Mozilla.svg

Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P2-03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
2. LA RÉSISTANCE.



CHAPITRE III


L’INSURRECTION DE LYON


Situation de la fabrique lyonnaise en 1831. — Ce qu’étaient les canuts, au physique et au moral. — Fabricants d’un côté, chefs d’atelier et compagnons de l’autre. — Les ouvriers s’agitent pour le relèvement des tarifs. — Les patrons, soutenus par le pouvoir, violent l’engagement signé par leurs délégués. — Ils fusillent les grévistes et la grève se change en insurrection. — Vivre en travaillant, ou mourir en combattant ! — Maîtres de la ville, les ouvriers se divise et et rentrent chez eux. — L’insurrection est vaincue sans combat. — Pourquoi il n’y a pas eu de répression violente.


À l’agitation parisienne pour le droit des peuples à l’existence et pour leur liberté, qui par instants put faire croire que, balayant le trône, le peuple français, allait à la fois prendre sa revanche de Waterloo et déchaîner la révolution en Europe, s’ajouta dans le même temps une autre agitation qui grandit rapidement et, par une insurrection imprévue, fit apparaître dans l’histoire un élément révolutionnaire qui n’en devait plus sortir désormais. Paris se soulevait pour conquérir la liberté et l’apporter aux peuples. Lyon s’insurgeait pour donner au peuple souverain le premier et indispensable attribut de la souveraineté : le pain quotidien.

Ce mouvement prolétarien, qui surprit et déconcerta les doctrinaires du libéralisme et les formalistes de la république, a ceci de caractéristique de ne se réclamer d’aucune tradition, de n’affirmer aucune théorie. Il est informe et chaotique en apparence. En réalité, il place au premier plan le problème essentiel : le droit du travailleur à l’existence. N’affirmer que cela, ne le rattacher à aucun des systèmes politiques et sociaux qui passionnent les assemblées délibérantes et font pâlir les philosophes sous leur lampe de travail, voilà l’originalité puissante, la force interne d’un mouvement inconscient de lui-même et des conséquences qu’il contient.

Certes, ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire que des ouvriers se soulèvent parce que le salaire ne leur permet plus de vivre. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’un tel soulèvement se produise dans un milieu social où l’on achève de détruire les derniers restes des rapports féodaux et où s’asseoit la domination d’une seule classe, qui tient son pouvoir et sa richesse de la vente des produits du travail. Ce soulèvement pose la question des droits du producteur.

Le prolétariat n’exige pas encore des comptes : il veut seulement que sa part ne soit pas faite par le mécanisme de l’offre et de la demande, loi fondamentale de l’ordre capitaliste, mais à la mesure de sa faim. Il en a assez de cette déclamation bourgeoise qui le considère comme un libre marchand de travail, passant librement un contrat avec l’acheteur de travail. Il en a assez de cette fiction ironique derrière laquelle on s’abrite pour lui refuser de manger à sa faim, tout en le tenant dans la plus dure servitude économique et la plus flagrante infériorité sociale. Il veut que son salaire ne soit pas seulement considéré comme le paiement d’une marchandise qu’il a vendue au patron ; ses bras sont trop proches de son estomac pour qu’il considère leur mise en valeur comme une marchandise ordinaire, dont on se détache dès qu’on en a opéré la livraison à l’acheteur.

Ce salaire, pour lui, est le moyen d’existence, avant tout. Il est la représentation de la nourriture due par le maître pour qui ses bras ont travaillé. Conception rétrograde, dira-t-on, et qui ramène le patron et l’ouvrier à des rapports de féodalité ? Mais est-ce qu’en réalité ces rapports ont cessé d’exister ? Les rapports mercantiles s’y sont seulement ajoutés pour les masquer, et l’ouvrier n’est libre en fait que lorsqu’il est sans travail, c’est-à-dire fort en peine d’une liberté qui l’affame et dont il a hâte de se défaire au profit du maître qui voudra bien l’occuper.

Ce n’est d’ailleurs pas ainsi que les ouvriers lyonnais posent la question. Ils ne demandent pas qu’aux réalités de leur servitude correspondent des fictions de servitude, mais qu’aux fictions de liberté correspondent des réalités de liberté. Ils ne veulent pas agir sur le contrat de travail par débat individuel d’ouvrier à maître : ils savent trop ce que pèse un pauvre en face d’un riche, un pauvre diable ignorant en face d’un homme relativement instruit. C’est par la coalition des ouvriers que peut se constituer une force réelle, qui fasse du contrat de travail un acte de commerce et non plus une charte de servitude.

En demandant aux fabricants de Lyon l’unité de tarifs, les canuts forcent leurs maîtres à se grouper ; mais que leur importe, puisqu’ils sont groupés aussi ! Forts de leur nombre, de leur valeur professionnelle, ils sauront bien obtenir du patronat des conditions de travail qui leur permettent de manger à leur faim. Ils ne demandent que cela ; c’est peu au regard de ce que veut le prolétariat organisé d’aujourd’hui. C’est pourtant de là qu’est parti le mouvement par lequel il se dirige vers la possession du produit intégral de son travail.

Désormais, s’adaptant les théories des utopistes, utilisant les progrès du libéralisme et de la démocratie, s’enrichissant des constatations de la science, le monde du travail existera comme un facteur social autonome, développera son action dans la société et sur elle. Sa première manifestation a été une révolte d’estomacs vides, que les politiques de tribune et de cabinet ont cru sans lendemain.

Elle va se retrouver dorénavant, vivante et impérieuse, dans tous les actes de la vie sociale et politique : c’est contre elle, autant que contre l’émancipation des citoyens, c’est contre ses conséquences et ses développements que les maîtres du pouvoir agiront ; c’est pour elle que, souvent malgré eux, lutteront les champions des libertés civiques ; c’est par elle que sera inspirée une littérature qui était jusqu’alors la récréation des gens de loisir.

Quelle est la situation des travailleurs lyonnais, au moment où la misère va les grouper sous son lugubre drapeau noir pour l’affirmation de leur droit à l’existence ? Les canuts, ou tisseurs en soieries, qui font battre les dix mille métiers de la Croix-Rousse, sont au nombre de quarante mille, sans compter ceux des industries annexes : dévidage, teinturerie, etc. Le travail de la soierie est donc la principale industrie de cette agglomération de grosses communes ouvrières qui entourent la ville de Lyon : les Brotteaux et la Guillotière n’en sont séparés que par les ponts du Rhône, et la Croix-Rousse la domine.

Sont-ils des patrons, les chefs d’atelier, propriétaires de quatre à cinq métiers, chez qui travaillent les tisseurs ? Non, mais plutôt des façonniers. Les vrais patrons, ce sont les quelque huit cents fabricants et commissionnaires qui forment le noyau de l’aristocratie commerçante de la riche cité. Le chef d’atelier donne au canut la moitié du prix de façon donné par le fabricant, ainsi nommé parce qu’il ne fabrique pas, et que sa maison est un magasin, un établissement commercial.

L’industrie des soieries, plus que toute autre peut-être, est soumise aux caprices de la mode, et subit de ce chef des fluctuations que les chefs d’industrie peuvent d’autant plus facilement supporter qu’ils les ont fait entrer en ligne de compte dans le calcul de leurs risques et profits, et que, surtout, le système de la fabrique collective, c’est-à-dire des ateliers dispersés, laisse aux artisans la propriété, c’est-à-dire la charge du matériel de production.

