Il ne faut pas jouer avec la douleur/Ch. 7

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Il ne faut pas jouer avec la douleur
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome III (p. 236-243).


VII.


M. de Lusigny donnait donc le bras à Léontine, lorsqu’on se mit en route pour rejoindre le débarcadère. C’était un heureux hasard qui le faisait ainsi se trouver seul auprès d’elle, dans la campagne, à cette heure poétique de la nuit. M. de Lusigny employa tout ce qu’il avait d’esprit et de sensibilité à paraître aimable pendant ces courts moments. Il évita avec une grande adresse, disons mieux, avec une intelligente charité, ce qui aurait pu blesser les souvenirs de Léontine ; car aux personnes qui ont éprouvé d’affreux chagrins, il faut parler de toutes choses avec précaution ; un mot affectueux leur fait souvent plus de mal qu’une parole injuste et cruelle, la plus vague espérance les fâche, la plus innocente prière les effarouche ; leur cœur, tout brûlant encore de l’amour perdu, accueillit avec une froideur malveillante les soins présomptueux d’un nouvel amour.

M. de Lusigny n’affecta ni coquetterie ni tendresse, mais il sut dire tout ce qu’il fallait pour plaire et pour faire comprendre qu’il méritait d’être aimé. Léontine était triste ; les agitations de cette journée l’avaient visiblement fatiguée ; M. de Lusigny lui persuada qu’elle était souffrante et lui demanda la permission d’aller savoir de ses nouvelles le lendemain. Et le lendemain, quand il vint chez elle, il se montra si heureux d’y être enfin reçu, il rappela d’une manière si gracieuse tout le mal qu’il s’était donné pour en arriver là, il parut si reconnaissant, qu’on lui permit de chercher encore un prétexte pour revenir le surlendemain ! Et bientôt, sans prétexte, il eut le droit de venir tous les jours.

Mais une femme à la mode est rarement seule chez elle, et madame Charles de Viremont, toujours très-élégamment entourée, était aussi très-prudemment gardée. Le matin elle recevait vingt visites, le soir son beau-frère venait dormir au coin de son feu, sa belle-sœur venait aussi faire de la musique avec elle et lui tenir compagnie ; Hector ne la quittait jamais que pour s’occuper d’elle. Il était depuis un mois en Normandie, afin de terminer une affaire qu’elle l’avait chargé de régler avec un de ses fermiers. Hector n’était pas là, mais on l’attendait d’un jour à l’autre, et M. de Lusigny voulait profiter de cette absence si favorable à ses projets. Un matin qu’il se trouvait chez Léontine avec plusieurs personnes, il saisit le moment où chacun regardait un tableau nouvellement apporté, pour dire tout bas à madame de Viremont qu’il désirait la consulter sur un grave sujet et qu’il la suppliait de vouloir bien lui accorder un moment d’entretien. Léontine fut frappée de l’air solennel avec lequel cette prière était faite.

— Eh bien, dit-elle, venez mercredi soir ; nous devons tous aller à l’Opéra. Je céderai ma place dans notre loge à une de nos cousines, et je resterai seule ici…

M. de Lusigny la remercia et sortit.

Au même instant, on entendit une voiture de poste entrer dans la cour ; Hector arrivait de Normandie. M. de Lusigny et lui se rencontrèrent dans l’escalier : l’un rougit d’impatience, l’autre pâlit de jalousie ; M. de Lusigny avait malgré lui un air triomphant qui devait alarmer Hector. Cependant le pauvre jeune homme était loin de soupçonner toute la vérité ; il ne voyait encore dans M. de Lusigny qu’un prétendant redoutable ; il ne savait pas qu’un mois d’assiduité avait fait de lui un rival préféré. Hélas ! par cette rencontre toute la joie de son retour était gâtée. Hector apportait une bonne nouvelle et déjà il ne s’en souvenait plus. Cette affaire importante, qui pendant trois semaines l’avait intéressé si vivement, pour lui n’était déjà plus rien ; il ne comprenait qu’une chose, c’est qu’il avait eu grand tort de partir.

Le mercredi, le jour où devait avoir lieu le secret entretien, étant venu, Léontine attendit l’heure du dîner pour annoncer qu’elle n’irait pas à l’Opéra. Hector et sa sœur la regardèrent avec surprise.

