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Introduction à la psychologie expérimentale/3

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Chapitre III : Sensations. — Perceptions. — Attention


CHAPITRE III

LES SENSATIONS, LES PERCEPTIONS,
L’ATTENTION


L’étude des sensations, celle des mouvements, celle de la mémoire et celle de la durée des actes psychiques forment les parties de la psychologie qu’on a le mieux réussi à soumettre à l’expérimentation régulière.


I


Il est très difficile de donner une définition précise et satisfaisante des sensations on peut dire que c’est le phénomène de conscience qui succède directement à une excitation des organes sensoriels, vue, ouïe, toucher, etc., et qui nous permet d’entrer en relation avec le monde extérieur.

Dans la vie, notre organisme est soumis à un nombre très considérable d’excitations les habits flottent continuellement contre notre corps, il y a toujours des bruits qui se produisent autour de nous, notre regard rencontre un nombre infini d’objets et de points lumineux, enfin en nous-même il se produit une continuité de changements organiques, respiration, circulation, digestion, etc. ; nous nous trouvons donc toujours sous l’influence d’un nombre prodigieux d’excitations de toutes sortes, mais les sensations produites par ces excitations restent pour la plupart à l’état latent, en dehors de notre conscience ; un petit nombre seulement de ces excitations arrivent à fixer notre attention et à devenir conscientes.

Ces sensations qui se dégagent parmi les autres sont toujours accompagnées de mouvements réflexes généraux ou mouvements d’accommodation de l’organe, ou mouvements d’expression ; de plus, notre esprit, en prenant conscience des impressions externes, essaye de les classer parmi les faits déjà connus, ce qui suppose des actes de mémoire et de jugement ; et toutes les fois que cela est nécessaire, nous cherchons à percevoir, au delà de la sensation, la nature de l’objet qui l’a produite et à faire acte de connaissance ; enfin, les sensations sont en général accompagnées d’états affectifs différents, qui les colorent et leur donnent une signification particulière.

On peut donc dire que toute sensation se compose de deux parties : d’un côté une excitation extérieure, une force qui modifie un organe sensitif approprié, d’un autre côté une personne qui sent, cherche à connaître, réfléchit et agit.

Dès le début de ces études, nous ne saurions assez insister sur cette idée que la sensation, en tant qu’élément simple, ne se réalise jamais isolément sur une personne adulte ; c’est pour les besoins de l’étude et de l’analyse qu’on sépare la sensation de tout ce qui l’accompagne ; dans la réalité, derrière la sensation il y a toujours l’intelligence, comme derrière le mouvement il y a toujours la volonté.

On établit deux groupes dans les sensations, suivant que l’excitation vient du dehors ou est intérieure, c’est-à-dire résulte d’un changement dans notre organisme ; les premières sensations sont dites externes et les secondes internes.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les sensations internes. Elles sont difficiles à étudier et l’ont été très peu jusqu’ici ; cette difficulté provient de ce fait qu’on n’est pas maître de l’excitation, on ne peut pas la faire varier ; de plus ces sensations sont en général très vagues, difficiles à décrire, elles sont mal localisées ; et pour bien s’en rendre compte le sujet doit posséder un pouvoir d’analyse bien plus considérable que dans le cas de sensations externes. On a cependant fait de bonnes recherches sur la sensation de vertige (Delage).

Nous ne traiterons avec détail que les méthodes relatives aux sensations externes ; c’est le chapitre le plus développé et le mieux étudié de la psychologie expérimentale, parce que l’étude de la sensation a pour contrôle l’excitation extérieure dont l’expérimentateur reste toujours le maître. Expliquons ceci par quelques exemples.

Toute expérience sur les sensations externes se décompose en deux temps : le premier temps consiste à produire une certaine excitation sur un point déterminé du corps ; par exemple on appuie les deux pointes du compas, avec tel écart, sur telle région de la main ; ou bien on produit une sensation visuelle bien définie en faisant approcher de l’œil dans la vision indirecte un carré rouge de tant de centimètres, etc. ; le second temps de l’expérience consiste à interroger le sujet, et à rechercher l’impression exacte qu’il a éprouvée.

