Il ne faut pas jouer avec la douleur/Ch. 5

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Il ne faut pas jouer avec la douleur
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome III (p. 222-229).


V.


En fait de commérages, il n’existe pas dans tout l’univers une ville qui soit plus petite ville que Paris. Rome n’est rien en comparaison, c’est une petite ville simple, tandis que Paris est une collection de petites villes qui luttent entre elles d’imagination et de curiosité. À Paris, les commérages se compliquent et se multiplient à l’infini ; on devine ce que peut produire l’esprit de rivalité appliqué au commérage. Chaque quartier a la prétention de connaître l’aventure du jour mieux que tous les autres quartiers ; et chaque narrateur, pour prouver qu’il en sait plus que personne, ajoute au récit qui court un détail nouveau de son invention. L’histoire ainsi défigurée fait son chemin sans obstacle. Le contrôle est impossible dans un si vaste empire. Le mensonge y circule librement, protégé par l’immensité.

Pendant huit jours il ne fut question dans les trois principales petites villes de Paris : le faubourg Saint-Germain, le faubourg Saint-Honoré et la Chaussée-d’Antin, que de ce concert manqué, que de ce faux chanteur inventé par M. de Lusigny. Les uns s’indignaient de cette mystification, les autres la trouvaient fort plaisante ; mais tout le monde en parlait, et c’était bien là ce que voulait M. de Lusigny. Le séducteur pensait avec raison que les propos qu’on allait tenir sur son compte le serviraient dans ses amours. « Elle ne me connaît point, se disait-il, bon ! elle va entendre parler de moi, je ne crains rien, le mal qu’on dit de moi me fait aimer. »

Vous allez voir combien ses prévisions étaient fondées.

— Quoi ! M. de Lusigny vous a joué ce tour abominable ! disait une vieille prude ; je ne puis le croire ; c’est un homme sans principes, qui ne m’a jamais plu, il est vrai, et dont je me suis toujours défiée ; mais je dois reconnaître que c’est un homme de fort bonne compagnie, et que rien dans ses manières ne peut faire soupçonner qu’il soit capable d’une plaisanterie de ce genre.

— Non sans doute ; mais que voulez-vous, ses succès l’ont gâté ! reprenait un gros envieux. Quand on est pendant six ans la coqueluche de toutes les femmes, on perd la tête ; quand on est le roi de la mode, on se croit tout permis.

— Je sais bien, moi, disait à son tour un jeune collatéral devant une tante très-riche dont il espérait hériter, je sais bien, moi, que si M. de Lusigny s’était permis une pareille mystification chez ma tante, les choses ne se seraient point passées si doucement ; j’aurais demandé à ce monsieur raison d’une telle offense, et…

— Et ce monsieur, interrompait la tante, ce monsieur, qui est un fat, j’en conviens, mais qui est aussi un adversaire très-brave et très-adroit, vous aurait désarmé sans vous blesser, mon cher neveu, et tout le monde se serait moqué de vous… et de votre tante.

— Quant à moi, reprenait une ancienne amie de M. de Lusigny, je suis persuadée qu’il est innocent de ce grand crime ; il y a là-dessous un quiproquo. Ce mauvais chanteur a un frère qui a beaucoup de talent, et que M. de Lusigny a entendu à Naples comme nous : il aura amené le frère qui chante mal, croyant amener celui qui chante bien. C’est une erreur dont il a été le premier la dupe, je le parierais.

— Ah ! madame, disait-on, que vous êtes une excellente amie !

— Eh bien, oui, reprenait cette femme, j’ai pour M. de Lusigny une véritable affection ; on a beau médire de lui, je ne lui connais pas un défaut. J’entends parler sans cesse de sa profonde duplicité, et je l’ai toujours trouvé d’une loyauté et d’une délicatesse admirables. On l’accuse d’être égoïste, et je suis entourée de toutes sortes de gens qu’il a obligés. On le croit un monstre, un être dénaturé, et je le vois près de sa mère plein de tendresse et de respect. On l’a soupçonné de vouloir se rattacher au gouvernement actuel, et vous savez au contraire qu’il a refusé nettement toutes les offres qui lui ont été faites.

