Il ne faut pas jouer avec la douleur/Ch. 2

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Il ne faut pas jouer avec la douleur
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome III (p. 202-208).


II.


M. de Lusigny, outre ce système étrange, avait une manie plus étrange encore : non-seulement il s’amusait à se métamorphoser pour plaire à une femme, mais il s’amusait aussi à la métamorphoser elle-même après lui avoir plu. Et c’est pour cela que, malgré son extrême discrétion, ses soins étaient si compromettants. Les femmes qui l’aimaient se trahissaient elles-mêmes par leur subit changement. Oh ! M. de Lusigny n’avait pas besoin de publier ses victoires ; il n’avait pas grand mérite à dédaigner le charlatanisme de la fatuité : on n’avait qu’à observer un moment la femme dont il s’occupait pour deviner le jour et l’heure où elle commençait à l’aimer. Quelle différence ! comme toutes les paroles de cette femme, toutes ses manières, toute sa personne étaient changées ! Ce n’était plus la même voix, plus le même regard, le même maintien. Naguère, elle était nonchalante, son air était froid, tout l’ennuyait ; aujourd’hui elle est vive, enjouée, presque folâtre, tout la fait rire ; c’est merveilleux. Elle passait sa vie étendue sur un canapé, elle ne sortait jamais que le dimanche pour aller à l’église, elle n’aimait ni la musique ni la danse… maintenant elle court toute la journée à pied, en voiture, à cheval ; elle ne manque pas une fête, elle a une loge à l’Opéra, et elle apprend à nager. Quelle activité ! la métamorphose est complète ; et ce qu’il y a de plus plaisant, c’est qu’elle ne s’aperçoit pas du tout de la métamorphose ; elle s’imagine avoir toujours été ainsi. Quand on lui démontre pourtant à quel point ses habitudes nouvelles sont différentes de celles d’autrefois, elle répond naïvement :

— Autrefois je ne pouvais jamais sortir, j’étais obligée de tenir compagnie à ma mère.

On est au moment de lui objecter :

— Mais madame votre mère demeure toujours avec vous…

Et puis on se rappelle qu’il faut respecter son erreur, et l’on dit :

— C’est vrai, autrefois vous faisiez semblant d’être paresseuse pour rester toujours chez vous ; cela devait bien vous coûter !

Quand la femme qui commence à aimer M. de Lusigny, de coquette mondaine passe à l’état de femme sensible, le changement est beaucoup plus facile à motiver. Pour rester chez soi, on a mille prétextes. On acquiert tout à coup une santé très-délicate qui demande les plus grands soins : on a une petite toux nerveuse et l’on craint le froid ; on a mal aux yeux et l’on redoute l’éclat des lumières. D’ailleurs, on n’a jamais, dit-on, beaucoup aimé le monde ; on y allait par complaisance, cela se comprend.

— Quand on a un mari dans les affaires, il ne faut pas négliger ses relations.

Quelque amie perfide pourrait répondre :

— Mais, ma chère, vous avez toujours un mari, et il est toujours dans les affaires, et il a toujours besoin de ses relations.

Mais elle se contente de dire :

— Vous avez raison de fuir le monde, il devient bien ennuyeux.

Puis, comme elle tient à prouver qu’elle n’est pas dupe de ces mensonges, et qu’elle connaît parfaitement la cause de cette réclusion volontaire, l’amie perfide se tourne vers M. de Lusigny, occupé à dessiner dans un coin du salon, et s’écrie avec l’étonnement le plus malin :

— Ah ! vous voilà, monsieur de Lusigny ! Que devenez-vous donc ? On ne vous voit plus nulle part !…

Cette aimable exclamation veut dire : « Je sais que vous passez la vie ici. »