On ne connaît cette impression que d’une manière indirecte d’après le témoignage du sujet ; il faut s’en remettre sur ce point à sa sincérité et à sa bonne volonté. Si l’impression que le sujet ressent et dont il nous fait part n’était liée à aucun phénomène extérieur appréciable, nous ne pourrions exercer dans ces conditions aucune espèce de contrôle. Mais dans les recherches sur les sensations, il existe une relation constante entre l’excitation et l’effet qu’elle produit ; on peut disposer à son gré de cette excitation, la modifier de différentes façons, avec une entière précision, changer son siège ou sa nature, augmenter son intensité ou sa durée et rechercher chaque fois quels sont les changements correspondants qui se produisent dans les sensations.

Il en résulte qu’on peut comparer le sujet à lui-même en lui faisant subir, à des intervalles plus ou moins longs, des excitations identiques, afin de rechercher si ses réponses sont concordantes ; cette même méthode permet de comparer entre eux des sujets différents puisqu’on peut mettre ces différents individus dans les mêmes conditions extérieures.

C’est là ce que dans les chapitres précédents nous avons appelé expérimentation. Toute personne qui, soumise à des expériences de ce genre, simulerait, ou, ce qui est plus vraisemblable, ferait des réponses sans réfléchir et sans prendre la peine de s’observer avec soin, donnerait des résultats qui seraient tellement contradictoires que par là même la personne serait jugée.

Il est de la plus grande importance, on le comprend, de choisir un individu qui soit capable de s’analyser et possède ce qu’on peut appeler le sens psychologique. Cette aptitude à l’analyse des états de conscience a toujours été considérée comme fondamentale par les anciens psychologues, qui comme Mill, Bain, et ceux de l’école française employaient l’introspection à l’exclusion de toute autre méthode. Dans ces dernières années, le perfectionnement de l’outillage des laboratoires a fait un peu perdre ce point de vue. On s’est avant tout occupé de perfectionner les chronomètres et les différents appareils servant à la mesure des sensations ; la durée des phénomènes de conscience a été mesurée en millièmes de seconde. L’expérimentateur s’est trouvé forcé d’accorder la majeure partie de son attention à des appareils qui étant très délicats ont besoin d’une surveillance continuelle pour fonctionner exactement. Il en est résulté qu’on a moins regardé, moins observé le sujet en expérience ; on a cherché à abréger autant que possible ses réponses, et le récit des expériences est en général sobre de détails sur l’état psychologique à étudier.

On peut se rendre compte de cette tendance d’esprit en voyant comment les expérimentateurs étrangers ont l’habitude de conduire leurs recherches. Prenons les expériences sur la perception et le sens du temps, expériences qui consistent à comparer deux intervalles de temps limités par des bruits. La personne devant se prêter à ces recherches a son jour et son heure de rendez-vous les appareils et le reste sont prêts avant son arrivée ; on l’introduit aussitôt dans une pièce obscure « afin d’écarter, dit-on, toutes les distractions », et on l’y laisse seule ; l’expérimentateur ne reste point en contact avec elle pour l’interroger et connaître ses impressions ; il est, pendant toute la durée des expériences, dans une pièce éloignée et les deux personnes ne communiquent que par des timbres électriques.

On fait percevoir au sujet successivement les intervalles à comparer ; il doit répondre à une des trois questions formulées d’avance : égal, plus grand ou plus petit. Il ne peut ajouter aucun commentaire à ces réponses, par l’excellente raison qu’il les transmet au moyen du signal électrique ; un coup de timbre est donné pour signifier égal ; deux coups de timbre signifient plus grand ; et trois coups de timbre signifient plus petit. Ainsi, on ne demande au sujet aucun examen de conscience, et on l’empêche de porter une attention soutenue sur les phénomènes internes qui peuvent se produire en lui. On le réduit au rôle d’un automate. Au bout d’une demi-heure, quand on pense que le sujet est fatigué, on suspend l’expérience jusqu’au jour suivant. Le sujet se retire sans échanger le plus souvent le moindre commentaire avec l’expérimentateur. On obtient de la sorte des études et des traités qui contiennent beaucoup de plans d’appareils, beaucoup de tables et de chiffres, et très peu de renseignements sur le détail des états de conscience et sur l’observation du sujet.

