Histoire socialiste/Thermidor et Directoire/03

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Chapitre II.

Histoire socialiste
Thermidor & Directoire (1794-1799)
Chapitre III.

Chapitre IV.


CHAPITRE III


COMMENCEMENT DE LA RÉACTION
(vendémiaire à frimaire an III — octobre à décembre 1794.)


La question du commerce, traitée par le club dit électoral dans l’adresse du 10 vendémiaire (1er octobre), s’imposait alors à l’attention de tous, et cette adresse exprimait le sentiment de la grande majorité. Les documents de l’époque, les rapports de police, par exemple, dont, sous le titre Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire, M. Aulard a composé un si intéressant recueil, auquel je renvoie d’une façon générale pour toutes mes citations de ces rapports, prouvent que le public se préoccupait principalement de tout ce qui concernait les subsistances. On se plaignait de plus en plus de la pénurie des denrées mises en vente, de leur mauvaise qualité, de leur prix élevé, des infractions impunément commises aux lois du maximum, du temps qu’il fallait perdre à faire queue pour obtenir peu de chose, de l’inégalité des répartitions. Les trafiquants accréditèrent le bruit que les marchandises regorgeaient autour de Paris où le maximum seul les empêchait de venir ; il y avait là une part de vérité, il y avait surtout le désir de voir supprimer le maximum pour spéculer avec une sécurité complète ; et les gouvernants ne pouvaient être dupes de leurs procédés. On lit dans le rapport de police du 4 vendémiaire (25 septembre) : « L’aristocratie marchande lève la tête avec audace. Il semble que l’indifférence affectée sur l’inexécution de la loi du maximum prépare, son triomphe… L’agiotage est poussé à son comble ; les gros marchands écrivent, s’agitent, se tourmentent, font des voyages pour accaparer toute espèce de marchandises. »

L’opinion publique admit vite que l’amélioration qu’elle souhaitait avant tout, ne pouvait provenir que d’un changement de système, que le maximum était non seulement inutile puisqu’il n’était pas rigoureusement appliqué, mais nuisible puisqu’il entravait l’approvisionnement, que le seul remède à la situation était l’entière liberté du commerce, à l’exception de l’exportation et de l’accaparement ; il y aurait peut-être, croyait-elle, cherté les premiers jours, mais la concurrence ne tarderait pas à ramener la baisse et les prix ordinaires. Libre disposition des marchandises, leur accaparement excepté, pensait-on ; le rapport de police cité plus haut montre comment les spéculateurs entendaient déférer sur le dernier point au vœu de l’opinion ; ils laissaient

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)

dire, décidés à agir à leur guise, ne demandant qu’à voir atténuer les risques de contrainte. L’agiotage, qui allait grandissant, n’était pas une nouveauté ; il existait déjà, mais plus restreint comme personnel et comme opérations. Le gouvernement révolutionnaire, tout en ayant très sincèrement cherché à le faire disparaître, l’avait, au contraire, sans le vouloir, en quelque sorte démocratisé.

Les comités révolutionnaires répandus sur toute la surface du pays et qui eurent le mérite de déjouer les complots royalistes, étaient en masse composés de braves gens ; mais beaucoup ne sachant pas lire, se trouvaient obligés de s’en remettre à quelque ancien homme d’affaires ou d’église, à quelque employé ou marchand, qui les dirigea parfois, trop souvent, au gré de ses intérêts particuliers, n’ayant, pour éviter les décisions gênantes, qu’à invoquer des textes que les autres étaient incapables d’élucider. Les tentations étaient grandes ; aux enchères de biens nationaux, un tel homme, même sans manœuvres de sa part, ne trouvait guère de concurrent s’il voulait acheter, et achetait à bas prix ; des valeurs lui passaient par les mains, et les procès-verbaux de ces opérations, qui auraient dû être soumis à un examen compétent et consciencieux, l’étaient tout au plus à une approbation superficielle ; puis, avec de l’argent, on put avoir plus ou moins ouvertement des assignats au rabais et donner ceux-ci au pair à ses créanciers ou à l’État. Ainsi se développa une catégorie nouvelle d’agioteurs au moment où on tonnait le plus contre eux, et on ne fit rien de ce qui aurait pu efficacement prévenir ce résultat.

