100%.png

Humour et humoristes/Willy

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
H. Simonis Empis (p. 159-167).

WILLY


Pour Albert Guillaume.

M. Willy alluma une cigarette de Bird’s Eye, s’étendit sur le divan, et, regardant monter et s’évanouir les volutes bleues de la fumée, il songea. La maison était déserte. Son secrétaire, l’indolent Paul Héon, essayait, à quelque Auteuil ou quelque Longchamp, de réaliser d’hyperboliques fortunes. Louise, servante modèle, potinait chez la concierge. La sonnette détraquée rendait tout visiteur inoffensif. Personne ne le dérangerait. Il tripota ses moustaches de matou, lissa ses derniers cheveux et poussa un soupir satisfait…

Et tout naturellement, une phrase qui le poursuivait depuis des heures vint à ses lèvres :

« J’ai conquis de la gloire pour avoir fait des calembours. »

Était-ce bien de la gloire ? Signatures fréquentes en des journaux parisiens et provinciaux, en des revues jaunes, ou blanches, ou incolores, coupures nombreuses de gazettes que le fidèle Courrier de la Presse lui transmettait chaque jour, et qui disaient son esprit, admiratrices amitiés de dames bien vêtues et congratulations intéressées de musiciens-amateurs, et d’amateurs-écrivains… Peuh ! peuh ! ce n’était pas de la gloire.

Cette vérité l’ennuya, mais, par un scrupule honnête, il changea :

« J’ai conquis de la réputation pour avoir fait des calembours. »

De la réputation ? le mot ne lui plaisait point. M. de Montesquiou-Fesenzac en a, et M. Jean Rameau aussi, et M. Potin, et M. Peugeot. Chacun de nous a une quelconque réputation, réputation de brave homme, ou d’imbécile, ou de noceur.

Il varia encore :

« J’ai conquis de la notoriété… »

Cette fois ça y était… Notoire, ah ! sans doute… Il pouvait le reconnaître, sans vanité ni fausse modestie… Et puis, le beau vocable ! des o soutenus par des consonnes raides, solides… une final aigu, tranchant… Comme il sonnait bien… Il le répéta, la bouche pleine… Une pensée pourtant l’agaça. Pourquoi, naguère, M. E. Lajeunesse avait-il oublié de le mentionner dans ses Nuits et ses Ennuis ?…

Il ne convenait pas cependant de passer toute la soirée à ce futile exercice Il s’assit au piano, — un Pleyel, sûrement,… jamais un Erard, — et il tâcha de mettre sa phrase en musique, do, do, mi, sol, fa, ré, et, s’amusant de lui-même, il s’ingéniait à chanter comme son amie Héglon, ou comme M. Renaud… Pendant ce temps-là, au moins, il ne causait de mal à personne… Mais comme il levait la tête, il lui sembla que les portraits, les affiches, les pastels accrochés aux murs, souriaient en se moquant, et froissé, blessé, de se sentir observé, il essaya de rougir, n’y arriva point, et déambula dans la chambre, les pieds traînards, le derrière proéminent…

Il rangea un fauteuil, tapota un coussin, écarta en éventail quelques branches vertes, et, comme il se trouvait près de la bibliothèque, il s’arrêta, le cou tendu. Reliées en maroquin, ses œuvres occupaient tout un rayon.

Il sourit… Ces 3, 50 contenaient toute sa notoriété. Rosseries musicales, blagues et à-peu près, érotismes et fleurs d’argot, scepticismes et railleries, recherches d’histoire et de chimie, que n’y avait-il pas là-dedans ? Il s’approcha, posa un doigt respectueux sur chacun des volumes… un, deux, trois, quatre une trentaine en tout et il murmurait :

« Maîtresse d’Esthètes… Un vilain Monsieur… Poissons d’avril… Rythmes et Rires… Bains de sons… Notes sans portée… La Ferrotypie, Le Mariage de Louis XV… Mark Twain. »

Comme il les aimait, ses livres ! N’étaient-ils pas ses enfants, chérubins blonds et roses et rieurs, qu’il avait enfantés des soirs, à la clarté douce des lampes, loin des bruits vains des salons et des théâtres ? Ému, il se recula pour mieux regarder, et son regard caressait tout le rayon. Une grande joie l’envahissait. Il crut même grandir et qu’une auréole scintillait autour de son crâne rose.