Mais ces deux métamorphoses n’ont rien de triste. Aller tous les soirs dans le monde pour y rencontrer une personne qui vous plaît, ou rester tous les soirs chez soi pour y attendre une personne qu’on aime, cela n’a rien de rigoureux ; changer ses goûts pendant quelque temps, c’est un bien faible sacrifice en amour… Mais changer son caractère, changer son cœur et toutes ses idées, et toutes ses croyances ; vaincre ses antipathies, étouffer ses haines, dévorer ses craintes, se démentir soi-même à tout moment, c’est un effort bien pénible, et c’est précisément le sacrifice que M. de Lusigny trouvait le plus de plaisir à exiger. Vous souvient-il de cette belle comtesse de S…, si dédaigneuse, si capricieuse, si impérieuse, et quelquefois si furieuse, devant laquelle Charles de S… tremblait comme un esclave tremble devant son maître ; cette impératrice manquée, qui se mourait de dépit de ne pouvoir régner que dans un salon, cette femme bel esprit qui n’avait pas d’esprit, dont la conversation était si fatigante, qui ne permettait aucune objection, et qui cessait de vous prier à dîner chez elle quand par malheur, un jour à table, vous aviez eu l’audace de n’être pas de son avis ; cette protectrice officieuse qui vous protégeait malgré vous, et pour vous humilier qui vous adressait tout haut, devant tout le monde, les questions les plus embarrassantes que madame de V… appelait spirituellement des questions de princesse ; qui disait, par exemple, à une femme veuve : « Madame une telle, votre douaire est-il considérable ? » ou bien demandait à une étrangère établie en France depuis longtemps : « Madame B…, à quel âge êtes-vous venue à Paris ? » ou bien encore, interrogeant avec indiscrétion un jeune homme qui avait eu quelques différends avec sa famille, lui disait : « Monsieur T…, êtes-vous bien avec votre père maintenant ? » Toutes questions très-pénibles à entendre, et que les rois ont seuls le droit de vous adresser, parce qu’eux seuls ont le pouvoir de vous les rendre agréables, car ils peuvent doubler le douaire des veuves, naturaliser les étrangers et réconcilier les familles. Cette orgueilleuse personne, vous vous la rappelez, n’est-ce pas ? eh bien, M. de Lusigny, en moins de trois semaines, l’avait changée complètement ! C’était une soumission, une douceur, une complaisance, une humilité dont tout le monde était émerveillé. Elle, auprès de qui ce pauvre Charles de S… était si tremblant, devenait tremblante à son tour auprès de M. de Lusigny. À peine osait-elle lever les yeux quand il était là ; bien loin de chercher à le dominer dans ses opinions, elle attendait qu’il eût parlé pour avoir un avis elle-même. La crainte de déplaire rend si timide, et l’amour guérit si vite de l’orgueil !

Par quelle ruse M. de Lusigny avait-il obtenu ce triomphe ? qu’avait-il su dire à cette impérieuse beauté pour la rendre tout à coup docile ? Eh ! mon Dieu ! il avait employé une ruse bien simple, et qui ne manque jamais son effet : il l’avait accablée de flatteries, et c’est dans l’excès même de son orgueil qu’il avait trouvé le moyen de la corriger. S’il l’entendait discuter avec trop de vivacité, et décider une question d’une façon par trop arbitraire :

— En vérité, madame, lui disait-il tout bas, j’admire avec quelle générosité vous dépensez votre esprit. Vous êtes bien bonne de prendre la peine de persuader ces gens-là ; est-ce qu’ils peuvent vous comprendre ? Est-ce qu’un vieux sot comme Saint-A… et une petite niaise comme madame de D… sont en état de soutenir une conversation avec une femme supérieure comme vous ?…

Ces mots étaient magiques. À dater de ce jour, le vieux sot de Saint-A… et la petite niaise madame de D… pouvaient contredire tant qu’ils voulaient ; on ne se donnait plus la peine de les persuader.

M. de Lusigny avait aussi un mode d’admiration qui était très-habile ; il savait faire éclore les qualités qu’il vantait en feignant de les reconnaître. « Ce qui me plaît en vous, disait-il encore à cette femme hautaine, c’est qu’avec beaucoup de noblesse dans les traits vous avez parfois aussi une très-grande douceur dans le regard. » Cela n’était pas vrai, mais cela ne tardait pas à le devenir. La qualité naissait de l’éloge.