D’autre part, a écrit M. Aulard dans la revue la Révolution française, du 14 décembre 1899 (p. 508) : « Il ne faudrait pas croire que les comités révolutionnaires ne fussent composés que de bons républicains. La loi voulait que chaque comité fût composé de douze membres et qu’il y eût au moins, pour chaque délibération, sept membres présents. Dans les petites communes rurales où déjà la formation de la municipalité avait absorbé presque tout le personnel capable, comment trouver, en outre, douze ou même sept républicains sincères et éclairés ? Cette condition irréalisable du nombre de douze ou de sept permit à beaucoup d’ennemis de la Révolution de s’introduire dans les comités, le plus souvent sous le masque démagogique, d’y persécuter, comme modérés, les meilleurs patriotes et de se tenir eux-mêmes en sûreté dans un lieu de retraite inaccessible où ils avaient, en outre, l’avantage de nuire à la République par leur outrance. »

On laissa le droit de réquisition personnelle sur les gens et les fortunes à tous ces comités locaux trop aisément portés à obéir à des inimitiés particulières ou à des complaisances prêtant au soupçon, alors qu’un contrôle et une sanction réels doivent toujours être la règle, mais surtout en matière d’argent. En n’organisant pas sérieusement la surveillance et la responsabilité qui auraient été une sauvegarde contre les entraînements de quelques-uns, contre les traîtrises de certains, et contre l’extension à tous d’accusations justifiées seulement pour une minorité, on exposa tous les membres de ces comités et, par suite, tous les Jacobins, à une coalition de cupidités déçues et de haines implacables qui devaient profiter de la première occasion pour se donner carrière.

Dès la fin de fructidor an II (milieu de septembre 1794), on chercha à coups de pamphlets à créer un mouvement d’opinion contre les Jacobins, et tout fut bon à cet effet. Cent trente-deux citoyens de Nantes, républicains modérés, mais nullement complices des Vendéens, avaient été, le 7 frimaire an II (27 novembre 1793), expédiés à Paris dans d’odieuses conditions par le comité révolutionnaire de Nantes qui les accusait d’être fédéralistes et alliés des Vendéens. Après un terrible voyage pendant lequel trente-huit succombèrent, ils furent, au nombre de quatre-vingt-quatorze, incarcérés à Paris le 16 nivôse (5 janvier 1794). Fouquier-Tinville lui-même, jugeant qu’il n’y avait rien de sérieux contre eux, les oublia à dessein dans les prisons où les trouva le 9 thermidor. Traduits enfin devant le tribunal révolutionnaire, ces citoyens récriminèrent naturellement contre le comité qui les avait fait arrêter, racontèrent des actes de barbarie à sa charge et, le 28 fructidor (14 septembre), après sept jours de débats, leur acquittement était prononcé au milieu des applaudissements. Ceux qui voulaient abattre les Jacobins s’empressèrent d’exploiter les noyades dénoncées, et le comité de Nantes devint l’objet d’attaques qui frappèrent d’autant plus vivement l’esprit public qu’elles alimentaient à la fois son indignation d’actes horribles et son goût pour les récits détaillés d’horreurs.

Poussée par l’opinion la Convention décrétait, le 22 vendémiaire an III (13 octobre 1794), que le tribunal révolutionnaire poursuivrait sans délai « les membres du comité révolutionnaire de Nantes, prévenus d’être les principaux auteurs des atrocités qui ont eu lieu dans le département de la Loire-Inférieure » ; et, aux quatorze de ces membres déférés dès le 5 thermidor (23 juillet), par arrêté des représentants Bourbotte et Bo, au tribunal révolutionnaire et détenus à Paris, elle adjoignait de nouveaux accusés. Le 23 (14 octobre), paraissait l’acte d’accusation contre les quatorze ; les débats commencèrent le 25 (16 octobre) et, pendant leur cours, plusieurs témoins présumés complices furent transformés en accusés. Le public se passionna pour cette affaire ; bientôt il ne fut plus question que de Carrier. Les accusés se défendaient en rejetant tout sur lui ; aussi, le 8 brumaire (29 octobre), la Convention, considérant que, d’après la procédure instruite contre le comité de Nantes, il y avait lieu à examen de la conduite de Carrier, chargeait une commission de vingt et un membres de cet examen. Le 21 brumaire (11 novembre), Romme, au nom de cette commission, déposait un rapport concluant à la mise en accusation de Carrier dont la Convention prescrivait le maintien en arrestation chez lui sous la garde de quatre gendarmes. Pour sa défense devant la Convention, Carrier invoqua la férocité des Vendéens et les votes mêmes de l’assemblée : si l’on veut me punir, s’écria-t-il non sans quelque raison, « tout est coupable ici, tout jusqu’à la sonnette du président » (Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, t. Ier, p. 142). Dans la séance du 3 frimaire (23 novembre), qui se prolongea jusqu’à deux heures du matin, il était décrété d’accusation par 498 voix contre 2 ; le 5 (25 novembre), l’acte d’accusation était approuvé et, le 7 (27 novembre), il comparaissait, avec les membres du comité de Nantes, devant le tribunal révolutionnaire. Condamné à mort le 26 frimaire (16 décembre) ainsi que deux de ses coaccusés, il était exécuté le même jour.

