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Histoire universelle/Tome I/I/I

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Société de l’Histoire universelle (Tome Ip. 7-23).
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Chine

La Chine paraît avoir été balayée dans les temps préhistoriques par un grand nombre d’invasions. Les traditions parlent d’ancêtres sans foyers et ne sachant pas faire le feu. La première ébauche de ce qui sera l’État chinois ne doit guère remonter au delà de 2300 av. J.-C. C’est alors que des pasteurs du type mongol apparaissent, refoulant les indigènes au corps tatoué dont il reste encore des descendants dans les montagnes du continent aussi bien qu’à Formose et aux Philippines.

Ces pasteurs créent dans la région du Fleuve Jaune une sorte de monarchie patriarcale toute pénétrée des idées et des coutumes de la steppe. La religion est un panthéisme imprécis, spiritualiste, sans idoles et dont la cosmogonie ne se compliquera que peu à peu. Le respect de l’âge, se prolongeant en quelque sorte au delà de la mort, fait du culte des ancêtres et de la stricte observation des rites établis par eux la base de toutes les cérémonies publiques et privées. Le régime de la communauté prévaut malgré les difficultés qu’y oppose une existence désormais sédentarisée. Il faudra dix siècles pour que les Chinois en arrivent à concevoir et à pratiquer la propriété individuelle. Ne serait-ce pas le Fleuve Jaune lui-même qui peu à peu les y aide ? Roulant torrentueusement dans une plaine trop vaste ses flots limoneux, il bouleverse sans cesse cette plaine, changeant de cours, inondant les champs, engloutissant les villages. Il a fallu se défendre contre lui avec acharnement et, de nos jours encore, les cataclysmes engendrés par ses caprices, font périodiquement des milliers de victimes. Rien de tel pour attacher l’homme au coin de terre protégé et mis en valeur par sa peine.

Malgré cette menace de la nature, la nation naissante réalise une rapide prospérité. Un recensement ultérieur accusera jusqu’à vingt et un millions d’âmes (ixe siècle av. J.-C.). Et déjà le luxe se manifeste avec ses habituels dangers. Le chef du clan le plus puissant régnait sous la qualification de « fils du ciel » (Ti). Ce rang d’abord électif s’était fait héréditaire pour le clan des Hia (2205-1767) puis avait passé à celui des Shang (1767-1122). Les derniers des Hia auraient été prodigues et débauchés. De là l’intervention populaire qui les déposséda. Mais à part le premier d’entre eux, prince sage et vertueux, les Shang n’auraient pas tardé à dévier eux aussi de la ligne droite. Des documents parlent des crimes de Chan Sin et de sa favorite Taki Les tares de ses souverains n’empêchent point cette Chine primitive d’avoir grand air et l’on comprend la ferveur avec laquelle plus tard, en des temps moins heureux, on a souhaité la faire revivre. Trop attachée aux formes, trop inféodée à ses traditions, exclusive mais saine et libre, travailleuse et fière, elle présentait un robuste soubassement propre à porter les constructions futures.

La dynastie Tcheou qui vint ensuite (1122-255) eut à faire face, semble-t-il, à de grands périls. On n’est pas très au clair pour ce qui concerne ces princes, sages peut-être et bons soldats mais de mœurs plutôt primitives. Ce qui est certain c’est que la pression des nomades du centre se fit, de leur temps, redoutable et constante. Comment résister ? Les Tcheou eurent recours à l’organisation féodale. Ils distribuèrent des fiefs à leurs parents, à leurs serviteurs. Des châteaux s’élevèrent de tous côtés. Une hiérarchie nobiliaire se créa. Les possesseurs de fiefs ne tardèrent point à s’émanciper. On connait les noms de cent vingt-cinq véritables principautés, plus ou moins indépendantes en fait sinon en droit ; et il en aurait existé, croit-on, jusqu’à dix-huit cents. C’était l’anarchie obligatoire.

Alors parut Confucius (551-479). L’homme est sympathique ; la doctrine est pauvre. A-t-elle été malfaisante pour la Chine ? Les avis sont partagés mais il y paraît. Fonctionnaire subalterne, puis professeur, un moment premier ministre, enfin philosophe errant, Confucius pourrait être défini : un sage sans horizons. Du sage, il avait la modération un peu solennelle, la bienveillance un peu distante et ce respect de la logique qui, lorsqu’il ne se tempère pas d’un idéalisme teinté de quelque passion, est capable d’embourgeoiser n’importe quel système philosophique. À vrai dire, les idées de Confucius ne revêtaient pas absolument le caractère philosophique. Elles constituaient plutôt un code social composé d’éléments recueillis uniquement dans le passé. Et cela suffisait à grouper autour du réformateur les mécontents de plus en plus nombreux et fort enclins à opposer au bel ordre d’autrefois l’anarchie féodale dont ils étaient les témoins attristés.