— Ah !… sa conduite politique est irréprochable, il n’y a qu’un avis là-dessus, s’écriait chacun aussitôt.

— Eh bien, alors que lui reprochez-vous ?

— Sa légèreté auprès des femmes…

— Ah ! nous y voilà, vous voulez dire ses succès. En cela je ne le défends plus ; j’en conviens, M. de Lusigny plaît aux femmes beaucoup trop facilement ; c’est un grand tort, et je comprends qu’on ne puisse le lui pardonner : toutefois, messieurs, je vous souhaite d’être coupables aussi souvent que lui.

Madame Charles de Viremont écoutait ces discours, et il en résultait pour elle cette opinion : M. de Lusigny est un homme de très-bonne compagnie, très-brave, plein de délicatesse et de loyauté, très-bon légitimiste, mais très-dangereux, c’est-à-dire très-séduisant.

Que de gens, dont on fait de graves éloges payeraient cher ces médisances-là !

Quand une jeune femme n’a plus contre le séducteur qui s’occupe d’elle que de si douces préventions, elle commence à devenir plus indulgente. Ce qui lui semblait être une audace inconcevable n’est plus à ses yeux qu’une espérance assez justifiée ; ce qui paraissait une offense ne lui paraît plus qu’un hommage ; et comme elle ne se croit plus la victime d’une fatuité révoltante, elle finit par s’enorgueillir d’être l’objet d’une préférence flatteuse.

Ce personnage mystérieux qu’elle rencontrait chaque jour, qui la suivait, qui observait toutes ses démarches, et qui cependant ne lui parlait jamais, et qui ne cherchait point à la connaître, intéressait Léontine malgré elle. Mesdames de Viremont étaient à la mode ; on courait après elles, c’est le mot. À Paris et partout, les effets de la mode sont les mêmes ; cela part comme une traînée de poudre, mais il faut y mettre le feu. Il y a des gens qui ont tout ce qu’il faut pour être à la mode : la poudre ne leur manque pas ; la traînée est faite, mais on n’y met point le feu, et ils restent ignorés toute leur vie. Une fête n’était pas complète si mesdames de Viremont n’y paraissaient point. Aussi chacun les invitait avec empressement, non pas pour soi, non pas pour elles, mais dans l’intérêt du bal qu’on voulait donner, pour dire le lendemain : « Nous avions mademoiselle de C…, madame de M…, mesdames de Viremont, etc., etc., les nouvelles beautés de l’année. » Tous nos jeunes et vieux élégants venaient à l’envi faire leur cour aux deux belles-sœurs. M. de Lusigny seul ne demandait pas à leur être présenté. Hector s’en étonnait, et comme cet éloignement le laissait en pleine sécurité sur les intentions de son rival, il parlait de lui sans se gêner, c’est-à-dire qu’il en disait le plus grand bien, parce qu’il était trop généreux et trop sincère pour ne pas admirer les qualités qu’il dédaignait pour lui-même. Tout venait donc adroitement conspirer en faveur de M. de Lusigny auprès de Léontine. Le séducteur pressentit ces dispositions bienveillantes, et avec une habileté profonde il leur laissa le temps de mûrir. Il avait eu d’abord recours à la crainte, il usait maintenant de la sécurité ; c’était un de ses principes : effrayer d’abord pour émouvoir, rassurer ensuite pour attirer. Il n’en était déjà plus aux coups de foudre, aux apparitions subites, aux rencontres inexplicables, aux regards incessants, aux allusions coquettes et tendres ; il en était à la seconde période de la séduction, à la période des soins délicats, des souvenirs romanesques, que nous appellerons les niaiseries ingénieuses. Les fleurs jouent un grand rôle dans les finesses sentimentales. M. de Lusigny avait trouvé un moyen de rajeunir leur vieux langage. Jusqu’alors il avait toujours évité de porter la moindre fleur à sa boutonnière, et il avait souvent plaisanté ceux de nos jeunes dandys qui ont amené cette mode et qui se croiraient perdus si on les surprenait un soir à l’Opéra sans un camélia ou sans une rose au côté. M. de Lusigny se montrait pour eux impitoyable. Eh bien ! tout à coup, on le vit paraître lui-même avec un petit bouquet de violettes à sa boutonnière. La fleur était modeste, mais le scandale n’en fut pas moins affreux.