— J’ai donné ma place à Emma, dit-elle ; cette chère enfant mourait d’envie de voir mademoiselle Taglioni…

Madame Albert ne fit aucune observation.

— Quoi ! vous allez rester seule ! s’écria Hector ; je veux…

— Non, interrompit aussitôt Léontine, j’ai des lettres à écrire. Vous viendrez me donner des nouvelles de l’Opéra.

Hector n’osa pas insister, mais il vit que Léontine était fort troublée, et ce trouble, qu’il ne pouvait comprendre, l’inquiéta. On partit pour le spectacle, et Léontine rentra dans son appartement.

Léontine ne se dissimulait point que refuser d’accompagner sa belle-sœur à l’Opéra pour recevoir chez elle plus librement M. de Lusigny, c’était faire un coup d’État ; mais elle pensait que l’avenir expliquerait sa conduite. En effet, cet entretien devait décider de son sort. Elle ne se demandait pas ce que M. de Lusigny pouvait avoir à lui confier ; elle devinait seulement que cette confidence était un prétexte pour dire : « Nos intérêts sont communs ; désormais je ne veux plus agir sans vos avis. » Et elle s’avouait que c’était tout promettre que de consentir à l’écouter. Mais plus cet entretien avait d’importance et plus elle en voyait arriver l’heure avec émotion. Elle éprouvait cette fièvre de l’attente dont l’agitation est si difficile à réprimer. Une femme peut cacher qu’elle souffre, qu’elle s’ennuie, qu’elle aime… mais elle ne peut cacher qu’elle attend. Elle ne peut empêcher ses regards de se jeter sur la pendule à tout moment, elle ne peut empêcher sa tête de se lever au moindre bruit, elle ne peut s’empêcher de pâlir et de rougir chaque fois que la porte s’ouvre ; et puis quand l’heure est passée, quand ses regards éteints se découragent, quand son front incliné se voile d’ennui, il est encore un effort pour elle impossible : c’est de cacher qu’elle n’attend plus.

Léontine employa la première heure de l’attente à faire ce que nous appellerons le ménage du salon : à ranger les livres, les keepsakes, les albums, ornements de la grande table ; à visiter ses élégantes jardinières, à relever les fleurs penchées, à mettre en lumière les plus belles ; à faire remplacer par un bon feu la riche corbeille qui fermait la cheminée, ce qui était une sanglante épigramme contre la saison, mais les affreux beaux jours que nous avons eus cet été ne méritaient pas plus d’égards ; à placer en évidence les nouveautés de la veille ; à poser avec intention sur une étagère favorite, sorte de guéridon à tablettes, quelques hochets à la mode, des flacons anglais, une cassolette Louis XV, un talisman arabe, et même un joli petit poignard d’un travail merveilleux. Ces ustensiles de fantaisie sont d’une grande utilité dans les conversations embarrassantes ; ils amènent d’heureuses transitions, d’ingénieuses comparaisons jusqu’au jour où ils deviennent eux-mêmes d’agréables souvenirs. On se rappelle que telle personne a dit telle chose en tenant dans sa main ce flacon, en regardant ce camée, en jouant avec ce poignard, et cette douce parole que ces objets retracent les rend souvent très-précieux.

Quand tout dans le salon fut bien en ordre, c’est-à-dire dans le désordre convenu, Léontine prit son ouvrage, un chef-d’œuvre en tapisserie, mais elle se garda bien d’y travailler. Elle avait peur de se tromper à tous moments en comptant les fils du canevas ; elle se défiait de ses yeux ; elle se contenta d’admirer ce qu’elle avait fait la veille et de préparer quelques aiguillées de soie pour le lendemain. Puis, elle commença à regarder l’heure qu’il était… neuf heures !… C’était le moment fatal, elle frémit. Elle ouvrit la porte du grand salon pour écouter si personne ne venait ; mais elle n’entendit rien que le rire lointain des gens de la maison, qui jouaient aux cartes dans l’antichambre. Elle se promena de long en large dans le grand salon où il n’y avait pas de feu, elle avait besoin de respirer un air plus frais, elle étouffait ; mais, après une courte promenade, elle se sentit gelée et revint vite s’asseoir auprès du feu. Elle regarda quelque temps la flamme s’agiter, et sa pensée se perdit en mille rêves. Quand Léontine leva les yeux, il était neuf heures et demie ; elle s’impatienta.