En établissant leurs institutions, les hommes se sont souvent efforcés d’instinct d’y combiner l’esprit de tradition et l’esprit de nouveauté, tant il est conforme à la nature humaine de ne pouvoir ni se détacher de ce qui fut ni se désintéresser de ce qui sera. Mais, en général, il n’y ont guère réussi. Du reste faire la part égale entre la tradition et la nouveauté — équilibre difficilement réalisable — reviendrait à les annuler l’une par l’autre. Il est normal que l’une des deux prédomine et le dosage pour bien faire, devrait s’opérer à l’inverse du tempérament de la nation et du milieu dans lequel elle se développe.

Confucius avait en face de lui un peuple issu de la steppe et porté comme tous les pasteurs, au respect inébranlable de la tradition. De ce respect il fait un fétichisme. Les rites déborderont du domaine religieux sur celui de la vie intime. Il y aura des préceptes pour se tenir et saluer, pour se lever et s’asseoir, pour boire et manger. Chaque chose devra s’accomplir selon les règles. Par là on honorera les ancêtres tout en travaillant au bien des vivants car la moindre innovation individuelle risquerait de nuire à la communauté à laquelle l’individu doit se sacrifier entièrement. C’est elle, en somme, qui est Dieu. Sans nier Dieu, Confucius le relègue en des cieux indistincts. À peine sa société cristallisée en a-t-elle besoin. Il suffit de maintenir toutes choses telles que les anciens les ont établies et sous la surveillance des sages et des « hommes supérieurs », la foule goûtera le bien-être et le repos.

On oppose volontiers à Confucius son contemporain Lao Tsé. L’opposition se dessina surtout par la suite quand se développèrent, frayant la voie au bouddhisme, les germes de mysticisme et de pessimisme dont sont imprégnés les écrits de Lao Tsé et de ses successeurs. Lao Tsé venait du sud. Depuis qu’à l’avènement des Tcheou, la région de Shanghaï avait été soumise à la domination chinoise, les féodaux avaient entrepris la conquête progressive du bassin du Fleuve Bleu afin de s’y tailler des principautés. La contrée différait essentiellement de la Chine du nord : un sol moins productif mais un climat plus doux, des aspects plus variés et plus riants, des cours d’eau aisément navigables et conduisant à une mer moins rébarbative. Les Chinois firent là leur apprentissage de navigateurs. Les indigènes farouches et grossiers restaient indisciplinés. On guerroyait contre eux mais faiblement : de quoi entretenir l’activité des nouveaux maîtres. Les châteaux forts de ceux-ci grandissaient en nombre et en importance. De véritables petites cours se créèrent où les arts et les lettres reçurent de précieux encouragements. Ainsi pendant qu’achevait de s’effriter l’unité chinoise et qu’au nord Confucius préconisait son rétablissement par l’adoption d’un dogmatisme uniforme et pesant, il advint que l’esprit chinois conquérant d’autres domaines s’y affina et commença de s’épanouir en de charmantes fantaisies. Une littérature artistique et frêle, des élégies délicates, la poésie de la nature « seule amie de l’homme solitaire » combien les modernes s’émerveillent en trouvant tout cela dans les écrits d’alors. Ils trouvent aussi de graves discours sur la relativité des choses et la mutabilité des formes et, par exemple, ce curieux précepte d’un opportunisme savoureux : « Le secret de l’art de vivre ne consiste pas dans l’antagonisme et la critique mais dans la faculté de s’insinuer à travers les interstices existant partout »

Voilà deux Chines en présence et combien différentes ! Laquelle l’emportera ? Un coup de force en décide. La dynastie Tcheou est devenue tout à fait impuissante à contenir ses vassaux. Une tribu du dehors connue sous le nom de Tsin et dont l’importance n’a cessé de s’accroître depuis six cents ans s’empare du pouvoir. C’étaient au début des pâtres mongols ; beaucoup servaient de conducteurs de chars et d’éleveurs de chevaux sous le règne des premiers Tcheou. Tout de suite parmi eux surgit un grand chef, l’empereur Shi Wang Ti (221-210) dont le vigoureux coup de barre décide pour plusieurs siècles de la route à suivre ; et ce sera malgré les apparences, la route indiquée par Confucius. Les fiefs sont abolis ; l’empire, divisé en provinces ; les citoyens, répartis en quatre classes : lettrés, agriculteurs, artisans, commerçants. Une règlementation stricte s’ébauche, fortement hiérarchisée ; il y aura des grades et des rangs que les titulaires obtiendront en passant des examens successifs. Le mandarinat va naître.

Mais d’autre part, l’empire est bien défendu. Shi Wang Ti a entrepris d’édifier la « grande muraille », cette fortification longue de deux mille six cents kilomètres, le seul monument du monde, ont dit depuis avec orgueil les Chinois, qui fut de taille à être vu de la lune. Et bientôt les armées chinoises non contentes de se défendre derrière cette barrière puissante la franchiront et prendront l’offensive. Sous le long règne de Wou Ti (140-87) un prodigieux raid de cavalerie s’enfonce jusqu’à l’extrémité du Turkestan et, deux ans plus tard (119), deux armées fortes de cent mille hommes traversent le désert de Gobi pour conquérir les terres que les hardis cavaliers avaient été reconnaître. En même temps Wou Ti annexe la région de Canton, puis le Sé-Tchouen et impose sa suzeraineté à la Corée. Après lui, Siouan Ti (73-49) poursuit l’affermissement de la puissance chinoise au Turkestan. Un moment ébranlée dans les premières années de l’ère chrétienne, elle est rétablie grâce aux victoires d’un grand homme de guerre, Pan Tchao ; des colonies militaires protègent la frontière, composées de soldats-laboureurs qui défrichent et drainent les armes à la main. Sur l’Asie s’étend ainsi la « paix chinoise » vers le même temps que le monde méditerranéen unifié sous le sceptre d’Auguste goûte les douceurs de la « paix romaine ». Heure dramatique de l’histoire ! Les deux clairières sont proches. Si l’espace qui les sépare est franchi, les destins de l’humanité peuvent être modifiés mais il ne le sera pas et l’Europe et l’Asie reprendront, en continuant de s’ignorer presque complètement, leur marche isolée.

