Il ne faut pas jouer avec la douleur/Ch. 6

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Il ne faut pas jouer avec la douleur
Œuvres complètes de Delphine de GirardinHenri PlonTome III (p. 229-236).


VI.


Nous avons déjà dit que mesdames de Viremont avaient un oncle, grand amateur de politique, et que M. de Lusigny avait un soir si parfaitement bien supporté la politique de cet oncle qu’il s’était fait de lui un ami dévoué. Ce digne vieillard se nommait Jean, comme c’est le devoir de tout oncle bon et loyal qui ne se nomme pas Pierre. M. de Lusigny lui persuada de se souhaiter sa fête à lui-même en réunissant dans sa maison de campagne toute sa famille la veille ou le jour de la Saint-Jean. Le chemin de fer conduisait à cette charmante villa, située aux environs de Saint-Germain. Il fut convenu que le départ de la bande joyeuse aurait lieu le matin à dix heures, qu’on se promènerait dans le parc jusqu’au moment du déjeuner, lequel serait un véritable dîner, qu’après ce solide repas on irait courir à cheval et à âne dans la forêt jusqu’à la nuit, et qu’ensuite on partirait pour venir souper à Paris. Mesdames de Viremont avaient elles-mêmes dressé ce plan de partie de campagne avec leur oncle, et celui-ci n’avait point parlé de M. de Lusigny. Hector s’était chargé de retenir tout un wagon, et d’inviter deux ou trois jeunes gens aimables qui devaient animer le voyage par leur gaieté. Le choix des conviés dans une entreprise de ce genre n’est pas chose facile ; les objections que tel ou tel nom fait naître sont quelquefois bien amusantes à écouter. Quelles prétentions se révèlent, quels secrets se trahissent dans ces discussions souvent plus vives qu’on ne le voudrait !

— Proposerons-nous à Ravenay d’être des nôtres ?

— Oh Dieu ! non, il est trop tapageur, il a de trop mauvaises manières… il gâterait tout.

— Voulez-vous inviter Amédée de Valorbe ?

— Non. Quelle idée ! il est horriblement ennuyeux !

— Ne dites pas cela ; c’est un si brave garçon ; il a une si belle âme !

— Ah ! voilà une excellente raison !… À quoi sert une belle âme dans une partie de plaisir ? Pour égayer un souper, une belle âme, c’est charmant !

— Si nous engagions madame de X… ?

— Il faudrait alors engager M. Z…, et ce serait cruel.

— Oh ! c’est vrai ! j’y renonce.

— Emmenez madame de V…

— Non pas ; elle…

— Pourquoi ? elle est très-bonne enfant.

— Oui, mais elle est très-moqueuse ; elle irait ensuite rire de nous avec ses beaux esprits.

— Eh bien ! madame de C… ?

— Oh ! non, non ! elle est trop prétentieuse et merveilleuse ; elle ne serait jamais prête ; elle nous ferait toujours attendre ; elle répandrait ses flots de dentelles sur tous les buissons ; et puis, elle est insupportable avec ses grands airs.

C’est-à-dire qu’on ne veut pas de l’une parce qu’elle est très-spirituelle, et encore moins de l’autre parce qu’elle est très-coquette et très-jolie.

— Mais, mesdames, si vous dites non à chaque personne que je vous propose, vous finirez par aller là-bas toutes seules… Voulez-vous enfin la sensible madame de Lorsac ?

— Oui, oui ! elle nous divertira bien avec ses soupirs…

— Et ses souvenirs !… Il faut lui écrire tout de suite.

Bien heureuses les femmes ridicules ; elles sont de tous les plaisirs. On ne peut se passer d’elles. Plus elles sont laides, sottes, désagréables, et plus elles sont indispensables dans une fête ; plus elles sont inconvenantes et plus elles paraissent aimables. Leur niaiserie donne de l’esprit à tout le monde ; il faudrait être bien niais soi-même pour ne pas trouver à dire quelque bonne plaisanterie à propos d’elles. Leur tristesse est une joie universelle. On rit pendant des heures de la plainte qui leur est échappée, de l’accident qui leur est arrivé ; la moindre de leurs élégies est une source inépuisable de bouffonneries et de mystifications. Plus ces femmes sont malheureuses et plus elles sont amusantes ; mais tout en se moquant de leurs peines, comme on sait bien les en consoler ! avec quelle attention on écoute leurs sentimentales confidences, leurs amoureuses confessions ! Comme on a soin d’elles ! comme on sympathise avec elles ! comme le monde, qui est toujours juste, dit-on, les venge noblement de l’ingrat qui ne veut pas les comprendre ou de l’infidèle qui ne les a que trop bien comprises ! comme on les dédommage du malheur de n’être point aimées d’un seul en leur prouvant qu’elles sont aimées de tous !

