convention, l’Empereur et la révolution de juillet, la France se trouve plus petite qu’elle ne l’était sous Louis XV ». Comment ! s’écrie-t-il, « il suffit à la France d’un effort de trois jours pour donner une secousse au monde », et on n’emploie pas cette « force » qui « ne nous appartient pas », qui « appartient à l’humanité ! » Et il déplore amèrement qu’on n’ait pas su revenir « à ce mélange d’impétuosité et de discipline, à cet enthousiasme réglé, d’où sortirent les triomphes de notre première révolution ». Aussi accable-t-il de ses sévérités le parti libéral, cette « école tout à la fois anarchique et timide », qui se borne à faire des vœux pour le succès de la révolution en Europe et, la paie de demi-promesses, retirées à demi par des demi-réticences, la déconcerte et, finalement, l’abandonne aux coups de l’absolutisme.

Aussi, lorsque la Belgique songe à se donner un roi, n’est-il pour Louis Blanc. « que deux candidatures sérieuses : celle du duc de Nemours et celle du duc de Leuchtenberg », car l’une et l’autre « convenaient à la France ». Par l’une comme par l’autre, la Belgique préparait sa réunion à la France : Le duc de Nemours, étant le second fils de Louis-Philippe, pouvait espérer réunir à sa couronne celle de son père ; quant au fils d’Eugène de Beauharnais, son accession au trône de Belgique lui permettrait un « jour » de « demander à la France une plus brillante couronne, et lui offrir en échange un beau royaume ».

C’est précisément parce que Louis-Philippe prévoyait cette dernière éventualité qu’il faisait combattre la candidature de Leuchtenberg par ses agents auprès du Congrès belge. Et lorsque cette candidature faisait trop de progrès, il laissait ces agents s’engager et promettre ouvertement aux députés belges que le roi des Français n’empêcherait pas son fils d’accepter la couronne si elle lui était offerte par le Congrès.

Bien entendu, le roi ne se faisait aucune illusion. Il savait par Talleyrand que l’Angleterre n’accepterait pas cette annexion à peine déguisée de la Belgique à la France. Le vieux diplomate, qui achevait sa carrière si agitée dans le poste d’ambassadeur à Londres, se fit-il, par vénalité ou faiblesse d’esprit, l’instrument de l’Angleterre contre les sentiments et les intérêts de la France ? Un tel personnage est, certes, sujet à caution, et il n’en était pas à une trahison près.

Henri Heine raconte plaisamment que lorsqu’il prit congé du roi, pour se rendre à Londres, celui-ci lui dit : « M. de Talleyrand, quelque considérables que soient les offres qu’on pourra vous faire, je vous donne le double dans tous les cas ». Louis-Philippe avait certainement d’autres moyens de se faire entendre à demi-mot d’un esprit aussi avisé. D’ailleurs, la précaution eût été parfaitement inutile.

La vérité est que Talleyrand entra exactement dans les vues de Louis-Philippe et le renseigna d’autre part avec fidélité — si un tel mot ne jure pas, s’appliquant à un tel homme — sur les sentiments de l’Angleterre et des puissances réunies à la conférence de Londres pour régler le sort de la Belgique. Ce que Louis Blanc n’a pas vu, dix ans après l’événement, un poète l’a senti sur-le-champ.

Le général Gérard recevant au siège d’Anvers
les compliments des princes français

(D’après une gravure de la Bibliothèque nationale.)


Tout en disant que « ce qui nous rend forts, c’est que nous pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée, » Victor Hugo aperçoit bien que « l’Angleterre seule est redoutable », et qu’elle peut nous entamer « par Alger ou par la Belgique ». Il est certain que, si le cabinet du Palais-Royal avait songé sérieusement à une annexion ouverte ou déguisée de la Belgique, il eût forcé les libéraux anglais à se joindre aux conservateurs dans un soulèvement de patriotisme contre nous.