La campagne des pamphlets appuyée sur les révélations des Nantais, avait porté aux Jacobins un coup dont ils ne devaient pas se relever. La Convention allait suivre le sentiment public leur devenant de plus en plus hostile et agir à leur égard comme ils l’avaient poussée à agir contre le club dit électoral. Par décret du 11 vendémiaire (2 octobre), les trois comités de salut public, de sûreté générale et de législation avaient été chargés de présenter un projet d’adresse aux Français indiquant les principes autour desquels la Convention les conviait à se grouper. Le 18 (9 octobre), Cambacérès lut un projet qui, après avoir été très applaudi, fut adopté à l’unanimité.

Cette adresse était dirigée à la fois contre les Jacobins partisans du gouvernement révolutionnaire dans toute sa rigueur et contre leurs adversaires du club dit électoral, opposés au maintien de ce gouvernement : elle promettait de conserver « le gouvernement qui a sauvé la République, dégagé des vexations, des mesures cruelles, des iniquités dont il a été le prétexte, et avec lesquelles nos ennemis affectent de le confondre ». Si elle déclarait la Convention résolue à prendre « contre ceux qui peuvent encore regretter la royauté, l’attitude la plus vigoureuse », elle ajoutait : « Fuyez ceux qui parlent sans cesse de sang et d’échafauds, ces patriotes exclusifs, ces hommes outrés, ces hommes enrichis par la Révolution », et ceci, avec son insinuation perfide, est pour les Jacobins. Le gouvernement révolutionnaire, disait-elle, doit être maintenu « malgré l’hypocrite patriotisme de ceux qui demandent le gouvernement constitutionnel », qui « proclament des principes », « se disent les amis du peuple », « parlent des droits du peuple », et ceci est pour le club dit électoral et pour Babeuf ; mais, contrairement à l’opinion de la plupart des historiens, ne pouvait viser le socialisme, — qui, s’il était près d’éclore, n’était pas encore réellement éclos, — ce passage : « Les propriétés doivent être sacrées. Loin de nous ces systèmes dictés par l’immoralité et la paresse, qui atténuent l’horreur du larcin et l’érigent en doctrine ».

Cela ne pouvait alors calomnier ni Babeuf, ni ses amis, en tant que socialistes, simplement parce que, à cette époque, ils n’avaient pas encore exposé de véritables idées socialistes qui ne devaient apparaître qu’en 1795. Ce qui, en ce moment, était visé au profit de la bande avide de spéculateurs que le 9 thermidor avait réjouis, c’étaient les réclamations, — dont Babeuf devait encore se faire l’écho dans son n° 29, — au sujet de la non application de décrets tels que ceux du 27 juin 1793, du 13 ventôse an II (3 mars 1794) semblant promettre aux plus pauvres l’accession à la propriété, et attribuer — vaguement d’ailleurs — des terres, le premier aux défenseurs de la patrie (voir chap. xii et xviii), le second aux indigents. Le grand argument des agioteurs contre les citoyens qui, sans la moindre apparence de théorie plus ou moins socialiste, dénonçaient leurs scandaleuses opérations et l’inexécution des lois votées, consistait à qualifier de « loi agraire » le partage légalement promis et réclamé de terres devenues propriété nationale, partage qui, loin d’être, ainsi qu’on l’a prétendu, une atteinte à la propriété individuelle telle qu’elle le constituait, en était, au contraire, la plus complète consécration sous la forme, il est vrai, la plus démocratique, la seule favorable aux pauvres. Ces mots « loi agraire », arrivés petit à petit, depuis la fin de 1789, à jouer le rôle du spectre rouge, furent trop souvent un épouvantail agité avec succès par les possédants et les trafiquants pour écarter de la proie saisie ou convoitée des revendications importunes. Celles-ci qui n’avaient en elles-mêmes

Apothéose de J. J. Rousseau, sa translation au Panthéon
le 11 Octobre 1794 ou le 20 Vendémiaire An 3ème de la République.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)
rien de socialiste étaient assimilées au vol par Cambacérès, rassurant de la sorte les nantis et les tripoteurs. À l’appui de mon interprétation, je signale dès maintenant que, au Conseil des Cinq-Cents, le 26 fructidor an IV (12 septembre 1796), même la loi sur le partage des biens communaux était qualifiée d’ « essai de loi agraire » (voir chap. xi, vers le milieu du § 2).

