Ivanhoé (Scott - Dumas)/V

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 62-73).

V


Oswald, en rentrant, dit à l’oreille de son maître :

— C’est un juif qui se nomme Isaac d’York ; est-il convenable que je le conduise dans cette salle ?

— Que Gurth fasse son office, Oswald, dit Wamba avec son effronterie habituelle ; le porcher sera un huissier tout trouvé pour le juif.

— Sainte Vierge ! dit le prieur en se signant, un juif incrédule ! un juif admis en notre présence !

— Un chien de juif ! répéta le templier, un chien de juif s’approcher d’un défenseur du saint sépulcre !

— Par ma foi ! dit Wamba, il me paraît que MM. les templiers aiment l’héritage des juifs bien mieux que leur société.

— Doucement, mes dignes hôtes ! dit Cédric, il ne faut pas que mon hospitalité soit bornée par vos préventions. Si le Ciel a enduré toute la nation de ces mécréants au cou serré pendant plus d’années que n’en saurait compter un laïque, nous pouvons bien, pendant quelques heures, endurer la présence d’un seul ; mais je n’oblige personne à converser ou à manger avec lui. Qu’on lui donne une table et une portion à part ; à moins, ajouta-t-il en souriant, que ces étrangers au turban ne veuillent l’admettre dans leur société.

— Messire franklin, répondit le templier, mes esclaves sarrasins sont de vrais musulmans, et il leur répugne autant qu’à tout chrétien d’avoir aucune communication avec un juif.

— Par ma foi ! dit Wamba, je ne saurais comprendre que les sectateurs de Mahomet et de Termagant aient un si grand avantage sur un peuple jadis élu de Dieu.

— Il prendra place auprès de toi, Wamba, dit Cédric ; le fou et le fripon seront admirablement ensemble.

— Le fou, répondit Wamba en montrant le reste d’un quartier de lard, saura bien dresser un rempart contre le fripon.

— Chut ! dit Cédric, car le voici.

Présenté avec peu de cérémonie et s’avançant avec crainte et hésitation, en multipliant des saluts d’une profonde humilité, un grand et mince vieillard, qui cependant avait perdu une grande partie de sa taille naturelle par l’habitude de se baisser, s’avança vers le bas bout de la table. Ses traits fins et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et pénétrants, son front haut et ridé, sa longue chevelure, sa longue barbe grise, auraient pu passer pour beaux s’ils n’eussent été les indices d’une physionomie particulière à une race qui, pendant ces siècles barbares, était également détestée par la plèbe crédule et superstitieuse et persécutée par la noblesse rapace, et qui, en conséquence peut-être de cette haine et de cette persécution, avait adopté un caractère national à la fois vil et repoussant.


Le costume du juif, costume qui paraissait avoir beaucoup souffert de l’orage, était un manteau à plusieurs plis, fait de drap grossier et sous lequel on pouvait distinguer une tunique couleur pourpre foncé. Il portait de larges bottes garnies de fourrures et une ceinture autour de la taille. Cette ceinture soutenait un petit couteau et un étui contenant tout ce qu’il fallait pour écrire ; mais il n’avait aucune espèce d’arme. Il était coiffé d’un bonnet jaune, long et carré, d’une mode singulière et assignée à sa nation pour distinguer les israélites des chrétiens, et qu’il ôta avec beaucoup d’humilité à la porte de la salle.

L’accueil fait au nouvel arrivant dans la salle de Cédric le Saxon aurait pu satisfaire le plus sanglant ennemi des tribus d’Israël. Cédric lui-même ne secoua que froidement la tête en réponse aux salutations réitérées du juif, et lui fit signe de se placer au bas bout de la table, où toutefois personne ne se dérangea pour lui faire place. Au contraire, au fur et à mesure qu’il passait derrière les convives en jetant un regard timide et suppliant, se tournant vers chacun de ceux qui occupaient l’extrémité de la table, les domestiques saxons carraient leurs épaules et continuaient à dévorer leur souper avec acharnement et sans faire la moindre attention aux besoins de leur nouvel hôte ; les serviteurs de l’abbé se signèrent en prenant des airs de pieuse horreur ; et les paysans sarrasins eux-mêmes, à l’approche d’Isaac, tirèrent leur poignard, comme s’ils étaient résolus à se garantir par les moyens les plus désespérés de la pollution dont les menaçait son contact.