Talleyrand, qui recevait les libéraux anglais et ses compatriotes en affectant des allures démocratiques, et d’autre part cherchait à étonner l’aristocratie par le luxe de sa table et de ses équipages, était un trop fin renard pour n’avoir pas constaté cette unanimité du sentiment anglais. L’Angleterre ne tolérerait les démarches de la France en faveur de la révolution belge qu’autant que ces démarches seraient absolument désintéressées. Dans la correspondance qu’il entretenait directement avec le roi, il pénétra fortement celui-ci de cette évidence. Il ne correspondait d’ailleurs que fort peu avec les ministres, et parfois même il n’informait le roi qu’après avoir agi.

À une voix de majorité, le Congrès réuni à Bruxelles offrit la couronne au duc de Nemours. Comme il était convenu, Louis-Philippe refusa pour son fils. Il y eut en Belgique de violentes récriminations. Le parti français accusa, non sans raison, le roi de l’avoir joué. En réalité, la Belgique ne devait pas être appelée à choisir elle-même le souverain qu’elle se donnerait ; et elle devait le recevoir des mains de l’Angleterre.

D’autres difficultés surgirent, qui ne firent pas oublier celle-ci, mais s’y ajoutèrent. Le Congrès de Bruxelles refusait de souscrire aux conditions posées par la conférence de Londres relativement à la séparation de la Belgique et de la Hollande, sur le partage de la dette publique entre le nouvel État et celui dont il se séparait, et sur la possession du Luxembourg, dont Guillaume 1er était souverain, non comme roi de Hollande, mais comme représentant de la maison d’Orange-Nassau.

Les prétentions de la Belgique émurent la Confédération germanique, dont faisait partie le Luxembourg, et la diète décida qu’un corps de 50.000 hommes appuierait le roi de Hollande dans la défense de ses droits comme grand-duc de Luxembourg. Dans ce débat entre la puissance naissante et les puissances établies, les populations intéressées ne furent naturellement pas consultées. La Sainte-Alliance les avait détachées de l’Allemagne pour les donner au roi de Hollande, en échange de sa renonciation au duché de Nassau. Elles s’étaient insurgées, cependant, elles aussi ; mais elles n’avaient pas de leur côté le droit de la force, n’étant point parvenues à déloger la garnison hollandaise de la forteresse de Luxembourg.

Tandis que les Belges et les Luxembourgeois se débattaient au milieu de ces difficultés, le gouvernement français remportait à Londres une victoire plutôt morale qu’effective : il obtenait de la conférence que les forteresses élevées en Belgique par la Sainte-Alliance contre la France seraient démantelées. En échange d’un sacrifice qui coûtait d’autant moins aux puissances que Louis-Philippe multipliait les preuves de son attitude pacifique, notre gouvernement déclara accepter le souverain que l’Angleterre, d’accord avec les puissances, imposait aux Belges, désemparés par le refus de Louis-Philippe et avertis que l’Europe monarchique ne tolérerait point qu’ils élussent pour roi le duc de Leuchtenberg.

Le Congrès, ayant accepté finalement le traité dit des Dix-huit Articles élaboré par la conférence de Londres, élut roi des Belges le prince Léopold de Saxe-Cobourg, et la Belgique finit par se persuader que son choix avait été libre. Il faut reconnaître que le nouveau roi se comporta toujours de manière à fortifier cette illusion.

Mais la Hollande n’acceptait pas le traité de Londres. Le 1er août, le roi Guillaume mettait ses troupes en marche sur Bruxelles. Au cri de détresse poussé par Léopold, Casimir Perier répondit par un coup de maître. L’invasion de la Belgique par l’armée hollandaise avait surpris le cabinet français en pleine crise. Furieux de n’avoir fait triompher qu’à une voix de majorité son candidat à la présidence de la nouvelle Chambre, Casimir Perier, nous l’avons vu plus haut, avait porté sa démission au roi.