— Vous, porter des fleurs !… s’écria-t-on.

— Sans doute, reprit M. de Lusigny ; c’est un ridicule, mais puisqu’il vous réussit, je l’adopte.

Léontine entendit l’exclamation et la réponse, et elle rougit, car elle tenait à la main un bouquet de violettes de Parme. Le lendemain, M. de Lusigny, au lieu de violettes, avait une rose ; et par un hasard bien singulier, c’était encore un bouquet de roses que Léontine tenait à la main.

N’oublions pas de dire que cette année les bouquets d’ordre composite, formés de fleurs variées, les bouquets montés sont fort méprisés. Ces fleurs trompeuses et par cela même plus durables, dont le feuillage emprunté est enlacé de cannetille, dont la tige robuste est un gros fil de laiton, ces bouquets de bouquetière sont remplacés, dans le monde des merveilleuses, par les simples bouquets de jardinier. L’élégance veut que l’on porte une botte de roses, ou bien une botte de muguet. L’unité est de rigueur ; il y a bien encore dans cette masse de fleurs quelque supercherie, mais il n’y a plus d’art ; c’est ce qu’il faut. Madame Albert de Viremont, toujours à l’affût des modes nouvelles, avait vite compris l’importance de ce changement ; elle avait aussi promptement décidé qu’elle aurait pour chaque fête un bouquet de la saison ; mais comme un tel soin lui paraissait trop futile, elle avait ingénieusement inspiré à son frère le désir de s’en charger ; et le pauvre Hector, chaque jour de bal ou de concert, s’empressait d’envoyer à sa sœur un bouquet pour avoir le droit d’en offrir un à Léontine. Madame Albert paraissait ainsi avoir été entraînée malgré elle dans un excès d’élégance dont elle n’avait pas la responsabilité. Mais madame Charles, que pensait-elle en voyant M. de Lusigny toujours orgueilleusement paré d’une fleur qui semblait avoir été dérobée à son bouquet ? Et M. de Lusigny, lui aussi, que pensait-il ? Il pensait que c’était une très-bonne malice que de faire servir au langage de sa passion le bouquet donné par un autre. Cependant il ne savait pas encore que ce langage avait été entendu. Léontine ne tarda pas à le lui prouver elle-même sans le vouloir. Une femme ne lutte pas de ruse impunément avec un pareil diplomate ; il peut tomber une fois dans le piège qu’elle lui tend ; mais il n’y tombe pas seul. Un soir donc, madame Charles de Viremont, après s’être fait longtemps attendre par sa belle-sœur, partit pour le bal en grande hâte et en feignant d’oublier son bouquet. C’était une énorme botte de muguet, elle la laissa sur sa cheminée.

En arrivant au bal, la première personne qu’elle rencontre est M. de Lusigny. Fidèle à son devoir, un brin de muguet ou plutôt, comme dit Béranger :


La fleur des champs brille à sa boutonnière…


Il voit que madame Charles de Viremont n’a point de bouquet ; il s’étonne, Léontine ne peut s’empêcher de sourire de son étonnement ; mais ce sourire la trahit. « Bien ! se dit le séducteur, elle l’a oublié exprès, donc elle m’a compris ! » et il jette aussitôt les brins de muguet loin de lui.