Si les psychologues étrangers ont adopté depuis longtemps cette méthode, qui date probablement de Fechner, c’est parce qu’ils ont voulu recueillir avant tout des résultats simples et précis, avec l’arrière-pensée de les soumettre au calcul. La simplicité est en effet obtenue et en quelque sorte imposée par cette méthode. Si par exemple dans les expériences sur le sens du temps, au lieu de poser d’avance les trois réponses possibles du sujet, on lui laissait la liberté d’exprimer ce qu’il ressent, verbalement ou par écrit, on provoquerait à coup sûr une très grande variété de réponses ; ces réponses, on ne pourrait pas aussi facilement les classer, les manier, en extraire des moyennes, et en définitive établir des formules mathématiques.

En somme, les expérimentateurs étrangers semblent souvent prévoir d’avance les résultats des expériences, avant de les organiser ; ils prévoient que chaque sujet pourra répondre de deux ou trois façons différentes ; et les recherches qu’ils font ensuite semblent n’avoir d’autre but que de déterminer le nombre de fois que chacune de ces réponses sera donnée ; on ne recherche donc à déterminer qu’une quantité numérique, pouvant s’exprimer ensuite dans des calculs et dans des tables. On vise à la simplicité ; mais ce n’est qu’une simplicité factice, artificielle, produite par la suppression de toutes les complications gênantes.

En réalité, les états de conscience éprouvés par une personne dans les conditions sus-indiquées, sont complexes, variables d’un moment à l’autre, et surtout variables d’une personne à l’autre. C’est en éliminant ces complications bien réelles, en effaçant toutes les différences individuelles qu’on arrive à une simplicité qui a un grand défaut, celui de ne pas être vraie.

À notre avis, il ne faut point chercher à limiter ; et à simplifier les réponses du sujet en expérience ; il faut au contraire lui laisser la pleine liberté d’exprimer ce qu’il sent, et même le convier expressément à s’observer de près pendant tout le cours de l’expérience ; cette manière de procéder a l’avantage de ne pas restreindre la recherche dans le cercle de l’idée préconçue ; on peut constater maintes fois des faits nouveaux et non prévus, qui permettent souvent de comprendre le mécanisme d’un certain état de conscience. Un exemple va nous le montrer. L’un de nous a fait des recherches sur la localisation des sensations tactiles[1] ; après chaque expérience isolée,

Fig. 1.

Fig. 1. — Localisation des sensations tactiles.


le sujet était interrogé avec soin, non seulement sur la localisation qu’il donnait au contact, mais encore sur les faits accessoires qui pouvaient se passer en même temps dans son esprit ; c’est par ces interrogations répétées qu’on est parvenu à comprendre le mécanisme de la localisation, mécanisme dont on n’avait aucune idée en commençant les expériences. L’expérimentateur avait remarqué que pour un même point de la peau qu’on excite, les erreurs de localisation se font presque toutes dans une même direction ; ainsi, lorsqu’on touche avec une pointe mousse la face antérieure du poignet, à 4 centimètres du pli qui sépare la main de l’avant-bras, le sujet indique sur une photographie de son bras, comme siège de ce contact, un point se trouvant à quelques millimètres du pli (fig. 1). Si au lieu de simplement noter cette localisation, on fait attention à la manière dont le sujet s’exprime pour l’indiquer, on remarque qu’il parle volontiers du pli, et qu’il considère la distance entre le pli et le point touché. On remarque ensuite que le sujet, quand il a la main ouverte et posée sur la table, sent la position du pli, qui lui est attestée soit par des souvenirs récents, soit par de légères sensations actuelles. C’est en réunissant et en interprétant ces faits de conscience qui ne peuvent être révélés que par des sujets intelligents qui s’observent avec soin, qu’on parvient à comprendre le sens des erreurs de localisation, et par conséquent le mécanisme de cette localisation. On localise les sensations tactiles en les rapportant à des points de repère connus et familiers, constitués principalement par des plis et des saillies d’os ; les erreurs de localisation proviennent de ce qu’on sous-estime la distance entre deux contacts de la peau, d’où il résulte que tout point touché a une tendance à être localisé plus près du point de repère qu’il ne l’est en réalité. Nous pourrions citer beaucoup d’autres cas où l’examen psychologique du sujet pendant les expériences a fait faire des découvertes très intéressantes.