Il est probable que les mêmes motifs qui engageaient Cédric à ouvrir les portes de sa maison à ce fils d’un peuple répudié l’eussent aussi engagé à exiger de ses chiens qu’ils reçussent Isaac avec plus de courtoisie ; mais en ce moment, l’abbé l’avait attiré dans une discussion très intéressante sur l’éducation et le caractère de ses serviteurs saxons, discussion qu’il n’eût point voulu interrompre pour des choses bien autrement importantes que le souper d’un juif.

Pendant qu’Isaac se tenait ainsi banni de la société présente comme son peuple l’est des nations, cherchant en vain un regard bienveillant ou un siège pour s’asseoir, le pèlerin qui était près de la cheminée en eut compassion et lui céda sa place en disant :

— Vieillard, mes vêtements sont secs, ma faim est apaisée ; mais, toi, tu es mouillé et tu as faim.

— Et, en même temps, il rassemblait les tisons et ravivait le feu, qui était épars sur l’âtre ; puis il prit sur la grande table une portion de soupe et de chevreau bouilli, la plaça sur la petite table où il avait soupé lui-même, et, sans attendre les remerciements du juif, il alla à l’autre bout de la salle, soit qu’il ne voulût pas communiquer davantage avec l’objet de sa bienveillance, soit qu’il voulût se rapprocher de la partie supérieure de la table.

S’il y eût eu, dans ces jours-là, des peintres capables d’exécuter un pareil tableau, le juif courbant son corps amaigri et étendant vers le feu ses mains glacées et tremblantes aurait pu passer pour l’emblème qui personnifie l’hiver. Enfin, le froid étant vaincu, il se retourna avidement vers la portion fumante qui était placée devant lui, et se mit à manger avec une précipitation et un plaisir manifestes, qui semblaient annoncer une longue abstinence de toute nourriture.

Pendant ce temps-là, le prieur et Cédric continuaient à discourir sur la chasse ; lady Rowena semblait se livrer à la conversation avec une de ses suivantes, et le fier templier, dont l’œil errait du juif à la belle Saxonne, roulait dans son esprit des pensées qui paraissaient l’intéresser vivement.

— Je suis étonné, digne Cédric, dit le prieur continuant la conversation, que, en dépit de vos grandes préférences pour votre langue virile, vous n’adoptiez pas la langue franco-normande pour ce qui concerne au moins les termes relatifs à la chasse et aux forêts. Certainement il n’y a pas de langue aussi riche dans la phraséologie variée que les exercices champêtres exigent, ou qui fournisse autant de moyens au forestier expérimenté pour exprimer son art joyeux.

— Bon prieur Aymer, dit le Saxon, sachez que je ne me soucie pas des raffinements d’outre-mer, sans le secours desquels je puis très bien me récréer dans les bois. Je puis sonner du cor sans appeler mon coup de langue soit une réveillée, soit une mort ; je puis encourager mes chiens à la poursuite de la bête, je puis écorcher la bête et la mettre en quatre, lorsqu’elle est abattue, sans employer le nouveau jargon de curée, d’arbor, de nombles, non plus que tout le caquet du fabuleux sir Tristrem[1].

— Le français, dit le templier élevant la voix avec ce ton présomptueux et dominateur qu’il employait en toute occasion, est non seulement la langue naturelle de la chasse, mais celle de l’amour et de la guerre, la langue avec laquelle on séduit les femmes et l’on défie ses ennemis.

— Faites-moi raison d’une coupe de vin, chevalier Bois-Guilbert, dit Cédric, et versez-en une autre au prieur, tandis que je passe en revue les trente dernières années de ma vie pour vous conter une histoire. Tel que Cédric le Saxon était à trente ans, il n’avait pas besoin de tout ce clinquant du troubadour français pour se recommander aux oreilles de la beauté, et le champ de bataille de Northallerton, au jour où le saint étendard fut déployé, pourrait dire si le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi avant dans les rangs de l’armée écossaise que celui du plus hardi baron normand. À la mémoire des braves qui y combattirent ! Faites-moi raison, mes hôtes !

Il but à larges coups, et continua avec une chaleur croissante :

— Oui, c’était là un jour de boucliers brisés, lorsque cent bannières se courbèrent sur les têtes des braves, que le sang coula comme de l’eau et que la mort fut préférée à la fuite. Un barde saxon l’eût appelé le festin des épées, le rassemblement des aigles autour de leur proie, le retentissement des masses d’armes sur les cuirasses, le heurtement de la bataille, plus joyeux que les hourras d’une noce ; mais nos bardes ne sont plus, dit-il ; nos faits d’armes sont engloutis dans ceux d’une autre race ; notre langue, notre nom même sont près de disparaître, et personne n’en porte le deuil qu’un vieillard solitaire ! Échanson, remplis les verres. À ceux qui sont forts dans les armes, messieurs les chevaliers, quelles que soient leur race et leur langue ! À ceux qui se comportent le mieux dans la Palestine parmi les champions de la croix !

