Historiettes (1906)/Chapelain

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 134-139).

CHAPELAIN[modifier]

Chapelain est fils d’un notaire de Paris ; il fut précepteur- gouverneur de MM. de la Trousse, fils du grand-prévôt. Boutard dit qu’il portoit une épée pour faire le gouverneur, et même depuis, quoiqu’il ne fût plus chez ces messieurs, il ne laissoit pas de la porter. Ses parents, ne sachant comment la lui faire quitter, prièrent Boutard de lui en parler ; mais, au lieu de cela, il s’avisa d’une bonne invention : il fit que quelqu’un, qui feignoit d’avoir été appelé en duel, prit Chapelain pour son second, qui, dès ce moment- là, pendit son épée au croc.

Il fut introduit à l’hôtel de Rambouillet vers le siège de La Rochelle (1627). Madame de Rambouillet m’a dit qu’il avoit un habit comme on en portoit il y avoit dix ans ; il étoit de satin colombin, doublé de panne verte, et passementé de petits passements colombin et vert, à œil de perdrix. Il avoit toujours les plus ridicules bottes du monde et les plus ridicules bas à bottes. Il y avoit du réseau au lieu de dentelle. Depuis, il ne laissa d’être aussi mal bâti en habit noir : je pense qu’il n’a jamais rien eu de neuf. Le marquis de Pisani, en je ne sais quels vers qu’on a perdus, disoit :

J’avois des bas de Vaugelas

Et des bottes de Chapelain.


Quelque vieille que soit sa perruque et son chapeau, il en a pourtant encore une plus vieille pour la chambre, et un chapeau encore plus vieux. Je lui ai vu du crêpe à la mort de sa mère, qui, à force d’être porté, étoit devenu feuille-morte. On lui a vu un justaucorps de taffetas noir moucheté ; je pense que c’étoit d’un vieux cotillon de sa sœur, avec qui il demeure. On meurt de froid dans sa chambre : il ne fait quasi point de feu.

Feu Luillier disoit de lui qu’il étoit vêtu comme un maquereau, et La Mothe Le Vayer comme un opérateur ; laid de visage, petit avec cela, et crachotant toujours. Je ne comprends pas comment ce diseur de vérités, cet homme qui rompt en visière, M. de Montausier, en un mot, n’a jamais eu le courage de lui reprocher sa mesquinerie. Souvent je lui ai vu à l’hôtel de Rambouillet des mouchoirs si noirs que cela faisoit mal au cœur. Je n’ai jamais tant ri sous cape que de le voir cajoler Pelloquin, une belle fille qui étoit à madame de Montausier, et qui avoit bien la mine de se moquer de lui, car il avoit un manteau si usé qu’on en voyoit la corde de cent pas ; par malheur encore c’étoit à une fenêtre où le soleil donnoit, et elle voyoit la corde grosse comme les doigts.

Chapelain a toujours eu la poésie en tête, quoiqu’il n’y soit point né ; il n’est guère plus né à la prose, et il y a de la dureté et de la prolixité à tout ce qu’il fait. Cependant à force de retâter, il a fait deux ou trois pièces fort raisonnables : le Récit de la Lionne, la plus grande partie de Zirphée, et la principale, I’Ode au cardinal de Richelieu, que je devois mettre la première. MM. Arnauld (car il cajoloit jusques au docteur, qui étoit alors au collège) et quelques autres de ses amis lui firent faire tant de changements à cette pièce, qu’elle parvint à l’état où on la voit, et sans difficulté c’est une des plus belles de notre langue. J’y trouve pourtant trop de raison, trop de sagesse, si j’ose ainsi dire : cela ne sent pas assez la fureur poétique, et peut-être est elle trop longue.

Il est temps de venir à la Pucelle. Je ne m’amuserai point à critiquer ce livre ; je trouve qu’on lui fait honneur, et La Mesnardière en cela a rendu à M. Chapelain le plus grand service qu’il lui pouvoit rendre. Pour moi, je suis épouvanté d’un si grand parturient montes. Après cela prenez les Italiens pour maîtres ; allez-vous instruire chez ces messieurs. Patru a raison. qui dit que M. Chapelain n’est sage qu’à l’italienne, c’est-à- dire que la morgue et le flegme font toute sa sagesse. Il sait assez bien notre langue, je veux dire il opine bien sur notre langue ; mais il y a bien de la superficie à tout le reste : cependant M. de Longueville, dont il avoit tiré quarante-six mille livres, a augmenté sa pension de mille francs. Cette fois-la, Martial a bien menti :

Sint Moecenates, non deerunt, Flacce, Marones.

