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Ivanhoé (Scott - Dumas)/XI

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 145-154).

XI


Les aventures nocturnes de Gurth n’étaient pas encore terminées. Il en fut bientôt convaincu lui-même lorsque après avoir dépassé deux ou trois maisons écartées, situées à l’extrémité du village d’Ashby, il se trouva dans un chemin obscur pratiqué entre deux talus élevés couverts de noisetiers et de houx, tandis que çà et là un petit chêne isolé étendait ses branches au-dessus du chemin. La ruelle était pleine d’ornières et défoncée par les voitures qui avaient récemment transporté au tournoi des objets de toute espèce. Elle était rendue plus sombre encore par les buissons qui interceptaient les rayons de la lune.

On entendait les rumeurs qui s’élevaient du village, occasionnées par le réveillon, entremêlées de rires bruyants, tantôt interrompus par des cris de femmes, et tantôt par les accords de la musique. Tous ces bruits, annonçant l’état de confusion où était la ville, encombrée de seigneurs, de militaires et de leurs suites dissolues, rendirent Gurth un peu inquiet.

« La juive avait raison ! se dit-il en lui-même. Par le Ciel et saint Dunstan ! je voudrais être en sûreté et au bout de mon voyage avec ce trésor. Il y a un si grand nombre, je ne dirai pas de voleurs errants, mais de chevaliers errants, d’écuyers errants, de moines errants, de ménestrels errants, de jongleurs errants et de bouffons errants, qu’un homme ayant dans sa poche un seul marc serait en danger, à plus forte raison un pauvre porcher avec un sac de sequins. Je voudrais être sorti de l’ombre de ces buissons d’enfer, afin que je puisse du moins voir les clercs de Saint-Nicolas avant qu’ils me sautent sur les épaules. »

Gurth, en conséquence, hâta le pas, afin de gagner la plaine ouverte à laquelle aboutissait le chemin ; mais il n’eut pas le bonheur d’accomplir son projet. Au moment où il gagnait l’autre extrémité du chemin, où le taillis était le plus épais, quatre hommes s’élancèrent sur lui, comme il l’avait appréhendé, deux de chaque côté de la route, et le saisirent si lestement, que la résistance eût été trop tardive, lors même qu’elle eût été praticable.

— Rendez votre dépôt, dit l’un d’entre eux ; nous sommes les libérateurs de la république qui délivre chacun de son fardeau.

— Vous ne me débarrasseriez pas si facilement du mien, murmura Gurth, dont la brusque franchise ne pouvait être domptée, même par la pression d’une violence immédiate, s’il était dans mon pouvoir de donner trois coups pour le défendre.

— Nous verrons cela tout à l’heure, dit le brigand.

Et, s’adressant à ses compagnons, il ajouta :

— Emmenez ce drôle ! il veut se faire casser la tête et se faire couper la bourse, et de cette manière ouvrir deux veines à la fois.

Sur cet ordre, on entraîna Gurth, et, ayant été poussé vivement sur le côté gauche de la route, il se trouva dans un taillis qui séparait cette route de la plaine. Il fut obligé de suivre ses rudes conducteurs au plus fourré de cette retraite, où ils s’arrêtèrent tout à coup dans une clairière irrégulière, en grande partie dépourvue d’arbres, et sur laquelle, par conséquent, les rayons de la lune tombaient sans obstacle. Ceux qui s’étaient emparés de lui furent rejoints là par deux autres personnages qui paraissaient appartenir à la bande. Ils portaient au côté des épées courtes et des gourdins à la main, et Gurth put alors observer que tous les six avaient des visières qui auraient trahi leur métier, quand même leurs premiers procédés lui eussent laissé quelques doutes.

— Combien as-tu d’argent, manant ? dit un des voleurs.

— Trente sequins qui m’appartiennent, répondit Gurth d’un air renfrogné.

— C’est un mensonge ! s’écrièrent les brigands. Un Saxon avec trente sequins qui revient à jeun du village ! C’est un mensonge incontestable, et qu’il ne peut racheter que par tout ce qu’il a sur lui.

— Je les ai entassés pour racheter ma liberté, s’écria Gurth.

— Tu es un âne, répliqua l’un des voleurs ; trois pots d’ale forte t’eussent rendu aussi libre que ton maître, et plus libre encore s’il est Saxon comme toi.

— C’est une triste vérité, répondit Gurth ; mais, si mes trente sequins peuvent racheter ma liberté près de vous, déliez-moi les mains, je vous les compterai.

— Arrêtez ! dit l’un d’eux qui semblait exercer quelque autorité sur les autres. Ce sac que tu portes contient plus d’argent que tu n’en annonces. Je le sens au travers de ton manteau.