La dynastie des Han qui règne alors[1] a donc réalisé le rêve de Confucius et ce dernier ne s’était pas trompé en annonçant que la prospérité découlerait de l’unité. Aussi sa mémoire est-elle divinisée. On honore en lui le père de la patrie ; ses ouvrages sont les classiques vénérés, base de toute science et de toute culture. La prospérité, en effet, est incroyable. Au début de l’ère chrétienne, la population monte à quatre-vingt millions. D’un bout à l’autre de la Chine unifiée jusqu’au Tonkin, un commerce intense fait déferler la richesse ; les caravanes circulent sur les routes de terre comme les jonques le long des rivages. Le trésor public est saturé ; des moissons abondantes emplissent les greniers.

Ce matérialisme doré apporte-t-il le bonheur ? Non point, car il n’assouvit pas la faim intellectuelle et ne calme pas l’inquiétude qui subsiste toujours au fond de l’âme humaine. Les premiers Han n’ont guère encouragé la pensée. On accuse leur prédécesseur Shi Wang Ti d’avoir fait détruire nombre de livres pour mieux effacer le souvenir du régime qu’il venait lui-même d’abattre. Les grands révolutionnaires ont de ces naïvetés. Mais maintenant l’industrie du papier est née ; l’instrument principal de la propagation des idées se trouve à portée Par ailleurs, les disciples de Lao Tsé ont très lentement mais avec continuité répandu son esprit, développé sa doctrine. Un besoin mystique tourmente les cercles lettrés et il éveille çà et là dans l’âme de la foule des échos inconscients.

Il est probable que, dès avant Jésus-Christ, on avait entendu parler en Chine du bouddhisme comme aussi du brahmanisme et des luttes religieuses dont l’Inde était le théâtre. La légende — une légende fort douteuse — porte qu’en l’an 61 l’empereur Ming Ti fut troublé par un songe qui lui annonçait la venue d’un dieu étranger. Il envoya alors des messagers dans l’Inde d’où ceux-ci revinrent en l’an 67 rapportant des images peintes, des effigies sculptées et surtout des livres saints dans lesquels les prédications de Çakia Mouni se trouvaient transcrites et commentées. La Chine allait s’éprendre de son enseignement six cents ans après qu’il avait été donné et alors que l’Inde s’en détachait. Il faut s’accoutumer à cette lenteur quand on traite des choses de l’Asie continentale ; elle est de règle.

Encore, la faveur impériale ni la conversion personnelle du souverain ne suffirent-elles à déterminer une expansion immédiate du bouddhisme. Il s’infiltra peu à peu. Vers le milieu du iiie siècle seulement commencèrent de se construire en grand nombre des temples et des monastères consacrés à la nouvelle religion. Les temps étaient durs. Sur leur fin les Han avaient vu l’empire unifié par eux se fissurer de nouveau entre leurs mains. Des révoltes éclatèrent, des invasions descendirent de l’Asie centrale. La Chine fut morcelée en trois royaumes se faisant la guerre entre eux ; l’un avait sa capitale à Nankin ; l’autre, son centre dans le Sé-Tchouen ; celui du nord était aux mains d’une horde de Huns qu’au début du iiie siècle les empereurs avaient imprudemment autorisés à s’établir au dedans de la Grande muraille en qualité d’« auxiliaires » et de « clients » de l’empire. Ainsi faisaient vers le même temps, les Romains sur les frontières de Thrace ou de Germanie. Ces barbares se trouvèrent assez forts pour agir en maîtres et s’emparer de Loyang (aujourd’hui Honangfou) qui depuis l’an 6 était la capitale impériale. Le désordre alors s’amplifia. Des bandes de brigands et de pirates dévastèrent le pays ; les sociétés secrètes abondaient ; les conspirations alternèrent avec la guerre civile et la folie avec le crime. On a peine à concevoir les misères de cette affreuse époque mais on s’en fait une idée en notant que la population retombée à vingt-trois millions avait ainsi diminué des trois quarts.