Le croiriez-vous ? la coquetterie et le mystère ont tant de charmes, que ce jeu absurde, cette lutte tout à fait niaise de petites fleurs et de gros bouquets était devenue pour Léontine l’intérêt de toutes ses soirées. Dans le monde, c’était son unique pensée, elle n’écoutait rien, elle ne voyait rien, elle ne s’amusait de rien avant d’avoir regardé quelle fleur M. de Lusigny portait ce soir-là ; et puis, quand elle l’avait vue, elle restait une heure à se demander comment il ne se trompait jamais. « C’est une indiscrétion de bouquetière, se disait-elle, mais je vais le déconcerter. »

Préoccupée de ce grand projet, elle imagina d’aller visiter avec sa belle-sœur le magnifique jardin de Tripet, dont les riches plates-bandes de tulipes étaient alors dans toute leur splendeur. Après avoir longtemps admiré ces merveilles de la culture, ces fleurs si délicates, ces tiges si droites, ces nuances si variées, Léontine demanda un bouquet au jardinier ; madame Albert voulut en avoir un aussi, et toutes deux, armées d’une touffe de tulipes, firent le soir même leur entrée triomphale dans les salons de l’ambassade de Sardaigne. On y faisait de la musique ; Doëhler venait de jouer au moment où ces dames arrivèrent. Léontine chercha des yeux M. de Lusigny ; mais il n’était pas dans le salon. Comme elle l’attendait avec impatience ! comme elle se réjouissait de le voir cette fois dérouté !

— Il est impossible que M. de Lusigny ait pu avoir aucun renseignement… se disait-elle ; non… mais peut-être ne va-t-il pas venir !

Comme elle disait cela, elle aperçut dans l’autre salon M. de Lusigny assis sur un canapé, et causant et riant avec plusieurs femmes, établi là comme arrivé depuis longtemps. Une très-jolie petite tulipe brillait à sa boutonnière. Madame Charles de Viremont devint tremblante de frayeur.

— Il me fait espionner ! il a des intelligences dans ma maison ! pensa-t-elle.

Depuis le portier jusqu’à sa femme de chambre, elle soupçonna tous ses gens. Elle recommençait à s’indigner, elle ne pouvait s’expliquer un tel hasard, et pourtant rien n’était plus naturel et plus simple. En quittant le jardin de Tripet, mesdames de Viremont étaient allées voir une femme fort aimable et fort spirituelle qui demeure place Louis XV, au coin de la rue Royale. Pendant le temps de cette visite, leur voiture était restée devant l’hôtel de Crillon ; M. de Lusigny, qui revenait à cheval du bois de Boulogne, en passant sur la place Louis XV, reconnut les chevaux et le cocher de mesdames de Viremont, et voyant sur le devant de la calèche une si grande provision de tulipes, il pensa qu’elle devait servir aux parures du soir et il devina la nouvelle épreuve qu’on lui préparait. Il ne fallait pas être sorcier pour cela.

Ces combinaisons de troubadours, ces ruses de bergers ne vous semblent-elles pas bien puériles, bien indignes d’un siècle aussi sérieux que le nôtre ? Voilà pourtant à quoi ceux qui s’amusent dans le monde passent leur temps… Que font donc ceux qui ne s’y amusent point ?

À dater de ce moment, Léontine ne porta plus de bouquet ; elle paraissait fâchée. M. de Lusigny respecta cette colère, et il resta huit jours sans se montrer nulle part. Alors madame Charles de Viremont commença à s’ennuyer. Et M. de Lusigny respecta aussi cet ennui.

Enfin, après un temps convenable, quand il jugea que madame de Viremont s’était assez ennuyée pour trouver un très-grand plaisir à le revoir, il imagina une rencontre singulière, imprévue, qui devait être décisive.

Ô femmes ! vous ne savez pas tout ce qu’il y a pour vous de danger dans ce projet innocent qu’on appelle une partie de campagne !…