Babeuf et le club dit électoral — « le club électoral continue à grossir le nombre de ses partisans », disait un journal du 17 vendémiaire-8 octobre (recueil d’Aulard, t. Ier, p. 149) — s’élevèrent avec véhémence contre cette adresse, « usurpation de la souveraineté nationale », dit Babeuf (n° 27) ; et, dans la nuit du 21 vendémiaire (12 octobre), le président du club, le citoyen Legray, était arrêté. La sœur de Marat, Albertine, protesta aussitôt contre cette arrestation dans une lettre adressée à Fréron et que publia Babeuf dans son n° 27 (22 vendémiaire-18 octobre). Les Jacobins se crurent adroits en adoptant une autre tactique ; ils allèrent, le 23 vendémiaire (14 octobre), à la Convention pour la complimenter sur son adresse du 18 et l’engager à maintenir le gouvernement révolutionnaire « dans toute son intégrité ». Cela ne devait pas les sauver et, le surlendemain de leur visite (16 octobre), sur la proposition des trois comités de salut public, de sûreté générale et de législation, la Convention adoptait un décret prohibant les affiliations,fédérations et correspondances entre sociétés sous quelque dénomination qu’elles existassent, et les pétitions ou adresses collectives ; ce décret ordonnait l’arrestation et la détention de ceux qui signeraient comme présidents ou secrétaires ces adresses ou pétitions, la communication à un agent de l’administration des noms, lieu de naissance, profession, domicile, avant et depuis le 14 juillet 1789, et date d’admission de tous les membres des diverses sociétés. Voilà pour la liberté de réunion, et voici, en outre, pour la liberté de la presse :

Le 22 vendémiaire (13 octobre) le comité de sûreté générale signait contre Babeuf un mandat d’arrêt et d’incarcération « jusqu’à nouvel ordre » à la prison du Luxembourg ; mandats également, le 3 brumaire (24 octobre), contre les président et secrétaires du club électoral ; le 5 (26 octobre), Merlin (de Thionville) faisait à la Convention la communication suivante, aussitôt approuvée : « Babeuf qui avait osé calomnier la Convention, qui avait été condamné aux fers, Babeuf a été se réfugier dans le sein du club électoral où il a fait un discours encore plus séditieux que le premier. Le club l’a accueilli et en a ordonné l’impression par un arrêté pris en nom collectif. Conformément à la loi, le comité de sûreté générale a fait arrêter Babeuf, le président et les secrétaires du club pour avoir signé un arrêté pris en nom collectif, et les scellés ont été apposés sur les papiers du club ». La société des Jacobins, à son tour, n’avait plus longtemps à vivre.

En dehors d’un club fondé rue de Clichy peu après le 9 thermidor (Levasseur [de la Sarthe], Mémoires, t. IV, p. 83) pour combattre les Jacobins au point de vue réactionnaire, leurs adversaires les plus militants se recrutaient parmi les jeunes gens. Ceux qui donnaient le ton étaient quelques fils d’anciens nobles prudemment ralliés à la République et momentanément Girondins, et de riches tripoteurs n’ayant d’autre opinion que de n’être pas entravés dans leurs tripotages ; les suivait cette partie de la jeunesse toujours empressée à singer l’aristocratie oisive et à se conformer à la mode pour les opinions et les mœurs comme pour l’habillement, clercs, commis de marchands et de banquiers. C’est ce qu’on appela après Thermidor la jeunesse dorée. Elle se réunissait au Palais-Royal, centre alors de toutes les soi-disant élégances et par suite de toutes les corruptions. Fréron était son journaliste préféré. Les muscadins, suivant le mot de l’époque, se reconnaissaient à leurs cheveux tressés et poudrés et au gourdin plombé dont ils étaient armés. À leur tête étaient les nommés Méchin et Julian, le premier, devait devenir préfet de Bonaparte, et le second mouchard de la Restauration (Choudieu, Mémoires et Notes, p. 294 et 303), après avoir été agent secret de Fouché sous l’Empire. Dès vendémiaire (septembre), ils avaient provoqué au Palais-Royal des rixes fréquentes en huant les Jacobins. Quand ils les virent désavoués par la Convention, ils purent sans péril redoubler d’audace. À la suite d’excitations dont le prétexte fut un discours prononcé aux Jacobins, le 13 brumaire (3 novembre), par Billaud-Varenne qui, après avoir dit à propos des dénonciations contre Carrier : « Aujourd’hui les patriotes sont attaqués de nouveau parce que l’on veut reviser la Révolution tout entière ;…ce n’est point à quelques individus qu’on en veut, c’est à la Convention », fit entendre des menaces : « Le lion n’est pas mort quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis », une bande formée au Palais-Royal, et en majorité composée de jeunes gens au-dessous de vingt ans et de femmes publiques (rapport de police du 22 brumaire-12 novembre), se rendit, le 19 brumaire (9 novembre), à la salle des Jacobins située sur l’emplacement actuel du marché Saint-Honoré, cassa les vitres à coups de pierres, s’en prit surtout aux femmes qui se trouvaient dans la salle, à celles qu’on appelait les Jacobines, les outrageant, les souffletant, les fouettant (recueil d’Aulard, t. 1er, p. 230, 236, 415) en ajoutant (voir le rapport de police du 3 pluviôse-22 janvier, Idem, p. 411) l’obscénité à la brutalité la plus odieuse.