À ce moment arrivait à Paris la nouvelle des événements de Belgique. Plus que jamais, on avait besoin au pouvoir d’un homme énergique et résolu. On fit comprendre sans peine à Casimir Perier que le retrait de sa démission pouvait se colorer d’un motif élevé. Il resta donc et prit sur-le-champ une décision à laquelle l’accord intervenu entre la Belgique et les puissances par le traité des Dix-huit Articles ôtait d’ailleurs toute hardiesse comme tout péril : il donna l’ordre au maréchal Gérard d’entrer en Belgique à la tête de cinquante mille hommes et de marcher sur l’armée hollandaise, qui avait déjà mis en déroute un corps belge et se dirigeait sur Bruxelles complètement découvert.

Il y eut bien quelques récriminations dans les cours européennes, mais il fut facile à Louis-Philippe de leur prouver qu’il n’avait agi ainsi que pour assurer l’exécution du traité de Londres. Il les rassura pleinement en rappelant le corps du maréchal Gérard aussitôt que l’armée hollandaise eut évacué le sol belge. L’acte du gouvernement français, en dépit de son apparence belliqueuse, servit en réalité très utilement la paix européenne.

Il est certain, en effet, que si la France fût demeurée inerte et que l’armée hollandaise eût reconquis la Belgique, les puissances, surtout les puissances continentales, eussent déchiré avec joie un traité que leur avait imposé la force du fait accompli. Ici, Louis-Philippe refusa donc de faire le jeu de la contre-révolution européenne, et comme il était fort de la signature des puissances, apposée au bas du traité des Dix-huit Articles, elles durent se résigner et faire bonne figure à mauvais jeu. En matière de politique extérieure, Louis-Philippe exerçait une action si personnelle et si directe qu’il est impossible d’hésiter à lui accorder le bénéfice d’une initiative qui accorda ensemble l’intérêt national, les droits de la nationalité belge, la paix européenne et les sentiments du gouvernement libéral de l’Angleterre, sans permettre aux puissances de l’Europe continentale de protester d’une manière précise.

Quelques jours auparavant, une flotte française avait forcé à coups de canon l’entrée du Tage et avait été porter jusque sur les quais de Lisbonne un ultimatum auquel accéda sur-le-champ le gouvernement absolutiste de dom Miguel. Ce prince, qui se comportait à la manière des dictateurs actuels de quelques républiques sud-américaines, ne se contentait pas de molester ses sujets. Deux Français, condamnés par des tribunaux à ses ordres, avaient été, l’un fustigé en place publique, l’autre déporté en Afrique.

Aux légitimes protestations de la France, dom Miguel avait répondu par l’affirmation de son droit de soumettre, non seulement ses sujets, mais les résidents étrangers, à des traitements d’un autre âge. Le gouvernement français mit aussitôt l’embargo sur les navires portugais, et une expédition fut décidée.

Le gouvernement anglais ne mit aucun obstacle à cette démonstration, car il n’avait pas reconnu dom Miguel comme roi légitime. Wellington protesta donc en vain contre le soufflet que, prétendait-il, la France venait d’infliger à l’Angleterre. Cette opération était donc encore sans péril. Louis-Philippe était d’ailleurs bien résolu à n’en pas accomplir qui eussent compromis la paix européenne. C’est ainsi qu’il pouvait protéger nos nationaux molestés au Portugal, mais se gardait bien de réclamer à la Russie les prisonniers français qui languissaient en Sibérie depuis l’invasion de 1812.

L’expédition du maréchal Gérard en Belgique et la démonstration navale de Lisbonne avaient donné quelque répit au cabinet présidé par Casimir Perier. L’effort de l’opposition en était réduit pour le moment à se porter sur les affaires de Pologne et sur la politique intérieure.

Soudain arrive à Paris la nouvelle de la capitulation de Varsovie. Cette chute était prévue, la défaite de l’insurrection polonaise ne pouvant être douteuse pour personne, étant donnée la tournure prise par les événements dans ce malheureux pays. L’événement n’en causa pas moins une émotion indicible dans toute la France. Car si elle était divisée sur l’opportunité d’une intervention en faveur de la Pologne, l’opinion était unanime dans les vœux qu’elle formait pour l’insurrection et dans l’intérêt passionné qu’elle apportait aux péripéties d’une lutte trop inégale, mais où l’héroïsme polonais fit plus d’une fois pencher la balance du côté du bon droit.