Ce n’était plus seulement l’anarchie politique, c’était l’anarchie morale. Le cloître bouddhique apparut alors aux âmes d’élite comme un refuge ; tel le cloître chrétien en occident au temps des misères accumulées par la barbarie franque. « Il faut, a écrit Maurice Paléologue, se reporter aux historiens contemporains pour se rendre compte de la grandeur du mouvement religieux qui s’empara des consciences chinoises et comprendre ce qu’il y eut de piété fervente et sincère, de mysticisme délicat et élevé, de foi enthousiaste et naïve chez les premiers adeptes du culte bouddhique. Dix siècles plus tard, les âmes en étaient encore imprégnées. » On vit en effet des princes abdiquer pour devenir moines et pendant tout le vie siècle les fondations pieuses se multiplier. Il y eut bientôt deux millions de religieux, trente mille temples, des milliers de couvents

L’ordre se rétablit de façon étrange. Au nord, après les Huns, s’était introduite une peuplade mandchoue appelée Toba. Il ne faut point prêter trop d’attention aux dénominations multiples de ces envahisseurs successifs. Les historiens d’ensemble auraient grand tort de s’y attarder car il n’en peut résulter que de la confusion dans l’esprit du lecteur non préparé par des études spéciales. Mongols, Touraniens, Turcs, Mandchous, Tartares, Huns, que doit-on entendre par ces noms divers ?… une même race, la race jaune ; une même profession d’origine : ce sont tous des pasteurs nomades ; une même mentalité mais dont la réceptivité est susceptible de varier énormément selon les circonstances et le milieu. Le terme le plus général est celui de Touraniens du mot toura qui exprime la « vitesse du cavalier » tandis que le mot arya, selon Max Müller, indique « celui qui cultive, qui laboure » (mais d’autres attribuent à ce dernier mot un autre sens, celui de : noble, excellent, supérieur).

Parmi les Touraniens on peut se risquer à dire que ceux de l’est sont des Mongols et ceux de l’ouest, des Turcs. Mais n’oublions pas qu’il s’agit de nomades dont les déplacements passés furent incessants ; il est donc arrivé aux Mongols de pénétrer jusqu’en Europe et aux Turcs d’agir en Chine. Quant aux appellations particulières, nous n’avons point à en tenir compte. Elles n’ont de valeur que par rapport au degré d’adaptation des peuplades qui les portent. Et ces facultés d’adaptation dépendent, on le conçoit, de la façon plus ou moins favorable dont elles ont pu se développer, du climat, des conditions d’existence, des contacts éducatifs ou progressifs, etc…

Les Tobas qui installés dans le nord de la Chine y dominèrent pendant plus de deux siècles (environ 386 à 617) furent parmi les plus réceptifs. Leurs souverains s’identifièrent si bien avec la civilisation chinoise qu’ils s’en montrèrent les ardents défenseurs et ne cessèrent d’employer leurs armes pour la maintenir ou l’étendre. Lorsque l’un deux, en 444, s’avisa de persécuter le bouddhisme auquel ses prédécesseurs avaient témoigné la plus grande faveur, c’est encore l’intérêt chinois qui l’inspirait vis-à-vis d’une religion qu’il estimait affaiblissante alors que les périls de l’époque requéraient la culture de la volonté et l’entretien des énergies. Ce ne fut du reste qu’une saute de vent passagère. Le bouddhisme triompha de nouveau et Loyang en 516 s’enrichit des fameuses grottes peuplées de dix mille images bouddhiques en haut et bas relief. En 589 les héritiers des Tobas s’emparèrent de Nankin ; finalement l’unité se trouva rétablie sous leur sceptre. L’empereur Yang Ti (605-617) pouvait croire sa dynastie fortement établie mais une expédition malheureuse en Corée, expédition dans laquelle il s’obstina, provoqua un mouvement à l’ouest ; il n’y put faire face et ne s’en tira que grâce au génie d’un jeune prince chinois ; cet événement désigna l’empereur à la vindicte publique et du héros de l’aventure fit un candidat à sa succession. Ainsi s’établit la dynastie des Tang (618-907) sous lesquels la Chine devait atteindre l’apogée de sa fortune.

Plusieurs éléments y contribuèrent. Et d’abord le prestige initial jeté sur le trône par l’empereur Taï Tsong (627-650), une des plus grandes figures de l’histoire chinoise, aussi habile politique qu’audacieux combattant et qui non seulement restaura dans toute leur plénitude les immenses frontières jadis atteintes par les Han mais les dépassa et surtout les consolida. Ensuite le fait que le grand mouvement bouddhiste qui n’avait cessé de croître, même à travers les temps troublés qu’on venait de traverser, avait mis la Chine en relations suivies avec l’Inde. À côté d’un pèlerin comme Hiouen Tsong qui ne voyageait que mû par des motifs élevés et qui rapporta de sa longue absence, en plus de documents précieux mille observations curieuses, combien d’autres qui, soit pour eux-mêmes, soit indirectement mêlaient l’intérêt commercial à l’intérêt religieux. Ils traçaient en tous cas la route ; sur leurs pas et d’après leurs indications les marchandises suivaient. Et cela d’autant plus intensément que l’ancienne prospérité avait reparu avec l’ordre et la sécurité. La richesse se développait rapidement. Ne vit-on pas des banques émettre du papier-monnaie et des jonques dûment munies de boussoles (quoiqu’on en ait dit) faire un service régulier avec Ceylan et l’Arabie ?