Dans ce système, dit avec grande raison M. Edgard Allix dans les Annales des sciences politiques du 15 juillet 1904, « on fait faire aux artisans à domicile, aux ouvriers, des dépenses d’outillage que le grand industriel aurait certainement faites lui-même, en élevant une fabrique, s’il y avait trouvé avantage ; on leur fait opérer des mises de fonds dont il n’a pas voulu lui-même assumer les périls ». Par cette illusion de propriété et d’indépendance, qui est la forme la moins aléatoire de l’exploitation capitaliste, « l’industriel met dans l’exploitation le capital circulant générateur du profit futur, l’ouvrier fournit le capital fixe auquel s’attachent les risques. »

Et ils sont grands pour l’ouvrier, propriétaire ou non de l’outillage. Il est soumis au hasard des commandes. À des périodes d’effréné surmenage succèdent de mortelles accalmies. En 1831, Lyon n’était plus dans la situation avantageuse de naguère : son monopole des étoffes unies était anéanti par la concurrence que lui faisaient les fabriques suisses et allemandes, à Zurich, à Bâle, à Cologne, notamment. Et une période de prospérité avait précisément, quelques années auparavant, augmenté le nombre des métiers et fait affluer à Lyon de nombreux ouvriers des campagnes et des villes de la région.

À cette concurrence intérieure et extérieure, bien faite pour amener la réduction des salaires, s’ajouta la crise de 1830. Certes, les ouvriers étaient accoutumés à ces mouvements désordonnés de la production. Villermé nous dit que « la fabrique de Lyon est plus souvent que toutes les autres en proie à des crises ». Bien que cette fabrique n’ait « cessé depuis longtemps d’être la première du monde », que « le sort de ses ouvriers » dépende « toujours du sien » et qu’ils aient l’habitude de passer « rapidement de l’excès de misère à la prospérité, et de celle-ci à la détresse », il est cependant un point au-dessous duquel la détresse dépasse la capacité de souffrance. Selon ces alternatives de prospérité et de misère, nous dit encore Villermé, les ouvriers « diminuent ou augmentent de nombre, émigrent de Lyon ou y affluent, suivant sa fortune ou ses vicissitudes ».

En 1831, les ouvriers étaient nombreux, les années précédentes les ayant fait affluer, et la crise de l’année précédente, crue temporaire comme la révolution avec laquelle elle coïncidait bien plus qu’elle n’en était le résultat, ne les avait pas décidés à émigrer. Les fabricants les plus riches profitant des crises pour emmagasiner des produits dont la main-d’œuvre ne leur coûtait presque rien, les salaires des ouvriers qui travaillaient dans les étoffes unies étaient tombés, en novembre, à dix-huit sous par jour pour un travail de dix-huit heures.

Les chefs d’atelier n’étaient pas plus heureux que leurs ouvriers, ayant à leur charge des frais de loyer, d’entretien des métiers, tout aussi élevés dans les périodes de chômage ou d’avilissement des prix que dans celles de prospérité. Les uns et les autres étaient des ouvriers, de commune origine, vivant de la même existence, supportant les mêmes misères, étant soumis à la même domination capitaliste.

Villeneuve de Bargemont a tracé des canuts lyonnais un portrait peu flatté, dont voici les principaux traits généraux : « un teint pâle, des membres grêles et bouffis par des sucs lymphatiques, des chairs molles et frappées d’atonie, une structure au-dessous de la moyenne, telle est la constitution physique ordinaire des ouvriers en soierie. » Le docteur Martin aîné, dans une note manuscrite dont Villermé a eu connaissance, confirme en ces termes : « Son tempérament est flegmatique, son teint pâle, ses yeux hébétés, ses membres souvent déformés. »

Pour M. de Montfalcon, dans son Histoire des insurrections de Lyon, à qui Villeneuve de Bargemont a fait des emprunts, « la taille des tisseurs manque de proportion ; leurs membres inférieurs sont souvent déformés de bonne heure ; ils ont une allure qui les fait aisément reconnaître. Lorsque, les jours de fête, un habit semble les confondre avec les autres citoyens, on les reconnaît encore au développement irrégulier du corps, à leur démarche incertaine et entièrement dépourvue d’aisance ». Et c’est bien le métier qui les déforme ainsi, puisque « les jeunes gens des campagnes voisines de Lyon, qui arrivent dans cette ville pour y embrasser la profession de tisseurs d’étoffes de soie, ne tardent point à perdre leur fraîcheur et leur embonpoint ».

Villermé, sans nier « qu’il en fût ainsi autrefois » — son enquête est de 1836 — c’est-à-dire à une époque où les canuts étaient bien « plus mal logés et plus mal nourris qu’ils ne le sont actuellement », déclare, lui qui a exploré les caves de Lille et les taudis de Rouen, qu’ils « ne sont pas habituellement plus mal portants… que les habitants de nos grandes villes qui travaillent renfermés ». Il reconnaît cependant que « beaucoup travaillent quinze heures par jour, et quelquefois davantage » ; mais il ne peut penser que ce surmenage aggrave particulièrement leur état, au regard des ouvriers des autres régions, puisque ceux-ci subissent également ce régime des journées prolongées à l’excès. Selon lui, si les canuts paraissent plus débiles que les ouvriers des autres métiers, cette débilité n’est pas causée par le métier : « Leur profession n’exigeant point des individus robustes, beaucoup d’hommes qui ne peuvent être forgerons, charpentiers, ouvriers des ports, etc., se font tisseurs en soie. »

Pour quelques auteurs, le portrait moral des canuts correspond à leur portrait physique : Le docteur Martin déclare que leur « intelligence est circonscrite », et Montfalcon les dit d’intelligence « excessivement bornée » ; Villeneuve de Bargemont affirme qu’ils ont « peu d’idées » et que, « fidèles à leur imprévoyance, ils vivent toujours pauvres ». Ce dernier trait est on ne peut plus savoureux.

Villermé proteste avec une vivacité qui ne lui est pas coutumière contre « les livres fort graves » qui représentent les canuts « comme des êtres dégradés au physique et au moral ». « Ce portrait, dit-il, pouvait être ressemblant il y a cinquante ans ; ce n’est pas celui des canuts actuels de Lyon. » Sans remonter au delà d’une douzaine d’années, il ne craint pas d’affirmer « que ces ouvriers seraient, aujourd’hui, partout, dans nos grandes villes manufacturières, plus sobres, plus intelligents, et à certains égards non moins moraux que les autres ouvriers pris en masse. Enfin ils sont moins turbulents, moins ivrognes que les chapeliers et les teinturiers de la même ville ».

Il faut bien qu’ici l’on donne raison sans réserves à Villermé. Si, en effet, les canuts lyonnais avaient été les êtres déprimés que représentent « les livres fort graves », leur insurrection serait incompréhensible. Il est un certain degré d’abaissement dans la misère physique et morale qui ôte à l’homme tout ressort.

Les auteurs que j’ai cités représentent le canut comme « très attaché à ses préjugés », et n’opposant « à l’indigence que la force d’inertie ». Villermé, qui les a vus de près, et directement, note exactement la situation morale où ils se trouvent, et qui est une excellente prédisposition révolutionnaire, dans le sens le plus large du mot : « Ils sont mécontents », dit-il. Et ils le sont parce que leur esprit, leurs mœurs, leurs manières de sentir et leur mode d’existence sont entrés dans le grand courant du progrès général : « Ils se croient malheureux parce qu’ils se sont créé de nouvelles habitudes, de nouveaux besoins. »

Villermé ajoute qu’ils « jalousent les fabricants et les regardent comme leurs ennemis naturels. » Comment en serait-il autrement, comment ces abeilles laborieuses, qui fournissent jusqu’au matériel de production, ne considéreraient-elles pas comme un « ennemi » le frelon qui, sans risques, et par la seule puissance de l’argent, augmente sa fortune, même et surtout dans leurs pires moments de détresse ?

Villermé lui-même en convient lorsqu’il dit que « la facilité qu’a le marchand fabricant d’interrompre ses travaux, sans grand inconvénient pour lui, est funeste à l’ouvrier, qu’elle fait chômer plus souvent que ne chôme celui des autres manufactures dont les propriétaires ne peuvent fermer leurs ateliers sans se ruiner ». En constatant que, « dans la fabrique de Lyon, les crises sont… plus fréquentes et souvent plus longues que dans les autres fabriques », il nous fait toucher du doigt des rapports que le plus sommaire examen décèle immédiatement comme devant être des rapports d’hostilité, surtout lorsque ceux qui en pâtissent ont pris conscience de leur état, n’étant pas tombés encore au dernier degré de la misère physique et morale.