Après une longue discussion, la partie de campagne fut enfin organisée. Elle promettait d’être charmante ; elle réunissait tous les ingrédients dont se compose une bonne et véritable partie de campagne, il y avait : deux femmes à la mode, pas trop rivales ; une femme riche et sotte, d’une autre société, et flattée d’être admise dans celle-ci ; deux jeunes fats, en apparence bien traités ; un plaisant et son compère ; un frère dévoué, se chargeant de tous les détails ennuyeux ; une femme vertueuse, pour honnêtiser toute chose ; un enfant de dix ans, bien élevé, fils de la femme vertueuse, pour servir de prétexte à mille jeux ; un élégant hors d’âge ; une vieille femme sensible ; une jeune miss émancipée ; peu de maris, et pas de chiens.

Pendant le trajet de Paris à Saint-Germain, les voyageuses eurent raisonnablement peur, juste ce qu’il fallait pour avoir l’air novice. La jeune Anglaise seule paraissait aguerrie. Les inconvénients et les avantages du chemin de fer firent naturellement les frais de la conversation ; les femmes manifestèrent pour le grand souterrain une horreur convenable ; les hommes ne manquèrent pas de répondre à ce sentiment par les deux ou trois phrases de mauvais goût qu’à propos de ce souterrain il est d’usage de dire. La vieille femme sensible alors s’écria qu’elle n’oserait jamais voyager en wagon avec des inconnus ; elle prétendit que cela pourrait être très-dangereux. On lui laissa cette crainte ou plutôt cette illusion ; on se plaignit de l’odeur désagréable de la vapeur, on s’effraya du hennissement étrange de la machine. Ce cri nous rappelle que dernièrement nous avons voyagé avec un gros monsieur qui ne doutait de rien et qui donnait à tort et à travers des explications à tout le monde. C’était M. Prudhomme en chemin de fer.

— D’où viennent ces cris horribles ? demanda quelqu’un.

— Ce sont les cris des conducteurs qui s’avertissent et se répondent, dit avec empressement l’adorable M. Prudhomme. Ne pourraient-ils choisir un plus agréable langage ? Au surplus, ajouta-t-il, c’est le cri des douaniers espagnols… Oui, c’est ainsi qu’ils s’appellent entre eux dans les montagnes de la Savoie.

La personne à qui s’adressait ce discours n’en parut nullement étonnée ; il ne lui vint pas à l’idée que les douaniers espagnols devaient, en effet, avoir un cri bien étrange pour parvenir à se faire entendre dans les montagnes de la Savoie. Mais ici, un sot qui parle avec assurance peut dire bien des bêtises impunément ; dans les conversations, dans les journaux, nous laissons passer les plus lourdes niaiseries sans les comprendre ; cela explique pourquoi nous avons osé nous proclamer le peuple le plus spirituel de l’univers.

On arriva à Saint-Germain. De là il fallait aller par un chemin de traverse chez l’oncle de mesdames de Viremont. On se mit en route gaiement. Un des jeunes fats se hâta d’offrir son bras à Léontine ; l’autre dandy s’empara de madame Albert, qui, comme toutes les femmes tristes, était profondément coquette ; les femmes à la mode et les jeunes gens à la mode devaient nécessairement faire la route ensemble, et se consacrer mutuellement leur journée. La femme vertueuse prit le bras d’un des maris ; la femme riche fut réduite à accepter les soins du plaisant. Le vieil élégant se précipita vers la jeune Anglaise… il avait peur que la vieille femme sensible ne lui échût en partage !… Mais il avait tort de s’effrayer : Hector n’était-il pas là pour se charger de tous les paquets ? L’enfant courait d’un groupe à l’autre, adressant à chacun des questions gentilles et plaisantes ; enfin M. de Viremont fermait le cortège, se consolant de marcher si vite en pensant que cette promenade lui donnerait de l’appétit. Ainsi l’on partit le matin ; mais le soir tout était bien changé au retour. Les joyeux propos du déjeuner, les ingénieux accidents du voyage dans la forêt, les erreurs favorables, les hasards heureux, les jeux innocents, les étourderies volontaires, les frayeurs simulées, les conciliabules prétextés, les rencontres inattendues, ces mille chances, ruses, plaisirs, qui constituent une sincère partie de campagne, avaient singulièrement modifié tous les rôles. Les femmes à la mode avaient perdu dans la mêlée leurs deux chevaliers. Les jeunes dandys, qui avaient très-bien déjeuné, sacrifiant les amours élégants et factices, s’étaient laissé complaisamment séduire par des sentiments vrais : la jeune miss avait accaparé le plus beau ; la femme riche s’était emparée du plus bête. Tous les quatre ils marchaient en tête du cortège en revenant à Paris ; on les entendait rire aux éclats : la jeune miss venait de s’apercevoir qu’elle avait perdu sa montre dans la forêt ; mais elle s’était écriée aussitôt : « Ça m’est bien égal ! » et l’on trouvait le mot charmant.