Nous avons dit, dans un chapitre précédent, le peu d’homogénéité de cette nation, sinon par la langue, les mœurs et la religion, du moins par les sentiments, les idées et les intérêts. En ce moment où, par l’effort de sa classe ouvrière, la nation polonaise affirme de nouveau sa vitalité et lutte pour sauver sa civilisation, presque entièrement occidentale, du despotisme à la fois oriental et bureaucratique de l’absolutisme russe, il est du plus haut intérêt de montrer, à soixante-quinze ans de date, les causes intérieures qui s’ajoutèrent aux déjà trop nombreuses causes extérieures pour consommer la défaite d’un peuple dont le long martyre prouve avec éloquence son droit à un meilleur sort.

La révolution polonaise de 1830 s’appuyait sur trois éléments presque inconciliables : Il y avait d’abord l’aristocratie, dont les membres n’étaient pas plus d’accord sur les griefs qui les animaient que sur le but à poursuivre en commun pour en obtenir le redressement. À côté de ceux qu’avaient révoltés les manières hautaines et incohérentes du grand-duc Constantin, et qui faisaient de l’insurrection une sorte de Fronde contre un pouvoir qui ne les avait pas récompensés selon les mérites qu’ils s’attribuaient, il y avait ceux qui ne pouvaient que gagner à l’établissement d’un pouvoir national, hobereaux besoigneux qui rêvaient de se substituer aux fonctionnaires russes que la Pologne, redevenue indépendante, éliminerait. Parmi les uns et les autres, il y en avait que les idées libérales avaient conquis par sentiment, raison ou nécessité : ceux de l’Ukraine, par exemple, qui, pour engager leurs serfs à se jeter dans l’insurrection, leur promettaient l’affranchissement.

À côté de cet élément, dont les membres les plus en vue, ayant le plus à perdre, étaient plus disposés à négocier qu’à combattre, il faut compter l’élément militaire. Bien qu’il y eût une armée polonaise, les hauts grades et les faveurs n’en étaient accordés qu’aux créatures de la Russie. Il existait de ce chef, dans le corps des officiers, un mécontentement qui en fit entrer un grand nombre dans la conjuration d’où sortit le mouvement insurrectionnel. Sans être inaccessible à l’enthousiasme, et aux prodiges militaires qu’il accomplit, cet élément voyait surtout le salut de la Pologne dans une armée fortement organisée, exercée et encadrée selon les méthodes ordinaires, et n’avait que mépris pour les révolutionnaires, partisans de la ruée en masse de tout un peuple vers l’indépendance. Et puis, ce peuple, armé pour l’indépendance nationale, ne déposerait les armes que lorsqu’il aurait par surcroît conquis la liberté civique. Et c’était là une chose dont se fût difficilement accommodé un corps d’officiers recruté pour la plus grande part dans la noblesse et partageant ses sentiments à l’égard du libéralisme et surtout de la démocratie.

Or il y avait dans les grandes villes, à Varsovie surtout, un parti nombreux, actif jusqu’à la turbulence, qui ne voyait pas seulement dans la révolution moyen de reconstituer la nationalité dans son indépendance absolue, mais encore d’étendre la constitution octroyée par Alexandre Ier aux limites des constitutions anglaise et française, et même au delà. Cet élément, composé de professeurs, de juristes, d’industriels et négociants, d’ouvriers et d’étudiants, présentait toutes les nuances du libéralisme, depuis celui des doctrinaires selon Royer-Collard et Guizot, jusqu’à la démocratie inspirée par les souvenirs de la dictature terroriste de 1793. Donc, aucune homogénéité entre les trois principaux éléments de la révolution polonaise, non plus que communauté de vues et d’aspirations dans ces éléments eux-mêmes.

