Istar

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Les Symboles, première sérieCharpentier (p. 96-106).


Istar


 
Istar, Dame du ciel qui juges les héros,
Reine au palais gardé par de divins taureaux,
Amour du Sennaar, gloire de la Chaldée,
Mon âme par la peur affreuse est obsédée
Lorsque je me souviens, déesse au noble corps,
Qu’un jour tu descendis dans la terre des morts.
Étoile de l’Euphrate, ô lumière de vie,
Grâce à toi l’air rayonne et le sol fructifie ;
Mais le monde visible est sorti du passé
Par un obscur effort qui n’a point commencé…
O Reine, il est le fruit d’une angoisse éternelle !
Et la Nuit, qui jadis enveloppait en elle
Le futur univers encor silencieux,
En voyant scintiller la parure des cieux,

N’a-t-elle pas le cœur gros de haine et d’envie ?
Ah ! puisse triompher splendidement la vie !
Plaise au Destin que par la force de l’amour
Le néant primitif soit vaincu sans retour
Et que, malgré l’enfer, jamais tu ne succombes,
Toi qui jaillis de l’œuf couvé par deux colombes !


I

Je dirai ta descente au ténébreux Aral
Où, longtemps, frissonna ton beau corps sidéral
Là, tes célestes jeux éteignirent leurs flammes ;
Tu connus le pays de l’exil ; et les âmes
Te frôlaient dans la nuit, lamentables troupeaux
Affamés de poussière, aveugles, sans repos…

Tammouz, l’adolescent aux boucles parfumées,
Berger du ciel, pasteur dos étoiles charmées,
Le doux fils et l’époux d’Istar, comme il entrait.
Dans l’ombre d’une froide et lugubre forêt,
S’est affaissé sur l’herbe avec, un faible râle
Et les eaux de la mort ont baigné son corps pâle.

Allat, en son palais d’où nul n’est revenu,
Contemple sans pitié l’enfant débile et nu.
Impuissante à l’amour, elle garde sa proie ;
Et, sûre qu’à présent Istar n’a plus de joie,
Elle savoure avec un sourire cruel
Les larmes de sa sœur lumineuse du ciel.

La voix du bien aimé, l’amère et tendre plainte
Vient d’arracher Istar de sa demeure sainte ;
Elle s’élance vers le palais souterrain.
Bientôt, heurtant la porte où des serpents d’airain
Se tordent furieux : « Je romprai tes murailles,
Sœur, si tu restes sourde au cri de mes entrailles !
Istar rit dans la guerre ; elle exalte les forts.
Ouvre ! ou j’affranchirai tout le peuple des morts. »

Une lugubre voix lui répond : « Ma maîtresse,
O royale Istar, prend pitié de ta détresse
Et veut, pour Ta Grandeur, faire fléchir nos lois.
Viens ; les sept portes vont s’ouvrir. Mais, chaque fois
Que mes puissantes clefs crieront dans leurs serrures,
Il faudra dépouiller une de tes parures. »

Istar franchit le seuil funèbre et ne dit rien.
Elle sent ruisseler ses larmes… Le gardien

Prend la tiare d’or de sa tête immortelle ;
Et l’Aral vaste et nu s’étale devant elle.
Elle marche, les yeux aveuglés par les pleurs.
A la deuxième entrée, ô déesse des fleurs,
Tu dois abandonner tes clairs pendants d’oreilles.
Plus loin c’est ton collier d’escarboucles pareilles
A des lacs merveilleux qu’empourpre le matin.
Bientôt tu seras nue en face du Destin,
Luttant pour ton désir, ta passion, ta vie.
Ta robe éblouissante, Ô Reine, t’est ravie.
Tu livres en silence au gardien du calais
L’armille de ta jambe et tes lourds bracelets ;
Et tu défais avec ta ceinture d’étoiles
La tunique de lin, le dernier de tes voiles…
Allat, dont le visage amer s’est contracté,
Voit surgir dans sa noble et sainte nudité
Celle qui réjouit les hommes et les bêtes
Et dont le fier sourire apaise les tempêtes.
Mais, éperdue, Istar cherche son divin fils,
L’époux qu’aime son âme : et, pâle comme un lis,
Le voilà qui sommeille, oublieux de la terre,
Ne se souvenant plus de l’azur solitaire
Et des blanches brebis qu’il paissait loin du jour…
Les deux royales sœurs parlèrent tour à tour.