La femme vertueuse paraissait ennuyée et choquée ; elle pressait le pas en tenant son fils par la main ; le vieil élégant, le plaisant et son compère venaient après elle, riant avec mystère et se faisant part de leurs observations. M. de Viremont donnait le bras à la vieille femme sensible ; il comptait sur elle pour cheminer lentement, de manière à ne point troubler sa digestion. Madame Albert, qui était de fort mauvaise humeur, donnait le bras à son frère. Quant à Léontine, elle avait pour compagnon M. de ***. Mais n’anticipons pas sur les événements !…

Voici le calcul fait par M. de Lusigny, il s’était dit : « Les premiers moments d’une partie de campagne sont assez agréables pour une femme malheureuse qui veut se distraire ; le grand air la ranime, l’aspect des champs, des eaux, des arbres, réjouit ses yeux ; tant que les plaisirs sont calmes, elle les comprend et s’en amuse ; mais vers le milieu du jour, quand tout le monde est bien en train, quand la joie est bruyante, quand elle menace d’être folâtre, quand les éclats de rire éveillent les échos, quand les cris perçants épouvantent les oreilles, quand les savantes plaisanteries commencent, quand l’heure du calembour a sonné, soudain la femme mélancolique est saisie d’une indicible tristesse, d’une tristesse amère, poignante, funèbre, comme jamais elle n’en a ressenti aux plus affreux jours de ses chagrins. C’est alors qu’une voix affectueuse doit l’émouvoir, et c’est quand madame de Viremont éprouvera ces impressions pénibles, pensait M. de Lusigny, que je me trouverai par hasard près d’elle pour l’en distraire doucement. » Il ne voulait faire son apparition dans la fête qu’après le repas joyeux, et presque vers la fin du jour ; mais il ne devait pas agir seul dans cette grave circonstance : pour être plus certain du succès, il avait choisi un puissant auxiliaire, il avait appelé sa mère à son secours. Vous le savez, c’est un très-grand moyen de séduction qu’une mère aimable, spirituelle, distinguée, à laquelle vous ressemblez trait pour trait, qui vous a élevé, qui fait valoir toutes vos qualités, qui les explique même en les rappelant, en les possédant. M. de Lusigny connaissait trop bien tous les moyens de plaire pour avoir négligé celui-ci ; souvent il avait utilisé sa mère avec bonheur ; mais c’était à l’insu d’elle-même et sans la rendre jamais complice de ses projets ; cette fois, comme il s’agissait de mariage, il la mettait franchement dans sa confidence, et il se fiait à son instinct maternel. Madame de Lusigny habitait depuis quelque temps Saint-Germain, et le voisinage l’avait liée naturellement avec l’oncle de Léontine. Elle se trouvait chez lui au moment où les convives parisiens arrivèrent. Léontine la reconnut aussitôt à sa ressemblance avec son fils : c’était le même sourire, le même regard, la même voix. Madame Charles de Viremont, étonnée, interrogea des yeux son oncle, qui aussitôt la conduisit vers madame de Lusigny en disant :

— Venez, ma nièce, que je vous présente à l’aimable voisine qui veut bien m’aider à faire les honneurs de la maison.

Madame de Lusigny voulut dire quelques mots gracieux, mais elle était si émue qu’elle ne put prononcer une parole ; elle regarda Léontine et ses yeux se remplirent de larmes. Oh ! que cette émotion d’une mère était éloquente ! n’était-ce pas là le plus touchant des aveux ! Quel séducteur saurait trouver jamais un langage plus entraînant que cette émotion, que ce trouble impossible à feindre, cette tendresse involontaire, cette curiosité affectueuse, cet empressement mêlé de crainte, cette admiration mêlée de respect d’une mère passionnée dont le regard, en s’attachant sur vous, semble dire : Voilà la femme qui est aimée de mon fils !

Léontine comprit dès ce moment que l’amour de M. de Lusigny était sérieux, et qu’elle ne devait plus s’en offenser. Elle se laissa entraîner au plaisir d’entendre parler de cet homme incompréhensible ; elle écouta de bonne grâce tout ce que sa mère se plut à raconter de lui. C’étaient des mots très-spirituels qu’il avait dits dans son enfance, des coups de tête effrayants qu’il avait faits dans son adolescence, des aventures inouïes qu’il avait eues en Italie et en Espagne, des succès incroyables qu’il avait obtenus en tous pays ; et puis, des traits de générosité, de courage, des actions superbes et des faiblesses adorables, toutes choses qui n’avaient pas le sens commun, mais qui étaient racontées avec esprit, avec émotion surtout, et qui paraissaient charmantes. Madame de Lusigny et Léontine passèrent ainsi la journée dans le jardin à causer tranquillement… non pas, mais agréablement, pendant que les autres convives s’amusaient à grands cris dans la forêt. Ce long entretien, dans la solitude, avait fait d’elles deux anciennes amies ; et, vers la fin du jour, lorsque M. de Lusigny, que l’on n’attendait plus, arriva tout à coup de Paris et fut présenté à Léontine, elle l’accueillit sans défiance : il n’était plus pour elle un étranger ; elle le connaissait par sa mère, elle l’aimait.