— Il appartient au bon chevalier mon maître, répliqua Gurth, et assurément je ne vous en aurais pas dit un mot, pour peu que vous eussiez été satisfaits de vous en tenir à ce qui m’appartient.

— Tu es un honnête garçon, reprit le brigand, j’en serais le garant, et, tout voleurs que nous sommes, les trente sequins pourront encore nous échapper si tu agis sincèrement avec nous. En attendant, rends ton dépôt pour le moment.

En disant ces mots, il prit dans la poitrine de Gurth le grand sac de cuir contenant la bourse que lui avait donnée Rébecca, aussi bien que les autres sequins de son maître. Puis il continua les questions.

— Qui est ton maître ?

— Le chevalier Déshérité, dit Gurth.

— Celui dont la bonne lance a gagné le prix dans le tournoi d’aujourd’hui ? demanda le brigand. Quel est son nom et sa famille ?

— C’est son plaisir, répondit Gurth, que ces choses restent secrètes, et assurément vous ne les saurez pas par moi.

— Et toi, quel est ton nom de famille ?

— Vous dire cela, reprit Gurth, ce serait révéler le nom de mon maître.

— Tu es un insolent varlet, dit le brigand ; mais nous parlerons de cela tout à l’heure. Comment ton maître a-t-il acquis cet or ? Est-ce qu’il fait partie de son héritage, ou par quel moyen l’a-t-il obtenu ?

— Par sa bonne lance, répondit Gurth ; ce sac contient la rançon de quatre bons chevaux et de quatre bonnes armures.

— Combien y a-t-il ? demanda le brigand.

— Deux cents sequins.

— Que deux cents sequins ? dit le bandit. Ton maître a agi généreusement envers les vaincus, et les a taxés à une rançon bien modique. Dis-nous les noms de ceux qui ont payé cet or ?

Gurth obéit.

— Le cheval et l’armure du templier Brian de Bois-Guilbert, à quel prix ont-ils été estimés ?… Tu vois que tu ne peux me tromper ?

— Mon maître, reprit Gurth, ne veut rien prendre au templier, si ce n’est sa vie. Ils se sont défiés mortellement et ne peuvent faire échange de courtoisie.

— En vérité ! répliqua le voleur.

Et il hésita après avoir prononcé cette parole.

— Et que faisais-tu tout à l’heure à Ashby avec ce dépôt confié à tes soins ?

— Je suis allé pour rendre à Isaac, le juif d’York, répliqua Gurth, le prix d’une armure qu’il avait fournie à mon maître pour ce tournoi.

— Et combien as-tu payé à Isaac ? Il me semble, à en juger par le poids, qu’il y a bien deux cents sequins dans ce sac.

— J’ai payé à Isaac, dit le Saxon, quatre-vingts sequins, et il m’en a rendu cent pour les remplacer.

— Comment ? que dis-tu ? s’écrièrent tous les bandits à la fois. Oserais-tu te moquer de nous en nous racontant des contes aussi peu vraisemblables ?

— Ce que je vous dis, reprit Gurth, est aussi vrai que nous voyons la clarté de la lune au ciel. Vous trouverez la somme juste dans une bourse de soie dans le sac de cuir, et séparée de celle de l’or.

— Rappelle-toi, mon brave, que c’est d’un juif que tu parles, dit le capitaine, d’un israélite aussi peu habitué à restituer l’or que l’est le sable aride du désert à rendre la coupe d’eau que le pèlerin y répand.

— Il n’y a pas plus de pitié chez lui, dit un autre brigand, que chez un recors qu’on n’a pas remboursé.

— C’est cependant ainsi, répondit Gurth.

— Qu’on me procure de la lumière à l’instant, dit le capitaine. Il faut que j’examine cette bourse dont il parle, et, si le fait est tel qu’il le rapporte, la générosité du juif sera presque aussi miraculeuse que l’était le filet d’eau qui abreuva ses pères dans le désert.

En un clin d’œil, on eut de la lumière, et le brigand se mit à examiner la bourse ; les autres se groupèrent autour de lui, et même les deux bandits qui retenaient Gurth quittèrent leur prise et tendirent le cou pour être témoins du résultat de cette perquisition.

Profitant de leur négligence, et par un effort de vigueur et de promptitude, Gurth se débarrassa tout à fait d’eux, et aurait pu s’échapper s’il avait pu se résoudre à laisser derrière lui le bien de son maître ; mais ce n’était pas là son intention.

Il arracha le gourdin d’un des bandits, abattit d’un coup le capitaine, qui ne prévoyait nullement cette attaque, et réussit presque à ressaisir le sac et son trésor.