II


Toutes les expériences de psychologie que l’on peut pratiquer sur les sensations se trouvent exprimées dans la proposition suivante : on cherche à découvrir les relations qui existent entre les différentes sensations et les excitations qui les provoquent.

Pour donner plus d’unité aux descriptions qui vont suivre, nous reprendrons l’exemple qui vient de nous servir, relatif à ce qu’on a appelé la psychologie de la peau et nous décrirons les différentes recherches en les appliquant à des expériences sur les sensations de contact, de pression et de température. Il est bien entendu que ce sont là de simples exemples, et que nos explications s’appliqueraient aussi bien aux autres espèces de sensations.

Sous le titre général de relation entre l’excitation et la sensation, on peut étudier les points suivants :

1o Quel est le minimum d’excitation nécessaire pour qu’une sensation consciente se produise ;

2o Quelle doit être la durée d’une excitation pour qu’elle soit sentie ;

3o Quelles sont les influences provenant du siège de l’excitation ;

4o Quelle est l’influence produite par la nature des excitations

5o Quelle doit être la différence d’intensité entre deux sensations pour que cette différence soit perçue ;

6o Quelle est l’influence produite par la disposition de l’organe, etc., etc.

Il est à remarquer que dans tous les cas, le sujet en expérience porte un jugement de comparaison entre deux sensations différentes il ne peut comparer directement la sensation à l’excitation.

1o Seuil de l’excitation[2]. Le sujet étend la main sur la table la main lui est cachée par un écran on dépose sur la face dorsale de sa main des séries de poids, et chaque fois on interroge le sujet pour savoir ce qu’il sent on recherche quel est le poids le plus petit qu’il puisse percevoir, c’est là ce qu’on appelle le seuil de l’excitation. Pour cette expérience, on se sert de petits cubes de liège formant une série allant de 1 milligramme à 1 décigramme on a soin que la surface en contact avec la peau, ait toujours la même dimension, et il y a des précautions à prendre au moment où l’on dépose le poids sur le dos de la main.

On peut employer plusieurs méthodes. L’une d’elles porte le nom de méthode des plus petites différences perceptibles. Voici en quoi elle consiste. On essaye d’abord un poids de de 1 milligramme ; il n’est point senti ; on essaye les suivants, jusqu’à ce qu’on provoque une sensation consciente ; supposons que cette sensation se produise avec le poids de 4 milligrammes. On recommence alors en sens inverse, c’est-à-dire qu’on essaye des poids de 7 milligrammes, de 6, de 5, etc., en demandant chaque fois au sujet ce qu’il sent et on note le poids pour lequel la sensation disparaît. Ce poids indique ce qu’on appelle le seuil de conscience.

Dans cette méthode, quand on suit l’ordre descendant des poids, le minimum perceptible est situé plus bas que lorsqu’on suit l’ordre ascendant. La méthode, du reste, prête à quelques critiques le sujet sachant presque toujours s’il a affaire à une série croissante ou décroissante d’excitations peut s’imaginer qu’il ressent quelque chose, pour un poids qui n’éveillerait aucune sensation, si on ne s’attendait pas à en éprouver une. C’est ce qui se produit principalement dans la série décroissante.

Une autre méthode, la méthode des cas vrais ou faux, consiste à produire les sensations de poids, sans suivre aucun ordre régulier ni conçu d’avance ; le sujet, chaque fois, doit annoncer s’il éprouve une sensation quelconque et en répétant l’épreuve un grand nombre de fois, on arrive à calculer le nombre de réponses justes, qui sont données pour chaque degré d’excitation. Cette méthode est à l’abri des erreurs qui proviennent des idées préconçues ; mais elle a l’inconvénient d’exiger des recherches très nombreuses pour éliminer la part du hasard.

Il est probable que dans la plupart des cas où elle est appliquée, cette méthode montre qu’il n’existe point une limite au-dessus de laquelle il y a sensation consciente et au-dessous de laquelle il n’existe pas de sensations, mais plutôt une zone, un passage régulier et progressif entre la sensation pleinement consciente, la sensation demi-consciente et l’absence de sensation. En effet, pour un certain poids, la réponse juste se produit dans les neuf dixièmes des cas pour un poids un peu plus faible, la réponse juste se produit dans une proportion supérieure à ce que donnerait le hasard, par exemple, dans les sept dixièmes des cas il y a donc à ce niveau un premier degré de perception au-dessous, le hasard seul semble répartir les réponses exactes et erronées il n’y a plus de perception.