La diète qui s’était réunie à Varsovie avait nommé un gouvernement, où les nobles, les libéraux et les républicains se partageaient le pouvoir. Ce gouvernement avait élu pour chefs le général Chlopicki et le prince Lubecki qui, tous deux, songeaient beaucoup plus à négocier avec le tsar qu’à organiser la révolution dans le pays.

Pour occuper la remuante démocratie varsovienne, le général Chlopicki l’enferma dans la ville qu’il s’occupa surtout de mettre en défense. Il fit ce que devait faire Trochu dans Paris quarante ans plus tard : il douta de l’élan révolutionnaire, autant qu’il le redouta. Et, au lieu de l’utiliser contre l’ennemi, il tenta de l’énerver et de l’emprisonner dans les fortifications de la capitale.

Armé de la dictature par la diète, il s’appliqua beaucoup plus à contenir Varsovie qu’à réorganiser la défense nationale. Il ne réussit ainsi qu’à exaspérer dans l’inaction, et la jeter à l’émeute, une population impatiente qui ne tarda pas à le considérer comme traître à la cause de l’indépendance ; et tout son effort fut désormais tourné contre des mouvements populaires sans cesse renaissants.

Les généraux polonais tenaient la campagne avec des chances diverses. Skrynecky battait les Russes à Grochow et à Wawer, mais ces victoires étaient sans lendemain. L’immense armée russe s’ébranlait du fond des steppes, tandis que la Prusse lui faisait passer ouvertement des armes, des munitions et des vivres. Par crainte de voir se soulever la Galicie, l’Autriche observait mieux les apparences de la neutralité. Vinrent les revers. Dvernicki, battu, était refoulé en Autriche, où ses troupes étaient désarmées. Skrynecky essuyait une défaite décisive à Ostrolenska, et les armées russes, tournant Varsovie, s’adossaient à la Prusse, d’où leur venait une aide efficace.

Ces revers mettaient Varsovie en révolte. De furieux mouvements démagogiques y éclataient. On accusait de trahison et l’on décrétait d’accusation les généraux qui s’étaient laissé battre ; des bandes exaspérées se ruaient sur la prison où ils étaient enfermés, et les massacraient. Pour achever la défaite des armées polonaises, le choléra les décimait.

Un nouveau gouvernement fut institué, et la dictature donnée à Kuskoviecski. L’armée russe, forte de 120.000 hommes, s’avançait sur Varsovie, défendue par 80.000 hommes, débris des troupes ramenées par Dembinski. Épuisés par les fatigues et les privations, démoralisés par les défaites précédentes, les Polonais, après un essai infructueux de négociations avec le général Paskiewitch, acceptent le combat et sont vaincus. C’est la fin. Varsovie capitule.

La constitution est abrogée par le tsar, l’administration relativement autonome de la Pologne est supprimée et la direction des grands services transférée à Saint-Pétersbourg. L’ère des représailles commence, et les vaincus les plus compromis, dont les biens sont confisqués, prennent le chemin de l’exil. Nombreux furent ceux qui vinrent se fixer en France. Il se produisit alors dans notre pays un admirable élan de pitié fraternelle : partout on se serra pour faire place aux nouveaux venus et leur assurer l’existence.

Varsovie avait capitulé le 7 septembre. Le funeste événement fut connu à Paris le 15 ; il y souleva une émotion indescriptible qui s’exprima par de violentes explosions de fureur contre le gouvernement. Le lendemain, il était interpellé à la Chambre. Ce fut à cette occasion que le général Sébastiani prononça cette parole qui demeure inoubliablement attachée à sa mémoire :

L’ordre règne à Varsovie.


