Historiettes (1906)/Souscarrière

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 215-218).

SOUSCARRIÈRE[modifier]

Il y avoit un pâtissier à Paris, à l’enseigne des Carneaux, qui traitoit par tête. Ce pâtissier avoit une femme assez jolie, à qui plusieurs personnes firent leur cour, et entre autres M. de Bellegarde. Vers le temps où ce dernier la fréquentoit, cette femme se sentit grosse et accoucha d’un fils. Ce garçon devint adroit à toutes sortes de jeux et d’exercices ; il étoit bien fait et heureux au jeu, il se pousse, il gagne. Comme il étoit adroit de la main, il s’adonna à des tours d’adresse, comme de faire tenir une pistole dans la fente d’une poutre, et autres choses semblables. Il y gagna beaucoup, mais son plus grand butin fut dans ce commencement une fourberie. Il trouva un inconnu, nommé Dalichon, qui jouoit fort bien à la paume ; lui y jouoit fort bien aussi : il ne faisoit pourtant que seconder ; mais c’étoit un des meilleurs seconds de France. Il fait acheter des pourceaux, des bœufs, des vaches à cet homme, et fait courir le bruit que c’étoit un riche marchand de bestiaux, à qui on pouvoit gagner bien de l’argent ; que cet homme aimoit la paume : on y jouoit fort en ce temps-là. Souscarrière, c’est le nom d’une maison qu’il acheta, dès qu’il eut du bien, faisoit des parties contre cet homme, qui faisoit l’Allemand, et découvroit insensiblement son jeu. Notre galant trahissoit ceux qui étoient de son côté, et quand il parioit contre Dalichon, Dalichon se laissoit perdre, et faisoit perdre ceux qui étoient de son côté, ou qui parioient pour lui ; et avant que la fourbe fût découverte, on dit que le marchand de bestiaux, à qui Souscarrière savoit que donner, gagna plus de cent mille écus. Comme il eut un grand fonds, le petit La Lande (1), qui le connoissoit, étant du même métier, car il avoit appris à jouera la paume au feu Roi, lui dit un jour :

[ (1) Ce petit homme étoit une espèce de m… et d’escroc. On a dit de lui dans un vaudeville :

M…et franc cocu, Lanturlu,

Ses deux filles sont du métier. Ce qu’il y a d’extraordinaire en cet homme, c’est qu’il étoit aussi franc athée qu’on en ait jamais vu : à sa mort, il ne se vouloit point confesser. M. de Chavigny, qu’il appeloit Eumènes, y alla pour le persuader à se confesser. « Bien, lui dit-il, Eumènes, je le ferai pour l’amour de vous, et à condition que le grand protrotosne (il nommoit ainsi le cardinal de Richelieu) croira que je meurs son serviteur. » Sa femme lui dit : « Si vous ne vous confessez pas, nous voilà ruinés ; on ne nous paiera plus notre pension. » Il se confessa donc, et en se confessant, il disoit à sa femme : « Voyez, ma mie, ce que je fais pour vous. » (T.) ]

« Pardieu, monsieur de Souscarrière, vous êtes bien fait, vous avez de l’esprit, vous avez du cœur, vous êtes adroit et heureux ; il ne vous manque que de la naissance ; promettez- moi dix mille écus, et je vous fais reconnoître par M. de Bellegarde pour son fils naturel. Il a besoin d argent ; vous lui en pouvez prêter. Voici le grand jubilé : votre mère jouera bien son personnage ; elle ira lui déclarer que vous êtes à lui et point au pâtissier ; qu’en conscience elle ne peut souffrir que vous ayez le bien d’un homme qui n’est point votre père. » Souscarrière s’y accorde. La pâtissière fit sa harangue ; M. de Bellegarde toucha son argent, et La Lande pareillement. Voilà Souscarrière en un matin, devenu le chevalier de Bellegarde.

Souscarrière enleva la fille d’un nommé Rogers, écuyer in ogni modo, à ce qu’on dit, de feu M. de Lorraine. L’affaire s’accommoda, et on disoit qu’il eût eu beaucoup de bien, sans le désordre qui arriva. Cette femme se laissa cajoler par Villandry, cadet de celui que Miossens tua. Il en découvrit quelque chose. On dit qu’il la menaça du poignard et qu’il fit semblant de la vouloir jeter dans le canal de Souscarrière (c’est vers Gros-Bois). Enfin, il eut avis qu’elle avoit donné un bracelet de cheveux à Villandry, et qu’il y avoit eu des rendez-vous. Notre homme en colère, et sans considérer qu’il avoit jusque-là donné assez mauvais exemple sur la fidélité à sa femme, rencontre Villandry aux Minimes de la place Royale, à la messe, où il lui donna un soufflet, et mit l’épée à la main dans l’église. Villandry l’appela, et, craignant un peu son adresse, se battit à cheval contre lui, dans la place Royale même ; mais il ne laissa pas d’être battu.

Montbrun (il s’appela ainsi depuis qu’il fut marié), après le combat, tint sa femme un an et demi dans une religion, à la campagne ; puis il lui manda qu’elle pouvoit aller où il plairoit, mais qu’il ne la tiendroit jamais pour sa femme. Elle se retira en Lorraine. On se moqua fort de Montbrun d’avoir été à la cavalerie du Roi, et encore côte à côte du marquis de Richelieu. Après il s’avisa d’aller faire fanfare tout seul à la place Royale ; car il n’y eut que lui qui allât faire comme cela l’Abencerrage. Au reste, c’est un vrai Sardanapale ; il a toujours je ne sais combien de demoiselles ; il en élève même de petites pour s’en divertir quand elles seront grandes. Il a des valets de chambre qui jouent du violon ; il se donne tous les plaisirs dont il s’avise.

La fin de Montbrun n’a pas été agréable. J’ai déjà dit qu’il étoit pipeur. Il alloit jouer chez Frédoc. Un jour qu’il jouoit à la prime contre Montgeorge, brave garçon, fils de M. Gomin l’escamoteur, Montgeorge s’aperçut qu’il avoit escamoté une prime qu’il tenoit sur ses genoux. Voilà un bruit de diable. Montgeorge le traite de fripon et de filou. Par bonheur pour lui, le maréchal de la Ferté entre, et, par compassion pour lui, il parvint à obliger Montgeorge à achever la partie. Mais depuis cela il n’osoit plus guère aller chez Frédoc, ou du moins il envoyoit voir si Montgeorge n’y étoit point. Il avoit soixante-dix- sept ans. La vieillesse et le chagrin de cette aventure le tuèrent.