Et si les canuts n’en sont pas là, si le ressort n’est pas brisé en eux, s’ils ont pu recevoir de Villermé ce témoignage non suspect que, « dans les événements de 1831 et de 1834 », ils ont déployé un « caractère » et une « intelligence si remarquables », c’est précisément, et il le voit bien d’ailleurs, parce qu’ils n’étaient pas en proie à la misère continue, constamment et progressivement dépressive de force, d’intelligence et de volonté. « On conviendra, dit-il, qu’une détresse habituelle, comme celle à laquelle on les disait en proie, ne forme pas des hommes de leur trempe. »

Ils ont un sentiment très vif de la dignité humaine, ce qui n’est pas incompatible, ni même contradictoire, avec la liberté de leurs mœurs, exception faite « en faveur des ourdisseuses, dont la chasteté est presque proverbiale à Lyon ». En matière de relations amoureuses, la liberté n’implique pas nécessairement la vénalité ; elle en est même tout l’opposé. Aussi Villermé prend-il soin de nous prouver, sans le vouloir, que les ouvriers, sur ce point encore, ne considéraient pas sans raison leurs maîtres comme des ennemis :

« Les témoignages que j’ai recueillis, dit-il, portent à croire que les plaintes contre les fabricants n’ont pas toujours été sans motif ; leur tort a été de les avoir généralisées. J’ai aussi vu à Lyon des hommes qui, par leur position sociale, leur âge, les emplois qu’ils remplissaient, leur réputation de capacité, de probité, de prudence, donnent un grand poids à toutes leurs assertions et qui trouvaient fondée l’irritation des ouvriers contre plusieurs commis : suivant eux, des jeunes gens, que la fougue de la passion et l’étourderie de l’âge ne sauraient jamais excuser, auraient voulu, pour prix du travail dans des moments où il y en avait très peu, imposer de déshonorantes conditions à des femmes, à des filles d’ouvriers, ou bien s’en seraient vantés avec une sorte d’impudeur. »

Ce sont là, dira-t-on, des méfaits qui ne sont pas imputables aux patrons, du moins directement. Mais comment les ouvriers ne leur en feraient-ils pas grief ? N’indiquent-ils pas qu’il n’existe entre eux « presque aucun lien de clientèle et de patronage ? » Le fabricant ignore l’ouvrier, et réciproquement. Comment celui-ci apprécierait-il, dès lors, la fonction industrielle de celui-là et mesurerait-il la part qui lui revient, de ce chef, dans le produit. Pour l’ouvrier, le patron est un homme qui ne travaille pas, mais fait travailler les autres. Quand il va au magasin du patron, c’est le commis, toute une hiérarchie de commis, qu’il aperçoit en fonction de travail, et non le patron lui-même.

Il ne doit pas être fait, ici, de distinction entre l’ouvrier et le chef d’atelier. Ils sont très proches l’un de l’autre, et tous deux très loin du fabricant, qui est l’ennemi commun, le parasite, celui qui pervertit ou laisse pervertir par ses subordonnés la femme et la fille du travailleur.

Les chefs d’atelier sont des habitants de Lyon et les ouvriers des nomades, mais non des étrangers. Les premiers habitent à la Croix-Rousse et aux Brotteaux, des « maisons très hautes », dans « de larges rues », de grandes pièces où l’air et la lumière peuvent pénétrer, tandis que les seconds habitent les rues « étroites et mal percées », les « impasses obscures, irrégulières » des « plus mauvais quartiers » et se logent dans « les maisons les moins belles et les moins commodes » aux « étages trop bas » et aux cours, « quand il y en a, extrêmement petites, et d’une saleté repoussante », des « rues en pente qui conduisent à la Croix-Rousse » et du quartier Saint-Georges.

Mais souvent aussi les compagnons et les apprentis sont nichés dans la soupente ménagée à côté des métiers. Le chef d’atelier voit grandir l’apprenti qui sera son « compagnon » ; la nature même du travail ne permet pas d’exploiter le travail de l’enfant ; garçons et filles ne cessent d’être à la charge de leurs familles que vers la seizième année.

Autre trait, qui indique bien que l’extrême misère n’est pas le lot permanent de la classe ouvrière lyonnaise et que les chefs d’atelier et les ouvriers sont peu distants les uns des autres : Les familles sont peu nombreuses : « trois enfants, terme moyen », dit Villermé, et il ajoute que ce chiffre a une « tendance à diminuer encore ». Il voit là, fort justement, la preuve du soin que mettent les ouvriers lyonnais, « bien différents en cela de la plupart des ouvriers, à ne pas accroître leur postérité plus rapidement que leur fortune ».

Des ouvriers vivant dans de telles conditions ne peuvent avoir les mœurs de servitude qui sont imposées aux malheureux que la manufacture groupe par centaines dans ses murs et plie sous les disciplines directes du travail et l’autorité sociale d’un patron qui est parfois seul de son espèce parmi la population de toute une ville, véritable maître féodal imposant ses idées, ses opinions, les pratiques de son culte, aux serfs qu’il fait travailler dans son usine, nourrit par son économat, loge dans ses habitations ouvrières, administre comme maire de la localité, recrutant son conseil municipal parmi ses commis.

Sans être formellement républicains, les canuts de 1831 avaient des mœurs républicaines ; et à ceux qui avaient l’onéreuse propriété de leur outillage, cette propriété, sans leur donner l’indépendance économique, leur avait néanmoins fait contracter des habitudes d’indépendance personnelle qu’ils n’eussent pu refuser de partager avec leurs compagnons.

La police tenant le fil du complot
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)



Comment, d’ailleurs, ne se fussent-ils pas considérés comme des prolétaires, à l’égal de ceux-ci ? La révolution de juillet leur avait bien, en quelque sorte, donné le droit de bourgeoisie en les incorporant à la garde nationale. Mais l’uniforme même, qui égalise les hommes en faisant disparaître leurs différences d’origine pour les astreindre à une discipline commune, rappelait aux maîtres d’atelier lyonnais leur infériorité vis-à-vis de la bourgeoisie de fait. Tandis qu’ils avaient adopté l’uniforme réglementaire, les fabricants, les commissionnaires, les chefs de l’industrie, du négoce et de la banque, s’étant équipés à leurs frais, avaient, par l’uniforme adopté, marqué nettement la distance qui les séparait des petites gens de la Croix-Rousse et des Brotteaux.

Et tandis que ce caractère encore éloignait de la bourgeoisie les maîtres d’atelier, un autre caractère les rapprochait de leurs ouvriers : la loi, une loi faite spécialement pour eux en 1806, les rejetait nettement dans le prolétariat, pour donner du reste à leur salaire une garantie qui ne devait être donnée que quatre-vingt-dix ans plus tard à tous les salaires indistinctement.

Le code distingue deux sortes de contrats de travail : le louage de services et le louage d’ouvrage. Il en distingue bien un troisième, concernant les voituriers par terre et par eau — et celui-ci nous montre la caducité des classifications juridiques — mais seuls les deux premiers importent en ce moment. Le louage de services, c’est le contrat de travail proprement dit, passé ou censé passé entre le « maître », — c’est l’expression même dont se sert le Code — et l’ouvrier ou le domestique ; le louage d’ouvrage, c’est le contrat passé entre le particulier et l’artisan qui exécute la commande de ce particulier. Un ouvrier est embauché par un patron : louage de services ; un cordonnier fait une paire de chaussures pour son client : louage d’ouvrage. Les tisserands, et en général tous les artisans propriétaires de leur outillage, mais travaillant pour des fabricants, étaient sous le régime du louage d’ouvrage, la loi affectant de les considérer comme des producteurs autonomes et libres. Ce qui mit longtemps les apparences du côté de cette fiction légale, c’est que certains fabricants « vendaient » aux artisans la matière première et leur « achetaient » ensuite le produit. Ce système fonctionne encore dans certaines régions pour certaines industries, notamment celles des tissus de fantaisie et de la vannerie.