Cette Chine si progressiste n’était ni intolérante ni xénophobe. Les missionnaires chrétiens et islamiques que lui envoyaient Byzance ou la Perse pouvaient prêcher librement. L’oncle maternel de Mahomet vint en 634 mourir à Canton où son tombeau est encore honoré. Les représentants de ces religions lointaines étaient bien traités mais leur apostolat se produisant en pleine ferveur bouddhiste n’avait pas chance d’opérer beaucoup de conversions. C’est bien plus tard, grâce à l’appoint d’émigrants musulmans que l’islamisme réussit à s’implanter dans une certaine mesure.

Le grand bénéficiaire de cette brillante période fut l’art. L’habileté des artistes chinois s’était révélée de bonne heure mais leur imagination restait captive du ritualisme lequel leur imposait des formes toujours identiques et règlementait jusqu’à la décoration des objets sortis de leurs mains. L’art laïque, en somme, n’existait qu’en doublure de l’art religieux. Jusqu’au bouddhisme la peinture fleurit à peine et la sculpture point du tout. Quant à l’architecture, à part les tours (taï) — dont on pense que la mode avait pu surgir jadis d’un contact de hasard avec la Chaldée — et les arcs triomphaux à trois ou cinq portes dressés devant les temples ou les tombeaux, tous les monuments présentaient cette silhouette caractéristique due à l’énorme toiture basse aux bords relevés, ressouvenir lointain des tentes de la steppe. De plus, construits pour la plupart en bois précieux et en briques friables, ils n’eurent jamais qu’une vie éphémère. Les Chinois ne paraissent pas s’être préoccupés de les rendre durables. La pérennité architecturale ne répond point à leur conception de la vie. Le monument est à l’usage de la génération qui l’a élevé. C’est assez qu’il dure autant qu’elle. Ainsi se marque une fois de plus cette particularité de l’esprit chinois : l’absence d’intérêt pour la descendance. On ne songe guère à ceux qui viendront. Le sentiment héréditaire est pour ainsi dire « retourné » vers ceux qui furent. Ceux-là sont associés constamment aux actions des vivants et lorsque la noblesse est conférée à un citoyen, ce sont ses ancêtres qui en profitent. L’honneur accordé rejaillit sur eux ; ils sont anoblis rétrospectivement.

Pour en revenir à la Chine des Tang, un écrivain français a pu dire justement qu’elle fut alors « le premier empire du monde ». Mais elle ne pouvait le rester qu’à la condition d’avoir une série de souverains dignes de succéder à Taï Tsong. Ce ne fut point le cas. La situation n’était pas facile à maintenir. Car si au Thibet et en Mongolie se tenaient des hordes qui, n’entendant que le langage de la force, pouvaient du moins demeurer dans l’obéissance tant que cette force se faisait sentir à côté d’elles, le Turkestan comprenait des principautés réellement civilisées et dont la vassalité reposait principalement sur le prestige et l’excellence du gouvernement impérial. Depuis, en effet, que les Han avaient les premiers poursuivi l’annexion du Turkestan, ce pays s’était grandement développé. La persistance de nombreux éléments aryens, le très proche voisinage des établissements grecs de Bactriane, enfin des relations fréquentes avec l’Inde en avaient fait un véritable foyer d’art et de pensée. Et sa situation géographique lui permettait de refléter et de répandre comme l’eût fait un miroir, la lumière qu’il recueillait ainsi d’une triple source. D’autre part, en Chine même, le péril provenait de l’affaiblissement graduel de l’élan militaire indispensable à la conservation d’un patrimoine si vaste et si divers. Cet affaiblissement était presque fatal parce que le tempérament chinois, très sensible aux séductions de la richesse, se laisse aisément détendre à son contact. De la sorte se posait devant les empereurs Tang l’ensemble de problèmes qui, à travers les siècles, a constitué ce qu’on peut appeler : la question chinoise.

Ming Houang (712-756) le seul d’entre eux après Taï Tsong qui fut capable d’y faire face a été souvent comparé à Louis xiv. Il en eut certaines qualités et certains défauts ; surtout leurs destins évoluèrent de façon identique. Après de fécondes victoires initiales, Ming Houang voulut une cour éblouissante. Trop de fêtes, trop de spectacles, trop de luxe dans les jardins de Singanfou, sa capitale, la ville aux rivières « à la surface nacrée ». Et quand sur le tard, surpris par des désastres inopinés et la menace renaissante d’invasions fougueuses, il voulut assembler ses armées et redresser la fortune, il s’aperçut qu’autour de lui les caractères s’étaient émoussés et que les énergies défaillaient. Le sensualisme avait engendré un épicuréisme pénétré de lassitude et d’abandon. « L’univers ?… une grande hôtellerie, s’écrie le poète. Toutes choses sont de passage chez cet aubergiste qui a nom le Temps ». Et pour s’en consoler, il interroge la nature. « Est-ce le matin ? Est-ce le soir ? Qu’importe, répond l’oiseau. C’est le printemps. Jouis de la vie qui passe. Qu’importe, répond le fleuve. C’est le printemps. Bois, chante et oublie. »