— Il ne sied pas à celui qui porte cet emblème de répondre, dit Bois-Guilbert. Cependant à qui, si ce n’est aux champions jurés du saint sépulcre, peut-on assigner la palme parmi les chevaliers de la croix ?

— Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur ; j’ai un frère dans leur ordre.

— Je ne déprécie pas leur renommée, dit le templier ; néanmoins…

— Il me semble, ami Cédric, dit Wamba interrompant le moine-soldat, que, si Richard Cœur-de-Lion avait eu assez de sagesse pour prendre l’avis d’un fou, il aurait pu rester chez lui avec ses joyeux Anglais, en laissant la délivrance de Jérusalem à ces chevaliers, qui y étaient le plus intéressés.

— N’y avait-il donc, dans l’armée anglaise, dit lady Rowena, personne dont le nom soit digne d’être cité près de ceux des chevaliers du Temple et de Saint-Jean ?…

— Pardonnez-moi, madame, répliqua Bois-Guilbert ; le monarque anglais avait, en effet, conduit en Palestine une troupe de vaillants guerriers qui ne le cédaient qu’à ceux dont les poitrines ont constamment servi de rempart à cette terre fortunée.

— Qui ne le cédaient à personne ! s’écria le pèlerin, qui s’était tenu assez près d’eux pour les entendre, et qui avait écouté cette conversation avec une impatience visible.

Tous les yeux se dirigèrent vers l’endroit d’où partait cette affirmation inattendue.

— J’atteste, répéta le pèlerin d’une voix ferme et haute, que les chevaliers anglais ne le cédaient à aucun de ceux qui tirèrent l’épée pour la défense de la Terre sainte. Je maintiens en outre, car je l’ai vu, que le roi Richard lui-même et cinq de ses chevaliers tinrent un tournoi après la prise de Saint-Jean d’Acre, portant défi à tout venant. Je maintiens que, ce jour-là, chaque tenant fit trois courses et renversa trois adversaires. J’ajoute que sept d’entre les assaillants étaient des chevaliers du Temple, et que messire Brian de Bois-Guilbert sait bien la vérité de ce que je vous dis.

Il est impossible à la langue humaine de décrire l’expression amère de rage qui rendit plus sombre encore le sombre visage du templier ; dans l’excès de son ressentiment et de sa confusion, ses doigts fiévreux saisirent instinctivement la garde de son épée, et peut-être ne l’eussent-ils point lâchée sans la conscience qu’une action violente ne pouvait s’accomplir impunément en la présence et dans la maison de Cédric. Celui-ci, dont les sentiments toujours droits et loyaux étaient rarement occupés de plus d’un objet à la fois, oubliait, dans la joie qu’il éprouvait d’entendre exalter la gloire de ses compatriotes, de remarquer la rageuse confusion de son hôte.

— Je te donnerai ce bracelet, pèlerin, dit-il, si tu peux me citer les noms de ces chevaliers qui maintinrent si galamment la renommée de notre joyeuse Angleterre.

— Je le ferai avec plaisir, répondit le pèlerin, et sans récompense ; car un serment me défend, avant quelque temps d’ici, de toucher de l’or.

— Eh bien ! je porterai le bracelet pour vous, si vous le voulez, ami pèlerin, dit Wamba.

— Le premier de tous, en renommée comme en dignité, dit le pèlerin, était le brave Richard, roi d’Angleterre.

— Je lui pardonne, dit Cédric, je lui pardonne de descendre du tyran le duc Guillaume.

— Le second, continua le pèlerin, c’était le comte de Leicester. Sir Thomas Multon de Gilsland était le troisième.

— Celui-là, du moins, dit Cédric avec exaltation, est un vrai Saxon.

— Sir Foulk d’Oilly était le quatrième, ajouta le pèlerin.

— Saxon encore, du moins du côté de sa mère, s’écria Cédric, qui écoutait avec la plus vive attention et qui oubliait, du moins en partie, sa haine contre les Normands, dans le triomphe commun du roi Richard et de ses insulaires.

— Le cinquième était sir Edwin Turneham.

— Un vrai Saxon, par l’âme d’Hengist ! s’écria Cédric. Et le sixième, continua-t-il avec vivacité, comment nommez-vous le sixième ?

— Le sixième, dit le pèlerin avec hésitation et paraissant se recueillir, était un jeune chevalier dont la renommée était moindre et le sang inférieur, admis dans cette honorable compagnie pour faire le sixième plutôt que pour aider à l’entreprise ; j’ai oublié son nom.