La discussion reprit le 19. L’opposition reprocha au gouvernement, qui invoquait le principe de la non-intervention, d’avoir laissé la Prusse violer ce principe en faveur de la Russie et de ne l’avoir, d’autre part, pratiqué que pour permettre à cette dernière puissance de consacrer toutes ses forces à l’écrasement de la Pologne. Car c’était favoriser la Russie qu’avoir rappelé notre ambassadeur à Constantinople, le général Guilleminot, qui poussait la Turquie à profiter des embarras du gouvernement de Saint-Pétersbourg.

L’opposition n’avait raison qu’en apparence. Autant, en effet, le cabinet Casimir Perier eût été fondé à exiger de la Prusse une neutralité que celle-ci n’eût-d’ailleurs pas consentie, autant il se trouvait sans arguments contre les récriminations de la Russie sur l’attitude de notre ambassadeur à Constantinople. Répondre à une intervention favorable par une intervention hostile, même indirectement, ce n’est ni respecter le principe de la non-intervention, ni le faire respecter.

Étant donnée l’attitude de l’Angleterre, bien résolue à ne pas intervenir en faveur de la Pologne, le gouvernement français ne pouvait ni laisser le général Guilleminot l’engager et le compromettre dans ses démarches auprès du sultan, ni sommer la Prusse de rester neutre. Dans l’un comme dans l’autre cas, c’était grouper contre la France, réduite à l’appui bien incertain et en tout cas bien indirect de la Turquie, les trois puissances qui s’étaient partagé la Pologne en 1793, c’était reformer contre nous la Sainte-Alliance et déchaîner sur notre pays le péril, et l’exposer aux désastres subis en 1814 et en 1815.

L’effervescence dans Paris fut stérile, dit Louis Blanc. Elle ne pouvait être qu’une manifestation de douleur impuissante. Les républicains français ne se faisaient que trop illusion sur les forces du libéralisme en Europe et surtout sur les sentiments du peuple allemand à notre égard. Et Thiers, dans la séance du 19 septembre, résuma la situation en termes saisissants lorsque, parlant de l’impossibilité de secourir la Pologne, il s’écria : « Pouvons-nous refaire ce que n’a pu faire ni la République, ni Napoléon ? » Il eût été juste d’ajouter que Napoléon put, à un moment, et ne voulut pas. Ses armées n’envahissaient pas les royaumes pour fonder ou restaurer les nationalités, le temps des guerres de propagande ayant passé avant qu’il parût, mais pour les broyer, les rançonner et y lever les soldats des futures conquêtes impériales.

Dans le cas où la France fût intervenue, soit par une sommation à la Prusse, soit par la diversion turque, était-ce l’Italie, alors en rumeur et en mouvement de révolution, qui eût contraint l’Autriche à porter toutes ses forces de ce côté et à priver la Russie de son concours ? Le croire serait s’exagérer singulièrement l’importance, comme force et comme étendue, du mouvement qui agitait alors l’Italie.

D’autre part, l’Autriche eût alors fait bon marché de sa crainte qu’une diversion polonaise en Galicie ne vînt l’empêcher de se porter au secours de la Russie. Elle assurait en effet aux Polonais du royaume de Galicie leur domination sur les Ruthènes. Il lui eût été, par conséquent, assez facile de tourner ceux-ci contre leurs oppresseurs.

Il est à remarquer que le mouvement insurrectionnel qui éclata en Italie ne s’étendit pas aux provinces placées directement sous la domination autrichienne. Rien ne bougeait encore dans cette partie, la plus riche et la plus populeuse de l’Italie du Nord. Le Piémont se tenait également à l’écart, le royaume de Naples sommeillait encore dans le farniente d’un despotisme à demi-familial, la Toscane industrieuse et populeuse demeurait inerte.

L’insurrection était donc limitée aux duchés créés par les traité de 1815, aux légations romaines et aux États du pape. Des gouvernements révolutionnaires s’étaient installés à Parme, à Reggio d’Emilie, à Modène, mais n’avaient entre eux aucun lien ; nulle action commune ne venait donner à ces mouvements la force qui leur laissât quelque chance de victoire.