ISTAR


Sans violence, Allat, j’ai franchi les sept portes.
Je viens me lamenter parmi les vierges mortes,
Gémir avec l’épouse arrachée à l’époux,
Pleurer sur les vaillants qu’ont déchirés les loups.
J’emplirai de sanglots les ténèbres du gouffre…
Je voudrais me manger moi-même, tant je souffre :
Oui, mordre dans ma chair et boire de mon sang !
Allat, me rendras-tu ce tendre adolescent ?



ALLAT


Istar, je ris de toi ! Cherche ailleurs un vrai mâle.
Après vos longues nuits Tammouz restait tout pâle.
O ma sœur, il te faut de plus rudes amants.
N’as-tu pas étouffé dans tes embrassements
Un étalon lascif, mais trop débile encore,
Qui hennissait vers toi du couchant à l’aurore ?
N’as-tu pas fait mourir à force de baisers
L’aigle qui palpitait sur tes flancs embrasés,
Qui becquetait ta chair dans vos âpres démences
Et qui t’enveloppait de ses ailes immenses ?



ISTAR


Laisse-moi réchauffer les lèvres de mon fils !…



ALLAT


Écoute : je te hais. Souviens-toi que jadis
Flottait, seule, une morne et brumeuse étendue :
Le chaos de la mer. Quelle plainte éperdue
Un jour fit tressaillir le silence éternel !
Tout l’océan geignait pour enfanter le ciel.
La terre aussi parut. Nulle fleur n’était née ;
Pas un roseau. Le monde, encor sans destinée,
Attendait que les dieux sortissent de la mer.
Anou qui le premier foula le sol amer
Dans sa vaste pensée absorba l’existence ;
L’univers fut en lui ; tout devint sa substance.
Eà surgit ensuite, et, porté sur les flots,
D’un souffle intelligent pénétra le chaos.
Longtemps Bel fut songeur ; il fit des lois sévères
Et dans le stable azur régla l’ordre des sphères.
C’est alors que nos yeux s’ouvrirent au grand jour.
Tu montas vers le ciel, toi, faite pour l’amour ;
Et moi j’eus en partage, avec l’horreur de vivre,
Une terne couronne et mon sceptre de cuivre.



ISTAR


Oh ! que je baise enfin les yeux du bien aimé !…



ALLAT


Je déteste le jour où le ciel fut nommé.

J’en veux au vaste monde, à ces légions d’êtres
Qui rampent sur le sol en bénissant leurs maîtres.
Les dieux triomphent ? soit ! je cracherai sur eux.
Je te hais pour ta grâce et tes rires heureux.
Et je maudis encor la terre de Chaldée,
Joyeuse, ivre d’amour, de soleil inondée,
Où retentit sans on la louange d’Istar…
Mais je n’entendrai plus jamais rouler ton char,
Parmi la foule, au son des cymbales froissées.
Meure la vie avec nos stériles pensées !
Puisse-t-il revenir, le temps mystérieux
Où la mer n’avait pas encor vomi les cieux :
Où la force divine, éparse dans les choses,
N’avait point accompli tant de métamorphoses ;
Où l’immense matière attendait que l’Esprit
Soufflât sur son visage obscur et la pétrît ;
Où le limon, privé de fécondes caresses,
N’était pas devenu notre chair de déesses…
Ah ! c’était le repos bienheureux dans la nuit,
Les êtres confondus, ni lumière ni bruit,
Lorsque rien ne troublait l’abîme aux vagues lentes,
Avant même, ô ma sœur, que les premières plantes,
Les joncs, les tamaris, les forêts de roseaux,
Les vastes nénuphars eussent fleuri les eaux !



ISTAR


Pitié, ma sœur Allat !