Il dut s’asseoir. Une cloche au loin tinta, la cloche de l’Angélus ; et, dans la paix de cette journée finissante, ces notes graves réveillèrent en lui des souvenirs d’enfance. Il se revit tout petit, tout petit, les mollets nus, avec un grand col marin, et jouant au cerceau. Comme il était naïf, et tendre, et bon, quoique batailleur

! Souvent, même, il partageait son goûter avec un vieux pauvre barbu. Il se revit aussi collégien de Condorcet et de Stanislas ; puis au Mans et à Besançon, splendide artilleur, botté, éperonné, shakoté, terreur des bleus et providence des sous-officiers affamés et assoiffés. Il éclata de rire au souvenir d’une grosse farce militaire, et, mis en gaieté, il se plut à se rappeler toute sa vie de littérateur…

Une pensée l’effraya cependant :

Il avait écrit des nouvelles et des romans ; il avait écrit des chroniques musicales et des chroniques d’actualité ; il avait écrit des études sur Marie Leczinska, des livres sur la photographie, et traduit les mémoires d’un grenadier anglais. Que pourrait-il faire maintenant et pourrait-il faire quelque chose ?

La nuit venait tout doucement, enveloppant avec délicatesse M. Willy de son ombre. On entendait le roulement lourd des omnibus, et parfois des cris perçants soudain déchiraient l’air. De petites lueurs rouges au loin piquaient l’immensité, et, dans la chambre, les meubles et les tableaux devenaient plus sombres, plus confus. M. Willy aima cette obscurité et ce calme propices aux méditations, et, comme son chat Kiki-la-Doucette s’installait en ronronnant sur ses genoux, il promena sa main parmi ses poils soyeux.

« Kiki-la-Doucette, lui dit-il, beau chat, tendre chat, je suis triste, triste, si triste, que des larmes perlent à mes yeux ; car j’ai peur, j’ai peur, ayant parlé de omnibus rebus et quibusdam aliis, de ne plus rien trouver de neuf, et je ne veux pas me répéter. Que me conseillez-vous ? Vous bâillez : sans doute mes ennuis ne vous intéressent point, et vous regrettez le coussin sur lequel tout à l’heure vous reposiez votre corps onduleux. Ah ! que je vous envie ! Vous coulez des jours tranquilles. Les chattes qui miaulent d’amour sur les gouttières voisines ne parviennent pas à vous émouvoir. Votre sexe s’est enfui jadis, et d’ailleurs vous n’êtes pas un chat pour gouttière. Vous mangez à des heures régulières des pâtées succulentes, et quand vous ne dormez pas, vous vous amusez avec des boules de papier. Vous ne savez pas ce qu’est un calembour, un leit-motiv, une intrigue, une chronique. Vous ne connaissez pas votre bonheur… Mais, voyons, regardez-moi, souriez, et donnez-moi un conseil. Qu’offrirai-je désormais en pâture à la foule de mes lecteurs ? Ai-je épuisé toutes les matières et tous les sujets ? Écrirai-je encore un roman, ou des fumisteries, ou un parallèle entre Wagner et d’Indy, ou des vers latins, ou chanterai-je en sonnets ronsardisants la beauté câlineuse de votre race ? »

Kiki-la-Doucette remua la queue et du coin de l’œil regarda son maître avec indifférence ; et M. Willy, plus attristé encore, se fit plus tendrement éloquent :

« Oh ! pourquoi restez-vous muet, Kiki-la-Doucette ? Jadis les peuples de l’Orient adoraient vos ancêtres, pour la beauté lente de leur corps et pour la sagesse profonde de leur âme, et les sorcières déchaînées qui habitent les cavernes partent encore au sabbat en compagnie de vos semblables. Je suis ce soir comme les peuplades anciennes et comme les sorcières : je crois en vous, car dans vos yeux fulgurants se cache tout le mystère de l’avenir et les frissons électriques de votre croupe symbolisent toute la volupté. Dites, ne me répondrez-vous pas, et à qui donc demanderai-je conseil, si votre silence dure ? Vous ne supposez pas que je vais m’adresser à mes amis ou à mes ennemis ; je serais bien reçu !

« Voyez : vous que j’ai réduit au joug, à qui j’ai appris à sauter des barrières et à courir après votre queue, c’est moi qui vous implore et vous supplie, en tendant vers votre bouche rose des bras humbles et quémandeurs. Quelle besogne dois-je entreprendre ? Les gazettes me proclament un homme universel : je tiens à justifier ce titre glorieux. »

Kiki-la-Doucette ennuyé, essaya de filer ; mais son maître le retint et le prit dans ses bras et l’étreignit, et désespérément fixa sur lui ses regards inquiets. La nuit était venue. Les yeux de Kiki dans l’ombre brillaient comme deux boules d’or. Alors, avec lenteur et peine, de son pauvre museau secoué, sortirent ces mots, sans suite et de peu de sens comme ceux de la Sybille :

« Calembours… originalité… talent… confessions… tous grands hommes… Saint Augustin… Jean-Jacques… Paul Verlaine… »

Brusquement, un coup de sonnette retentit. Le charme fut rompu. Kiki-la-Doucette s’enfuit et disparut, pelotonné, sous quelque divan, et jamais plus, jamais plus, sa bouche ne s’ouvrit pour vaticiner.