Le Sacrifice (Bouchor)

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Les Symboles, première sérieCharpentier (p. 107-112).


Le Sacrifice


 
Splendeur du sacrifice, Agni, feu pur et clair,
Puissant maître par qui la race humaine est grande,
Revêts ta forme auguste et brille comme hier ;
Puis vers les régions lumineuses de l’air,
Ami du monde, Agni, porte aux dieux cette offrande.

Viens : le pâle horizon commence à rougeoyer.
L’Aube et la Nuit, foulant cette fraîche pelouse,
Veulent voir ta bannière ardente flamboyer.
Viens, destructeur du mal, ô gardien du foyer
Qui charmes la maison comme une chaste épouse.


Voici l’orge où reluit le beurre consacré,
Et pour toi l’on prépare un limpide breuvage…
Mais tu jaillis : j’ai vu ton visage pourpré.
Oh ! grandis sous mon souffle, et je t’exalterai !
Bondis, les crins au vent, comme un cheval sauvage.

Toi, la vie, accomplis cette œuvre du matin ;
Crépite allègrement dans la sèche ramée.
O secourable Agni, par qui l’azur lointain
Chaque soir resplendit d’étoiles, ce festin
Montera vers les dieux dans ta blanche fumée…

Mais l’Aurore, fouettant ses vaches au poil roux,
Les a tous éveillés dans sa céleste ronde.
La famille divine est en face de nous ;
Et l’Arya pieux vous salue à genoux,
O Terre et Ciel, parents vénérables du monde.

Faites, ô dieux amis, dieux bons et familiers,
Croître nos fils ainsi que de sveltes arbustes ;
Accordez la victoire à nos fiers cavaliers ;
Dieux qu’enivre Soma, donnez-nous par milliers
Des boucs et des taureaux et des ânes robustes.


Soma brûle nos cœurs ; c’est un dieu que Soma.
Il répandra la joie en nos âmes guerrières
Jusqu’au jour où nos pieds, que sa force anima,
Fouleront tristement le chemin d’Yama…
Oh ! longtemps puisse-t-il écouter nos prières !

A notre seul bonheur Indra fut destiné,
Lui qui se mêle à tout et remplit l’étendue.
O roi, viens saluer Agni, le nouveau-né !
Montre-nous au réveil, dieu juste et fortuné,
L’amour qu’a le pasteur pour sa brebis perdue.

Ta le sais, la prière attelle tes coursiers ;
Par nos libations ta voix devient tonnante ;
Nous te présentons l’orge et le lait nourriciers ;
Nos chants parent ton corps de vêtements princiers
Et placent dans ta main la foudre rayonnante.

Quand la force divine, ô maître, éclate en toi,
Nous te suivons des yeux dans tes sombres voyages.
Nous prions pour ta vie en pâlissant d’effroi ;
Mais tu frappes les tours et les palais, ô roi,
Ta brises par ton choc les villes des nuages.


 En vain de noirs serpents t’enveloppent : sur eux
Tu fais passer ton char terrible qui les broie ;
Et, tandis qu’emportés dans un vol bienheureux
Hennissent tes chevaux de guerre aventureux,
On entend retentir tes mâles cris de joie…

La pluie a ruisselé comme un torrent de miel.
Alors tout se fait calme : et tes mains vénérées
Elèvent lentement le soleil dans le ciel.
Gloire à toi dont le trait bienfaisant et cruel
Aiguillonne le pis des vaches éthérées !

Le rude sol fleurit aux caresses des Eaux ;
La santé, la richesse et la paix sont en elles.
Mères dont la bonté rend l’essor aux oiseaux,
Vous emportez au loin, dans vos larges ruisseaux,
Le péché qui souillait nos âmes criminelles.

Venez, maîtres, venez ! Des sorciers odieux
Ne vous raviront pas cet ample sacrifice.
J’appelle ici le peuple innombrable des dieux.
Soufflez, ô vents du ciel, vents purs, vents radieux,
Pour que le jeune Agni s’élève et resplendisse.


Par vous le clair soleil s’éclipse ou reparaît.
Dans la nuit on entend votre foule qui beugle,
Comme si la grandeur du ciel vous enivrait :
Et vous déracinez les rois de la forêt,
Comme fait l’éléphant quand la fureur l’aveugle.

O vous tous, le mortier sonne comme un tambour :
Les fruits sont écrasés, le soma se colore.
Aidez-nous ; soyez pleins d’un indulgent amour ;
Et cet acte pieux dévoilera le jour.
Qui, pareil au lotus pudique, veut éclore.

Quels charmes ténébreux peuvent te retenir,
Soleil sans qui la terre est comme inanimée ?
Viens contempler le monde, et laisse-toi bénir.
Tout est prêt ; et Soma frémissant va s’unir
À la flamme d’Agni, sa pure bien aimée.

Le sacrifice, ô roi, t’ouvre l’espace bleu ;
Viens, franchis d’un seul bond des montagnes de brume…
Le voici, le voici, l’invulnérable dieu,
Pressant de l’aiguillon sept cavales de feu
Qui blanchissent leur mors d’une éclatante écume !


Prince aux calmes yeux d’or, monte, et deviens Vishnou ;
Suis avec majesté ta route coutumière.
Un collier de rubis étincelle à ton cou.
O jeune Sûrya, paré comme un Indou,.
Viens repaître nos yeux affamés de lumière.

Le feu pâlit ; bientôt sa langue noircira.
Viens, il est temps de boire, Ô buveur redoutable !
Gravis le beau chemin que t’a frayé Mitra.
Vers toi, toute la nuit, mon âme soupira,
Comme le bœuf lassé soupire après l’étable.

O merveilleux ami, tu délivres enfin
La Terre au vaste corps de ses lugubres voiles ;
Tu rends à notre amour son visage divin ;
Et devant toi, soleil que nul n’implore en vain,
Telles que des voleurs, se sauvent les étoiles !