Mais les voleurs étaient trop agiles pour lui ; ils s’emparèrent une seconde fois du sac et du fidèle porcher.

— Scélérat ! dit le capitaine en se relevant ; tu m’as cassé la tête, et, avec d’autres hommes de notre métier, ton audace te coûterait cher… Mais tu vas connaître ton sort à l’instant ; d’abord, parlons de ton maître, car les affaires du chevalier passent avant celles de l’écuyer, selon les règles de la chevalerie. Tiens-toi donc en paix en attendant ; car, si tu bouges une seconde fois, tu recevras de quoi rester tranquille pendant le reste de tes jours. Camarades, dit-il aux autres brigands, sur cette bourse sont brodés des caractères hébraïques, et j’ajoute foi au récit de ce drôle. Le chevalier errant, son maître, doit passer chez nous sans payer de péage. Il nous ressemble trop pour que nous prélevions sur lui un tribut ; car les chiens ne doivent pas s’entre-déchirer quand les loups et les renards abondent.

— Nous ressembler ! dit un des bandits, je voudrais savoir comment vous l’entendez.

— Imbécile ! reprit le capitaine, n’est-il pas comme nous pauvre et déshérité ? ne gagne-t-il pas sa vie à la pointe de son épée, comme nous ? n’a-t-il pas vaincu Front-de-Bœuf et Malvoisin, comme, nous aussi, nous voudrions les vaincre ? n’est-il pas l’ennemi mortel de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant de raisons de craindre ? Et, lors même qu’il en serait autrement, est-ce à nous de faire preuve de moins de conscience qu’un mécréant de juif ?

— Non, cela serait honteux ! murmura un autre bandit ; cependant, quand je servais dans la bande du brave vieux Gandelyn, nous n’avions pas de ces scrupules de conscience ; et je suis sûr que vous renverrez aussi sans endommagement cet insolent de paysan ?

— Non, si tu es capable de l’endommager toi-même, répliqua le capitaine. Ici, mon gars, continua-t-il en s’adressant à Gurth, sais-tu manier le gourdin, toi qui es si prompt à t’en servir ?

— Il me semble, reprit Gurth, que tu devrais pouvoir résoudre cette question.

— Par ma foi ! tu m’as donné là un coup un peu rude, reprit le capitaine. Donnes-en autant à ce drôle, et tu partiras intact ; mais, si tu succombes, puisque tu es un gaillard si résolu, je crois que c’est moi qui devrai payer ta rançon moi-même. Prends ton gourdin, meunier, ajouta-t-il, et gare à ta tête ! Et vous autres, lâchez cet homme ! donnez-lui un bâton ; il y a assez de lumière pour y voir.

Les deux champions, également armés d’un gourdin, s’avancèrent dans le milieu de la clairière, afin de profiter le plus possible du clair de lune. En attendant, les voleurs se mirent à rire et crièrent à leur camarade :

— Meunier, gare à ta caboche !

Le meunier, d’un côté, tenant son bâton par le milieu et le faisant tourner au-dessus de sa tête, en exécutant ce que les Français appellent le moulinet, s’écria d’un ton vantard :

— Approche donc, manant, si tu l’oses : tu vas connaître la force du poing d’un meunier.

— Si tu es meunier, répondit Gurth avec assurance, en faisant tourner aussi son arme au-dessus de sa tête avec une égale adresse, tu es doublement voleur, et moi, homme de cœur, je te défie !

En disant ces mots, les deux champions marchèrent l’un sur l’autre, et, pendant quelques minutes, ils déployèrent une grande égalité de force, de courage et d’adresse, parant et rendant les coups de l’adversaire avec une suprême dextérité ; le bruit retentissant de leurs armes eût pu faire supposer, à une personne éloignée à quelque distance, qu’il y avait au moins six personnes qui luttaient de chaque côté.

Des combats moins opiniâtres et même moins dangereux ont été célébrés en beaux vers héroïques ; mais celui de Gurth et du meunier doit rester ignoré, faute d’un poète capable de rendre justice à cette lutte accidentée. Cependant, bien que le combat au bâton soit passé de mode, ce que nous pourrons faire en prose, nous le ferons pour honorer ces braves champions.

Ils combattirent longtemps, jusqu’au moment où le meunier commença à se fâcher de trouver un si fier adversaire et d’entendre le rire de ses camarades, qui, ainsi qu’il arrive en pareille circonstance, se réjouissaient de sa mauvaise humeur. Cette disposition d’esprit n’était guère favorable au noble jeu du bâton, dans lequel il faut le plus grand sang-froid, et cela fournit à Gurth, dont le caractère, bien qu’un peu bourru, était calme et posé, l’occasion de prendre le dessus ; il en profita en maître.