D’abord la curiosité fit bien vendre le livre. La grande réputation de l’auteur y fit courir bien du monde ; mais ce ne fut qu’un feu de paille, et je ne sais, s’il n’espéroit encore quelque augmentation de pension, s’il penseroit à l’achever, car il a appelé de son siècle à la postérité : mais je me trompe fort si la postérité a fort les oreilles rompues de cet ouvrage.

Après le succès de sa première ode, il crut qu’il n’avoit que faire du conseil de personne : il est retourné à sa dureté naturelle ; et pour l’économie, hélas ! peut-on avoir rêvé trente ans pour ne faire que rimer une histoire ? Car tout l’art de cet homme c’est de suivre le gazetier. Comme le livre étoit cher, on le vendoit quinze livres en petit papier et vingt- cinq livres en grand (car les auteurs aimoient fort le grand volume depuis quelque temps), il s’avisa d’une belle invention : il associa deux personnes pour ne leur donner qu’un exemplaire au lieu de deux, comme à madame d’Avaugour et à mademoiselle de Vertus, sa belle-sœur, qui quoiqu’elles fussent alors à Paris ensemble, sont pourtant pour l’ordinaire fort éloignées l’une de l’autre, car la première demeure en Bretagne, et l’autre ici ; comme à M. Patru et à moi qui sommes logés à une lieue l’un de l’autre, M. Pellisson et à La Bastide, un de ses amis, qui est secrétaire de Bordeaux, ambassadeur en Angleterre. Il en a donné même à quelques-uns, à condition de laisser lire à tel et à tel ; mais à ceux qu’il craignoit, à des pestes, il leur en a donné un tout entier, comme à Scarron, à Boileau (Gilles), à Furetières et autres. Voici encore une sordide avarice et ensemble une vanité ridicule. Il a dit qu’il lui coûtoit quatre mille livres pour les figures, qui, par parenthèse, ne valent rien ; cependant il est constant qu’outre cent exemplaires que Courbé lui a fournis, dont il y en a plusieurs qui, à cause du grand papier et de la reliure, reviennent à dix écus et davantage, et cinquante qu’il lui a fallu donner et qu’il n’a point payés, il est constant que le libraire lui a donné deux mille livres, et depuis mille livres, quand, pour empêcher la vente de l’édition de Hollande, il en fallut faire ici une en petit, parce que dans le traité il y a deux mille livres pour la première édition et mille livres pour la seconde.

Les observations du sieur du Rivage fâchèrent fort la cabale, et M. de Montausier, en parlant à La Mesnardière, qui s étoit déguisé sous ce nom-là, dit, après avoir bien parlé coutre cet écrit, que celui qui l’a fait mériteroit des coups de bâton ; et il vouloit qu’on bernât Linière au bout du Cours. C’est un petit fou qui a de l’esprit, et qui, je ne sais par quelle chaleur de foie, a fait des épîtres et des épigrammes contre M. Chapelain, et devant et après l’impression de la Pucelle. Il y a une épigramme fort jolie qu’on lui a raccommodée ; la voici :

La France attend de Chapelain, ce rare et fameux écrivain,

Une merveilleuse Pucelle :

la cabale en dit force bien ;

Depuis vingt ans on parle d’elle :

Dans six mois ou n’en dira rien.


C’est pour faire voir que beaucoup de gens en étoient désabusés avant qu’on l’imprimât, car il en avoit lu les quatre premiers livres, cà et là, en mille lieux. On dit que messieurs de Port-Royal ont été les seuls à qui il a communiqué son ouvrage ; mais ou il ne les a pas crus, ou ils ne s’y connoissoient guère. Il l’a montré aussi à Ménage, car il le craint comme le feu, et ne manque pas une fois d’aller à son académie, non plus que de visiter bien soigneusement le petit Boileau.

Pour revenir à La Mesnardière, c’est une espèce de fou qui n’est pas ignorant ; mais c’est un des plus méchants auteurs que j’aie vus de ma vie. Il s’avisa, dans son livre de vers, de mettre en lettres italiques certains mots par-ci, par-là ; personne ne put deviner pourquoi, car, par exemple, dans un vers il y aura le mot d’amour en ce caractère. Je lui en demandai la raison : « C’est un mauvais conseil, me dit-il, que quelques-uns de mes amis m’ont donné de marquer ainsi ce que je croyois de plus fort dans mes vers. » Saint-Amant, à qui je dis cela, me dit : « Je pensois qu’il eût voulu marquer le plus faible. »