Influence de l’intensité de l’excitation[3]. — Ce problème est celui que Weber a examiné un des premiers, et auquel Fechner a consacré de longues recherches expérimentales, et une analyse mathématique approfondie. On a donné à l’ensemble des travaux sur ce point le nom de psycho-physique.

La question qu’on se propose de résoudre est celle de savoir s’il existe une relation entre la variation d’intensité d’une excitation et la variation de la sensation. Supposons qu’on mette successivement, sur la main étendue d’une personne, une série de poids variant par exemple de 1 à 100 grammes ; pendant cette succession d’essais, le sujet éprouvera une succession de sensations différentes, qui lui feront juger d’une manière générale que le poids posé sur sa main augmente. On connaît, au moyen de la balance, les différences des poids successifs, ou, comme on dit en termes abstraits, la variation d’intensité de l’excitant le psycho-physicien cherche à mettre en rapport avec cette première variation la variation subie par la sensation de poids.

On a subdivisé le problème en plusieurs parties que nous allons indiquer rapidement :

1o On a recherché quelle doit être la plus petite différence d’intensité entre deux excitations pour qu’elle soit sentie dans l’exemple cité, ceci revient à savoir quel poids il faut ajouter à un premier poids, pour que le sujet s’aperçoive de l’augmentation de charge. Deux méthodes sont employées : d’abord, la méthode des plus petites différences perceptibles ; ensuite, la méthode des cas vrais et faux.

Dans la méthode des plus petites différences perceptibles, on modifie par degrés presque insensibles la première excitation jusqu’à ce que le sujet avertisse qu’il perçoit une modification ainsi, on exerce sur l’index gauche une pression de 100 grammes, répartie sur une surface de 7 millimètres carrés dans ces études, la surface de peau intéressée est un élément presque aussi important que le poids. Ensuite, sur l’index droit, on exerce une pression de plus en plus forte jusqu’à ce que le sujet accuse une différence ; la différence ne se produit que lorsque la seconde pression est égale à 108gr,3. Si on exerce des pressions successivement sur le même index, on sent une différence quand la seconde pression est de 106gr,3. Donc, il faut ajouter à 100 grammes une pression de 8gr,3. ou de 6gr,3 (suivant les cas que nous venons de distinguer) pour éveiller une sensation différente. Cette différence d’excitation constitue la plus petite différence perceptible. On a constaté qu’elle est, dans certaines limites, proportionnelle à l’intensité de l’excitation la plus faible.

On étudie aussi cette question, avons-nous dit, par la méthode des cas vrais et faux. Nous avons déjà donné un premier exemple de l’application de cette méthode, en parlant du seuil de la conscience. Elle consiste, pour le sujet, à se rendre compte de la sensation qu’il éprouve en cherchant à deviner l’intensité de l’excitation. Voici comment l’expérience se dispose.

On exerce sur l’index une pression de 100 grammes, puis une pression de 92 grammes et on demande au sujet si cette seconde pression est plus petite, égale ou plus forte que la première ; on répète l’expérience un grand nombre de fois, on trouve que pour 100 réponses, il y a 68 réponses exactes, 25 réponses « égal » et 10 réponses « plus grand ». Les rapports entre ces différents nombres peuvent indiquer jusqu’à quel point la différence des deux poids est sentie. Cette méthode qui a été beaucoup employée par Fechner, G. Muller, J. Merkel et d’autres psycho-physiciens allemands, présente de grandes difficultés, car l’erreur commise en disant que la pression de 92 grammes est plus forte que celle de 100 grammes, n’est pas du même ordre que l’erreur commise en disant que ces deux pressions sont égales et on a quelque peine à tenir compte de cette différence dans les calculs. De plus, cette méthode exige un grand nombre d’expériences pour l’élimination du hasard.

2o L’étude de l’intensité de l’excitation soulève une seconde question quelle doit être la relation entre deux excitations pour que la sensation produite par l’une paraisse deux fois plus forte que celle produite par l’autre ? Pour cette question, on procède encore par la méthode des plus petites différences perceptibles. On exerce sur l’index de la main gauche une pression de 100 grammes ; sur la main droite on exerce une pression qu’on fait varier successivement, par degrés insensibles, jusqu’à ce qu’elle paraisse le double de la première. On procède ensuite en suivant l’ordre décroissant ; on trouve comme résultat 204,96. Il faut que la seconde pression soit égale à ce nombre pour être jugée double de la première.