Non, ce n’était plus le printemps. Le printemps chinois était passé. Après Ming Houang la situation ne cessa d’empirer. En 875 une jacquerie terrible éclata. Sous la conduite d’un chef de hasard les paysans révoltés pillèrent Loyang et Singanfou. L’empire morcelé en sept royaumes ne pouvait plus se défendre. Une horde turque, les Khitaï, s’était établie en Mandchourie ; elle devait plus tard se transporter dans le Turkestan[2]. Les Khitaï occupèrent le nord et fixèrent à Pékin, bourgade jusqu’alors sans importance, le centre de leur pouvoir. Après cinquante ans d’une anarchie complète ce fut l’armée qui, à l’instar des légions romaines, créa un empereur en décernant ce titre à un général populaire. Le choix était bon et la dynastie des Sung devait se maintenir trois siècles (960-1280) mais sur une Chine diminuée matériellement et moralement.

Il y avait longtemps qu’une réaction confucianiste se préparait, justifiée par les excès du cléricalisme bouddhiste et surtout par la fâcheuse évolution qui tendait à faire de cette religion à base élevée un assortiment de superstitions assez vulgaires. Ce qui constituait dans le bouddhisme un véritable danger au point de vue national, c’était à coup sûr son double caractère individualiste et pessimiste. Malheureusement la réaction se dessina sous un angle moins philosophique et c’est pourquoi le mouvement dont nous parlons a une si grande importance dans l’histoire chinoise. Il fut le point de départ des tendances xénophobes qui devaient finalement conduire à sa perte la Chine au génie sociable de laquelle l’isolement fut toujours contraire. Car on eût beau invoquer pour justifier la persécution des motifs différents, c’est bien en qualité de culte d’origine étrangère que le bouddhisme fut attaqué. Dès 845, un édit impérial avait ordonné la destruction de nombreux temples et monastères : deux cent soixante mille nonnes et moines furent rendus d’office à la vie du monde. Avec les Sung, le mouvement s’accentua. À la place du mysticisme, le néo-confucianisme s’installa sans pour cela déraciner le sensualisme. Le gouvernement fut aux mains de mandarins policés, adorateurs de la Raison, confiants en son impeccabilité et l’identifiant d’ailleurs avec l’esprit chinois. Parlant des institutions de ce temps, A. de La Mazelière les a fort bien analysées : « Elles ne cherchent, dit-il, que l’absolu. Elles ne tiennent pas compte du tempérament des souverains, des ministres ou des sujets. Pour la seule fois dans l’histoire, on a l’idée et presque l’exemple d’un système politique qui fonctionne sans l’initiative d’aucun homme d’État et comme automatiquement L’empereur ne sait rien, ne peut rien que par l’entremise des ministères. L’esprit chinois devient tellement jaloux que les fonctions des ministres sont attribuées à des conseils de huit ou dix membres. Ces conseils s’observent réciproquement Nul ne peut obtenir d’emploi sans passer des examens, examens dans lesquels la calligraphie compte autant que les idées et le style ». Tels sont les dirigeants. Les dirigés versent dans une indifférence croissante de la chose publique. Ils n’ont point de grandes ambitions ; ils se laissent vivre. Ils ne songent guère à l’au-delà et ne s’inquiètent plus d’en percer les mystères. Du xie siècle date ce morceau célèbre, qui vaut d’être cité en raison de sa tragique et sèche désespérance : « Seul ! la tête prise dans les ronces ; ta couche humide de rosée, plus froide encore sous le vent ; des feux follets, des lucioles. Aucun bruit que les chants du berger et du bûcheron sur la colline lointaine. Rien à voir qu’un oiseau qui s’envole, une bête fauve qui s’enfuit. Tel est ton désert maintenant. Et, dans mille ans, le renard et le blaireau creuseront leur terrier dans ta fosse, la belette y fera son nid. N’est-ce pas le sort des vertueux et des sages ? Partout leurs tombeaux épars nous font rougir de voir que le ciel est sans cœur ». Et s’il en est ainsi, quoi de mieux que de jouir des biens de la vie sous la protection d’un régime sans ambition lui aussi mais combiné pour fonctionner tout seul de façon régulière et silencieuse : belle machine digne d’admiration et que l’intervention étrangère ne saurait désormais que déranger et détraquer. Sans doute il y a des réformateurs, des novateurs ; il y a des socialistes ; il y en a toujours eu quelques uns. Au premier siècle de l’ère chrétienne, un empereur bien intentionné fut assassiné pour avoir voulu, dit-on, établir le communisme. Et voici que, vers 1080, il se trouve des hommes politiques pour préconiser le socialisme d’État et défricher la route qui y mène. Ils fixent le prix des denrées, instituent le crédit agricole, l’impôt sur le revenu et même le service militaire obligatoire tel que la formule s’en imposera à l’Europe huit cents ans plus tard : éphémère tentative, curieuse en ce qu’elle vient d’en haut et s’appuie sur des exposés de forme châtiée et des discours de noble et généreuse allure.