— Qu’il viendra tard ! À peine serons-nous seuls un instant, il ne pourra rien me dire…

Elle se leva inquiète, et, se persuadant que cette horloge avançait, elle retourna au grand salon pour voir si là du moins la pendule marquerait une heure plus favorable… mais là il était dix heures… Elle revint encore bien vite dans son charmant réduit, dont l’horloge gothique marquait décidément l’heure qu’elle préférait. Elle attendait, non plus avec plaisir, mais avec angoisses ; la fièvre de l’attente était arrivée à son redoublement. Léontine en était déjà à l’horrible phase des conjectures… Elle ne disait déjà plus :

— Il viendra tard !

Elle disait :

— Pourquoi ne vient-il pas ?

Et puis elle cherchait mille raisons, de ces raisons toutes folles, mais qui semblent toutes probables, et qui font chacune à leur tour que l’on s’écrie : C’est cela !

Le supplice fut long : Léontine ne mit aucune philosophie à le supporter ; l’heure passait rapide et cruelle, et le silence était profond, et nul pas ne venait en interrompre la tristesse. Onze heures !… les voilà qui sonnent… Il est trop tard ! elle n’ose même plus désirer qu’il vienne. Mais qui le retient ? N’a-t-il pas bien compris qu’elle a dérangé tous ses projets pour le voir ? Comment peut-il manquer à un rendez-vous qu’il a sollicité lui-même avec instance ? Comment justifier un tel oubli ? est-ce un jeu ? est-ce une gageure ? Ah ! ce n’est point madame de Viremont que l’on peut traiter avec négligence ou légèreté ! Serait-ce quelque subite jalousie ?… ou bien lui-même serait-il poursuivi par les soupçons d’une autre femme ? Si cela est, pourquoi se faire attendre inutilement, pourquoi ne pas écrire un mot ? Un homme si bien élevé ne peut, sous aucun prétexte, manquer ainsi à toutes les lois du savoir-vivre ; il faut qu’il lui soit arrivé quelque événement extraordinaire ; un malheur peut-être… mais alors, quel est ce malheur ?

Tout à coup cette pensée lui tomba dans l’esprit : « Il est venu, on lui a dit que j’étais sortie ! » Elle sonna, mais le valet de chambre interrogé répondit qu’il n’était venu personne… « D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien à la porte que madame la comtesse reçoit. » Ces mots, adressés à une femme qui était seule et qui n’avait pas vu un chat de toute la soirée, étaient une amère ironie. Bientôt M. et madame de Viremont revinrent de l’Opéra, tout espoir était donc perdu. Léontine était si préoccupée qu’elle ne remarqua pas le temps infini que son beau-frère et sa belle-sœur mirent à monter l’escalier avant d’arriver chez elle. Elle ne vit pas non plus le trouble de madame Albert quand elle lui demanda :

— Qu’est devenu Hector ?

— Il est allé se coucher, il est malade, répondit M. de Viremont ; mais il ne faut pas le plaindre, il n’a que ce qu’il mérite ; le homard est très-malsain dans ce temps-ci… Je n’en ai pas mangé, moi !

— Mais, dit Léontine, Hector n’en a pas mangé non plus, je crois.

— Si fait, si fait, il a voulu en goûter ; il me l’a avoué lui-même, et c’est pour cela qu’il s’est trouvé mal.

— À l’Opéra ?

— Oui, dans le vestibule, à la sortie ; il est tombé subitement sans connaissance ; heureusement la voiture était avancée et nous l’avons vite ramené.

— Pauvre Hector ! dit Léontine, allons le voir.

— Non, ce ne sera rien, reprit vivement madame Albert. Il va bien dormir et demain il sera guéri.

— Guéri, guéri ! murmura l’envieux gourmand, il en a pour deux bons jours au moins…

— Avez-vous eu du monde ce soir ? interrompit madame Albert pour changer la conversation.

— Non, je suis restée toute seule, dit Léontine.

Cette réponse parut faire le plus grand plaisir à sa belle-sœur.

À la place de Léontine, une autre femme aurait ajouté : — Oh ! je n’attendais personne ; tout le monde me croyait au spectacle… Mais elle n’en eut pas le courage ; elle avait peur moins encore de mentir que de rougir en mentant mal.

