Il ne faut pas jouer avec la douleur/Ch. 4

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Il ne faut pas jouer avec la douleur
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome III (p. 215-222).


IV


En arrivant à l’hôtel de Viremont, les deux belles-sœurs trouvèrent un magnifique garde national qui les attendait sur le perron et qui vint galamment leur offrir la main pour descendre de voiture.

— Te voilà déjà, Hector ! dit madame Albert à son frère ; par quel hasard es-tu libre de si bonne heure ?

— Parce que j’ai un amour de sergent-major qui, pour récompenser mon zèle, me dispense de faire mon service, c’est-à-dire qu’il m’a permis de m’en aller, à condition que je reviendrais à sept heures monter ma faction.

Hector fit cette réponse en riant ; mais il s’interrompit tout à coup en voyant l’air sombre de madame Charles de Viremont.

— Vous paraissez bien fatiguée, madame, dit-il avec inquiétude.

— Je suis très-souffrante, lui répondit-elle. Bonsoir, Hector… Et sans le regarder elle rentra dans son appartement.

La figure d’Hector était celle d’un homme affreusement désappointé.

— Qu’est-ce qu’elle a donc ce soir ? demanda-t-il.

— Je ne sais, reprit sa sœur ; elle a été très-gaie, très-aimable toute la soirée, et puis à la fin du bal, à propos de rien, elle est devenue triste comme tu la vois.

— Et mon pauvre souper ! s’écria Hector d’un air confus.

— Quel souper ?

Hector ouvrit alors la porte de la salle à manger.

— Le voilà, dit-il, ce souper que j’ai fait préparer pour vous. C’était bien la peine d’inventer tant de mensonges pour séduire mon sergent-major, car cet amour est un tyran abominable : il ne voulait pas absolument me laisser partir, il m’a fallu lui faire mille contes pour obtenir quelques heures, lui dire qu’il s’agissait d’empêcher un duel, qu’il y allait de la vie de mon meilleur ami, que mon absence pouvait causer les plus grands malheurs… et toutes ces ruses sont inutiles !

— C’est pour souper avec nous que tu étais revenu si tôt ?

— Sans doute ; j’avais si bien arrangé cela ! Je sais qu’il n’y a jamais de souper chez madame de M… ; je sais qu’après une nuit passée au bal on a toujours faim, comme après une nuit passée au corps de garde, et je m’imaginais vous faire à toutes deux une charmante surprise ; mais la tristesse de cette méchante Léontine a tout gâté.

— Mon mari est-il rentré de bonne heure ?

— Albert ? il n’est pas sorti ; il a fait comme toujours, il a dormi dans son fauteuil jusqu’à onze heures, et puis il est allé dormir dans son lit. Mais il devait être des nôtres ; il m’avait prié de le faire réveiller, et je l’aurais fait sans scrupule ; ce n’est pas trop pour supporter les plaisirs de la garde nationale que de se permettre un petit excès en famille.

En cet instant le maître d’hôtel vint prendre les ordres.

— Vous pouvez vous coucher, Simon, dit Hector ; nous ne souperons pas ; ces dames n’ont pas faim.