Du système des Sung on a pu dire qu’il « prévoyait tout sauf l’invasion des barbares ». Les avait-on donc oubliées ?… Au début du douzième siècle, les Mandchous conquirent tout le nord jusqu’au Fleuve Jaune (1127). Le gouvernement se retira à Hang Tcheou sans rien changer à ses méthodes et sans que la population s’éveillât de sa tranquille somnolence matérialiste. Après quoi les Mongols de Gengis Khan chassèrent les Mandchous et imposèrent à toute la Chine, en la personne de Koublaï Khan, une dynastie issue de leur grand chef. Le retentissement de cette aventure fut énorme en Asie car c’était la première fois que la Chine entière se trouvait soumise à une domination étrangère. Au nord bien des conquérants avaient passé, éliminés ou assimilés. Jamais ils n’avaient réussi à franchir le Fleuve Bleu. Depuis quinze siècles, la Chine du sud sauvegardait son indépendance. Cette fois après une lutte de vingt années (1259-1279), elle la perdit. Dans son admirable Histoire de l’Asie, René Grousset a dépeint le respect intimidé avec lequel le nouveau monarque prit possession de ce trône dont le prestige dépassait à tel point celui de tous les autres trônes ; la conscience de sa responsabilité historique pesait sur Koublaï Khan qui se sentait devenu le gardien d’une civilisation millénaire. Plein d’une respectueuse mansuétude envers les vaincus, il se fit chinois en quelque sorte, et reprit à son compte la vieille politique de ses prédécesseurs. Il avait d’ailleurs été préparé à ce rôle de « fils du ciel » par le lettré chinois, conseiller politique de son grand-père Gengis Khan qui avait dirigé ses études. Et somme toute son règne fut un grand règne (1280-1294). S’il échoua dans son ambitieuse tentative pour soumettre le Japon — et de même Java — il imposa son pouvoir au dedans des frontières traditionnelles et y fit prévaloir la sécurité et la paix. Il protégea les lettres, creusa des canaux, multiplia les routes, créa l’assistance publique, développa les services financiers ; sur ce dernier point, il montra d’ailleurs quelque imprudence car la circulation fiduciaire sur la fin de son règne atteignit le chiffre énorme de un milliard huit cent soixante douze millions. La prospérité n’en était pas moins très réelle et solide mais les Chinois en profitèrent en silence, sans se rallier. C’est que tout cela se faisait avec des concours étrangers. Koublaï avait un Persan comme ministre des finances, un Vénitien comme inspecteur, un lama thibétain comme conseiller intime et avec cela des généraux turcs et des ingénieurs syriens. En ce faisant, Koublaï demeurait fidèle à ses traditions familiales. Karakorum la capitale de son grand-père sise au nord de la Mongolie avait été le siège d’un étrange cosmopolitisme. Un moine, en son récit de voyage, ne s’étonnait point d’y trouver établi « maître Guillaume Boucher, orfèvre parisien qui avait demeuré sur le grand pont à Paris » et il arrivait au légat du pape de faire le voyage avec des gens de Prague et de Breslau[3]. Pékin hérita de l’attrait de Karakorum et plus hospitalier, l’accrut fortement. Il vint des savants, des artistes, des négociants de Syrie, de Moscovie, de Pologne, de Hongrie, de Pise, de Venise pêle-mêle avec des Arabes, des Persans, des Hindous, des Siamois.

Quelques siècles plus tôt, la Chine n’y eut point trouvé à redire. Elle n’eut point été choquée non plus de l’éclectisme religieux de Koublaï lequel honorait à la fois Jésus, Mahomet, Moïse et Çakya Mouni « ne sachant lequel est le plus grand dans le ciel ». Mais ces temps n’étaient plus. Raidis dans une intense résistance cérébrale, les Chinois haïssaient maintenant tout ce qui venait du dehors. Ils ne pardonnaient point « l’usurpation » de 1280 ; la dynastie mongole en apparence si robuste avait construit sur le sable.

Son renversement fut le fait d’un fils de paysan, novice dans un couvent bouddhiste et que son patriotisme hardi fit sortir de sa pieuse retraite et plaça à la tête des rebelles. La Chine du sud, démocratique autant qu’intellectuelle et commerçante, fut bientôt groupée derrière lui. Après douze ans de lutte la libération fut complète et le paysan devenu empereur sous le nom de Hong Wou inaugura la plus nationale des dynasties chinoises, celle des Ming (1368-1643). De semblables restaurations ne s’accomplissent pas d’ordinaire sans provoquer de vifs mouvements réactionnaires. Mais cette fois contre qui, contre quoi réagir ? Les princes mongols n’avaient pas porté la main sur les principales institutions chinoises ; ils en avaient respecté la lettre sinon l’esprit. C’étaient des ruines morales qu’il aurait fallu relever. La Chine ne le comprit ni ne l’osa. Après un bref sursaut d’énergie panasiatique sous le règne de l’empereur Yong Lo (1412), elle se laissa progressivement pénétrer par la méfiance, la peur, la jalousie. À l’extérieur le moins d’intervention possible. À l’intérieur, le fonctionnarisme de plus en plus étendu et médiocre. Un jour vint où un véritable prolétariat intellectuel se révéla. Il y eut des milliers de candidats évincés et mécontents autour de chaque fonction. Peu à peu on versait dans l’ornière xénophobe. Lorsqu’au xvie siècle, les Espagnols et les Portugais tentèrent de nouer des relations avec les ports du sud, on leur marqua le plus grand éloignement ; et l’accès du reste du pays leur fut tout à fait interdit. Point encore d’intolérance religieuse. Le bouddhisme seul excitait la haine des lettrés qui marquaient au contraire de la bienveillance aux chrétiens, les missionnaires jésuites ayant eu l’habileté d’accorder leurs prédications aux principes essentiels du confucianisme. De ce confucianisme restauré rien de fécond ne sortait. Un général-philosophe voulut en déduire une morale d’action. Vivre c’est agir, disait cet honnête homme. Ne descendait-il pas de cet autre général-artiste qui, bien des siècles auparavant, guerroyant à la frontière assemblait les chefs vaincus et leur montrait ses tableaux pour les gagner du même coup à la culture chinoise.