3o Une troisième et dernière question a été examinée, relativement à l’intensité de l’excitant. Étant données deux excitations, rechercher une troisième excitation qui donnerait une sensation qui serait un moyen terme entre la sensation la plus forte et la sensation la plus faible. C’est toujours la méthode des plus petites différences perceptibles qu’on emploie. On exerce successivement sur un même doigt une pression de 100 grammes, puis une de 1.000 grammes, et enfin on cherche une pression qui paraisse être intermédiaire aux deux premières ; on la trouve égale à 430 grammes.

On a fait quelques réserves sur les deux dernières questions que nous venons d’indiquer ; elles soulèvent beaucoup d’objections. On se demande s’il est juste de dire d’une sensation qu’elle est double d’une autre, ou qu’elle est un moyen terme entre deux autres sensations.

4o Siège de l’excitation[4]. Dans des expériences sur la sensibilité tactile, qui présente une surface si grande et si variée pour les explorations, on peut rechercher quelles sont les influences qui sont liées au siège de l’excitation. Nous supposons qu’on interroge la sensibilité tactile avec l’esthésiomètre de Weber, compas dans lequel une graduation indique l’écartement des deux pointes. On sait que, suivant cet écart, les deux pointes peuvent être senties simples ou doubles, que dans les régions les plus fines, comme les lèvres et la pulpe des doigts, l’écart minimum nécessaire pour la distinction des points est moins considérable que pour les régions obtuses du tronc. L’écart minimum pour la pulpe de l’index est de 2mm,2 ; pour la région dorsale du tronc, il est de 54 millimètres. On arrive à préciser cet écart en employant soit la méthode des plus petites différences perceptibles, soit la méthode des cas vrais et faux ; dans le premier cas, on applique les deux pointes rapprochées, puis on les écarte progressivement jusqu’à ce que la sensation double apparaisse puis on procède inversement, avec un très grand écart, qu’on diminue jusqu’à ce que la sensation double s’efface. Dans la méthode des cas vrais et faux, on expérimente avec un écart quelconque et on fait deviner au sujet si on appuie avec une pointe ou deux ; le rapport des réponses justes et des réponses fausses sert à indiquer si la perception est réelle.

Dans d’autres expériences, on demande au sujet d’indiquer exactement l’endroit où l’excitation tactile a lieu. Cette étude de localisation, que l’un de nous a faite récemment, peut être exécutée à l’aide de plusieurs méthodes : la méthode visuelle, qui consiste simplement à retrouver par la vue le point touché ; la méthode tactile, qui consiste à retrouver avec la main, en tâtonnant, et sans le secours des yeux, le point touché ; et enfin la méthode photographique, plus sûre que les deux autres, qui se fait en indiquant sur une photographie de la région le point touché.

On peut rattacher à l’étude du siège des sensations l’étude comparative de la sensibilité des différentes régions. Supposons qu’on veuille comparer la sensibilité à la pression pour la face dorsale de la main et pour les doigts. On exercera sur la main une pression de 2 grammes et puis sur l’index de l’autre main on exercera des pressions qu’on fera varier successivement jusqu’à ce que la pression sur l’index paraisse égale à la pression sur la main ; on trouve ainsi 5 grammes ; puis on recommence en laissant le poids de 5 grammes sur l’index et en faisant varier la pression sur la main.

Un autre cas où cette méthode pour le sens de la peau a été employée est relatif à l’étude de la perception de la distance entre deux points de la peau : on touche la face dorsale de la main avec deux pointes mousses, on touche avec deux autres pointes le bras et on fait varier successivement l’écart de ces deux pointes jusqu’à ce que leur distance paraisse égale à la première[5].

IV


Nous venons de décrire une série d’expériences dans lesquelles on recherche l’influence que la nature de l’excitation produit sur la sensation éprouvée.