On causa quelques instants de choses indifférentes, et vers minuit l’on se sépara. Madame Albert monta furtivement dans l’appartement de son frère pour parler au médecin qui était près de lui ; et Léontine, livrée à elle-même, recommença à se demander pourquoi M. de Lusigny n’était pas venu, sans chercher à deviner pourquoi Hector était malade.

Et cependant le malheureux Hector méritait bien de sa part quelque intérêt. Le coup qui venait de le frapper l’avait anéanti. Cela nous arrive souvent, n’est-ce pas, d’apprendre par des étrangers ce qui se passe autour de nous ? En descendant l’escalier de l’Opéra, il s’était trouvé auprès de deux jeunes gens qui causaient ensemble assez haut :

— Tu sais, disait l’un, que l’inconsolable veuve se remarie.

— Laquelle ?

— Madame Charles de Viremont.

— Bah ! vraiment… Avec qui donc ?

— Avec le beau Lusigny.

— Je n’en savais rien.

— Depuis trois mois ils s’aiment en secret ; c’est tout un roman…

Hector n’en entendit pas davantage ; un frisson mortel le saisit, sa vue se troubla, son cœur battit violemment, il essaya de descendre l’escalier, mais vers les dernières marches ses forces l’abandonnèrent et il tomba sans connaissance.

Quand il revint à lui, sa première pensée fut la crainte qu’on ne devinât la cause de ce subit évanouissement, qui l’étonnait lui-même ; il ne s’expliquait pas comment lui qui avait tant de courage, lui que les plus dures fatigues, les plus grandes privations, les plus réels dangers n’avaient jamais ébranlé, se voyait tout à coup vaincu par un mot. Il ne comprenait pas que l’on pût être physiquement terrassé par une idée. Sa sœur était près de lui ; elle le regardait avec tristesse, mais elle n’osait l’interroger devant son mari. M. de Viremont, malgré son bon cœur, éprouvait une sorte de plaisir à voir Hector en cet état ; les gourmands malingres sont implacables pour les gens qui se portent bien et qui peuvent manger de tout.

— Mon cher Hector, dit-il, qu’avez-vous mangé à dîner ?

— Je n’en sais rien.

— Je le sais, moi, vous avez mangé du homard…

Hector sourit ; il allait répondre non ; mais comme cette cause peu romanesque pouvait servir à cacher le véritable secret de sa souffrance, il se hâta de dire :

— Oui… c’est cela sans doute qui m’a fait mal ; j’aurais mieux fait d’être raisonnable comme vous.

M. de Viremont, rassuré, se sentit récompensé de son sacrifice.

Madame Albert passa la nuit près de son frère, dont la douleur faisait pitié. Ce qu’il éprouvait est impossible à peindre : c’était la plus poignante des jalousies ; la jalousie humble, le désespoir d’un pauvre cœur qui souffre, qui souffre horriblement, et qui ne se reconnaît pas même le droit de souffrir ; l’agonie d’un misérable qui meurt, qui se meurt d’amour, et qui ne trouve pas même qu’il soit digne de mourir d’un si noble amour ; qui se fait un remords de sa douleur, et qui nomme son désespoir un égoïsme honteux.

— Elle l’aime, s’écriait Hector dans son délire, elle l’aime ! eh bien, n’a-t-elle pas raison de l’aimer ? n’est-ce pas juste qu’elle choisisse cet homme que tout le monde admire ! cet homme jeune, spirituel, riche et digne d’elle ?… Hélas ! oui, digne d’elle. Est-ce à moi de m’en affliger ? puis-je prétendre à un tel bonheur ? l’ai-je rêvé jamais ? Ai-je donc le droit d’exiger qu’elle passe toute sa jeunesse dans l’isolement, dans la douleur, parce que moi je ne mérite pas son amour ?

Sa sœur pleurait en le voyant se désoler ainsi ; alors il lui prenait les mains et la suppliait de se calmer. « Oh ! je t’en prie, s’écriait-il, ne parle pas de moi à Léontine ; elle est si bonne ! elle aurait tant de chagrin si elle me savait malheureux ! »

Mais Léontine, à cette heure, ne songeait point à lui ; elle attendait avec impatience le moment où elle espérait avoir enfin des nouvelles de l’incompréhensible séducteur.