Le meunier s’avança furieux, en portant des coups alternativement des deux bouts de son arme, et cherchant à s’approcher à une demi distance, tandis que Gurth se défendait contre l’attaque, tenant son bâton de ses deux mains espacées de trois pieds, et se couvrant en déplaçant son arme avec une grande agilité, de manière à protéger sa tête et son corps. Il se tint ainsi sur la défensive, marquant la mesure de l’œil, du pied et de la main jusqu’au moment où, voyant son adversaire essoufflé, il lui porta de la main gauche un coup de pointe à la figure ; et, comme le meunier cherchait à parer le coup, il fit glisser sa main droite jusqu’à la gauche, et d’un revers frappa son ennemi sur le côté gauche de la tête. Le meunier mesura le sol tout de son long.

— Bien fait à la yeoman ! s’écrièrent les bandits. Beau jeu ! et vive la vieille Angleterre ! Le Saxon a sauvé sa bourse et sa peau, et le meunier a trouvé son homme !

— Tu peux partir, l’ami ! dit le capitaine en se tournant vers Gurth, confirmant ainsi la voix générale, et je vais te donner deux de mes camarades, qui t’indiqueront le meilleur chemin pour regagner le pavillon de ton maître et te protéger contre les rôdeurs de ténèbres qui auraient peut-être moins de conscience que nous ; car il y en a plus d’un aux aguets par une nuit comme celle-ci. Sois discret toutefois, ajouta-t-il sévèrement ; rappelle-toi que tu as refusé de déclarer ton nom, ne demande pas le nôtre, et ne cherche pas à découvrir qui nous sommes et ce que nous faisons ; car, si tu en fais la tentative, tu trouveras une plus mauvaise fortune que tu en aies encore rencontré.

Gurth remercia le capitaine de sa courtoisie, et promit de ne pas oublier sa recommandation.

Deux des outlaws, saisissant leurs gourdins et disant à Gurth de les suivre, s’avancèrent rapidement par un sentier caché qui traversait le taillis et le terrain bouleversé qui lui était contigu. À la lisière de ce taillis, des hommes parlèrent à ces guides, et, après avoir reçu une réponse faite à l’oreille, ils se retirèrent dans le bois et les laissèrent passer sans molestation.

Cette circonstance fit croire à Gurth que non seulement la bande était très nombreuse, mais qu’elle avait des postes réguliers échelonnés autour du rendez-vous.

Arrivé à la plaine de bruyère, où Gurth aurait pu lui-même retrouver sa route, les voleurs le conduisirent au sommet d’une petite colline, d’où il put voir, s’étendant devant lui au clair de la lune, les palissades de la lice, les pavillons brillants construits à chaque extrémité, avec les bannières qui les ornaient flottant au vent, et d’où s’élevait le bruit de la chanson que les sentinelles murmuraient pendant leurs heures de veille.

Les voleurs s’arrêtèrent en cet endroit.

— Nous ne pouvons t’accompagner plus loin, dirent-ils ; il y aurait du danger pour nous. N’oublie pas l’avertissement que tu as reçu. Garde le secret sur ce qui t’est arrivé cette nuit, et tu n’auras pas lieu de t’en repentir. Mais, si tu négliges nos conseils, la tour de Londres ne te protégerait pas contre notre vengeance.

— Bonne nuit, mes bons amis ! dit Gurth ; je me souviendrai de vos ordres, et j’espère que je puis, sans vous offenser, vous souhaiter un métier plus sûr et plus honnête.

Sur ce, ils se séparèrent : les bandits reprenant la direction par où ils étaient venus, et Gurth se dirigeant vers la tente de son maître, à qui, malgré les injonctions qu’il avait reçues, il fit part de toutes ses aventures de la nuit.

Le chevalier Déshérité fut très étonné, autant de la générosité de Rébecca, dont toutefois il résolut de ne pas profiter, que de celle des bandits, à qui une pareille qualité paraissait devoir être tout à fait étrangère.

Cependant ses réflexions sur ces étranges événements furent interrompues par la nécessité de prendre un peu de repos, que la fatigue de la journée et le besoin d’être dispos pour la rencontre du lendemain rendaient également indispensable.

Le chevalier se coucha donc sur un lit somptueux dont la tente était pourvue, tandis que le fidèle Gurth, étendant ses membres vigoureux sur une peau d’ours qui servait de tapis au pavillon, se plaça en travers de l’ouverture de la tente, de manière que personne n’y pût entrer sans le réveiller.