Nous avons supposé le sujet recevant passivement la sensation, et occupant toute sa pensée à se rendre compte de ce qui se passe en lui. Cet état mental n’est pas habituel. D’ordinaire une impression consciente provoque une réaction de la part du sujet, réaction non seulement motrice, mais intellectuelle ; l’attention se fixe sur la sensation, le jugement intervient pour la classer ou définir ses caractères, et un état émotionnel accompagne l’ensemble.

Dans toute perception que l’on étudie d’après nature et sous la forme concrète, on retrouve ces divers éléments. Lorsqu’une personne, placée dans les conditions que nous avons décrites plus haut, doit localiser une sensation de contact, elle commence par faire un effort d’attention, que l’on voit se manifester dans les très légers mouvements qu’elle a une tendance à exécuter avec la main, et qu’elle arrête volontairement à mesure qu’ils s’ébauchent. L’opération même de la localisation est, comme nous l’avons dit, un acte de jugement qui comprend le souvenir d’un point de repère connu, l’évaluation de la distance du point touché avec ce point de repère, etc. Enfin, suivant que l’opération est faite ou non d’une manière satisfaisante, elle s’accompagne d’un état de satisfaction ou de malaise.

Il serait instructif de pouvoir étudier avec soin ces différentes opérations intellectuelles qui se produisent à la suite d’une impression des sens, et qui ont cette impression pour objet. Cette étude est bien différente, comme point de vue, de celle que nous avons décrite dans la IIe partie ; il ne s’agit plus ici de rechercher les relations de l’excitation antérieure avec la sensation, mais de connaître les états intellectuels qui sont provoqués par cette sensation et réagissent sur elle.

Nous pensons que ce genre de recherches, plus difficile, plus complexe que le précédent, devrait être largement exploité ; on y trouverait très probablement une méthode pour l’étude des fonctions mentales plus élevées que la sensation ; ces fonctions, telles que le jugement, l’imagination, le raisonnement, ne sont guère susceptibles d’expérimentation directe, quand on les prend sous la forme d’actes intellectuels portant sur des idées ; on ne peut, dans ce cas, ni les analyser facilement, ni les soumettre à une mesure même approximative ; au contraire, si ces mêmes actes se trouvent engagés dans des sensations, on peut arriver, dans des circonstances favorables, à modifier la sensation qui les provoque et par là même à agir sur eux.

Un premier exemple de cette méthode, le seul que nous citerons ici, se trouve dans l’étude expérimentale de l’attention. On a fait, dans l’ordre de la sensibilité tactile, des recherches très précises sur le processus de l’attention, et on a constaté que celle-ci passe par des phases successives de concentration et de relâchement, et présente, suivant l’expression consacrée, des oscillations. L’expérience est disposée de la manière suivante entre deux points rapprochés de la peau, on fait passer un courant d’induction très faible, si faible que le sujet ne peut le percevoir qu’à la condition de concentrer fortement son attention. On observe alors que le sujet ne peut pas maintenir son attention fixe pendant un long espace de temps ; l’attention oscille ; tantôt on perçoit le courant électrique ; tantôt on ne le perçoit pas, et tout se passe pour la conscience comme s’il était intermittent[6].

La durée des oscillations de l’attention est la suivante :

Pour les sensations auditives (tic-tac d’une montre) 
 4 sec., 2
Pour les sensations visuelles 
 3 sec., 2
Pour les sensations tactiles 
 2 sec., 5

  1. Arch. de Physiologie. Octobre 1893. Victor Henri. — Recherches sur la localisation des sensations tactiles
  2. Pour l’étude du seuil de la conscience relativement au sens de pression, voir Aubert et Kammler, Moleschott’s Untersuchungen zur natulehre des Menschen, V, 145.
  3. Relativement au sens de pression, cette question a été étudiée par J. Merkel, Abhängigkeit zwischen Reiz und Empfindung, Philos. Stud, V, p. 253-291.
  4. Travaux de Vierordt et de ses élèves, et ceux de Camerer. (Zeischr. fur Biologie, années 1870, 71, 72 ; 78, 79, 81, 83, etc.)
  5. Sur cette méthode, appelée la méthode des équivalents, voir Camerer, Zeitschr. für Biologie, 1887.
  6. Voir Lange, Études psychologiques (en russe), p. 178. Odessa, 1893. Sur le mécanisme des oscillations de l’attention, consulter Münsterberg (Beitrage f. exp. Psych., III) et E. Pace Phil. Stud.).