C’est par les mots les plus simples de la vie habituelle que se trahissent les caractères, et le caractère d’Hector était tout entier dans ce mot-là : « Nous ne souperons pas, ces dames n’ont pas faim. » Ce pauvre Hector, il se comptait pour si peu de chose, qu’il s’était accoutumé depuis qu’il avait quitté le collège à mettre toute son existence dans les caprices de ces jeunes femmes, dont il était l’unique protecteur ; car M. de Viremont sortait fort rarement ; son temps se passait à manger et à dormir. C’était un gastronome qui en était à sa troisième gastrite ! Or, vous le comprenez, cette lutte d’une passion qu’il fallait satisfaire et d’une santé qu’il fallait ménager suffisait pour occuper toutes les heures de sa vie. Hector était donc le très-humble cavaliere servante de sa sœur et de la belle-sœur de sa sœur. C’était mieux encore, c’était l’idéal du Patito. Toujours grondé, toujours accusé, toujours victime, il ne se plaignait jamais. Pourvu qu’on lui permît d’être là, il était content. Il ne demandait pas qu’on l’aimât, il ne tenait pas à paraître aimable ; il demandait seulement qu’on l’autorisât à se dévouer. Comme il ne se plaisait pas à lui-même, il avait besoin de vivre par un autre pour trouver quelque bonheur à vivre. Hector n’était ni beau ni laid, ni sot ni spirituel, ni pauvre ni riche, et cependant, s’il avait voulu s’occuper un peu de lui, il aurait pu devenir riche et spirituel, et même paraître beau. S’il avait consenti à se regarder dans une glace pour voir que son habit lui allait mal, il aurait pu en commander un mieux fait ; s’il avait songé à faire valoir sa fortune, il aurait pu l’augmenter considérablement ; enfin s’il avait voulu cultiver son intelligence, il aurait pu acquérir beaucoup d’esprit, car il avait en réalité tout ce qui en donne : de la raison, de l’instinct, une grande justesse d’observation, une imagination vive et cette hauteur de vue, cette supériorité de jugement que donne une bonté sublime, une bonté royale. Mais, hélas ! il avait aussi tout ce qui fait qu’on n’ose pas avoir de l’esprit : la défiance et le dégoût de lui-même, l’ignorance de ses facultés, une trop grande naïveté d’impression, une philosophie trop sincère, un trop réel mépris des niaiseries indispensables dans le monde, un orgueil engourdi, et, ce qui lui était encore plus fatal que tout cela, une passion sans espoir.

Madame de G. disait, en parlant de lui : « C’est un homme médiocre ; mais avec un grain d’égoïsme, il aurait été un homme supérieur. »

Il aimait Léontine éperdument, follement, et sa modestie était telle, que jamais un seul jour, un seul instant, dans ses plus brillantes chimères, l’idée d’être aimé d’elle ne s’était offerte à sa pensée. Être aimé de Léontine ! lui, Hector de Bastan ! Fi donc ! Ce n’est pas un homme vulgaire comme lui qui mériterait cet honneur… oh non ! Il rêvait pour elle un être si aimable, si distingué, si parfait… qu’il espérait bien qu’elle ne pourrait jamais le rencontrer.

La voir tous les jours, habiter avec elle sous le même toit, avoir le droit de s’occuper d’elle à tous moments ; se lever de grand matin pour fatiguer le cheval qu’elle devait monter dans la journée, courir chercher un médecin si elle était souffrante, aller vingt fois chez son homme d’affaires si elle avait à défendre quelques intérêts, lui procurer un plaisir, lui épargner un ennui, écouter patiemment ses longues plaintes quand elle racontait ses chagrins passés, rire aux éclats pour la remercier de sourire quand elle daignait se moquer de lui, telle était sa vie, c’était là tout son bonheur, et il n’en imaginait point d’autre.

Toutefois, ce premier bal l’avait inquiété ; une crainte confuse l’agitait. Il avait bien souffert pendant toute la soirée ; jamais la tyrannie de la garde nationale ne lui avait semblé plus odieuse. Faut-il le dire ? il avait pensé un moment à se soustraire à ses devoirs de citoyen : l’hôtel des haricots lui était apparu, et il avait nargué cette apparition menaçante ; l’ombre de ce garde municipal que les Guêpes ont rendu célèbre s’était dressée devant lui, et il avait défié ce redoutable fantôme. Un moment il avait voulu sacrifier les plaisirs du corps de garde à ceux du bal ; mais il avait eu peur d’être deviné. Il désirait bien trop aller à ce bal pour se permettre d’y aller. Cela nous arrive à tous très-souvent, n’est-ce pas, de nous intéresser à une chose si vivement, que nous n’osons pas même avoir l’air de nous en occuper ?

C’était pour lui surtout que la rentrée de Léontine dans le monde parisien était un grand événement. Il lui tardait d’entendre le récit que les deux jeunes femmes feraient de leur soirée, et c’est afin de l’entendre plus tôt qu’il avait eu l’idée de ce malheureux souper. Le plaisir de voir madame Charles de Viremont en grande parure, elle qu’il avait vue si longtemps en grand deuil, était bien aussi un des sérieux motifs de cet empressement. Mais tous ces plans si naïvement ingénieux, tous ces soins si puérilement tendres avaient été déjoués !