— Avant de vous connaître, ajoutait M. de Lusigny, je vous croyais un caractère impérieux, une volonté de fer.

— Ah ! vous aviez cette idée ?

— Oui, pendant longtemps elle m’a éloigné de vous.

Qu’il y avait d’adresse dans ce mot ! quelle menace terrible ! Comment une femme pourrait-elle garder un défaut que l’homme qu’elle aime n’a pas encore remarqué, et qui l’éloignerait d’elle s’il venait à le découvrir ? Ainsi le paon orgueilleux se métamorphosait en colombe.

De toutes les métamorphoses opérées par l’amour de M. de Lusigny, la plus merveilleuse, sans contredit, est celle de la pauvre Stéphanie Meunier, qu’il avait rendue si triste et si ennuyeuse, sous prétexte de conversion, car M. de Lusigny mettait les conversions au nombre de ses plus belles métamorphoses. La malheureuse femme faisait pitié. Grâce aux de M. de Lusigny, sa vie était un long supplice. Fille d’une portière ambitieuse, et l’on sait jusqu’où l’ambition peut entraîner une portière sans principes, Stéphanie, dès son enfance, avait été destinée à embellir de sa présence les ballets et les coulisses de l’Opéra. Elle était jolie, coquette, gourmande, et d’une vanité à toute épreuve, c’est-à-dire qui ne résistait à aucune tentation. Elle était célèbre dans le monde par ses succès infiniment variés ; on l’accusait d’avoir dévoré plusieurs patrimoines et compromis plusieurs majorats. Elle aimait les diamants avec passion, comme on aime les fleurs et les châles de l’Inde avec caprice, comme on aime les rubans ; elle aimait les dentelles, elle aimait les chapeaux à plumes, elle aimait les riches étoffes, les montres de Bréguet, les bijoux ciselés, les chaînes d’or, les dîners fins, les brillantes fêtes, elle aimait tout… excepté cependant ceux qui lui offraient ces richesses et ces plaisirs pour être aimés. Telle était cette heureuse femme. Mais il faut lui rendre justice : du jour où M. de Lusigny s’est occupé d’elle, elle n’a plus rien aimé que lui. C’est alors que le supplice de la conversion a commencé. Un mot de lui a suffi pour changer cette existence folle en une austère vie. D’abord elle s’est mise à pleurer tous ses péchés en détail les uns après les autres : elle a longtemps pleuré ; ensuite, elle a renoncé aux vanités du monde, elle a vendu ses bijoux, ses châles et toutes ses parures, et elle en a donné le prix aux pauvres, c’est-à-dire à ses dignes parents. Ce qui ne les empêchai pas de s’écrier avec amertume, en parlant de M. de Lusigny : « Ah ! cet homme-là nous a ruinés ! » Ils ignoraient alors la généreuse donation qu’il avait faite à leur fille pour consolider, disait-il, sa conversion. Après avoir ainsi courageusement anéanti les preuves accusatrices d’un passé coupable, Stéphanie avait voulu élever son âme à la hauteur des pensées de celui qu’elle aimait. Elle avait appris l’orthographe ; elle copiait des pages entières de Massillon, pour se familiariser avec les secrets d’un beau style. Les plaisirs de Paris lui étaient devenus odieux. Elle se plaisait à voir le coucher du soleil dans la plaine Saint-Denis, ou sur la montagne du Calvaire ; elle ne savourait plus ni vin de Champagne, ni vin du Rhin, ni truffes, ni écrevisses, ni pâtés de foie gras. Elle se nourrissait d’un lait pur et d’un pain modeste ; sa tête humiliée ne portait plus ni panaches ni fleurs. Son front, coiffé d’une simple capote, enveloppé des voiles du repentir, s’abritait sous le parapluie de la pénitence… Aspasie s’était changée en la Vallière.