Mais, à Lyon, cette fiction avait si peu tenu en face de la réalité, la contradiction en était tellement criante, que la loi, dès 1806, s’était inclinée et, par l’institution du livret d’acquit, avait reconnu au maître d’atelier sa situation réelle de salarié vis-à-vis du fabricant. Car c’était pour la fabrique lyonnaise, et en y instituant un conseil de prud’hommes, que la loi avait été surtout faite. Or, cette loi, qui imposait au chef d’atelier un livret d’acquit, véritable pendant au livret d’ouvrier pur et simple, portait que le salaire du chef d’atelier débiteur du fabricant ne pourrait être retenu tout entier par ce dernier.

« Lorsque le chef d’atelier, dit-elle, reste débiteur du négociant-manufacturier pour lequel il a cessé de travailler, celui qui veut lui donner de l’ouvrage fera promesse de retenir la huitième partie du prix des façons du dit ouvrage, en faveur du négociant dont la créance est la plus ancienne. »

En édictant cette disposition, le législateur de 1806 sentait bien que le canut lyonnais n’était pas un entrepreneur d’ouvrage comme l’artisan en atelier ou en boutique qui travaille pour la clientèle, pour le public. Il comprenait bien que la continuité des rapports entre le canut et le fabricant donnait à celui que la loi appelait un « chef d’atelier » situation réelle de salarié. C’est pourquoi il voulut que la loi donnât à ce salarié une protection contre le créancier qui pouvait le plus directement menacer le salaire, c’est-à-dire contre l’employeur, le patron.

Ainsi, le chef d’atelier jouissait d’une garantie qui manquait encore aux autres prolétaires, et le livret, qui était pour eux l’instrument de servitude par excellence, le soustrayait du moins à la forme la plus matérielle et la plus fondamentale de la servitude ouvrière. Le livret ne servait pas seulement à placer l’ouvrier sous la surveillance de la police. Il était déposé entre les mains du patron le jour de l’embauchage, les sommes avancées à l’ouvrier y étaient inscrites ; et comme l’ouvrier ne pouvait quitter son patron sans avoir repris son livret, c’est-à-dire sans s’être libéré de sa dette, il se trouvait de fait attaché à l’usine ou à l’atelier aussi sûrement que le serf de jadis à la glèbe, aussi lamentablement que la prostituée d’aujourd’hui à la maison close où la retient un crédit aussi scandaleusement onéreux qu’illégal.

En 1845, un député, le comte Beugnot, dénonçait cette abomination dans les termes que voici : « La Chambre comprendra l’étendue de ce mal, quand elle saura que, dans plusieurs villes manufacturières, les avances montent à la somme de trois ou quatre cent mille francs par an. Il en est une… où les ouvrières en dentelles, gagnant quarante centimes par jour, reçoivent des avances de trois cents francs. Que d’années ne leur faudra-t-il pas pour reconquérir leur liberté ! » Cette forme scélérate de la servitude ouvrière ne devait disparaître qu’en 1890, par la suppression du livret.

Déclarer insaisissables dans leur presque totalité les sommes dues aux maîtres d’atelier, c’était faire plus qu’assimiler ces sommes au salaire, c’était devancer les temps, puisque le salaire ne devait recevoir une semblable protection que de la loi de 1895, qui fixe des limites à la saisie-arrêt pratiquée sur lui et à la retenue que le patron peut opérer de ses mains pour se rembourser de ses avances. Par tous les caractères qui viennent d’être énumérés, donc, les maîtres d’atelier et leurs compagnons étaient bien des prolétaires également : nulle fiction légale ne venait déguiser cette égalité et les égarer, nulle opposition réelle d’intérêts ne venait les diviser, et, si la loi protégeait davantage les maîtres d’atelier, c’est sur eux que le chômage retentissait le plus durement. Toute aggravation du sort des uns atteignait forcément les autres ; ceux-ci protestaient-ils, ceux-là prenaient en main leur cause. Une crise réduisait-elle les salaires, tous s’unissaient, pour la défense commune, contre un ennemi commun.

Les prix de façon étant tombés au plus bas dans l’automne de 1831, les canuts entrèrent en effervescence. Ils savaient que les fabricants faisaient supporter aux ouvriers les frais de la lutte à laquelle ils se livraient entre eux pour la conquête de la clientèle. Chaque fabricant avait ses tarifs, et profitait de la crise pour les réduire à l’extrême, comptant sur l’abondance de la main-d’œuvre. C’était entre eux une course au clocher, le vainqueur devant être celui qui aurait le plus abaissé les prix de façon.

Le canut sentit quelle solidarité réelle unissait au fond les patrons dans cette concurrence qu’ils se faisaient uniquement à ses dépens, et il résolut de mettre fin à ce sport où, en fin de compte, lui seul, qui ne jouait pas, était battu. Les chefs d’atelier se réunirent donc et, au moyen de la Société du Devoir Mutuel, qui était un véritable syndicat ouvrier, commencèrent une agitation pour l’établissement d’un tarif minimum. Immédiatement les ouvriers firent cause commune avec eux et l’agitation s’étendit dans toute la ville.

Le préfet Bouvier-Dumolard connaissait la population laborieuse et n’était pas insensible à ses souffrances. De plus, il avait la responsabilité du maintien de l’ordre, et il ne voyait pas sans appréhension la grande cité ouvrière entrer en ébullition. Le gouvernement qu’il servait s’était édifié sur les barricades dressées par le peuple ; nul n’avait encore eu le temps de l’oublier, et une liberté relative de la presse le rappelait de façon parfois assez véhémente. Enfin il tenait à la popularité que lui avaient value ses manières accueillantes et sa sollicitude pour les ouvriers.

Dès les premières effervescences, il convoqua leurs délégués à la préfecture. Ils lui exposèrent leur réclamation, qu’il trouva juste, et il s’appliqua à y faire droit de tout son pouvoir. Réuni avec son assentiment, sinon par ses soins, car Louis Blanc note que, par un « bizarre intervertissement du pouvoir », ce fut le gouverneur militaire de Lyon, le général Roguet, qui fit la convocation, le conseil des prud’hommes rendit la décision suivante : « Considérant qu’il est de notoriété publique que beaucoup de fabricants paient réellement des façons trop minimes, il est utile qu’un tarif minimun soit fixé pour le prix des façons ».

L’intervention du préfet fit scandale dans le monde des fabricants. Ne violait-elle pas le principe d’abstention du pouvoir, la fiction de liberté derrière laquelle s’abritaient les intérêts des plus forts ! Il fut d’abord insensible à leurs récriminations, qui d’ailleurs étaient encore assez timides, la promptitude des ouvriers à s’organiser les ayant déconcertés et inquiétés fortement, et il convoqua les maires de Lyon, de la Croix-Rousse, des Brotteaux et de la Guillotière à une réunion tenue par la chambre de commerce et douze délégués des ouvriers. Dans cette réunion du 15 octobre, il fit décider qu’une délégation de vingt-deux fabricants se joindrait aux délégués des ouvriers, également au nombre de vingt-deux, pour discuter un tarif nouveau.

Le matin du jour fixé pour la réunion des quarante-quatre, les ouvriers affirmèrent leur solidarité par une manifestation à laquelle bien peu manquèrent. Par rangs de quatre, ils défilèrent dans le plus grand calme par les rues de la ville et vinrent se masser sur la place de la préfecture. Le préfet les harangua, les adjurant de cesser leur manifestation ; il fut acclamé, et, laissant leurs mandataires travailler en paix avec les mandataires du patronat, les manifestants se dispersèrent sans se livrer au moindre désordre.