— Messire pèlerin, dit dédaigneusement Brian de Bois-Guilbert, cet oubli affecté, après vous être souvenu de tant de choses, arrive trop tard pour vous être utile. Je veux moi-même citer le nom du chevalier devant la lance duquel, et par la faute de mon cheval, j’ai été désarçonné. C’était le chevalier Ivanhoé, et, parmi les six, il n’y en avait pas un qui, pour son âge, eût plus de renommée guerrière. Cependant, je veux dire et affirmer ceci, que, s’il était en Angleterre et qu’il osât renouveler dans le prochain tournoi son défi de Saint-Jean-d’Acre, moi, monté et armé comme je le suis maintenant, je lui donnerais tous les avantages des armes, et j’attendrais le résultat.

— Votre cartel recevrait une prompte réponse, dit le pèlerin, si votre antagoniste était là ; mais, la chose étant comme elle est, ne troublez pas la paix de cette salle avec des bravades sur l’issue d’un combat qui, vous le savez bien, ne peut avoir lieu. Si jamais Ivanhoé revient de Palestine, je me porte caution qu’il se mesurera avec vous.

— Bonne caution ! répondit le chevalier du Temple. Et que proposez-vous pour gage ?

— Ce reliquaire, qui contient un fragment de la vraie croix, rapporté du monastère du mont Carmel, dit le pèlerin en tirant de sa poitrine une petite boîte d’ivoire et en se signant.

Le prieur de Jorvaulx se signa aussi, et dit un Pater Noster auquel tous les assistants se joignirent avec dévotion, à l’exception du juif, des Sarrasins et du templier.

Ce dernier, sans lever son bonnet et sans témoigner aucun respect pour la sainteté du reliquaire, tira de son cou une chaîne d’or qu’il jeta sur la table en disant :

— Que le prieur Aymer garde mon gage et celui d’un vagabond inconnu, en assurance que, si le chevalier Ivanhoé revient sur le sol qu’enferment les quatre mers de la Bretagne, il ait à relever le défi de Brian de Bois-Guilbert, et que, s’il n’y répond pas, je le proclamerai lâche sur les murailles de toutes les commanderies des templiers de l’Europe.

— Il n’en sera pas besoin, dit lady Rowena, rompant le silence qu’elle avait gardé jusque-là ; et, si nul autre dans cette salle n’élève la voix pour soutenir Ivanhoé absent, la mienne sera entendue. J’affirme qu’il ira bravement à la rencontre de tout défi honorable. Si ma faible caution pouvait ajouter quelque sécurité au gage inestimable de ce pieux pèlerin, je risquerais nom et renommée sur cette certitude qu’Ivanhoé offrira la rencontre qu’il désire à ce fier chevalier.

Une foule de sentiments opposés paraissaient s’être emparés de Cédric et lui imposer le silence. L’orgueil satisfait, le ressentiment, l’embarras, se succédèrent tour à tour sur son front large et passionné, pareils à l’ombre de nuages qui passent sur un champ de blé, tandis que ses serviteurs, sur lesquels le nom du sixième chevalier semblait produire un effet presque magique, se tenaient suspendus aux regards de leur maître.

Mais, lorsque lady Rowena eut parlé, le son de sa voix arracha Cédric au silence.

— Madame, dit-il, ce langage n’est pas convenable. Si un autre gage était nécessaire, moi-même, offensé et justement offensé comme je le suis, j’engagerais mon honneur pour celui d’Ivanhoé ; mais l’enjeu du combat est complet, même selon les modes étrangères de la chevalerie normande. N’en est-il pas ainsi, prieur Aymer ?

— Oui, répliqua le prieur, et je déposerai en sûreté, dans le trésor de notre couvent, cette précieuse relique et cette riche chaîne jusqu’à la décision de ce cartel de guerre.

Ayant ainsi parlé, il se signa à plusieurs reprises, et, après maintes génuflexions et prières murmurées, il délivra le reliquaire au frère Ambroise, c’est-à-dire au moine qui l’accompagnait, tandis que lui-même ramassait, avec moins de cérémonie, mais peut-être avec une satisfaction intérieure tout aussi grande, la chaîne d’or, et la serrait dans une petite poche doublée en cuir parfumé qui s’ouvrait sous son bras.

— Et maintenant, messire Cédric, dit-il, que les vêpres me tintent dans les oreilles, grâce à la force de votre bon vin, souffrez que nous portions un dernier toste au bonheur de lady Rowena, et permettez-nous ensuite de nous retirer dans nos appartements.