Hector retourna à son poste, l’esprit tourmenté et le cœur triste, et chemin faisant, il se disait : « Je ne veux plus qu’elles sortent sans moi ; ce soir, il s’est passé au bal quelque chose… je saurai ça demain. »

Mais Hector, le lendemain, ne sut rien du tout, car s’il eût appris ce qui s’était passé au bal chez madame de M…, il se fût moins empressé de conduire madame de Viremont au théâtre des Variétés, où se trouvait M. de Lusigny. Cette partie de spectacle s’était arrangée si naturellement, qu’elle ne pouvait, en vérité, donner le moindre ombrage. Madame de S… l’avait improvisée ; M. de Lusigny lui avait raconté des mots si plaisants de Levassor dans la pièce nouvelle, qu’elle avait vite envoyé retenir deux loges : une pour elle, dans laquelle mesdames de Viremont et Hector étaient placés, et puis une autre pour une de ses parentes avec qui était M. de Lusigny.

Madame Charles de Viremont, en apercevant en face d’elle ce séducteur audacieux, devint tremblante de colère ; elle trouvait une révoltante fatuité dans la promptitude de ces attaques. « Je le devine, pensa-t-elle, il va venir ; madame de S… nous le présentera ; mais l’accueil que je lui ferai lui ôtera bientôt toute idée de continuer ce manège… » Chaque fois que la porte de la loge s’ouvrait, Léontine relevait fièrement la tête et se préparait au combat. Elle s’armait du regard le plus dédaigneux… et ce regard terrible tombait sur un bon vieil ami qu’elle revoyait avec le plus grand plaisir, ou bien sur un diplomate allemand qui ne méritait en rien son courroux. Ces superbes efforts de dignité furent perdus : M. de Lusigny ne vint pas ce soir-là dans la loge de madame de S…, qui dit avec un peu d’humeur en sortant du spectacle :

— Vous êtes cause, mesdames, que M. de Lusigny m’a abandonnée aujourd’hui ; il ne vous connaît pas, il a eu peur de vous.

Deux jours après, mesdames de Viremont reçurent un petit billet conçu ainsi :

« On m’amène ce soir un Italien qui a une voix superbe et qui chante comme Rubini. Voulez-vous venir l’entendre, sans façon ; je n’aurai presque pas de monde. Nous prendrons des glaces en famille. »

Ce billet était de cette grosse cousine qui avait toujours soif, et dont M. de Lusigny s’était si gracieusement occupé l’autre jour au bal.

Mesdames de Viremont se rendirent à son invitation, et Léontine arriva chez elle sans défiance ; mais à peine était-elle assise que la maîtresse de la maison s’écria :

— Comprenez-vous ce vilain M. de Lusigny qui ne vient pas ? Il m’avait pourtant bien promis qu’il serait ici à neuf heures avec son Italien.

— Ah ! dit Léontine, c’est M. de Lusigny qui vous amène ce chanteur ?

— C’est lui ; et depuis trois jours il me tourmente que je fasse connaître à mes amies cette merveille… Mais le voilà !

On vit alors s’avancer d’un air très-grave, trop grave même, M. de Lusigny, suivi d’un Italien, trop Italien aussi, personnage fantastique s’il en fut jamais. Nous assistions à cette présentation, et nous devons le dire à notre gloire, à l’instant même, rien qu’en observant le sourire contraint de M. de Lusigny, nous avons deviné que cet Italien était un faux chanteur qui allait chanter faux.

M. de Lusigny, après avoir déposé près du piano son Italien, passa devant madame Charles de Viremont, en lui adressant un vague salut qui semblait lui dire : « Vous allez voir ce dont je suis capable pour vous. »