Puissance morale de la collectivité organisée ! Du seul fait qu’ils ne représentaient plus leurs intérêts propres, mais ceux de l’ensemble des employeurs, et que la délibération s’en faisait en face des représentants de l’ensemble des ouvriers, les vingt-deux fabricants furent pris de respect humain et leur conscience, élevée au-dessus de son état habituel, les porta aux concessions nécessaires. Sans doute il y en avait parmi eux qui n’eussent pas demandé mieux que de consentir d’eux-mêmes le relèvement des tarifs ; mais la concurrence les en empêchait. Ils étaient donc enchantés de pouvoir appliquer à leurs confrères et concurrents des conditions qu’ils étaient tout prêts à subir eux-mêmes.

Mais à côté de ces patrons humains, qui souffraient d’imposer la famine à leurs ouvriers et ne l’imposaient que pour n’être pas ruinés eux-mêmes, il y en avait certainement d’autres qu’un tel scrupule n’était jamais venu tourmenter. Ceux-ci, néanmoins, durent subir l’ascendant moral de ceux-là, eurent honte de dire leurs motifs intéressés en présence des représentants ouvriers placés un moment en face d’eux sur le pied d’égalité, et ils subirent l’ascendant de la force immense que contenait le travail, jusque-là sans défense et sans voix. Leur égoïsme, élevé pour un instant à la notion de la solidarité de classe, et cette notion même, contenue autant par la crainte que par la pudeur, les décidèrent à consentir le sacrifice reconnu nécessaire, en même temps que rendu moins pénible du fait qu’il était imposé à tous les fabricants. Le tarif fut donc établi, et le conseil des prud’hommes fut invité à en surveiller l’application, et à consacrer une séance par semaine aux contestations qui pourraient se produire.

Lorsque les fabricants connurent la nouvelle, ce fut parmi eux une explosion de fureur. Tandis que les ouvriers se réjouissaient, et fêtaient leur victoire par des illuminations, des chants et des danses, leurs adversaires tenaient des conciliabules et s’organisaient pour la résistance. Les ouvriers avaient une telle confiance dans le traité qu’ils voulaient dissoudre immédiatement la commission des vingt-deux ; ce fut le préfet qui les en dissuada. Il voyait de plus près qu’eux les gens avec lesquels ils venaient pour la première fois d’être mis en contact, et il savait que seule une forte organisation ouvrière pourrait les contraindre à tenir la promesse faite en leur nom.

Ceux qui l’avaient faite, cette promesse, furent presque unanimement blâmés par leurs mandants ; on les accusa d’avoir eu peur des ouvriers, d’avoir cédé à la pression du préfet. On leur déclara tout net qu’un traité conclu dans de telles conditions de contrainte n’avait aucune valeur. Ils furent entourés, harcelés, circonvenus, démoralisés de toutes les manières ; si bien qu’on ne les vit pas faire un geste pour défendre leur œuvre, leur signature, leur honneur, lorsque la fabrique déclara refuser d’exécuter le traité.

Ce mouvement ne s’opéra pas d’un coup et avec ensemble. Les plus gros fabricants, ceux qui avaient à Paris une situation, des amis, une influence, commencèrent par informer le ministère du rôle joué par le préfet Bouvier-Dumolard. Ils l’accusèrent d’avoir trahi les intérêts de la fabrique pour se faire de la popularité, d’avoir enfreint la neutralité que les représentants du pouvoir doivent toujours observer dans les débats du travail et du capital.

Em même temps, cent quatre fabricants signaient une protestation contre le traité, le déclaraient d’ailleurs illégal autant qu’inexécutable, et engageaient leurs confrères à n’en tenir aucun compte. Ils ne furent que trop obéis. Les ouvriers assignèrent devant les prud’hommes les fabricants qui refusaient d’appliquer le tarif. Les prud’hommes condamnèrent les fabricants. Les ouvriers, alors, se tournèrent vers l’autorité, afin qu’elle fît exécuter la décision du tribunal.

Hélas ! l’autorité se trouvait bien empêchée. Casimir Perier avait donné des ordres à d’Argout, son ministre du Commerce, et d’Argout en avait donné au préfet. Ce d’Argout, rien ne peut mieux le peindre que le mépris où le tenait Casimir Perier. L’atrabilaire ministre traitait d’ailleurs mieux ses adversaires que ses amis, il faut lui rendre cette justice. Ses adversaires, il les combattait, violemment, rageusement, de toutes ses forces, en dépensant même sur eux plus qu’il n’était nécessaire, et c’était en somme une sorte d’hommage qu’il leur rendait. Quant à ses amis politiques, il les menait durement, les traitait en domestiques, sauf d’Agout, qu’il traitait comme un chien. Ceci est à la lettre.

Un jour qu’il s’éternisait à la tribune pour démontrer à l’opposition que les réfugiés militaires espagnols et polonais étaient, à égalité de grade, aussi tien traités que les Français, sinon mieux, Casimir Perier lui cria de son banc, ou plutôt siffla : « Ici, d’Argout ! » D’Argout regagna le banc des ministres sans un murmure. Il était bien dressé.

Dupin aîné prétend, dans ses Mémoires, que ce sont les députés du centre qui auraient dit : « Assez, d’Argout ! » pour qu’il cessât d’insister là-dessus « comme pour une apologie nécessaire ». On pourrait se résigner à croire Dupin si sa mémoire était d’ordinaire fidèle sur les faits qu’il raconte, et si ses Mémoires n’étaient à la fois une apologie personnelle et une œuvre de parti. Pour que M. Thureau-Dangin, dont on connaît la dévotion orléaniste, tienne le trait pour exact, il faut bien qu’il le soit.

La fabrique avait porté ses doléances à Casimir Perier, qui les avait transformées en ordres à d’Argout, et celui-ci avait tancé Bouvier-Dumolard en lui enjoïgnant de se tenir tranquille désormais. Le préfet, fonctionnaire avant tout, obéit à ses chefs et déclara piteusement que, le traité signé par les quarante-quatre n’ayant aucune valeur légale, les jugements du conseil des prud’hommes n’étaient pas exécutoires.

L’indignation fut au comble parmi les ouvriers. Révoltés d’un tel manquement à la parole donnée, au traité signé, ils se réunirent pour tenter d’obtenir, pacifiquement et par la seule force de leur entente et de leur endurance, les faibles avantages qui leur étaient audacieusement arrachés aussitôt que consentis. Déconcerté par la nouvelle attitude du préfet, le conseil des prud’hommes ne condamnait même plus les patrons qui lui étaient déférés pour refus d’application des tarifs.

Les ouvriers assistaient frémissants à ces audiences où l’équité était souffletée au nom de la loi, où la loi elle-même, gardienne des contrats librement consentis, s’abaissait devant les volontés du plus fort, où le juge déshonorait sa magistrature en soumettant le droit à l’arbitraire administratif. Ils comprirent alors qu’il n’est de droits qu’entre égaux, que ces fabricants n’observaient qu’entre eux les engagements pris et par crainte des sanctions qui les eussent atteints, et que leur conscience ne les empêchait pas de laisser protester leur signature dès que l’huissier n’était plus là pour les astreindre à la probité la plus élémentaire. Ils virent de quoi était faite l’honnêteté des honnêtes gens et sondèrent le tréfonds punique de l’honneur commercial dont la bourgeoisie était si vaine et dont elle faisait si grand étalage.

À cette faillite des lois et de la probité, il n’y avait à opposer que la force. Puisque la justice ne se suffisait pas à elle-même, puisque le droit n’était que l’équilibre de puissances égales tenues en respect par la crainte mutuelle qu’elles s’inspiraient, les ouvriers n’avaient plus qu’à montrer leur puissance. Ils décidèrent donc une grève de huit jours, à partir du lundi 21 novembre.