Les Autrichiens devaient en avoir facilement raison. Ce fut l’affaire d’une démonstration militaire. La révolution vaincue et les peuples replacés sous l’autorité de leurs souverains, l’Autriche évacua les États pontificaux. Dans son discours de la couronne du 23 juillet, Louis-Philippe déclara que cette évacuation s’était faite sur sa demande. Ce fut la seule satisfaction qu’il offrit à l’opposition. Casimir Perier l’avait déclaré à la tribune : Toute autre intervention que celle-là eût servi « de masque à l’esprit de conquête ». Et il avait ajouté : « Le sang des Français n’appartient qu’à la France. »

Pour éviter le retour de semblables difficultés et assurer au pape la paisible possession de ses États, il avait décidé celui-ci à consentir quelques réformes et à accorder une amnistie aux insurgés. Le pape amnistia pour la forme et poursuivit son système d’inquisition de la pensée, de persécution à l’égard de toute velléité libérale. Quant aux réformes, il n’en octroya naturellement aucune.

Il fit tant et si bien que, quelques mois après, l’insurrection éclatait de nouveau. Les Autrichiens envahirent de nouveau les légations. Ce fut pour Casimir Perier l’occasion d’un coup de maître. Puisque l’Autriche protégeait les États du pape, la France les protégerait également. Le 22 février 1832, les troupes françaises débarquaient à Ancône et l’occupaient.

Il y eut un moment de vive émotion dans les cours. Bien que, dès son arrivée au pouvoir, Casimir Perier les eût pleinement rassurées, par des paroles et par des actes, sur ses intentions, pacifiques au dehors et conservatrices au dedans, elles ne pouvaient se défendre d’une certaine inquiétude. Elles savaient que Louis-Philippe avait en réalité dans ses mains la direction de la politique extérieure, mais il était terriblement sujet à caution, quels que fussent ses sentiments pacifiques et conservateurs.

En moins de dix-huit mois, il leur avait donné de chaudes alarmes par sa politique de duplicité. Les cabinets européens n’ignoraient rien de ses intrigues. Il avait bien abandonné à leur sort les libéraux espagnols ; mais il avait commencé par leur fournir des subsides et des armes. Il avait bien renoncé pour son fils à la couronne de Belgique ; mais il avait fait poser par ses agents la candidature du duc de Nemours. Il avait bien observé la plus absolue neutralité envers la Russie, mais ce n’était certes pas de son propre mouvement que son ambassadeur à Constantinople avait un instant donné une si chaude alarme au tsar. Pour ce qui est de l’Italie, on trouvait la main de ses agents dans le mouvement qui avait éclaté à Modène.

Combat du Pont Morand
(D’après une estampe de la Bibliothèque nationale.)


J’ai dit plus haut que son attitude, c’est-à-dire celle du ministère Laffitte, avait autorisé les libéraux italiens à interpréter l’affirmation du principe de la non-intervention comme une menace contre toute puissance qui porterait secours à l’absolutisme hors de son propre territoire. Et voici que l’armée française occupait Ancône. Était-ce pour aider l’Autriche à rétablir l’absolutisme pontifical, ou pour empêcher cette puissance de le rétablir ?

Certes, le roi Louis-Philippe était conservateur et peu belliqueux. Mais il était le fils de Philippe-Égalité, et l’on savait que les scrupules ne l’étouffaient pas plus qu’ils n’avaient étouffé son père. On savait qu’un roi qui avait escaladé les barricades — après la bataille — pour conquérir un trône, pourrait ne pas hésiter à seconder les barricadiers d’Italie ou d’ailleurs, s’il n’était pas d’autre moyen d’y demeurer assis.

Il s’engagea formellement auprès des cours à retirer ses troupes en même temps que les troupes autrichiennes évacueraient les légations, une fois l’ordre rétabli. Metternich lui fit confiance et le cautionna. Il avait le bon esprit de comprendre qu’une attitude nettement réactionnaire eût contraint Louis-Philippe à céder la place à la révolution, ou à la suivre.