Un seul mot avait suffi pour opérer ce prodige, mais, il faut en convenir, il était admirable, ce mot-là ! Un jour qu’il pleuvait horriblement et qu’une charmante partie de campagne venait d’être bouleversée, M. de Lusigny était venu voir Stéphanie ; elle était alors dans tout l’éclat de son luxe et de ses fautes. Il la trouva de fort mauvaise humeur. Il lui persuada qu’elle était triste, que le rôle qu’elle jouait dans ce monde n’était pas celui qui lui convenait. Il la contempla longtemps en silence, puis il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur indicible ; enfin, après un profond soupir, il laissa tomber ce mot : « Pauvre ange déchu !… » et tout fut dit.

Il eut plus de peine à métamorphoser en perfide coquette la bonne et candide Mélina de B…, cette gracieuse jeune femme si naïve, si voilée, qu’elle avait l’air, disait-on, de poser pour la statue de la Modestie. Mélina était l’idéal de la femme aimante, celle que l’on rêve à dix-huit ans, mais qu’on ne cherche qu’à cinquante. Pas trop vive, pas trop spirituelle, mais animée par la tendresse, mais intelligente par le cœur ; point rêveuse, mais recueillie ; sensible et non passionnée ; ne sachant rien imaginer, mais sachant tout croire à propos ; n’ayant aucune idée à elle, mais adoptant toutes les vôtres avec amour ; n’ayant point de gaieté native, mais souriant quand vous riez ; n’ayant point de mélancolie personnelle, mais s’attristant avec complaisance quand vous avez des ennuis ; incapable de rien cacher, et d’avoir rien à cacher ; naïve et imprévoyante comme un enfant, mais raisonnable et résignée comme une mère de famille ; pure… non pas comme le lis, d’une pureté orgueilleuse, enivrante et royale, mais pure comme la marguerite, d’une pureté mystérieuse et modeste qui s’ignore elle-même, qui ne sait pas qu’on peut l’admirer. Hélas ! hélas ! qui pourrait aujourd’hui la reconnaître ? Comme ce jeune cœur s’est vite corrompu ! Quelle admirable fausseté ! quelle piquante moquerie ! comme elle ment bien aujourd’hui, cette voix si douce qui jusqu’alors n’avait jamais menti ! Admirez avec quel aplomb la perfide médit de ceux-là même qu’elle préfère ; avec quelle franchise elle tend la main à la jeune femme dont elle captive le mari ; avez-vous vu le regard qu’elle a jeté à l’heureux Ernest en répondant à Jules : « Non, ce soir je ne serai pas chez moi ! » manière ingénieuse de dire à Ernest : « J’y serai. » Savez-vous pourquoi elle a loué à Paris l’hôtel de ***, c’est pour demeurer en face de madame C…, qui est jalouse d’elle et qu’elle fait mourir de chagrin. M. de Lusigny est enchanté de tous ces manèges. Il appelle cela de l’esprit, il est tout fier d’avoir métamorphosé l’innocente pâquerette en jusquiame, et la pudique Virginie en Célimène.

Quoi ! direz-vous, cet homme-là existe ? Mais c’est un monstre affreux ! un don Juan ! un Méphistophélès ! — Rassurez-vous, ce n’est ni un don Juan, ni un Méphistophélès, ni un monstre affreux : c’est tout simplement un légitimiste qui s’ennuie et qui s’est fait séducteur, parce qu’il avait bien trop d’esprit pour se faire conspirateur.

Maintenant que vous le connaissez, peut-être vous intéresserez-vous à sa dernière aventure arrivée il y a deux mois. Nous étions ensemble chez madame la duchesse de ***. Il y avait chez elle ce soir-là presque tous les hommes aimables qui composent sa société habituelle : M. Berryer, M. de Salvandy, M. de Pastoret, M. Eugène Sue, M. Sainte-Beuve, le prince G…, lord L…, le marquis de L… B… et le comte Alfred de M… Les conversations étaient fort animées, et M. de Lusigny, pour sa part, était occupé à médire fort gaiement lorsqu’on annonça madame…