Cette décision, qu’ils firent connaître dans tous les ateliers, mit la ville en rumeur. Oubliant qu’il avait lui-même convoqué les prud’hommes pour les inviter à réunir les délégués des patrons et des ouvriers, le gouverneur militaire, excité par les fabricants, porté d’ailleurs par ses sentiments personnels à considérer toute grève comme une révolte, déclara bien haut qu’il ne la tolérerait pas et saurait la réprimer vigoureusement. Ces paroles enflammèrent les patrons, qui, perdant toute mesure, renchérirent encore, l’excitant en même temps qu’ils s’excitaient eux-mêmes.

C’est alors que l’un d’eux, au dire de Louis Blanc, aurait proféré cette atroce menace à l’adresse des ouvriers : « Ils n’ont pas de pain dans le ventre, nous y mettrons des baïonnettes. » Menace qui n’était qu’une bravade misérable, vu le peu de soldats dont disposait le général Roguet et le peu d’homogénéité de la garde nationale, où la bourgeoisie n’était pas en force. Mais cette menace devait être mise à exécution trois ans plus tard, et jeter pour de longues années la terreur dans les rangs ouvriers.

Le général Roguet se faisait illusion. Il croyait qu’il lui suffirait de mettre la main sur la garde de son épée pour faire immédiatement se tenir cois les ouvriers. Il ignorait tout d’eux, leur existence, leur caractère, leurs souffrances, devenues intolérables, l’exaspération où elles les jetaient, l’exaspération, plus grande encore, où les jetait l’audacieuse violation du pacte juré. Les avertissements, pourtant, ne durent pas lui manquer, et il ne les méprisa pas tous, puisque, sur l’avis des maires de Lyon et de la Croix-Rousse, il décommanda la revue de la garde nationale, qui devait avoir lieu le 20. C’était là, certes, une occasion de montrer la force des baïonnettes, puisque cela entrait dans son plan d’intimidation.

Mais ces baïonnettes n’étaient pas toutes au service de la bourgeoisie, les chefs d’atelier ayant été admis dans la garde nationale. Amener ceux-ci en armes sur la place publique, c’était donner le signal des troubles. Le général Roguet ne vit pas que, d’autre part, décommander la revue, c’était avouer qu’il ne pouvait compter sur la garde nationale pour la répression dont il menaçait les grévistes, et donner à ceux-ci confiance dans leur force.

Aussi, au jour fixé, la grève éclata-t-elle. Trois ou quatre cents ouvriers parcoururent dès le matin les rues de la Croix-Rousse et firent une tournée dans les ateliers, arrêtant les métiers qui battaient encore. Convoquée en hâte pour dissiper les groupes que rassemble ce mouvement, la garde nationale veut exécuter la consigne qui lui a été donnée et empêcher les grévistes de pénétrer dans les ateliers. La foule désarme sans peine ces gardes nationaux qui accomplissent leur tâche avec répugnance et tentent de la réduire à une œuvre de pure police urbaine.

Mais d’autres gardes nationaux arrivent. Ceux-ci sont les soldats de l’ordre, des fabricants qui ont pris à la lettre les bravades du gouverneur militaire et qui sont impatients de dompter la révolte de leurs serfs. Ils font feu sur les manifestants, sur la foule. Huit personnes sont blessées. À l’horreur succède rapidement la fureur. Un long cri de vengeance éclate et grandit, enflamme la cité ouvrière.

De toutes les maisons sortent des combattants armés de bâtons, de pelles, de pics, et des gardes nationaux baïonnette en avant. La garde nationale bourgeoise s’enfuit devant ces essaims dont tous les aiguillons sont pointés sur elle. Les ouvriers barricadent les rues, s’attellent aux deux canons de la garde nationale croix-roussienne et, conduits par un drapeau noir où flottent ces mots de désespoir : « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant », descendent en tumulte guerrier sur la cité des maîtres.

Le préfet, qui a été tenu à l’écart des mesures d’ordre prises par le gouverneur militaire de concert avec les maires, se jette au devant de l’émeute, essaie de la désarmer par de bonnes paroles, de ces belles paroles qui lui valaient des acclamations quelques jours auparavant. Mais les ouvriers le huent, l’accusent violemment d’avoir manqué à la foi jurée et de s’être mis au service des fabricants. Il est entouré, désarmé de son épée, ridicule simulacre de puissance, et fait prisonnier avec le général Ordonneau, qui l’accompagne.

Peut-être la foule se fût-elle laissé prendre aux paroles d’un homme qui avait joui d’une trop grande popularité pour qu’elle se fût soudain retirée de lui. Elle n’eût pas désarmé, mais elle eût laissé aller ce fantôme d’autorité à qui l’on ne pouvait reprocher que son impuissance à faire le bien qu’il avait voulu et promis. On connaissait ses conflits avec le général Roguet, et comment celui-ci l’avait mis à l’écart tous les jours précédents. Mais au moment où il essayait de haranguer le peuple, des coups de fusil éclatèrent dans les rues avoisinantes.

Plus de doute : l’intervention du préfet est une manœuvre destinée à endormir les ouvriers afin de donner au vrai pouvoir, au gouverneur militaire, le temps de rassembler ses forces et d’écraser les révoltés. C’est alors qu’on désarma le préfet et qu’on l’entraîna, ainsi que son compagnon. Le soir même, les ouvriers relâchaient leur inutile capture, et le lendemain matin le général Ordonneau était également mis en liberté.

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


Cela, qu’on le remarque, en pleine bataille, dans l’excitation de la poudre et le bruit du canon. Pas un instant les ouvriers ne se disent qu’ils rendent au moins un chef à l’ennemi. Encore moins songent-ils à garder deux otages importants. Ils sont dans la fureur du combat, et nulle pensée de vengeance ne les effleure. Ils observent dans l’insurrection les lois de la guerre, et même les violent, jusqu’à l’imprudence coupable envers leur cause, dans le sens de l’humanité ; ceux qui se disent les défenseurs de l’ordre et de la civilisation les violent dans le sens de la barbarie.

Les insurgés relâchent les prisonniers, les soldats de l’ordre les massacrent. Les insurgés de 1848 et de 1871 ne se mettront eux-mêmes au niveau de ceux-ci que dans le désordre des premiers mouvements ou dans les convulsions de la défaite, et d’atroces tueries ordonnées et systématiques répondront en représailles à des fureurs isolées que nulle autorité insurrectionnelle n’aura commandée.

Tandis que la fusillade éclate et que le canon tonne, élargissant le combat sur tous les points de la ville, gagnant la Guillotière et les Brotteaux, où se lèvent des foules armées sommairement qui tentent de passer les ponts et de rejoindre l’insurrection, le pillage et l’incendie vont sans doute venger les ouvriers ? Non. Ils bivouaquent, pendant la nuit, sur le seuil, respecté par eux, des maisons de leurs ennemis ; ils montent la garde à la Monnaie et à la Recette générale.

On ne cite qu’une exception : Des fenêtres d’une maison, les fabricants ont tiré sur les insurgés des Brotteaux, puis se sont enfuis. La maison a été saccagée et les meubles, jetés dans la rue, alimentent le feu du bivouac. En revanche, il existait à la Sauvagère un fabricant qui avait toujours manifesté des sentiments d’humanité envers ses ouvriers.

« Il fut tout étonné, nous dit Villermé, en sortant de chez lui dans la matinée du second jour ; de trouver à sa porte un homme en faction, qu’il reconnut aussitôt pour un de ses anciens ouvriers qu’il avait renvoyé à cause de son inconduite.

— Que fais-tu là ? lui dit-il.

— Je vous garde.

— Comment, tu me gardes ! Et pourquoi ?

— Parce que tous vos ouvriers se sont entendus pour vous défendre, afin qu’il ne vous arrive rien ; là, dans la maison, ils sont une douzaine, et nous nous relèverons tous ici pendant que ça durera.

— Mais tu n’es pas de mes ouvriers, toi ; je t’ai renvoyé.