Le lendemain, des représentants, et notamment Du Roy, un bon Montagnard nullement inféodé aux Jacobins, se plaignirent à la Convention de la non intervention des autorités contre les muscadins. Or, l’abstention de celles-ci avait été voulue : « Ils n’ont que ce qu’ils méritent », répondit Reubell, le président des comités. Qu’il n’aimât pas les Jacobins, c’était son droit ; mais c’est toujours une faute de contribuer à la défaite d’une fraction de son parti au profit d’adversaires politiques. Je sais bien qu’on se flatte régulièrement d’empêcher ces derniers de profiter de leur succès. Cela, c’est l’intention, elle sert à couvrir la satisfaction de rancunes particulières, et voilà tout ; le fait est qu’on a affaire après à des adversaires un peu plus forts qu’avant, ce qui ne saurait être un bénéfice.

Se sentant soutenus, les muscadins recommencèrent sans tarder, le 21 (11 novembre), les scènes scandaleuses de l’avant-veille. Plus énergiques — ce qui n’est pas rare chez celles qui ne sont pas des poupées criardes et sans cervelle — que les hommes, les femmes étaient, malgré tout, revenues aussi nombreuses ; parmi les habitués du club, au contraire, il y avait des vides. De ceux qui étaient là, une infime minorité seule était décidée à se défendre elle-même ; la plupart ne songeaient qu’à discourir et, pour leur défense, comptaient sur les sections populaires auxquelles ils avaient fait demander aide et assistance : puissants ou croyant le redevenir, les Jacobins amoindrirent l’influence des sections, ils brisèrent le parti de l’élection, le parti de la Commune de Chaumette ; les sections, en revanche, restèrent sourdes à leur appel quand ils furent en danger et, écrasées par eux, elles les laissèrent écraser sans broncher. Ainsi que pour Robespierre, une animosité très justifiée, mais trop exclusive, masqua l’intérêt général qui leur commandait d’intervenir contre l’ennemi commun. Le jour même, des mesures de rigueur furent prises. Contre les agresseurs ? Non, contre leurs victimes résignées : par arrêté des quatre comités, militaire, de salut public, de sûreté générale et de législation, les séances des Jacobins étaient suspendues, la salle fermée et les clefs déposées au secrétariat du comité de sûreté générale. Le 22 brumaire (12 novembre), Laignelot communiquait cet arrêté à la Convention qui le ratifiait ; sept mois après (prairial an III-juin 1795), la salle était démolie. Racontant sa fermeture dans une brochure intitulée Les battus payent l’amende, Babeuf, malgré l’antijacobinisme suraigu dont il était atteint à cette époque, écrivait : « Je ne trouve pas, avec tout le monde, purement plaisante cette histoire des Jacobins. Elle ne l’est que quant aux individus ; mais elle est peut-être alarmante quant aux principes » (p. 3).