— Par la croix de Bronholme ! reprit le Saxon, vous ne faites pas grand honneur à votre renommée, mon révérend prieur. La renommée vous proclame un moine jovial, qui a l’habitude d’entendre sonner matines avant de quitter son verre, et, tout vieux que je suis, je craignais d’avoir à rougir en vous rencontrant ; mais, par ma foi ! de mon temps, un garçon saxon de douze ans n’eût pas si tôt abandonné son gobelet.

Cependant le prieur avait ses raisons pour persévérer dans le système de tempérance qu’il avait adopté. Non seulement il était un conciliateur par sa profession, mais encore dans la pratique, il haïssait toutes les disputes et tous les différends.

Cela ne provenait pas absolument de son amour pour son prochain ou de sa prévoyance pour sa sûreté personnelle, mais d’une fusion de ces deux sentiments ; en cette occasion, il éprouvait une crainte instinctive, inspirée par la connaissance qu’il avait du caractère impétueux du Saxon, et il prévit le danger que l’esprit insouciant et présomptueux, dont son compagnon le templier avait ce soir-là fourni tant de preuves, ne produisît quelque éclat malencontreux.

Il insinua donc doucement que les habitants de toute autre contrée étaient incapables de tenir tête, dans la lutte de verres, avec les hardis Saxons aux fortes têtes. Il fit une légère allusion à la sainteté de son caractère, et finit en renouvelant sa proposition de se retirer.

On servit, par conséquent, le vin de l’adieu, et les convives, après avoir fait une profonde révérence à leur hôte et à lady Rowena, se levèrent et se mêlèrent les uns aux autres, tandis que les chefs de la famille se retiraient avec leurs serviteurs par les différentes portes.

— Chien de mécréant ! dit le templier au juif Isaac au moment où il passait près de lui dans la foule, est-ce que par hasard tu te rendrais au tournoi ?

— J’ai cette intention, répondit Isaac avec le plus humble salut, si la chose est agréable à votre pieuse valeur.

— Oui, dit le chevalier, pour ronger les entrailles de nos nobles par l’usure, et pour tromper nos femmes et nos enfants avec des joyaux et des babioles ; je jurerais qu’il y a bon nombre de sequins dans ce sac.

— Pas un sequin, pas un penny d’argent, pas un sou ; puisse le Dieu d’Abraham me secourir ! dit le juif se tordant les mains. Je n’y vais que pour réclamer le secours de certains frères de ma tribu pour m’aider à payer l’amende que l’échiquier des juifs m’a imposée[2]. Père Jacob, soutiens-moi ! je suis un malheureux homme ruiné ; la houppelande que je porte a été empruntée à Reuben, de Tadcaster.

Le templier sourit sous cape à cette réplique.

— Sois maudit, menteur au cœur faux ! dit-il.

Et, continuant son chemin comme s’il eût dédaigné d’en dire davantage, il marmotta quelques mots avec ses esclaves sarrasins, dans une langue inconnue aux assistants.

Le pauvre israélite paraissait si troublé par l’apostrophe du moine guerrier, que le templier avait regagné l’autre extrémité de la salle avant qu’il osât relever sa tête humblement inclinée ; et, lorsque enfin il se hasarda de regarder, ce fut avec la stupeur d’un homme au pied duquel la foudre vient de tomber et qui entend encore le bruit terrible qui gronde à ses oreilles.

Le templier et le prieur furent conduits, presque immédiatement, à leur chambre à coucher par le majordome et l’échanson, chacun accompagné de deux porteurs de torche et de deux domestiques, munis de viandes et de vin, tandis que des domestiques d’une condition inférieure montraient à leur suite et au reste des hôtes leurs dortoirs respectifs.

  1. Il n’y avait point de langage que les Normands distinguassent plus formellement de la langue ordinaire que les termes de chasse ; les objets de leur poursuite, soit oiseaux, soit quadrupèdes, changeaient de nom tous les ans, et il y avait cent termes conventionnels que l’on pouvait ignorer sans être dépourvu pour cela des marques distinctives de l’aristocratie. Le lecteur peut consulter sur ce point le livre de madame Juliana Berner ; l’origine de cette science fut attribuée à sir Tristrem, fameux par ses aventures tragiques avec la belle Isault. Comme les Normands se réservaient strictement le plaisir de la chasse, les termes de ce jargon spécial étaient tous empruntés à la langue française.
  2. À cette époque, les juifs étaient soumis à un échiquier consacré spécialement à cet objet, et qui leur imposait les contributions les plus exorbitantes.