— C’est vrai, mais j’avais tort. »

Ce matin-la trouva debout la masse ouvrière. Seuls firent défection à leurs frères, nous dit Proudhon, les rigues lyonnaises, associations de portefaix et crocheteurs, dont les membres recevaient alors un « salaire supérieur à ceux des professeurs de Faculté ». Confinés dans leur étroite solidarité corporative, ils étaient, nous affirme le moraliste révolutionnaire, « ivrognes, crapuleux, brutaux, insolents, égoïstes et lâches ». Ceux-là, comme généralement tous les « hommes de rivière », ne montrèrent aucune sympathie aux ouvriers en soie et certains, même, leur furent hostiles.

Le premier jour avait été un soulèvement désordonné, le second fut une bataille. Les Brotteaux, la Guillotière, Saint-Just étaient à présent hérissés de barricades. Le peuple avait des chefs : Lacombe, homme de grande résolution, très populaire : Michel-Ange Périer, un décoré de juillet, républicain, blessé la veille avec son ami Péclet. Le mouvement n’a n’ailleurs aucun caractère politique : tandis que des républicains combattent l’insurrection à côté des fabricants, d’autres, comme cet armurier qui leur donne ses fusils, se rangent du côté des ouvriers. Baune, Lortet, Lagrange, Jules Favre, alors tout jeune, groupés autour du journal démocrate le Précurseur, rédigé par Petetin, ne se prononcent pas.

Malgré la résistance des troupes du général Roguet, peu nombreuses et à demi démoralisées d’ailleurs, les ouvriers des faubourgs passent les ponts et rejoignent ceux de la Croix-Rousse qui occupent le centre de la ville. Le général Roguet profite de la nuit pour évacuer Lyon.

Les insurgés occupent aussitôt l’Hôtel de Ville et improvisent un gouvernement, ou plutôt une commission, dont la plupart des membres sont totalement inconnus du peuple. Comme il arrive dans la première heure d’un triomphe imprévu, les premiers arrivés s’imposent. Lachapelle, Charpentier, Frédéric, sont des chefs d’atelier estimés de leurs camarades. Mais Pérénon le royaliste, Garnier, Dervieux, Filhol, qui les connaît ? Le vieux conspirateur républicain Rosset, rallié un moment à la monarchie de Juillet, figure parmi eux, mais n’exerce aucune influence particulière.

Très embarrassés de leur victoire, les occupants de l’Hôtel de Ville acceptent d’entrer en pourparlers avec le préfet. Ils se considèrent si peu comme un pouvoir nouveau, qu’un d’entre eux, Lacombe, se laisse nommer gouverneur de l’Hôtel de Ville. Cette manœuvre adroite de Bouvier-Dumolard présente l’insurrection comme se niant elle-même, et divise les collègues du gouverneur improvisé.

Quelques-uns d’entre eux protestent contre cette nomination par une affiche conçue en termes violents. D’autres ouvriers désavouent cette proclamation, par affiche également, protestent contre l’abus qui a été fait du nom de Lacombe, dont le nom a été inscrit à son insu parmi les signataires de la proclamation. Cette proclamation singulièrement équivoque porte la marque des opinions carlistes de Pérénon. Cette querelle d’affiches déconcerte les ouvriers en armes, qui, d’autre part, n’ont plus d’ennemis à combattre. Les adjoints au maire sont revenus à l’Hôtel de Ville, où ils jouent le rôle de conciliateurs entre les chefs divisés, en réalité attisent leurs querelles, tandis que des affidés du patronat parcourent les rangs des soldats de l’insurrection et sèment le soupçon parmi eux.

Dans cet énervement de l’action ouvrière, privée de chefs par leurs divisions, les fabricants se ressaisissent, tiennent conseil, redonnent courage à la garde nationale bourgeoise. De leur côté, les administrateurs municipaux reprennent un à un leurs fonctions, que, tout à leur querelle, à leur désarroi et à l’angoisse du lendemain, les chefs insurgés ne songent guère à remplir. Bientôt, ceux-ci quittent l’Hôtel de Ville, dont les ouvriers, rentrés chez eux, se sont désintéressés.

À grand tapage de pitié, la bourgeoisie ouvre des souscriptions publiques pour les blessés, et, le 3 décembre, le maire annonce à la ville absolument pacifiée l’arrivée d’un corps de troupes conduit par le maréchal Soult et le jeune duc d’Orléans. L’armée rentra dans Lyon sans rencontrer la moindre résistance. La garde nationale fut licenciée, le préfet Bouvier-Dumolard disgracié et les tarifs supprimés. Rien ne bougea.

Le retentissement à la Chambre fut d’une insignifiance violente et puérile. L’opposition, absolument démontée par le caractère de cette insurrection purement ouvrière, se perdit dans de misérables chicanes de mots. Les saint-simoniens furent accusés, au cours de cette discussion, d’avoir fomenté le mouvement de Lyon, quelques-uns d’entre eux étant allés récemment faire des conférences dans cette ville.

Dupin ainé, avec sa verve grossière et perfide, montra dans les adeptes de la « prétendue nouvelle religion » des affiliés des jésuites. « Les hommes qui n’osent plus aujourd’hui sous leur ancien masque, dit-il, et dont la figure est la même en dessous, propagent aujourd’hui une nouvelle religion, en haine de la propriété individuelle, de l’hérédité. Ils s’interdisent le mariage, ils ne connaissent pas les affections de la famille, ces gens-là. » C’était une allusion transparente à l’interdiction faite par Enfantin à Eugène Rodrigues d’épouser une jeune fille éperdument aimée, afin de se consacrer exclusivement à la doctrine.

Au milieu du rire général, noté par le Moniteur, l’orateur poursuivit : « Ils voudraient aujourd’hui faire de leur société un vaste couvent dont les chefs, sous le nom de capacités, seraient des moines, et dont les membres, sous le nom de travailleurs, seraient des pénitents. » Sa conclusion produisit une forte sensation : « Ils voudraient aujourd’hui, s’écria-t-il, réaliser l’Eldorado du Paraguay, où tout revient au chef suprême, et où il existe une véritable égalité, celle de la servitude et de l’abrutissement les plus complets. »

Mais tout cela n’établissait pas la complicité des saint-simoniens dans l’insurrection. Casimir Perier n’eût pas demandé mieux que de leur en faire porter directement la responsabilité, mais un député de ses amis, Félix Bodin, l’en dissuada en lui démontrant l’impossibilité d’établir un lien juridique entre la prédication saint-simonienne et le soulèvement des ouvriers lyonnais. Étant allé voir ensuite les saint-simoniens à leur maison de la rue Monsigny, Félix Bodin se fortifia dans la conviction qu’ils n’étaient pour rien dans l’insurrection.

« Les événements de Lyon, lui dit un membre du collège, (ainsi s’appelait le comité directeur), se sont accomplis en opposition directe avec nos principes et nos vœux ; mais ils justifient aussi nos prévisions, et c’est là notre tort auprès des conservateurs endurcis, lesquels se moquaient de nos avertissements, quand nous leur disions que le progrès pacifiquement consenti pouvait seul prévenir les tentatives du progrès brutal, poursuivi par la violence. » Autant eût valu parler hébreu à ce brutal, à ce violent qu’était Casimir Perier.

D’instinct, il avait beaucoup plus la crainte de la propagande pacifique des idées, contre laquelle il se sentait désarmé, que des complots révolutionnaires et des tentatives d’insurrection. Contre les complots, il avait la police, et contre l’insurrection, l’armée et la garde nationale. Il s’était peu effrayé du refus de quelques saint-simoniens de prendre leur service de gardes nationaux, refus qu’ils motivaient par leur caractère religieux. La propagande dans l’armée n’avait pas été entravée ; et si quelques officiers donnaient leur démission : tels Tourneux, Bruneau, Hoart, d’autres, les Lamoricière et les Bigot, gagnaient leurs camarades à la doctrine nouvelle, surtout parmi les officiers d’artillerie, le nombre de saint-simoniens sortis de l’École polytechnique étant très considérable, comme nous le verrons plus loin. Évidemment, une doctrine qui recrutait ses adhérents parmi les éléments intellectuels de l’armée ne pouvait laisser Casimir Perier indifférent. Il n’avait pas sévi, cependant.