La joie fut grande parmi tous ceux qui aspiraient pour des motifs divers à une réaction, les furieux de modérantisme triomphèrent. Le mouvement rétrograde se faisait partout sentir, même dans les futilités : on ne voulait plus de bijoux portant les emblèmes de la liberté, dans les théâtres on n’applaudissait plus les mêmes passages (rapport de police du 25 fructidor-11 septembre). On ne s’avouait pas, peut-être même aucun des inspirateurs de ce mouvement n’était encore royaliste, mais on faisait tout ce qu’il fallait pour ressusciter le royalisme et le propager. On traitait de Jacobins les plus fermes défenseurs de la République, et il suffisait d’avoir l’air jacobin, c’est-à-dire de n’avoir pas les cheveux poudrés, pour être insulté et frappé (rapport du 23 brumaire-13 novembre). Pendant que travaillait de la sorte et reprenait le haut du pavé cette espèce de gens qui, depuis cette époque, tiennent à s’appeler les « honnêtes gens » (Aulard, Paris pendant la réaction thermidorienne, t. Ier, p. 282) afin qu’il n’y ait pas divorce absolu entre l’honnêteté et leurs personnes, leur habituelle action moralisatrice florissait : on vit apparaître les petites annonces pornographiques (Id., p. 504) et, dans les rapports de police provenant alors, non de mouchards provocateurs, mais d’informateurs consciencieux, on trouve signalée avec insistance la recrudescence inquiétante de la prostitution, des vols et des assassinats (Id., p. 20, 53, 151, 288 et 289).

Le 1er brumaire (22 octobre), la Convention n’avait pas osé rendre leur mandat aux Girondins mis en arrestation pour avoir protesté, les 6 et 19 juin, contre les journées du 31 mai et du 2 juin 1793. Les protestataires, tels qu’ils furent mentionnés à la Convention, étaient au nombre de 75, on les nommait habituellement, à la suite de deux erreurs typographiques, les 73. L’un d’entre eux, Couppé, ayant été déclaré démissionnaire ; trois, Lauze-Deperret, Duprat et Lacaze, ayant été exécutés dès le 10 brumaire an II (31 octobre 1793) ; un autre, Masuyer, le 25 ventôse an II (15 mars 1794) ; quatre, Gamon, Vallée, Savary et Bresson, déférés par le décret du 3 octobre 1793 au tribunal révolutionnaire, et deux, Chasset et Defermon, déclarés traîtres à la patrie, ne s’étant soustraits que par la fuite aux conséquences de ces décisions ; un, Doublet, étant mort à la Force le 4 frimaire an II (24 novembre 1793), les prétendus 73 n’étaient plus, en réalité, que 63. Le 18 frimaire (8 décembre), les scrupules de la Convention avaient disparu, parce que le modérantisme triomphait ; en même temps qu’elle réintégra les 63, la Convention rapporta les décrets rendus à tort, dit-on, qui avaient mis Devérité hors la loi et déclaré Couppé démissionnaire. En lui-même un tel vote n’avait rien de blâmable ; car, sans rechercher s’ils n’avaient tardivement recouru aux principes que parce qu’il s’agissait de leurs amis, les représentants réintégrés s’étaient, en somme, bornés à défendre la liberté de penser des minorités. Mais leur retour s’effectuait dans des conditions qui en faisaient un danger. Ils revenaient dans une assemblée non plus consciente de sa force, reconnaissant et réparant une erreur, sans aller au delà d’un acte de justice par elle volontairement accompli, mais s’inclinant par faiblesse, prête à se mettre à leur service, domptée. Le lendemain (9 décembre), Dusaulx, au nom des réintégrés, remerciait la Convention, affirmait leur reconnaissance et leur oubli de leurs ressentiments particuliers. L’intention était bonne et correspondait à ce qui aurait dû être ; la réalité fut tout autre.

Les Girondins rentraient en vainqueurs rancuniers ; ils n’avaient eu depuis leur mésaventure, ils n’allaient avoir souci que de leurs griefs. Il y avait, en outre, chez eux comme chez la plupart des modérés,— le mot « modéré » allait devenir synonyme de thermidorien (Id., p. 444) — tendance à chercher appui, pour la réussite de leurs vues particulières, en dehors même de leur parti, contre la fraction avancée de celui-ci, dans le parti adverse. Ces modérés se jugent toujours de force à se servir de celui-ci, sans le servir ; ils ne font que le fortifier et finissent par être eux-mêmes à sa discrétion. Cajolés par les soi-disant constitutionnels, ralliés en apparence à la République tant qu’ils ne l’ont pas tuée et pour tirer plus facilement sur elle, par ces perfides recrues qui, d’une main, mendient, en récompense de leur adhésion, les faveurs de la République, et, de l’autre, sous l’impulsion des regrets ou des espérances simplement remisés, avoue-t-on, au fond du cœur, s’efforcent sournoisement de la faire trébucher, dupes de leurs avances, de leurs flatteries et de leurs conseils, ne voyant de péril qu’à gauche, ne comprenant pas qu’en frappant les militants les plus énergiques, ils brisent leurs meilleurs éléments de résistance à la réaction, contents seulement lorsqu’ils ont annihilé et parfois anéanti la fraction avancée de leur parti, ils sont alors à la merci de leurs anciens alliés du parti rétrograde qui se sert contre tout le parti républicain, les modérés compris, des forces que ceux-ci lui ont aveuglément — je ne parle que de ceux qui sont sincères — permis d’acquérir. C’est ainsi, et nous aurons l’occasion de le vérifier, qu’on fraye la route au royalisme ou au césarisme. Contrairement à la thèse favorite des modérés, qui s’explique par l’espoir, en accusant les autres, de détourner d’eux-mêmes les soupçons, la réussite d’un coup d’État a toujours été précédée d’une période où les modérés, maîtres du pouvoir, ont plus ou moins usé de faiblesse en faveur des réactionnaires et de rigueur contre les républicains avancés ; c’est-à-dire que le plus précieux auxiliaire des fauteurs de coups d’État reste l’inconscience infatuée et égoïste des modérés.