Alors commença une étrange scène que nous ne pouvons nous rappeler de sang-froid. Un savant accompagnateur préluda, et après une ritournelle parfaitement bien jouée, l’Italien de M. de Lusigny se prit à chanter. Jamais, non jamais, nous n’avons entendu rien de semblable. En écoutant cela un pape n’aurait pu garder son sérieux. D’une bouche immense, avec des efforts inimaginables, sortaient des sons inouïs. Il y avait de tout dans ce gosier sauvage : des chats, des rats, des souris, des clefs, des cailloux, des sous, de la monnaie, de la ferraille ; excepté de la voix, il y avait de tout. Cet homme imitait involontairement tous les cris plaintifs de la nature, le cri du paon, celui de la chouette, celui de la girouette, le bruit du vent dans les cordages, les sifflements de la bise dans les corridors, les gémissements des portes aux gonds rouillés, des chariots aux roues mal graissées ; excepté le chant de l’homme, il imitait tous les chants. Sous prétexte de cadences, il bêlait ; sous prétexte de roulades, il croassait, et puis sans aucun prétexte il miaulait, jappait, hurlait, beuglait sur tous les tons ; c’était affreux. La maîtresse de la maison était fort mécontente, mais comme tout le monde riait, elle prenait son parti bravement. Chacun observait M. de Lusigny, qui supportait cette humiliation avec beaucoup de grâce ; il se tenait debout devant la cheminée et baissait les yeux d’un air de modestie plein de charme. Il paraissait jouir de cette mélodie en connaisseur éclairé ; lui seul ne riait point ; lui et madame Charles de Viremont, qui était pâle d’indignation : elle avait le secret de cette comédie. Plus cet horrible virtuose chantait faux et plus Léontine était révoltée ; chaque son aigu qu’il poussait lui arrivait au cœur comme une insulte ; il était si évident pour elle que M. de Lusigny n’avait imaginé cette soirée de musique, cet épouvantable concert, que pour l’attirer chez sa cousine, comme il l’avait attirée au spectacle quelques jours auparavant ! elle sentait tout ce qu’il y avait de finesse à avoir choisi ce mauvais chanteur, afin qu’il lui fût impossible à elle de se tromper sur le but véritable de cette soirée : ces chants odieux étaient un langage d’amour qu’elle devait comprendre, et qui devait la toucher. D’ailleurs, les regards du séducteur venaient de moment en moment l’expliquer : sitôt que le chanteur se mettait à gémir d’une façon plus extraordinaire, M. de Lusigny jetait sur Léontine un doux regard qui voulait dire : « C’est pour vous voir une heure que j’ai imaginé ce moyen. »

Quand l’Italien eut terminé son air de bravoure, on passa dans le salon voisin pour prendre des glaces et du thé. C’est alors que M. de Lusigny fut accablé de reproches, d’outrages, d’épigrammes de toutes sortes.

— Quoi ! disaient les dilettanti, c’est pour entendre ça qu’il nous a fait venir ?

— Où donc a-t-il pris que ce pauvre garçon avait une belle voix ? c’est une affreuse guimbarde ; il n’a pas de méthode, il n’a pas le moindre talent.

— Ce n’est pas un musicien… ce n’est pas un Italien !

— Si, vraiment, reprenait M. de Lusigny, c’est un Italien.

— Alors, ce n’est pas un chanteur.

— Non, dit en riant Alfred de ***, c’est un fumiste.

Chacun alors de se récrier.

— Avouez-nous cela franchement, mon cher Lusigny, poursuivit Alfred, n’est-ce pas que c’est votre fumiste que vous nous avez amené ce soir pour nous mystifier ?

— Non, je vous le jure, reprit M. de Lusigny, ce n’est pas un fumiste, c’est… c’est un avocat… Et il regarda Léontine en disant cela…

— Un avocat qui plaide mal votre cause, dit quelqu’un.

— J’en ai peur… Et il regarda encore Léontine. Enfin, c’est un jeune homme de Bologne qui se destinait au barreau, mais que sa vocation pour la musique a entraîné. Je l’ai entendu à Naples, où il obtenait beaucoup de succès.

— Quand il plaidait !

— Quand il chantait ; mais je dois en convenir, depuis son séjour à Paris il a perdu un peu de sa voix.

Ici les rires devinrent unanimes. Chacun s’écria : « Mais il n’a jamais eu de voix ! » et les épigrammes recommencèrent de plus belle. Nous rendons justice à M. de Lusigny, sa contenance était admirable. Il opposa à cette émeute de salon le sang-froid le plus gracieux, la bonhomie la plus spirituelle ; il avait l’air si heureux d’être maltraité par tout le monde, il paraissait si fier d’être coupable, que Léontine elle-même finit par se laisser toucher en sa faveur. Hector vint lui dire :

— Eh bien ! madame, comment avez-vous trouvé ce chanteur ?…

Elle eut l’imprudence de répondre :

— Je l’ai trouvé très-amusant.

M. de Lusigny triomphait.

Berquin a dit : « Un bon cœur fait pardonner bien des étourderies. » Nous disons : « Le bon goût fait pardonner même une mauvaise plaisanterie. »