Mais il guettait l’occasion, prêt à la saisir. Décidé sans doute par les conseils de Louis-Philippe à faire le moins de bruit possible sur les événements de Lyon, il n’essaya pas d’établir un lien entre ces événements et la propagande saint-simonienne, comme il y avait été invité. C’était d’ailleurs courir à un échec certain, même devant les juges les plus résolus à servir le pouvoir, car il n’y avait jamais eu les moindres rapports entre les ouvriers de Lyon et le groupe de théoriciens, d’orateurs et de journalistes de la rue Monsigny, dont tous les discours et les écrits se prononçaient contre l’emploi de la violence. Comment donc frapper ces ennemis de l’ordre, qui s’obstinaient à prêcher le respect des lois et dont l’attitude contrastait si fortement avec celle des polémistes et des conspirateurs républicains, tout en étant infiniment plus dangereuse pour l’ordre établi ?

Sur ce danger, le ministre était fixé. Un de ses frères, Augustin Perier, n’avait pu certainement le lui celer, lui qui, à l’issue d’une conférence de la rue Monsigny, avait causé avec les chefs de la doctrine et abordé « tout de suite la question capitale de la substitution de l’héritage selon la vocation à l’héritage selon la naissance » et manifesté le désir de savoir « comment cette substitution pourrait se faire paisiblement, sans injustice et sans spoliation ».

Bazard lui avait répondu qu’elle se ferait « par voie de conviction et de spontanéité religieuse chez les fidèles, et par le grand livre pour les retardataires ». Cette promesse aux « retardataires » avait dû sonner mal aux oreilles de l’aîné des Perier, et certainement celles de son frère le ministre avaient dû en recevoir immédiatement l’écho.

Bazard avait bien ajouté : « N’y avez-vous pas déjà inscrit des grands propriétaires ? » Mais pour des membres d’une dynastie capitaliste aussi étroitement attachés à leurs intérêts que l’étaient les Perier, il n’y avait rien là de rassurant. Capitalistes ils voulaient être, et non rentiers soumis aux conversions de la rente méditées et annoncées déjà par les saint-simoniens.

Il fallait conjurer le péril d’une propagande d’idées en déshonorant la doctrine, en accusant les ennemis de la propriété de s’approprier le bien d’autrui et en montrant les abolisseurs de l’héritage en posture de captateurs d’héritages. C’était faire coup double ; d’une part on les représentait comme de malhonnêtes gens, et d’autre part on identifiait leurs procédés à ceux des jésuites. On avait ainsi pour soi l’unanimité : les conservateurs, parce que la propriété est le fondement de tout ordre social selon leurs vues et leurs intérêts ; les libéraux, parce que les congrégations et leurs moyens de reconstituer la mainmorte et d’anéantir la liberté de l’individu ont toujours soulevé leurs légitimes protestations.

On intenta donc un procès aux saint-simoniens, on prétexta l’irrégularité de leur constitution en société pour perquisitionner chez Enfantin, alors chef de la doctrine, et, le 22 janvier 1832, un commissaire de police venait dissoudre la réunion de la rue Taitbout. Mais ce n’était pas le juge chargé d’instruire leur procès qui allait ruiner l’autorité morale des saint-simoniens. La funeste déviation religieuse imprimée à la doctrine par Enfantin n’y devait que trop suffire, ainsi que nous le verrons par la suite.

Les saint-simoniens servirent à distraire l’attention publique. En s’en prenant à eux, le gouvernement espérait détourner les esprits de toute réflexion sur le formidable soulèvement qui avait mis la seconde ville de France au pouvoir des ouvriers pendant dix jours. Mais est-ce bien à Casimir Perier qu’il faut attribuer le mérite de n’avoir pas inquiété des ouvriers qui s’étaient mis à la tête de l’insurrection et d’avoir tout fait, dans le pays comme à Lyon, pour réduire ce mouvement aux proportions d’une querelle locale entre ouvriers et patrons ? Il était si âpre à venger toute atteinte à l’autorité, et la conduite du gouvernement fut si habile (l’opposition elle-même en fut réduite à le servir en cette affaire), qu’il faut chercher une autre inspiration, émanant d’un esprit plus délié.

Une lettre du roi au maréchal Soult, du 29 novembre, dans laquelle il lui donne des instructions détaillées nous livre l’inspirateur de cette politique habile. Dans cette lettre, le roi montre combien il sent la nécessité d’atténuer le plus possible le caractère, le retentissement et les suites de l’insurrection. D’ailleurs, rien que le fait de faire figurer le duc d’Orléans, l’héritier de la couronne, à côté du chef militaire chargé de la répression, nous eût fixés à cet égard.

« Le grand point, le point culminant de notre affaire, dit le roi au maréchal, c’est d’entrer dans Lyon sans coup férir et sans conditions. Tout sera, si ce n’est fini, au moins sûr de bien finir, quand cela sera effectué. Sans doute, il faudra le désarmement, et les mesures nécessaires pour l’opérer. »

Mais s’il recommande « la sévérité » et souligne le mot, c’est surtout pour les soldats qui ont manqué à leur devoir, « surtout pour ces compagnies du génie et autres militaires qui ont quitté leurs drapeaux et sont restés à Lyon ». En tout cas, « pas d’exécution », et Louis-Philippe, ici encore, souligne le mot et ajoute : « Ce n’est pas à vous que j’ai besoin de le dire. »

Il connaît bien la « modération » de Soult, mais il n’ignore pas les fureurs des fabricants et que, « dans le succès », « les conseils violents arrivent de toutes parts, et surtout de ceux qui se tenaient à l’écart pendant la lutte ». Ces conseils ne furent sans doute pas inutiles.

Pendant que le gouvernement s’efforçait d’atténuer l’importance, et les suites de l’insurrection, le saint-simonien Barrault, dans un discours du 27 novembre, en dénonçait le caractère nouveau en ces termes :

« Voici qu’aujourd’hui, vérifiant la justesse de nos prévisions tant de fois exprimées, une population entière d’ouvriers s’insurge. Et quel drapeau a-t-elle arboré ? Est-ce le drapeau tricolore ? Est-ce aux cris de liberté, de charte, de république, de Napoléon II qu’elle s’est ralliée ? Non ; elle arbore un drapeau noir, signe de son deuil et de son désespoir, et elle prend pour mot de ralliement cette devise : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant. »

Et qu’enseigne cette convulsion sociale ? Elle enseigne « que la vraie politique est l’art de régler les rapports des travailleurs entre eux ». Et Barrault, que des salves d’applaudissements ont fréquemment interrompu, appelle ceux « dont cet événement a dû toucher le cœur et dessiller les yeux » à aider les saint-simoniens « à affranchir non seulement la classe la plus nombreuse et la plus pauvre du sort effroyable qui lui pèse, mais la classe privilégiée elle-même de ce danger qui la menace incessamment, de ce glaive qui demeure suspendu sur sa tête, et du hasard fatal de la banqueroute ! »

Ces éloquents appels ne devaient être entendus que d’une élite. Ils firent en tout cas impression sur les esprits clairvoyants. « Les saint-simoniens sont stupides, écrivit à cette occasion Charles de Rémusat, ils n’indiquent que des remèdes insensés, mais ils sont dans la question. » Les autres privilégiés, confiants dans leur force, faite de l’ignorance et de la dispersion des ouvriers, croyaient à l’éternité de leur puissance et à sa justice.

L’infructueuse tentative des saint-simoniens sur le cœur et sur la raison de la classe possédante trouva les privilégiés durs et fermés. Les travailleurs commencèrent ainsi à comprendre qu’ils n’avaient à compter que sur eux-mêmes. D’autres épreuves les attendaient, qui devaient le leur faire comprendre tout à fait.