Selon la règle, l’accroissement du parti modéré, dû au supplément des voix girondines, allait amplifier et précipiter le mouvement de réaction. À peine réinstallés, le 27 frimaire (17 décembre), les Girondins essayèrent d’obtenir le rappel des 22 d’entre eux déclarés traîtres à la patrie ou décrétés d’accusation les 28 juillet et 3 octobre 1793 : Andrei, Bergoeing, Bonet (Haute Loire), Bresson (Vosges), Chasset, Defermon, Delahaye, Doulcet de Pontécoulant, Duval (Seine-Inférieure), Gamon, Hardy, Isnard, Kervélégan, Lanjuinais, Henry Larivière, Lesage (Eure-et-Loir), Louvet, Meillan, Mollevaut, Rouyer, Savary, Vallée. Pour ceux-ci il n’y avait pas d’excuse ; ils avaient poussé à la guerre civile alors que la France était envahie ; plusieurs, de dépit, étaient devenus royalistes. La Convention n’osa pas encore les admettre à siéger, mais accorda qu’ils pouvaient rentrer sans être inquiétés. Dans leur rage de contre-révolution, les modérés s’en prirent aux vivants et aux morts. Les pamphlétaires de leur bord, à défaut de Carrier, attaquaient Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, anciens membres du comité de salut public ; ils commençaient, d’autre part, à attaquer Marat, élaborant aussi, suivant le mot de Babeuf, une « contre-révolution dans les réputations ».

C’est dans son n° 28 daté du 28 frimaire (18 décembre) qu’il s’exprimait ainsi. Arrêté, on l’a vu par la communication de Merlin (de Thionville) du 5 brumaire (26 octobre), il était bientôt relâché puisque, le 12 brumaire (2 novembre), il parlait de nouveau devant le « club ci-devant électoral » (Un manifeste de Gracchus Babeuf, par Georges Lecocq). Il proposait à ce club que les rigueurs successivement déployées contre lui avaient affaibli, un grand nombre de membres n’osant plus assister aux séances, de se transformer, sous le titre de « club du peuple », en société n’ayant ni bureau permanent, ni registres, ni procès-verbaux, recevant sans aucune formalité et sur le même pied toutes les personnes des deux sexes qui se présenteraient.

Dans le même n° 28 du Tribun du Peuple, Babeuf dénonçait la réaction qui s’opérait ; « tous les corrompus de la vieille cour, disait-il, vont par trop vite dans leur résurrection », et il ajoutait : « Quand j’ai, un des premiers, tonné avec véhémence pour faire crouler l’échafaudage monstrueux du système de Robespierre, j’étais loin de prévoir que je concourais à fonder un édifice qui, dans une construction tout opposée, ne serait pas moins funeste au peuple ; j’étais loin de prévoir qu’en réclamant l’indulgence, le bris de toute compression, de tout despotisme, de toute rigueur injuste, et la liberté la plus entière des opinions écrites et parlées, on se servirait de tout cela pour saper la République dans ses fondements ». En attendant qu’il en vînt à une meilleure opinion sur Robespierre lui-même et qu’il perdît plus complètement encore ses illusions thermidoriennes, il appréciait, très exactement, la rentrée des Girondins : « Je désirerais qu’il fût possible, écrivait-il, qu’avec l’abjuration de tous les ressentiments, la réinstallation n’eût d’autre suite que le concours fraternel des réintégrés aux grands travaux de la Convention. Mais les 71 sont rentrés en triomphateurs ». Il les accusait, avec juste raison, de vouloir éliminer la Constitution de 1793 et sa Déclaration des Droits. Mais, dans tout cela, rien encore de socialiste. Il songeait cependant à la classe ouvrière : « Une cherté énorme, disait-il, fait gémir et mourir de faim le pauvre ouvrier aux quatre livres ou cent sous par jour. La menace de la cessation des travaux dans les ateliers publics à l’ouverture d’une saison difficile, fait redouter un prochain avenir encore bien plus cruel. La suppression du maximum qu’on proclame contre-révolutionnaire et qui l’est effectivement pour le mercantisme cupide et insatiable, va achever d’affamer la classe des sans-culottes ».