ALLAT


Vainement lu mendies.
Tombent sur tes beaux jeux soixante maladies !
Tu ne toucheras pas au corps de ton amant ;
Et par des liens durs comme le diamant
Je meurtrirai ta chair dont le monde s’enivre.
Les bêtes maintenant refuseront de vivre ;
L’homme ne priera plus. Etouffant leurs sanglots,
Les dieux, pour dérober leur honte sous les flots,
S’enfuiront tour à tour de la région bleue
Comme de maigres chiens qui vont serrant la queue.
Ainsi sera vaincu l’universel effort ;
Et je triompherai, moi seule, dans la mort.


II

Les fleura avaient perdu leur suave jeunesse.
Les bêtes languissaient : l’âne fuyait l’ânesse,
Le taureau n’aimait plus la vache. Le guerrier
Pleurait d’ennui ; le prêtre était las de prier ;

L’époux se dérobait aux baisers de l’épouse.
Car, vivant dans le deuil près de sa sœur jalouse,
Istar ne faisait plus jaillir à flots divins
La vie et le bonheur qui gonflent ses beaux seins.

Sin, roi des claires nuits, gardait un froid silence.
Samas pleurait, Samas le terrible, qui lance
Contre ses ennemis l’âpre disque de feu.
Maroudouk oubliait ses dogues ; et le dieu
Qui piétine sans fin dans les rudes mêlées,
Nergal, interrogeait leurs faces désolées.

D’où viendra le salut ? Bel, chef de l’univers,
Dont les yeux vigilants sont largement ouverts,
S’est interrompu, las de son œuvre sacrée.
Le sublime Poisson de la mer Erythrée,
Eà, dont la parole enseignait autrefois
L’origine du monde et le secret des lois
Aux hommes rassemblés par foules innombrables,
Songe avec amertume, échoué dans les sables.
Même l’ancien des dieux, Anou, le premier-né,
Après avoir, durant les siècles, ruminé
Comme un buffle puissant qu’endort la solitude,
Tressaille dans son rêve avec inquiétude.

Soudain l’on vit frémir l’impénétrable Eà.
Lui, l’antique seigneur de l’abîme, il créa,
Pour délivrer Istar des puissances haineuses,
Un messager de gloire aux formes lumineuses
Qui, robuste, et dans l’or des étoiles trempé,
Brandissait avec force une claire harpe.
« Va, dit-il, c’est le cœur des peuples qui t’envoie !
Mène Istar vers les dieux ; rends au monde la joie.
Frappe le sombre mur de ta harpe de fer :
Devant toi s’ouvriront les portes de l’enfer. »

Et le svelte Génie aux limpides prunelles
Etendit sur le vent du soir ses larges ailes.
Dès qu’il eut respiré l’air froid du triste lieu :
« Mon nom est le salut, dit-il ; je suis un dieu,
Et le roi de la mer défend qu’on me repousse. »

Allat grinça des dents et se mordit le pouce.

« Ah ! puisses-tu mourir cent fois ! Que le ciment
Des murailles te serve à jamais d’aliment !
Que ta boisson soit l’eau du cloaque des villes !
Que la corruption mange tes yeux serviles ! »


Alors il répondit, l’Envoyé radieux :
« O sombre femme, entends la sagesse des dieux.
Istar retournera vers la montagne claire
Où ses taureaux ailés mugissent de colère.
Un char l’emportera dans l’espace vermeil.
Et bientôt, s’éveillant du ténébreux sommeil,
Tammouz, loin de ce lieu d’horreur et d’épouvante,
Sera baigné par elle à la source vivante
Qui murmure sans fin dans les bosquets du ciel.
Sache que leur amour sera perpétuel.
Le monde bénira cette union sereine ;
Et tous deux régneront, affranchis de ta haine,
Ignorant la douleur, l’ennui, l’âge outrageant,
Dans une région pure comme l’argent. »

De ses deux mains Allat couvrit sa face amère.
Mais Tammouz reposait sur le cœur de sa mère ;
Avec des pleurs d’amour et de joyeux sanglots
Elle prit dans ses bras le jeune homme aux yeux clos,
Et vite l’emporta vers leur céleste couche,
Lui baisant tour à tour les cheveux et la bouche.