Le peuple, lui, jouissait du repos après tant d’agitation. Il était heureux. Il le fut encore après 1644 malgré que la violence et la trahison combinées eussent placé sur le trône une dynastie mandchoue. Les premiers empereurs de cette lignée, Kang Hi (1662-1722), Kien Lung (1736-1795) furent d’ailleurs des hommes remarquables qui surent consolider par des victoires opportunes la domination chinoise sur l’Asie centrale et par là fortifier les assises de la paix à laquelle leurs sujets tenaient tant — à laquelle on peut dire que désormais ils tenaient trop.

Cette paix, il eut fallu du moins la gonfler de prospérité d’autant qu’elle engendrait un de ces énormes accroissements de population si caractéristiques de la race chinoise laquelle peut en temps normal doubler en quarante ou cinquante ans. Or un phénomène nouveau se produisit : la misère. La Chine si aisément riche mais désormais séparée du monde par une barrière obstinée connut une pauvreté durable dans laquelle elle s’enlisa. Le commerce végéta ; les salaires baissèrent ; les ponts croulèrent ; les canaux se comblèrent. L’émigration qui avait débuté petitement lors de la chute des Ming s’accentua, enlevant les plus hardis, les plus travailleurs pour les disséminer dans les îles et plus tard sur tous les rivages du Pacifique. Ceux qui restaient furent victimes des sociétés secrètes. Vieille tradition. L’époque des Han n’avait-elle pas connu la jacquerie des « sourcils rouges » puis celle des « bonnets jaunes ». De nos jours ce furent la « triade » (1794-1804), peu après les « pirates » puis, au milieu du xixe siècle les « Taï-pings » enfin au début du xxe les « boxers ». Généralement formées pour se défendre contre des vexations fiscales mais composées par moitié d’affamés et d’illuminés dans un pareil état de surexcitation, ces terribles associations couvrirent la Chine de ruines et de sang.

Quant à l’Europe à laquelle le seul port de Canton restait ouvert — entr’ouvert plutôt, — elle tenta à plusieurs reprises de défoncer la muraille obstinée. En 1842, par un scandale sans excuse, l’Angleterre selon le mot d’un écrivain japonais « introduisit l’opium par la bouche du canon et extorqua Hong Kong ». En 1860 une expédition franco-anglaise se termina par la prise de Pékin et le pillage du « Palais d’été ». Ce n’étaient sans doute pas de bons moyens de se faire admettre et apprécier mais il faut reconnaître que, de son côté, la xénophobie chinoise se traduisait de façon toujours agaçante, souvent fourbe et parfois sanguinaire.

Ces entreprises européennes n’eurent pas cependant en Chine de très profondes répercussions. Tout autre fut l’effet produit par la guerre sino-japonaise de 1894-95. Ce conflit si souvent prédit, si longtemps retardé mettait aux prises non point seulement les deux plus grandes puissances de l’Asie mais deux formules différentes sinon opposées de l’asiatisme. À le voir se dérouler, l’Europe devenue soudainement attentive comprit que c’était un peu des destins du monde qui se jouait dans ces batailles-là. Aussi sa diplomatie intervint-elle pour en atténuer du moins les conséquences immédiates, limiter la victoire des uns, adoucir la défaite des autres. La dynastie mandchoue finalement y perdit sa couronne et une république inattendue prit sa place.

Sera-ce pour la Chine l’occasion d’un renouveau décisif ? Elle en trouverait les directives dans ses glorieuses annales.


  1. Shi Wang Ti avait laissé un fils contre les cruautés duquel la Chine se rebella. Il fut assassiné et Lieou Pang inaugura la dynastie Han (206 av. J.-C. à 221 ap. J.-C.)
  2. Rien ne souligne mieux le caractère de ces allées et venues de tribus en général peu nombreuses et peu susceptibles de modifier profondément la région momentanément soumise à l’autorité de leurs guerriers.
  3. Vers le même temps un mongol était en France, fournisseur de casques pour les armées de Philippe le Bel et il y avait à la cathédrale de Chartres un simple chantre qui avait parcouru toute l’Asie orientale et était ensuite rentré chez lui. Que ne possède-t-on leurs impressions et réflexions !