Les gouvernants étaient, en effet, en train d’édicter des mesures défavorables aux ouvriers. Le 16 frimaire (6 décembre), notamment, le comité de salut public avait pris un arrêté en vertu duquel, « à compter du 1er pluviôse prochain, la fabrication et réparation des fusils, à Paris, seront entièrement à l’entreprise. À la même époque il n’y aura plus d’ouvriers à la journée au compte de la République dans les ateliers ; néanmoins les soumissionnaires entrepreneurs et ouvriers à la pièce pourront prendre pour leur compte ceux des élèves qui leur paraîtront avoir des dispositions et qui ont été, par réquisition, retirés du service militaire. Ceux qui ne seront pas réclamés par des soumissionnaires d’armes, ou d’autres artistes, seront tenus de rejoindre leurs bataillons » (Aulard, recueil cité, t. Ier, p. 309 et 312).

C’était la diminution des salaires à un moment où toutes les denrées se maintenaient hors de prix, c’était aussi le départ prochain de nombreux ouvriers mariés devant abandonner dans la misère femmes et enfants. Aussi une certaine effervescence se manifesta-t-elle parmi les ouvriers menacés. Le 20 frimaire (10 décembre), grande frayeur parmi les muscadins sur le bruit de rassemblements d’ouvriers. Ceux-ci se réunirent le surlendemain pour protester contre l’arrêté du 16, mais sans résultat. Le 23 (13 décembre), sur le rapport de Boissy d’Anglas, la Convention approuvait l’arrêté qui devait entrer en vigueur le 1er pluviôse (20 janvier). Pour la cinquième fois depuis le 9 thermidor, la police avait eu assez facilement raison d’une agitation motivée par la question du salaire : le 20 thermidor an II (7 août), quelques cochers de fiacre ayant à ce propos suspendu leur service, la police les avait forcés à marcher ; en fructidor et en vendémiaire (septembre et octobre) les ouvriers boulangers cherchant à se dérober à un travail pénible et mal rétribué, la police s’était mise à leur poursuite et les avait ramenés chez les patrons ; le 21 fructidor (7 septembre) les ouvriers du « port du Jardin national » refusant de travailler sans une augmentation, le commissaire de la section des Tuileries les avait obligés à céder ; le 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), une tentative de grève des ouvriers des messageries fut enrayée de même ; une menace semblable des allumeurs de réverbères, le 19 ventôse an III (9 mars 1795), ne devait pas être plus heureuse.

L’arrêté du 16 frimaire ne se bornait pas à diminuer les salaires ; une importante conséquence de cet arrêté devait être l’extension d’un système qu’on avait commencé à appliquer. Sous prétexte de remplir certaines fonctions utiles, on retirait des armées les fils de la bourgeoisie, et le scandale fut tel que, dans la séance du 26 frimaire (16 décembre), de vives protestations s’élevèrent contre la présence à Paris d’un tas de jeunes gens qui n’y faisaient rien de bon, tandis que leurs camarades se battaient. De vagues assurances qu’on ferait respecter la loi furent données ; mais l’arrêté du 16 frimaire allait fournir un nouveau moyen de la tourner. Les jeunes bourgeois n’ayant jamais manié un outil, n’avaient qu’à se faire désigner comme élèves par les entrepreneurs, pour être remplacés dans l’armée par les ouvriers non réclamés quoique accomplissant une besogne utile ; cela permettait, comme l’écrira Babeuf dans son n° 29 en se moquant des sottes affectations de langage des muscadins, de « faire refluer à Paris tous les faquins pour qui c’est z’un meurtre que de les condamner au métier de soldat », mais qui sont toujours pour les autres les plus militaristes des hommes : en même temps qu’on débarrassait ainsi les enfants des riches du service militaire, on avait le double avantage de ramener à Paris des contre-révolutionnaires et d’en éloigner les plus fermes soutiens de la Révolution.